Au théâtre de la Bourse du travail, Michel Couartou présente Ulysse à Gaza. Un texte de Gilad Evron, l’auteur israélien disparu en 2016, bouleversé devant le siège que son pays infligeait en 2010 à la bande de Gaza. Un spectacle poignant sur la dignité et la liberté.
Adapté pour la première fois en France en 2015 par La Compagnie « Le Bar de la Poste », le texte de Gilad Evron résonne cruellement à nos oreilles. La même troupe, sous la conduite de Michel Couartou, reprend la pièce au théâtre de la Bourse du Travail. Ulysse est le surnom donné par les militaires israéliens à un prisonnier, capturé en pleine mer sur un radeau fait de bouteilles en plastique. Il avait la volonté de forcer le blocus.Professeur défendant l’idée que la culture, l’éducation et la lecture sont nécessaires à tous les peuples pour se libérer, Ulysse est dans ce récit vaincu par les autorités d’Israël.
« Il tentait de forcer le blocus infligé à la bande de Gaza. Professeur, il partait, dit-il, pour enseigner la littérature russe aux Gazouis »
Dans un décor minimaliste, une table/deux chaises et cinq comédiens au plateau, le jeu des acteurs est traité sobrement, dans une forme presque cinématographique. Un réalisme qui éveille les consciences autant qu’il bouleverse les cœurs. Gilad Evron dénonçait déjà à l’époque une situation cauchemardesque dans la bande de Gaza, las un état des lieux qui a empiré avec l’empilement de drames que l’on sait. Surnagent cependant dans cette tragédie des notes d’humour et des situations tout à la fois plausibles et absurdes. Gérald Rossi
Ulysse à Gaza, Michel Couartou : jusqu’au 25/07, 15h. Théâtre de la Bourse du travail, 8 rue de la Campane, 84000 Avignon (Tél. : 06.08.88.56.00).
Au théâtre de La Scala d’Avignon (84), Robin Ormond présente Peu importe. Les prises de tête et sautes d’humeur d’un couple partagé entre vie professionnelle et obligations familiales. Avec deux comédiens, au mieux de leur forme dans ce délire conjugal !
Le calme règne, les enfants sont couchés. De retour d’un déplacement professionnel, comme d’habitude elle rapporte un cadeau à son mari. Simone et Erik semblent s’aimer d’un amour tendre, mais… Peu importe ! Curieux, tout de même : le salon est envahi de paquets plus ou moins volumineux, aux couleurs diverses et chatoyantes, toujours pas déballés. Les retrouvailles, chaleureuses d’un prime abord, ne tardent guère à dégénérer en un pugilat verbal fort insolite. De mauvaise humeur, Erik refuse d’ouvrir le présent : avec un enfant malade, c’est vrai qu’il a passé une mauvaise semaine, son épouse trop fréquemment absente à cause de son travail. Traducteur littéraire, au boulot à la maison, il s’estime ni considéré ni respecté. D’autant que son épouse ne manque pas de lui rappeler que c’est son salaire, plus élevé, qui fait vivre la famille… Les critiques fusent !
Les reproches aussi, de bouche en bouche, en accéléré. La phrase à peine finie de l’un, l’autre embraye à grande vitesse, normal pour celle qui opère dans l’industrie automobile ! La conversation s’envenime, les propos échangés ne sont plus très aimables, de vrais uppercuts distribués et encaissés en pleine face. « Peu importe », telle est la formule qui clôt au final chaque point de désaccord… Jusqu’au basculement, vicieusement imaginé par l’auteur allemand de ce brûlot, Marius von Mayenburg : c’est Erik qui rentre de déplacement cadeau en main, c’est Simone qui veille à la bonne tenue du foyer. Et les projecteurs à nouveau braquer sur le champ de bataille, les mêmes invectives inversées, les mêmes querelles ! Une lutte acharnée des deux protagonistes pour gagner raison, un affrontement cœur à corps au risque de débordements irréparables. De coups de pied en coups de colère, la montagne de cadeaux qui submerge l’espace s’effondre, les paquets voltigent comme les paroles échangées. Tout est dit sans reprendre souffle, la respiration suspendue, le couple suffoque sous les injonctions professionnelles et sociétales qui étouffent leur univers.
Il semble loin le temps où les deux amoureux s’imaginaient construire un autre monde, bâtir un autre avenir pour eux, se poser comme figures inspirantes pour les autres. Le modèle se fissure, les contraintes imposées par leurs supérieurs respectifs ont fait exploser rêves et désirs partagés. D’un futur imaginaire, le présent est champ de ruines. Devant nous, se déploie la critique acerbe d’une société où la seule image de la réussite impose de fouler aux pieds les valeurs qui ont guidé l’humanité de chacun. Derrière un humour omniprésent qui permet au public de garder quelque distance, la charge est féroce. Portée par un duo de comédiens, Marilyne Fontaine et Assane Timbo, excellents dans leur prestation à couteaux acérés. Capitalisme ou matérialisme triomphants ? Un infime signe d’espoir : quand sonne le téléphone, à l’ultime seconde de la pièce, ni l’une ni l’autre ne répondent ! Yonnel Liégeois, photos Vahid Amanpour
Peu importe, Robin Ormond : jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h50 sauf le lundi. La Scala Provence, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90).
Au théâtre des Gémeaux, en Avignon (84), Maxime d’Aboville met en scène Les Justes. La pièce d’Albert Camus s’empare d’un fait historique, l’attentat contre le Grand-Duc Serge à Moscou en 1905. Entre révolution, violence et justice, une intense réflexion orchestrée par la compagnie des Fautes de frappe.
Sur le plateau, trois hommes et une femme… Qui fomentent un attentat, excédés par la politique antisociale du gouvernement tzariste. Ils réclament justice contre l’arbitraire imposé aux populations paysanne et ouvrière. Le jeune Kaliayev est chargé de lancer la bombe contre l’oncle du tzar. Stupeur, il renonce à son geste : le grand-duc est accompagné de ses deux jeunes neveux ! Avec Les justes, Albert Camus pose la question de front : le droit à la justice autorise-t-il toute forme d’action, jusqu’à la mort d’enfants ou de femmes innocents ? Après cette première tentative, avortée volontairement, les quatre protagonistes s’interrogent avant de passer à l’action de nouveau.
Le débat central : « Quel est le prix de la vie d’un homme ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause ? » L’idéal révolutionnaire ne s’interdit aucun acte, la mort n’est point un crime en regard de la cause à défendre, affirment d’aucuns avec autorité et conviction. D’autres, dont Kaliayev et Dora sa compagne, en doutent fortement. Pas un théâtre d’action, un théâtre d’idées passionnant et émouvant grâce à l’adaptation réussie du metteur en scène Maxime d’Aboville… Une pièce dont les attendus alimenteront bien plus tard les réflexions d’Albert Camus au cœur du conflit algérien, une œuvre qui résonne étrangement face aux tragédies meurtrières qui ensanglantent aujourd’hui notre planète, en Ukraine comme en Palestine. Yonnel Liégeois
Les justes, Maxime d’Aboville : Jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h00 sauf le mercredi.Théâtre des Gémeaux, 10 rue du Vieux Sextier, 84000 Avignon (Tél. : 04.88.60.72.20/09.87.78.05.58).
Au théâtre du Balcon, en Avignon (84), Serge Barbuscia présente le Syndrome d’Ulysse. Écrite à quatre mains avec Ali Babar Kenjah, à partir de la figure mythique du guerrier rusé, une pièce qui présente le héros d’Homère comme l’archétype aujourd’hui du migrant. Un spectacle musical harmonieusement rythmé, au cours duquel le lyrisme du texte le dispute à la joie collective de jouer.
Barbuscia lui-même incarne le choryphée, en référence familiale, au nom de son arrière-grand-mère de Sicile, la Nonna Nina, chassée par la faim, un jour embarquée avec ses enfants sur un esquif pour aborder au port de Tunis. Au début du siècle dernier, 130 000 Siciliens affamés ont ainsi dû immigrer vers les côtes africaines. Il cite encore sa mère, quittant la Tunisie pour Marseille avec ses trois rejetons. Ali Babar Kenjah situe Le syndrome d’Ulysse« entre le retour impossible et l’intégration inachevée ». Il a étoffé la partition verbale d’allusions aux îles des Caraïbes, en évoquant le poète anglophone Derek Walcott, né à Sainte-Lucie, prix Nobel 1992, auteur de l’épopée Omeros, frère en esprit d’Aimé Césaire et d’Édouard Glissant.
Barbuscia, de son côté, apporte au bien commun sa dilection pour Pablo Neruda, qu’il a illustrée en montant Tango Neruda. Rien n’est omis du caractère infiniment cruel de l’exil forcé, de la cupidité des passeurs, des risques de mort par noyade ou des réactions de rejet. Ce qui fait, en même temps, le bien-fondé du Syndrome d’Ulysse est à voir dans les vertus du jeu théâtral. Autour de Serge Barbuscia évoluent quatre interprètes de haut vol, aptes à mêler la profération à la mise en corps musicale. Lorsque Aïni Iften et Théodora Carla chantent recto tono d’une voix d’entrailles, cela devient bouleversant. Bass Dhem est un harmoniciste accompli.
Jérémy Bourges assure la direction musicale en polyglotte averti et pianiste virtuose : du classique au swing, de la salsa au tango. Les costumes d’Annick Serret concourent, sous la lumière de Sébastien Lebert, à la validité esthétique d’un acte théâtral dont l’objectif affirmé est de donner à entendre et à voir « l’humanité invisible des malheurs du monde », et ce, par le biais d’une coopération transatlantique, dont des étapes préparatoires ont eu lieu en Martinique, puis en Casamance (Sénégal), auprès de la compagnie Bou-Saana. Jean-Pierre Léonardini, photos Gilbert Scotti
Le syndrome d’Ulysse, Serge Barbuscia : jusqu’au 25/07, tous les jours à 15h15 sauf le jeudi. Théâtre du Balcon, 38 rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.00.80).
À l’Arrache-Coeur d’Avignon (84), Isabelle Starkier présente Ubu Président. Une adaptation du chef d’œuvre d’Alfred Jarry, signée Mohamed Kacimi. Deux chômeurs patentés, père et mère Ubu, rêvent devant le frigo vide : gagner l’élection présidentielle.
Père Ubu, imaginé dès 1896 par l’écrivain facétieux Alfred Jarry, était dès ses origines obscures à la fois capitaine de dragons, comte de Sandormir, roi de Pologne, docteur en pataphysique, grand maître de l’ordre de la Gidouille, etc. Désormais, sous la plume de l’écrivain et dramaturge Mohamed Kacimi, qui adapte l’œuvre célébrissime, Ubu veut devenir Président. Le drame, c’est qu’il est élu ! Pour cette nouvelle version, la mise en scène est d’Isabelle Starkier, les musiques signées Alain Territo. Ubu Président est devenu une désopilante comédie musicale. Avec Stéphane Miquel, dans la peau grasse du père Ubu, parfait dans ce rôle de grand guignol effrayant. Clara Starkier est une mère Ubu d’une belle sottise, qui roucoule d’amour pour son débile d’époux. Les musiciens comédiens Stéphane Barriere, Michelle Brûlé et Virgile Vaugelade sont autant à l’aise instruments en main que lorsqu’ils chantent ou jouent la comédie.
Mohamed Kacimi a frappé juste. Père Ubu est un beau parleur, qui éructe, harangue des foules avec une démagogie fantastique et n’a qu’un seul et unique but : capter pour lui et ses amis, mais en vérité surtout pour lui, toutes les richesses de la nation. Si l’on efface un peu, juste un peu, la farce, l’image de personnages actuels se matérialise sans la moindre erreur possible. Donald Trump par exemple… Passer de chômeur professionnel à locataire du palais présidentiel ne pose aucun cas de conscience à Ubu. Du moment qu’il y a du fric à faire. Les pauvres seront toujours plus fauchés ? Qu’importe à ces personnages qui flirtent avec les idéologies les plus nauséabondes. Voilà « une réflexion sur les enjeux mondiaux contemporains tout en redécouvrant ce classique de la littérature française », pointe l’auteur.
Le langage vert de père et mère Ubu est conservé, juste un peu modernisé. Leur « risible et terrifiante » ascension sociale mériterait presque que l’on précise dans le programme que « toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé… ». Gérald Rossi, photos Elie Benzekri
Ubu président, Isabelle Starkier : jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h sauf les mercredi. Théâtre de l’Arrache-Coeur, 13-15 rue du 58° Régiment d’Infanterie, 84 000 Avignon (Tél. : 09.85.09.97.42).
« Ubu c’est l’emblème du tyran, mais d’un tyran ridicule, pathétique, comme notre 21ème siècle sait en produire à la pelle – à tarte ! C’est celui devant lequel on hésite entre rire et pleurer, celui qui n’a plus même l’air vrai : un dictateur en carton-pâte maquillé sous les oripeaux populistes de la démocratie ».Isabelle Starkier, metteure en scène
« J’ai conçu cette pièce comme un cri d’alarme. À travers les aventures grotesques d’Ubu, je veux montrer comment la démocratie peut basculer, d’un moment à l’autre, dans l’absurde et la violence quand la démagogie l’emporte sur la raison. C’est l’ambition que je porte avec cet Ubu : faire du rire une arme contre l’obscurantisme, rappeler que l’art reste un des derniers remparts contre la folie des hommes ».Mohamed Kacimi, auteur
Au théâtre des Lucioles, en Avignon (84), Jean-Philippe Daguerre présente La fleur au fusil. Le 25/04/1974, au Portugal, une révolution pacifique renverse la plus longue dictature d’Europe : un œillet victorieux du régime de Salazar, maître du pays durant plus de 40 ans ! Un « seul en scène » de Lionel Cecilio, émouvant et captivant.
Sur les planches du théâtre des Lucioles, s’y jouent divers spectacles de bon aloi ! Tel celui écrit et interprété par Lionel Cecilio, une Fleur au fusil mise en scène par Jean-Philippe Daguerre, récent lauréat des Molières… Avec humour et tendresse, le garçon égrène les souvenirs de sa grand-mère Céleste, fuyant en France le régime de Salazar. Durant des décennies, toute une jeunesse fut muselée, brisée, torturée sous le joug d’une dictature agonisante enfin en 1974. Sans un coup de fusil, sinon ceux de la liesse populaire, l’œillet au canon et à la boutonnière !
Il témoigne d’une puissante tendresse envers sa grand-mère. Lui qui doute de son avenir, ne semble pas trop quoi faire de son existence, il va trouver compréhension et force de vie auprès de Céleste. Qui a traversé bien des galères, supporté moult tourments et interdits sous le joug de Salazar, le despote portugais. Au point de devoir s’exiler, comme tant d’autres concitoyens, en France sa terre d’accueil… La jeunesse portugaise, en ce temps-là, est embringuée de force dans les guerres coloniales, au Mozambique et en Angola, la société est cadenassée, les opposants emprisonnés et torturés. La résistance s’organise, tant à Lisbonne qu’à Paris.
Du geste et de la voix, une chaise pour unique décor, seul en scène pour interpréter tous les personnages, Lionel Cecilio fait corps avec l’ancêtre bien aimée. Mêlant réparties en français et en portugais, illustrant son propos de musiques révolutionnaires et chants populaires, narrant les rapports entre Céleste et son frère Chico, ses liens avec Zé son amoureux et enrôlé de force dans l’armée. Un récit virevoltant, emprunt d’humour et d’émotion. À fleur de peau, à fleur de fusil… Jusqu’à l’impensable, l’extraordinaire : un peuple qui se soulève, une armée qui se rebelle pour abattre le pouvoir tyrannique. Un pan d’histoire vivante nous est offert, la démocratie en marche pour un bouquet de fleurs, la liberté et la fraternité. Un revigorant seul en scène, une épopée captivante et poétique, haute en couleurs et forte de fols espoirs en l’humanité retrouvée, à conquérir sous d’autres cieux. Yonnel Liégeois, photos Grégoire Matzneff
La fleur au fusil, Jean-Philippe Daguerre et Lionel Cecilio : jusqu’au 25/07, tous les jours à 17h40 sauf les mercredi. Théâtre des Lucioles, 10 rue du Rempart St Lazare, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.05.51).
Au théâtre des Doms, en Avignon (84), Ascanio Celestini propose Rumba, l’âne et le bœuf de la crèche de Saint François sur le parking du supermarché. Un texte de l’auteur italien superbement interprété par le belge David Murgia, qui prête voix aux paumés de la société.
Sur la scène du théâtre de La Joliette, jour de la création française à Marseille, un castelet cerné de deux rideaux rouges, pour tout décor une peinture minimaliste retraçant les grandes étapes de la vie de François, le saint d’Assise… Il fait nuit, le supermarché a fermé ses portes, le parking est désert. Deux hommes en ont pris possession, ils ont fomenté un court spectacle pour d’éventuels pèlerins que les bus de passage vont déverser là. En échange de quelques sous, de quoi régler le loyer et s’offrir un bon petit repas de Noël ! L’un est musicien, l’autre bonimenteur improvisé. Qui prévoit aujourd’hui de conter aux éventuels croyants, touristes, promeneurs et surtout spectateurs avignonnais, Théâtre des Doms, les grandes heures de la vie de François : pas l’homme embaumé et auréolé par la sainte mère l’Église, mais le brave gars issu d’une riche famille, devenu pauvre d’entre les pauvres, un va-nu-pieds qui embrasse les lépreux et dort à la belle étoile, même par grand froid. Au contraire de comme j’aime point fr, la réclame débile à la télé, la belle étoile, c’est sacrément important la belle étoile…
Presque une vie de clodo, comme celle de Joseph l’africain qui dort là sur le parking, pour l’heure seul spectateur ! Et David Murgia, l’époustouflant conteur et comédien belge, d’entamer alors sa folle et irrésistible Rumba, glissant bien vite de la vie du saint homme à celle de tous les déclassés et marginaux, riches pourtant de qualités blessées ou bafouées. Tel Job, le sympathique manutentionnaire de l’entrepôt, salarié embauché au noir : il ne sait ni lire ni écrire, à la demande du client il trouvera pourtant sans coup férir l’article désiré, à l’heure du déchargement des palettes il saura très exactement où ranger outils et ustensiles. Un pauvre type, penseront certains, un super pote en fait unanimement apprécié de ses collègues !
Un flot, un torrent de paroles soutenu par Philippe Orivel, son complice musicien au clavier et à l’accordéon pour raconter le monde des gens de peu, mal aimés et tous déclassés, le SDF ou les vieux, les exclus et paumés de la planète, même le raciste qui en veut à la gamine tzigane et voleuse qui fume son clope avec arrogance, alors qu’il est perclus de douleur après la mort de sa petite fille d’un cancer fulgurant. « C’est injuste », dit-il, répète-t-il. Tous ceux-là, même lui peut-être, méritent plus et mieux que le mépris ou le rejet : un regard, un sourire, un mot, un bonjour, un bon jour… Toutes et tous des étoiles, « comme celles dans le ciel, mais il y en a tellement qu’on ne peut pas les compter, elles sont trop nombreuses et toutes éparpillées ».
Avec David Murgia, le verbe déferle en un courant impétueux, ininterrompu. Une cascade de mots et de maux prend visage sur les planches. Avec tendresse et émotion, force humour aussi… Aucun bus n’arrivera jusque là, aucun pèlerin n’en descendra, pourtant le parking du supermarché n’est pas désert. Il est noir de monde, habité de tous ces humains invisibilisés dont le comédien nous a brossé le portrait : immigrés, chômeurs, clochardisés, sans papiers, naufragés de la vie. Une charge explosive contre une société qui fabrique exclus et précaires. De l’humanité dignement partagée, tignasse en broussaille et godillot à la main, entre puissance poétique et satire politique. Yonnel Liégeois, photos Asblkukaracha
Rumba d’Ascanio Celestini, David Murgia et Philippe Orivel : jusqu’au 25/07, tous les jours à 19h45 sauf le mercredi. Théâtre des Doms, 1 bis rue des Escaliers Sainte-Anne, 84 000 Avignon (Tél. : 04.90.14.07.99).
À L’artéphile d’Avignon (84), Élise Noiraud propose Toutes les autres. Une pièce de Clotilde Cavaroc, l’histoire d’un amour partagé entre une femme handicapée et son assistant sexuel. Rencontre avec une artiste et femme talentueuse, aux fortes convictions.
Toutes les critiques sont unanimes, Élise Noiraud sert Toutes les autres, la pièce de Clotilde Cavaroc, avec tact et sensibilité. Une nouvelle fois, le succès semble de mise en terre avignonnaise. Depuis quinze ans déjà, la metteure en scène et comédienne fréquente le festival d’Avignon avec assiduité. « D’abord comme spectatrice, ensuite comme chroniqueuse pour un site internet… J’en garde un souvenir plutôt positif et joyeux, je n’en reste pas moins lucide sur la réalité du OFF, ses contraintes humaines et financières pour la majorité des compagnies théâtrales ».
Directrice artistique de la Compagnie 28 implantée à Aubervilliers (93), elle reconnaît avoir bien évolué et grandi après le formidable succès de sa trilogie(La banane américaine, Pour que tu m’aimes encore, Le champ des possibles). Trois « seule en scène » relatant le temps de son enfance et de sa jeunesse jusqu’à sa majorité qui, usant d’une énergie débordante et d’une exceptionnelle qualité de jeu, forte d’un talent rare dans son incroyable capacité à interpréter moult personnages d’un revers de main ou de réplique, parvient à transformer avec humour et émotion un parcours personnel en devenir collectif… « Aujourd’hui, je m’attèle à des projets différents dans la forme, mais toujours avec la même simplicité. L’objectif premier demeure : parler de la vie, parler « du » et « au » quotidien des gens ». Qui n’hésite pas à s’emparer de questions sociales fortes, « pas dans une démarche militante, plutôt dans la mise à nu de la vie de mes contemporains dans toute leur complexité ». Une preuve ? Son adaptation sur les planches du film de Laurent Cantet, Ressources humaines : elle signait une mise en scène fluide et sans temps mort, usant juste de quelques tables et chaises manipulées à vue pour promener le spectateur de la maison familiale au cœur de l’usine !
De la complexité du monde ouvrier à celle des protagonistes de Toutes les autres, Élise Noiraudne se sent point dépaysée. « C’est une thématique qui me parle beaucoup, en cohérence avec mes précédentes réalisations : donner à voir la vraie vie, penser le monde sous ses multiples facettes, soulever des questions qui interpellent chacun ». Et de s’interroger sur la place accordée aujourd’hui à la culture en général, au spectacle vivant en particulier… « Serait-ce une activité économique quelconque, qui doit générer profit et rentabilité ? La culture, c’est un bien précieux, qui ouvre à l’autre et crée du lien social. En tant que citoyenne et mère, je me pose la question : quelle vision du monde avons-nous et proposons-nous ? C’est effrayant ! Quel avenir pour nos enfants, pour toute la jeunesse ?. Comédiens, nous ne nous battons pas seulement pour défendre nos acquis ». Élise Noiraud ? Assurément, une dame des planches à inscrire au tableau des femmes fréquentables pour ses talents multiples ! Yonnel Liégeois
Toutes les autres, Élise Noiraud : les 13 et 14/07, 15h35. Théâtre L’artéphile, 7 rue Bourg Neuf, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.70.14.02).
Clémence et Antoine
Être handicapé ne dispense pas d’éprouver des désirs et de chercher à prendre du plaisir. Clotilde Cavaroc aborde la manière d’y répondre avec beaucoup de tact et de finesse.
Clémence est dans un fauteuil roulant. On apprendra au fil de la pièce qu’un accident dramatique, qui a tué son compagnon, l’a laissée privée de l’usage de ses deux jambes. Lasse de trop de solitude et d’enfermement, elle fait appel à un « accompagnant sexuel » pour retrouver le chemin de son corps et de ses sensations. Un homme se présente. Antoine est infirmier le reste du temps. Il a décidé, avec l’accord de son épouse, de donner de son temps – et de son corps – à des personnes en situation de handicap. Leur donner du plaisir sous quelque forme que prenne celui-ci, en répondant à la demande de combler un manque affectif et sexuel.
Le thème était épineux. La mise en scène d’Élise Noiraud, sobre et resserrée, le jeu juste et sans emphase de Kimiko Kitamura et de Stéphane Hausauer ainsi que le lent ballet amoureux de la gestuelle dépouillent le spectacle de toute tentation de voyeurisme. Ils en font une tranche de théâtre et de vie sensible et emplie d’émotion. Une belle manière de se préoccuper de l’Autre et un témoignage fort. Sarah Franck, in Arts-chipels.fr. Photos Clément Sautet
Au théâtre de la Manufacture d’Avignon (84), Marcial Di Fonzo Bo propose Au Bon Pasteur, peines mineures. L’histoire poignante de « mauvaises filles » placées par la justice dans les couvents de l’institution religieuse, un « seule » en scène d’Inès Quaireau d’une incroyable puissance.
En ce jour de septembre 1954, plaisir et joie ont déserté la vie d’Annette, 16 ans, gamine d’Aubervilliers (93). Son père l’a signalée à la protection de l’enfance, elle franchit la porte de la maison du Bon Pasteur d’Angers, tenue par les religieuses de la congrégation de Notre-Dame de Charité. Nue dans le grand couloir, fouillée, examinée par un gynécologue qui a « introduit ses doigts dans mon sexe, sans gant », elle s’est vue remettre trois robes : une pour le travail, l’autre pour les sorties et la troisième pour la prière. Une ambiance carcérale qui ne dit pas son nom, des centaines de jeunes filles « rebelles, aguicheuses, vicieuses » placées par décision de justice ou à la demande des familles en vue de modeler corps et esprit dans le respect de la norme sociale. Au programme d’Au bon Pasteur, peines mineures, travail, prière et pénitence. Le texte de Sonia Chiambretto est puissant, poignant. Au Bon Pasteur d’Angers et d’ailleurs, de prétendues « mauvaises filles » à d’authentiques mauvaises sœurs…
Avec force réalisme et conviction, Inès Quaireau narre le quotidien de ces filles en rébellion, exploitées et humiliées, qui n’espèrent qu’en la fuite… Bouillonnante de vie et d’espoir, vivace et alerte, la jeune comédienne vitupère contre un système qui avilit plus qu’il ne libère. Qui partage aussi les projets d’avenir de gamines victimes de la précarité, de conditions familiales et sociales indignes d’une société prospère. Le principe des gouvernants d’alors ? Rendre cette population invisible plutôt que favoriser leur insertion, une supposée protection qui se mue en punition et condamnation… Dans une mise en scène alerte et colorée de Marcial Di Fonzo Bo pour chasser le pathos, une interprète qui prête langue et corps à ces filles presque du même âge qu’elle. Un spectacle d’une profonde intensité où, avec humour et ironie souvent, elle salue leur combativité et leur soif d’existence, dénonce des principes éducatifs hors d’âge, propices aux pires dérives. Un vrai cri du cœur, la foi en la jeunesse ! Yonnel Liégeois
Au Bon Pasteur, peines mineures, Marcial di Fonzo Bo : jusqu’au 12/07, 11h35. Théâtre de la Manufacture, 2 rue des Écoles, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.12.71).
Des années 1940 jusqu’en 1980, le Bon Pasteur : 40 000 jeunes filles ont été placées par la justice dans les couvents de la congrégation, une institution qui faisait office de « maison de redressement ». Des centaines d’anciennes pensionnaires se battent aujourd’hui pour dénoncer les mauvais traitements infligés par les religieuses. Auditionnées lors de l’affaire Bétharram par la Commission d’enquête parlementaire sur les violences dans les établissements scolaires, avec leur association Les filles du Bon Pasteur, elles demandent des excuses officielles de l’État et la reconnaissance de leur statut de victime. Pays plus prompts que la France, Irlande et Pays-Bas ont agi en conséquence : excuses des gouvernants et versement d’indemnités réparatrices.
À lire, pour découvrir principes et dérives du Bon Pasteur : Mauvaises filles incorrigibles et rebelles (Véronique Blanchard et David Niget, éditions Textuel), Cloîtrées, filles et religieuses dans les internats de rééducation du Bon Pasteur d’Angers, 1940-1990 (David Niget, Presses universitaires de Rennes).
À voir, le film remarquable de Peter Mullan : Les Magdalene Sisters. Couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise 2002, il narre l’histoire authentique de ces institutions religieuses chargées de punir les femmes « déchues » d’Irlande. La pénibilité du travail de blanchisserie symbolisait la purification morale et physique dont les femmes devaient s’acquitter pour faire acte de pénitence. Quatre congrégations religieuses féminines (les Sœurs de la Miséricorde, les Sœurs du Bon Pasteur, les Sœurs de la Charité et les Sœurs de Notre-Dame de la Charité du Refuge) avaient la main sur les nombreuses Magdalene laundries réparties sur l’ensemble du pays (Dublin, Galway, Cork, Limerick, Waterford, New Ross, Tralee, et Belfast). À voir aussi Mauvaises filles, le film d’Émérance Dubas, l’histoire secrète des Magdalene Sisters françaises.
Avec un budget artistique qui se réduit, le Théâtre de Sartrouville et des Yvelines-CDN va-t-il perdre son label ? Le personnel du théâtre s’en inquiète et un Collectif des spectateurs et amis du théâtre de Sartrouville a lancé une pétition. S’ajoute à cela l’avenir incertain de son directeur, Abdelwaheb Sefsaf, que Chantiers de culture assure de tout son soutien, alors que le maire souhaite son départ.
Chantiers de culture invite lectrices et lecteurs à soutenir la pétition, dont les références sont notées en pied d’article. Yonnel Liégeois
Le metteur en scène Abdelwaheb Sefsaf a fait les comptes pour la saison 2026/2027, et sa marge artistique est de 60 à 80 000 euros. Avec la baisse de subvention de 350 000 euros du Département des Yvelines et celle de 41 000 euros de l’État, il se retrouve dans l’impossibilité de financer des créations, dont le coût moyen est de 240 000 euros. « Je ne peux pas remplir le cahier des charges qui est celui d’un Centre Dramatique National », affirme celui qui, ces trois dernières années, a signé des spectacles qui ont été salués par la presse et le public, ont tourné dans toute la France, Kaldûn en 2023 et Alif cette année. « Je n’ai même pas les moyens de faire une création. Je ne peux plus mener de coproductions pour accompagner d’autres artistes. Nous sommes bloqués, et tout est lié, car nos actions culturelles sont liées aux créations. Et si je ne crée pas, je ne peux plus tourner. »
Le Théâtre de Sartrouville et des Yvelines est soutenu par son public. La pétition qu’il a lancé explique qu’un « nouveau public qui ne fréquentait pas jusqu’alors le théâtre a découvert une programmation qui lui parle, en particulier de nombreux habitants des quartiers populaires du plateau de Sartrouville. L’ouverture d’ateliers de pratique amateur a été une formidable occasion pour de nombreuses personnes de découvrir le théâtre comme un moyen d’expression sans pareil. » Ce collectif s’inquiète de « la forte diminution des moyens accordés au service public de la culture ».
Pour maintenir le label CDN, le financement doit impérativement venir d’au moins une collectivité territoriale en plus de l’État. Si le Département n’est plus là, il y a encore la Ville. Lors du conseil municipal qui s’est tenu cette semaine, le maire (LR) de Sartrouville, Pierre Fond, a affirmé publiquement qu’il souhaitait la conservation du label et qu’il s’engageait à maintenir la subvention de la Ville. Mais, lors de cette même séance, il a publiquement souligné que Abdelwaheb Sefsaf n’avait jamais été son candidat. D’ailleurs, l’actuel directeur ne sait toujours pas s’il sera encore en poste au 1er janvier 2027. Les partenaires publics devaient lui notifier son renouvellement avant le 31 mars 2026, mais il n’a toujours rien reçu à ce jour, ce qui inquiète le personnel du théâtre qui s’en est ouvert dans un communiqué. « Cette attente nous empêche de mener à bien nos missions, nos projets et ne nous permet pas d’avoir des perspectives claires pour cette fin de saison et pour la saison prochaine. Certaines actions prévues dans des structures municipales ont été annulées sans motif. Nous n’avons toujours pas de nouvelles de la rénovation énergétique prévue de longue date, et qui devient plus que nécessaire au vu du changement climatique, en hiver et en été, comme nous pouvons le constater aujourd’hui. »
Dans un courrier envoyé à Catherine Pégard, la ministre de la Culture, ainsi qu’aux élus des Yvelines, le Syndeac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles) demande « à la municipalité de Sartrouville et au Département des Yvelines de clarifier leur position concernant la reconduction du mandat d’Abdelwaheb Sefsaf […] en motivant leur décision sur la base du document d’autoévaluation remis à tous les partenaires publics en novembre dernier ». Le bilan du premier mandat du directeur du Théâtre de Sartrouville et des Yvelines montre que les objectifs demandés sont largement atteints : 82% de taux de remplissage en moyenne, huit créations, 556 représentations en tournée, onze coproductions, dont sept avec les quatre artistes associés, un partage de l’outil avec de nombreuses compagnies en résidence, et un volume important d’actions culturelles et d’EAC sur le territoire.
À l’heure actuelle, Abdelwaheb Sefsaf et son équipe ne peuvent plus rien engager au-delà de janvier 2027. « Je n’ai engagé aucun artiste associé, je ne peux prendre aucune décision, je ne peux rien mettre en place », confie, dépité, le metteur en scène, qui se demande ce qu’il a fait pour être traité de la sorte. Stéphane Capron, in sceneweb
Théâtre de Sartrouville et des Yvelines–Centre dramatique national, direction Abdelwaheb Sefsaf : Place Jacques-Brel, 78500 Sartrouville (Tél. : 01.30.86.77.79).
Au théâtre municipal de Castres (81), en février 2027 était prévue la représentation de Passeport, la pièce d’Alexis Michalik. Supprimée par la nouvelle municipalité RN de la ville. Une décision qui illustre les volontés de censure de certains élus.
La municipalité RN de Castres (Tarn) fait brutalement le ménage dans la programmation culturelle du théâtre municipal. Passeport, la pièce d’Alexis Michalik, l’auteur et metteur en scène, n’aura pas le droit d’être présentée au public. Elle était à l’affiche de la saison prochaine et devait se jouer en février 2027. La mairie, remportée en mars dernier par le RN, n’a pas tardé à imprimer sa marque. Sur Ici Occitanie, le maire Florian Azéma a tenté une justification, en insistant sur le fait qu’aucun accord contractuel n’avait été signé par la précédente municipalité. « C’est du rôle et des prérogatives des élus de faire une programmation culturelle. Nous avions la totale liberté de revenir sur cette programmation », a-t-il déclaré.
Après la municipalité de droite de Vanves, en région parisienne, qui voulait annuler la saison culturelle locale avant de faire machine arrière, la décision de Castres illustre les volontés de censure que certains élus tentent de mettre en œuvre. Passeport, joué dans de nombreuses villes depuis sa création en 2024, parle de la situation de réfugiés dans le port de Calais. « La pièce raconte des parcours d’exil, d’identité et d’intégration », explique Alexis Michalik. « Chacun est libre d’aimer ou pas la pièce. Mais chacun devrait aussi être libre de la voir. La liberté de création et l’indépendance de la programmation culturelle (…) constituent l’un des fondements de notre vie démocratique ».
Le metteur en scène dit s’inquiéter« pour toutes les œuvres, artistes et programmateurs, qui pourraient demain subir le même sort». Il appelle à rester « vigilants face à toute tentative de faire de la culture un outil de sélection idéologique ».Gérald Rossi, photos Alejandro Guerrero
Selon La dépêche du midi, le Conseil départemental du Tarn envisage d’organiser une représentation de Passeport à Cap’Découverte (Tél. : 05.63.80.29.00), à proximité d’Albi, dans les prochaines semaines.
Au théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie (75), Aurélie Van Den Daele présente La Cerisaie. Le chef d’œuvre de Tchekhov revisité pour convier à une grande fête… Un projet pour le moins surprenant.
Aurélie Van den Daele dirige, depuis 2021, le Théâtre de l’Union – Centre dramatique national du Limousin. Elle montre à Paris sa mise en scène de La Cerisaie, d’Anton Tchekhov. « Pouvons-nous dire adieu à cette histoire pour en construire une autre ? » se demande-t-elle en exergue de la représentation. « Cette autre Cerisaie, poursuit-elle, tentera de repousser les murs, pour convier le public à une grande fête, à un rite de passage, à vivre ensemble dedans et dehors. » C’est affirmer, d’entrée de jeu, un projet pour le moins surprenant, s’agissant d’une pièce dûment estampillée en tant que chef-d’œuvre universellement admis.
Comment s’en débarrasser, sinon en faisant fi d’une époque précisément établie, quand l’Histoire, avec sa grande hache, va couper les arbres de la vieille propriété familiale de Lioubov Andreevna, achetée par Lopakhine, fils de moujik au grand cœur cousu d’or ? Et qu’a donc à faire « la fête » là-dedans, qui est autre chose que le théâtre ? Créée par Stanislavski en 1904, La Cerisaie est lestée des souvenirs de réalisations mémorables, ne serait-ce, dans la sphère contemporaine, que celle de Peter Brook en 1982. Aurélie Van den Daele entend se situer ailleurs. Chez elle, à côté de la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, on trouve, avant chaque acte, des intermèdes participatifs à l’adresse du public, ce qui brouille les pistes du texte initial à des fins relativement ludiques.
En costumes d’aujourd’hui, sur un plateau entouré de voiles translucides, la troupe de dix interprètes se dépense sans grand souci d’intériorité. On parle trop haut. On va souvent jusqu’au cri. Au soir de la première, un concert bruyant dans le Parc floral privait le spectacle d’une déambulation prévue à l’extérieur (par beau temps, l’acte II se donne sur une butte feuillue du parc, ndlr). Un moindre mal, à tout prendre, car sont projetées des images vidéo d’une forêt vue de haut, assorties d’autres, de visages en gros plans de certains personnages en action. C’est bien beau de vouloir s’éloigner du naturalisme – on ne regrette certes pas le samovar –, encore faut-il concevoir une forme qui ne soit pas à la va-comme-je-te-pousse, assortie de musiques tonitruantes, d’une courte danse simpliste et d’une chanson poussée au micro (composée par qui ?). Est-on dans The Voice ?
Abolir le quatrième mur, casser les codes, hybrider à tout prix des formes disparates familières, cela suffit-il à traduire la Cerisaie pour ici et maintenant ? Jean-Pierre Léonardini, photos Thierry Laporte
La Cerisaie, Aurélie Van Den Daele : jusqu’au 21/06, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30. La Tempête, la Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).
Le 9 juin, au Théâtre Public de Montreuil (93), s’est tenue l’assemblée générale du collectif Livrer Bataille. Forts d’une charte qui fédère plus de 500 signataires, artistes et compagnies s’organisent pour se faire entendre face aux coupes budgétaires des collectivités et de l’État qui affectent le secteur culturel.
Jamais la volonté politique de baisser drastiquement le financement du spectacle vivant n’a été aussi brutale et aussi rapidement suivie d’effet. En nombre, des régions, des départements, des villes se désengagent. Quant à la baisse de budget du Ministère de la Culture qui affecte l’ensemble du paysage culturel, elle impacte au premier chef les équipes artistiques, c’est-à-dire la matrice à partir de laquelle le secteur s’organise et fonde sa légitimité. Partout les financements publics aux compagnies et lieux indépendants se raréfient, et les critères d’attribution se complexifient. Les contraintes administratives, les logiques de contrôle et de précarisation se multiplient. La mise en concurrence des équipes artistiques et les lois de l’ingénierie culturelle sont devenues la règle. Face à cette perte quasi-totale de maîtrise des conditions d’exercice de nos métiers, et face à l’absence de prise en compte de nos réalités, il ne nous semble plus possible de demeurer isolés et muets.
La façon de penser et d’organiser nos pratiques, nos temporalités, nos modes de production, de répartir les financements, de rencontrer le public et d’administrer les théâtres nous concerne, il nous appartient d’en prendre conscience et d’oser faire entendre une parole que personne ne portera pour nous. Nous — plus de 100 équipes artistiques — proposons à celles et ceux qui partagent notre volonté d’agir — artistes, technicien·nes, lieux indépendants et leurs équipes — de constituer un collectif qui nous permettra de peser dans la bataille en cours et à venir. Sur la base d’une réflexion, d’aspirations et de revendications communes, nous nous adresserons au public, à la presse et à l’ensemble des interlocuteurs concernés (ministère, collectivités locales, syndicats, élus, partis politiques…) pour défendre une autre conception de nos métiers et œuvrer à une indispensable réinvention des politiques publiques de l’art et la culture.
Devant plus de 350 participants, Irène Voyatzis, co-directrice de la compagnie du Dahlia Blanc et l’une des initiatrices du collectif, explique que l’idée de fonder ce collectif est venue récemment, à la suite de réunions menées au Théâtre de l’Échangeur, lieu bagnoletais menacé depuis un an de disparition. « L’Échangeur, c’est un partenaire pour 80 compagnies par an. Alors, l’hypothèse de sa fermeture est une vraie menace pour elles. Mais les problématiques des équipes artistiques sont souvent plus diffuses, plus cachées. Nous avons fondé ce collectif pour lancer une réflexion d’ensemble sur le fonctionnement du système et, en même temps, pour passer à l’action. Il faut arrêter de se faire maltraiter collectivement ».
Manon Ayçoberry, passée à l’action depuis quatre mois dans la région Grand Est, l’affirme : « Il faut du concret ». On évoque la mobilisation qui a permis de retourner la situation à Vanves. La mise en place d’une coordination nationale est envisagée en septembre, avant se déroule le festival d’Avignon. « Il y aura au moins une assemblée générale, on est en négociation avec le In pour qu’ils nous accueillent ». Au final d’une soirée enthousiaste, chacune et chacun sont conviés à se mettre en ordre de bataille. Yonnel Liégeois, photos Olivier Werner.
Au théâtre La Bruyère (75), Kelly Rivière présente La vie rêvée. Un « seule en scène » pour évoquer la vie d’une intermittente du spectacle… Avec tendresse et humour, les deux ingrédients qui ont nourri An Irish Story (au théâtre Firmin Gémier d’Antony), son premier spectacle et formidable succès. Entre rêve et réalité, rencontre avec une talentueuse comédienne.
« Rêver un impossible rêve, brûler d’une possible fièvre »… Suivre son étoile, peu importe les chances et le temps ? La quête hier du grand Jacques, Brel bien sûr, semble présentement s’apparenter pour beaucoup à celle de Kelly Rivière ! Une femme, des rêves pleins la tête mais qui, en dépit de la reconnaissance du public, paraît cultiver le doute en permanence… « Un héritage de jeunesse, probablement », avoue la comédienne avec bonhomie, détendue à la veille du grand départ pour une nouvelle saison artistique.
« Il faut que ça marche cette fois, autrement j’arrête, me suis-je souvent dit ! ». Celle qui rêvait d’être danseuse réalisera, encore gamine, qu’elle ne brillera jamais, étoile, dans un grand corps de ballet… « L’échec n’est pas chose aisée, demeure l’essentiel : oser rêver encore et toujours, ne jamais abandonner ses rêves, tel est le défi ». Des propos sincères, aujourd’hui Kelly Rivière constate qu’elle ne s’habitue toujours pas à capitaliser sur le succès, à la chaleur que le public lui témoigne, à la critique élogieuse devant son talent. Une réalité qui nourrit son nouveau « seule en scène » construit sur des résonances, des échos à sa propre vie : ses doutes face à l’avenir mais aussi sa découverte heureuse du théâtre, ses galères d’apprentie comédienne mais aussi le soutien d’une grand-mère aimante qui connut les douleurs de l’Assistance Publique… « Il est toujours difficile de passer de l’ombre à la lumière », reconnaît la jeune femme à La vie rêvée.
Bruyère et froufrou
Au théâtre La Bruyère, tout commence par la fin : salves d’applaudissements, musique galvanisante, saluts répétés en froufrou, bouquet de fleurs, messages réconfortants de la mamie… Pas du goût de la mère de Kelly Ruisseau qui doute fortement des capacités de sa fille à embrasser une carrière artistique ! Après un projet avorté de danseuse étoile, trop musclée – pas assez fine, il faut bien vivre et remplir le frigidaire pour la petite famille ! Des cachets minables, des castings hasardeux, ce n’est pas vraiment la vie rêvée… Sur scène, Kelly, la vraie, non seulement sait tout faire, chanter – danser – jouer – imiter, mais en plus elle nous raconte tout de sa vie d’artiste, d’hier à aujourd’hui. Avec humour, tendresse et talent, prêtant sa voix à tous les membres de la famille comme aux éphémères partenaires de scène. Plaisant et convaincant, le public conquis : au final, qu’on se le dise, les applaudissements sont authentiques et mérités !
Du Cours Florent où elle apprend le métier jusqu’à ses premiers rôles, le chemin ne fut pas toujours un long fleuve tranquille. « Je fus d’abord traductrice, j’ai fait des animations théâtrales, enfin je me suis mise à l’écriture avec An Irish Story, mon premier spectacle ». Formidable : seule sur scène pour donner vie à pas moins de vingt-cinq personnages, mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre ! La géniale franco-irlandaise s’inspirait d’une authentique histoire familiale pour nous entraîner avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. Une performance d’une rare qualité qu’elle reconduit à Paris sur les planches du théâtre de la Scala. Plus fort encore, récemment le metteur en scène Philippe Baronnet lui passait commande d’une pièce, Si tu t’en vas, dont elle fut aussi l’une des interprètes : Mme Ogier, l’enseignante qui tente de convaincre un élève de poursuivre ses études ! Une belle écriture, un échange houleux entre les deux protagonistes qui oscille entre émotion et provocation.
Mère de deux enfants en pleine croissance, une vie bien chargée pour l’auteure-interprète qui s’investit intensément dans ce qu’elle entreprend, en ce qu’elle croit. Qui ne refuse jamais d’animer des ateliers en milieu scolaire. Toujours émerveillée de constater ce que de telles initiatives provoquent, au collège Robert Doisneau dans le XXème arrondissement de Paris par exemple : une meilleure ambiance de classe, des dialogues entre élèves d’une richesse incroyable, des jeunes qui retrouvent la confiance en eux… « Les comédiens ne songent pas qu’à leur nom en haut de l’affiche, nombre d’entre eux s’engagent dans un formidable travail de proximité ». D’où l’incompréhension, voire la colère de Kelly Rivière face aux coupes budgétaires qui fragilisent le secteur culturel. « Outre des compagnies en voie de disparition, des artistes et techniciens réduits au chômage, c’est tout ce qui se joue à côté et que les décideurs ne voient pas qui se retrouve en danger de mort : l’ouverture aux autres, l’éveil culturel, le partage de savoirs, le soutien et l’accompagnement des jeunes générations vers toujours plus de créativité ».
Des valeurs que la citoyenne trouve plaisir à partager sur Montreuil (93), sa ville d’adoption depuis seize ans maintenant… Foulant régulièrement la scène du théâtre municipal Berthelot, partie prenante du collectif local Créature dédié aux écritures contemporaines. « Jouer à Paris c’est bien, m’investir dans ma ville, travailler localement c’est pas mal ! ». De la parole aux actes dès l’ouverture de saison, « soucieuse de porter haut et fort le service public de la culture ! ». Yonnel Liégeois
La vie rêvée, Kelly Rivière : jusqu’au 27/06, les vendredi à 19h et samedi à 18h30. Théâtre La Bruyère, 5 rue La Bruyère, 75009 Paris (Tél. : 01.48.74.76.99).
An irish story, une balade irlandaise
Il était une fois… une histoire irlandaise, An irish story, qui pourrait fort bien être espagnole, portugaise, italienne ou autre, à l’heure où des hommes et des femmes, fuyant la misère de leur existence et de leur pays, tentent d’aller voir ailleurs si plus verte est la vallée ! Mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre, Kelly Rivière s’inspire d’une authentique histoire familiale. Entre joies et frustrations au détour de ses recherches, elle nous entraîne avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. La saga joliment contée d’une génération l’autre entre exil et mémoire, la reprise d’un spectacle à la tendresse infinie et à l’émotion retenue. Entre humour et authenticité, seule en scène pour donner vie à pas moins de vingt-cinq personnages, une performance artistique d’une rare qualité, à ne vraiment pas manquer ! Y.L.
An Irish Story, une histoire irlandaise, de et avec Kelly Rivière : Le 11/06, 20h30. Théâtre Firmin Gémier, 13 rue Maurice Labrousse, 92160 Antony ( Tél. : 01.41.87.20.84).
Le 5 juin, à l’âge de 81 ans, Christiane Cohendy s’est éteinte à Paris. Elle fut intensément de la belle aventure de la seconde génération de la décentralisation. Elle a brillé chez les classiques et les modernes avec une foule de metteurs en scène.
Christiane Cohendy, après une existence d’actrice d’exception, s’est éteinte à Paris le 5 juin, à l’âge de 81 ans. Elle a participé, de tout son cœur, à la grande aventure novatrice du théâtre public, sans pour autant négliger de fécondes incursions dans le privé. En 1996, elle obtenait un Molière pour son interprétation dans Décadence, de l’auteur britannique Steven Bercoff, mise en scène par Jorge Lavelli. En 2009, elle avait été nommée pour un second rôle, dans Equus, de Peter Shafter, sous la direction de Didier Long. En 2018, elle était encore sélectionnée pour Tableau d’une exécution, de Howard Baker, mise en scène de Claudia Stavisky au théâtre des Célestins de Lyon.
Née à Clermont-Ferrand dans une famille ouvrière, c’est là-bas qu’elle s’initie au théâtre. Douée pour l’étude, elle apprend l’allemand. Tout commence vraiment en 1972, avec la fondation du Théâtre Éclaté d’Annecy, par un spectacle d’intervention véhément, la Farce de Burgos, dont j’ai encore des images en tête. Une création collective, aux côtés d’Alain Françon, Evelyne Didi, André Marcon, Alexandre Guini et Brigitte Lauber.
Une brillante Célimène
Deux ans après, c’est Trotsky à Coyoacan, de Hartmut Lange, mise en scène d’André Engel, qu’elle retrouvera plus tard dans des événements de théâtre magnifiquement singuliers. Cela aura lieu lors de son insertion au Théâtre national de Strasbourg, dans l’élan audacieux qu’imprime Jean-Pierre Vincent à cette institution. En 1975, elle est de Germinal, œuvre scénique phare qui rebat les cartes du naturalisme. La même année, elle est du Faust Salpêtrière, conçu par Klaus Michael Grüber – qui se révèle alors en France avec éclat -et André Engel, avec lequel on la verra dans des productions hors les murs du théâtre, d’une densité poétique et politique inouïe : Baal, de Brecht, Week-end à Yaïck d’après Essenine, Kafka Théâtre complet. Elle a été dans le Misanthrope, sous la direction de Vincent, une brillante Célimène à part, face à Philippe Clévenot en Alceste.
Une présence unique
À ce point du récit, je mesure déjà la gageure que supposerait la nomenclature exhaustive de tout ce que Christiane Cohendy a prodigalement offert à l’art de jouer, de tout son corps, de sa voix, de sa présence unique. Plus de soixante-quinze pièces, une vingtaine de films, autant pour la télévision. Elle a joué Racine (dans Phèdre, par Chéreau), l’Orestie d’Eschyle (par Lavaudant), Shakespeare, Kleist, Oscar Wilde, Claudel, Pirandello, Bernanos, Camus, Gorki, Tchekhov, Beckett, Goldoni, Marie Ndiaye, Serge Valletti, Eric-Emmanuel Schmitt, Jean-Pierre Siméon, j’en passe et non des moindres.
Elle fut la partenaire de Roman Polanski dans la Métamorphose et la mère d’un Hamlet que jouait Charles Berling. Elle a été choisie par une foule de metteurs en scène d’obédiences diverses (au premier rang desquels Matthias Langhoff), tous sachant qu’elle apportait dans son travail de théâtre une dignité exemplaire, étant de surcroît une partenaire amicale, chaleureuse, compréhensive, néanmoins ferme sur le respect dû au droit dans son métier, surtout dans le privé, où les règles sont autres. Elle a signé avec talent une poignée de mises en scène. Elle a enseigné au Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Grande dame, une notion si passablement galvaudée, va comme un gant à Christiane Cohendy, femme exquise, cultivée, sans cesse attentive à l’autre, dans sa vie comme sur le plateau.
Une conteuse fabuleuse
Ces temps derniers, deux mois, au bas mot, à l’instigation de son amie Claudia Stavisky, qui la mit en scène dans des spectacles ô combien mémorables (la Chatte sur un toit brûlant de Tennessee Williams, Tableau d’une exécution de Howard Baker, la Trilogie de la villégiature de Goldoni et Rabbit Hole de David Lindsay-Abaire), nous nous retrouvions chez Christiane, non loin de la porte de Bagnolet. Dans son petit appartement ensoleillé, elle nous confiait les souvenirs de sa vie en théâtre. C’était un plaisir, comment l’exprimer, bouleversant, car nous la savions en soins palliatifs. C’était une conteuse fabuleuse, à la mémoire vive si expressive. Nous buvions du café. Le temps allait trop vite. Son Molière coinçait la fenêtre, pour éviter les courants d’air. C’est un crève-cœur, de ne plus la voir, de ne plus l’entendre. Jean-Pierre Léonardini