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Deliquet et Fassbinder au travail !

Du 28/09 au 09/10, au théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis (93), Julie Deliquet reprend Huit heures ne font pas un jour. On ne pourra guère reprocher à la directrice du CDN de ne pas avoir de la suite dans les idées. Elle adapte cette fois-ci une œuvre signée Rainer Werner Fassbinder, écrite et filmée pour le petit écran.

Après Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman et Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin, voilà donc Fassbinder… Mieux, elle reprend son dispositif scénique établi – en général autour d’une grande table autour de laquelle s’agitent ses comédiens – dès ses premiers pas avec la Noce (chez les petits bourgeois) de Brecht, puis avec Nous sommes seuls maintenant ou même avec Vania d’après Tchekhov. Surtout, avec son noyau dur constitué de comédiens de son collectif, In Vitro, et avec le renfort d’aînés de talent comme Evelyne Didi ou Christian Drillaud, elle fait évoluer tout ce beau monde en groupe de manière chorale, dans un jeu qui se veut le plus réaliste possible – on fait comme si on était dans la vie et que l’on ne jouait pas – Bis repetita de spectacle en spectacle à tous les niveaux donc, c’est peut-être un style après tout !…

Le rythme ici est donné par l’alternance et l’entremêlement de scènes intimistes – l’histoire d’un jeune couple, de la rencontre des protagonistes à leur mariage – à des scènes de groupe, familial et de travail, et à la naissance de l’idée d’autogestion puis à ses débuts de réalisation dans l’usine qui emploie le personnage principal incarné par Mikaël Treguer (le jeune ouvrier) issu comme quelques-uns de ses camarades du plateau de l’École de la Comédie de Saint-Étienne. Un authentique feuilleton (c’en était d’ailleurs un à la télévision !), plongé dans un bain d’optimisme un rien idéaliste : cela se passe chez Fassbinder dans les années 1970 en Allemagne. Cette fiction dramatique de l’époque réagencée par Julie Deliquet elle-même, avec le concours de Julie André et de Florence Seyvos, à partir de la traduction de Laurent Mulheisen, n’est pas sans rappeler Les Vivants et les morts de Gérard Mordillat qu’avait mis en scène il y a plus d’une dizaine d’années Julien Bouffier. Dans le monde ouvrier, le monde n’a guère changé.

D’un texte foisonnant le trio d’adaptatrices, même en ne présentant que cinq épisodes de l’ensemble de l’œuvre de Fassbinder, a dû couper dans le vif, pour notamment mieux braquer les projecteurs sur le jeune couple interprété par Mikaël Treguer et Ambre Febvre, et présenter ainsi un axe dramatique plus clair. Sans doute auraient-elles pu aller plus loin encore, le spectacle souffrant, surtout dans la première partie, de longueurs et de redites. C’est un mince reproche au regard de la réussite de l’ensemble porté par une distribution sans faille, jouant dans le registre évoqué plus haut. Retrouver Évelyne Didi dans son rôle de composition de la grand-mère est un vrai bonheur. Jean-Pierre Han

Le 14/10/22, Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge. Du 19 au 21/10, Domaine d’O, Montpellier. Du 8 au 11/11, TnBA, Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine. Les 17 et 18/11, Théâtre Edwige Feuillère, Vesoul. Les 01 et 02/12, Théâtre de Lorient. Les 13 et 14/12, La rose des vents, Lille Métropole Villeneuve d’Ascq

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Viens voir les comédiens…

En ces heures troubles et troublantes, comédiens, musiciens et écrivains, plasticiens et magiciens ne cessent de rêver, chanter, créer. Actualisée chaque mois, une sélection de propositions que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois

– Jusqu’en janvier 2023, le Centre Pompidou consacre une magistrale exposition au plasticien Gérard Garouste. Né en 1946, il est l’un des plus importants peintres contemporains. Aux côtés de 120 tableaux majeurs, souvent de très grand format, l’exposition donne également une place à l’installation, à la sculpture et à l’œuvre graphique. Elle permet de saisir, sous le signe de l’étude mais aussi de la folie, toute la richesse du parcours inclassable de Gérard Garouste dont la vie et l’œuvre énigmatique se nourrissent l’une l’autre en un dialogue saisissant. Un artiste au parcours tumultueux qui raconte, dans L’intranquille sous-titré « autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou », les rapports ambigus avec son père -« Je suis le fils d’un salopard qui m’aimait. Mon père était un marchand de meubles qui récupéra les biens des juifs déportés »- et ses crises de démence. Entre folle liberté et luxuriance des couleurs, contes et légendes, sujets intimistes et immenses fresques, une rétrospective à ne pas manquer.

– ENTRE COUPS DE COEUR ET CRIS DE COLERE, CHANTIERS DE CULTURE VOUS INVITE À RÉFLÉCHIR, LIRE ET SORTIR ! UN PETIT CLIC POUR LE GRAND CHOC… GRATUIT MAIS QUI PEUT RAPPORTER GROS, ABONNEZ-VOUS : CHANTIERS DE CULTURE

– Disponible jusqu’au 01/11 sur Arte TV, Les routes de l’esclavage retracent la tragique épopée de la traite négrière au travers de ses circuits et de ses territoires. La plus grande déportation de l’histoire de l’humanité… Menée dans huit pays, avec l’éclairage croisé d’historiens européens, africains et américains, nourrie de moult témoignages émouvants, cette saga historique analyse ce système de domination massive au nom du profit – le commerce, l’émergence du capitalisme, la construction de la race, le colonialisme – et en restitue la violence et la barbarie. Réalisée par Daniel Cattier, Juan Gélas et Fanny Glissant, une magistrale mise au jour des traces profondes que cette histoire universelle a imprimées à notre monde contemporain, deux siècles après l’abolition de l’esclavage.

– La plateforme de la Cinémathèque française, Henri, du nom de son fondateur Henri Langlois, poursuit l’aventure ! Au menu, des projections en exclusivité, des œuvres à voir ou revoir, une centaine de films à découvrir… Mais aussi quelques 800 vidéos (leçons de cinéma avec les plus grands cinéastes, acteurs, actrices et technicien.nes au monde, essais, conférences…) à regarder, ainsi que plus de 500 articles à lire ou relire.

– Jusqu’au 30/09, aux Béliers parisiens (75), devant une salle comble et conquise se jouent Les poupées persanes ! Entre France et Iran, Avoriaz et Téhéran, mêlant les genres et les époques, tel un conte moderne qui dérape sans prévenir du tragique au comique, Régis Vallée met en scène l’histoire croisée d’une révolution confisquée dans les années 70 et celle de vacances d’hiver au passage de l’an 2000… Des geôles de Khomeini aux boîtes de nuit d’Avoriaz, hommes et femmes content leurs jeunesses avortées, leurs amours brisés, leurs rêves de liberté envolés. Un spectacle pétillant et virevoltant, entre larmes et rires, sur une trame joliment bien troussée par l’auteure et comédienne d’origine iranienne Aïda Asgharzadeh qui n’hésite pas à mixer le rouge sang de la révolution islamique aux lumières aguichantes d’un occident fantasmé.

– Jusqu’au 30/09, au Théâtre 13-Bibliothèque (75), Tropique de la violence nous plonge au cœur du plus grand bidonville de France à Mayotte où règnent extrême misère et immense précarité… Adapté du roman de Nathacha Appanah, un spectacle aux images et musiques fortes pour nous donner à voir et entendre cris de détresse et de colère. De la mangrove mortifère à la machette carnassière, dans une mise en scène d’Alexandre Zeff, un oratorio d’une insoutenable beauté et violence sanguinaires.

– Les 02 et 09/10, au théâtre de La Contrescape à 14h30, Pierrette Dupoyet plaide la cause des femmes violentées : Acquittez-là, lance-t-elle à la face du public ! Femme battue durant des années, Alexandra a assassiné son mari, elle risque vingt ans de prison… Le récit, tiré d’un fait divers, nous plonge dans la spirale que vivent des milliers de femmes humiliées, frappées… Qui, bâillonnées par la peur, se murent souvent dans le silence. Une interprétation saluée par la presse,« Pierrette Dupoyet magistrale, certainement dans le plus beau rôle de sa carrière ». Qui enchaîne, les 16-23 et 30/10, avec sa nouvelle création Joséphine Baker, un pli pour vous… L’émouvant hommage à la femme d’exception, artiste et résistante, qui avait fait de sa vie un combat pour la tolérance et la liberté.

– Disponible désormais en édition de poche, il est plaisir garanti que de lire ou relire Baroque sarabande. Un succulent petit ouvrage dans lequel Christiane Taubira nous conte par le menu ses bonheurs de lecture. Un hommage aux écrivains qui, de leur plume, ont éveillé la gamine, ont nourri la femme et la ministre dans ses divers combats politiques. Ils ont pour nom Césaire, Damas, Char, Morrison et bien d’autres… Un hymne à la langue, au verbe poétique, à la littérature qui réjouit et libère !

– Du 05 au 09/10, à Courbevoie (92), le festival Atmosphères la joue Science et Cinéma ! L’édition 2022 s’articule autour des récits du futur avec la projection d’une vingtaine de films en avant-première. Dont La Montagne de Thomas Salvador (prix SACD de la Quinzaine des Réalisateurs Cannes 2022) qui sera projeté en sa présence et Triangle of Sadness de Ruben Östlund, Palme d’or. La manifestation, qui allie festival de cinéma et festival scientifique, est labellisée Fête de la science et s’inscrit dans « l’Année Internationale des sciences fondamentales pour le développement durable” à l’initiative du physicien Michel Spiro. De jour en jour, entre rencontres avec les acteurs du changement et scène musicale au village à gueule d’Atmosphères (!), alterneront ateliers, tables rondes et débats sous les regards bienveillants de la primatologue Sabrina Krief et du réalisateur Mathieu Kassovitz, marraine et parrain de l’événement entièrement gratuit.

– Jusqu’au 07/10, au Théâtre de la Bastille (75), François Orsini met en scène Coriolan, de Shakespeare. Le temps d’une révolte ou d’une révolution de palais, on quitte cette fois la Cour de Londres pour les faubourgs de Rome à l’heure où Coriolan s’en revient de guerre couvert de gloire ! Entre pouvoir totalitaire et démocratie populaire, le héros fait semblant de se soumettre aux vœux de la plèbe pour mieux les rejeter. Entre cris et fureurs, une tentative osée mais pas toujours convaincante de poser le débat politique sur les planches.

– Jusqu’au 23/10, au Théâtre de la Tempête (75), Clément Poirée propose Vania/Vania ou le démon de la destruction. Le directeur du lieu et metteur en scène ose un pari à hauts risques : mêler sur les planches l’un des chefs-d’œuvre de Tchekhov, Oncle Vania, avec la pièce qui l’a écrite auparavant et qu’il revisite, Le Génie des bois ! Pour gagner la partie, une astuce bienvenue en introduisant sur le plateau un couple de scénaristes écrivant et répétant l’une et l’autre pièce… D’où des scènes qui se dédoublent et se rejouent dans l’une et l’autre version, d’où un jeu –construction/destruction– au titre évocateur, certes plaisant un temps mais un peu vain au long cours. D’un spectateur l’autre, l’interrogation s’impose avec plus ou moins d’évidence : en quoi cette double partition permet de mieux cerner les enjeux d’Oncle Vania, cet incontournable monument du théâtre ? Poser la question n’enlève rien à la qualité d’interprétation de la troupe qui, entre interludes humoristiques et situations de grande émotion, s’empare de Tchekhov avec grand talent.

– Les 14-15 et 23/10, le Théâtre National Populaire de Villeurbanne ouvre ses portes aux artistes ukrainiens. D’abord avec deux soirées « Lecture« , ensuite le 23/10 avec Imperium delendum est (L’empire doit mourir), un concert-spectacle en ukrainien surtitré en français. « À l’heure où la guerre en Ukraine gronde toujours aux portes de l’Europe, à la fois proche géographiquement et loin de notre réalité quotidienne, il nous semble primordial de faire entendre haut et fort leur parole », affirme la direction du TNP.

– Le 28/10, à Chalon-sur-Saône (71), Bireli Lagrène présente son nouvel opus, Solo suites ! Dès son plus jeune âge, le petit gitan natif de Soufflenheim en Alsace s’empare d’une guitare pour ne plus jamais en lâcher les cordes ! Musicien sans équivalent pour sa technique fabuleuse et son niveau d’inspiration hors norme, « sans lui l’univers du jazz ne serait pas tout à fait le même », glissent en aparté compères et critiques ! Une musique claire, brute et sans artifice, héritée d’une histoire multiséculaire : plus de mille ans de musique pour une alchimie miraculeuse mêlant cultures tziganes, emprunts hétéroclites aux grands standards du jazz, au folklore bavarois, à Bach ou au patrimoine de la chanson française. Pour la première fois, le Bireli nouveau s’offre un opus solo, seize titres enjôleurs et enchanteurs, que l’ensemble de la presse spécialisée place à l’olympe de la création musicale.

– Né sous François Ier en 1530, l’emblématique Collège de France nous invite à explorer gratuitement plus de 10 000 documents (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, entretiens filmés…). Sur Chantiers de culture en 2016, notre consœur Amélie Meffre suggérait déjà d’aller butiner dans cette incroyable caverne aux trésors qu’est le Collège de France !

– Jusqu’au 17/12, à Cosne-sur-Loire (58), le Musée de la Loire propose Reflets de Faïence, la Loire pour décor. Au cœur d’un monument historique, l’ancien couvent des Augustins, autochtones ou visiteurs de passage dans la jolie cité nivernaise se voient offrir une magnifique et fort originale exposition : la faïence « à décor de Loire » au temps où la batellerie battait son plein ! La vie autour du fleuve devient dès lors l’un des sujets privilégiés des faïenciers. Les scènes représentées ? Le quotidien au long des berges du cours d’eau comme les métiers qui s’y rapportent : charpentier, lavandière, tonnelier, cordier. Un imaginaire artistique qui s’exprimera sous moult formes, telles qu’assiette, saladier, plat à barbe, pichet, gourde ou vase… Mieux encore, à travers films et documents sonores, se révèle tout le processus de création d’une faïence jusqu’à ce qu’elle devienne, deux siècles plus tard, oeuvre d’art.

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Limoges, capitale de la francophonie

Du 20/09 au 01/10, à Limoges (87) et alentour, se déroulent les Zébrures d’automne ! Sous la férule du metteur en scène et directeur, Hassane Kassi Kouyaté, un hymne à la francophonie dans une myriade de propositions artistiques et culturelles… De la Haute-Vienne à l’archipel caraïbéen, de l’ouest africain aux territoires ultra-marins, un festival aux saveurs épicées et aux paroles métissées.

« En ces temps identitaires, où certains remontent obstinément le cours du temps à la recherche d’une source « pure », où la complexité du monde n’a jamais provoqué de réponses aussi simplistes », commente Alain Van der Malière, le président des Francophonies, « il ne faut pas manquer ce rendez-vous de septembre à Limoges » ! Au menu, rencontres, débats, expos, musique, lectures, cinéma et théâtre : autant de propositions artistiques pour célébrer la francophonie, une langue et son pouvoir de création, dans une riche palette multiculturelle. Comédiens et musiciens de Guadeloupe et de Martinique, du Mali et de Guinée, de France et de Belgique, de La Réunion et de Haïti, femmes et hommes de toutes couleurs, ils sont au rendez-vous de cette nouvelle édition des Zébrures d’automne. Pour donner à voir et entendre, danser et chanter une humanité métissée et une fraternité partagée…

« Les Francophonies sont par excellence le lieu d’ouverture au monde. L’endroit où l’on peut côtoyer la différence qui nous fait autre », proclame avec enthousiasme Hassane Kassi Kouyaté, metteur en scène et directeur du festival. « La création d’expression française est d’une incroyable fraîcheur, qui mérite bien mieux qu’un simple clin d’œil. Déjà, pour la seule France, il faut savoir qu’en moult lieux d’Outremer on n’y trouve ni conservatoire, ni école artistique, parfois même pas de salle de théâtre ou de concert ». Selon l’homme de théâtre, il devient donc urgent d’insuffler une politique volontariste en ce domaine, se réjouissant que par leur existence les Francophonies bousculent les consciences dans le bon sens ! Qui ouvre ensuite son propos à un horizon plus large encore : veiller à ce que la francophonie ne se limite pas aux anciens pays colonisés ou aux membres de l’O.I.F, l’Organisation internationale de la francophonie. « L’Algérie n’en fait pas partie, on y parle encore français, à ce que je sache ! Mon parti pris ? Élargir la francophonie à tous les artistes créant en langue française ».

Le festival ouvrira les réjouissances le 20/09 par un hommage appuyé, et mérité, à Monique Blin disparue en janvier 2022. Une soirée en mémoire de celle qui, avec Pierre Debauche alors directeur du Centre dramatique national du Limousin, créera le premier festival des Francophonies en 1984 et le dirigera jusqu’en 1999 ! Sous sa houlette, émergeront des talents aujourd’hui reconnus : Robert Lepage, Wajdi Mouawad… Pour se clore, le 01/10, avec une « conversation » en compagnie de Daniel Maximin, le poète et romancier antillais qui partagera son regard sur les mondes artistiques et littéraires contemporains. Entre ces deux dates, dans un florilège de créations, quatre spectacles qui s’attarderont sur le territoire métropolitain : La cargaison du 22 au 24/11 au Théâtre du Point du Jour à Lyon, Anna, ces trains qui foncent sur moi les 13 et 14/10 à l’Opéra-Théâtre de Metz, Mon Éli du 09 au 13/05 au Glob Théâtre de Bordeaux, L’amour telle une cathédrale ensevelie du 11/11 au 11/12 au Théâtre de la Tempête à Paris. Yonnel Liégeois

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Mouloudji, l’impardonnable oubli

Il y a cent ans, le 16 septembre 1922, naît à Paris Marcel Mouloudji. Depuis la mort du chanteur, peintre et comédien, plane un profond silence. Brisé avec Mouloudji, Athée ! Ô grâce à Dieu… Un livre écrit par Annabelle et Grégory, ses enfants.

Ils ont réussi un émouvant portrait croisé de ce père très aimé mais trop souvent absent avec lequel ils n’ont pleinement vécu ni l’un ni l’autre. L’aîné Grégory, dit Gricha, est né en 1960 d’une jeune danseuse de 22 ans, Lilia Lejpuner, qui travaillait à l’époque au Drap d’Or, le même cabaret que son père. Il lui ressemble de façon troublante. Annabelle, de sept ans sa cadette, a la blondeur et les yeux bleus de sa mère Nicolle Tessier. Dans Mouloudji, Athée ! Ô grâce à Dieu…, ils alternent leurs confidences, forcément différentes puisqu’ils ont vécu chacun avec leur mère respective. Annabelle, plus à fleur de peau, s’adresse souvent directement à lui tandis que Gricha, plus distancié, raconte son père à la troisième personne et laisse percer le regret d’avoir été parfois délaissé au profit de ses conquêtes (ses « émouvantes » comme il les appelait). L’ouvrage est abondamment illustré de photos, mais aussi de reproductions de documents, de courriers et de quelques unes de ses nombreuses toiles, il dresse un portrait intime de l’artiste, chaleureux mais sans complaisance. Selon Laurent Balandras, l’éditeur musical qui a collaboré à l’ouvrage, « Mouloudji ne sait prendre les rênes ni de sa vie privée ni de sa vie professionnelle. Il engendre des chansons, des livres, des films, des tableaux et deux enfants avec la même inconscience. Il va lui falloir du temps pour se rapprocher de sa progéniture et tisser des liens avec ces chairs de sa chair si dissemblables ».

Cet ouvrage n’étant pas une biographie à proprement parler, il nous faut retracer l’itinéraire incroyable de ce gosse des Buttes Chaumont parti de rien… Du passage Puebla dans le XIXème arrondissement de Paris où il naquit en 1922, il ne reste plus trace. Seuls les anciens plans de Paris révèlent ce lieu à l’angle de l’avenue Simon Bolivar et de l’avenue Mathurin Moreau. Fallait-il voir dans l’action des bulldozers un funeste présage de l’invisibilité à laquelle est condamné le souvenir de cet artiste aux dons multiples ? De fait, il embrassa bien d’autres formes d’expression que la chanson : le théâtre, le cinéma, la peinture surtout qu’il ne cessa de pratiquer.

Il fut le premier « beur » du show-biz et le chanteur le plus romantique de sa génération. Tenant le micro comme une fleur, « Comme un p’tit coquelicot.. », il égrenait ses textes avec une diction parfaite et, selon Antoine Blondin, une troublante « voix de velours côtelé ». Le plus tourmenté aussi, sans doute, irrémédiablement marqué par la misère sociale et surtout affective de son enfance entre son père Saïd, maçon kabyle analphabète, et surtout sa mère Eugénie, bretonne et catholique qui fut internée pour troubles mentaux lorsqu’il n’avait que 11 ans . Il eut à subir la violence de ses crises d’hystérie. Nul doute que ce manque d’amour maternel explique en partie ses relations amoureuses chaotiques, autant que son incapacité à construire un couple durable et une carrière rigoureuse.

Une fée s’était pourtant discrètement penchée sur le berceau du petit Moulou, celle des « bonnes rencontres »… « Comme tous les enfants du monde, tu veux faire plaisir à ton père et chantes le dimanche à la Grange-aux-belles pour les Pionniers rouges du parti communiste. Au cours d’un spectacle, tu te fais remarquer par Sylvain Itkine, comédien et metteur en scène », raconte Annabelle… « Il te présente à Jean-Louis Barrault, chez qui tu habiteras au 7, rue des Grands Augustins. Barrault vous engage au théâtre, ton frère André et toi, pour jouer dans « Le Tableau des merveilles » de Cervantès, adapté par Jacques Prévert. Tu apprends ton métier auprès de Charles Dullin…Tu rencontres Louis Jouvet, Colette, croises de nombreux artistes, noues des amitiés avec les membres du groupe théâtral Octobre. Tu côtoies les surréalistes : André Breton, Raymond Queneau, Robert Desnos et Marcel Duhamel, fondateur de la Série noire chez Gallimard, à qui tu aurais soufflé le titre de « Série Noire pour nuits blanches ».
Tout est dit, la bonne fée a fait son œuvre. Marcel Duhamel hébergera à son tour le jeune garçon qui, en dépit d’une scolarité brève et chaotique, avait le goût des mots. Il fréquente Saint-Germain des Prés et le Café de Flore, Simone de Beauvoir qui le qualifie « d’adorable petit monstre », l’encourage dans son désir d’écrire. Elle corrigera même les épreuves de son premier roman, « Enrico », qu’il écrit à 22 ans et qui obtiendra le Prix de la Pléïade en 1944. Il en écrira bien d’autres, avant d’entreprendre sa biographie en1989.
A l’âge de 16 ans,, il joue notamment dans « Les disparus de Saint-Agile », le film de Christian-Jaque, plus tard il interprète magnifiquement le condamné à mort dans « Nous sommes tous des assassins » d’André Cayatte. Sa filmographie se poursuit jusque dans les années 60,  dont « La maison Bonnadieu » où il chante « La complainte des infidèles ». En parallèle, il écrit des pièces de théâtre, expose ses premières toiles.

En 1950, il débute sa carrière de chanteur professionnel avec un premier disque au Chant du Monde, sur des textes de Queneau et Prévert. Refusé par Maurice Chevalier et Yves Montand, « Comme un p’tit coquelicot » lui vaudra la gloire et sera doublement primé : Prix de l’Académie Charles Cros en 1952, Grand Prix du disque en 1953 ! Par la suite, il interprète ses propres textes, tel « Un jour tu verras », sa chanson la plus célèbre et la plus reprise dans nombre de pays. Il se met aussi au service de ceux de Boris Vian et de Jacques Prévert. Sa version des « Feuilles mortes » est infiniment plus vibrante et romantique que celle d’Yves Montand, trop mielleuse pour être réellement émouvante. À cette époque, il connaît la célébrité mais, hanté par son enfance miséreuse, il est obsédé par la peur du manque. « Toute grande vedette de la chanson qu’il est, il dit avoir beaucoup de mal à joindre les deux bouts (…) il a des oursins dans les poches », note Gricha.
Fondamentalement nonchalant, épris de liberté et d’ indépendance, l’homme n’en est pas moins sensible au sort des plus humbles. Il ne craint pas de prendre quelques risques pour ses convictions. Preuve en est avec sa décision, en 1954, de créer « Le Déserteur » de son ami Boris Vian. Il accepte, à la condition de modifier la fin de la dernière strophe pour être en accord avec ses convictions : au lieu de la version de Vian « Prévenez vos gendarmes que j’emporte des armes et que je sais tirer », il chante « Prévenez vos gendarmes que je n’aurai pas d’armes et qu’ils pourront tirer ». Hélas pour Mouloudji, le jour même de la création, l’armée française tombe à Diên Biên Phu… ! La chanson sera interdite d’antenne jusqu’en 1962, néanmoins Boris Vian valide définitivement la version antimilitariste de son ami Moulou.

Après plusieurs décennies où il se partage entre galas, enregistrements, écriture de livres et ses chers pinceaux qu’il n’a jamais abandonnés, vient une période moins faste comme en témoigne Gricha. « L’hiver 1981/1982, papa tombe malade, sorte de forte grippe dont il ressort amoindri… Lorsque je reviens (des U.S.A, ndlr) au printemps 1982, je le retrouve désorienté… à bientôt 60 ans, il n’a plus la voix qui jusqu’ici lui assurait le succès sur la scène, lui offrant ainsi d’être toujours en partance… ». Chanteur lui-aussi, Gricha aide alors son père dans les galas, parfois en duo avec lui pour la plus grande joie des spectateurs qui ont l’impression troublante de voir et d’entendre deux Mouloudji pour le prix d’un ! Hélas, une pleurésie en 89 l’affaiblira encore davantage.

Il meurt le 14 juin 1994, aussi discrètement qu’il a vécu… Il n’eut droit qu’à un court hommage sur Arte. Depuis ? Aucune évocation sonore ni visuelle de sa très longue carrière, à l’exception de Philippe Meyer, le grand amoureux de la chanson à texte (et à voix !) qui le diffusa parfois dans son émission « La prochaine fois je vous le chanterai » sur France Inter. Pourtant, en cet après-midi du 13 octobre 2006, une foule se presse aux abords de la salle 7 de l’Hôtel Drouot pour la « dispersion de l’atelier Mouloudji » : si la formule est d’usage, elle n’en sonne pas moins cruellement, vu le silence fait à la mémoire de l’artiste et de l’homme. Une foule hétérogène, plutôt simple mais étreinte par l’émotion : certains l’avaient bien connu, la plupart l’avaient aimé de loin et un dialogue chaleureux s’était engagé. Étaient proposés plusieurs centaines de tableaux, dessins, gravures, enregistrements, photos, livres et objets plus personnels comme son chevalet et sa boîte de peinture. Les mises à prix ? Modestes, à son image… Chacun, ou presque, repartit avec un souvenir de cet artiste très atypique.

Le plus beau que nous pourrions garder de lui, par sa résonance dans le contexte mondial actuel ? Peut-être la première strophe, saisissante, de son auto-portrait: « Catholique par ma mère, Musulman par mon père, un peu Juif par mon fils, Bouddhiste par principe, Athée, Oh grâce à Dieu… ! ». Chantal Langeard

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Godard, le génie subversif

Le 13 septembre 2022, un géant du cinéma a déserté l’écran, Jean-Luc Godard est mort. « Qu’est-ce que l’art, Jean-Luc Godard ? » rimait Aragon à la une des Lettres françaises, le 9 septembre 1965, pour la sortie de Pierrot le Fou. Godard n’a jamais répondu qu’en brouillant sans cesse les codes, comme on dit.

Il a autopsié le cinématographe, pour voir et montrer ce qu’il avait dans le ventre. De cette opération, un autre art du film est né, infiniment libre, coupant, monté cut, semblable à l’improvisation du jazzman ou à Picasso réinventant la peinture après l’avoir déconstruite. Truffaut, avant leur brouille, disait : « Godard a pulvérisé le système, il a fichu la pagaille dans le cinéma… » À bout de souffle a tout changé.

Qu’est-ce que l’art ? Je suis aux prises de cette interrogation depuis que j’ai vu le Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, où le Sphinx Belmondo pose à un producteur américain la question : Qu’est-ce que le cinéma. Il y a une chose dont je suis sûr, aussi, puis-je commencer tout ceci devant moi qui m’effraye par une assertion, au moins, comme un pilotis solide au milieu des marais : c’est que l’art d’aujourd’hui, c’est Jean-Luc Godard. Louis Aragon, Les Lettres Françaises 1965

Il n’a jamais dérogé à sa règle d’« organisateur conscient du film », en maîtrisant tous les postes, de l’écriture à l’image, au son, à la musique et au sens toujours surprenant, fertile dans la culture du paradoxe, ce synonyme poli de la contradiction. En lui, le poète visuel se double d’un théoricien averti, d’un dialecticien aussi surprenant que Brecht, par exemple. En témoignent ses Histoire(s) du cinéma (1988-1998) éditées par Gallimard.

Subjuguant son monde, il a été adoré et haï. Les maoïstes français n’aimaient pas la Chinoise ; les juifs américains le jugeaient antisémite parce qu’il prenait fait et cause pour les Palestiniens… Il faisait face à toute polémique de la même voix inimitable, étrangement grave, un peu suisse, semée de blancs dans le discours avec un rien d’insolence pince-sans-rire.

Qu’est-ce que j’aurais dit, moi, si Belmondo ou Godard m’avait demandé : qu’est-ce que le cinéma ? J’aurais pris autrement la chose, par les personnes. Le cinéma, pour moi, cela a été d’abord Charlot, puis Renoir, Buñuel, et c’est aujourd’hui Godard. Voilà, c’est simple. On me dira que j’oublie Eisenstein et Antonioni. Vous vous trompez : je ne les oublie pas. Ni quelques autres. Ma question n’est pas du cinéma : elle est de l’art. Louis Aragon, Les Lettres Françaises 1965 

Nous traitons par ailleurs de son œuvre entier, fait de films phares et, à un moment donné, d’interventions d’agit-prop gauchistes. Rien à jeter, il faut tout prendre chez un artiste de cette trempe qui a su filmer avec une telle intensité les affres de l’amour et les vertiges politiques de la société de son temps. La Suisse n’est pas que le pays des coucous et du chocolat au lait. Elle produit, de temps en temps, un Marat et un Godard.

Pendant que j’assistais à la projection de Pierrot, j’avais oublié ce qu’il faut, paraît-il dire et penser de Godard. Qu’il a des tics, qu’il cite celui-ci et celui-ci là, qu’il nous fait la leçon, qu’il se croit ceci ou cela… enfin qu’il est insupportable, bavard, moralisateur (ou immoralisateur) : je ne voyais qu’une chose, une seule, et c’est que c’était beau. Louis Aragon, Les Lettres Françaises 1965

À l’ère du streaming et des blockbusters, l’effacement du génie subversif de Godard nous signale que le septième art du XXe siècle a définitivement mis la clé sous la porte. Jean-Pierre Léonardini

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Adieu, Godard !

Le 13 septembre 2022, un géant du cinéma a déserté l’écran, Jean-Luc Godard est mort. Dans la petite lucarne comme à la radio, les éloges pleuvent. En hommage à ce monument du 7ème art, Chantiers de culture vous propose la (re)lecture de l’article sensible, empreint de justesse et de passion, que signait Jean-Pierre Burdin dans ces colonnes en juin 2014, à l’heure de la sortie d’Adieu au langage. Yonnel Liégeois

Printemps 2014,  je sors d’un film de Jean-Luc Godard. Je suis allé écouter un film. Oui, je suis allé écouter hier le dernier film de Godard, son Adieu au langage, au cinéma du Panthéon. Chez Godard, on écoute. On écoute même les images. Ce film est une musique, un poème. Il n’est pas l’illustration d’un poème. Il EST poème. Il ne se donne pas, il faut en conquérir la vision de l’écoute. « Cet instant (qui) s’allonge (et) qui a sa profondeur », dont parle Guillevic, me remonte alors aux lèvres. La profondeur de l’instant perdu dans cette sorte de compétition, de sprint qui rend nos journées courtes.
Comment parler d’un tel film et le faut-il, d’ailleurs ? Parler d’Adieu au langage, n’est-ce pas prendre le risque de fermer, de clore précisément ce que Godard ouvre avec tant de force dans son exploration du réel ? Éclosion des fleurs, je note qu’elles sont sauvages, et même des nuages ouatés qui diffusent une lumière mouvante faite de nuées baroques prodiguant, en manne bénie, pluie, neige, vents traversés de rais furtifs du soleil. Présence de la nature et la nature peut être dans l’urbain. Et parfois du soleil blanc à la lumière fatigante, qu’on sent Godard ne pas aimer vraiment. Elle nie l’obscurité et ne permet pas de la traverser.

Nuit et Jour. Intérieur/extérieur. Saisons. Là-dessus, regard de la caméra au plus près de celui du chien Roxy. Impeccablement filmé, Roxy ! Comme les films animaliers me semblent ici poussiéreux, vieux… Ils paraissent projeter sur l’animal un tel anthropomorphisme. Godard cherche le contraire. Il fouille, scrute, colle au regard porté par le chien sur le monde dont nous avons besoin, rappelle-t-il, pour constituer le nôtre. Besoin de ce regard là, oublié. De Bussang à l’été 2011, j’ai de bonnes raisons de m’en bien souvenir maintenant, cette idée cousine me revient, trouvée chez Erri de Luca, et je nous revois lisant, mon épouse et moi, dans la petite chambre de l’hôtel, Le poids du papillon. Envie de rester dans cette béance du film. Dans l’interrogation portée par cette ouverture. Dans cette indétermination. Ne pas parler sur le film donc, mais de son travail en nous. De la force qu’il libère, de l’impression qu’il laisse en nous. Du silence qu’il instaure. Pas parler sur le film mais du film en nous. La révélation qu’il fait de nous en nous.

C’est un film éminemment politique. Je n’entends pas par là l’analyse, la stratégie ou la tactique politiques. Je ne parle pas non plus ni du pouvoir, ni des hommes et des partis politiques. Nous ne sommes pas ici dans la pensée « calcul » où le politique s’abîme tellement aujourd’hui puisqu’il n’est plus porté par une vision, une écoute. Il s’agit de la vie de l’esprit, de la pensée sensible. Il s’agit ici du politique dans ce qui le fonde, et qui est pourtant déjà pleinement du politique, mais n’y est pas soumis, s’en soustrait un temps du moins. Du politique qui n’aurait pas dit « Adieu au langage ». Péguy a de belles pages là-dessus. Il est mal vu, je sais, de le citer, il parle de mystique… Jaurès aussi, autrement. Perte de cela par le politique et qui épuise la radicalité du Non dans la recherche éperdue, effrénée d’un bonheur fabriqué. Plat. Ce film nous rend insatisfait et nous montre dans quels assouvissements, assoupissements nous sommes englués, embourbés. Nous sommes comme aliénés dans notre désir même. Cet Adieu au langage explore l’oubli du langage, sa perte, en tout cas son déclin à l’horizon de tous. Dans son pessimisme, peut-être, il témoigne pourtant du chemin de résistance inouïe du poème. C’est pour cela qu’il est important. Il montre l’éclipse de la radicalité du NON lorsqu’elle s’épuise dans un bonheur idolâtré qui n’est pas vraiment le nôtre mais qui nous vient de la « bête sociale ». « Dire Non et mourir. Rien d’autre ».

Comme ils m’agacent, ceux-là, lorsqu’ils disent qu’ils ne comprennent pas. C’est abscons, ésotérique. C’est comme si c’était trop compliqué pour nous. « N’y allez pas, vous n’aimerez pas, vous ne comprendriez pas ! » Que d’abscons, que d’ésotérique dans ce regard porté sur les êtres, les choses ? Dans ces fragments d’une réalité diffractée dans une sorte de vue kaléidoscopique qui redistribue les cartes du réel ? Besoin de nouvelles formes. Un vrai regard. Ce film parle à tous. Il institue en tous un silence. En fait, Godard est clair, c’est nous qui sommes sourds et aveugles. Il est tellement clair. Si je dis limpide, on va se rire de moi ! Et pourtant, in petto, je le pense vraiment. Godard sature tout, les couleurs, la bande son, la 3 D même, qu’il malmène jusqu’à ce que du son elle rende la musique qui est en nous. Dehors/dedans. C’est un travail de peintre, nous obligeant à questionner ce que nous croyons voir ! Pour voir et entendre, il faut lâcher prise, passer par le regard de l’animal !

Savoir entendre et voir, et les êtres et les choses. Laisser venir en nous les paysages. C’est comme s’ils étaient fiers, ceux-là, de ne rien comprendre ! De ne rien entendre. Et pourquoi ne s’interrogent-ils pas d’abord sur eux-mêmes, sur leurs propres capacités d’écoute, de dépaysement, tous ceux-là qui, au revers d’une phrase, ne voient chez Godard que vains artifices factices, le trouvent snob, provocateur. Vieux patibulaire dont ils ne comprennent pas la jeunesse. Et si nous ne comprenons pas, n’est-ce pas parce que précisément nous avons déjà dit adieu au langage, ou que le langage nous a largués, abandonnés ? Que nous n’arrivons plus à parler, à se parler ? Que nous ne pouvons plus sortir du plat du langage, ou plutôt justement y entrer, n’est-ce pas cela même que nous vivons aujourd’hui au plus brûlant de l’actualité ?

Ce reflux du langage en nous, et donc de la pensée, n’a-t-il pas une histoire politique ? Qui remonte loin. Et dont Jacques Ellul, dont Godard fait un bel éloge, a entrevu la portée. Notons qu’à leur façon nombre de philosophes portent aujourd’hui cette question, c’est selon leur manière et leur esprit, Jean-Luc NancyCynthia FleuryJulia Kristeva… Mais ce film n’est en rien un cours de philosophie. Il ne manipule rien, ni idées ni personnes. Il est une métaphore de toute l’histoire de l’humanité saisie dans l’instant. Il est cheminement (méditation) donné à entendre. Il donne simplement à être « inquiet », à ne pas trouver le repos, a être insatisfait de l’état dans lequel l’on se trouve ». Et si obscurité il y a, c’est pour chercher la lumière. Métaphore de la salle de cinéma.
J’ai l’impression qu’on refuserait aux enfants d’aujourd’hui de lire Rimbaud ou Mallarmé, parce que chercher à comprendre serait désespérant ! Pourtant, il faut bien aller vers ce que l’on ne comprend pas et suspecter ce que l’on croit comprendre. « Le propos est simple », assure Jean-Luc Godard à force de citations. Mais les citations pour lui, comme pour Sollers, sont les preuves que ce qui est perdu existe pourtant, et dont probablement leurs auteurs sont des sortes de témoins. Mais son film ne laisse ni l’intelligence, ni l’âme en repos. Mais qu’est-ce que comprendre un poème, une musique ? Où voit-on que les choses se donnent spontanément à comprendre, à voir, à entendre ? Ne s’agit-il pas de les laisser venir à nous, nous envahir ?

Fermons les yeux et laissons venir les larmes. Elles coulent, inondent. Ce ne sont pas des larmes de bonheur, ni de souffrance, mais de joie. Joie de croiser aussi dans la salle à la même séance, lumière revenue, Michel Piccoli accompagné d’une amie. Être à l’écoute d’une même parole, celle de Jean-Luc Godard, avec Piccoli. Le Michel Piccoli du Mépris ! J’embarque dans mon souvenir Brigitte Bardot, puisque France Inter hier matin m’a appris qu’elle fêtait ces jours-ci ces quatre-vingts ans ! Jean-Pierre Burdin

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Roustaee, l’Iran de Leila

Sorti en salles le 24 août, Leila et ses frères est le troisième film de Saeed Roustaee. Tout à la fois saga familiale et portrait de la société iranienne contemporaine… En 2h40, le jeune cinéaste brosse une fresque vertigineuse inspirée de la réalité sociale de son pays. Un cinéma qui a du souffle.

Saeed Roustaee avait été remarqué en 2019 lors de la sortie de son deuxième film, La loi de Téhéran. Ce thriller nerveux plongeait le spectateur dans les bas-fonds de la société iranienne et dans les coulisses des services de police et de justice iraniens avec une énergie et un sens de la photographie saisissants.

Leila a la trentaine et porte à bout de bras ses parents et ses quatre frères. Frappée de plein fouet par la crise économique, la famille croule sous les dettes et encaisse les déconvenues des uns et des autres. Il y a différents profils : le sensible qui vient de se faire virer de l’usine de métallurgie mise à l’arrêt, le magouilleur candide qui va de combine foireuse en affaire bidon, le père de famille obèse qui n’arrive pas à subvenir aux besoins de sa famille nombreuse et le beau gosse, gentil mais sans cerveau. Pour les sauver du marasme, Leila voudrait acheter une boutique et lancer une friperie où ils travailleraient tous. Mais le patriarche a promis les 40 pièces d’or nécessaires à sa communauté afin d’en devenir le nouveau parrain, ce qui constituerait une reconnaissance sociale suprême. Entre poids des traditions culturelles et épanouissement individuel (ou simple pragmatisme économique), le scénario va emmener cette saga familiale dans une crise profonde, dont les ressorts s’avéreront plus complexes qu’une simple confrontation entre générations.

Crise économique et sociale

On se souvient de la spectaculaire scène d’ouverture de La loi de Téhéran : des milliers de drogués relégués dans de vastes terrains vagues et chassés par les forces de police. Ici, c’est la fermeture –  manu militari – d’une usine de métallurgie par des forces de sécurité qui agit comme un uppercut. En quelques instants, le gigantesque monstre de fer se vide de ses petites mains dans un flux continu. Sous la menace de violences physiques, les ouvriers sont sommés de quitter les lieux. Pas de passage prévu par le bureau de la DRH, pas de licenciement en règle. Dehors, et basta.

Tout au long de son récit, Saeed Roustaee dépeint une société iranienne en proie à une grande violence économique. « [En Iran], on a pu observer lors des dernières décennies un développement d’une classe moyenne. Y compris dans des petites villes de province où les familles commençaient à atteindre un certain confort de vie (…), ce qui en a peu à peu fait le noyau dur de cette société, explique-t-il dans le dossier de presse du film.  À partir de la présidence d’Ahmadinejad, cette structure a été totalement bouleversée. Cette classe moyenne a disparu au profit d’une fracture de plus en plus grande et d’un appauvrissement massif. À Téhéran, les gens qui vivaient dans des quartiers de moyenne gamme sont partis dans les périphéries, et, par effet mécanique, les gens très pauvres se sont retrouvés dans des endroits proches de bidonvilles. Seule une petite catégorie de personnes a réussi à s’enrichir ».

Les femmes, piliers sacrifiés

Leila est au cœur du titre, elle est aussi au centre du scénario. Ce personnage de femme, la trentaine, qui vit toujours chez ses parents et qui n’a d’autre vie que celle qu’elle met au service des siens, est à la fois un symbole de sacrifice et d’intelligence. Les comédiens  sont remarquables, et Taraneh Alidoosti, qui incarne Leila, est époustouflante de vérité dans son rôle de sœur dévouée. Elle incarne la disponibilité, l’énergie, la sagacité. Au début du film, les scènes de l’usine qui se vide sont entrelardées avec celles où on voit Leila recevoir des ondes de choc à l’épaule. Dans l’intimité d’un cabinet de kinésithérapie, le réalisateur indique déjà qu’elle aussi a du plomb dans l’aile, à porter sur son dos le poids des siens.

Sans verser dans la caricature, le réalisateur charge parents et frères. Le père se comporte souvent comme un gamin, la mère se fait garante des traditions les plus patriarcales tandis que les frères, certes pas méchants, ne sont pas très futés non plus : une galerie de portraits attachante mais sombre. Action structurée par de nombreux rebondissements, récit tenu, personnages dessinés avec sensibilité, longs dialogues ciselés, sens des cadrages, plaisir d’une belle photographie… La réalisation de Saeed Roustaee est soignée, maitrisée, de bonne facture. Dominique Martinez

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Monsieur Jouvet, bonjour

Le 16 août 1951, il y a 71 ans, Louis Jouvet meurt dans son bureau du Théâtre de l’Athénée. En hommage à l’immense comédien, Chantiers de culture vous propose un entretien imaginaire avec le « patron » de l’Athénée. Un maître dans tous les arts du théâtre.

Yonnel Liégeois – Bonjour, monsieur Jouvet. Quelle étrange destinée, vous avez failli être pharmacien plutôt que comédien !

Louis Jouvet – Comédien, ce n’est pas un métier… Toute ma famille en chœur me l’a chanté et répété avec toutes les variations que comporte l’art de la fugue. J’ai découvert le théâtre au collège, mais à 17 ans j’ai dû m’inscrire à l’école de pharmacie de Paris. Je l’avais juré aux miens et c’est grâce à cette promesse qu’ils m’ont lâché… Pour interpréter des petits rôles tout en passant brillamment mes examens. C’est en 1909, chez Léon Noël au théâtre Montparnasse, que j’ai fait mes véritables débuts de professionnel.

« On fait du théâtre parce qu’on a l’impression de n’avoir jamais été soi-même et qu’enfin on va pouvoir l’être »

Y.L. – En 1911, c’est la rencontre déterminante avec Jacques Copeau. Qui vous demande de devenir son régisseur au futur théâtre du Vieux Colombier…

L.J. – Alors que j’obtiens mon diplôme de pharmacien de première classe en 1913, je rassure Copeau en lui affirmant que « je serai des vôtres ». En octobre, une affiche orange au nom du Vieux Colombier couvre les murs de la rive gauche. C’est un appel « à la jeunesse pour réagir contre toutes les lâchetés du théâtre mercantile et défendre les plus sincères manifestations d’un art dramatique nouveau ». À la première, je joue Macroton dans L’amour médecin. Les critiques remarquent d’emblée mon phrasé particulier et me surnomment « le grand cadavre bègue ». Si j’ai cette diction, c’est évidemment le trac qui me la donne !

Y.L. – Mobilisé comme infirmier en 1914, c’est la guerre et l’horreur des tranchées…

L.J. – Dans le boyau à côté de moi, il y a des Arabes, des Malgaches, des Sénégalais. Que je soigne, réconforte, aide à mourir… Le soir venu, j’allume ma bougie et me plonge dans la lecture de Molière. Autour de moi, des milliers d’yeux m’observent et me regardent : des rats, des centaines de rats ! C’était horrible, insupportable, c’est vraiment des instants où l’on touche le fond.

« Rien de plus futile, de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre »

.Y.L. – Nouveau directeur de la Comédie des Champs-Elysées, vous créez Knock de Jules Romains en 1923. Un triomphe ?

L.J. – Certes, mais inattendu… André Gide se précipite sur scène pour me féliciter. Pour le public et la critique, désormais, je suis Knock ! Même si le succès de la pièce ne se démentira jamais, je l’ai jouée quelque 2000 fois en 17 reprises, c’est une façon simpliste et commode de voir les choses. L’autre grande rencontre de ma vie ? Jean Giraudoux. Je créerai à la scène la majorité de ses œuvres. Un véritable ami, une vraie complicité littéraire et artistique.

Y.L. – Vous lancez le Cartel en 1927 : un accord inédit entre « théâtreux » ?

L.J. – Notre ambition avec Baty, Dullin et Pitoëff ? Défendre l’esprit du théâtre face à la comédie de boulevard, coordonner nos répertoires, pratiquer une politique commune d’abonnements et de publicité… Chaque associé conserve sa pleine liberté artistique, mais les quatre s’engagent à se solidariser dans toutes les affaires où les intérêts professionnels ou moraux de l’un sont en jeu. Notre communion de vues vivra jusqu’en 1939, date de la déclaration de guerre et de la mort de Pitoëff.

« Le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible »

Y.L. – Pourquoi avoir quitté la Comédie en 1934 pour l’Athénée ?

L.J. – Les cinq cents places de l’Avenue Montaigne ne suffisaient plus à équilibrer le budget et il faut de l’argent pour que l’œuvre d’art soit une chose parfaite. S’installer sur les boulevards, et alors ? Je n’ai jamais cessé d’être Jouvet, je ne me suis pas déshonoré en changeant de lieu, en prenant la direction du théâtre de l’Athénée. La classe de Giraudoux, c’est cela qui donne la ligne de conduite à mon théâtre : un beau langage, un décor et une mise en scène au service d’un texte.

Y.L. – La Marseillaise, Drôle de drame, Entrée des artistes, Quai des orfèvres, La kermesse héroïque, Hôtel du Nord… 32 films au total, dont plusieurs chefs-d’œuvre : il se dit pourtant que vous haïssez le cinéma ?

L.J. – Foutaises… Demander à un acteur s’il préfère le cinéma au théâtre revient à penser au choix que ferait un poisson entre un vivier champêtre et un aquarium climatisé ! Certes, j’ai toujours considéré le cinéma comme mon « gagne-théâtre ». Il n’empêche, qu’on me donne encore 25 ans à vivre et je montrerai à tous de quoi je suis capable !

« Le cinéma, c’est du théâtre en conserve »

Y.L. – Professeur au Conservatoire, comment définissez-vous votre métier ?

L.J. – D’abord une incompréhensible possession et dépossession de soi. Un art exigeant qui ne relève ni du pur artifice ni de la pure spontanéité. Un exercice qui demande à l’interprète un travail acharné pour s’ouvrir peu à peu au personnage et lui offrir une technique, une voix, un visage. Le « connais-toi toi-même » de la philosophie antique, c’est tout le métier du comédien, tout son art. Se connaître soi-même par rapport à Alceste ou à Marguerite Gauthier, ce n’est pas donné à tous les gens qui font de la philosophie.

Propos authentiques de Louis Jouvet, recueillis par Yonnel Liégeois

Jouvet, à l’avant-garde

Né à Crozon en Bretagne, le 24 décembre 1887, celui qui faillit être prénommé Jésus par sa mère s’éteindra en son bureau du théâtre de l’Athénée le 16 août 1951. Exceptionnel interprète, génialement doué en décors et éclairages, metteur en scène d’une intransigeance absolue, Louis Jouvet maîtrise à la perfection tous les arts du théâtre. Hanté par les œuvres majeures de Molière (L’école des femmes, Dom Juan et Tartuffe), il sera aussi à l’avant-garde du théâtre contemporain : Giraudoux, Genêt, Sartre…

À lire : Le comédien désincarné, de Louis Jouvet (Flammarion, 400 p., 10€). Les Cours de Louis Jouvet au Conservatoire, analysés par ève Mascarau (Deuxième époque, 536 p., 29€). Elvire Jouvet 40, préface de Brigitte Jaques-Wajeman (Actes Sud, 56 p., 12€50). Louis Jouvet, d’Olivier Rony (Folio Gallimard, 416 p., 9€70).

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Magdala, entre fusion et passion

Dévoilé au festival de Cannes 2022, sort en salles Magdala réalisé par Damien Manivel. Mieux qu’un film sur les derniers jours de la vie de Marie-Madeleine, l’amie de Jésus, c’est de fusion dont il nous parle. Passion et fusion avec la nature, l’univers, l’universel !

Quel est ce corps qui se meurt ? Ces membres qui se meuvent avec lenteur ? Cette bouche qui absorbe avec délectation, bien que semblant sans appétit pour le présent ? De quoi sommes nous fait ? De quels désirs ? De quels rêves ? Ou, juste, de chair et d’os ?

Il peut être étonnant de débuter un propos sur une œuvre par des questions. Il me semble que l’on ne peut parler autrement de Magdala. Ce film n’est pas une thèse sur l’écologie ou sur le christianisme. Aucune réponse à quoi que ce soit, juste la proposition d’une expérience qui nous projette au plus profond de nous-même, au plus beau de ce que nous sommes. Et encore, aucune mièvrerie, pas plus d’autosatisfaction à bon compte, seulement la proposition de venir puiser-là la confiance qui permet de reprendre le chemin.

En nous offrant une lecture de ce corps au crépuscule de la vie, la caméra de Damien Manivel nous invite à la rêverie. Non pas les rêves qui endorment, ramollissent le corps autant que la pensée. Mais bien plutôt de ceux qui nous font être au monde plus que la réalité. L’image nous révèle comme pétris de la terre, à l’unisson de l’arbre, élément de la forêt et du monde qui la peuple. 

Admirable Elsa Wolliatson qui nous entraîne ainsi à la mesure de son pas qui tâtonne, de sa main qui se tend en tremblant, de son souffle qui se cherche. Les gestes sont lents, tout mouvement réclame l’effort et pourtant une énergie incroyable nous traverse. Sans doute musique et bruissement de cette nature environnante y contribuent fortement.

C’est de fusion dont nous parle ce film. Fusion du corps avec l’univers qu’il habite, avec l’universel vers lequel il tend. Fusion de l’amour, de la passion. Fusion comme celle au cœur du volcan ou encore, comme dans cette séquence extraordinaire, au creux de ce cœur ensanglanté que la main retient, préserve et offre tout à la fois.

Alors que le récit est si ténu, comment se fait-il que nous recevions non pas l’histoire d’une vie, mais de la Vie, le récit de toute création ? L’expérience que nous découvrons est des plus banales et, dans le même temps, des plus terrifiantes : celle d’une vie qui se termine sans drame ni mélodrame. Le drame précède !

C’est la magie de la caméra de Damien Manivel. Et il nous dit, dans la rencontre avec le public qui a suivi la projection, que cela pourrait être le dernier film qu’il fera ainsi. Trop difficile de trouver les financements pour un cinéma différent. Trop de frustrations de ne pouvoir payer correctement acteurs et techniciens.

Alors, courez ! Courez voir !

C’est un coup de fraîcheur à s’offrir par ces temps de canicule. C’est un geste militant pour celles et ceux qui cherchent à défendre des actes de création qui portent du sens, pour celles et ceux qui cherchent à défendre des formes d’écriture cinématographique qui ne s’enferment pas dans les conventions mais laissent jaillir une phrase sensible. C’est de la veine de Béla Tarr, les premières images nous plongent dans un univers proche du Cheval de Turin. Ou, encore, à cause de la caméra minimaliste qui traque le geste au plus près, on imagine une sorte de filiation avec l’œuvre de Pierre Creton.

Mais, alors que j’achève, je m’aperçois que j’ai peu évoqué l’histoire. À vrai dire, c’est à dessein. Il s’agit des derniers jours de la vie de Marie-Madeleine de Magdala. La seule femme présente au pied de la croix de Jésus avec Marie, sa mère. La première aussi qui découvrira Jésus ressuscité, selon les évangiles. Mais débuter par cela serait vous fourvoyer, vous faire craindre le film religieux et les bondieuseries. Rassurez-vous, de bondieuseries vous n’en trouverez pas. Cependant, bien qu’il ne développe aucune thèse, peut-être nous parle-t-il plus de spiritualité qu’il n’y paraît. Dans le sens où il interroge le fond de notre humanité, le sens de la vie, en plaçant son héroïne entre finitude et éternité. En cela, j’ose dire que c’est un très beau discours sur la religion chrétienne si l’on se rappelle que l’incarnation en est le cœur.

Un très beau témoignage comme savent en faire parfois ceux qui ne sont pas croyants, tel se définit Damien Manivel, bien mieux que ceux qui s’en réclament. Serge Le Glaunec

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Michel Bouquet, profession acteur

Le 13 avril, à l’âge de 96 ans, Michel Bouquet s’est éteint après une carrière d’une longévité exceptionnelle. Au théâtre, il a joué avec Vilar et Anouilh, interprété Molière, Beckett et Ionesco. Au cinéma, sa présence énigmatique lui a valu la gratitude de tous les publics.

On s’y attendait, certes, en voulant sourdement ne pas trop y penser. On savait le grand âge de Michel Bouquet. On redoutait d’apprendre le jour de sa disparition. Ce fut le 13 avril 2022. Il avait 96 ans. Il aurait bien voulu mourir en scène, dans Le roi se meurt, d’Eugène Ionesco, qu’il a joué tant de fois depuis 1994, en y mettant tellement du sien. Grand comédien au théâtre, grand acteur au cinéma, professeur vénéré au Conservatoire, admiré par les anciennes générations comme par les plus jeunes, Michel Bouquet laisse la trace d’une conception infiniment digne et altière de son métier, qu’il a exercé haut la main dans une infinité de peaux, d’où il sortait toujours tel qu’en lui-même. Il ne croyait pas à l’inspiration échevelée. Il n’avait foi qu’en le travail assidu. Ne pas se prendre pour Rimbaud, disait-il. C’est ainsi qu’il glorifiait le statut de l’interprète.

Encore adolescent, après avoir été apprenti boulanger, petit employé de commerce, il vainc sa timidité pour aller, au 190, rue de Rivoli, frapper à la porte de Maurice Escande, pensionnaire de la Comédie-Française. Il lui débite la tirade du nez du Cyrano de Rostand. Il entre au Conservatoire, dont il sera, en sa pleine maturité, un maître aussi recherché que Louis Jouvet en son temps. Tout est allé vite pour lui. En 1945, repéré au Conservatoire par Albert Camus, qui n’est pas encore écrasé par la célébrité, Michel Bouquet joue le poète Scipion, aux côtés de son condisciple Gérard Philipe, qui tient le rôle-titre dans Caligula. Avec Camus, il sera encore dans les Justes (1949), puis dans les Possédés (1959). En parallèle, ce sera l’aventure du Théâtre national populaire de Jean Vilar. Dans la Mort de Danton, de Büchner (1953), il incarne Saint-Just. D’un autre côté, c’est Jean Anouilh qui l’adopte, ce qui lui vaudra ses premiers succès grand public. Il sera donc dans Roméo et Jeannette et l’Invitation au château (1947), l’Alouette (1953, près de mille représentations !) et Pauvre Bitos (1958).

Sa voix si précisément sèche, à la diction millimétrée, fit merveille dans le théâtre de l’ambiguïté savante du Britannique Harold Pinter, successivement dans la Collection (1965), l’Anniversaire (1967), No man’s land  (1980). Le metteur en scène tchèque Otomar Krejca lui offrit le rôle de Pozzo dans En attendant Godot, de Samuel Beckett, lors d’une création mémorable au Festival d’Avignon en 1980. En 1984, au Théâtre de l’Atelier, il est le Neveu de Rameau, éblouissant dialogue philosophique de Diderot, à qui l’on doit l’essai sur le Paradoxe du comédien, qui va comme un gant à Bouquet, comédien par excellence qui se voit, se critique et se juge. La même année, dans la Danse de mort, de Strindberg, il est l’interprète du Capitaine, qui mène le « combat des cerveaux » dans le champ clos conjugal. Et puis, ce seront, de Molière, le Bourgeois gentilhomme et l’Avare, dont il tracera un inoubliable portrait brossé à l’encre noire. De l’auteur autrichien Thomas Bernhard, imprécateur impavide, Michel Bouquet a été, en 1997, à Louvain-la-Neuve, dans Avant la retraite, l’idéal fantôme féroce du nazisme. Dans Minetti, du même Bernhard, il magnifia le tragique du vieil acteur sur le retour.

Claude Chabrol, le compagnonnage

Quant au cinéma, c’est peu dire que Michel Bouquet y a régné de façon singulière, depuis les Amitiés particulières (Jean Delannoy, 1964), jusqu’au Promeneur du Champ-de-Mars (Robert Guédiguian, 2006), où il a charge de se prêter au personnage de François Mitterrand au crépuscule de sa vie, en passant par le constant compagnonnage avec Claude Chabrol, au cours duquel Michel Bouquet assuma bon nombre de notables inquiétants de type balzacien, toujours terriblement reconnaissables dans une province française subtilement inchangée, ce qui constituait la hantise de Chabrol. Il y eut en effet, à partir du Tigre se parfume à la dynamite (1965), la Route de Corinthe (même année), la Femme infidèle (1969), la Rupture (1970), Juste avant la nuit (1970) et Poulet au vinaigre (1985). François Truffaut fit aussi appel à lui pour La mariée était en noir (1968) et la Sirène du Mississipi (1969). Il a de surcroît tourné avec Yves Boisset dans Un condé (1970) et l’Attentat (1972), avec Alain Corneau, dans France société anonyme (1974), Henri Verneuil dans le Serpent (1973), Édouard Luntz (le Dernier Saut, l’Humeur vagabonde), Francis Veber (le Jouet) et Claude d’Anna (l’Ordre et la Sécurité du monde)…

Son partenaire, l’auteur

Comédien à cent pour cent, formé à la rude école classique, Michel Bouquet s’est méfié de l’ère des metteurs en scène tout-puissants, qui pouvaient se substituer aux auteurs pour imposer leur univers. Pour lui, le texte était premier, à charge pour l’interprète d’en tirer, corps et âme, tous les sucs. Son véritable partenaire, son seul interlocuteur, au fond, c’était bel et bien l’auteur, dont, disait-il, « la ligne d’intention » se découvre peu à peu, au fil d’incessantes lectures intenses, profondément réfléchies. C’est le message qu’il a transmis à ses élèves du Conservatoire, auxquels il répétait que le vrai texte dramatique n’est pas explicatif, mais qu’il se fonde sur des cassures et que la composition d’un rôle doit, du coup, déboucher sur une structure élaborée de « coups de théâtre ». La voix de Michel Bouquet, d’un métal si rare, on n’est pas près de l’oublier. Dans les années 1950, à la radio, elle était consacrée aux poètes, qui lui rendaient bien l’amour qu’il leur portait. Son exigence, je ne sais si on a le droit de la dire d’un autre temps. Peut-être. En tout cas, l’artiste fut unique.

Le théâtre a même pu le sauver dans la vie courante. Un soir, tard dans une gare, dans un couloir peu éclairé, des jeunes gens plutôt malintentionnés le serrant de près, il se mit à crier, d’une voix de stentor « Qu’est-ce-que c’est que ce bordel ! », ils prirent peur et s’enfuirent. Jean-Pierre Léonardini

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Un chameau dans la lande !

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

Dans les Landes nous avons été alertés à plusieurs reprises sur un cinéma Art et Essai assez peu attendu dans la toute petite station balnéaire de Contis Plage. Le cinéma de Contis existe depuis 1996 et propose des séances quasi à la demande du public. Le film ne vous plaît pas, alors on change de bobine. J’ai entendu un habitué des lieux dire que même avec deux spectateurs les séances étaient maintenues. En général, ils sont bien plus nombreux dans cette vaste salle de 290 places qui privilégie les films d’auteur en version originale sous-titrée. Au mois de juin, le cinéma met en lumière durant 5 jours son festival international qui comprend des long-métrages en avant-première nationale et une compétition de courts-métrages. Sa 27ème édition se tiendra du 22 au 26 juin. Le cinéma de Contis a trois labels : Jeune public, Répertoire et Patrimoine, Recherche et découverte. Enfin, il est membre du réseau Europa Cinemas.

Voici un métier qui risque peut-être de se développer en France, ne serait-ce qu’avec les changements climatiques qui touchent l’hexagone. J’ai nommé le métier de chamelier. Animaux de bât, les chameaux ont l’avantage de supporter les températures les plus extrêmes, qu’elles soient négatives ou positives. Dans les Landes, une association a donc été créée pour promouvoir cet animal qui peut autant participer au nettoyage de la côte Atlantique que s’activer au débardage ou encore à des activités touristiques.

Vous êtes nombreuses et nombreux à nous écrire régulièrement pour nous demander un conseil ou un renseignement suite à la diffusion d’une émission. Vu la difficulté à recenser les milliers de références présentées dans les carnets de campagne, un éditeur indépendant, les éditions Via tao, spécialisées dans les guides de voyage écolo et éthique, nous a sollicité afin de réaliser un guide des initiatives inspirées des seize saisons des Carnets. Classées par région et par thème (agriculture et alimentation, culture, économie sociale et solidaire, entreprises engagées et innovations, environnement, social et solidarités), 700 initiatives ont été sélectionnées et sont détaillées dans ce guide des alternatives et solutions. L’ouvrage, qui paraîtra début juin en coédition avec France Inter, vient d’être proposé en précommande sur la plateforme Ulule. Philippe Bertrand

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La culture, un art de vivre

Quelle politique culturelle pour ce troisième millénaire ? La culture est un domaine maltraité, voire ignoré, des débats médiatiques ou interventions publiques des candidats à la présidentielle. Avec ce constat alarmant, partagé par les acteurs des arts et lettres : la perte d’influence d’un ministère de la Culture, assujetti aux diktats de Bercy et de l’Élysée. Seuls deux candidats, Jean-Luc Mélenchon et Fabien Roussel, y consacrent un chapitre de leur programme, envisageant de porter le budget consacré à l’art, la culture et la création, à 1% du PIB. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de notre consœur Marie-José Sirach qui pose les termes du débat. Yonnel Liégeois

À quoi mesure-t-on la grandeur d’un pays ? À son économie, à son PIB, à sa puissance militaire, au nombre de ses milliardaires, soutiennent les technocrates et les va-t-en-guerre de tous les pays… À sa politique sanitaire, éducative et culturelle, revendiquent les citoyens. Pourtant, ce sont ces secteurs-là qui sont abandonnés, pillés, asphyxiés au nom de la concurrence et du capitalisme mondialisé.

L’absence de débat sur les enjeux de la politique culturelle lors des élections présidentielles n’est pas chose nouvelle. La valse des ministres de la Culture depuis vingt ans en dit long sur la place que nos dirigeants accordent au sujet. Or, un pays qui abandonne sa culture au marché fait l’impasse sur la création, sur l’éducation artistique, l’éducation populaire. Un pays qui menace le service public de l’audiovisuel, privatise l’imaginaire, tourne le dos à la créolisation inéluctable, est un pays en voie de récession, qui laisse le champ libre à l’obscurantisme, à la peur de l’autre et se replie sur lui-même.

Partout, ça sent la poudre : en Ukraine, au Mali, au Yémen ou en Syrie. Cet état du monde devrait nous alerter sur la nécessité de changer de grille de lecture. Reposons la question : à quoi pourrait-on mesurer la grandeur d’un pays ? À sa création, à son cinéma, à son théâtre, à ses musées, à ses bibliothèques, à ses librairies, à la liberté de la presse, à son audiovisuel public, à son réseau diplomatique et culturel partout dans le monde. À la capacité de la force publique de soutenir ses artistes, de leur permettre de créer librement, de vivre de leurs métiers. À la fréquentation des œuvres de l’esprit, à tous les âges de la vie, que l’on soit pauvre ou riche, que l’on habite une métropole ou un village.

Pendant les confinements, les artistes se sont mobilisés pour maintenir ce lien essentiel avec un public privé de culture. Depuis la guerre en Ukraine, ils se mobilisent encore, ouvrant grand les portes des théâtres, des cinémas, des opéras, des bibliothèques contre la barbarie. Les artistes montent au front. Marie-José Sirach

À lire : Une culture renouvelée

Au choc des confinements, face aux défis de ce troisième millénaire, il est vital de réhabiliter la culture, écrivent, dans Pour une politique culturelle renouvelée, Bernard Latarjet et Jean-François Marguerin. Le premier fut directeur du Centre national des arts du cirque, le second conseiller de Jack Lang au ministère de la Culture. Priorité effective enfin accordée à l’éducation artistique, création de petits lieux culturels dans les zones rurales et périurbaines, redéfinir le rôle des scènes et théâtres publics pour en faire des lieux de vie et pas seulement de représentation, instaurer une taxe sur le chiffre d’affaires des restaurants et des hôtels dans les zones festivalières…

Telles sont certaines des propositions et pistes d’action, étayées sur une analyse fine de la situation présente, que les auteurs versent au débat public. Pour une vraie démocratie culturelle, en réponse aux interrogations pertinentes de Catherine Blondeau, la directrice du Grand T à Nantes : « Sommes-nous en train de devenir obsolètes ? Des lieux réservés aux artistes et à un “public professionnel” d’habitués ? Pour qui existons-nous ? ». Aux urnes, citoyennes et citoyens, pour l’avenir de la culture aussi ! Yonnel Liégeois

Pour une politique culturelle renouvelée, de Bernard Latarjet et Jean-François Marguerin (éd. Actes Sud, collection Domaine du possible, 448 p., 22€).

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Les raisons de la colère

Pour la troisième saison consécutive, Douze hommes en colère est à l’affiche du théâtre Hébertot (75). Une adaptation de la pièce du dramaturge américain Reginald Rose, signée Francis Lombrail et mise en scène par Charles Tordjman. Captivante, poignante.

Les débats sont houleux, serrés, la sentence pourtant ne souffre aucun doute dans l’esprit de la majorité des jurés : la chaise électrique ! Des images sont gravées dans notre mémoire, celles du célèbre film de Sidney Lumet réalisé en 1957 avec Henry Fonda dans le rôle-titre. Sur la scène du Théâtre Hébertot, point de salle des délibérations, juste une longue et large banquette… Au banc des accusés, un jeune noir, 16 ans, soupçonné du meurtre de son père. Les douze jurés se sont retirés pour statuer. Un jugement qui doit être rendu à l’unanimité : acquittement ou condamnation à mort.

Francis Lombrail et Charles Tordjman, l’adaptateur et le metteur en scène, en conviennent, il faut de l’audace pour s’intéresser à une œuvre dont tout le monde, aujourd’hui, connaît la fin ! Comment étonner, surprendre encore dans cette affaire de meurtre, si typique de la société américaine des années 50 : un jeune noir des ghettos déjà bien connu des services de police selon l’expression consacrée, un père truand patenté, un avocat commis d’office de piètre stature… « D’abord, je fus intrigué à l’idée que l’on adapte Douze hommes en colère de nos jours », reconnaît Charles Tordjman, « comme les trois quarts de l’humanité, je connaissais le film mais je ne pensais pas au théâtre ». Ce qui emporte l’adhésion des deux hommes ? Plus que le débat juridique sur la place du « doute raisonnable » entre présomption d’innocence et preuves de culpabilité, en ce huis-clos serré dans une chaleur étouffante, la mise à nu des choix et convictions intimes de chacun des douze jurés ! En fait, d’hier dans un film devenu un classique à aujourd’hui sur les planches, dans toutes ses composantes la représentation de nos sociétés décortiquées à vif.

Une société encore traumatisée par le soupçon mortifère du maccarthisme à l’heure où Réginald Rose écrit sa pièce et change de patronyme quand le couple Rosenberg est condamné puis exécuté, un peuple toujours fracturé par la ségrégation raciale, un pays où les préjugés de classe et de race ont force de loi… « Ce gamin a le crime dans les veines, ceux de sa race tous les mêmes », avance l’un des jurés. Inutile de perdre son temps en de longues conjectures et tous, petits Blancs de bonne fréquentation dans leur costume-cravate, d’acquiescer. Sauf l’un d’eux, ni meilleur ni plus juste que les autres, qui invite seulement ses partenaires à examiner plus en détail le dossier, les affirmations des deux témoins-clefs : l’arme du crime, la reconnaissance des voix, la claire vision du présumé coupable sur la scène de crime.

Les dialogues fusent, vifs et virulents. Les insultes et agressions verbales aussi, au point d’en arriver parfois presque aux mains… Chacun se confond en propos et arguments hérités de l’enfance, de l’éducation ou des convenances sociales. Sur la scène du théâtre Hébertot, douze hommes affichent leur diversité et complexité : chacun avec ses failles, outrances et blessures intimes. Une mise en scène sobre et toute en nuances, captivante et poignante quand le doute dans les consciences s’immisce progressivement. Qui ouvre petit à petit au dialogue, à l’écoute de l’autre quand tombent masques et préjugés. Au final, d’une main unanime, douze hommes paraphent leur colère contre la faillite d’un système judiciaire : non coupable ! Yonnel Liégeois

Douze hommes en colère, dans une mise en scène de Charles Tordjman : les vendredi et samedi à 19h, le dimanche à 17h30 au Théâtre Hébertot.

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André Wilms, adieu

Le comédien n’est plus, André Wilms est décédé le 9 février. Au théâtre, il a joué avec les plus grands. Au cinéma, il a trouvé chez Aki Kaurismaki, le cinéaste finlandais, son alter ego. Nous l‘avions rencontré au CDN de Montreuil (93), croisé sur d’autres scènes : une voix, une présence, un regard… Remarquable, l’article de notre consœur Marie-Jo Sirach, paru dans le quotidien L’Humanité, évoque avec émotion et empathie la singularité du personnage. Yonnel Liégeois

La nouvelle a jeté un froid. André Wilms est mort. Il avait 74 ans. On ne connaît pas les raisons de sa mort, quelle importance… On ne verra plus sa silhouette sur les planches. On ne le croisera plus au théâtre. À la ville, c’était un homme discret et élégant. À la scène, à l’écran, un acteur qui dégageait du mystère, dans ses mouvements, ses déplacements, dans ce phrasé si singulier, cette façon de dire les mots, de les prononcer, de cette belle voix grave, profonde, avec retenue. Une retenue qui laissait entrevoir un bouillonnement intérieur, une maîtrise de l’art de l’acteur qu’il n’avait jamais appris, ni dans les livres ni dans les écoles. André Wilms est venu au théâtre par hasard, par la plus petite des portes. Et c’est en regardant les autres travailler, en les observant, en les admirant qu’il a appris son métier.

Comme ceux de sa génération, il se rêvait rockeur

Avec un CAP de staffeur en poche, il exerce quelque temps comme peintre en bâtiment. Le hasard, qui fait parfois bien les choses, lui permet de travailler comme machiniste au Grenier de Toulouse, dirigé alors par Maurice Sarrazin. Une figuration de temps en temps, et le voilà qui met un pied sur les planches. Mais, happé par la politique, adhérent à la Gauche prolétarienne, il se détourne du théâtre en gueulant « À bas le théâtre bourgeois ! ». Mais militer ne nourrit pas sa famille. Un ami lui suggère alors de rencontrer le metteur en scène allemand Klaus Grüber, qui monte Faust-Salpêtrière dans la chapelle de l’hôpital, à Paris. Nous sommes en 1975. Grüber l’engage mais ne lui confie que quelques lignes. Le reste du temps, il marche sur le plateau, mutique. Le spectacle provoque un électrochoc dans le paysage théâtral.

Wilms retourne dans son Alsace natale, croise André Engel, qui monte Baal, de Brecht. Il rejoint l’équipe du Théâtre national de Strasbourg dirigé par Jean-Pierre Vincent. Il y a là Michel Deutsch, mais aussi Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy. Il observe Philippe Clévenot dont il admirait le jeu, ne comprend rien aux indications de Jean-Pierre Vincent qui, pour lui faire ralentir son débit, le sifflait lors des répétitions. Wilms l’Alsacien, qui se souvient qu’enfant on l’obligeait à mettre un galet dans la bouche à l’école s’il parlait l’alsacien, apprend à moduler son débit, à gommer son accent. Mais c’est cette langue maternelle qui rythme et module son phrasé, si particulier, si reconnaissable. Dans le collectif strasbourgeois, la consigne est de lire tout ce qui vous tombe sous le coude. Wilms lit beaucoup, énormément, apprend à maîtriser le flux des mots que l’on doit aussi entendre par le corps.

Il apprend, aux côtés de Grüber, à « pleurer de l’intérieur ». Jouer sous la direction du metteur en scène allemand, c’était comme « une cure d’amaigrissement », ne pas jouer gras. Pour son Robespierre dans la Mort de Danton, il ne croise pas ses mains dans le dos. Il joue la complexité, le mystère du personnage. Une partie du public strasbourgeois, celui qui ne comprend pas que « tu roules dans une voiture pas lavée », fuit le TNS. L’aventure dure quelques années. André Wilms découvre Heiner Müller par l’entremise de Jean Jourdheuil et de Jean-François Peyret. Il apprend la lenteur et défend l’idée qu’elle est révolutionnaire. Son dernier rôle, il le tient dans la Fin de l’homme rouge, de Svetlana Alexievitch, mis en scène par Emmanuel Meirieu, en 2019. Il était simplement magistral, impressionnant. Sa voix, hypnotique, habitait tout l’espace.

Comme ceux de sa génération, il se rêvait rockeur. Et Wilms jouait comme un rockeur, pratiquant cassures et autres césures dans le rythme, jamais dans l’emphase, laissant filtrer les silences entre les mots ou les notes. L’Alsace était une terre de rockeurs, disait-il en pensant à Bashung, à Rodolphe Burger…

Il a joué avec les plus grands, a lui-même mis en scène des opéras, de nombreuses pièces. En parallèle à sa carrière au théâtre, le cinéma fait appel à lui. Il forme, aux côtés d’Hélène Vincent, un couple de grands bourgeois, les Le Quesnoy, aussi déjantés l’un que l’autre. Son rôle du père dans la Vie est un long fleuve tranquille le fait connaître du grand public. Mais c’est dans les films d’Aki Kaurismaki, son alter ego, qu’il donne toute sa mesure. La complicité qui les unit crève l’écran. Le mutisme des personnages du Finlandais n’effraie pas l’acteur. Au contraire. Wilms traverse l’univers filmique poétique de Kaurismaki avec force et un engagement qui redonne de la dignité à ces personnages de la marge.« Je n’ai jamais appris à boxer sur un ring, j’ai appris à marcher sur un ring », avouait Carlos Monzon. André Wilms faisait sienne cette devise, tout comme celle d’Alain Cuny : « Je n’ai jamais appris à jouer au théâtre, j’ai appris à marcher sur une scène ». Marie-José Sirach

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Myriam Boyer, une riche nature

Aux éditions du Seuil, Myriam Boyer publie Théâtre de ma vie. Rien de plus passionnant que les mémoires d’acteurs : savoir d’où ils viennent, pour mieux éprouver de quoi ils se sont nourris. Afin qu’ils puissent, tels qu’en eux-mêmes, se révéler sur scène ou à l’écran.

Sur la couverture du livre Théâtre de ma vie, on la voit toute jeunette, avec un rond visage souriant aux yeux de marrons chauds sous une frange bien peignée, une fleur à la main au bord des lèvres. Belle et fraîche image de santé. Il lui en a fallu, depuis sa naissance en 1948 à La Mulatière, banlieue proche de Lyon, fille d’un père maquereau qui battait la mère, la Berthe, à qui Myriam Boyer rend un hommage fervent. Elle eut le courage de divorcer et plaça l’enfant chez les sœurs, dans l’orphelinat où manger à sa faim. La scène familiale revient souvent dans le récit. Puis c’est Paris, les « couloirs de la honte » aux studios des Buttes-Chaumont, dans l’attente de petits rôles qui grandiront peu à peu, tandis que les patronnes des bistrots du coin veillent sur son rejeton, Clovis Cornillac, enfant de la balle s’il en est.

Elle tourne dans Il pleut toujours où c’est mouillé, de notre regretté camarade Jean-Daniel Simon. Elle sera successivement choisie par Agnès Varda, Bertrand Blier, Claude Sautet, François Ozon, entre autres, dans des rôles propres à sa riche nature de femme de cœur et de caractère. Au théâtre, souvenir personnel, elle fut à Nanterre sous l’œil implacable de Chéreau, dans Combat de nègre et de chiens de Koltès, la bouleversante petite Parigote perdue en Afrique entre Michel Piccoli et Philippe Léotard. De ce dernier et de Patrick Dewaere, grands brûlés devant l’Éternel, Myriam Boyer brosse d’émouvants portraits. Avec le grand cinéaste communiste américain John Berry (1917-1999), ce fut en 1975 le coup de foudre. La gamine de La Mulatière, à l’anglais hésitant, put à son bras croiser à loisir le gratin d’Hollywood (Orson Welles, Kirk Douglas, Burt Lancaster…) et d’abord Jules Dassin, Joseph Losey et Martin Ritt, qui avaient eux aussi subi le maccarthysme.

Myriam Boyer, qui ne cède rien, revient sur le conflit – soldé à son profit – avec Niels Arestrup et la Gaîté-Montparnasse, lors de Qui a peur de Virginia Woolf ? Juste compensation symbolique, elle obtint un Molière pour son interprétation dans la pièce d’Edward Albee. Ce sont là quelques pistes glanées dans un livre attachant, franc du collier, dans lequel la femme et l’actrice se livrent sans fard. Jean-Pierre Léonardini

Théâtre de ma vie, de Myriam Boyer, écrit avec Hélène Rochette. Le Seuil, 187 p., 18€.

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