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Le théâtre, émotion et plaisir

En tournée jusqu’à fin 2022, le thEâtre de l’Ultime présente Qu’est-ce que le théâtre ? Une pièce drôle et loufoque qui retrace le parcours du spectateur : de la réservation au renoncement ou… au plaisir ! Rencontre avec Claudine Bonhommeau et Loïc Auffret, les deux interprètes.

Jean-Philippe Joseph – Vous jouez Qu’est-ce que le théâtre ?, d’Hervé Blutsch et Benoît Lambert. Une pièce qui déconstruit, avec humour, un certain nombre d’idées reçues…

Loïc Auffret – Oui, les auteurs se sont amusés à écrire une vraie-fausse conférence sur les stéréotypes, les peurs, les freins qui font que 12% seulement des Français vont régulièrement au théâtre : pourquoi réserver si longtemps à l’avance ? Est-ce qu’on doit lire les critiques avant ? Est-ce qu’on peut tousser, dormir ? Est-ce qu’on va se faire chier ?

Claudine Bonhommeau – Le texte multiplie les ruptures, on passe d’un personnage à l’autre… C’est drôle, loufoque, jubilatoire ! Tout ça, avec zéro décor, zéro lumière. C’est la magie du théâtre, il suffit de peu de choses : un texte, des comédiens et l’imaginaire des spectateurs.

J-P.J. – Vous retrouvez-vous dans les questions que se posent la plupart des spectateurs ?

L.A. – Complètement ! J’avais la même appréhension par rapport à l’opéra. Je n’y étais jamais allé avec mes parents. La première fois que j’y ai mis les pieds, j’avais 28 ans, ça m’a touché. Depuis, dès que j’ai l’occasion, j’y retourne. Après, il y a des codes. Je me suis longtemps demandé, par exemple, pourquoi dans les concerts de musique classique le public n’applaudissait pas à la fin d’un mouvement…

C.B. – Ce sont des choses que l’on apprend petit à petit. Mais ce n’est pas un drame si les gens applaudissent entre les scènes. Au moins, ça montre qu’ils sont contents d’être là, avec nous. Rien ne fait plus plaisir qu’un spectateur qui dit que la pièce lui a donné l’envie d’aller plus souvent au théâtre.

L.A. – Sans spectateurs, on n’est rien. Les directeurs de salles rament pour aller chercher le public, un par un. Monter Qu’est-ce que le théâtre ? était l’occasion de faire notre part de boulot, de dire aux gens : « Venez, le théâtre est fait pour vous, pas besoin d’avoir un QI de 130 » !

J-P.J. – Quel est votre meilleur souvenir de théâtre, pour l’une et l’autre ?

C.B. – Grand peur et misère du IIIème Reich, de Bertolt Brecht, mis en scène par Didier Bezace… J’ai ri, j’ai pleuré, c’était visuellement beau, plein de poésie, politiquement engagé. J’en suis sortie avec l’envie d’agir, de faire bouger les choses. Comme au retour d’une manif réussie !

L.A. – C’est difficile, il y en a beaucoup…Je dirais Ça ira (1) Fin de Louis, de Joël Pommerat. Pour l’écriture, l’univers visuel, l’éclairage… Il m’arrive de repenser à un spectacle vingt, trente ans après, avec la même émotion.

J-P.J. – Que direz-vous à celles et ceux que la sortie au théâtre angoisse ?

C.B. – Qu’il n’y a pas qu’un seul théâtre, comme il n’y a pas qu’une seule musique…

L.A. – Que ça ne fait pas mal. Tout ce que l’on risque, c’est d’avoir du plaisir, de rire, de s’évader… On voit tous des spectacles auxquels on ne comprend rien. Ce n’est pas pour autant que l’on est con ou que c’est de notre faute.

C.B. – On se souvient de spectacles qui nous ont fait vibrer, même l’espace de quelques minutes seulement. On espère revivre ces mêmes émotions quand on y retourne, ça ne marche pas à tous les coups. Une fois, le maire d’un petit village est venu nous voir à la fin d’une représentation pour nous dire « Finalement, le théâtre, c’est comme le foot. Parfois, il ne se passe rien pendant 90 minutes et pourtant, ça ne m’empêche pas d’y retourner ». Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph, Photos Daniel Maunoury.

Le thEâtre de l’Ultime, 4 rue Célestin Freinet, 44340 Bouguenais (Rens. : 09.80.59.60.77) : contact@theatredelultime.fr

Aux salles, citoyens !

Avant la pandémie, la part de la population indiquant se rendre au théâtre une fois par an était de 19%. Selon le ministère de la Culture, les trois facteurs les plus discriminants dans l’accès aux salles sont le lieu d’habitation (ville/campagne), le niveau de diplôme et la catégorie socioprofessionnelle. Depuis la levée des restrictions sanitaires, la fréquentation des théâtres aurait baissé de 20 à 25% par rapport à 2019.

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Vian ne fait pas dans la Soie !

Jusqu’au 28/08 pour l’un, au 16/10 pour l’autre, se jouent au théâtre du Lucernaire (75) Soie et L’écume des jours. Deux grands auteurs à l’affiche, Alessandro Baricco et Boris Vian adaptés par Sylvie Dorliat et Claudie Russo-Pelosi. Deux rafraîchissants spectacles pour l’été.

Entre les plis d’un tissu chatoyant et fin, Alessandro Baricco a tiré les fils d’un texte d’une sublime poésie entre rêve et réalité, plaisir d’un amour partagé et songe d’une passion fantasmée ! Aussi journaliste et musicien, auteur de l’étonnant Novecento, le romancier italien décrit en ce bref et court roman les quatre voyages entrepris par un certain Hervé Joncour en quête de précieux vers à soie. Des monts du Vivarais au Japon, un voyage long et périlleux en 1860, surtout un choc entre deux mondes et deux cultures…

Seule en scène, en peu de gestes sous une lumière tamisée, Sylvie Dorliat joue de sa voix enveloppante et caressante pour nous conter Soie, cette histoire fantastique dont nous ne dévoilerons le mystère, cette rencontre entre deux êtres que langue et coutume séparent. Une femme et un homme qui se dévisagent et se frôlent, s’échangent d’étranges billets, s’éprouvent d’une passion commune sans jamais la consommer… Des pages enivrantes de sensualité du roman, le metteur en scène William Mesguich en a extrait les plus douces saveurs dont la comédienne se fait l’interprète. Une peu banale histoire d’amour, tant pour un fil à la texture d’une extrême finesse que pour une femme aux traits d’une extrême délicatesse.

Comédiens, musiciens et chanteurs, la bande de garçons et filles de la compagnie des Joues rouges s’empare avec énergie de L’écume des jours de Boris Vian. Là encore, il est question d’une belle et douce jeune femme dont est amoureux Colin. Las, Chloé est atteinte d’un mal incurable : la croissance d’un nénuphar qui squatte ses poumons ! En dépit de la mort qui rode, rien ne parvient pourtant à casser l’ambiance, le sourire et la bonne humeur semblent ne jamais devoir quitter les lèvres des joyeux lurons.

Ils ne cessent de s’amuser, chanter et danser, égrenant au fil des chapitres de cette histoire entièrement vraie, « puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre » précise Boris Vian, les plus emblématiques refrains et ritournelles du célèbre trompettiste. Avec l’adaptation fort originale et réussie de Claudie Russo-Pelosi, à la fois metteure en scène et comédienne, l’insouciance et l’insolence premières du roman s’en trouvent magnifiées. Dans l’urgence de vivre propre à la jeunesse, malgré les menaces extérieures qui minent le quotidien et le tragique qui s’affiche en permanence sans jamais quitter le devant de la scène, musique jazzy, refrains et couplets entretiennent la confiance aux lendemains, l’espérance en un fol devenir. Un théâtre musical inventif où le public a plaisir à retrouver l’univers déjanté et surréaliste du grand Boris. Yonnel Liégeois

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L’humour, c’est du sérieux…

Jusqu’au 30/07, au Théâtre de l’Ange et à l’Espace Roseaux Teinturiers, se donnent respectivement La joyeuse histoire du monde et J’ai si peu parlé ma propre langue. Par leur humour décalé, Albert Meslay nous suggère un regard autre sur l’état de nos sociétés, tandis que la metteure en scène Agnès Renaud nous plonge avec nostalgie au temps de l’Algérie perdue. Entre légèreté et gravité.

Héritier de Devos et Desproges, Albert Meslay se joue des mots avec intelligence, et impertinence ! Le cheveu rebelle, sous ses insolentes bacchantes, truculent prince-sans-rire, il distille son humour noir et décalé dans l’espoir de dérider bien-pensants et mieux-disants coincés entre point et virgule, assommés à coups de point-virgule… Si divers journalistes sportifs ont coutume de refaire le match à la radio ou à la télé, sur scène Albert Meslay avoue des ambitions autrement plus élevées : refaire le monde, de l’ère de la pierre mal taillée à celle de la bombe atomique…

Un historien loufoque et déjanté qui, fort de ses recherches à l’université de Clermont-Ferrand-sur-Mer, risque aussi une parole du futur en ces temps de dérèglement climatique. Meslay ? Un humoriste qui ose faire face à l’adversité, le prouvant en 2018 lorsqu’il délocalise sa petite entreprise en pleine crise européenne : pour écrire ses sketches, il s’entoure alors d’auteurs comiques issus de pays émergents, de préférence à monnaie faible ! Succès garanti, à moindre coût, le rire en sus surtout !

… Entre histoire et mémoire

Et la bonne humeur règne aussi dans les studios de la Radio du Soleil, en ce jour où la station locale rend hommage à une figure emblématique du quartier : Carmen Sintès ! Amies et copines, chacune personnalité haute en couleurs, se disputent le micro pour évoquer le passé et se remémorer quelques bons souvenirs. Du temps de la minijupe et du yéyé, du grand Charles à la télé et du charivari en mai 68 dans les rues de Paris… Des amies de jeunesse, l’insouciance d’un temps marqué pourtant de blessures et déchirures : la nostalgie de l’Algérie, terre de l’enfance qu’il a fallu abandonner et musique d’une langue qu’on a peu parlée !

Entre fiction et reconstitution, images et paroles retrouvées, d’hier à aujourd’hui, la metteure en scène Agnès Renaud fait œuvre de mémoire, renouant avec les racines d’une mère trop longtemps silencieuse, faisant de sa propre histoire l’épopée d’un monde perdu que n’ont jamais oublié des milliers de concitoyens. Distillés au soleil de Méditerranée, les mots sont aptes à panser les plaies. Alors, entre humour et tragédie, légèreté et gravité, l’espoir renaît ! Yonnel Liégeois

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Elise, du Poitou à Paris

Jusqu’au 26/07, au théâtre Transversal d’Avignon (84), Elise Noiraud laboure bien plus que son Champ des possibles ! Avec ses deux spectacles précédents, elle propose l’intégrale sous le titre générique Elise, la trilogie. Une épopée de 4h30, avec entractes (!), pour un périlleux voyage du Poitou à Paris.

C ‘est une expérience théâtrale originale que le public est convié à partager au Transversal : avec Elise, la trilogie, suivre un personnage de ses 9 à 19 ans ! Après avoir évoqué l’enfance et l’adolescence dans les deux premiers épisodes (La banane américaine et Pour que tu m’aimes encore), Elise Noiraud s’empare au final d’un moment souvent épineux de la vie, le passage à l’âge adulte. Nul doute que la comédienne a puisé dans ses propres souvenirs pour nous conter l’histoire de cette jeune fille qui, nantie de son baccalauréat, décide de quitter son Poitou natal pour s’inscrire dans une université parisienne.

Une rupture avec les amis, un environnement connu, un milieu familial, surtout avec une mère fort aimante… Qui n’a de cesse de rappeler à sa fille ses devoirs et obligations envers la tribu ! Une atmosphère pesante, contraignante, étouffante pour la jeune étudiante qui, dans Le champ des possibles, aspire enfin à couper le cordon en dépit des contraintes de la vie parisienne et du sentiment de solitude pour la première fois intensément éprouvé. D’où les questions qui la taraudent : comment régénérer des liens sans blesser, comment affirmer sa liberté sans renier son passé, comment acquérir son autonomie sans rompre avec ses géniteurs ? À l’école de la vie, la conquête de la liberté n’est pas toujours un long fleuve tranquille.

Solitaire et solaire, une chaise et une tenue de rechange pour seuls accessoires, Elise Noiraud excelle en cet exercice d’introspection particulièrement périlleux ! Une narration-confession rondement menée, avec force naturel et sans un mot de trop, des effets comiques qui désamorcent toujours à bon escient l’éventuelle pesanteur psychologisante des situations… Une comédienne surtout au talent rare dans son incroyable capacité à interpréter moult personnages d’un revers de main ou de réplique. À l’instar de son héroïne en quête de maturité, elle use d’une énergie débordante, entre humour et émotion, et d’une exceptionnelle qualité de jeu, pour emporter le public dans ses pérégrinations poitevines. Et le convaincre avec Elise, cette surprenante trilogie avignonnaise, de son statut de grande interprète. Yonnel Liégeois

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Les wc pour champ de bataille !

Jusqu’au 29/07, au 11*Avignon (84), Denis Laujol met en scène Le champ de bataille. L’adaptation du roman de Jérôme Collin, magistralement interprété par Thierry Hellin. Les tribulations d’un père en rupture de ban avec sa maisonnée, surtout une réflexion acerbe sur les travers d’une société à la dérive.

Une première au théâtre, le Belge ose tout, il ne recule devant aucune audace : dans la fière et digne descendance des artistes et plumitifs surréalistes ou anarchistes, de nos jours Par Jupiter à la radio et Jean-Pierre Verheggen à l’écriture, c’est d’abord par cette disposition d’esprit et non par l’accent qu’il se distingue du Français. La preuve avec ce Champ de bataille créé au Théâtre de Poche de Bruxelles, aujourd’hui en terre avignonnaise : le cabinet d’aisances comme unité de lieu ! Assis sur la cuvette, tel un roi déchu sur son trône, l’homme soliloque : sur sa progéniture, sa femme, l’école, le boulot, la société en général… Les toilettes ? Son refuge, son havre de paix, il est peu commun de squatter le petit coin en quête de calme, de sérénité et tranquillité retrouvées.

Dérouté par son ado de fils, plongé en pleine crise conjugale, ce père des temps modernes est lassé d’entendre les portes claquer, son gamin jurer comme un charretier ou s’exprimer qu’en banales onomatopées, sa compagne le rabrouer à longueur de journée… Dure la crise d’identité, la crise de paternité quand un beau jour le fils devenu grand vous déclare que vous n’êtes plus son héros d’enfance, que vous n’êtes plus à la hauteur : juste un mec embourgeoisé, engoncé dans le train-train quotidien « avec son petit chapeau, son petit manteau, sa petite auto » comme le chantait Brel, un célèbre compère belge ! Ici, en terre wallonne comme en France, on ne rêve plus trop. Ils ont tué Jaurès, mon brave Monsieur, entre coups de chaleur et coups de pompe aux utopies, le spectacle d’une société en déliquescence ne fait plus fantasmer les nouvelles générations.

Alors, solitaire sur sa cuvette, ce père en perte de repères fait un constat amer : ses révoltes, rebellions et ambitions, il les a bien enterrées, noyées à coups de soumission et de démission face aux impératifs du quotidien : un foyer, un métier, une maison, des enfants… Un homme perdu, défait, morne plaine et triste champ de bataille. Résigné, feuilletant les brochures qui s’accumulent à ses pieds, il lui reste juste à consulter sa psy, écouter les trains siffler, songer aux voyages qu’il n’a pas fait. Faut-il se condamner à tirer la chasse définitivement sur ses désirs et ses rêves, le feu ne peut-il donc jamais rejaillir du volcan que l’on croit trop vieux ?

Perdu assurément, dépassé certainement, fragile et tendre tout à la fois, ce père-là nous touche. Si proche, si près de chacune, chacun d’entre nous vraiment… Plus vrai que nature, Thierry Hellin épouse une génération, lui donne figure et existence. Les mots de Jérôme Collin sonnent juste, la faillite d’une société et d’un système scolaire qui broient plus qu’ils n’instruisent, qui avilissent plus qu’ils ne libèrent. Sobre et colorée, la mise en scène de Denis Laujol se joue de l’immobilité pour nous embarquer dans un étonnant voyage intérieur. D’un personnage l’autre, de sa psy au directeur de l’école de son fils, Thierry Hellin les incarne à tour de rôle avec délicatesse, finesse et humour. La vie, notre vie avec ses hauts et ses bas, avec ses doutes et remises en cause, le poids des échecs mais aussi les fragrances d’espoir.

Entre cris et délires, pleurs et rires, Hellin est des nôtres. Allez viens, bouge tes fesses, tu n’es pas tout seul, quitte ton cabinet ! La vie renaît en attendant que ta fille, la petite dernière, à son tour… Pas de tram 33 en Avignon ? Qu’importe, sur le coup de midi allez-y donc tous, empruntez le boulevard Raspail et faites halte à hauteur du 11. Au sortir du théâtre, vous irez manger des frites chez Eugène ! Yonnel Liégeois

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Bonnaffé, un acte d’amour !

Après Chantiers de culture, puis L’humanité, voilà la chronique de Frictions… Un article signé de Jean-Pierre Han, fondateur de la revue et contributeur aux Chantiers. Pour saluer L’Oral et Hardi, l’allocution poétique de Jean-Pierre Verheggen et Jacques Bonnaffé. Jusqu’au 24/06, au Théâtre de la Bastille : pressez-vous, il reste peu de temps pour vous éclater ! Yonnel Liégeois

Le titre du spectacle de Jacques Bonnaffé, l’Oral et Hardi, en plus d’être drôle, est d’une parfaite justesse. L’oral, et voilà pour définir le comédien – même si le poète dont il est question ici, Jean-Pierre Verheggen, a bien sûr droit à sa part légitime d’oralité –, hardi caractérise on ne peut mieux ledit poète qui n’a jamais hésité – c’est même ce qui le définit – à bouleverser les codes de la poésie « traditionnelle » convenue au point de la faire joyeusement éclater. Hardi, Jacques Bonnaffé l’est sans doute aussi pour se lancer dans ce genre d’aventure ! Ce beau mélange livre une « allocution poétique », comme il est précisé dans le sous-titre, qui donne un sacré coup de pied aux fameux et très ennuyeux, souvent compassés, récitals poétiques. Nous eûmes ainsi droit il y a une quinzaine d’années à un spectacle au succès fulgurant et qui est devenu culte.

Jacques Bonnaffé, au sortir d’un long confinement qui l’empêcha d’exercer pleinement son talent, reprend ce spectacle avec une évidente, mais cependant très maîtrisée gourmandise (celle des mots). Mais que l’on ne s’y trompe pas. Mieux que quiconque, lui qui justement entretient avec les poètes une relation assidue et passionnelle, sait ce qu’il en est du passage du temps. Pas question pour lui de reprendre l’« allocution » telle quelle. Elle est ici retravaillée, peaufinée, modifiée : une valeur ajoutée… On sait la relation amoureuse que Jacques Bonnaffé entretient avec la poésie, avec la langue. Il ne cesse de les servir, de les magnifier (à sa manière) dans nombre de lectures publiques, à la radio aussi (on se souvient de son émission sur France Culture, Jacques Bonnaffé lit la poésie), et sur scène bien évidemment. Ce que l’on sait moins c’est qu’il a même tenu un temps la chronique poésie des Lettres françaises… Il écrit donc aussi. Bref, Jacques Bonnaffé fait feu de tout bois dès qu’il est question de poésie.

Ce qu’il réalise avec cette nouvelle version de l’Oral et Hardi tient du prodige. Dans sa manière de ne pas vouloir se prendre au sérieux (vous savez le sérieux… poétique !), s’emparant des textes truculents de Jean-Pierre Verheggen dont les titres, Le degré zorro de l’écritureRidiculum VitaeArtaud RimburÇa n’langage que moi, par exemple, disent assez sous quels cieux (poétiques) il a engagé le combat, lui qui fraya son chemin à ses débuts dans la revue TXT aux côtés de Christian Prigent ou de Novarina. Fort réjouissant, mais il n’empêche, on aurait tort de ne pas distinguer la part d’écriture de Bonnaffé soi-même dans le montage de son spectacle dans lequel il cède parfois la parole à d’autres poètes, même si c’est pour les brocarder, Marceline Desbordes-Valmore, Baudelaire… preuve s’il en était besoin qu’il connaît son sujet.

L’homme de théâtre surtout, qui n’hésite pas à interpeller le public, réalise ici un travail de toute première grandeur. Clown ou silhouette toute droite sortie des films muets d’antan, il nous épate par sa maîtrise corporelle (et vocale ça va de soi). Laurel et Hardy évidemment, mais aussi bien sûr Buster Keaton ou Chaplin… Une heure vingt de délire poétique pour se rafraîchir la cervelle : on en a un besoin vital. Jean-Pierre Han

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Bonnaffé et Verheggen reprennent la Bastille

Jusqu’au 24 juin, au Théâtre de la Bastille (75), Jacques Bonnaffé, l’acteur du Nord, recrée l’Oral et Hardi. Un voyage détonant sur les terres du poète belge Jean-Pierre Verheggen dont la langue, irrévérencieuse et malicieuse, fait mouche.

Chantiers de culture a déjà rendu compte du spectacle. Pour l’amour des mots et de la scène, nous ne résistons pas au plaisir de mettre en ligne l’article de Marie-José Sirach, notre consœur au quotidien L’Humanité. Yonnel Liégeois

D’abord, il y a les mots de Jean-Pierre Verheggen. Des mots qui s’entrechoquent et se bousculent, pris d’une frénésie irrépressible où les sens sont détournés, contournés, vous propulsant dans une autre dimension. Mots gigognes qui s’emboîtent pour mieux se désemboîter, mots joyeux qui déboulent en cascade dans des phrases sans point final visible, juste un silence pour rouler de nouveau leur bosse vers d’autres ailleurs, aussi inattendus que burlesques.

Et puis il y a Jacques Bonnaffé. Acteur, bonimenteur, jongleur de mots, dont la fréquentation assidue et loufoque des mots du poète leur confère une dimension vertigineuse, envoyant valdinguer les académiciens et docteurs ès poésie au diable. Rencontre détonante que celle du poète belge et de l’acteur du Nord. Ils ont en commun une terre noire saignée à blanc, une terre où les hommes ont la vie rude. Des taiseux au premier abord. Des taiseux qui aiment le verbe, sans le conjuguer, pour mieux le conjurer. Chez Verheggen, la langue est indocile, triviale, carnavalesque. Populaire et savante, elle se rit de tout, piquant çà et là des bons mots et autres calembours. Elle invente, se réinvente, résiste aux bonnes manières. Elle semble être cousue main pour un acteur comme Bonnaffé, électron libre, aventurier des mots, porteur d’histoires abracadabrantesques.

Un corps qui fait valser les mots

Seul en scène, il arpente le plateau, à cour, à jardin, saute dans le public, remonte sur le plateau pour un marathon dont il a le secret. Bonnaffé a imaginé ce spectacle, l’Oral et Hardi, il y a quinze ans. Il le recrée aujourd’hui, pour le meilleur et pour le rire. Pour nous rappeler que seule la poésie résiste au temps qui passe et aux modes qui trépassent. Les mots de Verheggen, Bonnaffé les a bouffés, mâchés, ruminés, digérés pour mieux nous les servir sur un plateau et nous permettre de les déguster, sans modération. On en prend plein les mirettes. On ne perd pas une miette de ces divagations extra-­poétiques qui convoquent en un clin d’œil Rimbaud et Artaud au même titre que Cafougnette, les majorettes et la fanfare du coin ou la clarinette de Louis Sclavis.

Bonnaffé, lui, est toujours sur le pont, le corps aux aguets qui se déploie, s’empare d’un porte-voix, se dresse, solennel, devant un micro et se prend une tarte à la crème en pleine poire. Il court, il court, sans perdre haleine, exhorte les jeunes gens à se réveiller, à « oser toutes les audaces », à pratiquer « la langue d’escampette », à cultiver leur « jardin d’amour interdit », à s’embarquer « pour ne plus se taire », à grimper « sur le Rimbowarrior  » pour courir, « joyeux, à l’échec ! ». C’est du Verheggen dans le texte, du Bonnaffé dans le corps, un corps qui danse, qui fait valser les mots. La langue de Verheggen est une langue libre. Nul ne peut la brider. Réfractaire à la propriété privée, elle trouve aujourd’hui une résonance salutaire, tant les mots qui nous parviennent appartiennent chaque jour qui passe à des langues mortes, ternes, aseptisées.

La dimension poétique et politique du spectacle est là, palpable. Elle se répand comme une traînée de poudre, jaillit à chaque instant. Jacques Bonnaffé donne tout, de la sueur, des rires, de l’amour. Que demander de plus ? Marie-José Sirach

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Bonnaffé, l’agité du buccal !

Jusqu’au 24/06, au Théâtre de la Bastille (75), Jacques Bonnaffé propose L’Oral et Hardi. Un spectacle totalement déjanté sur les textes qui le sont tout autant de Jean-Pierre Verheggen, l’iconoclaste écrivain et poète belge. Deux « agités du buccal » qui, forts d’un imaginaire débridé, se jouent des mots dans un grand éclat de rire.

« Que notre langue soit rebelle aux trop sages oreilles, qu’elle leur paraisse trop insurrectionnelle au besoin, pourvu qu’elle soit tout le contraire de celle des politiciens  » : cette maxime de Jean-Pierre Verheggen, méritant lauréat du prix Nobelge, Jacques Bonnaffé la fait sienne. Pour l’incarner, avec force humour et talent, en cet inénarrable L’Oral et Hardi au Théâtre de la Bastille… En 2009 déjà, ce même spectacle aujourd’hui revisité valut un Molière à l’incurable bonimenteur quand il déclama sur scène les textes à l’architecture proprement iconoclaste du trublion wallon. Une plume qui file à bride abattue entre érudition et humour, se moquant des règles du langage comme un cheval fou dans un jeu de scrabble, une cavalcade épicée entre sauts de mots et obstacles lexicaux. Une écriture qui prouve que l’esprit de dérision se révèle puissante arme de subversion !

Une verve qui déverse et chute les mots à grande vitesse, à rougir de honte les eaux du Niagara… De la salle à la scène, de cour à jardin, outre d’impromptus tours et détours en coulisses, l’hardi Ch’ti court, saute, gambade, se dépense sans compter. Ne cessant jamais, fort de son accent du Nord, de parler, haranguer, proférer, déclamer, apostropher le public de ses hautes considérations poético-philosophiques… « Je suis un handicapé de la langue, un languedicapé de naissance », confesse Jean-Pierre Verheggen. Une affirmation qui ravit le récitant voltigeur, appréciant les « odes homériques, transes linguistiques, morceaux de bravoure et discours manifestes » de l’atypique wallon. Un baroudeur verbal qui chevauche avec gourmandise, crinière au vent, monts et vallons poétiques.

Ticket chic pour allocution poétique, est-il précisé en sous-titre choc. Publicité mensongère, erreur de casting : se déploie en fait un époustouflant marathon verbal, un « métingue » à sulfureuse portée politique ! La stupeur du public monte et enfle, sa jubilation aussi, face à l’avalanche de déclarations-interpellations-énumérations. Époumonées allegro presto, sans répit ni repos, entre sauts de cabri pour l’interprète et coups de langue pour les textes… Bonnaffé ? Un obsédé du verbe, un déjanté du vers, un allumé du buccal qui transpire à gros mots à tout vouloir dire sur le tout et le rien, surtout sur l’essentiel : que la poésie est fille rebelle, que la rime subvertit autant la grammaire des bien-disants que le monde des bien-pensants.

L’Oral et Hardi ? Entre hilarité débridée et sérieux assumé, de l’écrire au dire, une plongée surréaliste dans l’imaginaire pour un lâcher prise salutaire ! Yonnel Liégeois

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Tignous, le crayon pour salut

Jusqu’au 21/05, au Centre d’art contemporain de Montreuil (93), s’expose Tignous Forever. Un hommage à Bernard Verlhac, dessinateur de Charlie Hebdo assassiné en 2015, à travers 400 dessins dont 60 inédits. Une œuvre joyeuse et vivante.

On rit, on pense, on réfléchit ! Se rendre au 116 rue de Paris à Montreuil (93), étonnant Centre d’art contemporain au cœur de la banlieue ouvrière, n’est point pèlerinage mortifère… D’une salle d’expo à l’autre, d’un dessin l’autre, la bonne humeur, les légendes policées et l’éclat des couleurs nous accueillent à bras ouverts. Les impressions se confirment, la rumeur s’affirme : Bernard Verlhac, alias Tignous ? Un sacré bonhomme, « un mec bien », un grand dessinateur ! « Un grand artiste qui était à n’en point douter un humaniste, ce qui émane de chacun de ses dessins », commentent Nicolas Jacquette et Jérôme Liniger, les deux scénographes de l’exposition.

Nombreux sont-ils à se remémorer les tragiques événements de janvier 2015, l’assassinat de douze personnes dans les locaux de Charlie Hebdo dont Cabu-Charb-Honoré-Tignous-Wolinski au nombre des dessinateurs, les images fortes de l’après-attentat : la « marche républicaine » qui rassemble plus d’un million et demi de personnes sur les boulevards parisiens le 11 janvier, les mots forts du maire et de la garde des sceaux, Patrice Bessac et Christiane Taubira au cours de l’hommage rendu en l’Hôtel de ville de Montreuil le 15 janvier (depuis trente ans Tignous en était citoyen, fortement engagé dans les collèges et lycées), le cercueil bariolé de moult dessins des copains et voisins à la sortie de la mairie sous les applaudissements de la foule rassemblée !

« Tignous dessinait partout, tout le temps, même pendant les vacances », témoigne Cloé Verlhac, son épouse et commissaire de l’exposition. « Sur les galets qu’il ramassait à la plage, sur les bras des enfants et même sur mes jambes, créant des meubles avec des caisses à pommes, des sculptures avec des canettes et des bouchons » ! Au fil des œuvres exposées, s’affiche un artiste à la fine pointe du crayon, sachant d’un trait baliser une intuition, d’un coup de plume colorier ses impressions, d’une incise percutante formuler ses intentions. Un regard acéré, engagé sur notre société, ses dérives et contradictions, Tignous ne faisait pas semblant, enfant de la banlieue il l’était demeuré, jamais il n’oublia que le dessin le sauva des « conneries » qui furent fatales à ses copains d’enfance et de quartier.

Ici, un ours blanc tend un pinceau noir, proposant à son copain de se peinturlurer en panda : « C’est notre seule chance si tu veux que le WWF nous vienne en aide ». Un peu plus loin, un homme au sourire vorace en tient un autre à bout de bras : « Il y a 8,5 millions de pauvres en France, offrez en un à Noël » ! « Tout est drôle », glisse une jeune femme, face aux dessins de Tignous. « Plus c’est noir, plus ça me fait rire », rapporte la journaliste Elsa Marnette dans les colonnes du Parisien. Effectivement, ce n’est pas triste de flâner d’un dessin l’autre, d’un panda hilare becquotté par deux charmantes damoiselles à « Un nichon guidant le peuple », selon un tableau célèbre ! Outre des dessins originaux, des photographies, des vidéos, les écrits et témoignages des amis et complices de plume !

Une œuvre joyeuse et vivante, une exposition festive et « bordélique » à l’image de ce croqueur d’images jamais rassasié qui avait ses thèmes de prédilection : le travail, l’écologie, le social, l’amour et le sexe… Une geste artistique qui en appellera certainement d’autres à la découverte de plus de 20 000 dessins enfouis dans les chemises, dossiers et cartons de ce grand plasticien et coloriste que fut Tignous. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 21 mai, Tignous Forever. Centre d’art contemporain, 116 rue de Paris, 93100 Montreuil (Tél. : 01.71.89.28.00). Du mercredi au vendredi de 14h à 18h, le samedi de 14h à 19h. Nocturne le jeudi, jusqu’à 21h.

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Le 1er mai et moi, émoi

Ancien animateur culturel, Jacques Aubert a publié, en mars 2017, son premier recueil de chroniques. Au gré du temps et des vents, il offre aux Chantiers de culture ses billets d’humeur à l’humour acidulé.

Pourquoi défile-t-on le 1er mai ? Je m’en souviens comme si j’y étais.

En fait, en 1789, comme je crevais la dalle, j’ai quitté ma campagne pour venir à Paris. Dans un estaminet, un type s’est levé, a grimpé sur une table, il a dit : « et si on prenait la Bastille ? », pourquoi pas, qu’on a répondu… « Et si on renversait la royauté ? », d’accord qu’on a dit… On est sorti et on l’a fait.

Mais la République, ça nourrit pas toujours son homme ! Alors, je me suis fait embaucher dans un atelier du faubourg. Là, c’était pire que les galères : on bossait 16 heures par jour, les femmes et les gosses aussi. C’était sale, bruyant, on se blessait, on tombait malade et on était payé des clopinettes. De plus, si tu gueulais t’étais viré, les syndicats, personne savait ce que c’était. Des années plus tard, un copain nous a dit qu’en Angleterre, un certain Karl Marx prétendait que les travailleurs ne devraient trimer que huit heures par jour et que les patrons on pouvait s’en passer. On n’y croyait pas.

En 1864, à Londres il y eut une réunion, rien que des militants. Nous, on y a envoyé le petit Eugène Varlin, un gars qui causait bien. Quand il est revenu il était tout chamboulé. Il voulait qu’on fasse la révolution. « Encore, qu’on a dit ! Bon, on va essayer ». Et comme en plus les prussiens sont arrivés pour nous chercher des noises, là, on s’est fâché. On a fait des barricades, on a décrété « La Commune de Paris ». On a écrit nos propres lois pour dire que c’était plus les patrons et les curés qui décidaient, que les garçons et les filles devaient aller à l’école et être payés pareil. C’est là que j’ai rencontré Marianne, elle soignait les blessés. Mais ça n’a pas duré… ils sont arrivés avec les fusils et ce fut un massacre.

En 1880, le fameux Karl Marx, qui décidément avait la tête dur, il a appelé son copain Friedrich Engels, qui a prévenu Jules Guesde, lequel en a causé à Paul Lafargue qui lui-même nous a avertis. Et on a relancé l’idée des 8 heures de travail, 8 heures de sommeil, 8 heures de loisirs. Dans tous les pays, les travailleurs ont dit qu’on avait raison, ça gueulait si fort qu’il a bien fallu nous entendre. Du coup, les syndicats ont été autorisés. Alors en 1889, à Paris avec des camarades d’un peu partout, on a eu l’idée de faire une journée de lutte, tous ensemble, à la même date, pour qu’on reconnaisse les droits des travailleurs à vivre mieux.

Comme le 1er mai 1886 à Chicago, lors d’une manif, ils y avaient tué des potes et que des syndicalistes avaient été condamnés à mort, on a dit que ce jour de lutte ce serait le 1er mai. La première manifestation du 1er mai, qu’on avait baptisée « Journée internationale des Travailleurs », elle a eu lieu le 1er mai 1890. Dans plusieurs pays, on a défilé et en France on était quasiment 100.000, plus deux : Marianne et moi !

L’année suivante, à Fourmies, chez nos copains mineurs, l’armée, pour faire plaisir aux patrons, elle a tiré sur la foule. Il y a eu dix morts, dont deux petits gosses. C’était à vomir, ça ne nous a pas arrêtés et les années suivantes, on était de plus en plus nombreux. Je me souviens qu’en 1906 on était sacrément remonté parce qu’on a défilé en criant « grève générale révolutionnaire ». En 1936, vu que les fachos montraient le bout de leur nez, on s’est rabiboché avec des potes avec qui on avait eu des mots et on a de nouveau défilé tous ensemble. Mais voilà que le lendemain, un gars du Havre a été viré parce qu’il s’était mis en grève le 1er mai.

Ça nous a pas plu ! De suite ses collègues ont cessé le travail, d’autres usines ont suivi, puis d’autres encore et à la mi-mai il y avait un sacré paquet d’usines qui étaient occupées. Comme le « Front Populaire », la gauche unie quoi, venait de gagner les élections, on a obligé les patrons à négocier. On a eu les 8 heures, des augmentations de salaires et des conventions collectives, on a même eu des congés payés. Marianne m’a dit « Fais les valises, on va à La Baule ». Mais la guerre est venue et ce cochon de Pétain, en 41, il a voulu que le 1er mai devienne la fête du travail mais sans qu’on parle des revendications.

On a repris les défilés à la Libération avec encore plus d’ardeur, même qu’en 1947 le 1er mai est devenu un jour férié, chômé et payé. Pendant les guerres d’Indochine et d’Algérie, comme pendant toutes les guerres, les manifestations ont été interdites. Ça ne nous empêchait pas de nous réunir mais impossible de battre le pavé. Il faudra attendre 1968 pour que le grand Charles, qui sentait la température monter, autorise la manifestation du 1er mai à Paris. 100.000 personnes défilent, plus Marianne et moi bien sûr… à ce moment-là, on ne se doutait pas qu’on allait être plus d’un million, trois semaines plus tard ! En 2002, hasard du calendrier, le 1er mai tombe entre les deux tours de l’élection présidentielle. Et comme un facho était qualifié pour le 2ème tour, c’est un million cinq cent mille (+2) qu’on était, pour dire qu’on ne voulait pas de ça.

Maintenant, je commence à me faire vieux mais Marianne, elle lâche rien. « Allez mon gars, faut y aller au 1er mai, la lutte elle est loin d’être finie ». « T’inquiètes pas » que je réponds, « je me rappelle encore où j’ai rangé le drapeau rouge ». Jacques Aubert

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Desproges, un jour d’avril

En avril 1988, le 18 du mois, disparaissait Pierre Desproges. Un humoriste et pamphlétaire de grand talent qui sévissait avec bonheur, tant à la radio qu’à la télé ou sur scène. En ces jours troublés et troublants, s’impose une rafraîchissante plongée dans l’univers du rire et de la dérision que le chroniqueur de la « haine ordinaire » distillait en irrévérencieux libelles.

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– Plus cancéreux que moi, tumeur !

– S’il n’y avait pas la science, malheureux cloportes suintants d’ingratitude aveugle et d’ignorance crasse, combien d’entre nous pourraient profiter de leur cancer pendant plus de cinq ans ?

– L’amour… Il y a ceux qui en parlent et il y a ceux qui le font. À partir de quoi il m’apparaît urgent de me taire.

– Veni, vidi, vici : je suis venu nettoyer les cabinets ! C’est le titre de l’hymne des travailleurs immigrés arrivant en France.

– L’ennemi se déguise parfois en géranium, mais on ne peut s’y tromper, car tandis que le géranium est à nos fenêtres, l’ennemi est à nos portes.

– On reconnaît le rouquin aux cheveux du père et le requin aux dents de la mère.

– Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien. Plus je connais les femmes, moins j’aime ma chienne.

– Les femmes n’ont jamais eu envie de porter un fusil, pour moi c’est quand même un signe d’élégance morale.

– Si c’est les meilleurs qui partent les premiers, que penser des éjaculateurs précoces ?

– Je suis un gaucher contrariant. C’est plus fort que moi, il faut que j’emmerde les droitiers.

– Dieu est peut-être éternel, mais pas autant que la connerie humaine.

– Les hémorragies cérébrales sont moins fréquentes chez les joueurs de football. Les cerveaux aussi !

– Il ne faut pas désespérer des imbéciles. Avec un peu d’entraînement, on peut arriver à en faire des militaires.

– Les deux tiers des enfants du monde meurent de faim, alors même que le troisième tiers crève de son excès de cholestérol.

– On ne m’ôtera pas de l’idée que, pendant la dernière guerre mondiale, de nombreux juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi.

– Il y a autant de savants innocents dans le monde qu’il y avait de paysans persuadés d’habiter près de l’usine Olida dans les faubourgs de Buchenwald.

– Il faut toujours faire un choix, comme disait Himmler en quittant Auschwitz pour aller visiter la Hollande, on ne peut pas être à la fois au four et au moulin.

– Il vaut mieux rire d’Auschwitz avec un Juif que de jouer au scrabble avec Klaus Barbie.

– L’homme est le seul mammifère suffisamment évolué pour penser enfoncer des tisonniers dans l’œil d’un lieutenant de vaisseau dans le seul but de lui faire avouer l’âge du capitaine.

– L’homme est unique : les animaux font des crottes, alors que l’homme sème la merde.

– Si on ne parlait que de ce qu’on a vu, est-ce que les curés parleraient de Dieu ? Est-ce que le pape parlerait du stérilet de ma belle-sœur ? Est-ce que Giscard parlerait des pauvres ? Est-ce que les communistes parleraient de liberté ? Est-ce que je parlerai des communistes ?

– Les étrangers basanés font rien qu’à nous empêcher de dormir en vidant bruyamment nos poubelles dès l’aube alors que, tous les médecins vous le diront, le Blanc a besoin de sommeil.

– Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman.

– Attention, un suspect pour un flic ce n’est pas forcément un arabe ou un jeune. Là, par exemple, c’était un nègre.

L’intelligence, c’est comme les parachutes, quand on n’en a pas, on s’écrase.

– Grâce à son intelligence, l’homme peut visser des boulons chez Renault jusqu’à soixante ans sans tirer sur sa laisse.

– L’élite de ce pays permet de faire et défaire les modes, selon la maxime : Je pense, donc tu suis.

– Vous lisez Minute ? Non ? vous avez tort ! Au lieu de vous emmerder à lire tout Sartre, vous achetez un exemplaire de Minute et, pour moins de dix balles, vous avez à la fois La Nausée et Les Mains sales.

– Et puis quoi, qu’importe la culture ? Quand il a écrit Hamlet, Molière avait-il lu Rostand ? Non …

– La culture, c’est comme l’amour. Il faut y aller par petits coups au début pour bien en jouir plus tard.

  PIERRE DESPROGES, 1KG900 D’HUMOUR

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Rire et se moquer de tout, mais pas avec n’importe qui… Telle était la devise de Pierre Desproges à (re)découvrir dans le Tout Desproges, enrichi d’un DVD de ses « interviews bidon » et de textes lus par quelques grands comédiens. Profondément antimilitariste depuis son service militaire au temps de la guerre d’Algérie, l’humoriste irrévérencieux fit ses classes dans les colonnes de L’Aurore, un journal réactionnaire où il tenait une rubrique abracadabrante. Son esprit de dérision décomplexée explosa dans les années 80 au micro de France Inter, à l’heure de l’inénarrable et indémodable Tribunal des flagrants délires en compagnie de deux autres trublions de service, Claude Villers et Luis Régo.

Pour les accros de Monsieur Cyclopède, vous saurez tout grâce aux éditions du Courroux. Desproges par Desproges révèle l’homme sous toutes ses facettes, de « l’écriveur » amoureux de la langue à « l’intranquille » hanté par la mort. La somme : 1kg900 d’humour et d’intimité, 340 pages grand format, 80% d’inédits, 600 documents (photos, manuscrits, dessins et… lettres d’amour à Hélène, son épouse !) rassemblés par Perrine, la fille cadette de Pierre Desproges.

« À ma sœur et moi, Desproges nous a transmis le pas de côté pour regarder l’existence », confesse Perrine. « Mon père admirait Brassens. L’un des points communs qu’il a avec lui, c’est vraiment la liberté de dire ce qu’il pensait ». Teinté d’inquiétude rentrée et d’une profonde humanité pour les gens de peu, Pierre Desproges maniait l’humour avec intelligence et érudition. Un homme de plume qui se risqua même sur scène avec un égal succès. Yonnel Liégeois

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Plainte pour disparition alarmante

Histoire d’en rire… En ce 1er avril, Chantiers de culture vous propose de nouveau la chronique de Jacques Aubert. Publiée la première fois en 2018, elle ne cesse de dérider les zygomatiques de moult lectrices et lecteurs. De l’humour déjanté pour l’auteur de Cela dit…, un savoureux recueil de nouvelles ! Yonnel Liégeois

Ce matin, je me lève, je n’ai plus de zizi !

Je cherche, je tâte, je regarde dans la glace : rien ! Je demande à Jeanine. Elle me dit que ce n’est pas elle et que, d’ailleurs, ça fait un bon bout de temps qu’elle ne l’a pas vu. Je cherche dans mes pantalons, des fois que… Rien !

Je m’habille en vitesse, je sors, je croise la concierge, elle rigole. « Si vous croyez que j’ai le temps de m’occuper des zizis de l’immeuble ! J’ai bien assez de travail comme ça avec les crottes de chien ». Sur le trottoir, j’avise une jeune femme de mes connaissances, je lui en parle. « Tant mieux », qu’elle me dit, « ça nous fera des vacances ! ». Je n’en crois pas mes oreilles. Je vais au Zizistore, c’est comme pour le beurre, ils sont en rupture de stock. Il parait que les chinois achètent les zizis au kilomètre. Je file à la zizithéque municipale : fermée définitivement, faute de crédit. Je vais aux Zizis trouvés : « Sûr qu’on en a, le vôtre, il ressemble à quoi ? On ne vous donnera rien sans dépôt de plainte avec description de l’original ».

Je me rends au commissariat de police. « Bonjour, je viens parce que j’ai perdu mon zizi ». Je ne vous raconte pas l’accueil, tout le monde s’en fout, et ils rigolent ! « Z’aviez qu’à pas le mettre n’importe où », à les en croire, c’était de ma faute. « Il ne serait pas parti en Syrie, des fois ? Sans compter que si on le retrouve et qu’il est mal garé, l’amende va être salée ». J’étais outré ! Une policière au sourire en berne veut bien prendre ma plainte. « Bon, je vous écoute : c’est quoi le problème, pourquoi vous le voulez, ce zizi ? ». Alors je lui explique. Outre la technique urinaire, c’est important socialement, psychologiquement… « Ah bon ! Parce que moi qui n’en aie pas, vous trouvez que ça me manque ? ». « J’ai pas dit ça », je lui réponds… « Vous trouvez peut-être que je suis moins bien lotie que vous ? ». « Mais non, je vous assure ». En fait, j’ai bien vite compris que j’étais impuissant à me faire entendre.

Alors, je suis sorti et de guerre lasse, je suis rentré chez moi. En poussant la porte, j’ai dit : « Jeanine, pour le zizi je n’ai rien trouvé mais il parait que ce n’est pas si grave. Jeanine, Jeanine ? » Jeanine… Merde, elle était partie. Jacques Aubert

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Kouyaté, plaidoyer pour le Congo

Le 25 mars, au théâtre Jean Vilar de Vitry (94), se joue Congo jazz band de Mohamed Kacimi, dans une mise en scène d’Hassane Kassi Kouyaté. Entre humour et tragédie, nous est conté un siècle de colonisation belge du Congo ! Une fresque éblouissante pour un décoiffant travail de mémoire.

Léopold II, ce roi des Belges plus que névrosé, en rêvait, il l’a fait : acquérir, enfin, une colonie ! Sur ses fonds propres et l’argent détourné des contribuables, c’est une affaire conclue en 1878 : grâce à Henry Morton Stanley, son homme de main, un immense territoire, un quart de l’Afrique centrale, devient sa propriété personnelle. Il ne supportait plus d’être le seul chef d’État sur le continent à ne point posséder de colonie. La conférence de Berlin en 1884 entérine le partage de l’Afrique au profit des grandes puissances européennes, en 1885 Léopold est nommé roi du Congo. Qui devient ensuite le Congo belge jusqu’à la proclamation de l’indépendance en 1960, l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961, l’accession au pouvoir de Mobutu en 1965… Entretemps, des millions de morts indigènes et presque autant de mains coupées, une exploitation éhontée de l’ivoire et du caoutchouc, la mise à sac des populations locales et des ressources naturelles : un pillage systématique dont Congo d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour, rend compte dans toute son horreur !

Ils sont six à squatter la scène, griots-chanteurs-danseurs-musiciens ! Trois femmes et trois hommes fort doués dans la palabre, fantasques et fantastiques comédiens, à s’imaginer membres d’une formation de jazz de retour d’une tournée au Congo et d’en profiter pour nous conter l’histoire chaotique de cet immense pays… Entre jeu, musique et chant, les interprètes de cet original Congo jazz band, créé lors des Francophonies de Limoges en 2020, mettent littéralement le feu aux planches ! Servis par l’écriture très figurative du réputé Mohamed Kacimi s’inspirant de la tragédie algérienne, nourris de l’imaginaire symbolique du facétieux Hassane Kassi Kouyaté, alternent humour et désespoir, rires et larmes, drames collectifs et douleurs intimes, épisodes mortifères et rêves inachevés. Un spectacle total, scène ouverte à l’histoire et à la mémoire, sans œillères ni frontières entre puissances coloniales et potentats africains, qui cogne fort à l’intelligence de tout public, éveille autant les consciences qu’il chavire les émotions.

Durant plus de deux heures, c’est ambiance cabaret ! Une atmosphère survoltée mais régulièrement dynamitée par les propos de l’une ou l’autre sur les exactions de Léopold, petite couronne royale qui fit du Congo son gros bijou de famille. Un crime de masse, près de cinq millions de morts à la tâche selon certains historiens, les mains « nègres » coupées pour ceux qui ne récoltent pas dix kilos de caoutchouc par mois : un détail pour le monarque qui, fort du soutien des missionnaires, entend faire œuvre pieuse et convertir ces maudits « sauvages » à la civilisation ! Il y a de la rumba dans l’air, pas seulement avec les chansons et musiques de Franco Luambo jusqu’à l’emblématique et fameux Indépendance Cha Cha (1960) de Grand Kallé en passant par les titres incontournables de Papa Wemba.

Surtout à l’énumération des innommables forfaitures commises par les colons, évoquées sous forme de moult séquences contées et dansées. Entrecoupées d’intermèdes musicaux, où l’humour le dispute à l’horreur absolue quand il s’agit de se remémorer l’atroce et odieux destin de Patrice Lumumba, Premier ministre d’un Congo démocratique : traqué et assassiné, son corps dissous dans l’acide, avant que les sbires belges n’installent au pouvoir le sanguinaire Mobutu en 1965. Puissance évocatrice du rire qui autorise la distance libératrice, les six interprètes en sont passés maîtres. Un humour  qui atteint sa cible, ne détourne pas le regard du sang versé, invite à la réflexion, insuffle l’espoir pour demain : plus jamais ça, du colonialisme d’antan à l’exploitation contemporaine !

Spectateurs d’ici et d’ailleurs, dansez, pleurez, chantez, gémissez et espérez à la vision de cet incroyable Congo jazz band… Ne manquez surtout pas ce rendez-vous avec la bande de Kacimi et Kouyaté : une grande page d’histoire, un grand moment de théâtre ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Péan.

Le 25/03 au Théâtre Jean-Vilar de Vitry. Congo Jazz band est publié à l’Avant-Scène Théâtre.

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Lawrence, prince d’Arabie

Jusqu’au 8/05, au Théâtre du Gymnase (75), Eric Bouvron met en scène Lawrence d’Arabie. La reprise d’un spectacle grand public, au succès mérité… Avec une incroyable économie de moyens, entre idéaux politiques et ironie de l’histoire, la magie du désert pour nous conter une extraordinaire épopée. Sans oublier Les heures terribles et noires du royaume de Castille au Théâtre du Soleil.

Le décor est planté. D’un côté le quartier général de l’administration anglaise au Caire, de l’autre l’immensité désertique qui exacerbe les incessantes querelles entre tribus arabes… L’histoire de Lawrence d’Arabie ne se déroule pas sur grand écran, même si l’imaginaire de chacun s’allume à l’évocation du célèbre film de David Lean ! Nous sommes bien au théâtre, celui du Gymnase à Paris, où Eric Bouvron met en scène avec grand talent l’épopée légendaire d’un obscur mais jeune et brillant archéologue anglais, Thomas Edward Lawrence. Qui décroche, fort de sa maîtrise de la langue arabe et de la connaissance du terrain, un poste d’officier du renseignement dans l’armée d’occupation. Molière du meilleur spectacle privé en 2016 pour Les Cavaliers, adapté du roman de Joseph Kessel, le metteur en scène confirme un talent certain pour donner à voir et entendre ce qui relève des grandes épopées.

Sans machinerie envahissante mais forts d’une imagination débordante, huit comédiens pour interpréter une soixante de personnages avec changement de costumes à vue, deux musiciens ( Raphaël Maillet au violon, Julien Gonzales à la batterie et l’accordéon) et une chanteuse ( Cecilia Meltzer à la voix envoûtante)… Il en faut peu pour nous conter, en des tableaux d’une vérité et d’une beauté saisissantes, les soubresauts d’une histoire qui débute en 1916, lorsque l’empire ottoman allié à l’Allemagne impose son joug en terre arabe. Le jeune Lawrence, investi de la confiance gagnée auprès des chefs de tribus, boute l’envahisseur hors d’Arabie et promet alors aux belligérants, groupés sous la bannière de Fayçal, la création d’une nation indépendante qui inclut Syrie, Jordanie et Irak des temps modernes. Las, la duperie est de taille : en un accord secret, faisant fi de la victoire des peuples autochtones, Anglais et Français se sont préalablement partagés territoires et zones d’influence.

Un spectacle de haute tenue qui, du premier au dernier tableau, tient le public en haleine. Porté par le convaincant Kevin Garnichat dans le rôle-titre, accompagné de son serviteur et aide de camp oriental d’un humour désarmant Slimane Kacioui ! Une page d’histoire formidablement bien illustrée, la première d’une série de trahisons des puissances occidentales éclairant les tragédies à venir dans l’Orient contemporain. Yonnel Liégeois

À voir aussi :

Roland de Roncevaux, toujours vivant !

Ainsi en décide la reine de Castille en 1492, au lendemain de la victoire des Chrétiens sur l’occupant arabe en la bonne ville de Grenade : le chevalier Roland n’a pu être occis par les impies, il est toujours vivant ! En 1740, comme le colportent et chantent les troubadours, la troupe du Radis couronné reçoit mission d’illustrer à nouveau ce haut fait d’armes quelque peu surprenant et déroutant.

En dépit d’un titre ô combien convaincant (!), Les heures terribles et noires du royaume de Castille et l’affligeant secret des enfants perdus, de rebondissements aussi divers que saugrenus, l’échec est patent, l’histoire têtue, à chaque tentative révisionniste Roland est bien mourant ! Même l’illustre Voltaire, convoqué en renfort de pertinence, ne parviendra à bousculer le cours des événements… Une pochade d’une truculente énergie, servie par de belles images animées et mise en scène par David Levadoux et Charlotte Andrès au Théâtre du Soleil, jusqu’au 20/03 à la Cartoucherie (75). Fort d’un humour foutrement déjanté dont le spectateur doit solidement tenir le fil, emporté par l’enthousiasme qui submerge le plateau, un spectacle dont chacun peut devenir chevalier servant. Y.L.

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Sucrée ou salée, la sauce ?

Ancien animateur culturel, féru d’histoire sociale, Jacques Aubert a publié un émoustillant recueil de chroniques. Pour Chantiers de culture, au gré du temps et des vents, il peaufine quelques billets d’humeur à l’humour acidulé.

Comme on détient notre passe vaccinal, Jeanine et moi, hier nous sommes allés au restaurant.

– Et pour ces Messieurs-Dames qu’est-ce que ce sera ?

– Deux menus présidentiels, s.v.p.

 -Je vous amène la carte…

– Donc sur la page de droite vous avez du Macron, de la Pécresse ou les formules Le Pen-Zemmour. Je précise à notre aimable clientèle que ce dernier menu a eu les honneurs de la presse spécialisée

– Heu, non merci, on ne mange pas de ce pain-là ! Et puis, lorsque nous sommes venus il y a cinq ans, vous n’aviez plus que du Macron : on en a pris, il nous est resté sur l’estomac. Du coup, on préfèrerait la page de gauche

– Alors là, vous n’allez pas être déçus, on a un choix très varié ! Il y a du Poutou, de l’Arthaud, du Roussel c’est cuit au nucléaire mais on peut vous emballer les déchets… Il y a du Mélenchon, c’est vif, relevé, goût sud-américain… Du Jadot, que du bio, des fibres, des graines… Ou alors plus exotique, du Taubira ou de l’Hidalgo : ce sont des menus surprises, c’est plus tard qu’on sait vraiment ce qu’il y avait dans l’assiette

– A vrai dire on hésite, tout a l’air bon et on se demande s’il ne serait pas possible d’avoir un petit peu de chaque, mais dans une seule assiette ?

– Ah non désolé, c’est un problème de sauce ! Entre la verte, la rouge, la rose ça ne se mélange pas bien. Mais si vous pouvez patientez, dans cinq ans, on aura sûrement trouvé une solution

– Bon d’accord, si vous le dîtes, on repassera dans cinq ans. D’ici là, qu’est-ce qu’on mange ?

– De la vache enragée ! Jacques Aubert

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