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La patate a la frite !

Belges, Françaises, Russes ? L’origine des frites, c’est toute une histoire ! Si la question est sujette à controverses, ce plat du Plat Pays est aussi une pomme de concorde outre-Quiévrain. Un élément phare du patrimoine national, qui a déclaré la Journée internationale de la frite belge à la date du 1er août. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Julia Hamlaoui

Les frites ? Un plat de Belgique, bien sûr. Eh bien, détrompez-vous, les frites n’y sont pas nées. Mais vous n’êtes pas seul à être tombé dans le panneau, tant l’histoire de leur origine est objet de controverses et de vives revendications. Nos voisins d’outre-­Quiévrain ont longtemps cru dur comme fer – et certains n’en démordent pas aujourd’hui – en être les inventeurs. Et pour cause : l’historien belge Jo Gérard a rendu cette thèse célèbre, via une publication de 1984, où est relatée sa découverte d’un manuscrit de 1781 racontant comment les habitants de Namur faisaient frire des pommes de terre en forme de petits poissons, pour remplacer ceux qu’ils n’avaient pu pêcher dans la Meuse lors d’hivers particulièrement rigoureux. Une « pratique (qui) remonte déjà à plus de cent années », y est-il précisé, soit à 1680. La conclusion est sans appel : les Namurois ont été les premiers à cuisinier des frites.

Mais cette démonstration est « aussi fantaisiste que hâtive », tranche l’historien belge de l’alimentation Pierre Leclercq dans une série à la RTBF sur les « grands mythes de la gastronomie ». Le fameux texte parlerait de pommes de terre rissolées. Rien à voir donc avec les bâtonnets ! Pourtant, cette histoire, « principal argument en faveur de la paternité belge de la frite, (…) a fini par entrer dans la conscience collective. Et ce malgré les travaux d’historiens sérieux qui la discréditent complètement », poursuit le spécialiste. Autre hypothèse en vogue, notamment parmi les Belges au début du XXe siècle : une origine russe. L’idée serait née d’un coup marketing, explique notre spécialiste sur le site de l’université de Liège. À l’époque, « le paquet de frites dont on se délectait chaque année à la foire portait ­l’énigmatique nom de “russe” », rebaptisé ainsi par M. Fritz, un forain, pour surfer sur « l’immense vogue médiatique suscitée par la guerre de Crimée ».

Mais où est la vérité alors ? En fait, la frite serait parisienne. « Dans les années 1780, des vendeuses de beignets frits de pommes de terre s’installent sur le Pont-Neuf, à Paris. Il semble bien que ces marchandes soient les premières à avoir plongé des tranches de pomme de terre dans une friture, probablement aux environs de 1800 », affirme Pierre Leclercq. Cette « pomme Pont-Neuf » deviendra bâtonnet. Trente ans plus tard, le plat en cornet serait même devenu « le symbole de la cuisine populaire parisienne », cité dans de nombreux romans, pièces de théâtre ou chansons. L’appellation « french fries » aurait dû nous mettre sur la piste, pensez-vous. Erreur. L’expression viendrait en fait d’un dialecte irlandais dans lequel « french » signifie « coupé en morceaux ». Sans rapport avec la France : un piège dans lequel est tombée la droite américaine qui, pour punir l’Hexagone de son opposition à la guerre en Irak en 2003, avait rebaptisé les frites les « freedom fries ».

Si l’origine belge est aujourd’hui la plus répandue, c’est que, après avoir été introduits par M. Fritz, qui avait fait ses armes à Montmartre puis fondé la toute première baraque à frites à Liège, les bâtonnets dorés sont devenus une institution chez nos voisins. Le pays ne compte pas moins de 5000 fritkots (baraques à frites) et la spécialité affirme ses spécificités : deux bains de cuisson dans de la graisse de bœuf et à déguster avec de la mayonnaise, s’il vous plaît. Les Belges en sont si toqués qu’en 2016 une radio de Bruxelles s’est même lancée dans une mission spatiale : envoyer le premier « paquet de frites » dans l’espace grâce à un ballon-sonde. Un succès !

Mais malgré les « brettes » entre nations sur son origine, la frite est facteur d’unité au pays du surréalisme. Alors que les tensions entre la Wallonie, la Flandre et Bruxelles ont donné lieu, à l’orée des années 2010, à l’une des plus longues crises politiques d’Europe, avec 541 jours sans gouvernement, la patate les a réunies. Chaque communauté l’a classée à son patrimoine, et dès 2014 la Belgique a annoncé son intention de la faire candidater au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. En attendant que la démarche aboutisse, il en fut ainsi pour la bière en 2016, le 1er août a été déclaré « Journée internationale de la frite belge ». Alors, bon appétit, bien sûr ! Julia Hamlaoui

Championne, la frite…

Le 26/09, sur la Grand’Place de la ville, Arras organise la quatrième édition du Championnat du monde de la frite. Fleuron culinaire emblématique du nord de la France, la frite fraîche maison est ancrée dans les traditions gastronomiques des Hauts-de-France. Six catégories en compétition qui sont autant de façons de sublimer la frite devant les yeux des spectateurs, dont la catégorie « Frite du monde » ouverte aux candidats du monde entier et bien sûr la catégorie reine « La frite familiale » ouverte aux amatrices et amateurs ! Les formalités d’inscription avant de plonger dans le grand bain : la frite, le bon choix pour avoir ou garder la patate ! Yonnel Liégeois, photo Axel Willerval

Deux fritures, une fois !

Comme leur origine, la recette des frites est l’objet de multiples querelles. Épluchées ou avec la peau ? À laver, avant ou après la découpe ? À frire à l’huile ou à la graisse de bœuf ? En une ou deux cuissons ? Et la vapeur, vous y avez pensé ? Bref, il existe presque autant de façons de faire les frites que d’amateurs prêts à les savourer. Mais si elles sont nées à Paris, il faut reconnaître que les Belges sont passés maîtres dans l’art du bâtonnet doré. Alors, pour célébrer comme il se doit la Journée internationale de la frite belge, le 1er août, suivez ces quelques conseils :

Abandonnez les surgelées et munissez-vous d’un bon couteau. N’oubliez pas de choisir une variété adaptée, comme la bintje.

Lavez les pommes de terre avant de les éplucher. Vous pouvez aussi garder la peau, mais c’est moins traditionnel.

Taillez des tranches de 1 à 2 cm d’épaisseur, puis des bâtonnets de même dimension.

Rincez les frites encore crues à l’eau froide pour éliminer l’excès d’amidon (afin qu’elles ne collent pas entre elles à la cuisson) et séchez-les bien (pour plus de croustillant).

Chauffez la graisse de bœuf (aussi appelée « blanc de bœuf ») à 140 °C et plongez vos frites pour un premier bain de 4-5 minutes (temps de cuisson à adapter selon la quantité).

Laissez reposer durant au moins 30 minutes sur un papier absorbant.

Plongez-les dans un deuxième bain ! De nouveau pour 4-5 minutes mais à 180 °C cette fois, en les secouant de temps en temps pour les aérer.

Égouttez, salez immédiatement au sel fin, n’oubliez pas la mayonnaise et dégustez !

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Je pense, donc je suis…

Dans le cadre du festival Beckett, le 28/07 à Roussillon (84), Sylvain Maurice met en scène Les pensées. Un texte de Nicolas Doutey, subtil et jouissif, quand les jeunes Ida et Paul découvrent leur capacité à penser : étonnant. Un banc, deux comédiens, trois notes de musique et quatre fourchettes, le bonheur est dans la plaine !

Sur le plateau du CDN de Tours, lors de la création des Pensées fin juin, Ida se promène. Une banale balade dans la plaine… Lorsqu’elle rencontre Paul, elle lui fait une étrange révélation : à la vue d’un nuage blanc devenu sombre, « dans la pluie sur la plaine, subitement je pense, quelque chose s’active, j’ai une pensée, je pense au matin ». Au grand étonnement de Paul, qui interroge son amie. Non, il ne s’est rien passé de particulier ce matin-là, Ida pense au matin en général, « je me promène dans du matin en y pensant ». Penser, ce n’est pas rien, un phénomèe singulier, une sorte d’événement, « un gros morceau qui risque de changer pas mal de choses », estime le garçon.

Comme Bérangère Vantusso, la directrice de l’Olympia depuis 2024, les deux compères sont des familiers des Chantiers. De Longueur d’ondes à Faire le beau pour la première, encore en complicité d’écriture avec Nicolas Doutey qui signa Bouger les lignes, jusqu’à Réparer les vivants et le remarquable Projet Barthes de Sylvain Maurice programmé au récent festival d’Avignon… L’écriture incisive de Doutey, imagée et comme complice de l’intelligence première, fait mouche, autant que la mise en scène épurée et dynamique de Maurice ! Un petit banc de bois pour tout décor, de palabre en palabre, Jeanne Louis-Calixte et Mikaël-Don Giancarli pensent à loisir, une sarabande verbale mise en musique par Laurent Grais ! Penser, penser bien, penser juste ? Une tâche pas facile, mais excitante lorsqu’on s’y met à deux, surtout quand il s’agit de retrouver Bill, de retour au pays paraît-il… D’aucuns l’ont aperçu : est-ce vrai ? Est-ce lui ? Sacré Bill, il faut y réfléchir… C’est pas gagné, mais Ida et Paul sont satisfaits, ils ont bien échangé, « on a complètement échangé nos pensées »…

Ils se souviennent, l’une du réparateur de vélos et l’autre de la quincaillère, ce n’est pas simple de demander quelque chose quand on ne connaît pas le vrai nom, entre mortaiseuse et clé à pipe…Il faut chercher, tenter de se faire comprendre. Mais c’est formidable, rien que d’y penser, penser c’est fantastique, ça ne change rien et ça change tout ! « On peut penser n’importe où, on a besoins de rien pour penser ». Et le duo de s’éclater alors dans un ballet de fourchettes, digne de celui des petits pains à la Charlot. Un dialogue revigorant, quand Doutey rend émoustillant la banalité du quotidien, un premier texte pour la jeunesse qui l’invite à ne pas tout accepter au comptant, à oser s’aventurer sur les chemins du questionnement et de la réflexion. Comme à l’habitude, dans une mise en scène limpide de Sylvain Maurice qui s’enroule et se déroule avec joliesse, à l’image du tapis roulé-boulé sur scène. Allez y voir, le temps est compté, il n’est plus l’heure de penser ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Les pensées, Nicolas Doutey et Sylvain Maurice : le 28/07, 21h. Ecomusée de l’ocre OKHRA, 570 Route d’Apt, 84220 Roussillon (Tél. : 04.90.05.67.69). Le texte est disponible aux éditions Actes Sud-Papiers (144 p., 16€). Du 14 au 17/10, au Théâtre de la Ville (75).

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Entre humeur et humour

Au théâtre de La Scala d’Avignon (84), Robin Ormond présente Peu importe. Les prises de tête et sautes d’humeur d’un couple partagé entre vie professionnelle et obligations familiales. Avec deux comédiens, au mieux de leur forme dans ce délire conjugal !

Le calme règne, les enfants sont couchés. De retour d’un déplacement professionnel, comme d’habitude elle rapporte un cadeau à son mari. Simone et Erik semblent s’aimer d’un amour tendre, mais… Peu importe ! Curieux, tout de même : le salon est envahi de paquets plus ou moins volumineux, aux couleurs diverses et chatoyantes, toujours pas déballés. Les retrouvailles, chaleureuses d’un prime abord, ne tardent guère à dégénérer en un pugilat verbal fort insolite. De mauvaise humeur, Erik refuse d’ouvrir le présent : avec un enfant malade, c’est vrai qu’il a passé une mauvaise semaine, son épouse trop fréquemment absente à cause de son travail. Traducteur littéraire, au boulot à la maison, il s’estime ni considéré ni respecté. D’autant que son épouse ne manque pas de lui rappeler que c’est son salaire, plus élevé, qui fait vivre la famille… Les critiques fusent !

Les reproches aussi, de bouche en bouche, en accéléré. La phrase à peine finie de l’un, l’autre embraye à grande vitesse, normal pour celle qui opère dans l’industrie automobile ! La conversation s’envenime, les propos échangés ne sont plus très aimables, de vrais uppercuts distribués et encaissés en pleine face. « Peu importe », telle est la formule qui clôt au final chaque point de désaccord… Jusqu’au basculement, vicieusement imaginé par l’auteur allemand de ce brûlot, Marius von Mayenburg : c’est Erik qui rentre de déplacement cadeau en main, c’est Simone qui veille à la bonne tenue du foyer. Et les projecteurs à nouveau braquer sur le champ de bataille, les mêmes invectives inversées, les mêmes querelles ! Une lutte acharnée des deux protagonistes pour gagner raison, un affrontement cœur à corps au risque de débordements irréparables. De coups de pied en coups de colère, la montagne de cadeaux qui submerge l’espace s’effondre, les paquets voltigent comme les paroles échangées. Tout est dit sans reprendre souffle, la respiration suspendue, le couple suffoque sous les injonctions professionnelles et sociétales qui étouffent leur univers.

Il semble loin le temps où les deux amoureux s’imaginaient construire un autre monde, bâtir un autre avenir pour eux, se poser comme figures inspirantes pour les autres. Le modèle se fissure, les contraintes imposées par leurs supérieurs respectifs ont fait exploser rêves et désirs partagés. D’un futur imaginaire, le présent est champ de ruines. Devant nous, se déploie la critique acerbe d’une société où la seule image de la réussite impose de fouler aux pieds les valeurs qui ont guidé l’humanité de chacun. Derrière un humour omniprésent qui permet au public de garder quelque distance, la charge est féroce. Portée par un duo de comédiens, Marilyne Fontaine et Assane Timbo, excellents dans leur prestation à couteaux acérés. Capitalisme ou matérialisme triomphants ? Un infime signe d’espoir : quand sonne le téléphone, à l’ultime seconde de la pièce, ni l’une ni l’autre ne répondent ! Yonnel Liégeois, photos Vahid Amanpour

Peu importe, Robin Ormond : jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h50 sauf le lundi. La Scala Provence, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90).

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Falguières, Molière et ses masques

Aux Jardins du Carmel, sous l’égide du Théâtre du Train Bleu d’Avignon (84), Simon Falguières présente Molière et ses masques. Avec humour et pertinence, l’occasion de (re)découvrir comment l’auteur, qui reste le plus célèbre en France, a traversé son époque.

Une fois encore, Jean-Baptiste Poquelin, autrement dit Molière, né en 1622 à Paris, monte sur les planches. Enfin presque, parce qu’il s’agit de raconter son parcours quand celui-ci s’est définitivement achevé. Voilà « une farce rêvée sur la vie et la mort » du plus célèbre des dramaturges et comédiens français, explique Simon Falguières, auteur et metteur en scène de ce Molière et ses masques. Créé en septembre 2024 au festival du Moulin de l’Hydre, à Saint-Pierre-d’Entremont, en Normandie, ce spectacle a d’abord été pensé comme un théâtre de tréteaux, pouvant se déplacer aisément de ville en village.

Voilà désormais sa version « jardinière » comme l’explique la compagnie le K« vouloir jouer dans des abris et non pas des édifices, comme disait Antoine Vitez » Molière et ses masques est donc joué sans décor, si ce n’est deux rideaux blancs et mobiles fixés sur une estrade, laquelle occupe largement la scène. Derrière, on distingue des coulisses avec tables de maquillage, portants pour les costumes… Le but affiché ? Proposer « un grand spectacle populaire de qualité », affirme la troupe. Le texte, publié chez Actes Sud-Papiers, est une incontestable belle surprise. Loin d’un montage hagiographique, mettant à vif les petits à-côtés de la création et de ses censeurs.

La distribution est à l’image de l’ambition. Avec, première surprise, une comédienne, Anne Duverneuil, dans le rôle de l’auteur de l’Avare, des Femmes savantes, du Misanthrope soit une trentaine de comédies. Seconde surprise, elle est « en civil », c’est-à-dire en jean, escarpins et chemisier blanc. Il est vrai que le personnage n’est plus que le témoin de sa propre existence. Les cinq autres acteurs sont « en costumes », conçus par Lucile Charvet. Des tenues d’apparence simple mais qui campent chaque personnage avec précision. Antonin Chalon, Louis de Villers, Charly Fournier, Victoire Goupil et Manon Rey sont en effet tour à tour aussi bien Louis XIV, Anselme, Richelieu, Madeleine Béjart… Chacun des rôles est « dégenré » passant sans transition d’une actrice à un comédien, et le contraire.

Dans le prologue qui entame Molière et ses masques, face au public, Simon Falguières souligne que quatre siècles plus tard « le monde oppose encore le puissant au faible. Et les dogmes demeurent encore et toujours le nid sombre des terreurs ». Si l’on rit vraiment beaucoup, redécouvrant au passage quelques-unes des répliques les plus célèbres de ses pièces, ce Molière est à entendre au temps présent. Servi avec la bonne humeur d’une passion à partager. Gérald Rossi, photos Alban Van Wassenhove

Molière et ses masques, Simon Falguières : jusqu’au 23/07 aux Jardins du Carmel, 3 rue de l’Observance, 19h40. Théâtre du Train Bleu, 40 rue Paul Saïn, 84000 Avignon (billetterie ouverte de 9h00 à 22h30, pas de réservation par téléphone).

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Bodin, le rire en fanfare !

Au théâtre dArdoise, à Dolus d’Oléron (17), Jean-Pierre Bodin interprète Le banquet de la Sainte Cécile. L’histoire de la fanfare municipale de Chauvigny, en Poitou-Charentes : entre humour et humanité, un spectacle hautement festif et hilarant !

Une grande table à la nappe blanche, quelques verres de bon rouge posés de-ci de-là, d’autres en attente d’être remplis : à n’en point douter, la soirée sera bien arrosée ! D’un concert l’autre, de pause en pause, l’évidence s’impose : outre un gosier souvent à sec, ils ont la descente facile, les membres de la fanfare de Chauvigny ! Ce n’est point un souci pour le chef de l’harmonie municipale. Son exigence première ? « Vous faîtes ce que vous voulez pendant le morceau, mais à la fin on s’arrête tous en même temps », les adjure-t-il ! Depuis la représentation du spectacle au festival d’Avignon en 1994, le temps a filé, crinière et barbe blanches désormais, Jean-Pierre Bodin n’a pourtant rien perdu de sa verve enjouée. Ni les souvenirs de sa jeunesse poitevine quand lui-même, sax alto au bec, déambulait dans les rues de Chauvigny (chef-lieu de canton, département de la Vienne, 7000 habitants) et jouait de concert, chaque 11 novembre, devant le monument aux morts… Une histoire fort patriotique, mais quelque peu éthylique entre fausses notes et vraies chienlits, dont il nous narre l’épopée collective à grandes rasades de rire. Pour fêter son trentième anniversaire, après plus de 1000 représentations à guichet fermé, le spectacle s’était posé en son lieu de création : le théâtre Charles Trenet de Chauvigny ! Un succès jamais démenti, c’est encore et toujours avec bonheur que le public trinque à cette randonnée musicale et langagière, imaginée en complicité avec François Chattot !

Ses copains d’avant, Jean-Pierre Bodin nous en dresse un portrait aussi hilarant qu’attachant. Le verbe cru, à défaut d’être bien bu (!), ne masquant aucune de leurs faiblesses mais tissant une belle bordée de camaraderie, tous fiers de défiler, tous derrière et lui devant, fiers de s’en venir répéter pour mieux picoler et rigoler. Manque juste à l’appel monsieur le curé… Se retrouvent là le boucher, le pharmacien, le boulanger, l’épicier et bien d’autres qui, sans oublier femmes et enfants, embellissent les amours et nourrissent les querelles entre citoyens d’une petite ville de province. Pour rien au monde pourtant, ils ne manqueraient le banquet de la Sainte Cécile, cette soirée festive en l’honneur de la patronne des musiciens ! L’occasion pour notre conteur émérite de s’épancher sur les dons incertains de ces compères instrumentistes à la technique douteuse et au solfège rebelle dont répétitions et prestations ressemblent à tout, sauf à un long concert tranquille ! Toutes générations entremêlées, un portrait de groupe qui sent bon le terroir : gilets jaunes au rond-point, rassemblement place de la mairie ou au champ de foire, voisins-voisines conviés à la salle des fêtes, « celle qui sert à tout, qui sert à rin » selon un autre conteur poitevin, Yannick Jaulin…

Perclus ou fringants, vieux croûtons ou jeunes enfants, pressez-vous à la table du banquet, une soirée mémorable entre humour et convivialité à l’écoute d’un comédien de haut vol ! Qui déploie sa folle partition du marais poitevin au pays charentais avec une extrême tendresse, dévoilant une portée de rêves et délires qui est nourriture terrestre à tout humain, même s’il n’est pas musicien. Citadine ou rurale, une chronique des terres profondes. Fanfare locale sur le plateau pour clore les ébats, sans hésiter, un spectacle à déguster cul sec ! Yonnel Liégeois

Le banquet de la Sainte Cécile, Jean-Pierre Bodin : Le 23/07, 21h. Le Théâtre d’Ardoise, Le Chenal d’Arceau- Route de Bellevue, 17550 Dolus d’Oléron (Tél. : 06.44.70.67.06). Le banquet de la Sainte Cécile, de Jean-Pierre Bodin et François Chattot, préface de Jean-Louis Hourdin (Association des publications chauvinoises, 59 p., 9€90).

« Au début, nous croyions qu’il ne portait en lui qu’une génération de Chauvinois, l’ambiance d’une petite ville du Poitou, certes de belle manière. Aujourd’hui, nous savons que le monde de Jean-Pierre Bodin est universel, ses regards partagés par chaque harmonie du monde francophone. Il a réalisé dans son spectacle le rêve de tous les ethnologues : décrire, fixer le comportement d’une société. Le rêve de tous les poètes : donner à entendre un monde nouveau que chacun reconnaît. Le rêve de tous les comédiens : transporter ses sœurs et frères humains l’espace d’un moment, dans un temps hors du temps, celui de l’artiste. Nous devons à Bodin et Chattot un récit de bonheur, un regard amusé et sensible sur les joies et les peines estompées des musiciens du banquet de la Sainte-Cécile. L’humanisme dont se repaissent les politiques est ici montré et nourri avec simplicité, connivence, offert comme un cadeau aux lecteurs avides de joies simples ». Max Aubrun

« Conteur de génie et comédien généreux, Jean-Pierre Bodin dépeint avec plaisir le quotidien pittoresque de la fanfare municipale de son enfance. Saxophoniste, il était de toutes les fêtes, de tous les défilés, partageant l’amitié fraternelle et festive de ces musiciens au solfège approximatif. Le récit d’événements ordinaires racontés avec naïveté et sérieux, ingrédients d’un comique subtil, qui embarque le public jusqu’au bouquet final. Créé par l’auteur en 1994 sur des bases autobiographiques, Le Banquet de la Sainte-Cécile renoue avec une tradition orale, la mémoire d’une France dite profonde. Un spectacle tendre et cocasse, rempli d’une humanité bienfaitrice. Culte ! ». L’équinoxe, Scène nationale de Châteauroux

« Quelle malice pour ressusciter, avec verve et tendresse, ces figures villageoises rabelaisiennes. De l’humour rural. Cela existe. Avec quelle ruse ! […] Jean-Pierre Bodin a un charme fou, l’œil brillant, un sens irrésistible de l’effet dans l’art du conteur ». Jean-Pierre Léonardini – L’Humanité

« Jean-Pierre Bodin réussit parfaitement son solo riche en personnages attachants et agaçants (…) On est un peu de la famille, jamais tout à fait seul. De concert avec le destin peu ordinaire de ceux d’en bas et de ceux d’en haut ». Robert Migliorini – La Croix

« Quelle histoire ! Que Jean-Pierre Bodin égrène à merveille, lui qui tint réellement, de 6 à 26 ans, le saxo alto de l’harmonie de Chauvigny. Avec gourmandise, il se souvient de tout (…) Aller les rejoindre l’espace d’un soir réchauffe le cœur, réveille en chacun sa mémoire provinciale, ses racines familiales... » Fabienne Pascaud – Télérama

« Chaque personnage est campé avec courtoisie et insolence : une leçon de tolérance, voire de civisme, qui resserre les liens de la communauté de façon exquise ». Fabienne Arvers – L’Express

« Bodin, seul en scène et un verre de vin à la main, (…) a une façon aussi drôle que diabolique de nous croquer ces dizaines d’individus formant l’harmonie, chacun dans son jus. C’est merveilleusement écrit et joué ». Jean-Pierre Thibaudat – Médiapart

« Un théâtre pictural et champêtre. Bodin renoue avec une tradition orale, courroie de transmission de la mémoire d’une France dite profonde et surtout rurale. Les couacs de l’harmonie ne sont pas épargnés et rendent encore plus réjouissante la performance ». V. Klein – Les inrockuptibles

« Au banquet de l’harmonie municipale de Chauvigny, ils étaient tous là ! C’est un fragment d’humanité qui apparaît dans ce spectacle généreux, tendre et surtout terriblement cocasse (…) Jean-Pierre Bodin croque et raconte les gens qui ont rempli son enfance au détour des rues, au hasard des conversations de café, au sein de l’harmonie. Bref, ceux qui l’ont marqué en bonheur, en beauté ». Hugues Letanneur – Le Monde

« Bodin: le « raconteur » mirobolant. Il (Jean-Pierre Bodin) est au centre de l’histoire la plus incroyable qui se soit développée dans le monde du théâtre ces dernières années. Il est l’inventeur et l’acteur d’un spectacle culte ! » Armelle Héliot – Le Figaro

« Une merveilleuse et drolatique photographie de la France profonde. Tous ces gens-là, nous les connaissons, nous avons leurs doubles dans nos familles. Jean-Pierre Bodin brosse un tableau de la vie en province, dont le style oscille entre la gentillesse rieuse d’un Doisneau et la rosserie énorme d’un Dubout ». Gilles Costaz – Les Echos

« Le banquet de la Sainte Cécile avec l’ami Bodin, un grand moment de complicité, de tendresse, d’humour et de convivialité : l’histoire d’une fanfare dans un petit bourg, comme jamais elle ne vous sera narrée. Une soirée qui se termine habituellement en musique et autour d’un petit verre ! » Yonnel Liégeois – Chantiers de culture

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Il est interdit d’interdire !

Au théâtre des Barriques, en Avignon (84), Julie Autissier et Raphaël Callandreau présentent Une censure sachant chanter. Un duo chansonnier et libertaire, à la bonne franquette, pour un répertoire coquin ou politiquement incorrect. De Montéhus à Boris Vian, en passant par Nique Ta Mère, Serge Gainsbourg et Orelsan…

Une représentante de la Ville vient annoncer que le spectacle est annulé.  Heureusement, il n’en sera rien, car la voilà embarquée par un quidam planqué dans le public, dans un tour de chant des plus osés. Ce scénario fictif est prétexte à revisiter les riches heures de la chanson française en ce qu’elles ont de libertaires et libertines. Après le succès de J’ai mangé du Jacques, où ils exploraient le répertoire de prénommés Jacques (Brel, Higelin, Dutronc, etc.), Julie Autissier et Raphaël Callandreau remettent le couvert. Ils nous invitent à partager leur goût immodéré pour la provocation. Entre sérieux et comédie, ils entonnent Une censure sachant chanter, une trentaine de titres, de styles et d’époques variés, réarrangés par Raphael Callandreau. Ce dernier accompagne au piano sa partenaire, tout aussi bonne musicienne que lui.

Autres temps, autres mœurs

Ils nous font constater que ce qui était choquant hier ne l’est plus aujourd’hui. Elles nous semblent délicieusement désuètes, ces strophes des Jolies Colonies de vacances de Pierre Perret qui ont fait hurler Yvonne de Gaulle, au point de vouloir les interdire : « Hier, j’ai glissé de sur une chaise/ En f’sant pipi dans le lavabo/ J’ai l’ menton en guidon d’ vélo/ Et trois canines au Père Lachaise ». En revanche, Le Gorille de Georges Brassens et Comprend qui peut de Bobbie Lapointe n’ont pas perdu de leur esprit paillard, que souligne malicieusement les duettistes.  

Il est amusant de mesurer à quel point la liberté des mœurs a fait du chemin depuis les années 1970. En partie grâce à des auteurs comme Boris Vian (Fais moi mal, Johnny), Milène Farmer (Libertine) ou Robert Niel et Gabrielle Vervaecke (Déshabillez moi, immortalisé par Juliette Gréco). Et l’on rit d’entendre que « Jésus Christ est un hippie », selon Eddie Vartan et Philippe Labro ! Mais l’interdiction des Versets Sataniques de Salman Rushdie et l’assassinat de Samuel Paty sont encore dans tous les esprits.

Si aujourd’hui il n’existe plus dans notre pays de censure au sens strict du terme, la liberté d’expression reste un droit fragile, toujours à défendre, surtout dans le domaine politique. Dans le contexte actuel, des titres nous parlent encore, tels Le Déserteur de Boris Vian, La Grève des mères de Montéhus, La Chanson de Craonne entonnée par les poilus après l’échec et les terribles pertes de l’offensive du Chemin des Dames menée par le général Nivelle en avril 1917. Cette anthologie répond au rôle que s’assignent les deux compères, sous couvert de cabaret : « Revendiquer plus que jamais la possibilité de porter haut les voix contestataires, celles qui ne suivent pas les lignes imposées ». Alors, on se surprend à vouloir entonner certains airs avec eux. Mireille Davidovici, photos La voix du poulpe

Une censure sachant chanter, Julie Autissier/Raphaël Callandreau : jusqu’au 25/07, 16h50 sauf le mercredi. Théâtre des Barriques, 8 rue Ledru Rollin, 84000 Avignon (Tél. : 04.13.66.36.52).

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Ariane, la fée d’Avignon

À la Scala d’Avignon (84), Ariane Ascaride propose Touchée par les fées. Sur un récit de vie confié à Marie Desplechin, entre humour et émotion, pétulance et autodérision, la comédienne égrène ses souvenirs. De l’enfance à l’aujourd’hui, une déclaration d’amour à la scène pour la gamine issue des milieux populaires de Marseille.

Comme pour d’autres avant elle, la valeur n’a point attendu le nombre des années ! De là à prétendre que la jeune Ariane fut une âme bien née, il ne faut tout de même pas abuser… Dès l’enfance, la gamine foule les planches. Sous la houlette du padre, son napolitain de père, coiffeur de métier mais directeur-metteur en scène d’une troupe de théâtre amateur… Le bel italien, tombeur de ces dames au grand dam de son épouse au point que le couple n’échangera plus une seule parole au fil de leur vie commune, est alors fier de sa fille. Dans ce quartier populaire de Marseille, pour la famille Ascaride, à défaut de la misère, la pauvreté a droit de cité. Le pastis et le drapeau rouge aussi, coco de père en fille, la culture également : le théâtre de Bretch pour le maître barbier, les grands airs d’opéra pour la mère de famille.

Entre représentations théâtrales et séances de tournage, d’un rendez-vous l’autre au fil d’un petit noir ou d’une tasse de thé, Ariane Ascaride a confié quelques séquences de vie marquantes à la romancière Marie Desplechin, son amie et complice. Pour offrir au final Touchée par les fées, fada en langage méridional, un récit chargé d’un lourd vécu oscillant entre soleil lumineux de la Canebière et grisailles d’un quotidien assombri par les querelles familiales, grands bonheurs de la petite enfance et amours interdites d’un père dont il sera longtemps fait silence.

« Je viens une dernière fois convoquer ces personnages, des êtres simples mais capables de croire aux fées, aux sorcières, aux anges », confie Ariane l’espiègle qui n’en perd jamais ni son humour, ni son latin ! Qui se veut témoin d’un héritage complexe, « la vie d’hommes et de femmes qui laissent à leurs descendants des pépites d’or et de bouts de charbon ». Une parole, superbement animée et chantée sous la houlette de Thierry Thieû Niang, talentueux metteur en scène : quelques valises à souvenirs, une dizaine d’images accrochées aux épingles à linge, trois bouts d’étoffe et un doudou, enthousiasme et optimisme à foison, la magie opère, plaisir et émotion sont à l’affiche de la Scala Provence.

Formidable conteuse, la Jeannette de Robert Guédiguian, duo gagnant italo-arménien, n’a rien perdu de sa générosité, de sa verve et de sa spontanéité. Sous la plume gracieuse de Marie Desplechin et le regard aérien de Thierry Thieû Niang, l’attrait de l’à-venir l’emporte sur la nostalgie du temps écoulé. Entre révoltes, douleurs et combats, entre la folle passion des planches et l’amour du grand écran, un spectacle d’où l’on ressort grandi et ragaillardi ! Yonnel Liégeois, photos Louie Salto

Touchée par les fées, Ariane Ascaride : le 20/07, à 16h00. La Scala, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon. (Tél. : 04.65.00.00.90).

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L’égérie des grandes surfaces

Au théâtre Le 11 d’Avignon (84), Antoine Colnot et Anne Rehbinder présente Antigone des supermarchés. De rêves en désillusions, le parcours d’une comédienne qui se heurte aux réalités sociales. Et femme, aux préjugés sexistes. Entre humour et émotion, une belle interprétation d’Anne Jeanvoine, un témoignage fort.

Ni décor imposant ni lumières scintillantes qui masquent bien souvent la vacuité du propos dans nombre de spectacles contemporains, une simple chaise en cœur de scène… Détendue, sans complexe, face au public la femme l’affirme en préambule : j’ai besoin de me savoir aimée, je vous aime ! Une déclaration d’amour qui résonne étrangement pour la comédienne qui a toujours rêvé d’interpréter les grands rôles, « de porter les textes du répertoire, d’être choisie par de grands metteurs en scène ». Pas forcément Phèdre, surtout l’Antigone de Sophocle, la femme libre par excellence. Pour parvenir à ses fins, elle a suivi les cours du conservatoire, elle qui songeait d’abord, enfant, à devenir danseuse étoile. La vie réserve bien des surprises. Son premier engagement ? De la figuration, une présence muette sur les planches… À défaut de briller sous les projecteurs, toujours dans l’espoir de la consécration, elle assumera bien des petits métiers, bien des emplois précaires. Il faut bien payer le loyer et remplir le frigidaire.

Jusqu’à cet emploi de mascotte, l’Antigone des supermarchés, un contrat qu’elle ne peut refuser et qu’elle signera à répétition pour diverses enseignes… Toujours silencieuse et aux seuls gestes saccadés en qualité d’interprétation, transpirant sous le costume et dans l’anonymat, pourtant heureuse et fière de sa prestation lorsque les enfants tout sourire réclament une photo ! Un rôle au plus bas de l’échelle dans la reconnaissance du métier, méprisé dans les yeux de ses pairs. Une négation professionnelle difficile à assumer, encore plus lorsqu’elle se sent incomprise, voire exclue par la famille et d’aucuns, en raison de sa vie aux amours féminins. Non sans humour, entre rejet et dépression, Anne Jeanvoine témoigne, avec franchise et tendresse, de la difficulté d’être entre rêves et réalité, statut et identité. Avec cette question existentielle : comment faire place à la singularité de chacune et chacun dans la société, au travail ? Une réponse, peut-être : aimer, s’aimer, être aimé. Yonnel Liégeois, photos Antoine Colnot

Antigone des supermarchés, Anne Jeanvoine : jusqu’au 23/07, tous les jours à18h40 sauf le vendredi.le lundi à 19h15, le mardi à 21h15 et le dimanche à 17h30. Théâtre Le 11, 11 boulevard Raspail, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).    

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Ubu président, merdre alors !

À l’Arrache-Coeur d’Avignon (84), Isabelle Starkier présente Ubu Président. Une adaptation du chef d’œuvre d’Alfred Jarry, signée Mohamed Kacimi. Deux chômeurs patentés, père et mère Ubu, rêvent devant le frigo vide : gagner l’élection présidentielle.

Père Ubu, imaginé dès 1896 par l’écrivain facétieux Alfred Jarry, était dès ses origines obscures à la fois capitaine de dragons, comte de Sandormir, roi de Pologne, docteur en pataphysique, grand maître de l’ordre de la Gidouille, etc. Désormais, sous la plume de l’écrivain et dramaturge Mohamed Kacimi, qui adapte l’œuvre célébrissime, Ubu veut devenir Président. Le drame, c’est qu’il est élu ! Pour cette nouvelle version, la mise en scène est d’Isabelle Starkier, les musiques signées Alain Territo. Ubu Président est devenu une désopilante comédie musicale. Avec Stéphane Miquel, dans la peau grasse du père Ubu, parfait dans ce rôle de grand guignol effrayant. Clara Starkier est une mère Ubu d’une belle sottise, qui roucoule d’amour pour son débile d’époux. Les musiciens comédiens Stéphane Barriere, Michelle Brûlé et Virgile Vaugelade sont autant à l’aise instruments en main que lorsqu’ils chantent ou jouent la comédie.

Mohamed Kacimi a frappé juste. Père Ubu est un beau parleur, qui éructe, harangue des foules avec une démagogie fantastique et n’a qu’un seul et unique but : capter pour lui et ses amis, mais en vérité surtout pour lui, toutes les richesses de la nation. Si l’on efface un peu, juste un peu, la farce, l’image de personnages actuels se matérialise sans la moindre erreur possible. Donald Trump par exemple… Passer de chômeur professionnel à locataire du palais présidentiel ne pose aucun cas de conscience à Ubu. Du moment qu’il y a du fric à faire. Les pauvres seront toujours plus fauchés ? Qu’importe à ces personnages qui flirtent avec les idéologies les plus nauséabondes. Voilà « une réflexion sur les enjeux mondiaux contemporains tout en redécouvrant ce classique de la littérature française », pointe l’auteur.

Le langage vert de père et mère Ubu est conservé, juste un peu modernisé. Leur « risible et terrifiante » ascension sociale mériterait presque que l’on précise dans le programme que « toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé… ». Gérald Rossi, photos Elie Benzekri

Ubu président, Isabelle Starkier : jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h sauf les mercredi. Théâtre de l’Arrache-Coeur, 13-15 rue du 58° Régiment d’Infanterie, 84 000 Avignon (Tél. : 09.85.09.97.42).

« Ubu c’est l’emblème du tyran, mais d’un tyran ridicule, pathétique, comme notre 21ème siècle sait en produire à la pelle – à tarte ! C’est celui devant lequel on hésite entre rire et pleurer, celui qui n’a plus même l’air vrai : un dictateur en carton-pâte maquillé sous les oripeaux populistes de la démocratie ». Isabelle Starkier, metteure en scène

« J’ai conçu cette pièce comme un cri d’alarme. À travers les aventures grotesques d’Ubu, je veux montrer comment la démocratie peut basculer, d’un moment à l’autre, dans l’absurde et la violence quand la démagogie l’emporte sur la raison. C’est l’ambition que je porte avec cet Ubu : faire du rire une arme contre l’obscurantisme, rappeler que l’art reste un des derniers remparts contre la folie des hommes ». Mohamed Kacimi, auteur

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Portugal, oyez les œillets !

Au théâtre des Lucioles, en Avignon (84), Jean-Philippe Daguerre présente La fleur au fusil. Le 25/04/1974, au Portugal, une révolution pacifique renverse la plus longue dictature d’Europe : un œillet victorieux du régime de Salazar, maître du pays durant plus de 40 ans ! Un « seul en scène » de Lionel Cecilio, émouvant et captivant.

Sur les planches du théâtre des Lucioles, s’y jouent divers spectacles de bon aloi ! Tel celui écrit et interprété par Lionel Cecilio, une Fleur au fusil mise en scène par Jean-Philippe Daguerre, récent lauréat des Molières… Avec humour et tendresse, le garçon égrène les souvenirs de sa grand-mère Céleste, fuyant en France le régime de Salazar. Durant des décennies, toute une jeunesse fut muselée, brisée, torturée sous le joug d’une dictature agonisante enfin en 1974. Sans un coup de fusil, sinon ceux de la liesse populaire, l’œillet au canon et à la boutonnière !

Il témoigne d’une puissante tendresse envers sa grand-mère. Lui qui doute de son avenir, ne semble pas trop quoi faire de son existence, il va trouver compréhension et force de vie auprès de Céleste. Qui a traversé bien des galères, supporté moult tourments et interdits sous le joug de Salazar, le despote portugais. Au point de devoir s’exiler, comme tant d’autres concitoyens, en France sa terre d’accueil… La jeunesse portugaise, en ce temps-là, est embringuée de force dans les guerres coloniales, au Mozambique et en Angola, la société est cadenassée, les opposants emprisonnés et torturés. La résistance s’organise, tant à Lisbonne qu’à Paris.

Du geste et de la voix, une chaise pour unique décor, seul en scène pour interpréter tous les personnages, Lionel Cecilio fait corps avec l’ancêtre bien aimée. Mêlant réparties en français et en portugais, illustrant son propos de musiques révolutionnaires et chants populaires, narrant les rapports entre Céleste et son frère Chico, ses liens avec Zé son amoureux et enrôlé de force dans l’armée. Un récit virevoltant, emprunt d’humour et d’émotion. À fleur de peau, à fleur de fusil… Jusqu’à l’impensable, l’extraordinaire : un peuple qui se soulève, une armée qui se rebelle pour abattre le pouvoir tyrannique. Un pan d’histoire vivante nous est offert, la démocratie en marche pour un bouquet de fleurs, la liberté et la fraternité. Un revigorant seul en scène, une épopée captivante et poétique, haute en couleurs et forte de fols espoirs en l’humanité retrouvée, à conquérir sous d’autres cieux. Yonnel Liégeois, photos Grégoire Matzneff

La fleur au fusil, Jean-Philippe Daguerre et Lionel Cecilio : jusqu’au 25/07, tous les jours à 17h40 sauf les mercredi. Théâtre des Lucioles, 10 rue du Rempart St Lazare, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.05.51).

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De la rumba en Avignon…

Au théâtre des Doms, en Avignon (84), Ascanio Celestini propose Rumba, l’âne et le bœuf de la crèche de Saint François sur le parking du supermarché. Un texte de l’auteur italien superbement interprété par le belge David Murgia, qui prête voix aux paumés de la société.

Sur la scène du théâtre de La Joliette, jour de la création française à Marseille, un castelet cerné de deux rideaux rouges, pour tout décor une peinture minimaliste retraçant les grandes étapes de la vie de François, le saint d’Assise… Il fait nuit, le supermarché a fermé ses portes, le parking est désert. Deux hommes en ont pris possession, ils ont fomenté un court spectacle pour d’éventuels pèlerins que les bus de passage vont déverser là. En échange de quelques sous, de quoi régler le loyer et s’offrir un bon petit repas de Noël ! L’un est musicien, l’autre bonimenteur improvisé. Qui prévoit aujourd’hui de conter aux éventuels croyants, touristes, promeneurs et surtout spectateurs avignonnais, Théâtre des Doms, les grandes heures de la vie de François : pas l’homme embaumé et auréolé par la sainte mère l’Église, mais le brave gars issu d’une riche famille, devenu pauvre d’entre les pauvres, un va-nu-pieds qui embrasse les lépreux et dort à la belle étoile, même par grand froid. Au contraire de comme j’aime point fr, la réclame débile à la télé, la belle étoile, c’est sacrément important la belle étoile…

Presque une vie de clodo, comme celle de Joseph l’africain qui dort là sur le parking, pour l’heure seul spectateur ! Et David Murgia, l’époustouflant conteur et comédien belge, d’entamer alors sa folle et irrésistible Rumba, glissant bien vite de la vie du saint homme à celle de tous les déclassés et marginaux, riches pourtant de qualités blessées ou bafouées. Tel Job, le sympathique manutentionnaire de l’entrepôt, salarié embauché au noir : il ne sait ni lire ni écrire, à la demande du client il trouvera pourtant sans coup férir l’article désiré, à l’heure du déchargement des palettes il saura très exactement où ranger outils et ustensiles. Un pauvre type, penseront certains, un super pote en fait unanimement apprécié de ses collègues !

Un flot, un torrent de paroles soutenu par Philippe Orivel, son complice musicien au clavier et à l’accordéon pour raconter le monde des gens de peu, mal aimés et tous déclassés, le SDF ou les vieux, les exclus et paumés de la planète, même le raciste qui en veut à la gamine tzigane et voleuse qui fume son clope avec arrogance, alors qu’il est perclus de douleur après la mort de sa petite fille d’un cancer fulgurant. « C’est injuste », dit-il, répète-t-il. Tous ceux-là, même lui peut-être, méritent plus et mieux que le mépris ou le rejet : un regard, un sourire, un mot, un bonjour, un bon jour… Toutes et tous des étoiles, « comme celles dans le ciel, mais il y en a tellement qu’on ne peut pas les compter, elles sont trop nombreuses et toutes éparpillées ».

Avec David Murgia, le verbe déferle en un courant impétueux, ininterrompu. Une cascade de mots et de maux prend visage sur les planches. Avec tendresse et émotion, force humour aussi… Aucun bus n’arrivera jusque là, aucun pèlerin n’en descendra, pourtant le parking du supermarché n’est pas désert. Il est noir de monde, habité de tous ces humains invisibilisés dont le comédien nous a brossé le portrait : immigrés, chômeurs, clochardisés, sans papiers, naufragés de la vie. Une charge explosive contre une société qui fabrique exclus et précaires. De l’humanité dignement partagée, tignasse en broussaille et godillot à la main, entre puissance poétique et satire politique. Yonnel Liégeois, photos Asblkukaracha

Rumba d’Ascanio Celestini, David Murgia et Philippe Orivel : jusqu’au 25/07, tous les jours à 19h45 sauf le mercredi. Théâtre des Doms, 1 bis rue des Escaliers Sainte-Anne, 84 000 Avignon (Tél. : 04.90.14.07.99).

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Avignon, mon père et moi

Au théâtre Le 11 d’Avignon (84), Julie Timmerman présente L’art d’être mon père. Entre humour et sensibilité, une pièce légère interprétée par l’auteure. Le regard bienveillant d’une gamine sur un géniteur quelque peu dérangé.

Scénographie minimum : plateau nu, occupé par une unique chaise. Tout se passe ailleurs, dans les mots, dans le jeu. Bref, voilà du théâtre nature, bio, sans ingrédient chimique. Au centre de l’affaire, Julie Timmerman, autrice metteure en scène et comédienne qui interprète tous les rôles. Ainsi, elle est Zoé, gamine que l’on a déjà croisée dans sa précédente pièce, avec la bipolarité inquiétante du Pater familias. Elle est aussi les enfants de la classe de CM2, la prof de musique, celui d’EPS, etc. Et surtout, dans cet Art d’être mon père, elle est… le père !

Comédien sans rôle, adorable mais toujours aussi partagé en lui-même, le bonhomme se porte volontaire pour assurer la mise en scène du spectacle de fin d’année de l’école de Zoé. Ce sera la comédie musicale « Les misérables ». La directrice de l’établissement est aux anges, mais ça ne durera pas. Les enfants sont ravis mais ils se retrouvent perdus la nuit en forêt. Le spectacle aura pourtant lieu, et c’est un miracle ! Le public est considéré comme la classe. Il participe à l’action sans bouger, sans parler. Mais en riant souvent, parce que L’art d’être mon père est une pièce légère. Mais aussi sensible et subtile. Julie Timmerman y est remarquable, convaincante. Gérald Rossi

L’art d’être mon père, Julie Timmerman : jusqu’au 23/07, tous les jours à 10h15 sauf les vendredi.Théâtre Le 11, 11 boulevard Raspail, 84 000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).

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Pessoa, l’intranquille

Au théâtre du Petit Chien d’Avignon (84), Jean-Paul Sermadiras présente L’intranquillité. L’adaptation du livre de Fernando Pessoa, avec Thierry Gibault et Olivier Ythier. Entre humour et dérision, les rêveries et délires poétiques d’un homme en proie au doute. Passionnant, déroutant, surprenant.

En fond de scène, un croissant de lune accroché à un rideau scintillant, les fumées commencent à obscurcir le plateau. Tels les frères Dupont des albums de Tintin, costume noire-chemise blanche et chapeau en tête, les deux compères font leur apparition. Traînant derrière eux, une lourde malle : coffre à trésors, cage à rêves, cercueil du futur ? L’un prend la parole, longuement, posément tandis que l’autre siège attentivement sur la caisse. Image forte et surprenante, double soliloque déroutant que cette Intranquillité : sur Dieu, la société, l’amour, le réel et nos illusions, nos rêves…

Comme égarés en notre monde, les protagonistes nous livrent d’étranges vérités et digressions, pensées et aphorismes. Sous l’œil averti du metteur en scène, des citations extraites du livre de l’écrivain portugais Fernando Pessoa (1888-1935), composé de moult feuillets rassemblés au lendemain de sa mort sous le titre Le livre de l’intranquillité. Un écrivain atypique, auteur sous divers pseudonymes et initiateur d’éphémères revues littéraires, qui publia peu de son vivant, hormis divers poèmes. « Ce n’est qu’après sa mort que l’on découvrit une malle dans laquelle il avait entreposé 30 000 feuillets », précise Jean-Paul Sermadiras, « son livre ne fut édité en portugais qu’en 1982, puis traduit en français dans les années 1990 ».

Doutes ou convictions, attentisme ou révolution, rêve ou réalité, vie et mort : au fil des notations de Fernando Pessoa que distillent Thierry Gibault et Olivier Ythier entre humour et sérieux, nous est révélée une pensée sur le monde où tous les repères, religieux-moraux-politiques-sentimentaux semblent avoir disparu. « Le Livre de l’intranquillité est le récit du désenchantement du monde », commente François Busnel, l’ancien animateur de la Grande librairie, « la chronique suprême de la dérision et de la sagesse mais aussi de l’affirmation que la vie n’est rien si l’art ne vient lui donner un sens ». Le rêve, la poésie…

Entre coupes de champagne et pas de danse quelque peu avinés, tels deux espèces de clowns métaphysiciens et péripatéticiens selon notre confrère Jean-Pierre Léonardini, Gibault et Ythier nous offrent une partition philosophique d’un bel acabit. Des propos de haute voltige sous les lampions, sans prise de tête, proches des interrogations de chacune et chacun. Yonnel Liégeois, photos Damien Journée

L’intranquillité, Jean-Paul Sermadiras : jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h05 sauf les mardi. Le Petit chien, 76 rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.07.48).

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Bigre, le retour en Avignon !

Au théâtre de la Scala Provence (84), Pierre Guillois présente Bigre. Molière de la comédie en 2017, la pièce fait son retour sur la scène avignonnaise. Sans paroles mais d’une imagination débridée, la saga décervelée de trois incongrus, égarés dans leur chambre de bonne.

Un petit gros, un grand échalas et une blonde voluptueuse, Bigre… Trois personnages incongrus, égarés dans leur chambre de bonne contigüe au dernier étage de leur immeuble ! Le premier, Olivier Martin-Salvan (en alternance avec Jonathan Pinto-Rocha ou Pierre Delage) squatte un logement glaciaire, tout de blanc comme sur la banquise islandaise. Où tout est réglé comme du papier à musique, lit et wc rétractables au bouton électronique, qui n’hésite pas parfois à dérober le paquet de gâteaux de son voisin… Celui-là au regard radicalement éthéré et à l’ébouriffée chevelure, Pierre Guillois (en alternance avec Bruno Fleury), vit dans un bordel monstre où rien ne se jette, tout se recycle. Le décor est planté, à peine le rideau levé, le public s’esclaffe déjà de rire aux premières apparitions, et bourdes qui s’enchaînent, de ce duo surgi du cinéma muet d’antan. De la musique, des sons venus d’ailleurs, un antique poste radio qui distille d’étranges messages : vue plongeante sur les trois pièces dont l’une encore inoccupée, les toits de Paris avec son ancestrale antenne télé, le ciel bleu et dégagé avant que la tempête ne survienne !

Sous l’apparence d’une charmante blonde plantureuse et savoureuse, Agathe L’Huillier (en alternance avec Éléonore Auzou-Connes ou Anne Cressent), qui débarque avec sa petite valise pour emménager la chambre d’à côté… Un choc, une surprise pour les deux garçons à la solitude ainsi brisée, tantôt charmés tantôt agacés par les allées et venues de l’arrivante, ses tenues et coiffures abracadabrantes, ses fâcheuses habitudes à faire parfois plus de bruit qu’il n’en faut. Il n’empêche, Cupidon volette d’un appart à l’autre, le maigre et le gros succombent, alternativement ou ensemble, aux attraits de la Vénus de quartier ! Ce qui n’est pas sans créer tensions, querelles, ruptures et réconciliations improbables. S’improvisant tantôt coiffeuse tantôt infirmière, osant tout mais compétente en rien, virevoltant du lit de l’un au hamac de l’autre, elle réussira seulement à griller la chevelure du gros et à libérer l’hémoglobine du maigre ! Un trio singulièrement décalé, totalement déjanté, à l’image des Gros patinent bien à l’affiche du festival international de théâtre de rue d’Aurillac (15).

Les gags s’enchaînent, à pleurer de rire et couper la respiration ! Une comédie inénarrable, tant les scènes ubuesques défilent à grande vitesse, de l’intérieur des trois appartements jusque sur les toits où flottent au vent les dessous de la dame, jusqu’au soupirail électronique qui engloutit son locataire. Sans paroles mais à l’imagination plus que foisonnante, un spectacle d’une sensible humanité derrière le rire ravageur. Les temps modernes de Charlie Chaplin revisités à la sulfureuse sauce Guillois, à ne pas manquer. Yonnel Liégeois, photos Fabienne Rappeneau

Bigre, Pierre Guillois : jusqu’au 25/07/26, 21h15, tous les jours sauf le lundi. Théâtre de la Scala Provence, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90).

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Les silences de Faustine

Au Théâtre des Halles, en Avignon (84), Faustine Noguès présente Psicofonia, silences d’Espagne. Au lendemain de la mort de Franco et au nom de la réconciliation, le gouvernement décrète l’amnistie générale. Fille de républicains espagnols, l’auteure et comédienne ravive le passé, donne visage et voix à une mémoire interdite. Un spectacle insolite, envoûtant et poignant.

Petit maillot rouge, couleur révolte et sang, visage tout à la fois grave et lumineux, Faustine Nogès invite d’emblée le public à se coiffer du casque audio à disposition sur leur siège. Pour un voyage peu banal dans les Silences d’Espagne, un retour dans le passé, une immersion totale entre paroles, musiques et sons… Nous mettons nos pas dans les siens, à la quête d’une histoire jusqu’alors tue et tuée, au plus profond de cavernes et ruines. Celles de Belchite, une ville totalement détruite pendant la Guerre d’Espagne, une ville martyre laissée en l’état comme Oradour-sur-Glane. Quand la comédienne fait silence, résonne alors dans les oreilles la « psicofonia », cette technique sonore qui fait resurgir des profondeurs les bruits et les ondes de ce lieu maudit. Alors est rompu le silence sur les atrocités commises durant la guerre civile, prélude aux horreurs de la seconde guerre mondiale. Au lendemain de la mort de Franco et au nom de la réconciliation, le gouvernement espagnol avait décrété en 1977 l’amnistie générale.

Depuis des générations, des combattants d’alors à la jeunesse d’aujourd’hui, le silence était de rigueur. Les anciens se font taiseux pour ne pas raviver les plaies, un secret mortifère qui devient traumatisme pour tous : la fille de républicains espagnols en fait l’amère expérience, comme tous les survivants et leurs enfants. « L’Espagne s’est construite sur un charnier contenant les corps de centaines de milliers de victimes de la répression franquiste », témoigne-t-elle. « Les cadavres réclament justice » à l’heure où la loi ouvre enfin la porte en 2022 aux jugements des crimes commis par les sbires du général Franco durant près de quarante ans.

Avec délicatesse et tendresse, entre humour et poésie, Faustine Noguès nous prend par la main et l’oreille (!) pour nous conter ses souvenirs d’enfance, les dialogues avec son grand-père, convoquant Federico García Lorca pour mêler l’intime à la grande histoire. L’enjeu ? Briser le silence, oser fouiller les fosses communes avec Esperanza pour « faire entrer le passé dans le champ de la mémoire et le regarder avec clarté ». Un spectacle d’une grande puissance évocatrice, d’une sidérante beauté, envoûtant, poignant. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Psicofonia, silences d’Espagne, Faustine Noguès : jusqu’au 25/07, tous les jours à 14h sauf le mercredi. Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).

Psicofonia, rompre le silence

Issue d’une famille de républicains espagnols, Faustine Noguès cherche à se réapproprier l’histoire de ses ancêtres, victimes de la répression franquiste. Elle se heurte à un phénomène troublant : une amnésie persistante l’empêche de retenir le moindre indice lié à ce passé. Face à cet empêchement intime, elle se lance dans une enquête sur le parcours mémoriel de la société espagnole et découvre un pays encore en lutte pour sortir du silence et de l’oubli.

En espagnol, le terme psicofonía désigne une pratique consistant à enregistrer le silence dans des lieux dits hantés afin d’en révéler les présences invisibles. Forte d’une expérience sonore immersive, Psicofonía fait surgir des fantômes espagnols, traces vivantes d’un passé qui ne passe pas. Entre fantaisie et prise de conscience politique, Faustine Noguès mène une quête personnelle et collective : retrouver une mémoire égarée et interroger la nécessité universelle de la transmission mémorielle.

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