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Sylvaine Perragin, le salaire de la peine

30 000 cas de burn-out par an ! Sans compter les 37,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires réalisé par des coachs, consultants, cabinets spécialisés ou assureurs sur le créneau de la souffrance au travail… Dans Le salaire de la peine, la psychopraticienne Sylvaine Perragin dénonce un business de la souffrance et ses conséquences pour les salariés.

 

Sylvaine Perragin, après quinze ans en entreprise, est devenue psychopraticienne. Depuis une vingtaine d’années, elle reçoit en cabinet et intervient également dans les sociétés pour des diagnostics sur les risques psychosociaux. À la demande des organisations de salariés, et de leurs institutions représentatives, ou bien des directions… Cette expérience l’autorise à publier Le salaire de la peine, un essai fourmillant d’exemples précis, sur ce qu’elle dénonce comme « le business de la souffrance au travail » ou « le marché » des risques psychosociaux.

Les chiffres rappellent l’ampleur et l’enjeu du danger qui pèse sur les salariés de nombre d’entreprises : chaque année, on dénombre 30 000 cas de burn-out, 3,2 millions de personnes en danger d’épuisement, et 400 suicides. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) considère le stress comme le premier risque pour la santé des travailleurs. Mais la souffrance au travail génère aussi, pour des « coachs », des cabinets spécialisés ou des assureurs, un chiffre d’affaires de 37,5 milliards d’euros par an, selon les statistiques de l’Insee citées par l’auteure. Pour cette professionnelle du traitement des risques psychosociaux, ces intervenants vendent surtout du « bien-être pour que l’entreprise soit encore plus rentable ». Et trop souvent, au détriment d’une véritable analyse des causes spécifiques du mal-être et de préconisations efficaces.

Nombre de chercheurs, de syndicalistes, de praticiens de terrain ont montré de longue date combien, dans les cas de souffrance à l’entreprise, l’organisation-même du travail est la première à interroger, à mettre en question : soit des objectifs inaccessibles, ou soit encore la dichotomie entre les ordres hiérarchiques et ce qu’à l’inverse impose l’éthique professionnelle et personnelle de salariés, et notamment de cadres. Pourtant, ce sont bien, et trop souvent, les individus, leurs comportements, qui sont mis en cause, en particulier par « des cabinets RH, les plus gros consultants, proches », assure Sylvaine Perragin, « du pouvoir politique ». Qui plus est, ajoute l’auteure, nombre de directions, parce qu’elles paient ou commandent audits et rapports, considèrent pouvoir orienter les diagnostics ou les recommandations des cabinets, au détriment de leur nécessaire neutralité.

La psychopraticienne dénonce, au fil des pages de son ouvrage, la nature des interventions de consultants et de « coachs en tout genre », dont certains « se permettent de « bricoler » avec la psyché des salariés, allant jusqu’à proposer des interprétations psychologiques sauvages mêlant problématiques professionnelles et éléments de biographie intime ». Se diffuse alors via le coaching, écrit-elle, « une vulgate psychologique, dogmatique, mécaniste, bardée de principes figés ». Des formations infantilisantes sont également proposées. Certains vont encore plus loin, en organisant « des prestations psychologiques par téléphone, chat, visio-entretien ou formulaire ». Et de dénoncer « une thérapie version fast-food ». À l’instar de moult ergonomes, chercheurs et acteurs de terrain, elle plaide au contraire pour que soient retrouvés « de la qualité, de la reconnaissance, du sens », au travail, quand il est trop souvent réduit au seul résultat, à une mesure individuelle de performance chiffrée. Elle prône notamment un « management comme soutien et non comme contrôle ». Elle met aussi en cause la réduction des possibilités de sanctions du patronat lorsque celui-ci viole le droit du travail et les droits des salariés, et la moindre protection que leur assure aujourd’hui la loi.

Selon Sylvaine Perragin, il est urgent de retrouver de « l’en-commun » contre l’isolement, de résister à la destruction des solidarités, de permettre aux salariés d’être de véritables acteurs. Isabelle Avran

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Julien Lauprêtre, la voix des exclus

Surnommé « l’abbé Pierre laïc », à la tête du Secours populaire français depuis plus de six décennies, Julien Lauprêtre est décédé ce vendredi 26 avril, à l’âge de 93 ans. Homme de cœur et de convictions, il avait dédié sa vie à la lutte contre la pauvreté et les injustices.

 

« Jusqu’au bout, il a été présent », raconte Corinne Makowski, la secrétaire nationale du Secours Populaire Français. « Ces derniers jours encore, il avait émis l’idée d’organiser un événement important en novembre, pour les 30 ans de la convention internationale des droits de l’enfant ». Hospitalisé à la suite d’une chute, Julien Lauprêtre est décédé ce 26 avril. « Plus qu’un Président, c’est un ami que tous les membres du Secours populaire ont perdu aujourd’hui », commente l’association, faisant part de son immense tristesse. Né le 26 janvier 1926, ce « titi parisien » est resté fidèle au XIIe arrondissement de Paris où il a vu le jour. Fils unique d’un cheminot communiste et syndicaliste, il y a épousé Jeannette, « fille de concierge » rencontrée à l’âge de 10 ans, lors de ses premières vacances. C’était en 1936 dans une colonie de vacances du Secours ouvrier international à La Rochelle, où il voit la mer pour la première fois en compagnie d’enfants français mais aussi espagnols, italiens ou allemands, ayant fui les régimes hitlérien, franquiste ou mussolinien. Plus tard, il se souviendra de ces enfants pour créer « les Journées des oubliés des vacances », emblématiques du Secours populaire.

À l’exemple de son père, il s’engage dans la résistance à 17 ans, forme un groupe avec d’anciens copains d’école. « On changeait l’orientation des panneaux de signalisation pour perdre l’occupant allemand. Notre coup d’éclat ? Enlever la barrière qui empêchait la circulation devant la caserne de Reuilly, occupée par les Allemands ». Il prend ensuite contact avec la jeunesse communiste clandestine. L’action s’intensifie. « On prenait la parole dans les cinémas pour appeler à la résistance, on jetait des tracts à vélo ». Le 20 novembre 1943, il est arrêté. « Je me suis retrouvé en prison avec Manouchian et les héros de l’Affiche rouge. Pendant huit jours, j’étais avec ces hommes, dans la même cellule ». Manouchian, qui va être fusillé, lui glisse des mots gravés dans sa mémoire. « Toi tu es jeune, tu vas t’en sortir. Il faudra que tu continues à lutter contre l’injustice et être utile aux autres », se souvenait-il, la voix grave et le regard soudain voilé. « C’était un message extraordinaire, j’y pense tous les jours ».

 En février 1954, « le mois où l’Abbé Pierre a fait son appel », Julien Lauprêtre, alors ouvrier miroitier, est embauché pour quelques semaines comme secrétaire administratif au Secours populaire. Il n’en est jamais reparti. « C’est là que j’ai retrouvé la suite de ce que j’ai fait dans la résistance ». L’année suivante, il est élu à la tête de l’association, qui n’est à l’époque qu’une petite structure du Parti communiste. Celui qu’on appelle parfois « l’Abbé Pierre laïc » a façonné le mouvement à son image et l’a émancipé. « L’important, c’est d’être totalement indépendant », affirme celui qui a fait siens les mots de Louis Pasteur : « Je ne te demande pas quelle est ta race, ta nationalité ou ta religion, mais quelle est ta souffrance ».

Outre l’aide alimentaire, « première demande des plus déshérités », Julien Lauprêtre a mis les enfants au cœur des actions du Secours populaire. Pères Noël verts, Chasses aux œufs et « Journées des oubliés des vacances » sont devenus les emblèmes du mouvement qui compte un million de membres, « pas adhérents, précise-t-il, car on n’adhère pas à la misère » et 80.000 bénévoles. « Offrir des vacances, ça ne règle pas tout mais c’est concret », répétait ce père de quatre enfants. Une association aux multiples facettes, qui s’empare aussi avec force et détermination des questions de culture, la faim du savoir se révélant aussi fondamentale que la faim du ventre pour tous les exclus et perclus de la société : savoir écrire et lire, savoir s’exprimer et oser prendre la parole, savoir se faire respecter et décliner sa dignité à la face des nantis. Sous les lambris dorés de l’Élysée comme lors du festival d’Avignon, dans les quartiers populaires de Lille ou de Marseille, de Lyon ou de Montreuil.

« Julien Lauprêtre a consacré sa vie pour que celles et ceux qui n’ont rien, ou si peu, relèvent la tête et soient plus forts pour s’en sortir grâce à la solidarité, dans une démarche d’égal à égal entre celui qui donne et celui qui reçoit », souligne le SPF avec conviction. La pauvreté est là. Elle ne recule pas. Elle s’aggrave. « L’avenir du mouvement, c’est de continuer à peser contre les injustices », affirmait sans relâche la voix des exclus. Tout un programme, pas une fin ! Yonnel Liégeois, avec l’AFP

 

Réactions

– « On perd un grand combattant contre la pauvreté, c’est quelqu’un qui ne lâchait rien et qui avait une constance remarquable dans la lutte contre l’exclusion. De la question alimentaire jusqu’à celles des vacances, on mesure bien avec son action ce que veut dire la pauvreté : le sentiment d’être hors-jeu, de ne pas pouvoir faire comme les autres ». Christophe Robert, le directeur général de la Fondation Abbé Pierre

– « Le Secours populaire et les pauvres perdent leur voix majeure avec le décès de Julien Lauprêtre. Condoléances émues et reconnaissantes ». Jean-Luc Mélenchon, La France Insoumise

– « Un ami, une figure majeure de la solidarité de notre pays. Hommage à ses valeurs de solidarité et d’attention aux autres ». Martine Aubry, maire de Lille

– « Tous ceux qui ont connu Julien Lauprêtre se souviendront de son humanité exceptionnelle et de sa capacité à éveiller les consciences en faveur de la solidarité, de la justice sociale et de la protection de l’enfance ». Anne Hidalgo, maire de Paris

– « Il était la générosité faite homme ». Ian Brossat, adjoint communiste à la mairie de Paris

– « Le président du Secours populaire était un abbé Pierre laïc (…) et un compagnon chaleureux ». Patrick Apel-Muller, le directeur du quotidien l’Humanité

– « Un éveilleur de conscience, un pourfendeur d’indifférence et un porte-parole des pauvres auprès des pouvoirs publics. Julien Lauprêtre était tout entier cette main tendue de la générosité et ces ailes de l’espérance qui forment l’emblème de l’association ». Palais de l’Élysée

 – « La France perd un pilier de la lutte contre la pauvreté, porte-voix des plus démunis, en particulier des enfants ». Édouard Philippe, Premier ministre

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El reino, la corruption grand écran

Du cinéaste espagnol Rodrigo Sorogoyen, El reino (Le royaume) se révèle un thriller haletant. Un film inspiré par les scandales de corruption qui ont bouleversé l’échiquier politique ibérique ces dernières années, dont le gouvernement Rajoy. Maîtrisé et décapant, El reino est couronné de 7 Goyas, l’équivalent des Césars français.

 

Manuel López-Vidal est un homme politique espagnol influent dans sa région. Alors qu’il est promis à un brillant avenir, il doit intégrer la direction nationale de son parti, la machine s’enraye quand la police reçoit des preuves d’un vaste système de corruption dans lequel un de ses amis proches serait impliqué. L’affaire ne tarde pas à remonter jusqu’à lui. Pris au piège, il plonge dans un engrenage infernal. Car malgré l’évidence, il n’est pas question une minute de reconnaître sa culpabilité individuelle.

Disons-le tout de suite, El Reino (Le royaume) s’inspire de façon assumée des scandales de détournement de fonds et de pots-de-vin du Parti populaire, sorte de feuilleton qui a rythmé la vie politique espagnole depuis une dizaine d’années et finalement fait tomber l’ex-Président du gouvernement, Mariano Rajoy. « La corruption politique en Espagne – et surtout, la totale impunité dans laquelle vivent ses leaders depuis une dizaine d’années – nous a laissés, ma co-scénariste Isabel Peña et moi, d’abord perplexes, indignés puis déprimés, et enfin presque anesthésiés », explique d’emblée Rodrigo Sorogoyen. « C’est la répétition des affaires de corruption de ces dernières années qui nous a décidés à raconter cette histoire ».

Opérations immobilières floues visant à enrichir des cadres corrompus du Parti et à financer les campagnes électorales, comptabilité parallèle écrite à la main dans des petits carnets… La réalité dépasserait parfois la fiction ? Le deuxième long-métrage de Sorogoyen, couronné de sept Goyas (l’équivalent de nos Césars), a bien sûr le mérite d’aborder de front les sujets de l’éthique et de l’engagement politique. Mais le tour de force est ailleurs. Pas de plaidoyer ou de scénario dénonciateur. Sorogoyen prend ouvertement le parti du film de genre et se lance dans un thriller tambour battant (presque littéralement tant la petite musique d’une minuterie devient lancinante). En adoptant le point de vue du politicien accusé au lieu de celui des forces d’investigation, le cinéaste donne par ailleurs une envergure inattendue à son personnage. Un geste déstabilisant qui lui permet de sonder l’homme mais aussi de remonter, de l’intérieur et avec force détails, le fil d’une organisation entière et d’une supercherie presque institutionnalisée.

Mention spéciale à l’acteur Antonio de la Torre, qui endosse le rôle principal et participe de tous les plans avec une sobriété comparable à celle de son costume propret. Après une première partie très concentrée sur les dialogues, qui permettent la mise en place d’une intrigue à la fois minutée et documentée, la deuxième moitié du film devient plus spectaculaire dans l’action. Empoignades, vols, perquisition, dissimulation de preuves aux forces de l’ordre, courses poursuites, accidents de voiture, etc. Jusqu’à cette scène invraisemblable, dans une maison cossue d’Andorre, où des preuves matérielles sont simplement stockées dans une chambre fermée à clef.

Autour de lui, le portrait de famille qui se dévoile est également très maîtrisé. Certains personnages renvoient directement à des politiciens liés aux scandales – Gürtel, Bárcenas, Bigotes – bien connus des Espagnols. Par petites touches, l’appareil médiatique fait également parti du tableau jusqu’à ce face à face final hypertendu où Bárbara Lennie, dans le rôle de la journaliste expérimentée, renonce à la grande interview télévisée bien huilée de l’accusé, pour lui poser la question que chaque citoyen a en tête : pensait-il à ce qu’il faisait ? Dominique Martinez

Le contexte espagnol

El Reino renvoie directement au contexte politique et social espagnol actuel. D’abord, il est sorti fin septembre 2018 en Espagne, trois mois avant que l’extrême droite fasse son apparition sur la scène politique régionale, fruit de l’alliance du PP (droite) et de Ciudadanos (centre) avec Vox (jeune formation d’extrême droite) pour gouverner l’Andalousie et mettre fin à trente-six ans de gouvernance socialiste (PSOE). Ensuite, les Espagnols sont appelés à un scrutin législatif anticipé le 28 avril convoqué par le président du gouvernement, le socialiste Pedro Sánchez, face à l’impossibilité de faire adopter son projet de budget national en février dernier et donc de gouverner.

Dans ce contexte, les deux grandes centrales syndicales espagnoles, UGT (Union general de trabajadores) et CCOO (Comisiones obreras), appellent à une participation massive au scrutin et exigent un tournant social dans un texte commun où figurent dix propositions inspirées par « l’humain d’abord ». Le secrétaire général des CCOO, Unai Sordo, réclame en outre que les citoyens ne soient pas traités « comme des enfants qu’il faut distraire ». Seul moyen selon lui de « regagner le contrat social », « la crédibilité et la légitimité dans les institutions », ainsi que de barrer la route à l’extrême droite en Espagne comme en Europe.

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Frictions, la revue qui frappe fort

Fondée en 1999 par le critique dramatique Jean-Pierre Han, consacrée au théâtre et aux écritures, la revue Frictions affiche un ton singulier dans le paysage littéraire. Mêlant les genres et n’hésitant pas à frapper fort sur les clichés et propos convenus… Qui se prolonge avec un Portrait en éclats de Roger Vitrac, signé de son rédacteur en chef.

 

Dès les premières pages, la revue Frictions n’y va pas de main morte ! Le numéro nouvellement paru, 31ème de la série, s’ouvre sur un texte de Raoul Vaneigem, qui affirme que « les vrais casseurs sont les États et les intérêts financiers qui les commanditent », avec, en regard, la photo d’un homme blessé à la tête qu’un CRS casqué tient à l’œil. D’autres images d’affrontements de rue (dues à John [et Gil] de la Canne) parsèment la livraison. Après l’éditorial percutant du rédacteur en chef, Jean-Pierre Han, sur « le théâtre d’aujourd’hui ou la défaite de la pensée », Alice Carré publie les résultats éloquents de son enquête théâtrale en cours sur « la France libre et l’Afrique ». Suit, de l’auteur argentin Juan Diego Botto, une formidable nouvelle sur l’exil, intitulée le Privilège d’être un chien. Jean Monamy, dans Lettre à Alain Béhar, s’adresse en toute sincérité à cet homme de théâtre qu’il admire. Julien Gaillard prend bille en tête « le Pinocchio de Joël Pommerat, un spectacle pour parents ». Suit un portfolio de magnifiques dessins à l’emporte-pièce, exécutés par Valère Novarina au cours de marathons manuels illustrant des figures de son peuple imaginaire.

Thierry Besche, artiste assembleur de sons, passe au crible en spécialiste averti, pour ainsi dire du point de vue de l’oreille, Thyeste, le spectacle de Thomas Jolly créé à Avignon. Le clown Nikolaus, dans Châlons mon amour, met en boîte à la première personne du singulier, au nom de ses maîtres Jacques Lecoq et Pierre Byland, la tournure prise désormais par l’École du cirque. C’est en vers libres que Benoit Schwartz, avec la Mémoire des eaux, s’investit dans la peau d’un migrant, tandis que Caroline Châtelet, dans Du particulier au général, réalise un modèle de journalisme culturel d’investigation en mettant à nu le mécanisme d’appropriation rampante – par la Ville de Paris – du squat de La Générale de l’avenue Parmentier. Simon Capelle ferme le ban avec Porno (zone – XII –), un long poème furieux qui envoie dinguer l’Éros sur le terrain vague du cloaque de la marchandise, fantasmes y compris.

La revue Frictions assume ainsi un projet de subversion éclairée, sans renoncer à mettre en jeu en tous sens, gravement, les causes et les effets de la déréliction politique ambiante. Devenant ainsi, paradoxalement, un lieu de pensée sans peur dans la superstructure d’un monde truffé de bobards (fake news). Jean-Pierre Léonardini

 

Vitrac, portrait en éclats

Personnage trop méconnu, auteur dramatique injustement confiné à l’écriture d’une seule pièce, Victor ou les enfants au pouvoir, Roger Vitrac (1899-1952) et son oeuvre méritent certainement plus qu’un codicille dans un dictionnaire ou une anthologie ! C’est ce à quoi s’emploie, à juste titre, Jean-Pierre Han avec ce Portrait en éclats fort bienvenu : la publication rassemblée d’une série d’articles et de textes écrits entre 1969 et 2012, « des pas de côté qui n’auraient sans doute pas déplus à Vitrac étant donné sa joyeuse configuration d’esprit » ! Et qui ont l’heur de plaire au lecteur d’aujourd’hui…

Ami et compagnon d’aventures d’Antonin Artaud avec la création du Théâtre Alfred Jarry, un temps surréaliste avant d’être exclu du groupe par Breton, Roger Vitrac est un plumitif multiforme : auteur dramatique, critique de cinéma à L’écran français, critique d’art et critique littéraire nanti d’une « liberté de ton extraordinaire » et « maniant avec dextérité l’humour et la fantaisie dans des analyses toujours subtiles et profondes ».

Bien sûr, d’un texte l’autre, Jean-Pierre Han met l’accent sur Vitrac, l’homme de théâtre. Rappelant d’abord son engagement sans faille, au côté d’Artaud, à cet « essai de révolution théâtrale le plus systématique de notre époque », aux dires de l’éminent Henri Béhar, avec l’expérience du Théâtre Alfred Jarry : le théâtre doit rendre lisible ce que la vie dissimule ou ne peut exprimer ! Une expérience éphémère certes, de 1926 à 1930, dont nous retrouvons les attendus dans Le théâtre et son double d’Artaud, une expérience cependant révélatrice de l’influence intellectuelle de Vitrac. Dont la plume, enfin, ne se réduit pas à l’écriture d’« un seul opus capable d’occulter bien des trésors » : en réalité, une trilogie « autobiographique » comprenant Le coup de Trafalgar et Le sabre de mon père, sans qu’aucun metteur en scène ne s’y soit intéressé jusqu’à maintenant. « On en reste donc pour l’heure au seul Victor ou les enfants au pouvoir », déplore Jean-Pierre Han, « vu et revu une dizaine de fois ces dernières années depuis que j’ai entamé ce parcours auprès de Roger Vitrac ».

Un ouvrage d’une lecture alerte et plaisante, érudit sans être savant, qui nous plonge avec délectation dans les batailles littéraires d’une époque en pleine ébullition contre les carcans culturels, sociaux et politiques. Qui ravive surtout au temps présent, à travers la figure de Roger Vitrac, des visions et aspirations, d’aucuns useraient du mot révolution, nullement dépassées ou démodées. « Le talent de Vitrac », souligne Jean-Pierre Han, « est un talent qui ne peut s’exercer et s’épanouir que dans la plus totale des libertés ». Yonnel Liégeois

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Montreuil, 80 ans d’histoire vivante

Seul musée de France voué à l’histoire du mouvement ouvrier, le Musée de l’Histoire Vivante sis à Montreuil (93) fête cette année ses quatre-vingts ans d’existence. L’occasion d’une exposition, mais aussi l’expression d’une ambition. Un joyau de culture dans un écrin de verdure !

 

L’histoire peut avoir l’ironie facile et parfois cruelle. Théophile Sueur, industriel en cuir et peaux, a fait édifier en 1872 une gentilhommière au cœur d’un parc des hauts de Montreuil, à quelques encablures de ses usines. Pouvait-il imaginer que l’un de ses successeurs (il fut maire de la ville de 1866 à 1876, sautant allègrement du second Empire à la IIIème République), Hilaire Fernand Soupé, communiste bon teint qui rompra avec le PCF  pour adhérer en 1940 au PPF de Doriot, convaincrait en 1937 le conseil municipal de se porter acquéreur de l’édifice. Deux ans plus tard, en 1939, le maire Soupé coupe le ruban de ce qui est devenu le Musée de l’Histoire Vivante, avec une exposition consacrée au 150e anniversaire de la Révolution, voué dès son origine à l’édification des masses par la narration de l’épopée communiste. Bon sang montreuillois ne saurait mentir. Et cela, sous les cheminées marquées des initiales encore visibles de Théophile Sueur !

C’était il y a quatre-vingts ans. Une ouverture éphémère, puisque le tout jeune musée est contraint de fermer ses portes en 1940 sur injonction d’Alfred Spengler, maire désigné par le régime de Vichy. Les portes rouvrent en 1946, en s’inscrivant dans la ligne tracée en 1939. « Il était dans une linéarité de la philosophie de la révolution communiste, demeuré dans une position statique alors que le Parti communiste évoluait de son côté », concède Frederick Genevée, Président de l’Association du musée. Difficile d’en sortir d’autant que, de 1946 aux années 80, la municipalité assure le financement. À mesure que les années passent, le public se restreint à celui des militants ou des organisations liées au Parti, à quelques délégations étrangères sympathisantes. Marcel Dufriche, maire de 1971 à 1984, en prend conscience. Il charge ses responsables de l’époque de ranimer ce corps malade en lui conservant son identité et les portes se referment jusqu’en 1987.

À la réouverture en 1988, l’esprit subsiste mais la méthode a changé. « Nous sommes dans une démarche pédagogique en plus d’être culturelle », énonce Véronique Fau-Vincenti, conservatrice du Musée. « La démarche a toujours été pédagogique et didactique, la différence étant que c’était partisan et que ce ne l’est plus », renchérit Éric Lafon, directeur scientifique de l’institution. « Nous sommes un musée de banlieue avec pour vocation de démontrer qu’il y a des mouvements de banlieue », ajoute-t-il. Ce que Frederick Genevée  confirme : « C’est un projet inscrit dans une ville et un département de Seine-Saint-Denis avec une histoire industrielle et politique qui résonne ». Il en dégage un fil conducteur, « on sait d’où l’on vient et l’on questionne davantage que d’apporter des réponses ». Dégagé de l’empreinte partisane, le Musée de l’Histoire Vivante, consacré en 2002 par son intégration aux Musées de France, ambitionne désormais d’être le seul en France voué à l’histoire du mouvement ouvrier. Là où d’autres l’ont précédé en Europe. Une ambition qui suppose la collecte de ces objets militants qui dorment dans les caves des organisations ou de militants qui en mesurent mal la valeur muséale.

Dans le droit fil des luttes populaires, les années se suivent  comme autant d’anniversaires à commémorer par autant d’expositions. Après 1936 en 2016, la Révolution russe de 1917 en 2017, celle de 1848 en 2018, s’annoncent celles de 2020 et le congrès de Tours, fondateur du Parti communiste français, et les 150 ans de la Commune en 2021. Plus modestement, et sur le mode de l’autocélébration, le Musée fête ses 80 ans d’existence avec l’exposition « Ouvrier.e.s ». Un hommage aux ouvriers et ouvrières, de la représentation de leur travail à leurs délégués en passant par l’usine et les figures mythiques.  « Une seule exposition par an », regrette Véronique Fau-Vincenti, « faute de moyens ». S’ajoutera toutefois cette année un hommage rendu à Jules Durand à partir du 18 mai. Jules Durand ? Un docker havrais, syndicaliste libertaire, condamné à mort, gracié par Armand Fallières et mort à l’asile en 1926. Un musée de l’histoire ouvrière, mais aussi de sa condition. Alain Bradfer

 

Une expo pour un à-venir

« Par cette exposition au titre symbolique, « Ouvrier.es », nous ne célébrons pas seulement les quatre-vingts ans de notre institution », affirme avec conviction Éric Lafon, « de salle en salle, par les documents, images et objets que nous valorisons, nous attirons aussi le regard du public et des décideurs sur toutes les potentialités de notre musée ». Pour le directeur scientifique du Musée de l’Histoire vivante, il s’agit d’offrir in visu la préfiguration de ce que pourrait être dans un futur proche un grand musée dédié à l’histoire du mouvement ouvrier. Avec autant d’expos marquantes à la clef, déclinées aujourd’hui dans un espace limité : de l’ouvrier paysan à l’ouvrier des villes, de la fabrique à l’atelier et de la manufacture à l’usine, de la place des femmes à l’entreprise, des grandes figures de l’épopée ouvrière (le mineur, le cheminot, le métallo…), de l’ouvrier dans la littérature et au cinéma… L’homme fourmille d’idées, de rêves et de projets, l’association qui préside à l’avenir du lieu aussi ! D’autant que nichent ici quelques trésors qui méritent une visite : le bureau de travail de Jaurès, le riche fond d’archives de Louise Michel et de Jules Vallès…

Personne n’en doute au MHV : les collections actuelles pourraient être le fondement d’un musée plus grand, plus moderne, plus accessible. Et conduire, sur le site actuel réaménagé et agrandi par exemple, à l’inauguration d’un Musée d’Histoire du Mouvement Ouvrier. Toujours inexistant en France, contrairement à d’autres pays européens ! D’ores et déjà, organisations syndicales, mutualistes et coopératives ont affiché leur soutien à un tel projet. Un haut-lieu de l’histoire du travail enracinée dans une réflexion historiographique rigoureuse, un haut-lieu d’une histoire vivante d’hier au temps présent enracinée dans son incontournable dimension internationale. Yonnel Liégeois

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Thierry Jonquet, le rouge et le noir

Il y a dix ans, disparaissait prématurément Thierry Jonquet. Qui s’était véritablement imposé comme une grande plume dans l’univers du roman noir. Depuis, est paru chez Gallimard-Folio policier Thierry Jonquet, romans noirs. Une anthologie comprenant quatre ouvrages : Les orpailleurs, Moloch, Mygale, La bête et la belle. À(re)lire d’urgence.

 

« Jonquet la colère. Jonquet la résistance.
Pour dire notre monde tout foutraque, le penser, le bousculer, lui inventer une dignité,
Thierry Jonquet a fait le choix du roman noir.
Pour se sentir moins seul avec la misère, l’injustice, l’abêtissement.
Pour tenir debout malgré tout.
Avec en prime, des petits bouts de tendresse » (Martine Laval)

 

Thierry Jonquet, une grande plume dans l’univers du roman noir ? Une grande plume dans le monde du roman tout simplement, devrions-nous dire, faisant fi de ces classifications factices qui induisent surtout des cloisonnements réducteurs… La critique littéraire Martine Laval, qui signe la préface de Thierry Jonquet, romans noirs (une anthologie comprenant la réédition de quatre romans : Les orpailleurs et Moloch, tous les deux Trophée 813 du meilleur roman en 1993 et 1998. Mygale, adapté en 2011 au cinéma par le réalisateur espagnol Pedro Almodóvar sous le titre « La piel que habito ». La bête et la belle, estampillé numéro 2000 de la célèbre Série noire), le souligne avec pertinence. « Thierry Jonquet fonctionnait comme une éponge : lire, regarder, observer, sentir mais aussi voir venir, anticiper, dénoncer, crier gare, crier au secours, rire, pleurer, et écrire », commente-t-elle à profusion. « Et de recracher tout ce que notre société a de foutraque dans des romans d’une noirceur éblouissante » !

Chez Jonquet, l’horreur surprend souvent le lecteur au détour de la page. Celle de l’insupportable crime le plus odieux, comme celle de la vieillesse pour l’humain en fin de parcours… Au même titre et avec la même force que la révolte devant un monde pourri, l’insoumission et la colère devant l’injustice et l’intolérable : l’écrivain et le bâtisseur de fictions était aussi un militant du quotidien et un homme du réel. Pétri de valeurs et de convictions qui l’incitait, au cœur de ses romans, à repeindre le noir de la vie en rouge saignant, une plume « douce et sucrée » pourtant devant les gens de peu ! « Tu avais mal au monde », témoigne avec tendresse son ami Patrick Bard qui signe la postface de l’ouvrage. « L’univers de Thierry Jonquet bouleverse. Colères, amour, peurs et convictions se mêlent dans son regard posé sur le monde. Un regard tendre à l’empathie féroce, un regard plein de vie ». Qui se souvient aussi de la piaule où son pote cherchait à voix haute les mots justes à coucher sur le papier. « Le gueuloir, le « flippoir », ainsi avais-tu surnommé ton atelier de douleur du monde ».

Thierry Jonquet ? Un grand romancier au style châtié, dont le verbe vous prend aux tripes pour mieux vous fendre le cœur. À (re)lire de toute urgence. Yonnel Liégeois

À lire également : Mon vieux et Rouge c’est la vie (Seuil) en édition de poche, Le pauvre nouveau est arrivé (Librio).

 

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Eribon et Ostermeier, de retour à Reims

Adaptation de l’œuvre éponyme de Didier Eribon, Retour à Reims ravive le théâtre politique en centrant la discussion sur l’abandon des classes ouvrières. Dans une mise en scène de Thomas Ostermeier qui superpose jeu et film pour mieux révéler les angles sombres de notre société. Sans oublier Qui a tué mon père à La Colline (75) et L’autre fille aux Déchargeurs (75).

 

Retour à Reims s’ouvre sur une mise en abîme : dans un studio, une comédienne enregistre la voix off d’un texte. Au-dessus d’elle, un documentaire est projeté sur grand écran : Reims et ses faubourgs ouvriers, ses ciels plombés, sa misère à fleur de béton. La voix attentive d’Irène Jacob reprend les écrits du philosophe et sociologue Didier Eribon sur son passé de fils d’ouvrier. Des mots couchés sur le papier dix ans plus tôt, après la mort de son père, dans un essai sobrement intitulé Retour à Reims.

Un ouvrage où l’intellectuel parisien se penchait sur sa rupture avec les siens… Pourquoi était-il plus facile d’écrire sur la honte sexuelle que sur la honte sociale, s’interrogeait ce transfuge de classe, homosexuel assumé qui, durant des années, avait tourné le dos à ses parents, à ses origines de classe. Filmé par le metteur en scène Thomas Ostermeier, Didier Eribon a accepté de revenir sur les terres de son enfance. Face à sa mère au corps malmené par une vie de souffrances, le sociologue remue photos et souvenirs. Les mots d’Eribon évoquent l’engagement communiste de la famille, la dureté du travail à l’usine, la drague des jeunes hommes autour de la cathédrale… « Ce fut le début d’une réconciliation avec elle […] Avec toute une part de moi-même que j’avais refusée, rejetée, reniée », écrivait le philosophe à propos de ces retrouvailles.

 

De ce texte majeur, Thomas Ostermeier, le directeur de la Schaubühne de Berlin, a tiré une pièce très politique en écho avec le temps présent. Le spectacle questionne la marginalisation de la classe ouvrière, son basculement vers le vote FN et la démission des élites de gauche. Quand surgit au détour de la pièce la question des « gilets jaunes », dont les couleurs saturent l’écran, la comédienne interrompt le documentaire. « Et nous, qu’est-ce qu’on fait, nous ? », se demande-t-elle. Apostrophe collective lancée aussi bien à l’artiste, à son engagement et à sa voix capable plus qu’une autre de porter, qu’au spectateur soudain frappé d’inconfort.

Face aux difficultés des forces progressistes, le sursaut doit-il venir de chacun de nous ? Cyrielle Blaire

Dates de tournée : Du 21 au 23/03/19 : La Coursive, La Rochelle. Les 28 et 29/03/19 : MA avec Granit, Scènes nationales de Belfort et de Montbéliard. Les 24 et 25/04/19 : TANDEM, Douai. Du 2 au 4/05/19 : Bonlieu, Scène nationale d’Annecy. Du 14 au 16/05/19 : La Comédie de Clermont-Ferrand. Les 22 et 23/05/19 : l’Apostrophe, Cergy-Pontoise. Du 28/05 au 15/06/19 : Théâtre Vidy, Lausanne.

 

À voir aussi :

– À l’heure où Didier Eribon fait retour à Reims, il ne faut surtout pas manquer Qui a tué mon père d’Édouard Louis, au Théâtre de La Colline jusqu’au 3 avril. L’essai de l’un répond au récit de l’autre. Leur matière commune ? Le déterminisme social, la vie à l’usine, la condition ouvrière… Sans fioritures, l’auteur raconte les retrouvailles avec un père vieilli et cassé avant l’heure, usé par le travail et une vie sans éclat. Un regard chargé de non-dits en ces temps de l’enfance où la violence familiale prenait le pas sur la tendresse paternelle, où le quotidien se réduisait à des lendemains routiniers et sans lueur d’espoir : une classe d’humains à qui l’on demande seulement de travailler et de survivre dans la banalité du

Co Jean-Louis Fernandez

quotidien, à qui ne fut jamais proposé d’entrevoir un rayon de soleil aux carreaux cassés de l’usine.

Un texte fort, lourd, vibrant d’humanité brisée, un texte aussi qui dépasse le banal ressassement pour se faire implacable réquisitoire : contre une société qui se complaît encore aujourd’hui à broyer les petites gens au profit des gagnants et des nantis, contre des politiques qui, dans les discours et les actes, ne comprennent traître mot à la vie des perclus et des exclus. Un cri de colère et de rébellion, un cri de révolte et d’espoir aussi. Superbement porté à la scène, de l’avis de la critique, par un grand Stanislas Nordey, comédien et directeur du Théâtre national de Strasbourg. Qui a tué mon père (?) Une interrogation, sans point final, qui ne cesse d’interpeller. Yonnel Liégeois

Du 2 au 15/05/19, au Théâtre National de StrasbourgDu 9 au 11/10/19, à la Comédie de Béthune. Le 21/01/20, au CDN Orléans / Centre-Val de Loire. Du 25 au 28/02/20, au Théâtre de Vidy-Lausanne. Les 5 et 6/05/20, au Grand R – Scène nationale de la Roche-sur-Yon. Le 13/05/20, au Théâtre de Villefranche-sur-Saône.

 

–  En raison du succès, Marianne Basler reprend, pour une nouvelle série de représentations au Théâtre des Déchargeurs (75), son interprétation de L’autre fille. Un superbe texte d’Annie Ernaux, publié en 2011 chez Nil éditions, dans une mise en scène dépouillée de Jean-Philippe Puymartin. Au détour d’une conversation, à l’âge de 10 ans, l’auteure découvre par hasard qu’elle a eu une sœur, décédée de la diphtérie deux ans avant sa naissance. « Plus gentille que celle-là », aux dires de sa mère… Des paroles lourdes de conséquences, une confession intime bouleversante, une interprétation à saluer, toute en retenue et sans pathos superflu.

La scène est troublante, presque intimidante : derrière sa petite table de travail, le public semble reconnaître Annie Ernaux en personne, écrivant à la sœur qu’elle n’a pas connue ! Lumière vacillante, main tremblante, voix chuchotante… Un spectacle chargé de non-dits et d’émotions partagées, Marianne Basler comme habitée de l’intérieur par ce texte d’une intensité insoupçonnée. « Évidemment, cette lettre ne t’est pas destinée et tu ne la liras pas […] Pourtant, je voudrais qu’elle te parvienne comme m’est parvenue jadis, un dimanche d’été, la nouvelle de ton existence par un récit dont je n’étais pas non plus la destinataire », ponctue au final la comédienne. Merci, éblouissante Marianne, la missive nous est bien parvenue ! Yonnel Liégeois

Du 19/03 au 06/04/19, du mardi au samedi aux Déchargeurs (75), ensuite  du 24 au 28/04/19 à Marseille.

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