Royaumont, l’abbaye en culture

Monument royal datant du XIIIème siècle, l’abbaye de Royaumont s’ouvre aujourd’hui aux artistes de toutes disciplines, classique et contemporain. Toute l’année, elle accueille résidences, spectacles, colloques. À proximité de Paris, elle est aussi but d’excursion quand le visiteur peut s’y restaurer et y dormir.

Édifiée en 1228 par le tout jeune Louis lX (Saint Louis) sous la régence de sa mère, Blanche de Castille, l’abbaye de Royaumont abritait alors près de 150 moines cisterciens. De son architecture gothique dépouillée d’origine, ne reste que le plan typique des abbayes de l’époque, et les canaux dérivés de l’Oise, parmi lesquels celui qui courait sous le bâtiment pour recueillir les déjections des latrines monacales et les eaux usées des cuisines – une curiosité sanitaire. Cette eau qui irrigue le domaine est précieuse pour les jardins botanique et potagers toujours cultivés de manière expérimentale. Elle a favorisé l’implantation d’une manufacture de textiles (filature, tissage, blanchisserie) quand, au lendemain de la Révolution française, elle est vendue à un industriel. L’intérieur est entièrement remanié pour les besoins de la production, et la colossale église abbatiale sert de carrière pour construire les maisons des ouvriers. Dernier témoin : une tourelle incongrue dominant les ruines, restée debout grâce à son escalier à vis.

Philanthropie et culture

À la Restauration, reprise en main par l’Eglise, l’abbaye devient un noviciat à l’usage de la congrégation bordelaise de la Sainte-Famille. Les sœurs lui rendent son éclat gothique par des ajouts architecturaux de plus ou moins de bon goût, sans perdre l’harmonie de ses volumes. Au départ des nonnes, le domaine est racheté en 1905 par l’industriel Jules Gouïn. Cette famille de banquiers et hommes d’affaire philanthropes – qui habite toujours une de ses ailes- fait don de l’Abbaye à l’État en 1964. Elle est la première fondation reconnue d’utilité publique à vocation culturelle, née de la volonté d’André Malraux, alors ministre des Affaires culturelles.

Fonds privés et publics se côtoient pour financer les activités culturelles de Royaumont qui représentent environ 20% du budget global. Alors que les manifestations se déclinaient en plusieurs festivals ponctuels, le nouveau directeur de la Fondation, François Naulot, préfère les égrainer au long de la saison avec un rendez-vous chaque dimanche. Mais ces événements ne constituent que la partie visible d’un bouillonnement créatif dû à des musiciens et danseurs en résidence, lesquels mènent aussi des ateliers de pratiques artistiques avec les habitants du Val d’Oise, notamment auprès des établissements scolaires. Il y a aussi des séminaires pour les artistes en voie de professionnalisation comme dernièrement autour du Raï algérien. Sans compter les bibliothèques au service des chercheurs, notamment en musicologie, grâce au fonds issu d’acquisitions et donations. Des manuscrits autographes de Jean-Philippe Rameau, Claude Debussy, François Couperin ou Gabriel Fauré y sont en bonne place, ainsi que des documents plus récents.

Des salons bourgeois à la culture populaire

L’orgue Cavaillé-Coll, acheté en 1936 et installé dans le réfectoire des moines par la famille Goüin pour donner des concerts à destination de riches invités, est aujourd’hui objet de toutes les attentions de Simon Prunet-Foch. Curieux, le jeune organiste entend, pendant sa résidence de trois ans à l’abbaye, explorer les potentialités orientalistes de cet instrument sur les traces de Jehan Alain (1911-1940), qui a légué ses archives à Royaumont. Il remontera ainsi aux origines moyen-orientales de l’orgue ; il résonnait déjà dans les cirques romains ! En attendant son concert La poésie du Choral de Bach à Franck, il nous fait entendre une Partita en ré mineur de J.S. Bach, suivie de la Deuxième Fantaisie de Jehan Alain : un mélange d’éclats incantatoires et de variations de registres qui évoquent les partitions micro-modales de l’Orient. Même ambition d’allier modernité et tradition avec le projet de résidence du compositeur et violoniste Théo Ceccaldi, élu Musicien de l’année par Jazz Magazine puis Révélation de l’année aux Victoires du Jazz.

Il rejoint Sofiane Saidi, le « Prince du raï 2.0 » chargé d’animer à Royaumont l’Académie de musiques transculturelles autour du raï. Le jeune Algérien débarqué à 17 ans en France pendant la « décennie noire » a apporté avec lui les standards de cette musique populaire, développée notamment à Oran, melting-pot musical dans les années 1950, mêlant airs d’Egypte, java, valse occidentale, tango et pop française. Voix de crooner, violon aux accents arabo-andalous, Sofiane Saidi et Théo Ceccaldi, accompagnés par la basse continue du violoncelle de Valentin Ceccaldi, nous donnent un aperçu intense et convainquant de leur prochain concert, Dzair. Dans la salle des charpentes de l’Abbaye, on pourra entendre en première partie de leur trio, les enfants des écoles qui ont travaillé avec eux autour du raï. Le chorégraphe Fabrice Lambert, lui aussi, entame, une résidence de trois ans en poursuivant son travail autour des mouvements de la Terre, résultant du changement climatique. Après Renverse, où huit danseurs évoluent au gré des courants marins, il prépare un trio dans le même esprit de fluidité des mouvements, La Vitesse de l’eau.

Royaumont s’inscrit dans le réseau des Centres culturels de rencontre (imaginés par Jacques Rigaud, Jean Salusse et Jacques Duhamel en 1972) pour donner une vie culturelle et artistique à des monuments historiques qui n’ont plus leur fonction première. Ces centres (six à l’origine, à vocation patrimoniale et culturelle) forment aujourd’hui un réseau hexagonal, européen et mondial de trente-huit membres. Les derniers nés ? Ouidah au Bénin et Pioggiola en Haute-Corse avec le projet de l’A.R.I.A., Théâtre et Nature… Le lieu patrimonial, que l’on pense passéiste et pétrifié, permet en fait de rééquilibrer localement l’action culturelle. Royaumont apparait comme l’un de ces laboratoires qui ont mission de relier l’histoire séculaire au présent. Mireille Davidovici

L’abbaye de Royaumont : de novembre à mars, le site est ouvert de 10h à 17h30 . Visite libre du mardi au vendredi, avec visite guidée les samedi et dimanche. Abbaye de Royaumont, 3 Jardin de l’abbaye de Royaumont, 95270 Asnières-sur-Oise (Tél. : 01.30.35.58.00). Y aller : transilien Gare du Nord, ligne H et navette depuis Luzarches.

Dates des prochains spectacles : La Poésie du choral de Bach à Franck de Simon Prunet-Foch le 19/11, À la source du Raï de Sofiane Saidi le 29/11.

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