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Lagarce, un revenant sur scène

Jusqu’au 23/10, au théâtre de Sartrouville (78), le directeur et metteur en scène Sylvain Maurice propose Un jour, je reviendrai. La mise en abyme de deux textes de Jean-Luc Lagarce, superbement interprétés par Vincent Dissez : entre ombres et lumières, morts et vivants, le fol espoir d’un revenant.

 

Sur ce plateau du Centre dramatique national de Sartrouville, en 2016, ce même « duo » dramatique – Vincent Dissez, Sylvain Maurice – nous offrait Réparer les vivants, l’époustouflante adaptation scénique du roman de Maylis de Kerangal. Avec Un jour, je reviendrai, il est affaire encore d’un vivant, plutôt d’un revenant : Jean-Luc Lagarce fauché par le sida en 1995, à peine âgé de 38 ans ! Au travers de deux textes alors que la maladie le tenaille déjà, L’apprentissage et Le Voyage à La Haye, magistralement mis en bouche et en lumière… Torse et pieds nus, visage émacié, la main baladeuse des lèvres au menton, Vincent Dissez clame, murmure les mots de  l’écrivain et homme de théâtre : amoureux et doux, emportés ou impulsifs, lucides sur lui-même et combatifs face aux heures qui lui sont comptées, joyeux en l’espoir qui demeure. Des mots d’amour en la vie, des confidences chuchotées à l’envie, un hymne à la langue et au sexe, une soif du voyage et de la scène. Un spectacle lumineux, surtout pas mortifère, plus qu’émouvant, impressionné au sens propre du terme, impressionnant !

Le premier opus nous conte le retour à la vie d’un homme déjà malade, émergeant d’un coma profond. Le second narre la tournée du metteur en scène, ce qu’il pressent comme l’ultime fois, suivant la troupe en représentation dans la capitale des Pays-Bas. D’un texte l’autre, le même humour et ton caustique, le phrasé sec et haché, parfois répétitif, les mêmes doutes et interrogations sur le bonheur d’un retour à la vie ou la fin programmée de l’existence à plus ou moins brève échéance. Un sens de l’observation acéré pour l’ami qui veille à la droite de son lit d’hôpital dans le premier épisode, pour le personnel infirmier qui prodigue les soins au quotidien, pour ce corps tel un autre qui est autre à lui-même… Dans le second, l’œil en permanence aux aguets du moindre détail ou de l’anecdote savoureuse, la virée dans un bordel de La Haye ou la réception sous le patronage d’un obséquieux ambassadeur de France, alors que s’annoncent les signes avant-coureurs d’une perte de la vue… Comédie et tragédie, les deux piliers de toute aventure humaine, côté cour et côté jardin les deux socles de toute aventure théâtrale !

Dissez ne joue pas à Lagarce, il ne dit pas Lagarce, il est Lagarce en train de dire et d’écrire, de rire et de souffrir. De vivre encore, de s’étonner encore du monde qui l’entoure, hommes et objets, le sachet de cerises qu’il tient serré contre son flanc, la lumière du jour qui l’assaille de son intensité, le comédien bougon qui ce soir-là fut si bon… Tous ces petits riens qui veulent dire beaucoup, sens et partage, à l’heure où la solitude sera la seule compagne lors de la scène finale. Théâtre dans le théâtre, magie des planches quand la langue se fait musique sur la portée des mots ! Pour seul habit de scène, un halo de lumière subtilement, délicatement posé sur le visage et le buste de l’interprète, derrière lui ou à ses pieds : comme un écran de cinéma, un écran géant ou plus ou moins grand pour rythmer ou découper les strophes de la mélopée tels des plans séquences, au sol des petits carrés ou rectangles blancs, chambrées d’hôpital ou lignes blanches pour piétons, quand la vie passe ou trépasse.

Avec Vincent Dissez et Sylvain Maurice, Lagarce nous est définitivement revenu. « Comme un fantôme bienveillant », précise le metteur en scène, « grâce au théâtre, le projet de « revenir » parler aux vivants crée la possibilité que quelque chose advienne qui est plus grand que le simple souvenir ». En fait, Jean-Luc Lagarce ne nous avait jamais vraiment quittés. Avec Bernard-Marie Koltès, c’est l’un des dramaturges contemporains le plus lu et joué. En France et sur la scène internationale. Au bilan de sa vie, vingt-huit pièces de théâtre et de nombreux autres textes, dont un imposant journal… D’ailleurs, il nous avait prévenus, dans ce fameux Journal justement il l’avait écrit, osant espérer que son œuvre brave le temps, « un jour, je reviendrai » ! Yonnel Liégeois, Photos Christophe Raynaud de Lage

Jusqu’au 23/10 au Théâtre de Sartrouville, les 02 et 03/12 au Théâtre de Lorient.

« Admettre l’idée toute simple, et très apaisante, très joyeuse, c’est ça que je veux dire, très joyeuse, oui, l’idée que je reviendrai, que j’aurai une vie après celle-là où je serai le même, où j’aurai plus de charme, où je marcherai dans les rues la nuit avec plus d’assurance encore que par le passé, où je serai un homme très libre et très heureux. L’idée souvent, machinale, presque dite à voix haute : « je ferai ça quand je reviendrai ». Jean-Luc Lagarce, in Journal (1990-1995).

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Kouyaté, plaidoyer pour le Congo

Ovationnée lors des « Zébrures d’automne », le nouveau label du festival des Francophonies à Limoges (87), la pièce Congo jazz band de Mohamed Kacimi entame une longue tournée. Entre humour et tragédie, musique et chansons, près d’un siècle de colonisation belge du Congo nous est conté. Magistralement mise en scène par Hassane Kassi Kouyaté, une fresque éblouissante pour un décoiffant travail de mémoire.

 

Léopold II, ce roi des Belges plus que névrosé, en rêvait, il l’a fait : acquérir, enfin, une colonie ! Sur ses fonds propres et l’argent détourné des contribuables, c’est une affaire conclue en 1878 : grâce à Henry Morton Stanley, son homme de main, un immense territoire, un quart de l’Afrique centrale, devient sa propriété personnelle. Il ne supportait plus d’être le seul chef d’État sur le continent à ne point posséder de colonie, la conférence de Berlin en 1884 entérine le partage de l’Afrique au profit des grandes puissances européennes, en 1885 Léopold est nommé roi du Congo. Qui devient ensuite le Congo belge jusqu’à la proclamation de l’indépendance en 1960, l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961, l’accession au pouvoir de Mobutu en 1965… Entretemps, des millions de morts indigènes et presque autant de mains coupées, une exploitation éhontée de l’ivoire et du caoutchouc, la mise à sac des populations locales et des ressources naturelles : un pillage systématique dont Congo d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour, rend compte dans toute son horreur !

Ils sont six à squatter la scène, griots-chanteurs-danseurs-musiciens ! Trois femmes et trois hommes fort doués dans la palabre, fantasques et fantastiques comédiens, à s’imaginer membres d’une formation de jazz de retour d’une tournée au Congo et d’en profiter pour nous conter l’histoire chaotique de cet immense pays… De leur jeu, de leur voix, de leur chant et de leur musique (Alvi Bitemo, Abdon Fortuné Koumbha, Dominique Larose, Marcel Mankita, Miss Nath, Criss Niangouna), les interprètes de cet original Congo jazz band mettent littéralement le feu aux planches ! Servis par l’écriture très figurative du réputé Mohamed Kacimi s’inspirant de la tragédie algérienne, nourris de l’imaginaire symbolique du facétieux Hassane Kassi Kouyaté, alternent humour et désespoir, rires et larmes, drames collectifs et douleurs intimes, épisodes mortifères et rêves inachevés. Un spectacle total, d’hier à aujourd’hui scène ouverte à l’histoire et à la mémoire, sans œillères ni frontières entre puissances coloniales et potentats africains, qui cogne fort à l’intelligence de tout public, éveille autant les consciences qu’il chavire les émotions.

Durant près de deux heures, c’est ambiance cabaret ! Une atmosphère survoltée mais régulièrement dynamitée par les propos de l’une ou l’autre sur les exactions de Léopold, petite couronne royale qui fit du Congo son gros bijou de famille. Un crime de masse, près de cinq millions de morts à la tâche selon certains historiens, les mains « nègres » coupées pour ceux qui ne récoltent pas dix kilos de caoutchouc par mois : un détail pour le monarque qui, fort du soutien des missionnaires, entend faire œuvre pieuse et convertir ces maudits « sauvages » à la civilisation ! Il y a de la rumba dans l’air, pas seulement avec les chansons et musiques de Franco Luambo jusqu’à l’emblématique et fameux Indépendance Cha Cha (1960) de Grand Kallé en passant par les titres incontournables de Papa Wemba.

Surtout à l’énumération des innommables forfaitures commises par les colons. Evoquées sous forme de moult séquences contées et dansées, entrecoupées d’intermèdes musicaux, où l’humour le dispute à l’horreur absolue quand il s’agit de se remémorer l’atroce et odieux destin de Patrice Lumumba, Premier ministre d’un Congo démocratique : traqué et assassiné, son corps dissous dans l’acide, avant que les sbires belges n’installent au pouvoir le sanguinaire Mobutu en 1965. Puissance évocatrice du rire qui autorise la distance libératrice, les six interprètes en sont passés maîtres. Un humour  qui atteint sa cible, ne détourne pas le regard du sang versé, invite à la réflexion, insuffle l’espoir pour demain : plus jamais ça, du colonialisme d’antan à l’exploitation contemporaine !

Spectateurs d’ici et d’ailleurs, dansez, pleurez et chantez à la vision de cet incroyable Congo jazz band, ne manquez surtout pas le rendez-vous avec la bande de Kacimi et Kouyaté : une grande page d’histoire, un grand moment de théâtre ! Yonnel Liégeois, Photos Christophe Péan.

Du 20/10 au 03/11, aux Récréâtrales de Ouagadougou (Burkina Faso). Le  01/12, à Bressuire (Deux-Sèvres). Le 04/12, à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques). Le 12/12, au festival Passage(s) de Metz (Moselle). Le 07/01/21, à Maubeuge (Nord). Congo Jazz band est publié à l’Avant-Scène Théâtre.

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Kadoc, une folle entreprise !

Rémi De Vos a de nouveau frappé ! Avec Kadoc, son dernier opus mis en scène par Jean-Michel Ribes… Les 26 et 27/09 à la scène nationale de Sénart (77), prélude à une longue tournée… La peinture radicalement déjantée du monde de l’entreprise.

 

Farce, comédie, vaudeville ? Entre l’absurde et le grotesque, le rire et le délire, si le spectateur hésite sur la dénomination, une certitude s’impose : l’entreprise rend vraiment fou ! Rémi De Vos sait de quoi il parle, longtemps il a vécu de petits boulots et d’emplois précaires. Les rapports de dépendance et de domination, le pouvoir et le harcèlement hiérarchiques il connaît, depuis il en fait matière à écriture : Débrayage, L’intérimaire, Cassé, Départ volontairePas sous forme de rapport syndical ou de bilan managérial, sa marque de fabrique ? L’humour, la dérision. Kadoc, son dernier opus alors à l’affiche du Rond-Point avant confinement, nous en proposait une magistrale illustration dans la mise en scène complètement déjantée de Jean-Michel Ribes, le patron des lieux !

Nous voilà donc rendus dans les bureaux de Krump où s’affairent, subissent ou sévissent trois personnages aux obsessions bien ciblées : un employé de bureau qui s’échine à mettre un point final à un rapport bidon qu’on lui a confié pour tester ses compétences, un petit chef totalement incompétent qui rêve pourtant de promotion, un directeur de service qui compense à l’entreprise l’autorité perdue au sein de son foyer ! Maquez-les avec trois épouses aussi givrées que leurs maris, couronnez le tout d’un incroyable quiproquo lors d’une invitation à déguster un risotto aux fruits de mer : la machine s’enraye, les masques tombent en même temps que les convenances, haines et rancœurs s’affichent sans fard. Comme dans la scène finale, au propre et au figuré, la mise à nu des névroses cultivées à l’entreprise au risque souvent d’empoisonner la sphère familiale, la peinture sans concession d’un univers impitoyable, la noirceur des rapports sociaux qui se laisse entrevoir « derrière les vitres cassées de l’usine », comme le chantait Jacques Brel.

Avec une bande de comédiens au plus fort de leur talent dans leur aptitude à forcer le trait avec naturel, trois couples férocement assortis sur scène où la bêtise et la bassesse de l’un ne déparent en rien avec la crapulerie et la lâcheté de l’autre, Jacques Bonnafé en tête de gondole avec Caroline Arrouas son épouse névrosée. Si tout est bon dans le cochon, tout est aussi nul et nauséabond dans ce panel d’obsédés ou de tarés, hormis la vague d’humour qui emporte le public ! Ne nous méprenons pourtant point sur Kadoc, la satire frappe à la porte de la loufoquerie conduite à son paroxysme, le rire se pose en dérivatif à la plainte souvent martelée, l’absurde à la souffrance intime en moult collectifs de travail. Point de leçon de morale chez De Vos, point de sentiment de culpabilité chez Ribes, un simple constat : la loi de la jungle sévit à l’entreprise, l’entreprise rend fou ! Il nous vient juste à rêver et espérer que rire et dérision se révèlent des armes de combat aussi efficaces que le Code du travail ! Yonnel Liégeois

Kadoc : Actes Sud-Papiers (208 p., 18€). Du 03 au 29/11, toujours au Théâtre du Rond-Point, Christophe Rauck, le directeur du Théâtre du Nord à Lille, met en scène Départ volontaire, une autre pièce de Rémi De Vos.

Tournée : 26 et 27/09 : Scène nationale de Sénart (77). 2 – 10/10 : Théâtre du Nord / Lille (59). 14 – 16/10 : Odyssud / Blagnac (31). 20 – 22/10 : Théâtre du Gymnase / Marseille (13). 5 – 7/11 : Comédie de Reims (51). 10 – 12/11 : La Manufacture / Nancy (54). 17 – 21/11 : Théâtre Olympia / Tours (37). 25 – 28/11 : Théâtre de Liège (Belgique). 2 – 4/12 : LA Comédie de Saint-Étienne (42). 10 et 11/12 : La Comète / Châlons-en-Champagne (51). 5 et 6/01/21 : Anthéa/ Antibes (06). 12 – 15/01 : TnBA / Bordeaux (33). 20 – 31/01 : Théâtre du Rond-Point/ Paris (75).

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La Mousson, une moisson de lectures

Jusqu’au dernier jour, de jour en  jour à l’Abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson (54), la Mousson d’été n’a cessé de livrer ses pépites ! Des lectures servies par une bande de comédiens fidèles, un festival incontournable au service des auteurs contemporains. D’ici et d’ailleurs.

 

Chaque journée, de l’après-déjeuner jusqu’à tard la nuit tombée, entrecoupées d’entretiens ou de conférences, trois ou quatre lectures/mises en espace à l’affiche : sur les pelouses ou sous les arcades de l’abbaye des Prémontrés, comme en son amphithéâtre ou au gymnase ! Ainsi file le temps sous le soleil mosellan, au fil des mots et des notes venues d’ici et d’ailleurs, de France ou de lointains continents… La Mousson d’été ? « Le lieu de culte des fanatiques du texte contemporain », avoue le metteur en scène David Lescot. « C’est là que je suis venu voir comment on pouvait refaire du théâtre avec rien, juste la base : des acteurs et quelque chose à dire ».

Des choses, il s’en est dites encore à la Mousson en cette année du XXVème anniversaire, du 21 au 27/08 ! Parfois pas toujours abouties, mais peu importe, le plus souvent de vraies perles et pépites dans l’audace et l’urgence de dire : bonheur du texte, merveille de la découverte, qualité de l’interprétation ! L’imaginaire en éveil, néophyte ou averti, amateur ou professionnel, chacun est le bienvenu à la Mousson d’été. L’art le plus novateur est vraiment à la portée de tous dans une authentique ambiance de partage. Ainsi en va-t-il avec Chien-fusil, le texte de l’anglais Simon Longman, « une tragédie pour quelques hommes et de nombreux moutons ». Dirigée par Charlotte Lagrange (avec Etienne Galharague-Romain Gillot-Emma Meunier-Charlie Nelson et Alexiane Torrès, tous épatants), la mise en espace d’un monde rural en pleine déshérence, en totale décadence… Comme aucun agneau ne survit à l’heure de la délivrance, les filles et fils de la ferme couchent alors leurs illusions sur un tas de paille couleur sang. Vendre, tout quitter, partir ? Fort est l’attachement à la terre, peu enthousiasmantes les lumières de la ville.

Un texte dérangeant, au  même titre que Gloria Gloria du jeune auteur français Marcos Caramès-Blanco. L’histoire d’une femme qui, entre deux clopes, pète les plombs, met le feu aux poubelles, tue mari et vieille dame dont elle s’occupe pour terminer la nuit dans les bras de sa meilleure amie et s’enfuir au final à Paris… La « sortie de route » d’un être las d’une existence routinière, quand « les choses se passent dans le même ordre que tous les jours, dans le même sens que tous les jours et dans le même silence que tous les jours ». Avec Frédérique Loliée, éclatante de présence dans le rôle de Gloria, une lecture dirigée par Laurent Vacher. Pour nous retrouver plus tard, dirigé par François Berreur, « À l’ouest de mes trois sœurs », un texte désopilant quoique mortifère de l’argentine Laura Cordoba, une variation de la pièce de Tchekhov au lendemain de la dictature militaire ! De la fin de règne des tsars à l’après Videla, les désillusions de trois vies demeurées cloîtrées dans la banalité du quotidien, la terreur de l’inexistence, la noirceur de l’à venir… D’où les trois alternatives proposées au spectateur en point final, le suicide de chacune des sœurs, Olga-Macha-Irina (Maud Le Grevellec, Odja Llorca, Alexiane Torrès), le saut dans le vide et l’inconnu !

Cette année encore, sous la conduite éclairée de Michel Didym  et de toute son  équipe, la Mousson a confirmé sa place essentielle, indispensable, dans le paysage festivalier français et européen. Au service des auteurs contemporains, pour aiguiser l’imaginaire du public et réveiller la frilosité des metteurs en scène et directeurs de théâtre qui n’osent, par facilité ou peur de l’échec, risquer le pas de la nouveauté. Yonnel Liégeois

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À la Mousson, les textes se soulèvent et grondent !

Jusqu’au 27 août, à l’Abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson (54), le festival La Mousson d’été s’impose encore comme un événement majeur : de découverte, de formation et de promotion des nouvelles écritures dramatiques. Une manifestation qui donne le signal de la rentrée théâtrale.

« Leslie : six lettres qui glissent dans ma tête comme le bonheur, c’est le plus beau des prénoms et de tous les mots que je puisse connaître… ». C’est l’histoire d’un coup de foudre. Et de bien plus que cela. Les personnages de Valérian Guillaume sont totalement hors norme. À la fois réalistes et sortis d’un imaginaire débridé. Michel Didym a saisi l’essence de Nul si découvert, un long et saisissant monologue repéré et primé par Artcena en 2019 et publié aux éditions de l’Olivier en 2020, qu’il a réduit pour la mise en espace de la Mousson d’été. Confié à Charles Berling qui en donne une interprétation chorale absolument magistrale, on est sous le charme et l’émotion. « Il a bien fallu que je lui explique que j’avais un Démon dans le ventre qui parfois me torturait l’âme et me rongeait l’esprit que ce Démon était goulu et ne laissait aucune place à mon plaisir ni à mon choix… » Le Démon qui colonise le protagoniste, dont on ne connaîtra pas le prénom et qui pourrait être tout un chacun, blessé et cassé, va faire échouer sa passion naissante. Auparavant, dans un déchaînement furieux, il a renversé l’urne funéraire de sa mère. Il se manifeste anarchiquement dans des éruptions volcaniques qui ruinent toute possibilité de vie paisible. Alors, son besoin de consolation étant impossible à rassasier, le héros malheureux cherche le plaisir dans les hypermarchés et la débauche d’objets de consommation qui lui permettent d’échapper à ses tristesses.

De longues phrases sans ponctuation qui explorent métaphores et associations d’images font le délice de cette écriture audacieuse qui mélange moquerie, tendresse et cruauté. Un paysage dans lequel Charles Berling, accompagné par la musique de Philippe Thibault, nous entraîne comme dans un envoûtement. Pour cette vingt-sixième édition, la Mousson d’été a construit un programme qui veut « faire danser les mots » et « faire en sorte que le théâtre reparte de plus belle avec des langues toutes neuves, toutes fraîches, toutes écorchées de vigueur ». Le magnifique espace de l’abbaye des Prémontrés, avec ses jardins ombragés au bord de la Moselle, se révèle propice au déploiement de ces ambitions.

Appétit palpable

L’appétit et la joie des auteurs, directeurs de lecture, comédiens, musiciens et du public sont palpables. On retrouve avec bonheur les acteurs fidèles du lieu : dans Feu la nuit, de Laura Tirandaz, orchestrée et mise en ondes pour France culture par Pascal Deux, Christophe Brault et Odja Llorca. Dans Sur la côte sud, de Fredrik Brattberg (Norvège), dirigée par Véronique Bellegarde, Catherine Matisse et Charlie Nelson… et tous les autres, anciens et nouveaux, ils donnent vie aux mises en scène de demain.

Cette année, il faut noter la présence de Stanislas Nordey, qui intervient sur le thème « Mettre en scène et programmer les textes contemporains » et présente, avec de jeunes comédiens de l’école du Théâtre national de Strasbourg, Ce qui (nous) arrive, six textes d’une commande de formes brèves à douze auteurs et autrices, ainsi qu’ Un sentiment de vie, de Claudine Galea. Très attendue aussi, Isabelle Carré dans Never Vera Blue, d’Alexandra Wood (Royaume-Uni). Enfin, Bruno Ricci et le musicien Taha Alami clôtureront la fête dans la bonne humeur, le 26/08 à 18h, avec la savoureuse parodie de Fellag, Comment réussir un bon petit couscous, une nouvelle version coproduite par la Manufacture, le CDN de Nancy-Lorraine. Juste avant Le drame de Düsseldorf, en soirée : un texte de l’uruguayen Sergio Blanco, une lecture dirigée par Véronique Bellegarde avec Nicolas Chupin, Frédérique Loliée et Charlie Nelson.

On ne soulignera jamais assez cette qualité première de la Mousson : faire entendre, avec invention et renouveau depuis vingt-cinq ans, des textes qui ont déjà pris vie au plateau et font de la sublime abbaye des Prémontrés, à Pont-à-Mousson, un véritable laboratoire de création aux niveaux national et international. Marina Da Silva

Isabelle Carré, et les autres…

Un texte finement ciselé, un accompagnement musical de belle facture signé Philippe Thibault, une lecture de haut vol : avec Never vera blue, le texte de l’anglaise Alexandra Wood, Isabelle Carré a fait sensation à la Mousson ! Avec un naturel désarmant dans sa robe rouge, foulant la scène pieds nus, l’héroïne confesse au public son amour inconditionnel pour ses deux filles, mais aussi sa passion irraisonnée pour quelques plantes et fleurs avec lesquelles elle entretient un dialogue soutenu. Une évocation tendre et sensible qui contraste avec les aveux de violence conjugale qu’elle subit au quotidien et qu’elle distille au fil d’un monologue poignant. « Écrite à la suite d’entretiens avec des rescapées de violence domestique, la pièce retrace les méandres, mentaux et physiques, d’une femme qui doit se retrouver pour se sauver, préserver son intégrité mentale et physique ». Une comédienne de grand talent, une lecture conduite avec tact et retenue par Michel Didym, un texte que l’on a hâte de retrouver sur un plateau de théâtre.

Une pépite parmi d’autres en ce cru 2020, sur les pelouses ou sous les arcades de l’abbaye des Prémontrés, comme en son amphithéâtre ! Par leur humour grinçant ou décalé, la peinture d’êtres paumés, abandonnés ou rejetés de la société, l’absurdité des situations ou des dialogues, Barouf en automne de l’allemand Dirk Laucke (une lecture dirigée par Émilie Capliez avec Christophe Brault, Sébastien Eveno et Catherine Matisse) et Privés de feuilles, les arbres ne bruissent pas de la hollandaise Magne van den Berg (une lecture dirigée par Michel Didym avec Marie Sohna Condé et Catherine Matisse, Vasssia Zagar à la musique) ont véritablement conquis, envoûté le public. Yonnel Liégeois

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Fellag, une bonne graine !

Dans une mise en scène de Michel Didym, du 16 au 29/08, Bruno Ricci interprète Comment réussir un bon petit couscous. Un texte de l’humoriste algérien Fellag, créé en 2008 sur la scène de Châteauvallon. Entre humour et ironie, un regard contrasté sur les relations entre Algériens et Français de souche !

 

Si l’habit ne fait pas le moine, comme chacun sait, il n’empêche que l’art culinaire est à l’humain ce qu’est la fourchette à la bouche : un signe de reconnaissance ! Pour preuve, l’Italien gratine ses macaronis, l’Anglais surcuit son rosbeef, l’Espagnol tartine ses tapas, le Polonais bisonne sa vodka, le Belge se fend la frite… Le couscous, quant à lui, est fierté nationale pour tout Maghrébin qui se respecte. Qu’il soit mouton, poulet ou poisson ! Sauf que depuis quelques années, sondage à la clef, il est devenu le plat préféré des Français.

C’est pourquoi Nasreddine, titulaire d’une maîtrise en céréales et d’un master en cuisson vapeur de semoule, s’improvise conférencier pour le bonheur des Gaulois : en tenue traditionnelle et fez rouge sur la tête, il s’évertue à leur enseigner Comment réussir un bon petit couscous, cette spécialité d’origine berbère. Précisant par  exemple que, disposée entre poulet et mouton, « la merguez est une invention des juifs d’Algérie, elle symbolise les peurs ancestrales des circoncisions ratées »… Chacun le sait aussi, la tchatche, le bagout, la parlouze ne sont pas spécificités marseillaises. Comme tout authentique méditerranéen, Nasreddine maîtrise l’art de la parole. Dont il va user et abuser, de digressions en digressions, pour le plus grand bonheur de son  auditoire ! Créé en 2008 sur la scène de Châteauvallon, au lendemain d’un combat épique contre la municipalité FN de Toulon, le texte de l’humoriste algérien Fellag n’a rien perdu de sa verve et de son humour caustique.

Au fil du temps, « le couscous ne serait-il donc pas devenu un concret signe d’affection des autochtones envers les maghrébins ? », s’interroge Nasreddine, le porte-parole de Fellag. Déroulant et détournant alors, sous couvert de métaphore culinaire et dans un grand éclat de rire, tous les clichés et poncifs qui lient depuis des générations « français de souche et souches françaises d’origine maghrébine », raillant et brocardant sans vergogne les uns comme les  autres : la « pigeot » du voisin, l’épicier du coin, le beauf pas très malin, les discours républicains…Un regard décalé sur l’histoire mouvementée de l’immigration comme de l’intégration, entre deux blagues parfois un peu usées, une leçon de « vivre ensemble » rafraîchissante, sans poncifs ni langue de bois.

Un théâtre de tréteaux joliment agrémenté de l’oud  du musicien Taha Alami, dans une mise en scène guillerette de Michel Didym. Avec un Bruno Ricci, le Rital d’origine, confondant de naturel devant son plat de semoule. Comme tout droit sorti de son « Djurdjurassique bled » ! Yonnel Liégeois

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Valletti, le rire et l’injure en Avignon

Un cycle de lectures a suppléé l’absence forcée du Festival d’Avignon. Qui s’achevait le jeudi 23 juillet avec deux pièces de Toutaristophane, auquel Serge Valletti s’est attelé durant des années. Six volumes à découvrir aux éditions de l’Atalante.

 

C’était jeudi dernier, dans le cloître du Palais des papes, la soirée de clôture du cycle de lectures intitulé « Le souffle d’Avignon » ouvert le 16 juillet. Une initiative lancée par Les Scènes d’Avignon, le groupement de cinq théâtres permanents et conventionnés de la ville : le théâtre du Balcon, celui des Carmes, du Chêne Noir, du Chien qui fume et le théâtre des Halles qui proposaient la découverte de divers textes d’auteurs contemporains.

Au cœur de la ville inanimée, belle endormie, passé la Cour d’honneur sans gradins, rendue à sa nudité initiale, on débouche en plein air sur un vaste demi-cercle de sièges prudemment espacés devant une scène en longueur. Puis il faut descendre quelques marches pour assister sur des fauteuils rouges, toutes distances gardées, à la réjouissante lecture, dirigée par Nadjette Boughalem, d’extraits de Las Piaffas, pièce que Serge Valletti, natif de Marseille, désormais citoyen d’Avignon, a composée d’après les Oiseaux d’Aristophane (né vers 450 avant J.-C.). Platon a pu dire que « les Muses, en cherchant un temple qui ne disparut jamais, trouvèrent l’âme d’Aristophane ». Serge Valletti a passé des années sur son Toutaristophane. Travail de Romain !

Las Piaffas donc. Grands sifflets très drôles, Mourad Boulhali et Omar Dhamane figurent les deux citoyens d’Athènes, las de payer des impôts, qui passent par les nuages pour fonder une cité idéale au royaume des créatures à plumes, lesquelles (Hadria Cheraga, Boris San-­Miguel, Véronique Couder, Ayse Baska, Djalem Assia, issus d’une troupe d’amateurs), toutes en noir, en postures de volatiles divers avec les cris qui vont avec, forment un chœur strident escorté par le musicien Denis Brailleur. Belle et bonne mise en jambe.

C’est le tour des Marseillais. Serge Valletti l’a tirée des Cavaliers. Voilà une grosse satire sur les mécontentements rassis des classes moyennes du bord de mer, en butte au clientélisme, aux pots-de-vin, à la prévarication, aux combines juteuses (Talleyrand, un expert, les nommait « douceurs diplomatiques »). Cela se donne autour d’un brelan d’as constitué par Philippe Caubère dans le rôle d’Artus Tartagueule, marchand ambulant de pieds-paquets, concurrent putatif de Rastaquouère (Bruno Raffaelli), intendant véreux de Madame Marseille, vivante allégorie dont la partition est livrée avec une grâce aiguë par Ariane Ascaride. Marius (Serge Barbuscia) et Olive (Laurent Montel) ouvrent le bal des invectives contre Rastaquouère, que Raffaelli dessine en formidable matamore débraillé qui va se livrer, avec Caubère, à une lutte homérique truffée de bravades poivrées, dans un concours d’imprécations tordantes avec l’accent, qui fait tout le sel d’une entreprise verbale sans peur et sans reproche, dont la vis comica infaillible peut faire chavirer les délicats à la bouche en cul-de-poule. Le Marseillais en moi est comblé. Et pas tout seul !

C’est d’une invention raffinée dans l’injure, le mot cru, la malédiction grandiose. Coluche, personnage aristophanesque, ne disait-il pas : « Toujours grossier, jamais vulgaire » ? Tiens, j’en connais une, qui me revient depuis l’école : « Qu’il te vienne la gale, les bras trop courts et le trou du cul plein d’abeilles ! » Tout est de cette verve dans la lecture guidée par l’auteur, à laquelle ont participé Charlotte Adrien, Gilbert Barba, Jean-Marie Cornille, Vanina Delannoy, Anthéa Sogno et la jeune Théodora Sogno-Caubère. Jean-Pierre Léonardini

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David Lescot, de retour en classe !

Dans le cadre du festival « Un été solidaire », se joue jusqu’au 29/07 au Théâtre de la Ville-Les Abbesses (75) J’ai trop d’amis ! Dans la mise en scène de David Lescot, l’auteur et artiste associé du lieu. Les états d’âme d’un jeune collégien, entre humour et tendresse.

 

Mains dans les poches et casquette vissée sur le crâne, dans la cour de récréation de son nouvel établissement il fait front ! Il n’en mène pas large, pourtant, celui qui joue au gros  dur… Face à lui, le directeur du collège égrène les noms des élèves qui composeront les diverses classes de sixième : se retrouvera-t-il avec sa bande de copains du CM2 ?

Las, pas de chance, il est projeté seul dans cette maudite classe de 6ème D, au milieu d’une bande d’irréductibles anonymes conduite par Clarence, le fort en gueule mais nul en thème… Un grand moment de solitude pour le jeune gamin qui va devoir gagner sa place en terre inconnue ! D’autant que les déboires s’accumulent en cette fin de journée de rentrée scolaire : sa petite sœur nouvelle élue en maternelle qui accapare l’attention de ses parents, le complot qui l’a propulsé délégué de classe sans même qu’il soit candidat. Pire encore : pas de chaussures de marque aux pieds, ni de téléphone portable en poche… Il y a vraiment de quoi en perdre ses repères, et le moral. Pendant près d’une heure de spectacle, dans un soliloque subtilement entrecoupé des babillements du plus bel effet de sa sœur et des commentaires pas très éclairés de son voisin de table, le jeune promu dans la cour des grands va capter l’attention du public, non sans humour et tendresse.

Un dispositif scénique d’une extrême simplicité, mais très ingénieux avec un coffre de bois qui devient en un tour de main table d’école, chambre ou salon familial, une écriture ciselée au cordeau, au plus près du langage des enfants de ce troisième millénaire…  Avec J’ai trop d’amis, sa nouvelle création à la demande d’Emmanuel Demarcy-Mota, le patron des lieux, David Lescot se la joue fort et juste ! D’abord dans sa prise au sérieux des interrogations et doutes à hauteur d’enfant, ensuite par sa maîtrise des dialogues qui plonge tout son monde, petits ou grands, jeunes et leurs parents, sans mise au coin ou au piquet, dans l’imaginaire d’un temps révolu pour les uns et à venir pour les autres. Une mise en jeu fort ludique et inventive des interprètes, toutes féminines même dans les rôles masculins, entre rire et émotion pas une seule once d’ennui jusqu’à ce que la cloche sonne l’heure de la récré ! Yonnel Liégeois

La pièce sera reprise, du 4 au 14/11 au Théâtre de la Ville, espace Cardin-Studio

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Provost et sa Bonne épouse

Après plusieurs films consacrés à l’émancipation féminine, le cinéaste Martin Provost persiste et signe avec La Bonne Épouse. Une comédie corrosive, portée par un trio d’actrices époustouflant : Juliette Binoche, Noémie Lvovsky, et Yolande Moreau.

 

C’est avec joie que l’on s’engouffre à nouveau dans les salles de cinéma après les films ou séries, parfois de très bonne qualité, vus sur un poste de télévision ou un écran d’ordinateur durant les trois mois de confinement. Cet enthousiasme est renforcé par la découverte du dernier film de Martin Provost, La Bonne Épouse, une comédie rythmée et acide sur les écoles ménagères d’avant 1968.

L’enseignement dans ces établissements où l’on apprenait aux jeunes filles à tenir leur foyer et servir leur mari sans moufter est le prétexte à tout dynamiter. Paulette Van Der Beck, la patronne des lieux (campée par Juliette Binoche), y enseigne avec élégance et ardeur comment tenir son foyer et satisfaire son mari (François Berléand). Mais la mort de celui-ci, la rencontre avec un amour de jeunesse et la ferveur de Mai 68 qui gronde à bas bruit vont faire vaciller ses principes.

Une époque pas si lointaine

Bien sûr, le scénario s’amuse de scénettes aujourd’hui totalement obsolètes, comme les cours de couture en vue de la constitution d’un trousseau, ou bien de certaines valeurs morales inculquées telles que celle la disponibilité totale et discrète de la femme au foyer à son mari et à ses enfants. Pourtant, l’époque n’est pas si lointaine où les femmes eurent enfin accès à un chéquier et à leur autonomie financière (1975).

À sa façon, légère, le film renvoie à l’urgence d’une prise de conscience sociale de la violence dont sont victimes les femmes. Pour preuve, l’analyse terrifiante du documentaire Féminicides de Lorraine de Foucher réalisé à partir d’une longue enquête du journal Le Monde. La domination masculine est donc loin d’être terminée…

La comédie, le rythme

Bien sûr, il y eut précédemment Le Ventre de Juliette (2003), Séraphine (2008), Où va la nuit (2011), Violette (2013) et Sage Femme (2017), des films aux tons différents qui ont constitué une œuvre déjà tournée vers l’émancipation féminine. Mais Martin Provost s’offre ici la légèreté de la comédie. Sans évacuer les zones d’ombres de la période, le récit fait le pari d’un rythme endiablé avec des scènes hilarantes, des répliques qui fusent… et le plaisir des actrices et des acteurs.

Ce plaisir, Juliette Binoche, Noémie Lvovsky et Yolande Moreau ne le cachent pas. Toutes trois incarnent avec tendresse des personnages féminins stéréotypés, tels que la bourgeoise un peu « prout-prout », la religieuse rigide, la sœur frustrée. En face, François Berléand et Édouard Baer relèvent vaillamment le défi en gent masculine dépassée. À la fois comédie musicale et plaidoyer émancipateur, la dernière scène du film insuffle une énergie qui force à bouger. Dominique Martinez

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Génolhac, la guerre des palettes

Dans les rues de Génolhac (30), charmant petit village cévenol de quelques huit cents âmes, l’humour n’est plus de mise depuis que certains habitants ont décoré leurs demeures d’originales palettes. Pas au goût de la nouvelle municipalité qui ordonne leur enlèvement… Un nouveau Clochemerle !

 

Dûment approuvé lors d’un conseil municipal tenu à huis-clos pour cause de confinement, l’arrêté est catégorique : propriétaires et locataires qui avaient trouvé bon de poser ces petits bouts de bois aux couleurs de leurs espoirs et de leurs imaginaires étaient priés de procéder à leur enlèvement avant le 1er juillet ! Sous peine d’amende… Une urgence absolue, semble-t-il, au regard du caractère pittoresque du village et du préjudice que pourraient causer ces modestes œuvres d’art. On pense aussitôt à  ce roman satirique devenu un classique de la littérature, le fameux  Clochemerle publié en 1934 sous la plume de Gabriel Chevalier, où une pissotière déchaînait les passions. Cela prêterait donc à rire.

Palette, ô ma palette !

La diligence mise à « régler le compte » de ces innocentes palettes étonne et inquiète. En effet, le petit village cévenol, sis au pied du mont Lozère, n’est pas épargné par les difficultés que traverse la population française. Après deux mois de confinement sans pouvoir travailler, les plus précaires de nos concitoyens sont dans la galère. Certains peinent à retrouver un emploi. Une partie des commerçants a dû fermer boutique ce printemps, mais beaucoup de charges n’ont pas été suspendues et la reprise est lente. Selon les plus récentes études, la France devrait détruire environ un million d’emploi d’ici à 2021. Combien dans les Cévennes ? Le confinement a aussi aggravé l’isolement des personnes seules, nombreuses dans les villages. Subsistent de profondes séquelles, qui ne semblent pas avoir ému les nouveaux élus ni alimenté leurs premières réflexions.

Une « grande affaire », donc, que ces jardinières colorées et palettes poétiques ! Quels motifs ont présidé à la décision d’enlèvement de ces objets décoratifs ? Sur les réseaux sociaux, « l’affaire » a fait tache d’huile, un élu s’est donc fendu d’une réponse. Il avance la sécurité, en voie publique, pour les jardinières suspendues (l’arrêté qui demande l’enlèvement fait exception des jardinières et des pots de fleurs). Il évoque ensuite le projet de classement du village à caractère médiéval que ces objets risquent de contrecarrer aux yeux des autorités. À la lecture, l’arrêté avance aussi d’autres considérants. Dont « l’effet sur le voisinage, les sites, les paysages », « les modifications de façades soumises à autorisation » … Une précision d’abord, le village n’est pas classé et il ne risque guère de le devenir, car il ne dispose point de monument foncièrement remarquable. Quant au Plan local d’urbanisme (PLU), il recommande simplement de veiller à respecter « l’harmonie » du lieu. Pas harmonieuses, les jardinières ? Qui décide de l’harmonie ? Enfin, l’arrêté fait mention « des modifications de façades soumises à autorisation » : les jardinières n’en font pas partie, à notre connaissance (ce serait nouveau).

Un arrêté contesté.

Les propriétaires et locataires concernés ont donc décidé de contester l’arrêté. Leur recours gracieux auprès du maire est resté sans réponse officielle ; une contestation hiérarchique a été adressée au Préfet du Gard… Comme le temps pressait et que la date butoir approchait, les citoyens ont procédé à leur enlèvement, mardi 30 juin.  La mort dans l’âme. Sous les regards étonnés des villageois et des visiteurs. L’occasion pour Pierre Buchberger, par qui la première palette est arrivée, d’expliquer la démarche. Cet ancien agriculteur bio, un précurseur en la matière dans les Cévennes, a pris sa retraite à Génolhac après avoir cédé l’exploitation à son fils. Depuis, il multiplie ses engagements en faveur de la permaculture, des circuits courts, du recyclage en tout genre… Les palettes entraient dans ce cadre : des jardinières recyclées constituant un refuge à la flore locale. « Ce sont les habitants qui ont choisi les maximes humoristiques, poétiques ou philosophiques qui les ont ornées. Parfois avec leurs enfants, ce qui a donné lieu à des moments de création et de pédagogie en famille : On n’arrête pas un peuple qui danse ; nous sommes les petites filles des sorcières que vous n’avez pas brûlées ; Pour éduquer un enfant, il faut tout un village… Même le sous-préfet, en visite dans notre village, avait apprécié à titre personnel ces petites manifestations d’inventivité populaire et avait souhaité qu’on lui en confectionne une portant une phrase de Saint-Exupéry ».

Indignée, Talie, une habitante de la Grand’rue, a décidé d’apposer le panneau « À vendre » sur sa façade à la place de la palette fleurie où s’inscrivait « Soyez réalistes, demandez l’impossible ». « C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Je vais quitter ce village où je vis depuis plus de quarante ans », confie-t-elle. « Le petit souffle de vie qui semblait souffler sur Génolhac depuis quelques années, grâce à des initiatives solidaires, artistiques… risque fort d’être étouffé ». Depuis des années, Talie anime une friperie, lieu d’échange et de rencontre très prisé des habitants comme des touristes.

Lui aussi choqué par l’arrêté du maire, Hervé Valat de Chapelin, ami des arts et de la culture, a ouvert sa propriété au cœur du village pour qu’on y dépose, visibles depuis la rue, les palettes proscrites. Un autre artiste, Olivier Calderon, propose d’y organiser une initiative marquante où plasticiens et citoyens viendraient réaliser des œuvres à partir de palettes : il ne reste plus qu’à décider d’une date !

Pourquoi tant de haine ?

Parmi les habitants, l’incompréhension domine. Pourquoi cet acharnement ? Apparemment, il ne date pas d’hier. D’aucuns se souviennent que les élus du précédent conseil municipal avaient reçu d’un ancien collègue, l’actuel maire aujourd’hui, un courriel accusateur. C’était l’an dernier. Le message se félicitait de plantations réalisées en pied de façade. Mais il raillait aussitôt « une nouvelle variété » de plantes qui venait d’éclore : « le palettier ». « Je ne connaissais pas cette plante mais on en voit de plus en plus sur les façades. Quelle est cette espèce colorée sans goût, avec des expressions ineptes autant les unes que les autres ? Que dire (…) de cette plante peinte aux couleurs de la Roumanie, avec les inscriptions Liberté-Égalité-Fraternité », ironisait-il… Le courriel concluait : « Je pense, Mesdames et Messieurs les élus, qu’il faudrait réagir et ne pas laisser faire n’importe quoi, avant d’être la risée de l’arrondissement ».

On comprend mieux pourquoi le dialogue, toujours préférable aux oukases d’où qu’ils viennent, soit aujourd’hui dans l’impasse. Quel avenir pour la démocratie locale ? Décidément, à Génolhac comme ailleurs, le monde d’après ne s’annonce pas mieux que celui d’avant : quand le pire s’améliore, il empire encore… Mieux vaut en rire, n’est-ce pas, monsieur le Maire ! Marie-Claire Lamoure

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