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Détroits, la marche du monde

Presque par inadvertance, les États-Unis de Donald Trump ont démontré, en attaquant l’Iran, que les détroits restent des points essentiels pour la circulation mondiale des marchandises. En outre, fragiles car susceptibles d’être fermés par les puissances riveraines. Paru dans Les grands dossiers de Sciences Humaines (trimestriel, n°83), un article de Pauline Pic.

Le 28 février, l’administration Trump lançait l’opération « Epic Fury » contre l’Iran. Cette intervention, aux objectifs pour le moins incertains, a eu des conséquences immédiates pour la population civile. Selon l’ONG Human Rights Activists News Agency (HRANA), au moins 1 407 personnes avaient été tuées à la fin du mois de mars, dont 214 enfants, un bilan probablement sous-estimé. Mais le conflit a aussi des répercussions à l’échelle mondiale, notamment sur le marché du pétrole. Le détroit d’Ormuz, au large de l’Iran, est un passage clé par lequel transite environ 20 % du pétrole transporté par mer. En quelques semaines, le trafic s’y est effondré : de 160 navires par jour fin février, il est tombé à 11 en moyenne en avril 2026. La zone est devenue dangereuse, avec 31 attaques recensées au 19 mai malgré la présence de forces américaines. Les gesticulations de l’administration Trump pour essayer de rétablir la navigation dans le passage témoignent de l’importance de ce détroit et des marchandises qui y transitent. Cette situation vient souligner avec acuité le rôle essentiel des détroits dans l’économie mondiale. Ces passages concentrent une part importante du trafic maritime, sachant que près de 80 % des échanges internationaux se font par la mer. Ils sont à la fois des atouts stratégiques et des points de fragilité majeurs, confrontés à des difficultés de tous ordres.

Qu’est-ce qu’un détroit ?

Passage maritime situé entre deux terres, un détroit relie deux étendues d’eau tout en marquant une proximité géographique entre des espaces terrestres. Sa largeur peut varier considérablement, car aucun seuil ne permet d’en fixer précisément les limites. Certains détroits sont très étroits, à l’image du Bosphore, qui relie la mer Noire à la mer Égée et mesure moins d’un kilomètre de large en son point le plus resserré, pour 30 km de long. D’autres sont beaucoup plus vastes, comme le détroit de Fram, entre le Svalbard et le Groenland, dont la largeur s’étend d’environ 450 à 600 kilomètres, pour environ 160 km de long. C’est donc davantage la tradition géographique, l’histoire des usages ou les particularités d’un espace maritime donné qui conduisent à reconnaître certains seuils comme des détroits, quand d’autres n’auront pas nécessairement ce statut. En droit, la principale convention qui régit les espaces maritimes est la Convention des Nations unies pour le droit de la mer (CNUDM) et si elle est un outil essentiel de régulation de la navigation dans les détroits, nous y reviendront, elle ne permet pas non plus de définir précisément ce qu’est un détroit. On retiendra donc qu’un détroit est un passage maritime entre deux terres, et que son usage par les sociétés en fait un espace particulier, générateur d’une organisation spatiale spécifique.

Les détroits se caractérisent par une forte concentration de flux longitudinaux, liée à leur rôle de corridors de transit privilégiés. Ils peuvent également accueillir d’importants flux transversaux, reliant cette fois les espaces terrestres. Dans certains cas, l’intensité de ces échanges conduit à la mise en place de liaisons fixes qui en matérialisent l’importance, comme les ponts aménagés au-dessus des détroits danois. Pour s’en tenir aux flux longitudinaux, ils sont concentrés dans certains passages qui jalonnent les grandes routes maritimes mondiales. Malgré l’immensité des océans, le trafic maritime commercial est en effet fortement structuré. Les cartes de flux, fondées sur les données de positionnement des navires, font apparaître de véritables autoroutes maritimes. Cette organisation s’explique par la recherche d’itinéraires optimisés, combinant sécurité de navigation, capacité d’accueil pour des navires toujours plus imposants et réduction des distances parcourues. Dans ce contexte, certains détroits jouent un rôle clé en permettant d’optimiser les trajets et s’imposent comme des « points de passages obligés » (PPO). Par exemple, relier Londres au golfe Persique via Gibraltar, Suez et Bab el Mandeb représente environ 12 000 kilomètres, soit près de 14 jours de navigation. En contournant ces passages, l’itinéraire s’allonge à environ 20 900 kilomètres et 24 jours de trajet, avec des conditions de navigation nettement moins favorables.

Ces écarts illustrent l’avantage décisif de ces points de passage, qui se sont progressivement imposés comme des structures essentielles de l’organisation de l’espace mondial. Dans le prolongement de cette logique, les canaux peuvent également être considérés comme des points de passage stratégiques. Eux aussi concentrent une part significative du trafic maritime mondial et permettent de réduire fortement les distances parcourues. Leur creusement répond d’ailleurs directement à cette fonction, et leur histoire témoigne de l’ancienneté des enjeux liés aux passages maritimes. Dès le tournant de l’an Mil, le géographe Muqqadasî soulignait le rôle central du détroit de Bab el Mandeb, qui ouvrait des routes commerciales vers Aden, Oman, l’Inde et la Chine. Côté américain, après la découverte du détroit de Magellan en 1520, dont les conditions de navigation sont difficiles, plusieurs récits évoquent la recherche de passages plus sûrs et plus rapides, ainsi que l’idée, déjà présente, de percer un canal. L’importance stratégique des détroits et des canaux, aujourd’hui renforcée, s’inscrit donc dans une continuité historique. Enfin, si l’on recense plusieurs milliers de détroits à l’échelle de la planète, seuls certains se distinguent nettement par leur rôle dans les échanges mondiaux. On retient ainsi généralement une douzaine de « points d’étranglement » majeurs.

Des espaces stratégiques et vulnérables

L’expression de « point d’étranglement » renvoie d’abord au rôle central des passages maritimes dans l’économie mondiale. Selon les données publiées en septembre 2025 par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), plus de 80 % du commerce international transite par voie maritime. Pour certaines économies, cette dépendance est particulièrement marquée : en Chine, elle dépasse 95 % des échanges. Si la croissance du transport maritime est aujourd’hui largement portée par les marchés asiatiques, cette dépendance concerne l’ensemble des régions du monde. D’après un rapport de l’Union européenne publié à la même période, 75,6 % des importations et 73,7 % des exportations de l’Union passent par la mer. En France, cette part atteint environ 72 %. Dans ce contexte, les détroits et les canaux concentrent en des points très localisés une part essentielle de ce trafic. Par exemple, les détroits de Taïwan et de Malacca voient transiter à eux seuls environ 20 % du trafic maritime mondial. Ils structurent de grands axes d’échanges entre l’Asie de l’Est et l’Europe, ainsi qu’entre l’Asie du Sud et le Moyen-Orient. D’autres passages majeurs, comme le canal de Suez, le détroit de Douvres, Gibraltar ou Bab el Mandeb, concentrent chacun environ 15 % du commerce maritime, en reliant principalement l’Asie à l’Europe. Le profil des marchandises y est relativement diversifié, ce qui renforce leur importance stratégique.

Le détroit d’Ormuz, 20% des flux de pétrole

Cette concentration explique la portée des perturbations qui peuvent s’y produire. Dans un article publié en 2025, des chercheurs montrent que le blocage de points d’étranglement comme Bab el Mandeb ou Malacca aurait des effets systémiques à l’échelle mondiale. La diversité des marchandises concernées, ainsi que leur dispersion géographique, en termes d’origine et de destination, contribuent à amplifier ces impacts. Certains détroits, enfin, voient transiter des volumes plus modestes mais n’en sont pas moins stratégiques en raison de la nature des flux qui les traversent. Le détroit d’Ormuz en est un exemple emblématique : s’il ne concentre « que » 10 % du trafic maritime mondial, il assure près de 20 % des flux de pétrole transportés par mer, en particulier à destination de l’Asie. Pour la Chine, par exemple, 33 % du pétrole importé par voie maritime passe par ce détroit, ce qui met en évidence la forte dépendance de certaines économies à cet approvisionnement. Pour les pays du Golfe, dont les revenus reposent largement sur ces exportations, la fermeture du détroit entraîne également des conséquences majeures.

Selon les chercheurs évoqués plus haut, les pertes économiques liées à d’éventuelles perturbations des points d’étranglement se chiffrent en milliards de dollars. Plus précisément, ils estiment que ces perturbations – retards, détours, hausse des primes d’assurance et désorganisation des échanges – représentent environ 10,7 milliards de dollars par an. À cela s’ajoutent 3,4 milliards de dollars supplémentaires liés à l’augmentation des coûts de transport. Ces estimations permettent de mieux comprendre pourquoi ces passages sont souvent qualifiés de « points d’étranglement ». Leur importance économique s’accompagne d’une forte vulnérabilité : au moindre incident, les répercussions se diffusent rapidement à l’échelle mondiale. L’échouement du porte-conteneurs Ever Given dans le canal de Suez, en mars 2021, l’illustre bien. L’incident a interrompu la navigation dans les deux sens pendant six jours, révélant la dépendance du commerce international à cette voie par laquelle transitent environ 12 % des marchandises échangées dans le monde. Surtout, les effets du blocage ne se sont pas limités à cet arrêt temporaire. La reprise du trafic n’a pas immédiatement rétabli la situation : un important engorgement s’est formé de part et d’autre du canal, nécessitant plusieurs jours supplémentaires pour être résorbé. Au total, plusieurs milliards de dollars de marchandises sont restés immobilisés, aggravant les fragilités d’une économie mondiale déjà affectée par la pandémie de Covid 19. Dans ce contexte, les perturbations logistiques se traduisent aussi par une hausse durable des coûts : selon une équipe de recherche de l’université Constructor de Brême, les prix du transport de conteneurs ont ainsi augmenté d’environ 40 % à la suite de cet événement.

Si les détroits sont des espaces stratégiques, ils constituent aussi des zones de forte vulnérabilité. Soumis à des pressions techniques, économiques, politiques, militaires et environnementales, ils mettent à l’épreuve l’organisation du commerce mondial et la liberté de navigation. Les vulnérabilités techniques sont les plus visibles, notamment les risques de collision et d’échouement. Les détroits sont des espaces contraints, où circulent des navires toujours plus nombreux et de plus en plus grands. Ainsi, la capacité des porte-conteneurs est passée d’environ 4 500 EVP (équivalent 20 pieds, soit la longueur d’un conteneur) en 1992 à plus de 24 000 EVP aujourd’hui. Dans le transport d’hydrocarbures, la tendance est similaire, les pétroliers étant passés d’une capacité d’environ 80 000 tonnes de port en lourd dans les années 1990 à près de 320 000 aujourd’hui. Cette croissance pose des défis d’adaptation. Certains passages risquent la saturation en raison de la taille et de la fréquence du trafic. À Malacca, les autorités estiment que ce seuil pourrait être atteint dans la prochaine décennie. Au Panama, malgré les travaux d’agrandissement du canal achevés en 2016, certains navires dits post-Panamax sont déjà en circulation et trop grands pour l’emprunter. Or il est déjà arrivé que certains axes soient délaissés faute d’adaptation à cette course au gigantisme à l’instar du canal de Kiel.

La vulnérabilité politique des détroits est étroitement liée à leur importance stratégique. D’ailleurs, dès qu’un risque sécuritaire apparaît, la réponse politique est rapide, ce qu’illustrent les moyens déployés pour lutter contre la piraterie en mer Rouge. Entre 2007 et 2016, les attaques de pirates somaliens représentaient près de 30 % des actes recensés dans le monde, menaçant le passage de Bab el Mandeb et générant des surcoûts importants pour les armateurs. Des moyens d’ampleur ont été déployés, permettant de contenir une menace désormais sous contrôle. Plus récemment, la situation autour du détroit d’Ormuz rappelle que ces passages restent exposés à des tensions politiques susceptibles de perturber durablement les échanges. Ce que la situation d’Ormuz vient souligner, c’est surtout l’enjeu de la liberté de navigation.

Dans la CNUDM, le principal outil dont on dispose pour gouverner les espaces maritimes, la liberté de navigation est un concept central. Dans les grands détroits utilisés pour la navigation commerciale, le droit de transit est non dérogeable : cela veut dire que les États côtiers ne peuvent s’opposer au transit de navires, même si cela implique de passer dans des eaux territoriales. La liberté de navigation constitue la pierre angulaire de la politique extérieure des États-Unis et qui ont déployé un important réseau de bases navales à proximité de ces passages, précisément pour garantir leur droit de passage. Depuis 1979, les États-Unis mènent aussi des opérations maritimes pour contester certaines revendications jugées excessives selon leur lecture de la CNUDM. Ces missions, conduites dans plusieurs régions du monde, visent à faire respecter le principe de la liberté de navigation et à sécuriser les grandes routes commerciales. Elles contribuent à maintenir un cadre de circulation ouvert, tout en alimentant parfois des tensions, notamment en mer de Chine méridionale.

La situation dans le détroit d’Ormuz laisse apparaître la possibilité d’imposer ou de négocier des droits de passage au cas par cas, faisant émerger le risque d’une liberté de navigation contrainte. Une telle évolution pourrait créer un précédent pour d’autres passages stratégiques, avec des conséquences potentielles pour l’économie et la stabilité mondiale. Ce scénario doit toutefois être nuancé. Des solutions de contournement et de diversification existent. Lors de la guerre Iran-Irak (1980-1988), la menace d’une fermeture du détroit avait déjà conduit à réduire certaines dépendances. Malgré leur importance, ces passages s’inscrivent dans des réseaux commerciaux capables de s’adapter. Certains détroits se sont imposés comme des passages essentiels, structurants pour l’espace mondial et au cœur de l’économie globalisée. Les événements récents rappellent toutefois leur forte vulnérabilité. Dans un système fondé sur des flux tendus, le moindre blocage entraîne des coûts immédiats et des répercussions à toutes les échelles. Cette succession de crises met en évidence la dépendance à ces points de passage et renforce la nécessité de diversifier les routes et les sources d’approvisionnement. Malgré leur rôle central, ces espaces s’inscrivent dans des réseaux capables d’évoluer et de s’adapter face aux contraintes. Pauline Pic

Pauline Pic est professeure au département de géographie de l’université du Québec à Rimouski (UQAR), titulaire de la chaire de recherche en géopolitique des mers et océans. Elle a récemment publié, avec Frédéric Lasserre, Géopolitique des détroits (Le Cavalier Bleu, 184 p., 20€00).

La géopolitique en 20 questions (Sciences Humaines, Les grands dossiers n°83, 114 p., 9€90).

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La culture en danger

Au final du festival d’Avignon (84), la mobilisation s’organise face aux énièmes coupes budgétaires décidées début juillet par le gouvernement. Entretien croisé avec Ghislain Gauthier et Maxime Séchaud, du syndicat CGT-Spectacle. Paru dans le quotidien L’humanité, un article de Marie-José Sirach

Au Festival d’Avignon, le soir du jeudi 16 juillet, une agora s’est déroulée sur le parvis du Palais des Papes pour débattre des modalités d’action face aux coupes budgétaires orchestrées par le gouvernement. Silence radio du côté du ministère de la Culture. L’intersyndicale avait posé un ultimatum au gouvernement, ministre et gouvernement ont fait la sourde oreille. Au pied du Palais des Papes, Maxime Séchaud, numéro 2 de la CGT-Spectacle, a tenté de joindre en direct la ministre, en vain. Sous un concert de sifflets, il a laissé sur le répondeur ministériel le message suivant : « Nous mettrons en œuvre tous les moyens nécessaires, possibles et inimaginables, parce que nous avons de l’imagination ». Pour Stéphane Frimat, directeur du Vivat à Armentières (scène conventionnée) pour le SYNDEAC : « Le moment n’est pas aux divisions. Nous réclamons un moratoire sur l’ensemble des coupes budgétaires, une commission interministérielle et le 1 % culturel. C’est le minimum que l’on puisse demander à ce gouvernement ».

Des représentants du Comité national des travailleurs privé.e.s d’emploi et précaires CGT, et des salariés CGT du service public, ont profité de l’occasion pour dénoncer la politique désastreuse et inhumaine de gestion du RSA dans le Vaucluse dont le seul objectif est de radier à tout va le nombre de bénéficiaires : multiplication des contrôles, convocations systématiques, logique de suspicion permanente… Ils ont été longuement applaudis par l’assemblée. Un appel à abonder la caisse de grève pour soutenir les grévistes de l’hôtel du Cloître Saint-Louis a été lancé. En grève depuis début juillet, ils dénoncent des conditions de travail épouvantables pendant la canicule et la menace qui pèse sur leurs emplois en raison des travaux envisagés par les propriétaires de l’hôtel.

Il a également été décidé de continuer à aller à la rencontre des compagnies qui jouent dans le Off pour les informer, leur proposer de prendre la parole dans une adresse aux spectateurs, de jouer dans la rue, voire, plus tard, d’occuper des lieux. L’idée de la grève n’a pour l’heure pas été retenue. « Pour l’instant, on est quand même sur un bilan positif », estiment Ghislain Gauthier et Maxime Séchaud. « Le secteur se mobilise malgré les disparités. On a réussi un premier rassemblement avec plus de 900 personnes sur les coupes budgétaires en début de festival, puis une manifestation avec 1800 personnes sur le parvis du Palais des Papes ». Beaucoup s’emparent du sujet, en parlent dans les spectacles, prennent la parole sur cette question-là, tout en sachant que sur un festival comme celui-là, surtout quand on est dans le Off, ce n’est jamais facile de se mobiliser. Des équipes se sont réparties le temps pour pouvoir être présentes sur les différentes actions. Ainsi cette équipe qui a organisé un turn-over et se relaye afin de permettre qu’une partie assiste au premier rassemblement, l’autre au deuxième afin de pouvoir continuer à tracter pour leur spectacle dans les rues d’Avignon.

« Sur le plan de la mobilisation, c’est une réussite. Maintenant, on se mobilise pour avoir des résultats, pour obtenir des victoires pour la profession ». Pour l’heure, c’est silence radio en face. D’où l’enjeu, pour professionnels et comédiens, à réfléchir à d’autres modalités d’action pour enfin être entendus. Propos recueillis par Marie-José Sirach

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Ulysse, la tragédie de Gaza

Au théâtre de la Bourse du travail, Michel Couartou présente Ulysse à Gaza. Un texte de Gilad Evron, l’auteur israélien disparu en 2016, bouleversé devant le siège que son pays infligeait en 2010 à la bande de Gaza. Un spectacle poignant sur la dignité et la liberté.

Adapté pour la première fois en France en 2015 par La Compagnie « Le Bar de la Poste », le texte de Gilad Evron résonne cruellement à nos oreilles. La même troupe, sous la conduite de Michel Couartou, reprend la pièce au théâtre de la Bourse du Travail. Ulysse est le surnom donné par les militaires israéliens à un prisonnier, capturé en pleine mer sur un radeau fait de bouteilles en plastique. Il avait la volonté de forcer le blocus. Professeur défendant l’idée que la culture, l’éducation et la lecture sont nécessaires à tous les peuples pour se libérer, Ulysse est dans ce récit vaincu par les autorités d’Israël.

 « Il tentait de forcer le blocus infligé à la bande de Gaza. Professeur, il partait, dit-il, pour enseigner la littérature russe aux Gazouis »

Dans un décor minimaliste, une table/deux chaises et cinq comédiens au plateau, le jeu des acteurs est traité sobrement, dans une forme presque cinématographique. Un réalisme qui éveille les consciences autant qu’il bouleverse les cœurs. Gilad Evron dénonçait déjà à l’époque une situation cauchemardesque dans la bande de Gaza, las un état des lieux qui a empiré avec l’empilement de drames que l’on sait. Surnagent cependant dans cette tragédie des notes d’humour et des situations tout à la fois plausibles et absurdes. Gérald Rossi

Ulysse à Gaza, Michel Couartou : jusqu’au 25/07, 15h. Théâtre de la Bourse du travail, 8 rue de la Campane, 84000 Avignon (Tél. : 06.08.88.56.00).

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Entre humeur et humour

Au théâtre de La Scala d’Avignon (84), Robin Ormond présente Peu importe. Les prises de tête et sautes d’humeur d’un couple partagé entre vie professionnelle et obligations familiales. Avec deux comédiens, au mieux de leur forme dans ce délire conjugal !

Le calme règne, les enfants sont couchés. De retour d’un déplacement professionnel, comme d’habitude elle rapporte un cadeau à son mari. Simone et Erik semblent s’aimer d’un amour tendre, mais… Peu importe ! Curieux, tout de même : le salon est envahi de paquets plus ou moins volumineux, aux couleurs diverses et chatoyantes, toujours pas déballés. Les retrouvailles, chaleureuses d’un prime abord, ne tardent guère à dégénérer en un pugilat verbal fort insolite. De mauvaise humeur, Erik refuse d’ouvrir le présent : avec un enfant malade, c’est vrai qu’il a passé une mauvaise semaine, son épouse trop fréquemment absente à cause de son travail. Traducteur littéraire, au boulot à la maison, il s’estime ni considéré ni respecté. D’autant que son épouse ne manque pas de lui rappeler que c’est son salaire, plus élevé, qui fait vivre la famille… Les critiques fusent !

Les reproches aussi, de bouche en bouche, en accéléré. La phrase à peine finie de l’un, l’autre embraye à grande vitesse, normal pour celle qui opère dans l’industrie automobile ! La conversation s’envenime, les propos échangés ne sont plus très aimables, de vrais uppercuts distribués et encaissés en pleine face. « Peu importe », telle est la formule qui clôt au final chaque point de désaccord… Jusqu’au basculement, vicieusement imaginé par l’auteur allemand de ce brûlot, Marius von Mayenburg : c’est Erik qui rentre de déplacement cadeau en main, c’est Simone qui veille à la bonne tenue du foyer. Et les projecteurs à nouveau braquer sur le champ de bataille, les mêmes invectives inversées, les mêmes querelles ! Une lutte acharnée des deux protagonistes pour gagner raison, un affrontement cœur à corps au risque de débordements irréparables. De coups de pied en coups de colère, la montagne de cadeaux qui submerge l’espace s’effondre, les paquets voltigent comme les paroles échangées. Tout est dit sans reprendre souffle, la respiration suspendue, le couple suffoque sous les injonctions professionnelles et sociétales qui étouffent leur univers.

Il semble loin le temps où les deux amoureux s’imaginaient construire un autre monde, bâtir un autre avenir pour eux, se poser comme figures inspirantes pour les autres. Le modèle se fissure, les contraintes imposées par leurs supérieurs respectifs ont fait exploser rêves et désirs partagés. D’un futur imaginaire, le présent est champ de ruines. Devant nous, se déploie la critique acerbe d’une société où la seule image de la réussite impose de fouler aux pieds les valeurs qui ont guidé l’humanité de chacun. Derrière un humour omniprésent qui permet au public de garder quelque distance, la charge est féroce. Portée par un duo de comédiens, Marilyne Fontaine et Assane Timbo, excellents dans leur prestation à couteaux acérés. Capitalisme ou matérialisme triomphants ? Un infime signe d’espoir : quand sonne le téléphone, à l’ultime seconde de la pièce, ni l’une ni l’autre ne répondent ! Yonnel Liégeois, photos Vahid Amanpour

Peu importe, Robin Ormond : jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h50 sauf le lundi. La Scala Provence, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90).

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Les justes, selon Camus

Au théâtre des Gémeaux, en Avignon (84), Maxime d’Aboville met en scène Les Justes. La pièce d’Albert Camus s’empare d’un fait historique, l’attentat contre le Grand-Duc Serge à Moscou en 1905. Entre révolution, violence et justice, une intense réflexion orchestrée par la compagnie des Fautes de frappe.

Sur le plateau, trois hommes et une femme… Qui fomentent un attentat, excédés par la politique antisociale du gouvernement tzariste. Ils réclament justice contre l’arbitraire imposé aux populations paysanne et ouvrière. Le jeune Kaliayev est chargé de lancer la bombe contre l’oncle du tzar. Stupeur, il renonce à son geste : le grand-duc est accompagné de ses deux jeunes neveux ! Avec Les justes, Albert Camus pose la question de front : le droit à la justice autorise-t-il toute forme d’action, jusqu’à la mort d’enfants ou de femmes innocents ? Après cette première tentative, avortée volontairement, les quatre protagonistes s’interrogent avant de passer à l’action de nouveau.

Le débat central : « Quel est le prix de la vie d’un homme ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause ? » L’idéal révolutionnaire ne s’interdit aucun acte, la mort n’est point un crime en regard de la cause à défendre, affirment d’aucuns avec autorité et conviction. D’autres, dont Kaliayev et Dora sa compagne, en doutent fortement. Pas un théâtre d’action, un théâtre d’idées passionnant et émouvant grâce à l’adaptation réussie du metteur en scène Maxime d’Aboville… Une pièce dont les attendus alimenteront bien plus tard les réflexions d’Albert Camus au cœur du conflit algérien, une œuvre qui résonne étrangement face aux tragédies meurtrières qui ensanglantent aujourd’hui notre planète, en Ukraine comme en Palestine. Yonnel Liégeois

Les justes, Maxime d’Aboville : Jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h00 sauf le mercredi. Théâtre des Gémeaux, 10 rue du Vieux Sextier, 84000 Avignon (Tél. : 04.88.60.72.20/09.87.78.05.58).

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Ulysse, escale en Avignon

Au théâtre du Balcon, en Avignon (84), Serge Barbuscia présente le Syndrome d’Ulysse. Écrite à quatre mains avec Ali Babar Kenjah, à partir de la figure mythique du guerrier rusé, une pièce qui présente le héros d’Homère comme l’archétype aujourd’hui du migrant. Un spectacle musical harmonieusement rythmé, au cours duquel le lyrisme du texte le dispute à la joie collective de jouer.

Barbuscia lui-même incarne le choryphée, en référence familiale, au nom de son arrière-grand-mère de Sicile, la Nonna Nina, chassée par la faim, un jour embarquée avec ses enfants sur un esquif pour aborder au port de Tunis. Au début du siècle dernier, 130 000 Siciliens affamés ont ainsi dû immigrer vers les côtes africaines. Il cite encore sa mère, quittant la Tunisie pour Marseille avec ses trois rejetons. Ali Babar Kenjah situe Le syndrome d’Ulysse « entre le retour impossible et l’intégration inachevée ». Il a étoffé la partition verbale d’allusions aux îles des Caraïbes, en évoquant le poète anglophone Derek Walcott, né à Sainte-Lucie, prix Nobel 1992, auteur de l’épopée Omeros, frère en esprit d’Aimé Césaire et d’Édouard Glissant.

Barbuscia, de son côté, apporte au bien commun sa dilection pour Pablo Neruda, qu’il a illustrée en montant Tango Neruda. Rien n’est omis du caractère infiniment cruel de l’exil forcé, de la cupidité des passeurs, des risques de mort par noyade ou des réactions de rejet. Ce qui fait, en même temps, le bien-fondé du Syndrome d’Ulysse est à voir dans les vertus du jeu théâtral. Autour de Serge Barbuscia évoluent quatre interprètes de haut vol, aptes à mêler la profération à la mise en corps musicale. Lorsque Aïni Iften et Théodora Carla chantent recto tono d’une voix d’entrailles, cela devient bouleversant. Bass Dhem est un harmoniciste accompli.

Jérémy Bourges assure la direction musicale en polyglotte averti et pianiste virtuose : du classique au swing, de la salsa au tango. Les costumes d’Annick Serret concourent, sous la lumière de Sébastien Lebert, à la validité esthétique d’un acte théâtral dont l’objectif affirmé est de donner à entendre et à voir « l’humanité invisible des malheurs du monde », et ce, par le biais d’une coopération transatlantique, dont des étapes préparatoires ont eu lieu en Martinique, puis en Casamance (Sénégal), auprès de la compagnie Bou-Saana. Jean-Pierre Léonardini, photos Gilbert Scotti

Le syndrome d’Ulysse, Serge Barbuscia : jusqu’au 25/07, tous les jours à 15h15 sauf le jeudi. Théâtre du Balcon, 38 rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.00.80).

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Ubu président, merdre alors !

À l’Arrache-Coeur d’Avignon (84), Isabelle Starkier présente Ubu Président. Une adaptation du chef d’œuvre d’Alfred Jarry, signée Mohamed Kacimi. Deux chômeurs patentés, père et mère Ubu, rêvent devant le frigo vide : gagner l’élection présidentielle.

Père Ubu, imaginé dès 1896 par l’écrivain facétieux Alfred Jarry, était dès ses origines obscures à la fois capitaine de dragons, comte de Sandormir, roi de Pologne, docteur en pataphysique, grand maître de l’ordre de la Gidouille, etc. Désormais, sous la plume de l’écrivain et dramaturge Mohamed Kacimi, qui adapte l’œuvre célébrissime, Ubu veut devenir Président. Le drame, c’est qu’il est élu ! Pour cette nouvelle version, la mise en scène est d’Isabelle Starkier, les musiques signées Alain Territo. Ubu Président est devenu une désopilante comédie musicale. Avec Stéphane Miquel, dans la peau grasse du père Ubu, parfait dans ce rôle de grand guignol effrayant. Clara Starkier est une mère Ubu d’une belle sottise, qui roucoule d’amour pour son débile d’époux. Les musiciens comédiens Stéphane Barriere, Michelle Brûlé et Virgile Vaugelade sont autant à l’aise instruments en main que lorsqu’ils chantent ou jouent la comédie.

Mohamed Kacimi a frappé juste. Père Ubu est un beau parleur, qui éructe, harangue des foules avec une démagogie fantastique et n’a qu’un seul et unique but : capter pour lui et ses amis, mais en vérité surtout pour lui, toutes les richesses de la nation. Si l’on efface un peu, juste un peu, la farce, l’image de personnages actuels se matérialise sans la moindre erreur possible. Donald Trump par exemple… Passer de chômeur professionnel à locataire du palais présidentiel ne pose aucun cas de conscience à Ubu. Du moment qu’il y a du fric à faire. Les pauvres seront toujours plus fauchés ? Qu’importe à ces personnages qui flirtent avec les idéologies les plus nauséabondes. Voilà « une réflexion sur les enjeux mondiaux contemporains tout en redécouvrant ce classique de la littérature française », pointe l’auteur.

Le langage vert de père et mère Ubu est conservé, juste un peu modernisé. Leur « risible et terrifiante » ascension sociale mériterait presque que l’on précise dans le programme que « toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé… ». Gérald Rossi, photos Elie Benzekri

Ubu président, Isabelle Starkier : jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h sauf les mercredi. Théâtre de l’Arrache-Coeur, 13-15 rue du 58° Régiment d’Infanterie, 84 000 Avignon (Tél. : 09.85.09.97.42).

« Ubu c’est l’emblème du tyran, mais d’un tyran ridicule, pathétique, comme notre 21ème siècle sait en produire à la pelle – à tarte ! C’est celui devant lequel on hésite entre rire et pleurer, celui qui n’a plus même l’air vrai : un dictateur en carton-pâte maquillé sous les oripeaux populistes de la démocratie ». Isabelle Starkier, metteure en scène

« J’ai conçu cette pièce comme un cri d’alarme. À travers les aventures grotesques d’Ubu, je veux montrer comment la démocratie peut basculer, d’un moment à l’autre, dans l’absurde et la violence quand la démagogie l’emporte sur la raison. C’est l’ambition que je porte avec cet Ubu : faire du rire une arme contre l’obscurantisme, rappeler que l’art reste un des derniers remparts contre la folie des hommes ». Mohamed Kacimi, auteur

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Portugal, oyez les œillets !

Au théâtre des Lucioles, en Avignon (84), Jean-Philippe Daguerre présente La fleur au fusil. Le 25/04/1974, au Portugal, une révolution pacifique renverse la plus longue dictature d’Europe : un œillet victorieux du régime de Salazar, maître du pays durant plus de 40 ans ! Un « seul en scène » de Lionel Cecilio, émouvant et captivant.

Sur les planches du théâtre des Lucioles, s’y jouent divers spectacles de bon aloi ! Tel celui écrit et interprété par Lionel Cecilio, une Fleur au fusil mise en scène par Jean-Philippe Daguerre, récent lauréat des Molières… Avec humour et tendresse, le garçon égrène les souvenirs de sa grand-mère Céleste, fuyant en France le régime de Salazar. Durant des décennies, toute une jeunesse fut muselée, brisée, torturée sous le joug d’une dictature agonisante enfin en 1974. Sans un coup de fusil, sinon ceux de la liesse populaire, l’œillet au canon et à la boutonnière !

Il témoigne d’une puissante tendresse envers sa grand-mère. Lui qui doute de son avenir, ne semble pas trop quoi faire de son existence, il va trouver compréhension et force de vie auprès de Céleste. Qui a traversé bien des galères, supporté moult tourments et interdits sous le joug de Salazar, le despote portugais. Au point de devoir s’exiler, comme tant d’autres concitoyens, en France sa terre d’accueil… La jeunesse portugaise, en ce temps-là, est embringuée de force dans les guerres coloniales, au Mozambique et en Angola, la société est cadenassée, les opposants emprisonnés et torturés. La résistance s’organise, tant à Lisbonne qu’à Paris.

Du geste et de la voix, une chaise pour unique décor, seul en scène pour interpréter tous les personnages, Lionel Cecilio fait corps avec l’ancêtre bien aimée. Mêlant réparties en français et en portugais, illustrant son propos de musiques révolutionnaires et chants populaires, narrant les rapports entre Céleste et son frère Chico, ses liens avec Zé son amoureux et enrôlé de force dans l’armée. Un récit virevoltant, emprunt d’humour et d’émotion. À fleur de peau, à fleur de fusil… Jusqu’à l’impensable, l’extraordinaire : un peuple qui se soulève, une armée qui se rebelle pour abattre le pouvoir tyrannique. Un pan d’histoire vivante nous est offert, la démocratie en marche pour un bouquet de fleurs, la liberté et la fraternité. Un revigorant seul en scène, une épopée captivante et poétique, haute en couleurs et forte de fols espoirs en l’humanité retrouvée, à conquérir sous d’autres cieux. Yonnel Liégeois, photos Grégoire Matzneff

La fleur au fusil, Jean-Philippe Daguerre et Lionel Cecilio : jusqu’au 25/07, tous les jours à 17h40 sauf les mercredi. Théâtre des Lucioles, 10 rue du Rempart St Lazare, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.05.51).

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De la rumba en Avignon…

Au théâtre des Doms, en Avignon (84), Ascanio Celestini propose Rumba, l’âne et le bœuf de la crèche de Saint François sur le parking du supermarché. Un texte de l’auteur italien superbement interprété par le belge David Murgia, qui prête voix aux paumés de la société.

Sur la scène du théâtre de La Joliette, jour de la création française à Marseille, un castelet cerné de deux rideaux rouges, pour tout décor une peinture minimaliste retraçant les grandes étapes de la vie de François, le saint d’Assise… Il fait nuit, le supermarché a fermé ses portes, le parking est désert. Deux hommes en ont pris possession, ils ont fomenté un court spectacle pour d’éventuels pèlerins que les bus de passage vont déverser là. En échange de quelques sous, de quoi régler le loyer et s’offrir un bon petit repas de Noël ! L’un est musicien, l’autre bonimenteur improvisé. Qui prévoit aujourd’hui de conter aux éventuels croyants, touristes, promeneurs et surtout spectateurs avignonnais, Théâtre des Doms, les grandes heures de la vie de François : pas l’homme embaumé et auréolé par la sainte mère l’Église, mais le brave gars issu d’une riche famille, devenu pauvre d’entre les pauvres, un va-nu-pieds qui embrasse les lépreux et dort à la belle étoile, même par grand froid. Au contraire de comme j’aime point fr, la réclame débile à la télé, la belle étoile, c’est sacrément important la belle étoile…

Presque une vie de clodo, comme celle de Joseph l’africain qui dort là sur le parking, pour l’heure seul spectateur ! Et David Murgia, l’époustouflant conteur et comédien belge, d’entamer alors sa folle et irrésistible Rumba, glissant bien vite de la vie du saint homme à celle de tous les déclassés et marginaux, riches pourtant de qualités blessées ou bafouées. Tel Job, le sympathique manutentionnaire de l’entrepôt, salarié embauché au noir : il ne sait ni lire ni écrire, à la demande du client il trouvera pourtant sans coup férir l’article désiré, à l’heure du déchargement des palettes il saura très exactement où ranger outils et ustensiles. Un pauvre type, penseront certains, un super pote en fait unanimement apprécié de ses collègues !

Un flot, un torrent de paroles soutenu par Philippe Orivel, son complice musicien au clavier et à l’accordéon pour raconter le monde des gens de peu, mal aimés et tous déclassés, le SDF ou les vieux, les exclus et paumés de la planète, même le raciste qui en veut à la gamine tzigane et voleuse qui fume son clope avec arrogance, alors qu’il est perclus de douleur après la mort de sa petite fille d’un cancer fulgurant. « C’est injuste », dit-il, répète-t-il. Tous ceux-là, même lui peut-être, méritent plus et mieux que le mépris ou le rejet : un regard, un sourire, un mot, un bonjour, un bon jour… Toutes et tous des étoiles, « comme celles dans le ciel, mais il y en a tellement qu’on ne peut pas les compter, elles sont trop nombreuses et toutes éparpillées ».

Avec David Murgia, le verbe déferle en un courant impétueux, ininterrompu. Une cascade de mots et de maux prend visage sur les planches. Avec tendresse et émotion, force humour aussi… Aucun bus n’arrivera jusque là, aucun pèlerin n’en descendra, pourtant le parking du supermarché n’est pas désert. Il est noir de monde, habité de tous ces humains invisibilisés dont le comédien nous a brossé le portrait : immigrés, chômeurs, clochardisés, sans papiers, naufragés de la vie. Une charge explosive contre une société qui fabrique exclus et précaires. De l’humanité dignement partagée, tignasse en broussaille et godillot à la main, entre puissance poétique et satire politique. Yonnel Liégeois, photos Asblkukaracha

Rumba d’Ascanio Celestini, David Murgia et Philippe Orivel : jusqu’au 25/07, tous les jours à 19h45 sauf le mercredi. Théâtre des Doms, 1 bis rue des Escaliers Sainte-Anne, 84 000 Avignon (Tél. : 04.90.14.07.99).

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Élise et toutes les autres

À L’artéphile d’Avignon (84), Élise Noiraud propose Toutes les autres. Une pièce de Clotilde Cavaroc, l’histoire d’un amour partagé entre une femme handicapée et son assistant sexuel. Rencontre avec une artiste et femme talentueuse, aux fortes convictions.

Toutes les critiques sont unanimes, Élise Noiraud sert Toutes les autres, la pièce de Clotilde Cavaroc, avec tact et sensibilité. Une nouvelle fois, le succès semble de mise en terre avignonnaise. Depuis quinze ans déjà, la metteure en scène et comédienne fréquente le festival d’Avignon avec assiduité. « D’abord comme spectatrice, ensuite comme chroniqueuse pour un site internet… J’en garde un souvenir plutôt positif et joyeux, je n’en reste pas moins lucide sur la réalité du OFF, ses contraintes humaines et financières pour la majorité des compagnies théâtrales ».

Directrice artistique de la Compagnie 28 implantée à Aubervilliers (93), elle reconnaît avoir bien évolué et grandi après le formidable succès de sa trilogie (La banane américaine, Pour que tu m’aimes encore, Le champ des possibles). Trois « seule en scène » relatant le temps de son enfance et de sa jeunesse jusqu’à sa majorité qui, usant d’une énergie débordante et d’une exceptionnelle qualité de jeu, forte d’un talent rare dans son incroyable capacité à interpréter moult personnages d’un revers de main ou de réplique, parvient à transformer avec humour et émotion un parcours personnel en devenir collectif… « Aujourd’hui, je m’attèle à des projets différents dans la forme, mais toujours avec la même simplicité. L’objectif premier demeure : parler de la vie, parler « du » et « au » quotidien des gens ». Qui n’hésite pas à s’emparer de questions sociales fortes, « pas dans une démarche militante, plutôt dans la mise à nu de la vie de mes contemporains dans toute leur complexité ». Une preuve ? Son adaptation sur les planches du film de Laurent Cantet, Ressources humaines : elle signait une mise en scène fluide et sans temps mort, usant juste de quelques tables et chaises manipulées à vue pour promener le spectateur de la maison familiale au cœur de l’usine !

De la complexité du monde ouvrier à celle des protagonistes de Toutes les autres, Élise Noiraud ne se sent point dépaysée.  « C’est une thématique qui me parle beaucoup, en cohérence avec mes précédentes réalisations : donner à voir la vraie vie, penser le monde sous ses multiples facettes, soulever des questions qui interpellent chacun ». Et de s’interroger sur la place accordée aujourd’hui à la culture en général, au spectacle vivant en particulier… « Serait-ce une activité économique quelconque, qui doit générer profit et rentabilité ? La culture, c’est un bien précieux, qui ouvre à l’autre et crée du lien social. En tant que citoyenne et mère, je me pose la question : quelle vision du monde avons-nous et proposons-nous ? C’est effrayant ! Quel avenir pour nos enfants, pour toute la jeunesse ?. Comédiens, nous ne nous battons pas seulement pour défendre nos acquis ». Élise Noiraud ? Assurément, une dame des planches à inscrire au tableau des femmes fréquentables pour ses talents multiples ! Yonnel Liégeois

Toutes les autres, Élise Noiraud : les 13 et 14/07, 15h35. Théâtre L’artéphile, 7 rue Bourg Neuf, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.70.14.02).

Clémence et Antoine

Être handicapé ne dispense pas d’éprouver des désirs et de chercher à prendre du plaisir. Clotilde Cavaroc aborde la manière d’y répondre avec beaucoup de tact et de finesse.

Clémence est dans un fauteuil roulant. On apprendra au fil de la pièce qu’un accident dramatique, qui a tué son compagnon, l’a laissée privée de l’usage de ses deux jambes. Lasse de trop de solitude et d’enfermement, elle fait appel à un « accompagnant sexuel » pour retrouver le chemin de son corps et de ses sensations. Un homme se présente. Antoine est infirmier le reste du temps. Il a décidé, avec l’accord de son épouse, de donner de son temps – et de son corps – à des personnes en situation de handicap. Leur donner du plaisir sous quelque forme que prenne celui-ci, en répondant à la demande de combler un manque affectif et sexuel.

Le thème était épineux. La mise en scène d’Élise Noiraud, sobre et resserrée, le jeu juste et sans emphase de Kimiko Kitamura et de Stéphane Hausauer ainsi que le lent ballet amoureux de la gestuelle dépouillent le spectacle de toute tentation de voyeurisme. Ils en font une tranche de théâtre et de vie sensible et emplie d’émotion. Une belle manière de se préoccuper de l’Autre et un témoignage fort. Sarah Franck, in Arts-chipels.fr. Photos Clément Sautet

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Mauvaises filles pour Bon Pasteur

Au théâtre de la Manufacture d’Avignon (84), Marcial Di Fonzo Bo propose Au Bon Pasteur, peines mineures. L’histoire poignante de « mauvaises filles » placées par la justice dans les couvents de l’institution religieuse, un « seule » en scène d’Inès Quaireau d’une incroyable puissance.

En ce jour de septembre 1954, plaisir et joie ont déserté la vie d’Annette, 16 ans, gamine d’Aubervilliers (93). Son père l’a signalée à la protection de l’enfance, elle franchit la porte de la maison du Bon Pasteur d’Angers, tenue par les religieuses de la congrégation de Notre-Dame de Charité. Nue dans le grand couloir, fouillée, examinée par un gynécologue qui a « introduit ses doigts dans mon sexe, sans gant », elle s’est vue remettre trois robes : une pour le travail, l’autre pour les sorties et la troisième pour la prière. Une ambiance carcérale qui ne dit pas son nom, des centaines de jeunes filles « rebelles, aguicheuses, vicieuses » placées par décision de justice ou à la demande des familles en vue de modeler corps et esprit dans le respect de la norme sociale. Au programme d’Au bon Pasteur, peines mineures, travail, prière et pénitence. Le texte de Sonia Chiambretto est puissant, poignant. Au Bon Pasteur d’Angers et d’ailleurs, de prétendues « mauvaises filles » à d’authentiques mauvaises sœurs…

Avec force réalisme et conviction, Inès Quaireau narre le quotidien de ces filles en rébellion, exploitées et humiliées, qui n’espèrent qu’en la fuite… Bouillonnante de vie et d’espoir, vivace et alerte, la jeune comédienne vitupère contre un système qui avilit plus qu’il ne libère. Qui partage aussi les projets d’avenir de gamines victimes de la précarité, de conditions familiales et sociales indignes d’une société prospère. Le principe des gouvernants d’alors ? Rendre cette population invisible plutôt que favoriser leur insertion, une supposée protection qui se mue en punition et condamnation… Dans une mise en scène alerte et colorée de Marcial Di Fonzo Bo pour chasser le pathos, une interprète qui prête langue et corps à ces filles presque du même âge qu’elle. Un spectacle d’une profonde intensité où, avec humour et ironie souvent, elle salue leur combativité et leur soif d’existence, dénonce des principes éducatifs hors d’âge, propices aux pires dérives. Un vrai cri du cœur, la foi en la jeunesse ! Yonnel Liégeois

Au Bon Pasteur, peines mineures, Marcial di Fonzo Bo : jusqu’au 12/07, 11h35. Théâtre de la Manufacture, 2 rue des Écoles, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.12.71).

Des années 1940 jusqu’en 1980, le Bon Pasteur : 40 000 jeunes filles ont été placées par la justice dans les couvents de la congrégation, une institution qui faisait office de « maison de redressement ». Des centaines d’anciennes pensionnaires se battent aujourd’hui pour dénoncer les mauvais traitements infligés par les religieuses. Auditionnées lors de l’affaire Bétharram par la Commission d’enquête parlementaire sur les violences dans les établissements scolaires, avec leur association Les filles du Bon Pasteur, elles demandent des excuses officielles de l’État et la reconnaissance de leur statut de victime. Pays plus prompts que la France, Irlande et Pays-Bas ont agi en conséquence : excuses des gouvernants et versement d’indemnités réparatrices.

À lire, pour découvrir principes et dérives du Bon Pasteur : Mauvaises filles incorrigibles et rebelles (Véronique Blanchard et David Niget, éditions Textuel), Cloîtrées, filles et religieuses dans les internats de rééducation du Bon Pasteur d’Angers, 1940-1990 (David Niget, Presses universitaires de Rennes).

À voir, le film remarquable de Peter Mullan : Les Magdalene Sisters. Couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise 2002, il narre l’histoire authentique de ces institutions religieuses chargées de punir les femmes « déchues » d’Irlande. La pénibilité du travail de blanchisserie symbolisait la purification morale et physique dont les femmes devaient s’acquitter pour faire acte de pénitence. Quatre congrégations religieuses féminines (les Sœurs de la Miséricorde, les Sœurs du Bon Pasteur, les Sœurs de la Charité et les Sœurs de Notre-Dame de la Charité du Refuge) avaient la main sur les nombreuses Magdalene laundries réparties sur l’ensemble du pays (Dublin, Galway, Cork, Limerick, Waterford, New Ross, Tralee, et Belfast). À voir aussi Mauvaises filles, le film d’Émérance Dubas, l’histoire secrète des Magdalene Sisters françaises.

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Sartrouville, un CDN en danger

Avec un budget artistique qui se réduit, le Théâtre de Sartrouville et des Yvelines-CDN va-t-il perdre son label ? Le personnel du théâtre s’en inquiète et un Collectif des spectateurs et amis du théâtre de Sartrouville a lancé une pétition. S’ajoute à cela l’avenir incertain de son directeur, Abdelwaheb Sefsaf, que Chantiers de culture assure de tout son soutien, alors que le maire souhaite son départ.

Chantiers de culture invite lectrices et lecteurs à soutenir la pétition, dont les références sont notées en pied d’article. Yonnel Liégeois

Le metteur en scène Abdelwaheb Sefsaf a fait les comptes pour la saison 2026/2027, et sa marge artistique est de 60 à 80 000 euros. Avec la baisse de subvention de 350 000 euros du Département des Yvelines et celle de 41 000 euros de l’État, il se retrouve dans l’impossibilité de financer des créations, dont le coût moyen est de 240 000 euros. « Je ne peux pas remplir le cahier des charges qui est celui d’un Centre Dramatique National », affirme celui qui, ces trois dernières années, a signé des spectacles qui ont été salués par la presse et le public, ont tourné dans toute la France, Kaldûn en 2023 et Alif cette année. « Je n’ai même pas les moyens de faire une création. Je ne peux plus mener de coproductions pour accompagner d’autres artistes. Nous sommes bloqués, et tout est lié, car nos actions culturelles sont liées aux créations. Et si je ne crée pas, je ne peux plus tourner. »

Le Théâtre de Sartrouville et des Yvelines est soutenu par son public. La pétition qu’il a lancé explique qu’un « nouveau public qui ne fréquentait pas jusqu’alors le théâtre a découvert une programmation qui lui parle, en particulier de nombreux habitants des quartiers populaires du plateau de Sartrouville. L’ouverture d’ateliers de pratique amateur a été une formidable occasion pour de nombreuses personnes de découvrir le théâtre comme un moyen d’expression sans pareil. » Ce collectif s’inquiète de « la forte diminution des moyens accordés au service public de la culture ».

Pour maintenir le label CDN, le financement doit impérativement venir d’au moins une collectivité territoriale en plus de l’État. Si le Département n’est plus là, il y a encore la Ville. Lors du conseil municipal qui s’est tenu cette semaine, le maire (LR) de Sartrouville, Pierre Fond, a affirmé publiquement qu’il souhaitait la conservation du label et qu’il s’engageait à maintenir la subvention de la Ville. Mais, lors de cette même séance, il a publiquement souligné que Abdelwaheb Sefsaf n’avait jamais été son candidat. D’ailleurs, l’actuel directeur ne sait toujours pas s’il sera encore en poste au 1er janvier 2027. Les partenaires publics devaient lui notifier son renouvellement avant le 31 mars 2026, mais il n’a toujours rien reçu à ce jour, ce qui inquiète le personnel du théâtre qui s’en est ouvert dans un communiqué. « Cette attente nous empêche de mener à bien nos missions, nos projets et ne nous permet pas d’avoir des perspectives claires pour cette fin de saison et pour la saison prochaine. Certaines actions prévues dans des structures municipales ont été annulées sans motif. Nous n’avons toujours pas de nouvelles de la rénovation énergétique prévue de longue date, et qui devient plus que nécessaire au vu du changement climatique, en hiver et en été, comme nous pouvons le constater aujourd’hui. »

Dans un courrier envoyé à Catherine Pégard, la ministre de la Culture, ainsi qu’aux élus des Yvelines, le Syndeac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles) demande « à la municipalité de Sartrouville et au Département des Yvelines de clarifier leur position concernant la reconduction du mandat d’Abdelwaheb Sefsaf […] en motivant leur décision sur la base du document d’autoévaluation remis à tous les partenaires publics en novembre dernier ». Le bilan du premier mandat du directeur du Théâtre de Sartrouville et des Yvelines montre que les objectifs demandés sont largement atteints : 82% de taux de remplissage en moyenne, huit créations, 556 représentations en tournée, onze coproductions, dont sept avec les quatre artistes associés, un partage de l’outil avec de nombreuses compagnies en résidence, et un volume important d’actions culturelles et d’EAC sur le territoire.

À l’heure actuelle, Abdelwaheb Sefsaf et son équipe ne peuvent plus rien engager au-delà de janvier 2027. « Je n’ai engagé aucun artiste associé, je ne peux prendre aucune décision, je ne peux rien mettre en place », confie, dépité, le metteur en scène, qui se demande ce qu’il a fait pour être traité de la sorte. Stéphane Capron, in sceneweb

Théâtre de Sartrouville et des Yvelines–Centre dramatique national, direction Abdelwaheb Sefsaf : Place Jacques-Brel, 78500 Sartrouville (Tél. : 01.30.86.77.79).

Pour soutenir et partager la pétition : https://c.org/qGF8qVSKPG

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Massini, femmes et ouvrières

Au théâtre de L’épée de bois, à la Cartoucherie (75), Olivier Mellor présente 7 minutes (comité d’usine). Une pièce de Stefano Massini, interprétée par la Compagnie du berger. Au retour de négociations avec les repreneurs de leur entreprise, onze ouvrières débattent de leur avenir. Une œuvre originale et percutante qui porte le monde du travail au-devant de la scène.

Tension extrême sur la scène du Centre culturel Jacques Tati d’Amiens (80) là où fut créée la pièce en janvier 2026, branle-bas de combat au sein de l’entreprise de textile Picard & Roche ! Rassemblées dans le local du comité d’usine, très impatientes et inquiètes face aux heures d’attente qui défilent, dix femmes scrutent le retour de Blanche leur déléguée, représentante des salariées au conseil d’administration qui s’éternise en longueur.

Que fomentent les dirigeants de la multinationale qui vient de racheter leur usine : la fermeture ou la délocalisation d’une partie de la production, une vague de licenciements, une baisse des salaires ? Dès son arrivée, porte franchie, Blanche abat les cartes. Elle est porteuse d’une lettre couperet sur laquelle doivent se prononcer les membres du comité d’usine. Les nouveaux actionnaires, « les cravates » comme elles les surnomment, posent leurs conditions à la reprise de l’usine de confection. L’offre des dirigeants est sans appel : aucune réduction d’effectifs ni de diminution de salaire si les deux cents ouvrières renoncent à 7 minutes de leur pause journalière sur les 15 dont elles bénéficient encore. Doivent-elles ou non accepter cette offre, ce supposé « cadeau » ? Les onze élues disposent de peu de temps pour voter, et trancher, au nom de l’ensemble du personnel !

Le débat s’engage, rude, âpre, long entre celles qui sont favorables à la mesure, « pour sauver l’entreprise », et Blanche, la seule qui s’y oppose : 100 minutes de confrontation pour 7 minutes à brader ou à ne point lâcher. 100 minutes palpitantes, stressantes où les avis contradictoires s’affrontent, de bonne ou mauvaise foi, entre attaques personnelles et réflexions porteuses d’avenir. 100 minutes surtout où le monde du travail fait une entrée remarquée sur les planches.

À la Mousson d’été 2018, dans le cadre majestueux  de l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson, le metteur en scène Michel Didym avait déjà proposé une lecture de la pièce de Stefano Massini, avant d’en créer une version lyrique à l’opéra Nancy-Lorraine. Captivante, et une pièce qui le demeurait sous la houlette de Maëlle Poésy en 2021 à la Comédie Française, sur la scène du Vieux Colombier… Pour l’heure, la mise en scène d’Olivier Mellor, sublimée par un excellent trio de musiciens, semble accentuer l’enfermement dans lequel sont plongées les protagonistes, elle donne toute la mesure du drame social qui se joue sous nos yeux. Comme dans la tragédie antique, des mots forts et puissants résonnent sous les cintres du théâtre : respect, vérité, dignité.

Hors le papier glacé des magazines féminins, c’est une équipe de femmes ordinaires qui squattent les planches de L’épée de bois à la Cartoucherie, des salariées ignorées et surexploitées comme tant en use et abuse le monde de l’entreprise, multinationale ou non. Des femmes confrontées à une vie de galère, souvent au bas salaire et statut précaire, parfois à leur condition d’étrangère… Ici, l’idéologie a déserté le haut du pavé, ici c’est l’humanité qui se fait chair.

Point de manichéisme dans le propos de Massini, point d’outrance dans la mise en scène de Mellor, les salariées de Picard & Roche s’expriment et bougent avec les mots et gestes du quotidien, leurs aspirations peut-être terre à terre mais ô combien salutaires : le besoin impérieux d’un salaire même de misère, le désir précieux de reconnaissance sociale avec un emploi même précaire. Accepter la réduction du temps de pause ? Une évidence, imparable pour l’une traumatisée de son précédent licenciement, incontournable pour l’autre immigrée qui reprend goût à la vie, un avis identique pour l’ancienne de l’atelier comme pour la petite jeune récemment embauchée… Magistrale Karine Dedeurwaerder, Blanche seule l’affirme, persiste et signe : non, c’est non !

Peu nombreux sont les dramaturges à s’emparer de la thématique du travail comme objet d’écriture : Michel Vinaver, Alexandra Badea, Rémi de Vos pour les plus reconnus et joués… L’auteur italien Stefano Massini s’est inspiré du conflit qui secoua en 2012 l’entreprise de lingerie Lejaby sise à Yssengeaux en Haute Loire. Une œuvre superbement construite sur la trame de Douze hommes en colère, le célèbre film de Sidney Lumet… Blanche parviendra-t-elle à convaincre ses dix collègues à refuser ce marché de dupes ? « L’usine est rentable, les comptes sont florissants. 7 minutes de pause rognées à chacune des salariées, ce sont à la fin du mois 600 heures de travail offertes aux actionnaires ». Et la déléguée de conclure, « notre décision sera symbolique pour les autres entreprises ».

Le propos de Blanche ne relève pas du discours militant. Juste un sursaut de résistance, un poignant cri de dignité, un incroyable saut dans l’inconnu pour passer d’un destin individuel à une aventure collective… C’est tout à la fois peu et beaucoup, un possible chemin de lutte ! « C’est une pièce sur les limites, les renoncements, la tension qu’il faut traverser pour rester unies », commente Olivier Mellor, « peu représentées sur scène, les luttes ouvrières au féminin se jouent ici sans héroïne ni cheffe mais à travers une parole collective, fragile et forte ». Et le directeur de la Compagnie du berger de poursuivre : « l’espace clos devient celui de l’épreuve : il faut s’écouter, argumenter, convaincre, faire un pas vers l’autre ».

Cent minutes de confrontation frontale, houleuse mais captivante entre les salariées de l’entreprise Picard & Roche, pour sept minutes de pause à brader ou à ne point lâcher. Le temps est compté, il est temps de voter… Haletant, émouvant, l’étonnant huis-clos féminin enflamme notre imaginaire, une pièce chorale pour magnifier la hauteur d’intelligence née de la réflexion collective ! Yonnel Liégeois, photos Alexandre Tourte

7 minutes (comité d’usine) de Stefano Massini, mise en scène d’Olivier Mellor : jusqu’au 28/06, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 16h30. Théâtre de L’épée de bois, Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74). Le texte est disponible chez L’arche éditeur (traduction Pietro Pizzuti, 96 p., 13€50).

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Castres, le Passeport censuré

Au théâtre municipal de Castres (81), en février 2027 était prévue la représentation de Passeport, la pièce d’Alexis Michalik. Supprimée par la nouvelle municipalité RN de la ville. Une décision qui illustre les volontés de censure de certains élus.

La municipalité RN de Castres (Tarn) fait brutalement le ménage dans la programmation culturelle du théâtre municipal. Passeport, la pièce d’Alexis Michalik, l’auteur et metteur en scène, n’aura pas le droit d’être présentée au public. Elle était à l’affiche de la saison prochaine et devait se jouer en février 2027. La mairie, remportée en mars dernier par le RN, n’a pas tardé à imprimer sa marque. Sur Ici Occitanie, le maire Florian Azéma a tenté une justification, en insistant sur le fait qu’aucun accord contractuel n’avait été signé par la précédente municipalité. « C’est du rôle et des prérogatives des élus de faire une programmation culturelle. Nous avions la totale liberté de revenir sur cette programmation », a-t-il déclaré.

Après la municipalité de droite de Vanves, en région parisienne, qui voulait annuler la saison culturelle locale avant de faire machine arrière, la décision de Castres illustre les volontés de censure que certains élus tentent de mettre en œuvre. Passeport, joué dans de nombreuses villes depuis sa création en 2024, parle de la situation de réfugiés dans le port de Calais. « La pièce raconte des parcours d’exil, d’identité et d’intégration », explique Alexis Michalik. « Chacun est libre d’aimer ou pas la pièce. Mais chacun devrait aussi être libre de la voir. La liberté de création et l’indépendance de la programmation culturelle (…) constituent l’un des fondements de notre vie démocratique ».

Le metteur en scène dit s’inquiéter « pour toutes les œuvres, artistes et programmateurs, qui pourraient demain subir le même sort ». Il appelle à rester « vigilants face à toute tentative de faire de la culture un outil de sélection idéologique ». Gérald Rossi, photos Alejandro Guerrero

Selon La dépêche du midi, le Conseil départemental du Tarn envisage d’organiser une représentation de Passeport à Cap’Découverte (Tél. : 05.63.80.29.00), à proximité d’Albi, dans les prochaines semaines.

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Tchekhov, faut-il abattre la Cerisaie ?

Au théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie (75), Aurélie Van Den Daele présente La Cerisaie. Le chef d’œuvre de Tchekhov revisité pour convier à une grande fête… Un projet pour le moins surprenant.

Aurélie Van den Daele dirige, depuis 2021, le Théâtre de l’Union – Centre dramatique national du Limousin. Elle montre à Paris sa mise en scène de La Cerisaie, d’Anton Tchekhov. « Pouvons-nous dire adieu à cette histoire pour en construire une autre ? » se demande-t-elle en exergue de la représentation. « Cette autre Cerisaie, poursuit-elle, tentera de repousser les murs, pour convier le public à une grande fête, à un rite de passage, à vivre ensemble dedans et dehors. » C’est affirmer, d’entrée de jeu, un projet pour le moins surprenant, s’agissant d’une pièce dûment estampillée en tant que chef-d’œuvre universellement admis.

Comment s’en débarrasser, sinon en faisant fi d’une époque précisément établie, quand l’Histoire, avec sa grande hache, va couper les arbres de la vieille propriété familiale de Lioubov Andreevna, achetée par Lopakhine, fils de moujik au grand cœur cousu d’or ? Et qu’a donc à faire « la fête » là-dedans, qui est autre chose que le théâtre ? Créée par Stanislavski en 1904, La Cerisaie est lestée des souvenirs de réalisations mémorables, ne serait-ce, dans la sphère contemporaine, que celle de Peter Brook en 1982. Aurélie Van den Daele entend se situer ailleurs. Chez elle, à côté de la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, on trouve, avant chaque acte, des intermèdes participatifs à l’adresse du public, ce qui brouille les pistes du texte initial à des fins relativement ludiques.

En costumes d’aujourd’hui, sur un plateau entouré de voiles translucides, la troupe de dix interprètes se dépense sans grand souci d’intériorité. On parle trop haut. On va souvent jusqu’au cri. Au soir de la première, un concert bruyant dans le Parc floral privait le spectacle d’une déambulation prévue à l’extérieur (par beau temps, l’acte II se donne sur une butte feuillue du parc, ndlr). Un moindre mal, à tout prendre, car sont projetées des images vidéo d’une forêt vue de haut, assorties d’autres, de visages en gros plans de certains personnages en action. C’est bien beau de vouloir s’éloigner du naturalisme – on ne regrette certes pas le samovar –, encore faut-il concevoir une forme qui ne soit pas à la va-comme-je-te-pousse, assortie de musiques tonitruantes, d’une courte danse simpliste et d’une chanson poussée au micro (composée par qui ?). Est-on dans The Voice ?

Abolir le quatrième mur, casser les codes, hybrider à tout prix des formes disparates familières, cela suffit-il à traduire la Cerisaie pour ici et maintenant ? Jean-Pierre Léonardini, photos Thierry Laporte

La Cerisaie, Aurélie Van Den Daele : jusqu’au 21/06, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30. La Tempête, la Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).

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