Aux éditions des Sciences Humaines, paraît Edgar Morin, le penseur insatiable. La réédition d’un hors-série exceptionnel, publié en 2024, qui retrace le parcours de l’infatigable penseur, disparu le 29 mai.
Edgar Morin fut le compagnon de route de Sciences Humaines, parmi les plus fidèles. Déjà, en 1988, le premier numéro lui fut consacré. C’est peu dire combien sa démarche transdisciplinaire inspira le projet éditorial du magazine. En 2024, paraissait un hors-série exceptionnel qui retraçait le parcours et l’œuvre de cet intellectuel boulimique, rétif à toutes les frontières disciplinaires. Ses grandes idées y côtoyaient ses petites histoires.
C’est ce hors-série que Sciences Humaines réédite en son hommage. Pour faire (re)découvrir au plus grand nombre, surtout aux jeunes générations, une œuvre monumentale, qui mêle anthropologie de la mort et sociologie du présent, des analyses brillantes sur les stars ou les rumeurs, jusqu’à cette somme déroutante qu’est La Méthode (six volumes chez Points, ou coffret de deux tomes). Pour (re)découvrir un homme complexe, forcément, et attachant aussi, qui s’est dévoilé dans ses journaux intimes avec auto-ironie et sincérité. Jean-François Dortier et Samuel Lacroix
Edgar Morin, le penseur insatiable : hors-série Sciences Humaines (N°30, 120 p., 12€50).
AU SOMMAIRE DU NUMÉRO
GRAND ENTRETIEN : « L’amour et la curiosité me permettent de garder de la jeunesse dans la vieillesse » L’AMI : La colocation chez Marguerite Duras, le bon vivant, les amours, les emmerdes… L’ENGAGÉ : La liberté d’opinion, la cause palestinienne et la question juive, l’écologie… LE SOCIOLOGUE : La culture de masse, l’étude du présent… LA COMPLEXITÉ :La Méthode, une pensée reliante, auto-organisation, dialogique, émergence, métamorphose, paradigme, principe hologrammique… L’ARTISTE : Le cinéma, Chronique d’un été (1961), un auteur contrarié, son Journal
380 artistes et technicien.ne.s, actrices et acteurs culturels se mobilisent pour défendre le théâtre de Vanves (92), scène conventionnée d’intérêt national, menacé d’une année blanche et d’un changement radical de politique culturelle par le maire Bernard Gauducheau (UDI). Dominique A, Ariane Ascaride, Jeanne Balibar, Cali, Jeanne Cherhal, Romane Bohringer, Clotilde Hesme, Irène Jacob, Emily Loizeau, Renan Luce, Florent Marchet, Fabrice Melquiot, Stanislas Nordey, Alysson Paradis, Jean-Yves Ruf, Renaud Séchan, Gauvain Sers, Marion Siefert… sont parmi les signataires de cette tribune portée par le collectif A.D.N.
Nous, artistes et créateur.ice.s de la musique, du théâtre, de la danse, technicien.ne.s, programmateur.ice.s, acteurs et actrices culturels, souhaitons témoigner notre soutien à l’équipe du Théâtre de Vanves suite à l’annonce récente de changement radical de politique culturelle et d’annulation de la quasi-entièreté de sa programmation pour la saison 2026-2027. Nombre d’entre nous ont joué, créé, démarré parfois leur carrière dans ce théâtre. Par sa programmation audacieuse, vivante et exigeante, le Théâtre de Vanves fait partie des lieux essentiels à notre écosystème.
Pour la diversité culturelle
Il participe à la diffusion d’une diversité culturelle, à son renouvellement. Nous ne comprenons pas cette décision brutale de la municipalité. Nous souhaitons rappeler par ce texte que les lieux de culture qui préservent et accueillent la diversité culturelle, qui soutiennent les artistes et la création sans condition sont des lieux essentiels à la bonne santé d’une démocratie. Une programmation exigeante est un gage de lien social engageant l’échange et la réflexion de chacune et chacun sur le monde. Si ces lieux ne sont pas sanctuarisés et soutenus, les remparts qui nous protègent de l’ignorance, de la violence, de la peur de l’autre et du repli sur soi ne pourront que céder.
Nous entendons résister à chaque fois que ce rempart sera menacé et que nos métiers et leurs lieux de survie seront fragilisés. Nous pensons que l’art est un bien commun qui doit être accessible à toutes et tous pour nous élever et faire société et qu’il ne peut pas en cela être soumis au diktat de la rentabilité. Les théâtres publics incarnent ces valeurs. Il nous semble important de rappeler ici que le rayonnement d’une telle programmation, si inspirante et soignée, attire un public local mais aussi bien au-delà des frontières de la ville.
Il provoque ainsi en cascade un dynamisme économique considérable pour tout un quartier. L’art quand il rayonne génère du travail et facilite la convivialité. Nous affirmons donc notre soutien total à l’équipe du théâtre de Vanves et demandons une reprise du dialogue et la mise en place de la saison culturelle telle qu’elle était prévue afin qu’elle puisse continuer au travers de ce lieu d’œuvrer pour notre bien commun. S’ajoutant aux coupes budgétaires, la radicalisation politique actuelle pousse nombre de municipalités à mener une politique culturelle dévastatrice (le Théâtre du Grand Rond de Toulouse est actuellement lui aussi menacé). Nous demandons à la municipalité d’entendre et de considérer notre vive inquiétude. Le collectif A.D.N.
Rebondissement et précision
Dans un communiqué en date du 08/06, par la voix de son maire, Bernard Gauducheau, la ville de Vanves affirme que « la saison culturelle 2026/2027 se déroulera dans son intégralité, avec une enveloppe budgétaire de 1,5 million d’euros, l’ensemble de la programmation conçue par les équipes culturelles de la Ville seramis en œuvre, dans le respect des engagements pris auprès des artistes et des partenaires ». Précisant qu’« il n’y a jamais eu de censure, ni de coupure budgétaire. Il n’a jamais été question de fermer le théâtre de Vanves que je soutiens depuis 25 ans. Il y a eu et il y a toujours une question légitime qui est de savoir si les Vanvéens se retrouvent suffisamment dans notre politique culturelle ». Selon le site sceneweb, il n’est pas dit cependant que pour la saison 2027/2028, la ville demande à l’équipe du théâtre de travailler sur un nouveau projet. « Les talents existent dans notre ville. Ils sont là, souvent discrets, parfois avec le sentiment de ne pas tout à fait trouver leur place et il en est de même pour les habitants. C’est à eux surtout que cette démarche s’adresse », souligne le maire.
Au Palais Royal (75), Jean-Philippe Daguerre présente Du charbon dans les veines. Une pièce consacrée aux mineurs du Nord et à leurs familles, entre espoirs sociaux et jolies romances. Quand l’accordéon résonne au fond de la mine, un spectacle aux cinq Molières.
Ici, tout est gris, sombre, avec des reflets brillants comme l’anthracite. Le décor d’Antoine Milian fait merveille dans cet univers imaginé par Jean-Philippe Daguerre, qui signe aussi la mise en scène (la pièce couronnée de cinq Molières en avril 2025). Du charbon dans les veines a pour horizon la petite ville de Nœux-les-mines, dans le département du Pas-de-Calais, en territoire minier du nord de la France. Nous sommes en 1958. Et chacun de ces détails a son importance, tant cette fiction romantique puise profond ses ressorts, dans un univers sensible et réaliste. En 1850, sont découverts des gisements de charbon sur le territoire de la petite commune d’un millier d’habitants. Elle en comptera jusqu’à 14 000 en 1962. Quant à l’exploitation du sous-sol, elle s’achèvera définitivement en 1968. Mais dix ans plus tôt, dans le café de Simone (Raphaëlle Cambray) les anciens côtoient les jeunes mineurs, autrement dit les pères et les fils.
Sosthène (Jean-Jacques Vanier) se sait condamné par la silicose qui lui ronge inexorablement les poumons. Il conserve pourtant sa faconde de « boute-en-train philosophe de comptoir », sans abandonner non plus la direction de l’harmonie locale, véritable fabrique de lien social. Dans cet ensemble musical, composé uniquement d’accordéonistes, on rencontre les deux fistons, Vlad et Pierre (Julien Ratel et Théo Dusoulié) amis comme des frères, mineurs comme tout un chacun. Ils creusent en sous-sol, préparent un concours de musiciens, élèvent des pigeons voyageurs. Et, comme tout le monde, ils regardent la télévision qui vient de faire son entrée au café ! Le Général de Gaulle passe aux actualités : il est question d’une cinquième République, proclamée en octobre, il est surtout question de la Coupe du monde de football qui doit se tenir en Suède. Parmi les joueurs sous le maillot tricolore, on distingue un fameux Raymond Kopaszewski, dit Kopa, enfant du pays, né de parents d’origine polonaise.
Des origines que partage Bartek (Aladin Reibel), le syndicaliste blessé par l’existence. Les mineurs viennent de divers pays, notamment du Maroc. Leila (Juliette Behar) est la fille de l’un d’eux. Non seulement elle est mignonne, mais en plus elle est musicienne : Sosthène la recrute pour l’harmonie ! Ce qui entraîne quelques turbulences sentimentales, et aussi quelques éclaboussures racistes finalement sagement remises à leur place. Jean-Philippe Daguerre, qui s’est réservé là un petit rôle est à l’unisson de son équipe : parfait, avec autant de verbe que de justesse. Remarqué déjà avec ses précédentes pièces, Adieu Monsieur Haffman en 2016 – Le petit coiffeur en 2020, il développe ici des thèmes qui lui sont chers. En s’emparant de petits (ou sinistres) moments de l’Histoire, il les ramène au niveau de ceux qui les ont vécus pour les donner à mieux comprendre à tous. Ainsi, Du charbon dans les veines est une poésie contemporaine, sensible et subtile. Gérald Rossi, photos Grégoire Matzneff
Du charbon dans les veines, Jean-Philippe Daguerre : jusqu’au 28/06, les mardi et jeudi à 20h30, le samedi à 19h, le dimanche à 15h30. Théâtre du Palais-Royal, 38 rue de Montpensier, 75001 Paris (Tél. : 01.42.97.59.76).Reprise au Théâtre Saint-Georges (75) à partir du 15/09/26.
Le 29 mai, Edgar Morin est décédé à l’âge de 104 ans. Le sociologue et philosophe, ancien résistant puis humaniste engagé à gauche, est l’auteur de La Méthode et d’une œuvre à ramifications nombreuses. Un éminent penseur de la complexité et passionné de l’humanité. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Pierre Chaillan.
C’est une perte considérable pour le monde intellectuel français dont il était depuis plusieurs décennies une figure majeure. L’annonce de la mort d’Edgar Morin, ce vendredi 29 mai, plonge aussi dans la tristesse les rangs de la gauche politique et citoyenne dont il était une figure créative à la pugnacité lumineuse et à la réflexivité généreuse. Ces derniers temps, sa longévité ajoutait à son panache d’optimisme et de courage à toute épreuve, forgé dans la Résistance aux heures les plus noires de notre continent européen, sous le joug de la barbarie nazie.
David Salomon Edgar Nahoum est né à Paris le 8 juillet 1921. Ses parents, juifs originaires de Salonique (Grèce), se sont installés en France lors de la Première Guerre mondiale. Un drame marque les premières années de la longue vie du philosophe et sociologue. Ce fils unique, âgé seulement de 10 ans, va perdre sa mère. Est-ce le manque irrémédiable qui produira chez lui une véritable prise de conscience de la fragilité mais aussi de la force de la vie ? Quoi qu’il en soit, une perception très profonde de la condition humaine se mettra très jeune chez lui au service du respect des autres. Ce sens de l’humain sera le fil conducteur de son existence. Son combat humaniste passe d’abord par l’antifascisme et l’antinazisme au cours de ces terribles années 1930-1940 durant lesquelles la bête immonde antisémite dévore le monde. Son éveil précoce à la politique date du Front populaire. Comme il le racontera plus tard, il est « enthousiasmé par l’ambiance pleine d’espoir qui règne dans le monde du travail au cours des grèves du printemps 1936 ». Mais, très lucide des dangers du fascisme, le jeune politisé, libertaire et internationaliste, se mobilise en faveur de la République espagnole.
L’antifascisme et l’antinazisme
C’est en 1941 qu’il transforme ses idées généreuses en actes. Il rejoint le PCF et entre en résistance en 1942 sous le pseudonyme de « Morin », nom qu’il adoptera définitivement. Dans un entretien accordé à l’Humanité le 25 octobre 2019, il évoquait ainsi son engagement dans « l’armée des ombres » : « Quand j’avais 20 ans, je voulais vivre, connaître les expériences de la vie. Mais c’était une époque où je sentais qu’il y avait une sorte de lutte mondiale menaçant toute l’humanité. Cela m’a conduit à m’engager dans la Résistance communiste. (…) C’était un acte patriotique, mais c’était quelque chose de plus ample : le sort de l’humanité était en jeu… » Après ces années de lutte clandestine, le jeune résistant, engagé volontaire, devient attaché à l’état-major de la 1ère Armée française en Allemagne en 1945, puis chef du bureau « Propagande » dans le gouvernement militaire français en 1946. À la Libération, après cette expérience outre-Rhin, il écrit l’An zéro de l’Allemagne, où il dresse un état des lieux du pays, insistant sur l’état mental du peuple vaincu, en état de « somnambulisme », en proie à la faim et aux rumeurs.
Engagé contre la guerre d’Algérie
C’est la période durant laquelle Maurice Thorez l’invite à écrire dans l’hebdomadaire les Lettres françaises. En 1948 et 1949, il rédige des articles dans la rubrique Arts et spectacles du Patriote résistant, édité par la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP), avant d’en partir à la suite de divergences. Il s’éloigne alors du PCF à partir de 1949 et en sera exclu en 1951. Depuis 1950, titulaire d’une licence en histoire et géographie et d’une licence en droit, il est entré au CNRS et fait partie du Centre d’études sociologiques dirigé par Georges Friedmann. À l’image de ce dernier ou encore de Sartre, il côtoie les compagnons de route et intellectuels engagés et parfois critiques du PCF. En 1955, il participe à la fondation du comité contre la guerre d’Algérie. Il complète sa formation universitaire en philosophie, économie et sciences politiques, en véritable autodidacte. On retrouve dès lors Edgar Morin sur tous les fronts intellectuels. Il est à l’origine de plusieurs revues comme Arguments, qu’il cofonde en 1956, Communications et la Revue française de sociologie.
En défricheur, il s’intéresse aux pratiques culturelles encore émergentes en publiant l’Esprit du temps (1960) et la Rumeur d’Orléans (1969). Sur le plan politique, il vogue au sein de la social-démocratie et reste ainsi attaché à un projet d’émancipation qu’il préfère maintenant socialiste. En 1965, il conduit une étude transdisciplinaire sur une commune du Finistère en Bretagne, publiée sous le nom de la Métamorphose de Plodémet (1967), où il séjourne près d’un an. Ce sera un des premiers essais d’ethnologiedans la France contemporaine. Durant ces années 1960, il part près de deux ans en Amérique latine, où il enseigne à la faculté latino-américaine des sciences sociales de Santiago du Chili. En 1969, il est invité à l’institut Salk de San Diego. Il y retrouve Jacques Monod, l’auteur du Hasard et la Nécessité. C’est la période durant laquelle il conçoit les fondements de la « pensée complexe » et de ce qui deviendra sa Méthode. En 1970, Edgar Morin est nommé directeur de recherche. Il ne cesse alors de participer aux débats intellectuels et médiatiques. Il dirige le Centre d’études des communications de masse (Cecmas) de 1973 à 1989, qui publie des recherches sur la télévision, la chanson dans la revue Communications.
Les « oasis de résistance ou de solidarité ».
Il conduit ensuite son œuvre majeure, la Méthode, publiée entre 1977 et 2004. En s’appuyant sur une vision interdisciplinaire de l’enseignement, il invite à penser l’humain dans sa complexité autour d’un universalisme qui tient compte de son environnement. Très attaché à l’éducation et à la connaissance d’autrui, il considère qu’« enseigner la compréhension entre les humains est la condition de la solidarité intellectuelle et morale de l’humanité ». Et, comme il le souligne dans l’Humanité en 2015, il encourage à ce sujet à regarder de près ce qu’il nomme « les oasis de résistance ou de solidarité ». Toujours en éveil, à l’écoute des idées neuves, il écrira une soixantaine d’ouvrages. Les plus marquants ? Les six tomes de La Méthode : Le paradigme perdu – la nature humaine, la nature de la nature (premier tome de La Méthode, Seuil, 1977), La vie de la vie (tome II), La connaissance de la connaissance (tome III), Les idées (tome IV), L’humanité de l’humanité – L’identité humaine (tome V), Éthique (tome VI, Seuil, 2004).
Edgar Morin édite aussi plusieurs ouvrages qui reviennent sur son passé, dont Autocritique en 1959, Vidal et les siens en 1989, Itinérance en 2006, Mon chemin en 2008 et Les souvenirs viennent à ma rencontre en 2019. Directeur de recherche émérite au CNRS depuis 1993, il est nommé docteur honoris causa de plusieurs universités à travers le monde. Son travail exerce une forte influence sur la réflexion contemporaine, notamment dans le monde méditerranéen et en Amérique latine, jusqu’en Asie. Il crée et préside l’Association pour la pensée complexe (APC). Il reste attentif à la recherche d’un chemin, sinon d’une voie émancipatrice globale. Il est alors de plus en plus sensible à la question environnementale en se disant attaché à une « politique de civilisation« , il invite à une « prise de conscience de la communauté du destin terrestre ».
Contre le « Choc des civilisations »
À l’approche d’un siècle d’existence, le sociologue publie encore Impliquons-nous (Actes Sud, 2015) un ouvrage sous forme de clin d’œil à Stéphane Hessel où, plus que l’indignation, il en appelle à l’implication. Le 13 octobre 2015, rédacteur en chef d’un jour de l’Humanité, il enjoignait à prendre une voie émancipatrice en ces termes : « Être humain, c’est à la fois épanouir son » moi », mais toujours dans la communauté. C’est d’ailleurs une aspiration qui traverse toute l’histoire humaine, qui s’est incarnée dans le socialisme et le communisme et va s’incarner sous des formes nouvelles. (…) L’émancipation humaine se pose aujourd’hui au niveau global. » Et d’ajouter sans se départir de son espoir : « Une nouvelle conscience planétaire naît un peu partout à l’heure actuelle, mais elle n’est pas encore devenue une force historique. »
Dans la dernière période, en sage jamais assagi et toujours prompt à dénoncer les injustices, il rejette en bloc la théorie du « choc des civilisations ». Il propose, au contraire, de créer des passerelles entre les humains, les cultures et les religions, ce qui le conduira à accepter un dialogue avec « l’islamologue » suisse décrié Tariq Ramadan, et dont l’échange paraîtra sous le titre L’urgence et l’essentiel (Don Quichotte, 2017). Certains lui reprochent la naïveté de cet échange. Toujours sensible aux évolutions du monde, il a continué à partager ses prises de position en faveur d’une communauté internationale de justice, en s’engageant pour la paix, particulièrement aux côtés du peuple palestinien dont il demandait encore « la reconnaissance d’un État » dans nos colonnes le 31 mai 2024. Jusqu’à son dernier souffle, la recherche de compréhension de l’autre aura guidé ses recherches et sa pensée.Pierre Chaillan
Sur la scène de la Comédie de Reims (51),Maurin Ollès présente Hautes perchées. Une pièce sur les femmes addictes à la drogue, la place des institutions de santé et de justice. Entre musique et humour, un spectacle divertissant et instructif.
Le nom de sa compagnie théâtrale, déjà, en dit long sur le personnage ! À la tête de La crapule, Maurin Lollès s’impose de longue date comme un homme qui sait où poser la sienne, dans les marges diverses et variées de la société : hier jeunes délinquants ou personnes autistes, aujourd’hui femmes addictes à la drogue. Une population marginalisée, invisibilisée… Normal, comme pour l’alcoolique, l’image du toxicomane reste figée dans l’imaginaire commun, celle d’un homme !
Aussi, pour écrire et construire le spectacle, le metteur en scène est parti à la rencontre des publics concernés, des multiples intervenants et spécialistes. Dont les propos se retrouvent sur le plateau autour de quatre figures féminines premières : Marie-Fleur, consommatrice de drogue (incarnée par Mélissa Zehner), Zouzou, directrice d’une structure de soins (Émilie Incerti-Formentini), Mona, juge de l’application des peines (Clara Bonnet) et Astrid, chercheuse sur les questions de drogues (Mathilde Edith Mennetrier). Et pour les accompagner, entre musiques et chansons, un trio de musiciens qui déborde d’énergie et de sonorités.
Loin du banal théâtre documentaire, Hautes perchées nous offre d’authentiques séquences de vie. Qui mêlent joies et douleurs, espoirs et rechutes pour poser au final les questions qui fâchent : quelle mise en place d’une politique de prévention, quels moyens humains et financiers accordés aux structures sanitaires et sociales ? « La pièce se termine en musique, en fanfare ! Elle nous aura fort surpris, bien divertis et sacrément instruits », écrivait notre consœur Amélie Meffre en ces colonnes. Avec l’humour au rendez-vous, une manière originale d’inviter chacune et chacun à se sentir concerné. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Hautes perchées, Maurin Ollès : Du 02 au 05/06, 20h. La Comédie, 3 Chaussée Bocquaine, 51100 Reims (Tél. : 03.26.48.49.10). L’Atelier, 5mn à pied de la Comédie, 13 rue du Moulin brûlé.
Le 05/06 à 15h30, à la médiathèque de Tournon-Saint-Martin (36), Philippe Gitton présente son roman Alexandre, paru aux éditions Maïa. L’auteur en lira quelques extraits. Il échangera avec le public sur ses motivations d’écriture et le sens qu’il donne à cette histoire.
Auteur déjà d’un recueil de nouvelles très inspiré, Philippe Gitton récidive sur les chemins d’écriture. Pour nous offrir, en cette nouvelle année, Alexandre aux éditions Maïa… Anciennement journaliste à La Vie Ouvrière et correspondant au quotidien La Nouvelle République, l’écrivain a puisé dans les arcanes de son périple personnel pour pimenter son récit : employé des Postes (facteur puis guichetier) durant de longues années, militant syndical et associatif, musicien et chanteur épris des immortels Brassens et Brel, fidèle amoureux d’une gracieuse compagne réunionnaise, tous les deux retraités épanouis en cœur de Brenne.
Alexandre, le héros de Philippe Gitton, vit chez ses parents. Quartier de La Chapelle, dans le 18ème arrondissement de Paris… Incapable de se projeter dans l’avenir, le garçon poursuit des études d’histoire à la fac sans grand enthousiasme. D’autant qu’il fait preuve d’un réel talent dans la musique et la photographie, deux passions qui occupent ses loisirs. Il laisse ainsi filer sa vie, quelque peu désabusé, au hasard des rencontres amoureuses ou amicales. Alors qu’il est si doux de ne rien faire quand tout le monde s’agite autour de vous, c’est bien connu, l’effervescence cerne Alexandre !
De Paris à l’île de La Réunion…
En ce début d’année 2011, deux événements majeurs, prochaines élections présidentielles et actualité des printemps arabes, réveillent des espoirs de changement. Impliquée dans les luttes sociale et politique, Magalie s’agace fortement du cynisme de son frère. Abandonnant la faculté, le jeune homme décide alors de se consacrer à la musique. Pour subvenir à ses besoins, il décroche un job d’été comme facteur. Hasard ou destin, l’un et l’autre réservent parfois bien des surprises, une rencontre bouleverse durablement son existence. Une tranche de vie à rebondissements, un récit qui conduit Alexandre de Paris à l’île de la Réunion, en passant par le parc de la Brenne. De chapitre en chapitre, le parcours d’Alexandre et les traces de vie qu’il grave d’une quête l’autre nous étonnent, nous surprennent, nous interpellent.
Tant humaine que sentimentale, une trajectoire fort singulière qui ressemble beaucoup à celle de la jeunesse du temps présent, tout à la fois nourrie de fols espoirs et meurtrie par une société en déliquescence : comment se construire durablement, lorsque tout s’écroule autour de vous ? Philippe Gitton use d’une plume cavalière pour nous conter les méandres d’un chemin de traverse, entre questions identitaires et interrogations sur le devenir de la planète. Malgré quelques digressions qui s’apparentent à de belles feuilles touristiques, la langue distille sa petite musique, ludique et chatoyante, des faubourgs parisiens à la Brenne verdoyante, de la salle de tri postal aux senteurs insulaires.
D’un bonheur à portée de souffle à la tragédie qui gomme tout avenir, l’évidence s’impose, l’existence n’est pas un long fleuve tranquille ! Un livre riche d’un final où la qualité d’écriture emporte le lecteur dans un flot d’émotions. Yonnel Liégeois
Alexandre, Philippe Gitton (éditions Maïa, 241 p., 22€00). Le 05/06, 15h30, rencontre à la médiathèque de Tournon Saint-Martin, 12 rue Grande, 36220 Tournon-Saint-Martin (Tél. : 02.54.37.96.51). Le livre est disponible en ligne chez l‘éditeur, à la librairie Cousin Perrin au Blanc, à la librairie Cœur de Brenne à Mézières-en-Brenne, à la librairie Arcanes de Châteauroux. Disponible aussi chez l’auteur (soletphil@hotmail.fr).
Il y a 90 ans naissait le Front populaire. Derrière les congés payés, la semaine de quarante heures et l’élan démocratique de 1936, se dessine aussi l’empreinte de nombreux francs-maçons engagés dans la République sociale. À l’occasion de cet anniversaire 1936-2026, retour sur ces Frères qui voulurent faire entrer davantage de lumière dans la cité. Paru sur le site 450.fm, un article d’Alexandre Jones.
Le Front populaire appartient à ces rares moments où l’Histoire semble soudain accélérer le pas L’Europe bruisse alors des bottes du fascisme. Hitler est au pouvoir depuis 1933. Mussolini règne en Italie. L’Espagne vacille bientôt vers la guerre civile. En France, les ligues d’extrême droite ont tenté la démonstration de force du 6 février 1934. Face à cette montée des périls, socialistes, communistes et radicaux décident l’union. Le scrutin de mai 1936 leur donne raison. Dans cette coalition victorieuse, les francs-maçons sont nombreux.
Non parce que la franc-maçonnerie aurait dirigé le Front populaire dans l’ombre – fantasme classique des imaginaires complotistes, nourri jadis par Vichy et la presse antisémite, et qui ne résiste à aucune analyse historique sérieuse –, mais parce que les loges constituent alors un immense laboratoire républicain, laïque, social et humaniste. Le Grand Orient de France (GODF) demeure profondément lié à la culture radicale et républicaine de la IIIe République.
La Grande Loge de France (GLDF) nourrit également une réflexion spirituelle et sociale attentive à la dignité humaine. L’Ordre mixte international Le Droit Humain, quant à lui, accueille des femmes et des hommes engagés dans les luttes d’émancipation. Il convient d’abord de lever une ambiguïté persistante : Léon Blum, chef du gouvernement, n’est pas franc-maçon – ce point est historiquement établi. Son attachement aux valeurs républicaines, sa culture dreyfusarde et son engagement socialiste le rendent évidemment proche des sensibilités qui traversent les loges, mais il n’appartient à aucune obédience.Le tableau maçonnique du Front populaire est donc celui de ses ministres et de ses grandes figures de second rang, non de son Premier ministre.
Les personnalités confirmées
Jean Zay s’impose comme la figure la plus lumineuse. Initié en 1926 à la loge Étienne Dolet du Grand Orient de France, à l’Orient d’Orléans, mais aussi affilié à une loge de la Grande Loge de France L‘éducation civique, à l’Orient de Paris, il entre au gouvernement Blum comme ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts à trente et un ans à peine. Sa vision est profondément émancipatrice : il porte la conviction que la culture et le savoir constituent des droits, non des privilèges. Nous lui devons notamment le projet du futur Festival de Cannes, conçu comme une réponse démocratique aux instrumentalisations fascistes de la Mostra de Venise. Son destin tragique – assassiné par la Milice en juin 1944 – fait de lui, bien au-delà de la seule histoire maçonnique, un martyr de la République.
Roger Salengro, ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Blum, appartient à la Grande Loge de France, à la loge La Fidélité n° 256, à Lille. Homme de la classe ouvrière du Nord, syndicaliste, ancien combattant de la Grande Guerre, il incarne une certaine façon d’habiter la République – par le bas, par le travail, par la fidélité à sa parole. Sa mort, en novembre 1936, conséquence directe d’une campagne de calomnies orchestrée par l’extrême droite, frappe le gouvernement en plein cœur et révèle jusqu’à quel degré de violence les adversaires du Front populaire sont prêts à s’abaisser.
Marc Rucart, ministre de la Justice, présente la singularité d’une double appartenance : le Grand Orient de France d’une part, via la loge La Fraternité vosgienne à Épinal, et l’Ordre mixte international Le Droit Humain de l’autre. Cette double affiliation illustre la fluidité des engagements maçonniques dans certains milieux radicaux, où l’appartenance à l’Ordre se conjugue volontiers avec un féminisme et un universalisme affirmés.
Camille Chautemps, radical, président du Conseil en 1937 et 1938, figure parmi les hauts dignitaires maçonniques les mieux attestés de cette génération au sein du Grand Orient de France. Maurice Viollette, ministre d’État, y est également généralement admis, même si la documentation précise de sa loge reste fragmentaire dans les sources ouvertes. Georges Monnet, ministre de l’Agriculture, est quant à lui rattaché au Grand Orient de France, à la loge Le Phare Soissonnais.
Pierre Mendès France occupe une place à part, qui mérite d’être restituée avec exactitude. Initié le 19 mai 1928 à la loge à l’Orient de Paris, puis affilié à la loge Honneur et Probité à l’orient de Pacy-sur-Eure, dans l’Eure dont il est le député depuis 1932, il est alors le plus jeune avocat de France – vingt et un ans. Son appartenance maçonnique est réelle, mais brève et peu active. Il ne se réinscrit pas après la guerre, et renonce à toute activité dans les loges dès 1945. Secrétaire d’État au Trésor en 1938 dans le gouvernement Daladier, il appartient bien à la génération forgée par le Front populaire, à ces hommes pour qui l’engagement républicain, la rigueur intellectuelle et le sens de l’État constituent une même exigence morale. Sa trajectoire ultérieure – gouvernement de 1954, négociations de Genève mettant fin à la guerre d’Indochine, modernisation de la gauche non communiste – dépasse largement le seul cadre maçonnique, mais on ne comprend pas pleinement le républicanisme mendésiste sans mesurer le terreau où il a pris racine
Dans les temples maçonniques des années 1930, les débats sont intenses et souvent douloureux. Il y est question de paix, d’école publique, de justice sociale, de condition ouvrière, de montée des totalitarismes. Les loges ne sont pas des havres préservés du monde : elles en reflètent les fractures. Beaucoup de frères voient dans le Front populaire non une révolution, mais une tentative d’équilibre entre liberté politique et progrès social. D’autres s’en méfient, redoutant les grèves, les occupations d’usines, l’influence communiste. Car la franc-maçonnerie n’est pas un parti : elle rassemble des hommes – et des femmes, dans certaines obédiences – aux convictions diverses, que traverse en commun une exigence de méthode, de fraternité et de perfectionnement intérieur. Les acquis de 1936 portent une marque symbolique que les francs-maçons de l’époque n’ont pas manqué de percevoir.
Les congés payés ne sont pas seulement une réforme économique. Ils constituent une reconnaissance de la dignité du travailleur, du droit au repos, du droit à la culture, du droit à exister hors de l’usine. Derrière les photographies des premiers départs vers la mer, derrière les vélos et les tentes et les visages heureux, il y a une vision presque initiatique de l’émancipation humaine. L’homme ne doit pas être réduit à sa seule force de production. Cette conviction, qui circule dans les loges depuis des décennies, trouve là l’une de ses traductions les plus concrètes. Lorsque le régime de Vichy interdira la franc-maçonnerie en 1940, il ne se trompera pas sur ce qu’il abat. Dans l’imaginaire des ennemis de la République, les francs-maçons du Front populaire incarnent précisément les valeurs à détruire : la laïcité, la démocratie parlementaire, l’universalisme, l’idéal d’émancipation. Les fichiers des obédiences seront livrés à l’occupant. Des frères seront déportés. D’autres, comme Jean Zay, mourront de la main française. Il y a, dans cette persécution, une forme de reconnaissance sinistre : on ne s’acharne pas sur ce qui est sans importance.
Quatre-vingt-dix ans plus tard, l’anniversaire 1936-2026 résonne avec une acuité particulière. À l’heure des crispations identitaires, des fractures sociales et des défiances démocratiques, revisiter les francs-maçons du Front populaire revient à interroger une vieille question, la même au fond depuis que les hommes construisent des temples et des républiques : comment bâtir une société plus juste sans renoncer à la liberté ? Comment transformer le monde sans y perdre son âme ? Le Front populaire ne fut ni un âge d’or ni une légende parfaite. Ses limites étaient réelles, ses tensions profondes, son épilogue douloureux. Mais il porta une espérance. Cette espérance, dans les loges comme dans la cité, repose sur une conviction simple mais exigeante. L’Homme peut encore se perfectionner lui-même et améliorer le monde qu’il habite. Alexandre Jones
Sur la scène du PIC, le Petit Ivry Cabaret (94), Albert Meslay l’avoue, Je n’aime pas rire, ça me rappelle le boulot! Une affirmation du maître de l’absurde, quelque peu déjanté, qui offre un condensé de ses trois derniers spectacles. De l’humour hautement personnalisé !
Héritier de Devos et Desproges, Albert Meslay se joue des mots avec intelligence, mais surtout grande impertinence ! Le cheveu rebelle, truculent prince-sans-rire sous ses insolentes bacchantes, il distille son humour noir et décalé dans l’espoir de dérider bien-pensants et mieux-disants coincés entre point et virgule, assommés à coups de poing-virgule… Habitué à donner son avis sur tout et n’importe quoi sans même qu’on lui ait demandé, surtout sur ce qui ne le regarde pas, en toute bonne foi il est capable de vous faire prendre une crevette pour un homard. Ce qui ne l’empêche pas d’avouer dans la foulée, et avec grand naturel, qu’il n’est pas toujours d’accord avec ce qu’il pense ! Et donc avec ce qu’il déclame, propos et regard altiers derrière pupitre et micro… En cette nouvelle version de sa pataphysique labellisée par les plus éminents futurologues, le professionnel de la profession le reconnaît enfin après plus de trente ans d’exercice, Je n’aime pas rire, ça me rappelle le boulot : il était temps !
Un savoureux condensé de ses trois précédents spectacles : L’albertmondialiste, Je délocalise, La joyeuse histoire du monde… Une prestation peu banale qui confirme nos craintes à l’encontre de ce personnage hautement infréquentable, ce Meslay qui se mêle de tout et de rien ! Un agité du buccal lorsque sa langue fourche sur une affirmation pointue, un agité du bocal quand les poissons rouges perdent de leur couleur, un agité du bocage lorsqu’il s’embourbe sur les terres bretonnes de son enfance, un agité du global lorsqu’il dénonce les grands maux de la planète : le réchauffement climatique qui fait froid dans le dos, le serment hypocrite des médecins, le cerveau des Blancs dénué de toute matière grise. Si divers journalistes sportifs ont coutume de refaire le match à la radio ou à la télé, l’individu avoue des ambitions bien plus nobles : refaire le monde, de l’ère de la pierre mal taillée à celle de la bombe atomique… Il s’improvise aussi historien, affirmant par exemple que Louis XVI, roulant en charrette vers la guillotine, regretta fort de n’avoir point aboli la peine de mort.
Albert Meslay ? Un visionnaire louant les extravagances de sa grand-mère, une femme d’avant-garde qui se fit tondre dès 1945, un artiste clairvoyant qui brave les crises financières en délocalisant sa petite entreprise : pour écrire ses sketches,il s’entoure d’auteurs comiques issus de pays émergents, de préférenceà monnaie faible… Succès garanti, à moindre coût, le rire en sus ! Yonnel Liégeois
Je n’aime pas rire, ça me rappelle le boulot, Albert Meslay : le 23/05, 20h30. Le Petit Ivry Cabaret (PIC), 11 rue Barbès, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.46.72.64.68). Le 29/05, au festival Les promenées d’Heugas (40).
Aux éditions Arcane 17, est paru Mon alphabet d’existence, l’autobiographie posthume de Jack Ralite. L’ancien ministre communiste et homme de lettres se raconte entre son amour pour les arts et les artistes, ses combats pour la culture.
Mon Alphabet d’existence… Quel beau titre pour un ouvrage qui se lit sans modération, en toute liberté, puisant au fil des pages qui alternent savamment souvenirs intimes, publics et portraits savoureux d’artistes qui furent ses amis – Marcello Mastroianni, Ettore Scola, Jean Prat –, une grande et belle leçon de vie entièrement dévouée à la politique, à l’art et aux artistes. Tout commence dès la couverture du livre, des notes manuscrites jetées en vrac, comme celles que prenait Ralite sur des bouts de papier qu’il conservait précieusement dans ses poches. « Sans être poète, Jack Ralite pensait poétiquement », écrit dans sa préface Laurent Fleury. Toute sa vie, Ralite a puisé chez les poètes des citations, non pour fleurir artificiellement ses discours, mais pour repousser plus loin les chants/champs du possible, donner du souffle à cet idéal communiste qu’il avait chevillé au cœur, les partager avec tous, qu’ils soient prolos ou professeurs au Collège de France.
Un communiste atypique
On se promène ainsi dans les souvenirs d’un homme qui dès l’enfance, marquée par l’Occupation et son arrestation par les nazis à 14 ans, ne cessera de lutter contre les injustices et pour l’émancipation humaine. Maire d’Aubervilliers, député, ministre de la Santé en 1981 puis sénateur, Ralite consigne ses souvenirs sans hiérarchie, mais avec la même passion qui ne l’a jamais lâchée depuis l’enfance. Dirigeant communiste, il ne cache rien de ses désaccords avec le parti, « son » parti, qu’il ne quittera pourtant jamais. Vivant toute sa vie, malgré les nombreuses fonctions qu’il a occupées, dans son petit HLM d’Aubervilliers, pour sentir le pouls de ses habitants, il confie : « C’est vrai que j’ai toujours une main chez les artistes et une autre chez les ouvriers. Si j’en lâche une, je boite et je n’aime pas boiter. »
Fondateur des états généraux de la culture, il rencontre poètes, artistes et intellectuels du monde entier. Il fut l’un des principaux artisans de cette idée, fondamentale, de l’exception culturelle. Il nous a laissé des outils pour repenser au présent une autre politique culturelle publique. Laissons le mot de la fin à sa grande amie, Leïla Shahid : « Je dois beaucoup à Jack. La Palestine aussi. Et il restera dans nos cœurs une lueur au bout du tunnel, un guide ». Marie-José Sirach
Le 3 mai 1936, le Front populaire remporte les législatives. Au lendemain de cette victoire électorale, le mouvement contestataire débouche sur une grève générale d’une ampleur inédite. Avec, au final, des conquêtes sociales historiques.
« Tous les militants des organisations syndicales se réjouissent pleinement du triomphe électoral du Front populaire », écrit l’ex-boulanger et dirigeant syndical Julien Racamond dans La vie ouvrière, au lendemain des législatives des 26 avril et 03 mai 1936. L’alliance de gauche a remporté 386 sièges sur 608 au palais Bourbon, le Parti communiste français a doublé le nombre de ses députés. Lors des meetings des semaines précédentes, le changement était déjà palpable. Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, mais aussi Léon Blum, pour le Parti socialiste-Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), ont lancé le mot d’ordre « Pain, paix, liberté ». Un slogan repris entre les deux tours lors des manifestations du 1er mai.
Nombre de travailleurs estiment que la victoire électorale doit être un point d’appui pour de véritables conquêtes sociales dans le monde du travail. Aussi, le scrutin du 03 mai ne clôt pas une séquence qui s’inscrit dans un temps plus long et un espace politique plus large. Les émeutes et la tentative de putsch des ligues d’extrême droite, fomentées le 06 février 1934, ont éveillé les consciences quant aux menaces pesant sur la démocratie. Les syndicats et organisations ouvrières ont, dans la foulée, multiplié les manifestations pour défendre les libertés publiques et l’unité du monde du travail. La dynamique du « Rassemblement populaire » antifasciste a nourri la réunification de la CGT et de la CGTU (pour « unitaire ») en mars 1936, puis la coalition entre PCF-PS et parti radical aux législatives.
Le mouvement social ne va donc pas se contenter d’un résultat électoral. Du 11 au 13 mai, les premières grèves éclatent. Les usines aéronautiques du Havre et de Toulouse inaugurent un mode d’action inédit : la grève « sur place » qui bientôt fait tache d’huile avec des centaines d’usines occupées. Fin mai, le ministère du Travail recense jusqu’à 2,4 millions de grévistes. Vingt ans plus tard, La vie ouvrière revient sur ces événements historiques en donnant la parole aux acteurs de juin 36. Lucien Jayat, l’un des responsables de la Fédération CGT des services publics au moment des événements, raconte les occupations. « Les grèves se déroulaient dans une atmosphère chargée d’enthousiasme […] On était accueillis au milieu des rires, des chants, des flonflons d’accordéon et des danses« . D’autres témoins se souviennent de l’extension fulgurante d’un mouvement qui « gagnait tous les magasins et les entreprises comme une traînée de poudre ».
Ces journées marquent une transformation profonde de la place des ouvriers dans la société. La philosophe Simone Weil, qui a vécu le travail en usine, en parle comme d’une expérience exceptionnelle : « cette grève est en elle-même une joie« . La pression populaire conduit rapidement le patronat à demander des négociations. Dans la nuit du 07 au 08 juin 1936, les accords de Matignon sont signés entre l’Etat, la CGT et la Confédération générale de la production française pour la partie patronale. Ils entérinent des avancées sociales majeures, telles une hausse des salaires de 7 à 15% et la reconnaissance des délégués du personnel. S’y ajoutera, les semaines suivantes, la conquête des plus emblématiques dispositions de ce magnifique printemps : la semaine de quarante heures et les quinze premiers jours des congés payés ! Régis Frutier
Le Front populaire, la vie est à nous, Danielle Tartakowsky (éd. Découvertes Gallimard, 144 p., 16€20). La bourse ou la vie – Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui, Ludivine Bantigny (éd. La découverte, 368 p., 23€). La belle illusion – Culture et politique sous le signe du Front populaire, Pascal Ory (CNRS éditions, 1038 p., 17€00). Que reste-t-il du Front populaire ? Histoire d’un mythe politique, Aude Chamouard (éd. JC Lattès, 112 p., 9€90).
Aux éditions Globe, Stefano Massini publie Donald. Sans caricature, une partition littéraire qui appelle la scène. Avec ou sans musique !
Stefano Massini est un écrivain, un auteur dramatique d’envergure, dont la pièce les Frères Lehman, sur la banque d’investissement qui provoqua la crise financière monstre de 2008, a connu un retentissement international. Il vient d’ajouter à son répertoire, riche de quelque vingt-cinq œuvres théâtrales dont 7 minutes, un texte sobrement intitulé Donald. C’est de Trump qu’il s’agit. On l’a en couverture, avec sa cravate rouge qui tombe jusqu’à la braguette.
Le mérite littéraire de ce texte n’est pas dans la caricature (Trump n’est-il pas naturellement la sienne ?), mais dans la stricte genèse de son apparition au monde jusqu’au sommet de sa tour de New York, quand Stefano Massini lui fait dire : « L’heure est venue, oui/ l’heure est venue/de descendre/ parmi les fourmis/ dans la fourmilière/ l’heure est venue/ de descendre/ en ascenseur/ à pic/ du penthouse au niveau zéro/ voire/ voire/ peut-être/ encore/ plus bas », car « La domination/ n’est pas en haut/ elle est là/ en bas/ dessous »…
Ainsi va s’accomplir, à rebours, l’assomption plébéienne du slogan « Make America Great Again ». Auparavant, on aura suivi, à la lettre, les étapes de la vie d’un cancre blond qui escroquait déjà ses condisciples, rejeton d’une mère écossaise et d’un père d’origine allemande, guidé par la hargne d’un combattant du ring qui s’inspire du général Custer, lequel n’était que colonel. Devenu progressivement un promoteur immobilier cousu d’or, dans l’Amérique des Cadillac et des burgers, peuplée de miss à tout faire, Donald a de surcroît été formé au cynisme le plus éhonté par son âme damnée, son « best friend », l’avocat Roy Cohn.
Donald apparaît tel un brûlot écrit par la main d’un homme civilisé, né à Florence, pour qui l’esprit de finesse est spontané. Il ne dénonce pas bille en tête la bêtise au front de taureau du personnage, ses tares moquées ou excusées du bout des lèvres. Il s’en tient à une distance certaine. Il ne fait que laisser entendre, en somme, dans la partition au caractère objectif de son poème narratif dramatique, en vers blancs à parfaitement scander. Pour sûr, cela appelle la scène, à une seule voix d’homme ou de femme, ou encore de façon chorale pour un oratorio grinçant avec ou sans musique. On aimerait bien voir et écouter ce Donald prenant corps. Stefano Massini, son auteur, a pu affirmer, magnifiquement, que « le théâtre est le dernier rite laïc ».Jean-Pierre Léonardini
Donald, Stefano Massini, traduit de l’italien par Nathalie Bauer (Globe, 272 p., 20€)
Au théâtre de L’épée de Bois, Bernard Sobel présente Les Anonymes. Le metteur en scène, âgé de 90 ans, met en regard deux auteurs de langue allemande, Franz Kafka et Hermann Broch, poursuivant une exploration jusqu’à l’os de textes en écho avec notre temps. Paru dans le quotidien L’humanité, un article de Samuel Gleyze-Esteban
Voilà des années que le théâtre de Bernard Sobel se résout à un quasi-ascétisme, contraint par le peu de moyens avec lesquels il se débrouille aujourd’hui. Cette épure lui donne la force du geste théâtral rendu à son opération essentielle : faire entendre des textes qui nous précèdent, mais qui travaillent au fond des préoccupations sans âge, qui peuvent être aussi les nôtres. Dans ce diptyque intitulé Les Anonymes se jouent, chaque soir, trois textes. Deux de Kafka, L’Instituteur de village (joué en alternance avec En construisant la muraille de Chine) et Le Secret d’Amalia, que Sobel charrie comme une obsession, mais qui s’offre à chaque fois dans la profondeur irréductible de son intrigue. Puis un texte de Hermann Broch, Le Récit de la servante Zerline, emprunté au chapitre cinq des Irresponsables.
Entre les murs de pierre de la grande salle du théâtre de l’Épée de bois, à la Cartoucherie, ce corpus, à l’aide d’une belle distribution, déploie un ballet d’individualités bouleversées, en lutte intérieure avec des structures sociales qui les dépassent, les déterminent, mais sur lesquelles, soudain, elles parviennent à mettre des mots dans un brutal accès de clairvoyance. Ce sont eux, les Anonymes du titre donné par Sobel : des figures qui sortent du silence quotidien et docile pour se mettre à parler. Des âmes intranquilles, défilant en passagères, charriant leurs histoires, leurs poids de vie, et disparaissant, mais sans avoir commis, par leur tracas, une faille dans l’ordre tacite des choses.
« Le Secret d’Amalia », tiré du « Château » de Kafka
Chez Kafka, c’est ce commerçant aux prises avec un instituteur de village, lequel, ayant publié dans l’indifférence générale un article scientifique sur l’apparition d’une taupe géante dans la région, s’en prend à celui qui, en voulant se faire écho de sa découverte, a produit un texte mieux argumenté. Le récit très drôle de cette passe d’armes, fait par Claude Guyonnet, oppose deux hommes voués à être ignorés par les sphères légitimes de la production de savoir. Puis il y a Le Secret d’Amalia, tiré du Château, où Olga (Valentine Catzéflis) raconte à l’arpenteur K. (Matthieu Marie), à un moment de sa pérégrination sans fin, l’ostracisme dont a été frappée sa famille après que sa sœur a subi, par voie épistolaire, un déshonneur jamais détaillé.
Dans le Récit de la servante Zerline, une domestique (Julie Brochen) se livre à cœur ouvert à un locataire de passage (Sylvain Martin). Klaus Michael Grüber l’avait mis en scène en 1986, à un moment où le dénuement de son théâtre s’était déjà affirmé. Jeanne Moreau était Zerline, que le metteur en scène allemand définissait comme une « terroriste de l’amour ». Zerline aime, mais son amour est pris dans la contrainte de son rôle social. Alors elle manigance, regagne un peu de pouvoir, traversée de la « mauvaiseté » qu’elle observe chez tous les autres. Broch en faisait un témoin de l’ordre du monde qui laissera s’épanouir le nazisme.
Un théâtre du peuple
Comme les créations précédentes de Sobel, Les Anonymes est un spectacle d’un dénuement extrême, mais il ne faut pas prendre ce dénuement pour une absence de forme. Ici, il redouble à la fois des récits émis depuis une position matérielle de rien (seul le décor esquissé d’une chambre bourgeoise pour le récit de Broch, mais où Zerline est cantonnée à une position de servante) et produit une dialectique entre les corps et les structures sociales dont ceux-ci dépendent. Chez Kafka particulièrement, le dédale de noms propres, de quasi-homonymes, de métiers et de fonctions finit par tourner tout seul au-dessus des hommes comme une machine bureaucratique infernale. En juxtaposant ces anonymes, témoins d’un moment où l’humanité commence à se déliter – dans la modernité bureaucratique chez Kafka, dans le nazisme chez Broch –, Sobel dessine aussi trois portraits de personnages secondaires qui, en se mettant à parler, prennent le devant de la scène, et éclairent de leur lucidité une armature sociale jamais révélée.
Ce théâtre du peuple, celui qui fonda le Théâtre de Gennevilliers le réalise avec des moyens extrêmement réduits, dans des conditions de production difficiles. Mais l’intuition fine de son collage permet à ces textes de faire résonner quelque chose de crucial au moment où les démocraties semblent sombrer sur le dos de peuples aliénés à leurs propres consciences. Ce qu’il y a de plus émouvant dans Les Anonymes, c’est la force performative rendue à cette parole qui, quand elle surgit, brise le statu quo, et menace de réveiller avec elles d’autres âmes de leur rêve obscur. «Faisons tout pour ne pas céder à la fatigue», écrit Bernard Sobel dans les quelques lignes qui accompagnent le spectacle. Lui a passé les 90 ans, mais il ne cède pas. Samuel Gleyze-Esteban, photos Vincent-Arnaud Chappe
Les anonymes, Bernard Sobel : jusqu’au 17/05, du jeudi au samedi à 19h et 21h pour l’intégralité, le dimanche à 14h30 et 16h30 pour l’intégralité. Théâtre de L’épée de bois, la Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél : 01.48.08.39.74).
Au théâtre de l’Essaïon (75), Céline Caussimon présente Je n’ai pas lu Foucault. L’auteure et comédienne restitue les ateliers d’écriture sur la peinture qu’elle a menés en prison. Vus par les yeux des détenus, les tableaux des grands maîtres apparaissent sous un jour nouveau.
Céline Caussimon a joué au théâtre et au cinéma. Chanteuse, elle a enregistré plusieurs albums chez Harmonia Mundi, dont un Coup de Cœur de l’Académie Charles Cros. Autrice, elle anime aussi des ateliers d’écriture. Pour ce faire, l’idée lui est venue d’utiliser, comme support, des œuvres picturales quand, un jour, au Louvre, elle est tombée en arrêt devant Le Tricheur à l’as de carreau de Georges de La Tour (1635). Pour elle, cette scène, digne d’un film policier, a servi de déclic à son projet : « Pas besoin d’avoir appris la peinture pour regarder », a-t-elle pensé.
Journal de bord d’une comédienne
Sans autre notion d’histoire de l’art que sa propre culture générale, elle a réussi, à partir d’images célèbres, à faire s’évader quelques heures hommes et femmes enfermés derrière les barreaux à Meaux, Fresnes, Fleury-Mérogis, Bois-d’Arcy ou Melun… Seule en scène avec un vidéo projecteur, la comédienne affiche les œuvres de Van Gogh, Basquiat, de La Tour, Picasso, Rembrandt… et incarne tous les rôles : détenus, surveillants et coordinatrices culturelles. « J’ai voulu témoigner de ces personnes en marge. Pour ne pas oublier qu’elles sont là, invisibles et juste à côté de nous. »
« Amin, Thierry, Brice, Kevin, Yunes, Mathis, c’est pas des noms, c’est du chagrin », dit le texte de Céline Caussimon. Elle ne sait pas pourquoi ils ou elles sont là, ni comment ils ou elles vont réagir. Mais bientôt, derrière ces listes de noms, des personnes prennent vie, avec leurs mots à eux, qu’elle rapporte sans retouche. Le temps du spectacle, le public va confronter son regard, sur des œuvres que souvent il croyait connaître, à l’œil neuf des détenus. Ces « taulards », une fois leur réticence à rédiger dépassée, ont su voir une foule solidaire dans la Ronde de nuit, la solitude d’une poule noire perdue dans une cour de ferme de Gauguin, la barrière qui protège l’enceinte d’une maison paradisiaque dans Étendre le linge de Berthe Morisot. « Ça ressemble à notre cellule », écrit l’un d’eux à propos de la Chambre de Van Gogh à Arles, à cause de la fenêtre à croisillons au fond de la pièce.
Un espace de liberté
Avions-nous vu le couple dans l’ombre, en arrière-plan, dans Chop Suey d’Edward Hopper, qui représente en pleine lumière deux femmes dînant au restaurant? « Une scène de rupture, selon Nadia. Ça va exploser, c’est dans le fond que ça se passe ! » Leurs textes sont le reflet de leur vécu. Quand la comédienne propose qu’on se promène dans un tableau, l’un d’eux proteste : « Se promener ici c’est sortir voir des murs ; il faut dire “on va partir dans un tableau ». Certains n’ont pas perdu leur humour, comme cet homme, devant Le Voyageur contemplant une mer de nuages, de Caspar David Friedrich : « Maintenant que t’es là, comment tu vas redescendre ? »
Tracasseries administratives, fouilles au corps, mitard… La violence de la prison s’insinue en filigrane dans la pièce et les échos du monde carcéral nous parviennent par bribes. « Si le jaune était une couleur de la journée », écrit Christelle, « ce serait 18 heures 40, quand les portes de chaque chambre se ferment dans un grand fracas de clefs tournées dans les serrures ». L’autrice s’interroge : qui a inventé la prison, ça sert à quoi ? Elle avoue ne pas avoir lu Surveiller et punir, naissance de la prison, mais tel n’est pas le propos du spectacle. Il s’agit pour elle de partager avec le public une expérience qui l’a marquée et dont elle nous expose tenants et aboutissants.
Malgré une mise en scène sans grand relief et une narration un peu décousue, la sincérité de l’interprétation et les personnages qui émergent de ce récit ont de quoi toucher. Et pourquoi pas (re)lire Foucault dans la foulée ? Mireille Davidovici
Je n’ai pas lu Foucault, de et avec Céline Caussimon : jusqu’au 02/06, le mardi à 19h. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).
Sur la scène du 100, l’établissement culturel et solidaire de Paris, Gilles David présente Au plus près de ces voix. L’adaptation du récit poétique de Chahla Chafiq, avec Jean-Paul Sermadiras en récitant et la chanteuse iranienne Salmi Elahi. La conversion d’un enseignant, en faveur du mouvement Femme, Vie, Liberté.
« Aucun danger, je ne risque rien », songe l’homme, déambulant sur les boulevards de Téhéran. Au loin des cris, des sirènes, des chants, une manifestation de plus contre le régime au pouvoir… Le professeur d’histoire à la retraite se déclare démocrate, heureux d’être père de deux garçons en ces temps où les filles se voient contraintes de porter le voile. Fier d’avoir autorisé la libre expression de ses élèves, tempérant seulement l’ardeur des débats quand la parole devenait sulfureuse, surtout dangereuse pour leur avenir. Il se souvient surtout d’une élève enflammée, sa parole intelligente et sa voix convaincante. Qu’est-elle devenue ? Aujourd’hui disparue, probablement exécutée… À sonner l’heure de les écouter au plus près, ces voix proches et lointaines ! Celles que fait entendre Chahla Chafiq, l’écrivaine et sociologue iranienne réfugiée en France depuis 1981.
L’enseignant se remémore, s’interroge. Sur son comportement d’hier à aujourd’hui, refusant la violence par sagesse, préférant distance et recul face aux soubresauts politico-religieux, privilégiant les chemins de la connaissance aux sentiers de la révolte. Jusqu’à la mort de la jeune Mahsa Amini en 2022 sous les coups de la police des mœurs, jusqu’à la création du mouvement Femme, Vie, Liberté au lendemain de son décès, jusqu’à la vision de toutes ces femmes, jeunes ou non, qui bravent les diktats des ayatollahs au risque de leur vie… Par complaisance et mutisme, lui complice du régime par peur et non par sagesse ? La remise en cause est frontale, brutale. N’a-t-il pas interdit à son épouse bien aimée, et amoureuse du chant, de se produire en concert public : pour la protéger d’hypothétiques ennuis, elle qui aspirait à faire entendre sa voix, surtout pour se protéger lui d’éventuelles représailles sur sa carrière. Au nom perdu de son ancienne élève, surgit et s’impose alors celui de Taheretqu’au siècle précédent, déjà, les religieux ont assassiné !
Rebelle et insoumise, la poétesse et théologienne de renom peut être considérée comme la première féministe iranienne. Très tôt, elle s’intéresse à la littérature et à la poésie, à la religion comme à la politique. Passant outre les remontrances familiales ou conjugales, professant des idées et convictions qui dérangent…Dans la Perse des années 1840-50, elle s’oppose aux mollahs corrompus et dénonce l’hypocrisie de la société. « Elle prône l’égalité des hommes et des femmes, réclame une réforme profonde de la société sur le divorce et l’héritage, critique directement la charia », commente l’iranologue Yves Bomati. En 1848, lors d’une conférence publique, bravant l’interdit, elle enlève son voile devant tous les hommes ! Un geste qui lui sera fatal, elle est étranglée avec son propre foulard.
« Nul cheikh ne siégera plus sur le trône de l’hypocrisie ! Nulle mosquée ne fera plus commerce de la piété ! (…) La tyrannie sera terrassée par la main de l’égalité. L’ignorance sera démolie par la force de la vérité. La justice étendra son tapis en tout lieu et l’amitié plantera ses arbres partout. »
Dans la mise en scène sobre et épurée de Gilles David, seules importent les voix. Celle de Jean-Paul Sermadiras, grave et tourmentée, celle de Salmi Elahi au chant guttural et perçant, deux voix qui dialoguent et s’interpellent. D’une grâce totale, d’une tragique beauté, d’une urgence absolue tandis que sont projetées les images d’une répression massive et sanguinaire. Yonnel Liégeois
Au plus près de ces voix, Gilles David : les 12 et 13/05, 20h. 100 ecs, 100 rue de Charenton, 75012 Paris (Tél. : 01.46.28.80.94). Lors du festival d’Avignon, du 04 au 25/07 à 18h30, au Théâtre de la Porte Saint-Michel (Tél. : 09.80.43.01.79).
Au Théâtre Jacques Brel de Talange (57), la compagnie MégaloCheap présente Faire commune ?. De Malakoff en région parisienne au festival Hommes et Usines en Moselle, un voyage original et musical dans l’histoire du mouvement ouvrier.
Tout commence comme une répétition. Un groupe de comédiens souhaite raconter l’histoire sociale d’une ville, en l’occurrence Malakoff, dans le département des Hauts-de-Seine, c’est-à-dire tout près de Paris. Très vite, ils constatent que ce récit, pour être le plus juste possible, doit être mis en résonance avec la grande histoire, nationale, voire au-delà. Un récit très réel, mais qui n’est pas beaucoup présent dans les livres historiques et scolaires. Tel est le défi que s’est lancé la compagnie MégaloCheap. Avec Faire commune ?, « la musique tient une place prépondérante dans le spectacle, avec là aussi un véritable travail de documentation historique, pour une immersion plus grande dans l’ambiance sonore des époques traversées », explique Garance Guierre, à qui l’on doit aussi la mise en scène.
Coproduction avec la Bourse
Comment résumer environ cent cinquante ans d’histoire sociale en moins d’une heure et demie ? À partir de l’histoire locale d’une petite ville – Malakoff, donc –, qui fut une des premières à se doter d’un conseil municipal à dominante communiste et qui, depuis, entretient cette dynamique. Avec en fond sonore toute une palette de solidarités. Jacqueline Belhomme en est aujourd’hui la première magistrate, et un homme, Léo Figuères, qui occupa cette fonction pendant plus de trente et un ans, a durablement marqué l’histoire de sa ville. Il apparaît d’ailleurs dans le spectacle, comme un clin d’œil, applaudi par l’assistance. Alors que les femmes n’avaient pas le droit de vote (accordé en 1944 seulement), on notera aussi qu’en 1925 une ouvrière a été élue au conseil municipal. D’où la date du 10/05 pour la représentation au Théâtre 71, hautement symbolique : 100 ans jour pour jour, après l’élection d’Augustine Variot ! Ce n’est pas la seule originalité mise en lumière. Le spectacle, et ce n’est pas commun, sans jeu de mots, est coproduit par la Bourse du travail CGT de la localité francilienne. Sa présidente, Nawel Benchlikha, se réjouit « qu’un spectacle construit à partir des petites gens qui ont fait l’histoire, avec leurs combats sociaux menés de façon collective, parle à tant de monde ».
Des collégiens de troisième du collège Paul-Bert, proche de la maison de quartier où Faire commune ? a été joué plusieurs fois en avril, ont, avec leur professeur, découvert des moments jusque-là inconnus de leur histoire proche, parfois familiale, le théâtre jouant alors un effet de miroir. Le Front populaire (1936), les grandes grèves des mineurs (1963), la Résistance (etc…) ponctuent la pièce basée sur un imposant travail d’écriture à partir des archives. Ce qui permet d’exprimer, souvent au mot près, la pensée de tous ces hommes et femmes d’alors. MégaloCheap ne se prive pas non plus de convoquer l’humour avec une parodie saignante d’un plateau de télévision justement censé parler d’histoire.
L’assemblage fait mouche, à chaque fois l’équipe fait salle comble. Assurée de participer, comme dit Nawel Benchlikha, « à des actions d’éducation populaire qui, on le constate, parlent vraiment à tout le monde ». La pièce s’interroge, au final, sur les luttes à venir. Forcément, le public se sent bigrement concerné. Gérald Rossi
Faire commune ?, compagnie MégaloCheap : le 07/05, 20h. Théâtre Jacques Brel, Rue Joliot Curie, 57525 Talange (Tél. : 03.87.70.87.83).