Au théâtre Dijon-Bourgogne (21), Maëlle Poésy présente 7 minutes. Une pièce de Stefano Massini, revisitée par la directrice du CDN avec le Théâtre National Wallonie-Bruxelles. Face aux repreneurs de leur entreprise, onze ouvrières débattent de leur avenir. Une œuvre originale et percutante sur le monde du travail.
Une nouvelle équipe de comédiennes, une nouvelle production avec le Théâtre National Wallonie-Bruxelles, une nouvelle mise en scène en mode bi-frontal… Après le succès à la création de 7 minutesen 2021 avec la troupe de la Comédie Française, Maëlle Poésy revisite la pièce de Stefano Massini… Tension extrême sur la scène dijonnaise, branle-bas de combat au sein de l’entreprise de textile Picard & Roche ! Rassemblées dans le local du comité d’usine, très impatientes et inquiètes face aux heures d’attente qui défilent, dix femmes scrutent le retour de Blanche leur déléguée, représentante des salariées au conseil d’administration qui s’éternise en longueur.
Que fomentent les dirigeants de la multinationale qui vient de racheter leur usine : la fermeture ou la délocalisation d’une partie de la production, une vague de licenciements, une baisse des salaires ? Dès son arrivée, porte franchie, Blanche abat les cartes. Elle est porteuse d’une lettre couperet sur laquelle doivent se prononcer les membres du comité d’usine. Les nouveaux actionnaires, « les cravates » comme elles les surnomment, posent leurs conditions à la reprise de l’usine de confection. L’offre des dirigeants est sans appel : aucune réduction d’effectifs ni de diminution de salaire si les deux cents ouvrières renoncent à 7 minutes de leur pause journalière sur les 15 dont elles bénéficient encore. Doivent-elles ou non accepter cette offre, ce supposé « cadeau » ? Les onze élues disposent de peu de temps pour voter, et trancher, au nom de l’ensemble du personnel ! Le débat s’engage, rude, âpre, long entre celles qui sont favorables à la mesure, « pour sauver l’entreprise », et Blanche, la seule qui s’y oppose : 90 minutes de confrontation pour 7 minutesà brader ou à ne point lâcher. 90 minutes palpitantes, stressantes où les avis contradictoires s’affrontent, de bonne ou mauvaise foi, entre attaques personnelles et réflexions porteuses d’avenir. 90 minutes surtout où le monde du travail fait une entrée remarquée sur les planches.
À la Mousson d’été 2018, dans le cadre majestueux de l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson, le metteur en scène Michel Didym avait déjà proposé une lecture de la pièce de Stefano Massini, avant d’en créer une version lyrique à l’opéra Nancy-Lorraine. Captivante, et une pièce qui le demeurait sous la houlette de Maëlle Poésy en 2021 à la Comédie Française, sur la scène du Vieux Colombier… Pour l’heure, la nouvelle mise en scène de la directrice du CDN semble accentuer l’enfermement dans lequel sont plongées les protagonistes, elle donne toute la mesure du drame social qui se joue sous nos yeux. Comme dans la tragédie antique, des mots forts et puissants résonnent sous les cintres du théâtre : respect, vérité, dignité. Hors le papier glacé des magazines féminins, c’est une équipe de femmes ordinaires qui squattent les planches, des salariées ignorées et surexploitées comme tant en use et abuse le monde de l’entreprise, multinationale ou non. Des femmes confrontées à une vie de galère, souvent au bas salaire et statut précaire, parfois à leur condition d’étrangère… Ici, l’idéologie a déserté le haut du pavé, ici c’est l’humanité qui se fait chair.
Point de manichéisme dans le propos de Massini, point d’outrance dans la mise en scène, les salariées de Picard & Roche s’expriment et bougent avec les mots et gestes du quotidien, leurs aspirations peut-être terre à terre mais ô combien salutaires : le besoin impérieux d’un salaire même de misère, le désir précieux de reconnaissance sociale avec un emploi même précaire. Accepter la réduction du temps de pause ? Une évidence, imparable pour l’une traumatisée de son précédent licenciement, incontournable pour l’autre immigrée qui reprend goût à la vie, un avis identique pour l’ancienne de l’atelier comme pour la petite jeune récemment embauchée… Magistrale Blanche, seule elle l’affirme, persiste et signe : non, c’est non !
Blanche : La prochaine fois, à quoi on renoncera ?
À trois jours de sécu par mois ?
À un mois de mutuelle par an ?
À quoi ? Dîtes-moi : à quoi ?
Peu nombreux sont les dramaturges à s’emparer de la thématique du travail comme objet d’écriture : Michel Vinaver, Alexandra Badea, Rémi de Vos pour les plus reconnus et joués… L’auteur italien Stefano Massini s’est inspiré du conflit qui secoua en 2012 l’entreprise de lingerie Lejaby sise à Yssengeaux en Haute Loire. Une œuvre superbement construite sur la trame de Douze hommes en colère, le célèbre film de Sidney Lumet… Blanche parviendra-t-elle à convaincre ses dix collègues à refuser ce marché de dupes ? « L’usine est rentable, les comptes sont florissants. 7 minutes de pause rognées à chacune des salariées, ce sont à la fin du mois 600 heures de travail offertes aux actionnaires ». 7200h sur l’année travaillées « gracieusement », à bien calculer et compter, alors la déléguée de conclure : « notre décision sera symbolique pour les autres entreprises ».
Le propos de Blanche ne relève pas du discours militant. Juste un sursaut de résistance, un poignant cri de dignité, un incroyable saut dans l’inconnu pour passer d’un destin individuel à une aventure collective… C’est tout à la fois peu et beaucoup, un possible chemin de lutte ! Une pièce sur la tension qu’il faut traverser pour rester unies, les luttes ouvrières se jouent ici à travers une parole collective, fragile et forte : il faut s’écouter, argumenter, convaincre et peut-être, au final,, faire un pas vers l’autre. Cent minutes de confrontation houleuse mais captivante entre salariées pour sept minutes de pause à brader ou à ne point lâcher. Le temps est compté, il est temps de voter… Haletant, émouvant, l’étonnant huis-clos féminin enflamme notre imaginaire, une pièce chorale pour magnifier la hauteur d’intelligence née de la réflexion collective ! Yonnel Liégeois
7minutes (comité d’usine) de Stefano Massini, mise en scène de Maëlle Poésy : les 3-4-5-9 et 10/11 à 20h, le 06/11 à 18h30, le 07/11 à 17h. Théâtre Dijon-Bourgogne, Parvis Saint-Jean, rue Danton, 21000 Dijon (Tél. : 03.80.30.12.12). Le texte est disponible chez L’arche éditeur (traduction Pietro Pizzuti, 96 p., 13€50).
Tournée : Les 18 et 19/11 TNB, Rennes (35). Les 26 et 27/11 Théâtre Quintaou, Anglet (64). Du 02 au 12/12 Théâtre de la Cité, Toulouse (31). Les 16 et 17/12Espaces Pluriels de Pau (64). Les 06 et 07/01/27 Le Grand R, La Roche‑sur‑Yon (85). Du 15 au 23/01Théâtre de la Ville – Les Abbesses, Paris (75). Du 26 au 28/01 La Comédie de Saint‑Étienne (42). Les 10 et 11/02Théâtre de Saint‑Nazaire (44). Du 16 au 18/02 Le Lieu Unique, Nantes (44). Du 03 au 13/03 TNP, Villeurbanne (69). Les 18 et 19/03 MC2, Grenoble, (38). Les 24 et 25/03 Châteauvallon‑Liberté, Toulon (83).
Au parc Montreau de Montreuil (93), le musée de l’Histoire vivante présente Couleurs, histoire du travail et des luttes. Une exploration du monde des couleurs portées au travail et celles revendiquées dans la rue : du rouge et noir historiques jusqu’aux nouvelles couleurs ayant émergées ces dernières décennies
Rouge, jaune, violet, orange, jaune… Les couleurs se multiplient au gré des courants syndicaux ou sociétaux, et de leur évolution dans le temps. La seconde saison de l’expo Couleurs, histoire du travail et des luttes au musée de l’Histoire vivante de Montreuil démarre par le noir. En éclairant, avec l’aide du Centre historique minier de Lewarde (Nord), les travailleurs de la mine : leurs « gueules » comme le charbon. Dans le même temps, les cheminots servent de loco tout au long du parcours grâce aux prêts de l’Institut d’histoire sociale CGT qui leur est dédié. L’anarchie a, quant à elle, une salle dédiée. Archives nationales, départementales et municipales ; prêts de Ciné Archives, de la bibliothèque Marguerite Durand, de FO, de la CFDT ou des musées Charles de Gaulle et Jean Jaurès… Tout le monde s’y est mis pour nourrir les salles d’objets divers (drapeaux, bannières, affiches) et les coups de projos sur les teintes déclinées. « Autant de symboles que de nuances, l’expo retrace deux siècles d’usages de la couleur dans les luttes sociales, politiques et syndicales, et dans le monde du travail dont nous analysons les liens et les convergences », explique Thomas Le Goff, le directeur du musée.
Carte postale, début du XXème siècle, musée de l’Histoire vivante
« Le bleu n’aime personne/ Il s’en fout et il cogne/ Quand il se fout en rogne. Non c’est le rouge (…)/Non le rouge n’aime personne (…)/ Et le rouge couleur passionnelle/ô le bleu couleur du ciel »… La chanson Punk 103de Catherine Ringer pourrait être la bande-son de l’expo qui colore les luttes et les courants en perpétuel mouvement. Noir pour démarrer donc, puis Bleu comme les tenues des ouvriers et Orange comme celles plus actuelles, le Rouge emblématique du partage… Le triptyque Bleu-Blanc-Rouge fait-il partie du monde ouvrier ? interroge une partie de l’expo quand une autre fait place au Jaune en référence aux traîtres comme aux gilets de la colère. L’Arc-en-ciel, lui, décline les luttes féministes ou LGBTQIA+…« Pensée dans une logique collective et participative, l’exposition se construit à partir de la diversité des regards qui l’ont façonnée. Chercheur·euses, artistes, syndicats, musées nationaux et particuliers se sont rassemblés pour donner vie à une proposition plurielle et originale ».
Un gilet jaune anarchiste, 2025, photographie Thomas Le Goff
La fin du parcours pose une interrogation de taille : quelle couleur prendra le mouvement social au XXIe siècle, éclatement ou convergence? Décidément, le musée de l’Histoire vivante de Montreuil porte bien son nom ! Amélie Meffre
Couleurs, histoire du travail et des luttes : jusqu’au 01/08/27, du mercredi au vendredi de 14h à 17h, les samedi et dimanche de 14h à 18h. Musée de l’Histoire vivante, Parc Montreau, 31 bd Théophile Sueur, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.54.32.44).
Aux éditions La Découverte, Didier Fassin publie Ainsi pensait Michel Foucault, enquête sur une philosophie pour notre temps. En cette année 2026, Michel Foucault aurait eu cent ans : né le 15/10/1926, le philosophe et penseur décède du sida en 1984. De l’histoire de la folie à celle de la sexualité, Les mots et les choses ont durablement inspiré l’ancien professeur au Collège de France. Le chercheur et intellectuel engagé, reconnu et lu dans le monde entier.
Le 15 octobre 2026, Michel Foucault aurait eu cent ans. Parmi les publications célébrant cet anniversaire, le livre de Didier Fassin se distingue par la manière dont il montre la vitalité de la pensée de l’auteur de sciences humaines le plus cité au monde. Issu d’un cours au Collège de France, où Foucault enseigna et où Fassin professe aujourd’hui, cet essai s’ouvre sur une dédicace à ceux qui, dans nos « temps de danger », revendiquent le « courage de la vérité » ou parrêsia, ce risque de dire vrai quitte à en payer le prix.
Une exigence éthique que Fassin place au cœur du livre et qu’il applique en relisant Foucault attentif aux usages actuels de concepts comme ceux de biopolitique ou de gouvernementalité. Il en va de même pour la notion de critique, que Foucault définissait comme « l’art de n’être pas tellement gouverné » et concevait comme un ethos, c’est-à-dire une manière de dénaturaliser ce qui va de soi. Lui-même se voulait « expérimentateur, et non pas théoricien », prêt à réviser ses concepts. Fassin en retrouve la fécondité dans ses propres travaux, notamment dans le basculement récent du « gouvernement humanitaire », fondé sur la compassion, à un « gouvernement sécuritaire » du contrôle. L’ouvrage évite cependant l’hagiographie et affronte les silences du maître, son eurocentrisme, sa réticence envers le féminisme ou son mutisme sur la Palestine qu’illustre une anecdote de 1979 : étant réunis avec Sartre et Beauvoir, Edward Saïd le vit s’éclipser avant même le début des échanges.
L’essai s’achève sur une confidence saisissante. Jeune infectiologue de garde à la Salpêtrière un jour de Pentecôte, Didier Fassin fut appelé au chevet de Foucault lors de son hospitalisation en 1984. Toutefois, sans attendre la réunion pluridisciplinaire, les neurologues optèrent pour la chirurgie, ignorant qu’un traitement médicamenteux récent offrait de meilleures chances. Le philosophe mourut quelques jours plus tard. En brisant 42 ans de silence à propos de cette faute médicale, Didier Fassin accomplit le geste même qu’il saluait en ouverture : faire du courage de la vérité l’ultime hommage au maître. Frédéric Manzini*
Ainsi pensait Michel Foucault. Enquête sur une philosophie pour notre temps, Didier Fassin (La Découverte, 342 p., 22 €).
*Un article paru dans le magazine Sciences Humaines (n°392, 10/26). Dossier à la une : Peut-on vivre sans projet ?, de l’utopie collective aux espoirs individuels… Avec, en outre, deux sujets revigorants : un entretien avec la sociologue Rose-Marie Lagrave, un coup de projecteur sur la vie et l’oeuvre de « l’anthropologue en lutte » David Graeber décédé en 2020. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Une excellente publication dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
Au théâtre de l’Essaïon, Bernard Bloch a conçu et joue en solo Après-midi, piscine. Un spectacle dans lequel il distille, savamment, sept courts récits de Kafka traduits par Jean-Pierre Lefebvre, Stéphane Pesnel ou Bernard Lortholary.
L’idée lui est venue d’une note en date du 2 août 1914, relevée dans le journal du jeune bureaucrate praguois désireux d’une vie saine et pure : « Déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie. Après-midi, piscine ». L’intuition de l’acteur s’avère stimulante. « Son » Kafka n’est pas encore tout à fait « kafkaïen ». De sa main à plume surgit alors une comédie humaine tragi-comique, dans laquelle le rêve et l’ironie, passés au crible d’une lucidité raisonnée, ne se privent pas de subtiles embardées vers l’étrange. Après un bref prologue de son cru, en costume blanc, chemise en satin écarlate,réincarné en animateur mélancolique d’un cabaret germanique des années 1920, Bernard Bloch se mue en conteur scrupuleux, attentif aux nuances infinitésimales d’une écriture d’écorché vif à l’humour sous-jacent.
Kafka ressuscité sur scène
N’est-ce pas aveuglant, par exemple, dans la nouvelle Une petite femme, dans laquelle Kafka, fiancé déçu depuis 1913, narre à la première personne du singulier chaque phase du désarroi masculin devant l’être féminin mis en énigme ? Idem, au fond, pour Blumfeld, un célibataire plus très jeune.Le plaisir de l’esprit est constant, au fil de la découverte de chacun des récits, depuis La soudaine promenade, Le grand nageur, le Pont, ou encore Un virtuose de la faim (ailleurs intitulé Un champion de jeûne). L’acteur, à l’art de dire consommé, passe d’un récit à l’autre grâce à un discret effet de tambour et de cymbale. À point nommé, il entonne en allemand, a cappella, Der König von Thule (le roi de Thulé), de Goethe, une chanson en yiddish, Le chien et l’Empereur et Mon père m’a donné un étang, chansons populaires. Bernard Bloch s’avoue de la sorte comme un lointain frère puîné de Franz Kafka, parti du poumon il y a cent un ans.
Ce florilège de textes, énoncés sur le ton si bien tempéré de l’émotion et de l’admiration éperdues, nous offre l’opportunité de mieux encore révérer le génie de celui qui sut si bien mettre au jour le revers fantastique de la vie quotidienne, scrutée avec le regard intérieur qui n’appartint qu’à lui. Quand bien même le sous-titre du spectacle est De l’impossibilité d’être Kafka, Bernard Bloch se met dans sa peau, habite son âme, nous la livre palpitante. Jean-Pierre Léonardini
Après-midi, piscine, Bernard Bloch : Jusqu’au 01/12, les lundi et mardi à 21h. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75014 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).
Au début des années 1930, Montreuil (93) est une ville qui travaille dur et mange peu. La crise de 1929 a traversé l’Atlantique. Elle s’est installée dans les ateliers de peausserie et de métallurgie qui font vivre la commune, dans les foyers. Le chômage progresse, les salaires stagnent. Le travail, c’est dix heures par jour, six jours sur sept.
La ville change, pourtant. Les ateliers se multiplient, une population ouvrière dense s’installe. Montreuil n’est plus tout à fait la campagne qu’elle était encore quelques années plus tôt. Un territoire en mouvement, sous tension. Et dans ce climat, la politique ne reste pas à distance. En 1934, un projet suffit à tout déclencher : ériger une statue au roi des Belges et, tant qu’on y est, débaptiser la place Jean-Jaurès. Ce qui ressemble à une querelle de bronze devient un révélateur. Autour de Daniel Renoult – journaliste, militant communiste, installé à Montreuil depuis 1928 –, communistes, socialistes, Ligue des droits de l’Homme et anciens combattants se retrouvent et oublient provisoirement leurs divisions. Ce moment agit comme un déclic. À Montreuil, l’idée d’une union des gauches cesse d’être un mot d’ordre abstrait. Elle devient une réponse concrète à la crise sociale et à la montée des extrêmes droites en Europe. Aux municipales de mai 1935, la liste communiste l’emporte avec 56 % des voix. Le basculement politique est net.
Quelques mois plus tard, le printemps 1936 déborde largement des urnes. La victoire du Front populaire aux législatives ouvre une attente immense dans le monde ouvrier. Les salariés ne veulent plus patienter. Ils veulent des augmentations de salaire, du repos, de la dignité. Les premières grèves éclatent après des sanctions prises contre des travailleurs qui ont débrayé le 1er mai, qui n’est pas encore férié. Très vite, le mouvement gagne les ateliers et les usines du Bas-Montreuil. La logique est simple : puisque la gauche a gagné, il faut que cela se voie. Les usines Sébin et Robergel et bien des ateliers sont occupés. Les travailleurs restent sur place, organisent la vie collective, tiennent. La municipalité les soutient : 50 000 repas distribués aux grévistes. Les effectifs de la CGT explosent à 14 000 adhérents. Les accords de Matignon du 7 juin 1936, entre patronat et syndicats sous l’égide du gouvernement Blum, consacrent les conquêtes : semaine de 40h, deux semaines de congés payés, hausses de salaires. Pour les familles qui n’avaient jamais vu la mer, c’est une révolution dans la vie ordinaire.
Mais l’élan ne s’arrête pas aux portes des usines. Au même moment, un autre événement bouleverse les militants de gauche européens : en Espagne, le général Franco tente de renverser par la force le gouvernement républicain issu lui aussi d’une coalition de gauche, le Frente popular. Au 100, rue de Paris, un dépôt s’organise. On y apporte des vêtements, des vivres, des médicaments. Des camions et des ambulances quittent Montreuil, chargés de matériel destiné à l’Espagne républicaine. Certains vont plus loin. 76 Montreuillois s’engagent dans les Brigades internationales pour combattre les troupes franquistes, soutenues par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Des ateliers occupés aux convois de solidarité, toute une ville s’inscrit dans un combat plus large : la défense des démocraties face au fascisme. Le Montreuillois
Au théâtre du Petit Montparnasse (75), Frédéric Cherboeuf met en scène Le Plancher. Une histoire vraie, un récit saisissant de Perrine le Querrec, adapté et interprété avec fièvre par Nicolas Degrémont
C’est l’histoire d’un plancher en bois. D’un sol récupéré dans une ferme des Pyrénées, sur lequel sont gravés 208 mots. Pas un de plus. C’est aujourd’hui une pièce dumusée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne à Paris, actuellement visible au Mac-Val, le musée d’art contemporain à Vitry-sur-Seine. C’est seulement en 1993 que fut découvert ce parquet gravé, lors de la vente de la ferme où il se trouvait.
Ces mots, maladroitement tracés, témoignent d’une vie de misère et d’un désespoir absolu. Ils sont dus à Jean Crampilh-Broucaret (1939-1972), dit Jeannot. En publiant en 2013 un roman très documenté et titré simplement Le Plancher, l’autrice Perrine le Querrec a entrepris de saluer la mémoire de cet homme mort à seulement 33 ans, victime de solitude, de manque de soins, de la faim.
Une mise en scène sobre et envoûtante
Le comédien Nicolas Degrémont, qui a adapté le texte, estime que « monter Le Plancher aujourd’hui est un acte responsable qui vise à sensibiliser le plus grand nombre sur l’impact de l’isolement, de la mise à l’écart, de l’impossibilité à dire et sur le risque de sombrer dans ce que l’on appelait hier ”la folie” ». Frédéric Cherboeuf signe la mise en scène, sobre et envoûtante.
Accompagné par Zoé Saubat au violoncelle, Nicolas Degrémont, pendant plus d’une heure, et sans autre accessoire, ne quitte pas l’espace de ce plancher reproduit à l’identique. Il ne raconte pas, il donne vie au personnage de Jeannot. Traduisant en parole, et dans le mouvement incessant, ses tourments effrayés. Et produisant un moment de théâtre d’une rare puissance. Gérald Rossi, photos Serge Perichon
Le Plancher, Frédéric Cherboeuf : jusqu’au 25/10, du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 17h15. Théâtre du Petit Montparnasse, 31 rue de la Gaité, 75014 Paris (Tél. : 01.43.22.77.74).
Au théâtre du Rond-Point (75), Laurent Fréchuret met en scène L’Âge tendre. Créée aux États-Unis en 2021, une pièce de l’auteur états-unien George Brant, abondamment monté et reconnu dans la sphère anglo-saxonne, encore peu joué en France.
L’âge tendre est un monologue judicieusement traduit par l’experte Dominique Hollier, monté avec force et sensibilité par Laurent Fréchuret, fondateur du Théâtre de l’incendie. Embauché comme garde de nuit dans un gigantesque centre de rétention, un jeune Texan d’origine mexicaine voit que les « illégaux » entassés sont des enfants de « Latinos », arrachés à leurs parents en vertu d’une loi scélérate de Trump lors de son premier mandat. « Juste des petits enfants qui tiennent des ballons/Effrayés/Pleurnichant/Les ongles des pieds arrachés à force de marcher » …
Astreint à la clause de confidentialité, père de deux filles choyées, stigmatisé par sa femme à cause de cet emploi dont il a besoin, l’homme va, sous nos yeux, livrer à soi-même une rude bataille, s’attachant aux jeunes prisonniers malgré l’interdiction de tout contact rapproché, surtout que des enfants, de plus en plus nombreux, tombent dans un sommeil torpide inexplicable… Le théâtre de cette conscience bouleversée exige, à l’évidence, un acteur que Fréchuret définit comme un « athlète affectif », selon le mot d’Antonin Artaud. Il l’a trouvé en la personne de Dali Benssalah, au demeurant athlète effectif puisqu’il fut, dans sa jeune vie antérieure, champion de France de boxe thaï. Depuis, cinéma et télévision n’ont pu, par bonheur, le priver de la scène.
Son jeu, d’une précision extrême dans la mobilité, lors d’une adresse quasi permanente au spectateur, met souplement en relief, sans heurt pathétique, l’impérieuse nécessité du choix du cœur dans une situation invivable au regard de la pure et simple humanité. Cela épouse exactement le désir de George Brant : « J’étais furieux de la politique de séparation des enfants (…), j’avais honte de ce geste de cruauté (…), j’ai pensé que je pouvais aider en tant qu’auteur. »Laurent Fréchuret signe, là, une réalisation de grand mérite, que la composition musicale de François Robin et la silhouette fugace de Christophe Havard au saxo, dotent d’une aura poétique.
L’Âge tendre participe de l’actuelle conception d’un théâtre politique, fondée sur l’intervention dans l’immédiat. Elle a du pain sur la planche, les motifs de colère et d’indignation ne manquent pas. Sur scène, on attend d’autres manifestations concrètes du talent de George Brant, qui brave la trumperie. Jean-Pierre Léonardini
L’Âge tendre, Laurent Fréchuret : jusqu’au 17/10, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 19h. Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21).
Au théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie (75), Pascal Kirsch présente La mort de Jean-Marie de Balma. Autour d’un texte écrit par Vincent Guédon, le metteur en scène parvient à créer un univers à la fois réaliste et fascinant.
Au centre de la scène, une table, encombrée par des objets, divers papiers, des livrets… Autrement dit des souvenirs. Des objets réalistes du quotidien. Invité dans cet univers inconnu, le spectateur devient un témoin, dès les premières minutes, tout en subissant une forme étrange d’envoûtement. En 2012, il y a vingt-neuf ans qu’a disparu Jean-Marie (interprété par Jonathan Genet), comme l’explique son petit frère (Yann Boudaud). Disparition inexpliquée, fuite, possible décès…
Les spectateurs au plus près du plateau
Comment, dans ces conditions, pourrait-on accepter de ne pas savoir ? La mort de Jean-Marie de Balma est une sorte d’enquête. Libre à chacun de construire l’aventure en fonction de son vécu intime. Le texte de Vincent Guédon est précis, acéré et ouvert à l’imaginaire. À la fois fluide et encombrée des petits détails du quotidien d’une vie ordinaire, la mise en scène de Pascal Kirsch permet de s’inscrire silencieusement dans ce récit. La disposition de la salle, avec des sièges sur trois côtés autour de l’espace de jeu, facilite cet échange.
Jean-Marie a laissé peu de traces. C’est peut-être la directrice (excellente Catherine Vinatier) du centre Adoma, où l’homme vivait à Toulouse, qui livre le plus d’indices. Ajoutons les musiques, très contemporaines, composées et jouées en direct par Avise Sinivia. Les ingrédients sont réunis pour réussir un étrange spectacle qui parle d’humanité avec conviction. Gérald Rossi
La mort de Jean-Marie de Balma, Pascal Kirsch : jusqu’au 18/10, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30. Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36). Du 03 au 05/11 à Béthune, du 05 au 09/01/27 à Valence.
Le 9 octobre 1981, la France promulgue l’abolition de la peine de mort. Ardent opposant à la peine capitale, Robert Badinter avait présenté le projet de loi à l’Assemblée Nationale.Dans la nuit du 8 au 9 février 2024, il décède à Paris, à l’âge de 95 ans : ce même jour de février 1943 où son père, arrêté à Lyon par la Gestapo de Klaus Barbie, est transféré à Drancy puis déporté au camp de Sobidor dont il ne reviendra jamais… Le 9 octobre 2025, le Panthéon accueille la dépouille de l’avocat et ancien ministre de la Justice de 1981 à 1986.
En novembre 2000, l’ancien Garde des Sceaux et Président du Conseil constitutionnel nous accordait un long entretien à l’occasion de la sortie de son livre L’abolition.Une rencontre qui marque durablement les consciences… D’une profonde humanité, le regard d’une infinie tendresse sous ses sourcils abondants et broussailleux, Robert Badinter n’hésita point à prolonger le temps initialement imparti à notre dialogue : sans notes, une mémoire infaillible, un propos nourri de convictions, une foi inébranlable en la morale et la justice ! Un homme qui incarnait et respirait pleinement les valeurs humanistes, qui les défendait d’une forte voix.
En hommage à cette grande figure du droit, à ce sage et juste d’une haute stature éthique et politique, Chantiers de culture propose à ses lectrices et lecteurs ce temps du dialogue où les mots échangés conservent, 26 ans plus tard, toute leur saveur, leur force et vigueur.Yonnel Liégeois
Quand un abolitionniste passe aux aveux…
De l’affaire Buffet-Bontems en 1972 jusqu’à ce mémorable mois de septembre 1981 où l’Assemblée nationale vote la suppression de la peine capitale en France, Robert Badinter raconte dans L’abolition ses combats juridiques et politiques au quotidien. Un livre empreint d’émotion et de passion où l’ancien Garde des Sceaux de François Mitterrand plaide en faveur d’une autre justice à instaurer partout dans le monde. Surtout et d’abord aux États-Unis, par la force symbolique que la décision recouvrerait.
Yonnel Liégeois – À la lecture de L’abolition, une certitude semble poindre : que l’exécution de Bontems, condamné à mort en 1972, hante toujours votre conscience.
Robert Badinter – Alors que Bontems ne fut pas reconnu d’assassinat mais seulement de complicité dans l’affaire de Clairvaux, celui qui n’avait pas tué et celui qui avait tué furent tous les deux condamnés à mort. Le Président Pompidou refusa sa grâce et j’escortai donc le condamné jusqu’à la guillotine. Ce jour-là, je compris ce que veut dire une justice qui tue et je me fis le serment, en quittant la prison de la Santé, d’accepter de défendre celui qui me le demanderait quel que soit le crime commis. Dès l’instant où il encourrait la peine de mort et tant que subsisterait cet archaïsme sanglant… Avant ces faits, j’étais un abolitionniste comme bon nombre d’intellectuels et de confrères de ma génération, comme plus généralement toute la gauche française. Mais être abolitionniste c’est une conviction, la mort de Bontems m’a transformé en un militant. C’est devenu pour moi une cause essentielle, voire la première des causes durant de nombreuses années jusqu’en 1981.
Y.L. – C’est ainsi que vous êtes devenu le plus célèbre avocat « pénaliste » de France ?
R.B. – Je ne l’ai jamais été ! J’étais spécialisé dans les problèmes de droit littéraire et artistique, je m’occupais beaucoup d’affaires de presse. L’un de mes collaborateurs m’a d’ailleurs fait remarquer qu’entre 1972 et 1981 j’ai dû plaider au maximum douze à quinze affaires en Cour d’assises. Ce n’est pas beaucoup.
Y.L. – Certes, mais ce ne sont pas n’importe lesquelles !
R.B. – Effectivement. J’avais un certain nombre de dossiers où se jouait réellement, pas symboliquement, la tête d’un homme. Et comme le public n’a retenu que ces affaires, je suis devenu « le » spécialiste. D’autant que je militais aussi ardemment par la plume. À partir de l’affaire Patrick Henry, j’ai véritablement incarné la lutte pour l’abolition parmi mes confrères du barreau. Après la disparition d’Émile Pollak, je suis apparu comme celui le plus en avant dans la tranchée.
Y.L. – Vous utilisez une formule « choc » pour stigmatiser la peine de mort. « Guillotiner, ce n’est rien d’autre », écrivez-vous, « que prendre un homme et le couper, vivant, en deux morceaux ». Une image très réaliste, hors toute considération morale ou éthique ?
R.B. – Par tempérament, je ne suis pas un lyrique mais plutôt, comme on dit, un introverti. Je ne m’imaginais pas en Cour d’assises en train de raconter la marche vers la guillotine et décrire le supplice. Après l’affaire Buffet-Bontems et avant de plaider pour Patrick Henry, j’ai longtemps cherché. Je cherchais comment expliquer aux jurés de la façon la plus saisissante, et en même temps la plus sobre possible, ce qu’était réellement la guillotine. Cette expression, prendre un homme et le couper vivant en deux morceaux, m’est apparue la plus juste. J’ai vu d’ailleurs qu’elle avait absolument saisi les jurés. Bien des années plus tard, le hasard m’a permis de retrouver les origines de la phrase. Dans une lettre de Buffet adressée à Pompidou… J’ai compris alors pourquoi j’avais refoulé cette image, au sens propre du terme !
Y.L. – Venons-en à l’affaire Patrick Henry et au procès qui s’ouvre en 1977 aux assises de Troyes, devant cette même Cour qui condamna à mort Buffet et Bontems. N’est-ce pas celle qui représente pour vous le « summum », « l’exemplarité » de votre combat ?
R.B. – Ce fut véritablement « l’affaire », une grande affaire et dans la bataille en faveur de l’abolition un moment essentiel, pas suffisant mais essentiel. Rappelez-vous que médias et public étaient déchaînés, les ministres aussi, et que chacun considérait que Patrick Henry n’avait aucune chance. Si la guillotine devait fonctionner, au lendemain de cet odieux crime d’enfant, elle devait d’abord fonctionner pour lui ! C’est dans cet état d’esprit d’ailleurs que s’est déroulé le procès. Le retour à Troyes m’est apparu comme un signe négatif du destin, mais je n’ai pas hésité un seul instant lorsque le bâtonnier Bocquillon m’a sollicité pour le seconder dans les débats. Je ne pouvais pas me dérober. En sachant qu’une seule perspective s’ouvrait lors de mon retour cinq ans plus tard dans cette même salle d’audience, devant le même avocat général qui avait déjà requis la peine capitale : substituer le procès contre la peine de mort à celui de Patrick Henry. La voie était très claire : si l’on croyait à la peine de mort, le cas était tellement cité comme exemplaire qu’il ne pouvait y échapper, si l’on n’y croyait pas le moment était venu de mettre le verdict en accord avec sa conviction. Je reste convaincu, à ce jour, que c’était la seule chance de Patrick Henry, même si on m’a reproché d’avoir escamoté les débats en remplaçant un procès par un autre. Le verdict ? Condamnation à perpétuité, non à mort… Je savais qu’il pèserait dans la conscience collective, je savais aussi que ce n’était pas fini et que seule une décision politique imposerait l’abolition.
Y.L. – Vous livrez au public une image étonnante de l’avocat en pleine plaidoirie. Contrairement à l’homme serein, assis aujourd’hui en face de moi, vous apparaissez comme tétanisé par l’enjeu. Loin des effets de manche, tel un boxeur qui, au gong final, finit le combat, épuisé ?
R.B. – Je ne fabule pas, il en était ainsi. Demandez à Frédéric Pottecher ou à Josyane Savigneau, alors jeune journaliste au Monde. Je suis toujours demeuré pénétré, hanté, par ce qui était advenu à Bontems. Les jeunes avocats ne connaîtront plus jamais ça, il vous faut imaginer l’ambiance. Des heures et des heures d’audience face à un auditoire hostile, après les plaidoiries des parties civiles, écouter dans un climat de haine et dans une atmosphère de mort l’avocat général demander au sens propre du terme, parfois avec talent et passion, la tête de celui que vous défendez, celui-là même que vous entendiez respirer juste derrière vous… Et il ne vous reste que 35 ou 40 minutes de parole non seulement pour convaincre mais surtout renverser cette espèce de courant qui conduit tout droit à l’échafaud. La responsabilité était telle, si immense, l’angoisse de ce qui était en jeu si forte qu’il me fallait absolument m’ouvrir aux jurés. Non pas leur donner l’impression d’avoir un avocat devant eux, mais simplement un homme qui leur parlait. D’où la nécessité d’aller toujours plus loin à l’intérieur de vous pour trouver les mots qui ne vous identifient pas à ce qui relève de l’habilité professionnelle. Une tâche extraordinairement épuisante et difficile, de plus en plus épuisante et difficile d’un procès à l’autre. Plus je devenais connu, plus on attendait la « performance » de Badinter : la pire chose qui soit pour un avocat, dans ces conditions-là. Il me fallait à chaque fois casser cet engrenage pour revenir à une relation d’homme à d’autres hommes ou femmes. Hors toute éloquence et artifice, ne pas amener les jurés là où ils ne voulaient pas aller mais les conduire là où ils devaient aller : que ce n’est ni la Justice ni la Cour qui rend un verdict, qu’il relève de leur responsabilité et qu’ils devront assumer toute leur vie le fait d’avoir envoyé un homme à la guillotine. L’heure de vérité, une décision terrifiante. La tension, l’angoisse, le manque de sommeil…
Y.L. – À l’horizon d’une campagne présidentielle décisive, en janvier 1981, 63% des Français sont encore favorables à la peine de mort. Avez-vous douté un moment des choix de François Mitterrand ?
R.B. – Mitterrand, nécessairement, voulait gagner les élections. En outre, c’était sa dernière chance. En mars 81, rien n’était joué et il faut souligner là son courage politique lorsqu’il se prononce ouvertement en faveur de l’abolition en risquant de perdre les quelques centaines de milliers de voix qui avaient déjà fait la différence en 1974. « Dans ma conscience, dans la foi de ma conscience, je suis contre la peine de mort », répond-il à Jean-Pierre Elkabbach lors de l’émission Cartes sur table. À cet instant, j’ai frémi de joie : sans détour ni précautions oratoires, François Mitterrand se déclarait pour l’abolition ! Ce que je redoutais avant tout, c’était une phrase dont Mitterrand avait le secret et qui, dans la complexité du propos, aurait ouvert de multiples possibilités. Je frémissais, je me disais « pourvu qu’il se jette à l’eau » ! C’est allé au-delà de mes espérances, ce fut un grand geste de courage politique et j’étais convaincu que ça le servait. J’en suis persuadé, affirmer ses convictions est toujours valable en politique, mais je dois reconnaître que ce n’était pas le sentiment de beaucoup de ses amis et conseillers. Mitterrand est certes un personnage politique éminemment complexe, mais il reste une constante : il n’a jamais supporté, et de personne, qu’on lui dicte ce qu’il devait faire.
Y.L. – En septembre 81, Garde des Sceaux, vous présentez votre projet de loi avec cet article premier : « La peine de mort est abolie ». Une réforme acquise à l’Assemblée nationale mais, plus étonnant, au Sénat aussi ! Une décision surprenante ?
R.B. – Encore aujourd’hui, j’ai du mal à l’expliquer et à en déceler les raisons. Un vote étonnant. Je pense qu’il y a eu une influence importante de l’Église catholique. Ces hommes-là, profondément chrétiens, ont œuvré à pas feutrés, en coulisses, nous ramenant aux délices des discussions parlementaires de la IIIème République… De grands dirigeants de droite ont voté la loi : Chirac, Seguin, Stasi et le député Pierre Bas qui réclamait chaque année la suppression des crédits du bourreau lors du vote du budget.
Y.L. – De Pompidou à Giscard, en passant par leurs différents ministres de la Justice, vous n’êtes pas tendre avec ces personnalités qui se déclarent abolitionnistes jusqu’à la veille de leur élection.
R.B. – Dans sa jeunesse, Alain Peyrefitte avait écrit un livre contre la peine de mort. Je pensais sincèrement qu’il serait l’homme de l’abolition et là il y a une part indiscutable d’attente déçue… Pompidou ? Normalien, Jeunesses socialistes, homme de grande culture, ça me paraissait aller de soi qu’il soit l’homme de la situation… Giscard reste pour moi un sujet d’étonnement encore à ce jour. Jamais, jamais je ne comprendrai pourquoi il a fait exécuter Christian Ranucci. Je cite dans L’abolition le passage de son livre de mémoires où il déclare mettre son réveil à l’heure de l’exécution, ouvrir les rideaux de sa chambre puis se rendormir… C’est extraordinaire, sidérant. À la lecture du texte, je n’en croyais pas mes yeux ! Dans l’histoire de l’abolition, l’exécution de Christian Ranucci est un moment-clef au même titre que l’affaire Patrick Henry. Il n’a jamais cessé de clamer son innocence. S’il y a une affaire où la grâce s’imposait, s’il y a un homme qui n’a vraiment pas bénéficié de la clémence judiciaire, c’est bien Ranucci. Face à la peine de mort, il ne faut jamais cesser de souligner son caractère de loterie sanglante.
Y.L. – Vous militez en faveur de l’abolition de la peine de mort aux États-Unis. Même si 3700 condamnés attendent leur sort dans les couloirs de la mort, vous espérez encore et toujours ?
R.B. – Oui, je reste optimiste, même si 66% des citoyens américains se disent partisans de la peine de mort, même si au Texas on compte une condamnation à mort tous les onze jours ! Vous avez là-bas l’abominable inégalité sociale et ce racisme structurel qui encombre les couloirs de la mort des enfants des communautés noires et hispaniques, non par les fils des startups. Ils ont des avocats médiocres ou indifférents nommés par les juges. Enfin, la procédure accusatoire qui régit le fonctionnement de la justice américaine oblige à l’ouverture d’enquêtes et de contre-enquêtes qui coûtent très cher. Sur quoi se fonde mon optimisme face à cette réalité sordide ? Le fait que 12 états américains maintiennent leur position abolitionniste, que le taux de criminalité n’a pas augmenté chez eux contrairement aux états voisins, que l’étude de la Columbia University portant sur la totalité des condamnations à mort depuis 1977 révèle de nombreuses erreurs judiciaires… On parviendra à l’abolition par étapes, de moratoire en moratoire il se passera ce qui s’est produit en Angleterre et au Canada : au bout d’un moment, ils se rendront compte que le taux de criminalité sanglante n’a pas changé et la peine de mort tombera en désuétude. Certes, le processus va demander du temps et des efforts, aussi nous faut-il soutenir les initiatives qui vont dans ce sens. Propos recueillis par Yonnel Liégeois
Jusqu’au 11/10, France.TV propose en replay la cérémonie officielle de l’entrée de Robert Badinter au Panthéon. À voir aussiLes combats méconnus de Robert Badinter, le documentaire de Dominique Missika et de Bethsabée Zarca qui retrace les grandes batailles de l’ancien garde des Sceaux : de la dépénalisation de l’homosexualité au regard neuf sur la prison qui n’est pas « l’honneur de la France »… Haï par la droite conservatrice, il contribua aussi à poser les bases d’une justice pénale internationale. Et de poursuivre avec le documentaire de Romain Icard, Robert Badinter la vie avant tout : le sens de la justice et la valeur de la vie humaine au cœur de son combat, le portrait de la droiture morale faite homme. Sans oublier le documentaire de Franck Johannès et Caroline du Saint, Badinter contre la peine de mort, le procès Patrick Henry : servie par les acteurs de la Comédie Française, la reconstitution des assises de Troyes en janvier 1977 avec la fameuse plaidoirie de Badinter qui évitera à son client « la lame qui coupe un homme en deux ». Bouleversante, une archive sonore historique !
L’abolition, la plume d’un juste
Après L’exécution, L’abolition… Le même souffle de l’homme juste, du citoyen de haute stature morale, irradie les deux ouvrages. Derrière l’image de l’éminent juriste et grande figure du barreau, L’abolition nous révèle surtout un homme à la personnalité attachante. Un personnage au caractère trempé, dont la froideur apparente masque les vraies émotions : doux et attentif à son interlocuteur, virulent et passionné dans les causes auxquelles il consacre la défense. Un homme peut-être convaincu du rôle essentiel qu’il a joué dans l’évolution de la justice française, un homme pourtant qui ne cache rien de ses faiblesses et de ses doutes, de sa lassitude et de ses hésitations sur ces chemins de l’histoire qui conduisent le fils d’un petit immigré juif de la prison de la Santé en 1972 jusqu’aux portes de la Chancellerie en 1981…
L’abolition ? Un témoignage émouvant et bouleversant, œuvre de mémoire face aux jeunes générations tentées d’oublier et de considérer comme une évidence la disparition de la guillotine. 8 pays abolitionnistes en 1948, 28 en 1981, 103 en l’an 2000, 113 en 2024, 145 si l’on ajoute ceux qui renoncent à l’appliquer en droit et en pratique : et demain ? D’une page à l’autre, Robert Badinter nous insuffle l’intime conviction que le temps de l’Histoire peut s’inscrire aussi dans le temps des hommes. Un livre à méditer, à offrir à tous, hommes et femmes qui désespèrent et croient leur cause perdue. Yonnel Liégeois
L’abolition, de Robert Badinter (Le livre de poche, 352 p., 8€90)
Au théâtre de l’Athénée (75), Carme Portaceli présente Les Bonnes. La pièce de Jean Genet, quand Claire et Solange projettent de tuer leur maîtresse. Au service d’une impertinente mise en scène, trois sulfureuses interprètes de la Comédie Française « hors les murs ».
En un décor d’une blancheur éclatante, salle de bain et toilette d’un intérieur bourgeois, Solange fait une entrée pétaradante ! Chantant, gesticulant, dansant, enfilant les beaux atours de sa patronne durant son absence… Claire, sa soeur employée de maison aussi, participe du travestissement. Les deux femmes, et Bonnes, ne supportent plus les regards méprisants et les propos humiliants de la maîtresse des lieux.
Quelques huit décennies après la création de la pièce de Jean Genet en 1947 par Louis Jouvet, alors directeur de l’Athénée, la metteure en scène catalane installe les protagonistes dans un environnement très contemporain, diction-musique-costumes, n’étouffant ni crudité ni nudité des situations. Plus que la haine maître-esclave, explosent sur les planches ce ressentiment, ce profond mépris social que les deux sœurs affirment subir à longueur de journée, du matin au soir. Plus que le dérèglement psychologique, Carme Portaceli met l’accent sur la cruauté, la violence du dysfonctionnement dans le quotidien. Point de gestes de tendresse entre Claire et Solange, le dialogue est tendu vers un seul objectif : de la soumission à la subversion, réduire la patronne au silence, éteindre ce regard si méprisant et insultant, l’assassiner finalement !
Une patronne fort déphasée, qui semble aussi dérangée que ses servantes… Les trois femmes à tour de rôle, magistrales Anna Cervinka – Elissa Alloula – Edith Proust ordonnant, vociférant, jouant des vêtements comme de la nudité pour habiller ou dévoiler leurs failles et dérives. La mort s’invite au final, un double jeu macabre où Claire et Solange signent leur défaite au fond d’une tasse de thé : entre délires du paraître et injonctions sociales, rêves de liberté et visions mortifères, les masques tombent, les murs s’envolent au propre comme au figuré. Double vérité du théâtre, double langage de Jean Genet ! Yonnel Liégeois, photos Agathe Poupeney
Les bonnes, Carme Portaceli et la troupe de la Comédie Française : jusqu’au 25/10, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h. L’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, 4 square de l’Opéra-Louis-Jouvet, 7509 Paris (Tél. : 01.53.05.19.19). Les Bonnes, Jean Genet (Folio Gallimard, 128 p., 8€10).
De janvier à mars 2027, en France et en Suisse : Miramas, Antibes, Arcachon, Enghien-les-Bains, Troyes et Berne. Les 20 et 21/03/27 à Varsovie, au théâtre Polski.
Au Studio-Théâtre de Stains (93), les 01-02/10,Abdelwaheb Sefsaf présente Si loin, si proche. Un concert-récit sur son enfance, un spectacle plein d’humour et de tendresse quand ses parents, immigrés algériens, rêvaient du retour en terre promise. Sous le regard avisé de deux fidèles contributeurs aux Chantiers de culture.
Un spectacle à fleur de peau
Avec une belle constance, Abdelwahab Sefsaf poursuit son chemin avec Si loin, si proche, creusant le même sillon avec la même générosité. Ce n’est pas pour rien que la compagnie qu’il a créée en 2010 porte avec ironie le nom de Cie Nomade in France… Après le beau et mérité succès de Medina Merika, le voici à une autre station de son parcours. Une autre étape qui le mène cette fois-ci à l’évocation d’un retour (momentané) au pays, l’Algérie, pour cause de mariage de son frère aîné. Petite et très folklorique épopée de toute la famille réunie – parents, enfants et ami de toujours très cher – embarquée dans l’aventure vers cette maison que le père passionné par la politique et… l’Algérie, s’est acharné des années durant à faire construire. Mais, par-delà l’anecdote familiale, c’est encore et toujours la recherche dela mère, de la terre mère, de la langue maternelle dont il est question chez Abdelwahb Sefsaf, lui, l’enfant d’immigrés né à Saint-Étienne !
Cette thématique se retrouve ici comme elle apparaît dans les chansons qu’il compose et chante dans toutes les langues. On en avait déjà un bel aperçu dans le spectacle Quand m’embrasseras-tu ? consacré avec Claude Brozzoni au poète palestinien Mahmoud Darwish. Elle se développe ici et comme toujours entre récit et chant, Abdelwahad Sefsaf a l’art de passer de l’un à l’autre avec une belle aisance, il habite de sa forte présence le bel espace que lui a aménagé sa femme Souad Sefsaf et qu’éclaire avec subtilité Alexandre Juzdzewski. Comme toujours dans ses spectacles, le spectateur se retrouve dans un univers chaud propice à la rêverie et à qui l’accompagnement musical et sonore (Georges Baux et Nestor Kéa avec Sefsaf bien sûr) donne toute son ampleur. On n’aura garde d’oublier la présence de Marion Guerrero qui partage avec Abdelwahab Sefsaf, tout comme dans Medina Merika, le travail de mise en scène que l’aisance sur le plateau de ce dernier ferait presque oublier. Tout le spectacle oscille entre ce que le titre Si loin si proche induit : dans le balancement douloureux entre deux pôles opposés et dans le recherche d’une difficile réconciliation. Jean-Pierre Han
L’éternel retour d’Abdelwaheb Sefsaf
« Le monde arabe est un cimetière ». La première scène du spectacle où trône un immense crâne et des tombes aux calligraphies arabes, ne donnent pas le la du récit, loin s’en faut. Bientôt, les tombes se transforment en fauteuils fleuris et la tête de mort s’ouvre, ornée de boules à facettes. Abdelwaheb Sefsaf nous plonge dans son enfance à Saint-Étienne et le rêve de ses parents de retourner en Algérie. Son père Arezki, commerçant ambulant de fruits et légumes, après avoir trimé à la mine, se saigne pour faire construire sa maison du côté d’Oran. « Pour construire la maison témoin, l’immigré algérien des années 70/80, se saigne à blanc et vit en permanence dans du « provisoire ». Vaisselle dépareillée, ébréchée, meubles chinés, récupérés, rustinés, voire fabriqués ». Car, selon les termes de Lounès, l’ami de la famille qui a réussi, « un centime dépensé en France est un centime perdu ».
Entrecoupé de chants en français et en arabe, le récit nous enchante. Qui prend toute sa force avec la voix puissante d’Abdelwaheb Sefsaf, accompagnée par Georges Baux aux claviers et à la guitare et de Nestor Kéa aux claviers électroniques. Et le chanteur comédien de nous conter l’interminable voyage vers Oran, à onze dans une camionnette surchargée, pour célébrer le mariage du fils, un temps reparti au bled. Le joint de culasse lâchera en Espagne et la famille attendra, dix jours durant, sur le parking du garage que la pièce de remplacement arrive. Il évoque avec tendresse et ironie le malaise de ces immigrés, tiraillés entre deux cultures et cette « maison témoin » en Algérie dont les meubles resteront emballés à jamais pour éviter les tâches. Un texte très fort porté par une musique orientale, rock et électro à savourer. Amélie Meffre
Si loin si proche, Abdelwaheb Sefsaf : Les 1-2/10, 19h. Studio-Théâtre de Stains, 19 Rue Carnot, 93240 Stains (Tél. : 01.48.23.06.61).
STAINS, la culture du vivant
Dans l’une des banlieues les plus pauvres du nord de Paris, à Stains (93) est implanté le Studio Théâtre. Depuis plus de quarante ans, un lieu de convivialité et de partage qui cultive l’art du vivant ! Tout commence en 1983, à l’Espace Paul-Eluard de Stains, une salle phare du département. Xavier Marcheschi en prend la direction et fonde le Studio Théâtre en 1984 avec Marjorie Nakache, alors jeune comédienne. Enraciner le théâtre dans la société, en faire un espace de partage et de confrontation prend une forme plus active en 1989 avec son installation dans une maison de ville attenante à un cinéma. La compagnie investit le lieu à l’heure où la ville en devient propriétaire.
Faire théâtre pour les habitants, et avec eux, telle est la clé de voûte du Studio Théâtre, sa marque de fabrique. Soutenu par la ville, la Drac et la Région Île-de-France, d’une année à l’autre il parvient à réaliser créations et accueil en résidence de diverses compagnies. L’équipe s’appuie également sur un travail, en profondeur et dans la durée, avec le réseau associatif. Désormais directrice artistique du lieu, Marjorie Nakache demeure fidèle à l’esprit hérité du temps de l’éducation populaire, « créer avec les gens et pour les gens ». Yonnel Liégeois
Aux éditions Gallimard, Yannick Haenel publie La solitude des professeurs est infinie. Roman de rentrée, le dernier opus de l’ancien prof de français l’est à double titre : il s’ancre dans la rentrée scolaire et dans la rentrée littéraire, deux institutions françaises.
À ses débuts, le romancier Yannick Haenel (prix Médicis 2017) a enseigné le français dans le secondaire pendant quelques années. La solitude des professeurs est infinie revient sur cette expérience inaugurale. Yannick Haenel puise dans ses souvenirs des années 1990. Son alter ego, Jean Deichel, jeune agrégé de lettres modernes idéaliste, passe pour la première fois le seuil du collège où il s’apprête à effectuer son année de stage. Sis à Mantes-la-Jolie, cet établissement accueille des élèves issus des classes populaires. Si l’apprenti prof, passionné de littérature, attend de cette nouvelle vie « des aventures, des lumières passionnantes, et cette joie que procure la poésie », la réalité du collège de banlieue parisienne se rappelle vite à lui. « Vous êtes au courant qu’il y a de la violence ici, et pas seulement du mal-être adolescent ou ce genre de trucs, indique Gaëlle, la conseillère principale d’éducation (CPE), lors de la réunion de prérentrée. Alors faites attention, ça peut péter à n’importe quel moment. »
De même, la réalité administrative, celle des casiers et des emplois du temps, vient percuter de façon assez incongrue, voire délibérément comique, les élans du nouvel enseignant qui vit la transmission comme une « vocation ». « Tant qu’il y a des enfants pour réciter l’alphabet, le monde ne s’écroule pas », lance le stagiaire enthousiaste au proviseur médusé. De l’entrée dans la carrière à la démission annoncée, l’ouvrage de Yannick Haenel se lit d’un bout à l’autre comme un roman de formation : l’enseignement éprouve et modifie le débutant malchanceux, enclin aux élans mystiques. Entre ses bévues catastrophiques et son désir de transmettre la flamme, comment va-t-il se tirer d’affaire ?
Après Entre les murs, de François Bégaudeau (2006), Un hamster à l’école de Nathalie Quintane (2020), Le Grand Secours de Thomas B. Reverdy (2023) ou Miskine la prof de Sandrine Elichalt (2025), La solitude des professeurs est infinie vient confirmer qu’il existe dans notre pays un genre littéraire très particulier : le roman de l’Éducation nationale. Ce livre est révélateur de sa centralité et de son caractère paradoxalement romanesque. Avec 1,2 million d’agents et plus de 6 millions d’élèves à la rentrée 2026, les écoles, collèges et lycées, surtout ceux des quartiers dits « sensibles », sont les lieux où se rencontrent de façon quotidienne des jeunes issus des couches populaires précarisées et des enseignants venus pour la plupart des classes moyennes, voire de la bourgeoisie. Une rencontre d’univers sociaux aussi contrastés ne se produit nulle part ailleurs à si grande échelle, c’est pourquoi elle donne à voir les (més)aventures des grandes promesses républicaines, égalité et émancipation.
De surcroît, le nouvel opus de Yannick Haenel constitue un hommage, un peu appliqué peut-être, à la littérature. Outre que le protagoniste dévore le Zohar, œuvre de la Kabbale dont il a cousu des feuillets à sa doublure, les scènes de lecture en classe, de Gérard de Nerval ou de Charlotte Delbo notamment, font surgir les moments de grâce d’une transmission accomplie. À cet égard aussi, il s’agit d’un livre de rentrée, mais littéraire, cette fois. Publié dans la prestigieuse collection blanche des éditions Gallimard, le livre est promis à une certaine visibilité en librairie comme dans les médias, parmi les 461 nouveaux romans qui paraissent cette année entre fin août et début octobre. Institution spécifiquement française, comme le souligne la sociologue américaine Priscilla Parkhurst Ferguson dans La France nation littéraire (1991), la « rentrée littéraire » et son déferlement de titres correspond à un « culte » rituel rendu à la littérature. Le roman de Yannick Haenel en constitue un exemple presqu’archétypal. Eve Charrin*
La solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel (Gallimard, 320 p., 21,50 €).
*Un article paru dans le magazine Sciences Humaines (n°391, septembre 26. Dossier à la une : Où ai-je la tête ? Trouble dans l’attention).Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Une excellente publication dont nous conseillons vivement la lecture.
Disponible sur France.tv, la série documentaire réalisée par Alain Lewkowicz relève le défi de raconter l’histoire de la Palestine de 1840 à nos jours. Trois épisodes précieux pour comprendre la destinée de ce territoire et de ses habitants.
Prenant le contrepied du slogan affirmant que la Palestine était « une terre sans peuple », Alain Lewkowicz retrace l’histoire du territoire en donnant la parole aux Palestiniens, et en s’appuyant sur l’expertise d’un comité scientifique composé de quatre historiens et d’une géographe. « Notre famille est présente à Jérusalem depuis la fin de la période des croisades », raconte ainsi l’économiste palestinien Raja Khalidi dans le premier volet de la série Palestine, une histoire (1840 à 1947). Avec des documents d’archives rares, nous voilà plongés dans une histoire peu connue, celle d’une société cosmopolite, urbaine et moderne avec des élites ouvertes sur le monde.
Au XIXe siècle, sous le contrôle de l’Empire ottoman, la Palestine prospère grâce, notamment, au commerce de l’orange. Dans le même temps, un récit orientaliste promeut « un Orient figé, désertique », balayant la dynamique urbaine, souligne l’historienne Jihane Sfeir. En 1881, avec la flambée de l’antisémitisme et les pogroms perpétrés en Europe de l’Est, quelques 30 000 juifs immigrent en Palestine, se définissant comme des colons agricoles. Ils ne possèdent alors que 2% des terres. Le mouvement sioniste se structure autour de Théodor Herzl. Les Britanniques, avec la déclaration de Balfour en 1917, le soutiennent, promettant l’instauration d’un foyer national juif en Palestine, avant d’administrer le territoire en 1922.
Colonies et émeutes
Une distinction entre les populations voit le jour. Les mentions juif, musulman, chrétien sont apposées sur les cartes d’identité. Les premières colonies sionistes embauchent exclusivement des migrants juifs et clôturent leurs terrains. Comme le rappelle l’historien Vincent Lemire, « il va y avoir une coupure très concrète entre le projet sioniste et les populations palestiniennes locales ». Des émeutes éclatent, faisant des centaines de morts. Les experts britanniques de la commission Peel soulignent, dans un livre blanc en 1939, la nécessité de freiner l’immigration juive, alors que la Palestine est surpeuplée. La seconde guerre mondiale et le génocide de 6 millions de juifs font voler en éclat les conclusions du livre blanc. Un plan de partage du territoire est voté le 29 novembre 1947 par l’Assemblée générale des Nations Unies : 43% du territoire reviennent aux Palestiniens contre 55% pour les juifs, alors que Jérusalem sera sous tutelle internationale. Inacceptable pour les Palestiniens qui détiennent 85% du territoire.
Quand, en 1948, l’État d’Israël est décrété, les frontières sont redessinées : plus de 78% des territoires sont sous son contrôle. Des centaines de milliers de Palestiniens sont contraints à l’exil, les combats s’intensifient entre les milices sionistes et les nationalistes Palestiniens, plus de 600 villes et villages sont détruits. Sur leurs ruines sont plantées des forêts afin d’empêcher le retour de leurs habitants. Le deuxième volet de la série, Un peuple sans terre (1948 à 1987), revient sur les grandes étapes de la résistance palestinienne, tandis que les camps de réfugiés se déploient. « Je suis venu porteur d’un rameau d’olivier et d’un fusil de combattant de la liberté. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main », déclare, en 1974, Yasser Arafat à la tribune de l’ONU. On suit son ascension à la tête de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), tandis que Leila Khaled témoigne de son engagement au sein du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Détournements d’avions, attentats aux Jeux Olympiques de Munich en 1972, la lutte palestinienne est médiatisée.
Le dernier épisode de la série, Une terre en miettes (1988 à 2025), s’ouvre sur l’espoir suscité par les accords d’Oslo de 1993, leur mise en place comme les oppositions qu’ils suscitent dans les deux camps. Attentats suicides en Israël, assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin en 1995 par un membre de l’extrême droite israélienne, montée du mouvement islamiste Hamas… L’escalade dans la violence se déploie avec l’arrivée au pouvoir de Benjamin Netanyahou, puis celle de Donald Trump aux États-Unis. Jusqu’à l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 et la riposte d’Israël qui n’en finit pas. Croisant les analyses d’éminents chercheurs, les témoignages de Palestiniens et une multitude d’archives, la série réalisée par Alain Lewkowicz nous aide à comprendre les différentes étapes qui ont conduit à une telle tragédie. Amélie Meffre
Palestine, une histoire, une série réalisée par Alain Lewkowicz :3 x 60 min, en replay jusqu’au 23/10 sur www.france.tv/
Lors de la Fête de l’Humanitė, à Brétigny -sur- Orge (91), Christina Rosmini présente 1936, les jours heureux. Un spectacle qui célèbre les 90 ans des premiers congés payés : entre liesse populaire et menaces sociales, une comédie musicale qui donne vie à l’espoir.
En 1936, sous le gouvernement de Léon Blum, la victoire du Front populaire marque une avancée historique pour les droits des travailleurs français. Les congés payés, acquis emblématiques de cette époque, offrent à des millions de salariés leur premier véritable temps de repos, loin des contraintes du travail : pour la première fois, les familles modestes goûtent aux plaisirs des vacances, de la mer ou de la montagne ! Pour autant, outre la victoire électorale et sociale, il s’agit aussi de conjurer la menace de l’extrême droite et de porter une promesse : celle de « changer la vie ».
« En 1936, des femmes et des hommes ont réclamé et gagné quelque chose d’immense : du temps ! Du temps pour vivre. du temps pour aimer. du temps pour partir, lire, danser, rêver… », écrit Robin Renucci, directeur de la Criée de Marseille et parrain de la campagne nationale 90 ans de congés payés. Des jours heureux que la chanteuse Christina Rosmini illustre à travers un spectacle, ludique et coloré, construit autour d’extraits de dizaines de chansons, de 1934 à 1939, tissées en tableaux vivants. Une comédie musicale originale, qui mêle émotion, humour et histoire. Pour s’achever avec les mots de Ray Ventura, alors que chaque année 40% de la population ne part toujours pas en vacances, « qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? » ! À la veille d’échéances politiques et sociales d’une brûlante actualité, un spectacle populaire de belle facture, une comédie musicale qui donne vie à l’espoir. Yonnel Liégeois
1936… Les jours heureux, Christina Rosmini : Le 13/09 à 16h, espace Forum social. La Fête de l’Humanité, les 11-12-13/09 : Base 217/Le Plessis-Pâté, 91220 Brétigny-sur-Orge (infos Billetteries). Le 18/09 à Vitrolles, Forum Fontanges. Le 11/10 à la Fiesta des Suds, Marseille. Au théâtre Récamier (75) le 02/11, le calendrier de la tournée.
Machinisme agricole, facteur rural, espace Gutenberg : trois musées regroupés sur un même lieu, le village de Prissac (36). Dans le parc naturel de la Brenne, voilà un site qui mérite le voyage. Et même plusieurs, tant est riche le contenu de ces expositions.
Trois musées ? À vrai dire, il faudrait peut-être nommer le site les quatre musées ! La salle d’accueil, ouverte en 2019 et située dans une maison traditionnelle berrichonne, vaut bien plus qu’un rapide coup d’œil. Au rez-de-chaussée, sont présentés une multitude d’objets du quotidien, utilisés en partie fin du XIX ème et début du XX ème siècle. Lit, poussette, machine à coudre, phonographe, torréfacteur de café, cuisinière, coiffes, vaisselle… On ne compte plus tous ces témoins d’un autre temps ! Le voyage se poursuit à l’étage où sont placés les outils des sabotiers et plusieurs modèles de sabots. Dans les pièces attenantes, une scène de traite de vache a été reconstituée ainsi que le nécessaire pour la fabrication du fromage.
Le tour de l’habitation accompli, les visiteurs sont invités à traverser la cour. Qui accueille deux belles sculptures en bois, un homme au chapeau et une tête de chien, taillées à la tronçonneuse par Patrick Van Ingen, exploitant agricole à la retraite. D’autres créations de l’artiste, tel un ours impressionnant, trônent dans le village de 586 habitants. En quelques pas, se franchit le passage qui conduit aux musées, regroupés dans une immense bâtisse.
Celui du machinisme agricole, le plus ancien ouvert en 1986, est le fruit du travail d’un habitant du village. Pierre Cotinat, mécanicien agricole à partir de 1948, a récupéré des pièces destinées à la casse. L’objectif ? Montrer aux nouvelles générations les matériels utilisés par le passé. Environ 500 pièces sont visibles. Un ensemble exceptionnel constitué, notamment, par 47 tracteurs aux marques emblématiques : Mac Cormick, Massey Fergusson, Deutz, Renault. Commercialisés pour l’essentiel aux premières décennies du XX ème siècle, ils succèdent aux moyens plus rudimentaires : charrues tirées par des bœufs ou des chevaux. Viennent ensuite les ancêtres des moissonneuses batteuses. Des machines actionnées par la force animale, comme cette trépigneuse fonctionnant au pas d’un cheval. C’est une véritable immersion au cœur des techniques qui ont conduit aux futurs équipements modernes.
Place ensuite au service public de la poste avec son fidèle représentant, le facteur, sans doute le plus apprécié de la population ! Personne indispensable dans les campagnes, il est présent dans tous les esprits. Il fut immortalisé par Jour de fête, le film de Jacques Tati tourné dans l’Indre en 1949 à Sainte-Sévère, est-il rappelé sur le site. François Würtz et André Ballereau, deux postiers de la Direction départementale de l’Indre, ont eu l’idée de dédier un musée au facteur rural (…) Ils ont regroupé véhicules, sacoches, boîtes aux lettres, documents (affiches, photos, instructions) et divers matériels. Depuis 1994, date de la création de la première salle d’exposition, l’association Les amis du facteur rural poursuit le travail de collecte.
En 1997, un espace consacré à la création et aux progrès de l’imprimerie est ajouté aux deux précédents musées. Outre la collection de grosses machines, démonstration à l’appui, les techniques primaires d’assemblage des signes sont expliquées aux visiteurs qui mesurent ainsi tout l’apport de l’invention de Gutenberg en 1450 : une révolution dans la reproduction de textes, jusque-là confiée aux moines copistes payés à la lettre. Tout comme l’impact de la linotype utilisée jusqu’en 1997. D’un musée à l’autre, forts d’un accueil et d’un parcours à l’esprit convivial, les visiteurs éprouvent un authentique plaisir à contempler tous ces objets et matériels, témoins de l’évolution des modes de vie. Philippe Gitton
Musées de Prissac : Ouverts jusqu’au 27/09. De 14h30 à 18h, mercredi au vendredi. De 10h à 12h/14h à 18h, samedi et dimanche. 33 Route de Bélâbre, 36370 Prissac (Tél. : 02.54.25.06.85, ou mairie de Prissac : 02.54.25.00.10). Courriel : museesdeprissac@gmail.com