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Leonardo Padura, la plume de Cuba

Natif de La Havane en 1955 et y vivant toujours, Leonardo Padura dépeint d’un roman l’autre les contradictions de la société cubaine. À travers son personnage fétiche d’abord, Mario Condé, un inspecteur de police devenu un « privé » au fil des livres. Avec d’imposants romans, ensuite, au verbe critique et désabusé. L’écriture débridée d’un homme viscéralement attaché à son île.

 

Yonnel Liégeois – Journaliste et critique culturel au préalable durant quelques années, comment en êtes-vous venu au livre et à la littérature ?

Leonardo Padura – Selon un processus très naturel. Entre 1980 et 1983, alors que j’étais étudiant et que je travaillais dans une revue littéraire et théâtrale, j’avais écrit quelques contes et nouvelles ainsi qu’un roman d’initiation, dans tous les sens du terme. Ensuite, pour des problèmes « idéologiques », une punition pour une certaine façon de penser et d’interpréter la réalité du monde, on m’a envoyé dans un autre journal. Pour moi, en fait, une récompense : pendant six ans, j’ai pu écrire des tas d’articles en ne parlant que de littérature ! C’est ainsi que j’ai fait mon apprentissage pour devenir à mon tour écrivain. Jusqu’en 1989, date de la chute du mur de Berlin, cette catastrophe naturelle que je nomme « Chute du Niagara ». Cette année-là, j’ai commencé à écrire dans une perspective beaucoup plus professionnelle, sans jamais pour autant cesser de me situer comme journaliste et romancier.

Y.L. – 1989 : une date symbolique pour vous, pour Cuba et le reste du monde ?

L.P. – Absolument. C’est aussi à Cuba l’année du procès des officiers impliqués dans de supposés trafics de drogue. Ce fut ici des chutes physiques, mais aussi morales et symboliques… Quand j’écris « Vents de carême » deux ans plus tard, ce futur que nous ne pouvions imaginer arrive de la pire des manières : une terrible crise économique, où tout manque. Une réalité tellement singulière qu’elle nécessitait des explications, mais la littérature ne peut le faire. Aussi Mario Condé mon héros, dans « l’automne à Cuba », décide de quitter la police à l’heure où passe un ouragan : un ouragan plus métaphorique que météorologique ! Mon objectif ? Montrer par le biais du roman noir des secteurs de la société ignorés jusqu’alors : l’establishment politique, la corruption, le mensonge… Le monde ouvrier ou syndical était lié à l’appareil d’État, la littérature réaliste des années 70 avait beaucoup écrit sur ces réalités, ma génération a donc surtout tenté de s’en éloigner pour parler de l’homosexualité et de la prostitution, des marginaux et de ceux qui optent pour l’exil.

Y.L. – Vous n’avez jamais redouté la prison, ou des restrictions à votre liberté d’écriture ?

L.P. – À Cuba, il n’y eut jamais d’écrivains emprisonnés pour leurs romans. Si on écrivait un livre qui ne plaisait pas au gouvernement, il n’était pas publié ! Tous mes romans furent publiés, sans censure aucune. Récompensés, en outre, par de nombreux prix… Mario Condé est devenu le personnage symbolique du Cuba des années 90. Une situation étrange, d’autant qu’il est un représentant de l’ordre, un policier mais un policier tellement atypique dans ses modes de pensée qu’il fut tout de suite adopté par les gens ! Il est vraiment représentatif de toute ma génération. Dans le nouveau roman noir (Mankell le suédois, Montalban le barcelonnais, Camillieri le sicilien, Izzo le marseillais), les personnages ont des relations de proximité, des liens du sang, deux caractéristiques fondamentales : jouir avec gourmandise de la vie et, pour chacun de leurs auteurs, avoir conscience au cœur de l’intrigue policière de faire de la littérature. Ainsi, c’est parler de la culture ou des cultures qui leur sont propres, ça rend toute leur humanité aux personnages. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Padura, l’insulaire de renommée mondiale

Auréolé de multiples et prestigieux prix littéraires, publié dans plus d’une quinzaine de pays et traduit en de nombreuses langues, Leonardo Padura est un écrivain insulaire dont la renommée, mondiale, déborde les côtes cubaines. Tous ses livres sont publiés aux éditions Métailié. En particulier sa célèbre tétralogie, Les quatre saisons.

Alors que Mario Condé, son héros récurrent, a définitivement abandonné son commissariat de police de La Havane pour s’adonner à la recherche de livres anciens, Leonardo Padura nous gratifie toujours de romans tout aussi foisonnants, d’une écriture limpide et à l’intrigue finement ciselée. Pour preuve, L’homme qui aimait les chiens, un formidable roman qui conte les derniers jours de Ramon Mercader, l’assassin de Trotski réfugié sur le sol cubain. Dans ce pavé de plus de six cent pages, il nous propose un voyage à rebours au cœur de la révolution soviétique jusqu’à ces conséquences actuelles dans la grande île des Antilles, à l’heure surtout de l’assassinat de Trotski au Mexique en 1940. Le point de départ de cette puissante œuvre à forte incidence historique ? La rencontre de son héros Ivan sur une plage cubaine avec un étrange personnage qui promène ses chiens et prétend avoir bien connu Ramon Mercader, le tueur du célèbre révolutionnaire… Un livre à l’écriture envoûtante, empreint de nostalgie et nourri de désillusions.

Suivront les Hérétiques. Un roman noir d’un nouveau genre mais surtout véritable fresque historique qui nous plonge dans l’Amsterdam du XVIIe siècle jusqu’au Cuba contemporain… L’objet du délit ? Un petit tableau de Rembrandt mis aux enchères à Londres en 2007 ! Depuis des générations, il se transmettait dans la famille juive d’Elias Kaminsky. Jusqu’à sa disparition en 1939, lorsque ses grands-parents fuyant l’Allemagne accostent au port de La Havane avant d’être refoulés par les autorités et de mourir dans les sinistres camps d’extermination. Valsant dans le temps, entre l’ère Batista et le régime castriste contemporain dont l’enquête de Condé est prétexte à nous en révéler la face cachée, le roman de Padura nous livre surtout une passionnante incursion au pays de Rembrandt à l’heure où un jeune juif brave les interdits de sa communauté pour apprendre la peinture. Entre excommunications religieuses, audaces et trahisons d’hier à aujourd’hui, le grand romancier cubain tisse surtout une ode à tous les amoureux de la liberté. Un vibrant hommage à ces « hérétiques » de chaque côté de l’océan qui refusent contraintes et diktats, qu’ils soient religieux ou politiques.

Leonardo Padura publie en 2016 Ce qui désirait arriver, un recueil de nouvelles au titre quelque peu énigmatique. La chaleur, le rhum, la musique, le décor est planté, nous sommes bien à Cuba, petites magouilles et pauvreté sont aussi au rendez-vous. Au même titre que la nostalgie, la fin des rêves et les regrets : treize nouvelles pour nous dépeindre le quotidien d’hommes et de femmes désabusés entre utopies révolutionnaires et amours désenchantés. Jusqu’au retour en janvier 2019, tant espéré et attendu, du privé Mario Condé dans La transparence du temps ! À la recherche d’une étrange Vierge noire, une statue dérobée chez son ami Bobby… Au cœur d’un roman noir à l’intrigue magnifiquement ficelée, là encore une occasion pour Padura l’insulaire de nous plonger dans la réalité cubaine, une grande fresque historique loin des clichés touristiques, entre nouveaux riches et éternels perdants, des bidonvilles mal famés aux somptueuses résidences. Un grand roman tout court, une plume et un style qui s’imposent durablement dans la flamboyance du paysage littéraire sud-américain. Y.L.

« Je publie Leonardo Padura depuis ses premiers romans (1998) et je l’ai vu grandir et conquérir une audience internationale impressionnante. Malgré les prix littéraires et les succès, il a gardé son amour indéfectible pour sa ville La Havane, victime des vicissitudes de l’histoire. Dans ses romans, face à l’adversité il y a toujours un point fixe, l’amitié qui protège de tout. Dans la vie, Leonardo Padura m’honore d’une amitié fidèle et généreuse dont je suis fière. Il fait partie de ces auteurs qui ont construit notre catalogue au cours de ces 40 ans d’édition ». Anne-Marie Métailié

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Massini, onze ouvrières en colère

Un événement, à l’Opéra national de Lorraine : la création mondiale à Nancy de 7 minuti, l’« opéra syndical » de Stefano Massini, dans une mise en scène de Michel Didym ! Une œuvre originale, étonnante et émouvante qui, pour la première fois, allie art lyrique et monde du travail.

 

Tension extrême et branle-bas de combat au sein de l’entreprise de textile Picard-Roche ! Au local syndical, impatientes et inquiètes, dix femmes attendent le retour de Blanche, leur déléguée, seule représentante des salariées lors du conseil d’administration qui s’éternise en longueur. Que fomentent les dirigeants de la multinationale qui vient de racheter leur usine : la fermeture, la délocalisation d’une partie de la production, une vague de licenciements ? Au fronton de la porte, sans trop savoir si elles y croient encore, elles ont tendu leur banderole. Avec un seul mot, fort, en lettres capitales, DIGNITÀ, dignité !

Une dignité qui sera mise à dure épreuve, à l’arrivée de Blanche. Elle est porteuse d’une lettre couperet sur laquelle doivent se prononcer les onze membres du Conseil d’établissement, au nom de l’ensemble du personnel : la perte de 7 minutes de pause sur les quinze que leur accordait jusqu’alors la direction ! Le débat s’engage, rude, âpre, long entre celles qui sont favorables à la mesure, « pour sauver l’entreprise », et celles qui s’y opposent : deux heures d’opéra pour 7 minutes à brader ou à ne point lâcher. Deux heures palpitantes, émouvantes où les avis contradictoires s’affrontent, de bonne ou mauvaise foi, entre attaques personnelles et réflexions porteuses d’avenir. Deux heures surtout où le monde du travail fait une entrée remarquée, et remarquable avec plus de sept minutes d’applaudissements, sur la scène de l’art lyrique.

 

À la Mousson d’été 2018, dans le cadre majestueux  de l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson, Michel Didym avait déjà proposé une lecture de la pièce de Stefano Massini. Captivante, mais plus encore sous la baguette du chef Francesco Lanzillota… La musique de Giorgio Battistelli donne toute la mesure du drame social qui se joue et se chante entre les protagonistes. Une histoire inspirée au dramaturge italien par le conflit qui secoua en 2012 l’entreprise de lingerie Lejaby sise à Yssengeaux en Haute Loire, un opéra superbement construit sur la trame de Douze hommes en colère, le célèbre film de Sidney Lumet… Blanche parviendra-t-elle à convaincre ses dix collègues, et amies, à refuser ce marché de dupes ? « L’usine est rentable, les comptes sont florissants. 7mn de pause rognées à chacune des salariées, ce sont à la fin du mois 600 heures de travail offertes aux actionnaires. Notre décision sera symbolique pour les autres entreprises ! ». Le chantage à l’emploi pèse lourd, les mots respect et dignité résonnent fort aussi sous les lambris dorés de l’opéra de Nancy.

« Opéra syndical : voilà deux mots qui ont rarement été associés, ou peut-être jamais », commente le metteur en scène Michel Didym. « Nous voulons dire à nos concitoyens que le monde de l’art n’est en aucun cas coupé du monde réel. Que le monde du travail est un sujet majeur et qu’il est grand temps que l’opéra s’en empare pour apporter une part de beauté et de distance à ces questions ». De la musique et du bel canto pour révéler au grand public une réalité sociale trop souvent ignorée et bafouée, partager l’angoisse et la colère d’hommes et de femmes qui jouent souvent leur avenir hors les planches, magnifier l’intelligence née de la lutte collective. L’œuvre le mérite grandement, à quand 7 minuti sur la scène de l’opéra Bastille, et ailleurs ? Yonnel Liégeois

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De Bamako à Paris, c’est Rouge rouges !

En ces temps de violentes professions de foi d’apolitisme, la scène prend volontiers parti au nom de la raison objective. Avec deux pièces aux teintes fortement colorées, Bamako-Paris et Rouge rouges. Du théâtre qui affiche la couleur.

 

Ian Soliane a écrit Bamako-Paris, que Cécile Cotté (Cie Io) a mis en scène (1). On n’a pas oublié le rêve fou de ce jeune Malien – accroché au train d’atterrissage d’un avion parti de Bamako – dont le corps s’écrasa dans un champ d’Île-de-France. Au début on l’autopsie. Le personnel se compose du légiste (Cyril Hériard Dubreuil), de l’interne (Valérie Diome), d’un policier (Roberto Jean) et du jeune mort passager clandestin, Ibou (Jonathan Manzambi). Qui va se dresser et grimper à un échafaudage (scénographie d’Emma Depoid) pour clamer les mobiles de son acte de fuite sublime et dérisoire, au cours de séquences verbales puissamment rythmées, d’un ­lyrisme dur et tendre à la fois, avec même des recoins d’humour. Le texte de la pièce, qui entremêle ­savamment les ­affects du migrant par les airs – Icare transi – et les causes et effets d’ordre politique de la misère africaine (citations bienvenues des discours paternalistes honteux de Sarkozy et Macron), ­témoigne à l’envi d’un vigoureux talent d’écriture et de pensée. La régie de Cécile Cotté, servie avec feu par ses quatre acteurs valeureux, prête à cet âpre poème un accent de vérité criante.

Gérard Astor, c’est Rouge rouges qu’il a écrit (2). Fanny Travaglino en signe la mise en scène. L’ossature de l’œuvre est constituée d’une multitude de scènes courtes, qui dessinent à la longue, pour dire vite, un panorama mondial des luttes de classes campées sur le vif par Félicie Fabre et Luciano Travaglino, doux baladins traînant après eux le chariot du théâtre itinérant. Ils sont tour à tour Lénine et Staline, Alexandra Kollontaï et Kroupskaïa, les frères Peugeot en pleine bagarre stratégique, ouvriers chez PSA, la jeune Indienne Shakuntala… J’en passe par force. L’étonnant est qu’à la fin se noue harmonieusement l’écheveau de l’Histoire où se trame le fil de la biographie des deux saltimbanques, dont la bonté vive a inspiré l’auteur et que Fanny, leur fille, a souplement organisée avec grâce, Sarah Lascar étant l’âme dansante de ce si élégant tour de force. Jean-Pierre Léonardini

(1) Jusqu’au 9/02 à Arcueil et le 19/02 à Chelles. (2) Au Théâtre Antoine-Vitez d’Ivry-sur-Seine les 15-16 et 17/03, puis au Théâtre de Bligny les 5 et 6/06, au Théâtre de Verdure de la Girandole à Montreuil les 14 et 15/06. Courant mars, Rouge rouges sera en tournée en Tunisie. Le texte est disponible aux éditions L’Harmattan.

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Sport, l’exécutif hors-jeu

Le gouvernement envisage de transférer au budget des fédérations le financement des conseillers techniques sportifs. Un projet ministériel qui fait l’unanimité contre lui ! Ce changement de braquet condamnerait un modèle qui allie haute performance et droit à la pratique pour tous.

 

Il est rare qu’une annonce ministérielle fasse à ce point l’unanimité contre elle ! Des clubs aux associations, en passant par le sport amateur ou de haut niveau, et ce jusqu’au Comité olympique français, le projet d’exclure de la fonction publique les 1600 conseillers techniques sportifs (CTS) rattachés au ministère des Sports a provoqué un véritable tollé. Il faut dire qu’à six ans des J.O. de Paris, la décision fait tâche… Mis en place dans les années 1960, après la débâcle des Jeux Olympiques de Rome, les conseillers techniques sportifs ont pour rôle le développement du sport pour tous et de la pratique licenciée, la détection de jeunes talents, le perfectionnement des élites, la formation des cadres… Suivant son plan de réduction de 50 000 emplois dans la fonction publique d’État, le gouvernement voudrait donc que les CTS soient à terme salariés directement par les fédérations. « La perte du statut de fonctionnaire reviendrait à rompre avec les trois principes qui guident notre action », avertit un CTS du sud de la France, « l’intérêt général, l’égalité des chances et des territoires, l’indépendance ».

Ce changement de tutelle entérinerait aussi le désengagement de l’État des politiques publiques du sport, à l’œuvre dans le secteur associatif et amateur. Or, entre la baisse des dotations aux collectivités et la suppression des contrats aidés, de nombreuses structures ont déjà du mal à boucler leur budget. « La baisse des subventions a atteint 10% sur les cinq dernières années », constate Stéphane Anfosso, de l’AIL Blancarde à Marseille. « Pour nous, c’est énorme. Alors, pour ne pas augmenter les cotisations, on tente de développer les animations payantes ». La création de l’Agence nationale du sport sur le modèle anglo-saxon, opérationnelle au 1er mars 2019, illustre les nouvelles orientations du pouvoir. En charge du haut niveau et du sport de masse, elle serait articulée autour d’une conférence de financeurs : l’État, les collectivités locales, le mouvement sportif et les entreprises…représentées par le Medef. Une présence qui laisse songeur Lionel Lacaze, ancien lutteur sélectionné olympique, jusqu’alors en charge de la formation des directeurs techniques nationaux à l’Insep. « J’ai du mal à imaginer le privé intéressé par autre chose que des athlètes ou des champions accomplis. Or, sans le sport amateur, il n’y a pas de haut niveau ».

Le ministère ne s’occuperait plus que des aspects réglementaires et de la formation. Pour combien de temps ? De plus en plus, les certificats de qualification professionnelle délivrés par les branches professionnelles se substituent aux diplômes d’État. « Cela favorise l’embauche d’éducateurs plus précaires, moins bien formés et moins qualifiés, notamment sur le plan de la sécurité », alerte Dany Ranggeh, moniteur de natation. L’abandon du modèle actuel au profit de la marchandisation généralisée du secteur aurait une autre conséquence, grave selon Marie-Thérèse Fraboni, syndiquée CGT au ministère de la Jeunesse et des Sports. Celle de casser le lien entre les activités physiques et sportives et les autres politiques publiques du champ de la jeunesse, « dans le cadre de plans éducatifs territoriaux intégrant aussi l’éveil aux pratiques culturelles en général, la musique, la danse ou les sciences ».

En réponse à l’éventuelle suppression des CTS, 357 athlètes, dont Teddy Riner et Martin Fourcade, ont écrit une lettre ouverte à Emmanuel Macron, dans laquelle ils alertent sur une « famille du sport en danger ». Jean-Philippe Joseph

Déjà inférieure à 1%, le budget du ministère des Sports sera de nouveau en baisse en 2019 (-7%). Avec la disparition des 1600 CTS, les heures du ministère seraient comptées, lui dont les effectifs ont fondu de 8000 à 5000 agents en dix ans. De mauvais augure pour les 16 millions de licenciés, les 307 000 associations sportives et les quelques 3,5 millions de bénévoles.

 

Paroles de sportifs

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj, vice-présidente FSGT : Un conseiller de l’Elysée m’a clairement dit que leur intention était de libéraliser la concurrence entre les associations et le secteur marchand. D’ailleurs, dans le rapport sur la gouvernance du sport remis à la ministre des Sports à la mi-octobre 2018, il est partout question de répondre à des attentes de consommation, nulle part de répondre à des besoins.

Jean-Pierre Favier, président US Ivry (94) : Les médaillés d’or aux J.O. ou les joueurs qui ont remporté la Coupe du monde en juillet ont tous commencé par les clubs ou le mouvement associatif. Luc Abalo, trois fois champion du monde et deux fois champion olympique avec l’équipe de France de handball, a été découvert à l’école avant d’entrer à l’US Ivry puis de signer au PSG.

Benjamin Giannini, maître d’armes à Guilherand-Granges (07) : Jusqu’à la fusion des régions, le club avait trois CTS. Aujourd’hui, nous n’en avons plus qu’un qui se partage entre trois territoires, l’Auvergne-le Dauphiné Savoie et le Rhône. Sur le plan des subventions, nous étions financés avant sur des postes, aujourd’hui nous le sommes sur des projets. Ça ne représente pas les mêmes montants, ce qui a fait que nous avons perdu deux salariés.

Pierre Mourot, École nationale de voile et de sports nautiques : D’ici aux J.O. de Paris, il n’y a pas à craindre de baisse de niveau. Mais les gamins qui iront à Los Angeles en 2028, il faudra les faire grandir. Jusqu’à présent, on a réussi à constituer un vivier de cadres fédéraux de haut niveau. Si on casse le système actuel, il faudra payer très cher des entraîneurs compétents venus de l’étranger.

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Henry Chapier, clap de fin

Féru de cinéma, ancien rédacteur en chef de Combat et animateur du célèbre Divan sur France 3, le journaliste Henry Chapier est décédé ce 27 janvier 2019. Avec son élégance coutumière, en 2008 il nous accueillait en son bureau parisien de la MEP, la Maison européenne de la photographie dont il fut le cofondateur. Pour nous conter quelques chauds souvenirs de son année 1968. Des propos qui ont gardé toute leur saveur, Chantiers de culture les offre à ses lecteurs.

 

Pour la première fois dans l’histoire contemporaine de la société française, la jeunesse est descendue dans la rue : le 14 février 1968, très exactement ! Pour défendre un homme devenu le symbole de la liberté, et de l’amour du cinéma. Ce jour-là, avec l’équipe des Cahiers du Cinéma et les réalisateurs de la fameuse « Nouvelle vague » (François Truffaut, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol, Eric Rohmer, Agnès Varda), nous avions décidé d’appeler à une manifestation dans les jardins du Trocadéro pour protester contre l’éviction d’Henri Langlois de son poste de directeur de la Cinémathèque Française. Et la mise sous tutelle de l’État de l’association qu’il avait fondée avec Georges Franju en 1936… En d’autres termes, le cabinet d’André Malraux, alors ministre de la Culture, souhaitait prendre le contrôle de cet espace de liberté pour y placer des fonctionnaires et surveiller le contenu frondeur de la programmation.

 

À l’époque, rédacteur en chef à Combat, j’ai aussitôt ouvert nos colonnes aux grands cinéastes du monde entier, décidés à retirer les copies de leurs films devant cette menace d’étatisation. « Mais de quoi avaient donc peur ces vaillants flics qui nous ont assommés hier soir devant les grilles de la Cinémathèque de Chaillot ? De quelques pancartes dressées à la hâte, de quelques cris désordonnés d’un millier de jeunes scandant « Langlois, Langlois » et « Malraux démission » ? », ai-je donc écrit dans les colonnes du journal le 15 février*. Et de poursuive : « Monsieur Malraux, vous êtes un chef ! Vous avez gagné cette première manche, vous avez répondu à Chabrol, Godard et Truffaut en fendant leurs crânes, en cassant leurs lunettes, en détruisant leurs caméras et en confisquant leurs pellicules… Il est un peu triste d’avoir été ce que vous avez été pour finir dans la peau d’un poujadiste qui fait « tabasser » cinéastes, critiques ou étudiants qui ont l’âge de vos fils et se battent pour le respect des œuvres d’art… Quant à vos fonctionnaires modèles, vous savez les choisir. Il vous reste tout de même pour faire fonctionner la Cinémathèque de « passer à tabac » Fritz Lang, Marcel Carné, Orson Welles et Rossellini ! Ce sera plus difficile ».

 

Rappelons qu’en 1968 la télévision n’avait guère l’impact dont elle bénéficie de nos jours et que le cinéma était, comme l’avait compris Lénine en son temps, un champ d’affrontement des idéologies, un dialogue des cultures et une vitrine des diversités sociales. Le climat étouffant qui régnait en ces dernières années du pouvoir gaulliste agitait les campus universitaires que le combat pour la Cinémathèque stimulait depuis que le jeune Daniel Cohn-Bendit s’était rallié à cette cause. Parallèlement, ce leader turbulent de Nanterre allait créer le Mouvement du 22 Mars qui contenait en germe l’explosion de la rébellion des étudiants dès les premiers jours de mai.

L’utopie matrice s’exprimait pour cette génération par le refus de la société de consommation, ainsi que par l’envie de changer le monde, en libérant l’individu du poids des contraintes morales, sociales et religieuses. Que le cours des événements ait conduit ce mouvement anarcho-idéaliste à être récupéré par les syndicats et les partis politiques de gauche ne change rien à la vérité historique. Personne ne contestera que les accords de Grenelle ont consacré un mieux-être de la classe ouvrière et de milliers de salariés.

 

Au-delà de cet acquis social, et grâce à la révolte des jeunes, Mai 68 aura été une victoire des lettres sur les chiffres et une exaltation des valeurs spirituelles et culturelles qui nous rend nostalgiques aujourd’hui. L’économie de marché, par ses excès, abolit toute velléité de fronde. Cet état de choses comporte d’autres menaces à l’horizon, à savoir des ripostes de plus en plus violentes de certaines catégories sociales. Commémorer ces événements de Mai 68 conduit forcément notre société à faire un sacré retour sur elle-même, à une prise de conscience qui laissera des traces. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

*Page 25, in Pour un cinéma de combat (éditions Le passage, 393 pages, 20€) : à travers un choix d’articles, parmi les 6000 critiques publiées entre 1960 et 1978 dans Combat et Le Quotidien de Paris, les partis-pris et coups de cœur d’Henry Chapier en l’honneur du grand écran et des plus grands réalisateurs ! À noter qu’André Malraux fera machine arrière : évincé, Henri Langlois sera réintégré dans ses fonctions à la direction de la Cinémathèque le 22 avril 1968.

 

Chapier, un homme libre

Henry Chapier était un esprit libre, un homme libre. L’ouverture, la conviction le caractérisaient. L’une ne cédait jamais rien à l’autre. La détermination, l’humour et la malice lui permettaient de ne jamais renoncer aux forces de la rencontre. C’était une figure extrêmement attachante.

En 1995, il est à la tête de la Maison Européenne de la Photo (MEP) tout nouvellement créée, rue de Fourcy dans le Marais. Très vite, premier Président de la MEP, accompagné de Jean-Luc Monterosso qui en est le directeur, il reçoit la direction de la CGT-Paris qui le sollicite pour se faire présenter le nouvel établissement parisien consacré à la photographie et à sa création.

 

Quelques mois plus tard, en 1996, année du soixantième anniversaire du Front Populaire, la MEP, la CGT-Paris et l’hebdomadaire La Vie Ouvrière organisent une exposition commune croisant des regards photographiques sur 1936. Ceux des « grands », des « maitres » de la photo complices du mouvement ouvrier (Doisneau, Cartier-Bresson, Rosny…) et ceux tels qu’on les trouve dans les archives de la Vie Ouvrière et de la CGT. L’idée et la proposition en reviennent à Henry. Ses collaborateurs et collaboratrices apporteront leur compétence, Jean-Michel Leterrier et moi disposerons de la logistique de la MEP pour la réalisation. Henry, et Jean-Michel Leterrier pour la Confédération, seront les commissaires de l’exposition.

Elle se tient au Forum des Halles, dans la Cour Carrée, dans les grandes salles de l’ancien Forum des Images. Le choix de ce lieu central, accessible, de plain-pied, permet à de très nombreux parisiens (ou même touristes) de visiter cette exposition gratuite. Elle rencontre un vif succès. Dans son compte-rendu, un chroniqueur de la revue Etvdes cite Simone Weil : « Indépendamment des revendications, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange. Oui, une joie ». C’est bien cela en effet qui saute aux yeux dans ces photos à travers ces grèves, ces occupations d’usines et de commerces, ces premiers congés payés. C’est bien ce qui était exposé là.

 

Un grand respect des êtres animait Henry Chapier, sans distinction d’aucune sorte. Toutefois, il manifestait une attention particulière, une tendresse pour les gens de peu, les petites gens, pour lesquels il m’a plus d’une fois demandé un appui, un soutien. Et il ne fallait pas tarder, mobiliser les ressources de la CGT, qu’il surestimait sans doute un peu. Il était très attaché au mouvement ouvrier et à la CGT. Il en attendait certainement plus que nous ne pouvions lui donner. J’ai l’impression que nous étions comme en retard sur lui dans la recherche de complicités. Il n’en nourrissait aucun ressentiment, il répondait toujours à notre appel. À Cannes ou ailleurs, la CGT était toujours reçue avec beaucoup de gentillesse, d’égards, dans les premières places. Avec honneur, à son rang, mais sans affectation.

Certains auraient légitimement pu en être jaloux, lui… il s’en amusait. Jean-Pierre Burdin, ancien conseiller confédéral Culture à la CGT

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Longwy, radio Cœur d’acier

Ici, radio Longwy ! En 1979, en pleine bataille de la sidérurgie, la radio Lorraine Cœur d’Acier fait entendre sa voix. Une incroyable épopée radiophonique revisitée par Bérangère Vantusso et la Compagnie trois-six-trente. Original et surprenant, un moment de théâtre branché sur la bonne « Longueur d’ondes, l’histoire d’une radio libre » !

 

En fond de scène un castelet haut en couleurs où défilent quelques mots-clefs, face au public deux jeunes conteurs qui narrent une histoire à peine croyable ! Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso et une « mise en images » du plasticien Paul Fox, « Longueur d’ondes » raconte la création, en 1979, d’une radio libre à l’initiative de la CGT, studio installé en mairie de Longwy et antenne sur le clocher de l’église, pour défendre la sidérurgie

©J-M.Lobbé

lorraine ! Pour l’animer, deux journalistes professionnels (Marcel Trillat, Jacques Dupont) et les voix des syndicalistes locaux…

Avec chaleur et conviction, tendresse et émotion, de leur studio improvisé Marie-France Roland et Hugues de La Salle égrènent les grandes heures de cette mise en ondes unique en son genre, soutenue et défendue par la population locale face aux forces de l’ordre qui veulent la réduire au silence. Au point de transformer cette radio au service des luttes, Lorraine Cœur d’Acier, en une authentique radio libre qui ouvre le micro à tous les interlocuteurs locaux : syndicalistes, patrons, commerçants, penseurs et chanteurs… Surtout, la première antenne à donner la parole aux femmes de sidérurgistes qui narrent leur dur quotidien et les interdictions à disposer de leur corps, la première radio française à permettre aux immigrés de diverses nationalités à exprimer leur mal du pays et leur foi en la lutte collective ! « Longueur d’ondes » transpire la force des combats d’hier, mieux elle transmet aux générations nouvelles la force de prendre sa vie en main, de ne jamais se taire devant l’injustice. Au nom de la

© Céline Bansart

fraternité et de la solidarité. Avec ou sans micro, que les bouches s’ouvrent…

 

Formée à l’art de la marionnette (en 2017, elle mettait en scène « Le cercle de craie caucasien » de Bertolt Brecht, le spectacle de fin d’études des étudiants de l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières), Bérangère Vantusso s’est inspirée d’un art du conte très populaire au Japon, où elle fut en résidence. Le Kamishibai, littéralement « pièce de théâtre sur papier » : le narrateur raconte une histoire en faisant défiler de grands dessins glissés dans un castelet en bois, une sorte de roman graphique que l’on effeuille en parlant. Dans « Longueur d’ondes », il n’y a pas de marionnettes au sens strict mais la metteure en scène a collaboré avec le plasticien et scénographe Paul Cox pour la réalisation des images. « Très rapidement, Paul a évoqué les ateliers de sérigraphie clandestins des écoles d’art à Paris en 1968 et le mot affiche est entré dans notre projet. À la manière d’un éphéméride, plantés dans un studio d’enregistrement d’où seront envoyés des sons d’archives, dans une profusion de

©J-M.Lobbé

feuilles/affiches, nous contons ainsi les seize mois épiques durant lesquels cette radio a émis ».

Ponctuée d’extraits sonores picorés dans le coffret « Un morceau de chiffon rouge » édité par le magazine « La Vie Ouvrière », la pièce donne à voir et à entendre ce grand moment de liberté et de démocratie vécu par des hommes et des femmes peu habitués à s’exprimer dans un micro, à prendre la parole en public. Surtout peu habitués à être écoutés, entendus, plutôt familiers du « Travaille et tais-toi »… Native de Longwy, Bérangère Vantusso, alors enfant, se souvient de sa participation à la radio. « Une expérience fondatrice pour énormément de gens, d’où ma volonté de raconter cette utopie, cette forme d’insoumission par le débat » qu’elle avoue avoir revécu au moment des journées de Nuit Debout. « J’ai retrouvé ce même désir de se réapproprier la parole dans une forme horizontale ». Sans se leurrer pour autant sur la supposée libre expression qui nous régit aujourd’hui. « C’est une illusion, tous ces médias type Facebook donnent l’impression qu’on peut dire ce qu’on veut. Mais est-on entendu ? Ce qui est beau dans l’expérience de cette radio, c’est que la parole émise a été reçue par les auditeurs qui se sont emparés de cet outil jusqu’à créer eux-mêmes leurs propres émissions ».

Alors, plus aucune hésitation, branchez-vous sur la bonne « Longueur d’ondes » ! Yonnel Liégeois

Du 9 au 11/01, à La Passerelle de Saint-Brieuc. Le 22/01, aux Trinitaires de Metz. Du 24 au 28/01, au CDN de Gennevilliers. Du 30/01 au 01/02, au CDN de Sartrouville. Les 13 et 14/02, au MIMA de Mirepoix. Du 28/02 au 03/03, à La Méridienne de Lunéville. Du 05 au 08/03, au CDN de Lille. Du 11 au 15/03, au TJP de Strasbourg. Du 19 au 22/03, à l’Agora-Desnos de Ris-Orangis. Les 24 et 25/03, à l’Espace culturel de Longlaville. Les 28 et 29/03, à la SN de Vandoeuvre-Lès-Nancy. Les 31/03 et 01/04, à l’Espace 600 de Grenoble. Les 04 et 05/04, au Centre culturel de La Courneuve. Les 21 et 22/05 dans le cadre de la BIAM, au Théâtre Berthelot de Montreuil.

 

Marcel Trillat, la voix de LCA

17 mars 1979, 16h. Derrière le micro et dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience unique. « Première émission de Lorraine Cœur d’Acier…Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine Cœur d’Acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique ». Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens !

Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! ».

Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». Propos recueillis par Y.L.

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Afrique, le retour des gilets jaunes

J’ai peur du froid !
Aussi, les premières gelées venues, je fais ma valise et me voilà en Afrique !
Abidjan est une ville merveilleuse : 25° la nuit, 35° le jour… Le kilo de tomates ? 50 cts, avec en plus le sourire de la marchande ! Des corossols à s’en lécher les doigts et cet étourdissant passage de la clim à la torpeur, puis de la torpeur à l’écrasement jusqu’à la prochaine clim… Faut-il avouer que la perversité du post-colonialisme touristique a tout de même du bon ? En fait, ce serait le paradis si, outre la mer qui est parfois agitée, les expatriés ne l’étaient tout autant avec leur soif inextinguible de comprendre ce qui se passe en France :

– « Et les gilets jaunes vous en pensez quoi » ?
– « Heu ! En fait, il y a aussi eu une manif des retraités où nous étions… »
– « Oui, mais les gilets jaunes ? »
– « Et puis, une autre manif sur les violences sex… »
– « Oui, mais les gilets jaunes ? »

Impossible d’y échapper ! C’est curieux, cet engouement pour des colifichets ! Avant 68, c’étaient les chaussettes noires, hier les bonnets rouges et aujourd’hui les gilets jaunes… Des sans-culottes aux petits gilets, quel progrès ! Là où nous brandissions des drapeaux, ceux-là préfèrent prendre une veste. Mais, bon, ce n’est pas parce qu’on y comprend rien qu’il faut s’interdire de donner des explications.

« Et bien, voyez-vous en tant que syndicaliste, homme de gauche, humaniste le soir venu, écologiste versatile, certes bedonnant mais cultivé, et retraité nanti qui a foutu le camp pour ne pas avoir à faire tourner sa chaudière au fioul, je dirai, comme le disent également tous les politiciens de Gauche à l’unisson, tant l’unité les étouffe, qu’il faut comprendre la juste colère du peuple : c’est notre boussole, notre Graal ! Le peuple a toujours raison, si tant est qu’on puisse encore définir le peuple comme une catégorie cohérente et sans pour autant perdre de vue l’objectif final, dont on reparlera plus tard, ni céder au populisme et à la récupération. En effet, ne nous y trompons pas : Poujade n’est pas Lénine et on ne peut mettre sur le même plan barrage routier et piquet de grève, ni taxes et profits, ni d’ailleurs comme le font les médias, hit parade et société du spectacle. Vous me suivez toujours ? Sans compter qu’un mouvement ni droite ni gauche, ça ressemble à du Macron comme le gros rouge à la piquette. Cela dit, s’il devait s’avérer que l’homme providentiel soit une femme, là, ça changerait tout ».
En général, l’expatrié s’endort avant la fin du discours, la torpeur vous dis-je !

Mais, vu de l’étranger, on s’aperçoit très vite que la France n’est pas le seul pays où les voitures passent à la pompe ! Ici aussi des gilets jaunes il y en a, mais ils ne les mettent pas, parce qu’il fait trop chaud ! Et puis l’essence est à 0,90 cts le litre, une misère ! En août dernier, le gouvernement a voulu le passer à 1,20 : ce fut l’émeute, barrage, manif, tournoiement de machettes aussi… C’est fissa que le Président a fait marche arrière. En voilà un que la France risque de ne pas aider pour les prochaines élections, s’il s’entête à confondre profit et démocratie.
Ha, j’oubliai : le salaire moyen de l’ivoirien, quand il travaille, est à 200 euros. Alors, faut pas rêver, il n’y a que les riches qui roulent. Et comme les transports en commun laissent à désirer, les pauvres, ils marchent, ils marchent, ils marchent … et ils ne risquent pas de traverser la rue, c’est trop dangereux !

Mais enfin, la Révolution ne se fera pas sans moi !
Certes le sable est blanc, les cocotiers penchés, la mer est bleue, le ciel itou et le soleil au zénith mais il y a dix minutes encore, je me morfondais. En France, la Révolution vient de commencer, les macronades n’y pourront rien changer et moi je suis là, inutile, allongé sur ma serviette rouge, à quelques cinq milles kilomètres de l’événement historique dont j’ai toujours rêvé…
Tel Giovanni Drogo attendant les Tartares dans le désert de Buzzati, je guette la Révolution depuis mon enfance : en 62 j’étais à Charonne, sur le boulevard Saint-Germain en 68 et même à la Bastille en 81 (quoi ? tout le monde peut se tromper…) et au moment où toutes et tous s’agitent, manifestent, occupent et se préparent à la grève, moi, je me bats avec les vagues. La honte… Les fesses enduites de crème solaire et la tête dans ma serviette, je pleure. C’est alors que mon fils m’appelle. Je lui dis mon chagrin, mon souhait de revenir au plus vite.
« Mais enfin Papa, tu n’y penses pas ! Pourquoi est-ce qu’on se mobilise ici, si ce n’est dans l’espoir de conserver les acquis de la Libération et qu’un jour on puisse, comme toi, avoir une retraite heureuse ? Papa, par ton exemple, tu es l’incarnation d’un bonheur possible, la preuve vivante que Croizat avait raison. Papa, ne lâche rien, bronze, nage, mange de la langouste ! Tu es notre boussole, tes coups de soleil éclairent le chemin, les lendemains qui chantent c’est toi. Papa, la lutte a besoin de ton bonheur ».
Que mon hâle puisse être une boussole, même en étalant la biafine, je n’osais l’imaginer, moi qui voulais rentrer au risque de saboter le mouvement.
Revigoré, j’ai vite repris mes esprits. Ma conscience de classe est revenue dare-dare, illico j’ai appelé le serveur : « Garçon, remettez-nous ça » ! Décidément, elle commence bien cette révolution.

Ce matin, je suis rentré d’Afrique, au revoir Abidjan et la Côte d’Ivoire. Histoire de manger quelques huîtres en famille en ce premier jour de l’an… « Moins 2° », annonce le pilote. OK, ça ne fait jamais que 35° de différence !

Je hèle un taxi, pas de taxi ! « Ben, faut comprendre, avec les gilets jaunes ils ont peur d’être bloqués ». OK, je prends le RER. Je récupère ma voiture qui, après deux mois sans bouger, met une demi-heure à démarrer. Elle s’y résout dans un nuage de vapeurs toxiques. J’arrive chez moi : 8° dans la maison ! J’enclenche la chaudière, rien… J’appelle le chauffagiste. « Ben, c’est à cause de votre crépinette. Vu que vous n’avez plus assez de fioul dans la cuve, elle n’aspire plus ». OK, je commande du fioul en urgence. « Ben, c’est-à-dire qu’à cause des gilets jaunes le camion a peur d’être bloqué, alors il ne passera pas avant la semaine prochaine ». OK, je vais chercher du bois et avec le bulletin Le Pen que j’avais gardé, vu que j’avais voté Macron pour dénoncer le fascisme et qu’aujourd’hui au lieu de l’extrême droite, j’ai la droite extrême, j’allume le feu. C’est beau, un feu de cheminée ! Je me mets une couverture sur les genoux et j’ouvre la télé. Pas de télé… Un message d’alarme m’informe que les diodes de la résistance du circuit de connexion alimentant la prise antenne sont HS et que ça ne se répare pas ! OK, j’appelle le magasin BUT. Je m’explique, sans tourner autour du pot ni passer par quatre chemins, droit au… Le vendeur m’interrompt, « Bien sûr, on vend des télés mais ne venez pas aujourd’hui, avec les gilets jaunes le centre commercial est bloqué ». « Mais alors, pour les huîtres ? « Ben, c’est bloqué aussi ».
Dans la maison, il fait 12°. Martine a épluché l’un des ananas qu’on a ramené, j’ai rajouté une bûche dans la cheminée, pris une couverture supplémentaire et un livre. J’ai enfilé un gilet jaune, histoire de me tenir chaud. Nous sommes en 2019, bonne année à toutes et tous ! Jacques Aubert

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