Archives de Catégorie: Cinéma

Viens voir les comédiens, les musiciens…

Au cœur de la tourmente causée par la pandémie, comédiens-musiciens et magiciens résistent et imaginent. Une sélection de propositions régulièrement actualisée (en gras, les éléments nouvellement intégrés). Des initiatives, créations et manifestations que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois

 

– Archéologie, cinéma, musées, documentaires, spectacles, jeunesse, patrimoine, danse, archives… Fort de ressources culturelles d’une grande richesse dans chacun de ces domaines, le ministère de la Culture propose un voyage artistique à travers tout ce patrimoine. Sur un seul site, il  a réuni l’offre en ligne de près de 500 acteurs culturels.

– Né sous François Ier en 1530, l’emblématique Collège de France nous invite à explorer gratuitement plus de 10 000 documents audiovisuels (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, entretiens filmés…). Sur Chantiers de culture en 2016, notre consœur Amélie Meffre suggérait déjà d’aller butiner dans cette incroyable caverne aux trésors qu’est le Collège de France !

– La plateforme de la Cinémathèque française, HENRI, du nom de son fondateur Henri Langlois, reprend du service ! Au menu, une centaine de films à découvrir… Mais aussi quelques 800 vidéos (leçons de cinéma avec les plus grands cinéastes, acteurs, actrices et technicien.nes au monde, essais, conférences…) à regarder, ainsi que plus de 500 articles à lire ou relire.

Michel Portal a fêté ses 85 ans sur la scène de la Grande Halle de la Villette ! Un concert de jazz à couper le souffle, disponible sur la plate-forme de France TV… Entre improvisations et nouvelles compositions, entouré de talentueux complices (Bojan Z., Bruno Chevillon, Jeff Ballard et Nils Wogram), le  clarinettiste et saxophoniste de renommée mondiale témoigne d’une créativité exceptionnelle.

–  Il était une fois un gars du Nord qui n’avait point perdu l’accent ! Jacques Bonnaffé ? Un génial comédien qui n’a pas son pareil pour déclamer un texte ou improviser, s’approprier un rôle, susurrer ses quatre vérités : avec intelligence, humour et doigté ! Une « Brut de poésie » dont il fait lecture quotidienne : des auteurs du cru, de sa Picardie natale à Jean-Pierre Verheggen le Belge déjanté, L’Oral et Hardi couronné du Prix Nobelge avec sa Petite poésie qui ne connaît pas la crise puisque Ça n’langage que lui !

– Sur France Inter, chaque dimanche à 14h, Zoé Varier propose Une journée particulière. Le principe ? Avec empathie et complicité, la journaliste tire le portrait d’un invité, qu’il soit intellectuel, scientifique, écrivain, célèbre ou anonyme, autour d’un événement qui a marqué sa vie. Une heure de dialogue, riche en partage et découvertes, hors des plateaux radio ou télé convenus.

– Jusqu’au 27/01, Finbarr O’Reilly, lauréat du prix Carmignac 2020 du photojournalisme, expose son travail photographique, consacré à la République démocratique du Congo (RDC), sur les grilles de la tour Saint-Jacques à Paris. En collaboration aussi avec des journalistes et photographes locaux, le site « Congo in Conversation » propose un flux ininterrompu et inédit d’articles, de reportages photos et de vidéos.

– Jusqu’au 31/01, les artistes de la Ruche organisent leur cinquième exposition collective.  Ils sont une cinquantaine de plasticiens, dont Ernest-Pignon-Ernest, à « squatter » ce lieu chargé d’histoire et d’originalité ! Fernand Léger, Soutine, Chagall, Modigliani… Créée en 1902 par le sculpteur Alfred Boucher, La Ruche abrita une foule d’artistes de renom. Un site incroyable et inattendu, à visiter absolument !

– Sur France TV, Sur les planches plus précisément, le 6e art s’invite chez vous. Au programme, une sélection de spectacles captés en direct à (re)voir quand vous le souhaitez ! De François Morel exprimant ses doutes en compagnie de Raymond Devos aux adieux de Monsieur Haffmann, sans oublier les « Féminines » de Pauline Bureau, tous les genres artistiques sont à l’affiche. Une alléchante et triste consolation tout à la fois, dans l’attente de la réouverture des lieux culturels.

– Jusqu’au 09/03, Arte TV nous conte l’abracadabrante histoire de Georges Méliès (1861-1938), inventeur de féeries sur grand écran. « Le mystère Méliès », en 59 mn, nous dit tout sur ce précurseur des trucages et des effets spéciaux. De ses ateliers de Montreuil à son magasin de jouets de Paris Montparnasse, la saga d’un génial créateur.

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Georges Arnaud, l’écrivain des taulards

Mondialement connu pour son premier roman, le Salaire de la peur, adapté au cinéma par Clouzot en 1953, Georges Arnaud a d’abord écrit  Schtilibem 41. Un de ces écrits de prison qui ne mâchent pas leurs mots.

 

Un petit livre, pas de ces poids lourds estampillés best-sellers. Juste un petit livre, Schtilibem 41, dix chapitres au compteur, dix nouvelles écrites au scalpel, sans rature, nerveuses, cruelles, lucides. Ça raconte la prison. Ça sent la peur, la sueur, le rance, la merde, le vomi. Tout ce qu’on ne veut jamais voir, ni entendre. Ce n’est pas de la littérature de salon, de la littérature confite pour faire pleurer Margot dans les chaumières. Ici, entre ces murs qui suintent la haine du flic, du bourgeois, de la justice, on éprouve jusque dans sa chair cette douleur à vif que seuls peuvent ressentir ceux qui sont de l’autre côté, à l’abri du regard des « bons » citoyens.

Georges Arnaud (1917-1987), de son vrai nom Henri Girard, est accusé en 1941 d’avoir assassiné à coups de serpe père, tante et domestique dans le château familial d’Escoire, en Périgord. Aucune preuve, aucun mobile, une instruction à charge, et une vox populi qui se repaît de conduire à l’échafaud ce fils de bonne famille aux mœurs « dissolues ». Défendu par Maurice Garçon, célèbre avocat et ami de la famille, Georges Arnaud sera acquitté. Il dilapidera l’héritage et, criblé de dettes, partira pour le continent sud-américain. Il sera chercheur d’or, barman, conducteur de camion, traînera dans des bouges infréquentables et fréquentera tout ce que la terre compte de méchants garçons. Retour en France dans des conditions aussi rocambolesques que son départ. Comment en vient-il à l’écriture ? Peu importe… Il publie son premier roman, le Salaire de la peur, en 1950. Il a déjà écrit Les oreilles sur le dos et Schtilibem 41.

En langage argotique, Schtilibem signifie prison. Le ton est donné. Arnaud écrit en employant un argot presque savant tant il est distillé avec panache, portant ainsi l’estocade à une langue trop propre sur elle pour raconter la prison. Les mots surprennent, certains vous sont familiers, d’autres pas, mais ce qui s’impose, c’est une langue, une musique, une audace langagière qui ne s’embarrasse pas de tournures alambiquées. Pas un mot de trop, pas une phrase de trop. On est saisi par la force des images, la puissance du verbe. C’est nerveux, sec comme un coup de trique. On pense à François Villon, Jehan Rictus, Jean Genet, à Antonin Artaud. Pierre Mac Orlan préfacera cet ouvrage paru au Mercure de France en 1953. Georges Arnaud retournera en prison pour son engagement pour l’indépendance de l’Algérie.

Les éditions Finitude ont réédité cet ouvrage il y a quelque temps. Le rappeur Vîrus et le musicien Akosh devaient jouer à la Maison de la poésie Schtilibem 41. En raison de la pandémie, tout a été décalé. On peut trouver des capsules vidéo de cette collaboration sur le Net. En attendant, on peut feuilleter ce livre « le dimanche/le lundi/et le mardi/et puis mercredi/et puis jeudi/et puis vendredi/et puis samedi/et puis merde ». Marie-José Sirach

Schtilibem 41, de Georges Arnaud (Éditions Finitude, 80 pages, 11 euros).

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Théâtre et cinéma, portes ouvertes !

Le vendredi 11 décembre 2020, Samuel Churin a publié une « Lettre ouverte aux directeurs de cinémas et de salles de spectacle ». L’acteur et animateur de la Coordination des Intermittents et Précaires les invite à déposer un référé-liberté auprès du Conseil d’État. Pour  exiger, au nom de l’équité, l’ouverture des lieux de culture.

 

Presque tous les jours, on me demande de signer des pétitions demandant la réouverture des théâtres et des cinémas. Ces demandes sont tout à fait respectables mais elles reposent toujours sur le même mode d’action : la supplication. On demande, on supplie le gouvernement d’être à l’écoute de celles et ceux qui ne peuvent exercer leur activité, on met parfois en avant l’aspect essentiel, vital de la culture. On fait appel au bon sens, à la morale, à la psychologie, aux bons sentiments. Le constat est pourtant implacable : lors de sa première intervention annonçant le nouveau confinement, Emmanuel Macron n’a pas dit un seul mot sur le secteur culturel pourtant massacré.

Dans un autre domaine, celui des droits sociaux, ce gouvernement fait même pire : il ne cesse d’affirmer que tout le monde sera couvert « quoi qu’il en coûte » alors qu’ il laisse de côté des centaines de milliers d’intermittents de l’emploi (extras de l’hôtellerie, restauration, évènementiel, guides conférenciers …) qui basculent au RSA dans la plus grande pauvreté. À ce sujet, cela fait des mois que nous alertons, que nous revendiquons, que certains députés et sénateurs relayent les demandes, en vain. La seule victoire, nous l’avons obtenue au Conseil d’État qui vient d’annuler une partie de la convention d’assurance chômage 2019.

Cette dernière victoire me conforte dans l’affirmation suivante, apparemment évidente mais pas souvent appliquée : arrêtons d’être défensifs et optons pour des stratégies offensives. Le gouvernement décide que les cinémas et théâtres ne rouvriront pas le 15 décembre et il est certain que les pétitions n’inverseront pas cette décision. La seule solution : attaquer le gouvernement au Conseil d’État avec un référé-liberté. Le référé-liberté est une procédure qui permet de saisir en urgence le juge lorsqu’on estime que l’administration (État, collectivités territoriales, établissements publics) porte atteinte à une liberté fondamentale (liberté d’expression, droit au respect de la vie privée et familiale, droit d’asile, etc.). Le juge des référés a des pouvoirs étendus : il peut suspendre une décision de l’administration ou lui ordonner de prendre des mesures particulières. Pour rappel, les professionnels de la restauration et des stations de sports d’hiver l’ont fait et leurs demandes n’ont pas été retenues.

Seule l’Église a gagné et le gouvernement a dû revoir sa copie sur la limitation à 30 personnes lors des cérémonies religieuses : la jauge est calculée en fonction de la superficie, elle n’est plus limitée. Ce référé-liberté devrait être gagnant parce que les juges administratifs du Conseil d’État sont très attachés à la notion d’équité. Et les conditions d’accueil dans une église sont en tous points comparables à celles d’un cinéma ou d’une salle de spectacle : chacun est assis, masqué, ne bouge pas et tous regardent dans la même direction. Ironie de l’histoire, lors de la présentation de sa loi sur le séparatisme, Jean Castex n’a cessé de vanter la laïcité à la française. Or, dans les faits, les églises sont ouvertes et les théâtres sont fermés ! J’ai hâte de savoir en quoi le fait d’assister au récit de la naissance d’un homme nommé Jésus serait sans danger, alors que le récit d’un homme nommé Tartuffe serait source de contamination.

Nous n’avons que trop tardé. J’appelle donc les directeurs de cinémas, théâtres et autres lieux de spectacle à déposer de toute urgence un référé-liberté au Conseil d’État. Cette démarche est essentielle. Et si le juge nous donne tort, il devra justifier sa décision. Samuel Churin

La colère gronde de partout dans le monde de la culture et les salles de spectacle vont adresser un référé auprès du Conseil d’État pour faire valoir leurs droits. Un appel à manifester est lancé pour le mardi 15 décembre à Paris (Place de la Bastille, 12H) et en Région :  « Les réponses que nous sommes en droit d’attendre ne relèvent pas uniquement du ministère de la Culture, qui est fragilisé en cette période, mais de l’ensemble du gouvernement. L’Élysée, Bercy comme le ministère du Travail doivent se montrer à la hauteur des enjeux historiques qui se posent pour nos secteurs. Notre combat est celui de la dignité ! ». Yonnel Liégeois

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La Covid 19, Ebola et le sida

À l’heure où la confusion règne quant aux parades à promulguer pour contrer la pandémie de Covid 19, les attaques fusent et pas seulement virales. Comme à chaque épidémie, le combat est rude. Sur le ring : un nouveau virus, des anathèmes et une prévention à la peine. Coup de projo dans le rétro où des leçons se perdent.

 

« La Covid 19 est un défi sanitaire mondial sans précédent qui ne peut être relevé que grâce à une coopération inédite entre les gouvernements, les chercheurs, les fabricants et les partenaires multilatéraux », déclarait fin août le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’OMS. Aujourd’hui, nous voilà – a priori – tous logés à la même enseigne. Et pourtant la confusion est à son comble : les jeunes menaceraient les vieux à moins que ce ne soit l’inverse, les ripailleurs seraient des nids à virus mais pas les voyageurs des TGV ni les spectateurs du Puy du Fou… Dans les lieux clos ou à l’air libre, les gestes barrières sont de rigueur, les embrassades proscrites et la distanciation sociale portée aux nues… Si le climat est à ce point anxiogène, c’est sans doute que nous n’assistons pas qu’à une attaque virale inédite. D’autres enflent, boostées par une peur de lendemains incertains. Un voyage dans le temps est plus que jamais nécessaire pour tirer quelques leçons des épidémies passées.

Trente ans après la création de l’association Aides, la propagation du virus Ebola faisait couler beaucoup d’encre et de fiel. Les vieux démons à l’œuvre lors de la découverte du HIV ressurgissaient : « Dieu est en colère contre le Libéria et Ebola est un fléau. Les Libériens doivent prier et demander le pardon de Dieu pour leur dépravation et leurs actes immoraux tels l’homosexualité, qui continuent de pénétrer notre société ». A la fin juillet 2015, une centaine de dignitaires chrétiens d’Afrique de l’Ouest signait une résolution, publiée dans The Liberian Observer, et appelait à trois jours de jeûnes et de prières. Dans les années 1980, beaucoup virent dans l’apparition du sida le signe d’un châtiment divin, y compris la brave Mère Térésa qui ouvrit plusieurs foyers pour accueillir des malades sans-abris. Le prédicateur américain Jerry Falwell déclarait, lui, que « le sida est le jugement de Dieu sur une société qui ne vit pas selon ses Lois » (1).

Piqûres de rappel
Face aux nouvelles épidémies, les vieilles rengaines réapparaissent, aussi absurdes que mortifères. À Strasbourg, en février 1349, accusés d’empoisonner les puits, quelque 2000 juifs sont brûlés vifs. En période de syphilis, c’est la chasse aux prostituées, symboles du péril vénérien qui s’intensifie. Au 18e siècle, Louis XIV, sous couvert d’éradiquer la maladie, ordonne d’enfermer à la Salpêtrière les« femmes débauchées », via une ordonnance royale de 1713. D’autres sanctions sont prévues : les prostituées ont interdiction d’approcher les soldats du roi campés près de Versailles ou d’autres casernes provinciales, sous peine de nez et d’oreilles coupés. Autre punition prévue bien que rarissime : la déportation dans les colonies. Au 19e siècle, on les regroupera dans les maisons de tolérance pour mieux les surveiller et les exploiter. Outre de la rendre invisible, on se joue avant tout de la peur de la femme dépravée, la femme du peuple devenue « fille de joie » susceptible de contaminer moralement, autant sinon plus que physiquement, la bonne et vertueuse bourgeoisie.

À l’instar des prostituées, dans la même logique, les « classes laborieuses » deviennent des « classes dangereuses », tenues pour responsables de la propagation du choléra et de la tuberculose en même temps qu’elles représentent un danger politique. Pour faire taire leur révolte contre des conditions de vie misérables, les autorités les accusent de répandre de nouvelles maladies par une prédisposition naturelle à la saleté comme à l’ivrognerie. Ainsi, en 1866, pour le docteur Pierret, les tuberculeux sont « un troupeau de faméliques dont beaucoup ne font que payer la rançon de leurs vices, de leurs désordres, de leur paresse ou du moins de leur imprévoyance » (2). Des sons de cloches qui résonnent encore aujourd’hui.

Le club des 4 H
Au début des années 1980, face à l’apparition des premiers cas de sida, nombre de théories fumeuses tentaient d’expliquer le phénomène. Ainsi, on évoquait un cancer gay ou le club des 4 H : Homosexuels, Héroïnomanes, Haïtiens et Hémophiles. Plus que des pratiques à risques, on désignait des groupes, victimes forcément naturelles du sida. Et la bataille pour lutter contre la maladie passait autant par la recherche médicale que par la mise à mal des préjugés. Bien que les facteurs de transmission du HIV fussent assez vite détectés – sang, sperme, sécrétions vaginales –, les phénomènes d’exclusion se développaient. Là, des enfants exclus des écoles, ici, des salariés licenciés de leur entreprise. Comme le déclarait alors le docteur Jonathan Mann, responsable du programme sur le sida de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il fallait s’attaquer à la « troisième épidémie de sida », celle des réactions d’exclusion.

 Phénomène sans précédent, les malades eux-mêmes organisèrent la riposte. Aux États-Unis, les militants de la communauté gay menèrent des campagnes pour l’usage du préservatif et manifestèrent contre le silence du gouvernement Reagan face à l’hécatombe. Le slogan d’Act Up, association phare américaine, porté sur des triangles roses en référence aux stigmates imposés aux homosexuels par les nazis : « Silence = Death » (« Silence = Mort »). Le silence des pouvoirs publics qui tardaient à mettre en place une réponse médicale mais aussi le silence autour d’une maladie honteuse et de ses victimes. Comme le déclarait en 1988 le philosophe Jean-Paul Aron dans un documentaire sur Antenne 2, « en toute franchise, je suis incapable de vous avouer que j’éprouve le sida comme un châtiment. Ça me paraît scandaleux, simplement, cette guigne affreuse ». La bataille contre les discriminations fut centrale. Ainsi, aux États-Unis mais aussi en France, d’immenses patchworks furent déployés en place publique pour rendre hommage au combat des malades.

En France, c’est sous l’impulsion du sociologue Daniel Defert, compagnon du philosophe Michel Foucault décédé du sida en juin 1984, que l’association Aides va voir le jour. Comme il le raconte dans le formidable documentaire Passeurs (cf. bas de page), alors qu’il vient d’apprendre la cause du décès de son conjoint, le médecin lui dit : « Ne vous inquiétez pas, la cause de sa mort sera effacée ». « Comme si c’était un scandale. Pour moi, le scandale, c’était la maladie et non la chose sociale ». Dès lors, pour lui qui avait milité avec Foucault dans le Groupe d’information sur les prisons, l’enjeu était le droit d’un malade d’être informé de son état de santé. L’assemblée nationale votera bien des années plus tard, le 4 mars 2002, la loi Kouchner relative aux droits des malades.

Sur tous les fronts
Comme le rappelle Michel Bourrelly, le pharmacien qui participa à la deuxième antenne d’Aides à Marseille en 1985, il s’agissait de combattre les discours nauséabonds des adeptes du fichage des « sidaïques », les fausses informations sur la salive ou les moustiques susceptibles de transmettre le virus. Car dès lors, pourquoi utiliser un préservatif ou une seringue à usage unique ? Mais il fallait aussi se battre pour que tous les malades puissent bénéficier d’un traitement et qu’ils soient écoutés par les pouvoirs publics afin de mettre en œuvre des campagnes de prévention efficaces. Il faudra attendre l’arrivée de Michèle Barzach en 1986 au ministère de la Santé pour que les choses changent. Ce ne fut pas une mince affaire pour autoriser la publicité sur les préservatifs ou la vente libre des seringues. Et Michel Bourrelly de raconter qu’il vendait avant que la loi ne l’y autorise des seringues à prix coutant. L’ancienne ministre, Michèle Barzach, dut s’opposer au ministre de la Justice de l’époque, Albin Chalandon pour qui, avant tout, « les toxicomanes sont des délinquants » (3).

Il fallut des associations comme Aides et Act Up pour que les homosexuels comme les toxicomanes soient soignés sans être jugés. Il fallut encore qu’elles se battent pour pousser au dépistage systématique lors des collectes de sang. La lutte pour les traitements fut un autre combat à mener – et non des moindres : faire avancer au plus vite la recherche, batailler pour freiner la voracité des firmes. Une  constante qui pointe déjà en temps de covid. En 1992, un petit groupe interassociatif, le TRT 5, voit le jour pour accélérer la mise sur le marché de nouveaux traitements, multiplier les essais et contrôler le travail des laboratoires. De même, le bras de fer engagé notamment par l’Afrique du Sud dès 1997 pour commercialiser des médicaments génériques.« Aujourd’hui encore, la bataille continue avec les traitements de l’hépatite C », rappelait Michel Bourelly en 2014. « Leurs coûts avoisinent les 84 000 dollars alors que l’association Médecins du monde évoque une cure à 500 euros pour huit semaines de traitement ».

Grâce à la mobilisation des scientifiques mais aussi des malades, 30 ans après les premiers cas diagnostiqués, le sida est devenu une maladie chronique. L’arrivée des trithérapies et le traitement précoce des personnes infectées empêchent les contaminations. La transmission du virus de la mère à l’enfant, dès lors qu’elle est traitée, est devenue quasiment nulle. Tous les malades ne sont pas logés à la même enseigne même si le combat contre la corruption a permis que 80% des subventions étrangères en direction des pays africains soient consacrés à la prise en charge des malades contre 20% précédemment. Lors de la 20e conférence internationale sur le sida qui s’est tenue en juillet 2014 à Melbourne (Australie), les bonnes nouvelles étaient au rendez-vous, tel l’exceptionnel développement de l’accès aux traitements antirétroviraux. Entre 2002 et 2012, le nombre de personnes qui en bénéficient a été multiplié par 40 ! Cette diffusion croissante a permis de faire baisser la mortalité de 35 %. Face à de tels résultats, l’Onusida estimait que « mettre fin à l’épidémie de sida est possible » d’ici 2030.

Fausses rumeurs, vrais dangers
Les chercheurs pointaient dans le même temps les résistances toujours à l’œuvre dans certaines régions du monde. En 2014, 17 pays représentent à eux seuls 75 % des nouvelles contaminations. Ainsi, le Moyen-Orient, le Maghreb, l’Asie orientale ou l’Europe de l’Est connaissaient une recrudescence de mortalité et de nouvelles infections dues au durcissement des lois contre les populations à risque comme les homosexuels, les toxicomanes et les femmes victimes de la prostitution. Ces populations stigmatisées, de peur d’être identifiées voire arrêtées, n’osaient plus contacter les organismes de santé et se faire dépister. Les organisateurs de la conférence signaient la Déclaration de Melbourne  pour dénoncer les discriminations et les législations répressives qui les accompagnent.

Comme aux premières heures de l’épidémie de sida, les rumeurs vont bon train, freinant la prise en charge des malades. Aujourd’hui encore, des pseudo scientifiques affirment que le virus du sida n’a jamais été observé, que nous serions face à « la plus grande supercherie du 20e siècle ». Quant au virus Ebola, on l’accusa d’être une nouvelle arme bactériologique ou un virus inventé par les Blancs et propagé via les centres médicaux. Pendant ce temps-là, des voix s’élevaient pour dénoncer un besoin criant de matériels, de personnels médicaux formés mais aussi d’anthropologues. Tous étaient appelés à la rescousse pour panser les plaies, prévenir les contaminations en rappelant, encore et toujours, les voies de transmission – un contact direct avec les sécrétions corporelles – ou conseiller d’éviter certains rituels funéraires à risque. Comme le résumait alors Peter Piot, co-découvreur du virus en 1976 qui dirigea l’Onusida jusqu’en 2008, pour lutter contre cette épidémie, « il faut rétablir la confiance », alors que la population se méfie des autorités comme des systèmes de santé (4).

Aujourd’hui comme hier, le fléau est tentaculaire. La planète « en guerre » contre la circulation de la Covid 19, mais aussi contre tout ce qui l’encourage : capitalisations, désinformations, répressions, suspicions, délations… Certes, l’ambiance est plombée mais gardons à l’esprit que le dérèglement climatique ne se mesure pas qu’en degré Celsius. En d’autres termes, ceux de Michel Audiard, « Y’a pas seulement que de la pomme. Y’a autre chose… » ! Amélie Meffre

(1) Cité par Susan Sontag, Le sida et ses métaphores (Christian Bourgeois, 1989). (2) Peurs et terreurs face à la contagion, ouvrage collectif (Fayard, 1988). (3) Nos années Sida. 25 ans de guerres intimes, d’Eric Favereau (La Découverte, 2006). (4) Le quotidien Libération, 26 août 2014

 

Passeurs : un documentaire essentiel

L’association Sida Fonds pour la Mémoire a été créée en 2010 pour financer des films afin de laisser des traces des combats menés : à ce jour, une trentaine ont été réalisés. À sa tête, Michel Bourrelly explique que ces centaines de témoignages récoltés « servent pour la recherche socio-historique mais aussi pour les personnes elles-mêmes qui parfois n’avaient jamais parlé avant ». Parmi ces pépites, Passeurs, réalisé par Pamela Varela et projeté lors de la conférence internationale sur le sida à Melbourne en 2014.

Rues ensoleillées de San Francisco ou enneigées de New York, quais de Seine ou du canal de l’Ourq, couloirs d’hôpitaux ou cliniques africaines, les images d’anonymes se mêlent aux témoignages des principaux acteurs de la lutte contre la maladie, alors que la voix de Janis Joplin résonne : le militant américain d’Act Up Andrew Velez, Daniel Defert, Bruno Spire, président d’Aides, Françoise Barré-Sinoussi, co-découvreuse du HIV, mais aussi Line Renaud, à l’origine du Sidaction… Au fil de ce formidable documentaire qui retrace les combats passés comme actuels, on entendra encore Anne Bouferguene, infectée en 1988 à l’âge de 15 ans, mais aussi des patients et des médecins africains qui se battent contre les mises à l’écart et la prise en charge des malades. Un film plein de délicatesse et d’enseignements… vitaux (le mot de passe pour accéder au film : 20PSTFR ).

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David Dufresne, un cinéaste pas très sage

Dans Un pays qui se tient sage, son premier film documentaire, David Dufresne continue d’ausculter et de dénoncer les violences policières qui ont cours depuis 2018. Entre témoignages et images choc, une réflexion de philosophie politique, éclairée par un vrai dispositif de cinéma.

 

Après le recensement sur Twitter des témoignages de blessés durant le mouvement des Gilets jaunes (« Allo @Place_Beauvau – c’est pour un signalement ») puis un roman très politique, Dernière Sommation, tiré de cette matière, le journaliste et écrivain David Dufresne devient cinéaste. Après le constat clinique puis l’analyse intime, il ouvre maintenant le débat sur grand écran : son documentaire, Un pays qui se tient sage, est la prolongation de son travail de lanceur d’alerte. L’impact est double. D’abord, parce qu’en projetant sur grand écran les images, recueillies sur smartphones, des exactions des forces de l’ordre durant les manifestations, il leur donne un nouveau statut où se dessine un contre-récit du discours de l’État : un cinéma direct, un cinéma de témoignage politique. Humiliations, bousculades, gazages, tirs, brutalité physique disproportionnée et zélée, dérapages évidents…

Les séquences brutes – dont 95 % sont sourcées, créditées – montrent concrètement des yeux crevés, des mains arrachées, des joues trouées, des lynchages de personnes à terre encerclées. Et elles interrogent : qui a la légitimité de la violence ? L’État afin de maintenir l’ordre social ? Les citoyens qui se mobilisent contre la violence de ses politiques sociales d’austérité ? Ensuite, il invite plusieurs acteurs – du rapporteur spécial des Nations Unies au cariste, de la femme au foyer aux historiens, sociologues ou avocats, tous sont mis sur le même plan – à réagir aux images et propos, à les analyser, les éclairer et parfois même à en débattre. Au cœur de ce dispositif, toujours, la question – cruciale – de la police, de son rôle, de sa place dans notre société. Et les risques encourus par la démocratie. Le film devient peu à peu une réflexion passionnante de philosophie politique.

En titrant son documentaire « Un pays qui se tient sage », David Dufresne transpose une sentence emblématique des violences policières en banlieue et alerte sur une dérive qui s’étend progressivement à un pays tout entier. « Voilà une classe qui se tient sage », c’est la petite phrase du policier qui avait filmé plusieurs dizaines de lycéens mis à genoux et mains derrière la tête – tels des terroristes – à Mantes-la-Jolie (Yvelines) en décembre 2018. Il avait ensuite publié le tout sur les réseaux sociaux. Malmener, conscientiser ? Le film soumet le spectateur à une immersion pénible. Il prend aux tripes avant de susciter la réflexion. Reste une question : quel impact auront ces images de violences policières ? Vont-elles nourrir des résistances citoyennes ou faire, malgré elles, le jeu du pouvoir d’État en renforçant un climat de peur ?

Impossible de ne pas relier le travail d’enquête, de lanceur d’alerte et de cinéaste de David Dufresne à la présentation, le 17 septembre, du « nouveau schéma national du maintien de l’ordre » : sous prétexte de protéger les journalistes, il voudrait, dans les faits, les empêcher de faire leur travail. Une atteinte à la liberté de la presse qu’une quarantaine de sociétés de presse (AFP, les Echosle Figaro, France Info, France 2, le JDD, le Monde, L’Humanité, Libération, Mediapart, Paris Matchle Point, Public Sénat, RFI, RTL, Sud Ouest, la Vie…) ont dénoncé dans une tribune publiée le 22 septembre. Dominique Martinez

Durant le confinement, du 16 mars au 11 mai, David Dufresne a livré chaque jour son journal sur son site Internet. Désormais publié sous le titre Corona chroniques (Éditions du détour, 240 p., 14€90). 

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Marcel Trillat, une figure du journalisme

Marcel Trillat n’est plus, notre ami et confrère est décédé le 18 septembre. Avec lui, disparaît une grande figure du service public radio-télévisé, plus encore une grande figure du journalisme. Nos routes se sont croisées pour la dernière fois en mai 2019 : à ma demande, Marcel avait accepté de participer à un débat au final de Longueur d’ondes, histoire d’une radio libre, la pièce de Bérangère Vantusso donnée au Théâtre Berthelot de Montreuil (93). Homme de cœur, homme de convictions, Marcel Trillat est un  symbole du journalisme engagé et enraciné, intègre dans son regard et son propos.

Alors journaliste à La Vie Ouvrière, ce fut l’une des voix de « Lorraine cœur d’acier » qui émit à Longwy à la fin des années 70 : l’une des premières « radio libre », une radio financée par la CGT pour soutenir les luttes syndicales dans la sidérurgie. Il fit ses armes à l’ORTF en 1965 à l’emblématique magazine « Cinq colonnes à la une ». Licencié en 1968 par le pouvoir gaulliste pour  faits de grève et de syndicalisme… En 1981, il rejoint Antenne 2, il est nommé directeur adjoint de l’information huit ans plus tard. Lors de la guerre du Golfe, il avait dénoncé sur la chaîne la manipulation de l’information autour de ce conflit.

Auteur de plusieurs reportages pour Envoyé spécial dans les années 1990, Marcel Trillat quitte la rédaction de France 2 en 2000, il reste représentant élu des salariés au conseil d’administration de France Télévisions jusqu’en 2006. En 2007, il reçoit le Grand Prix de la SCAM, la Société civile des auteurs multimedia, pour l’ensemble de son œuvre. Il signa divers documentaires, d’une  qualité exceptionnelle, salués par l’ensemble de la profession : Étranges étrangers (1970), Travailleurs fantômes (1994), 300 jours de colère et Les prolos (2002), Femmes précaires (2005), Silence dans la vallée (2007) et Des étrangers dans la ville (2013).

En hommage à cette grande figure du journalisme et du mouvement social, militant infatigable de la CGT et compagnon de route du PCF, Chantiers de culture remet en ligne l’article paru à l’occasion de la sortie en 2012 du  coffret Un morceau de chiffon rouge. Yonnel Liégeois

 

Lorraine au cœur, une radio libre

Radio libre née en 1979 au cœur de la bataille pour la sauvegarde de la métallurgie, Lorraine Cœur d’Acier  revit au travers d’un magnifique coffret audiovisuel. Grâce à ses archives sonores et au précieux travail de trois passionnés de radio. En compagnie de Marcel Trillat, l’un des journalistes qui ouvrit le micro il y a presque quarante ans.

17 mars 1979, 16h. Derrière le micro, dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience unique. Entre débats et soubresauts de l’histoire sociale, elle durera presque deux ans ! « Première émission de Lorraine Cœur d’Acier… Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Près de quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine Cœur d’Acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique », se souvient Marcel Trillat. Salarié de l’ORTF en ces années-là et déjà syndiqué à la CGT, il avait participé à l’élaboration d’une future radio sur la ville de Montreuil en Seine Saint Denis (93). Une opération qui avorta, mais qui ne coupa pas les ailes contestataires du jeune journaliste : avec quelques collègues techniciens, il bricolait déjà des programmes « pirates », quoique de courte durée, sur le toit de l’ORTF ! logo1Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions, que j’ai énoncées en préambule : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens ! Sous l’égide de la confédération et avec l’aval de la CGT locale, s’ouvrait alors, sur 96,7 mégahertz, une radio originale à plus d’un titre, forte de sa double appellation : radio libre et radio de lutte.

Cette radio libre et de lutte, en principe, ne devait émettre qu’une semaine. Le temps nécessaire aux préparatifs, et au compte-rendu, de la grande manifestation des métallurgistes prévue le 23 mars 1979 sur le pavé parisien : contre le plan Davignon, soutenu par le président Giscard d’Estaing et son gouvernement, qui entérine la disparition de 22 000 emplois dans le Nord et en Lorraine… L’expérience, en fait, se poursuit jusqu’en septembre 1980, date à laquelle la CGT, sous couvert de débats idéologiques, coupe le son d’une parole libre pour se recentrer sur un propos syndical « plus normatif ». Le 20 janvier 1981, une descente de police entérine la fermeture définitive de LCA.

Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer Banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! » De jour en jour, audible dans un rayon de 60km autour du bassin de Longwy, la radio se révèle indispensable, incontournable, vitale pour la population locale. Plus besoin de distribuer de tracts syndicaux, c’est à l’antenne que sont annoncés les petits et grands événements qui ponctuent le combat quotidien des salariés ! C’est au micro que sont annoncées aussi les descentes policières contre l’émetteur que la population s’en va dare-dare protéger au risque d’échauffourées parfois saignantes !

« Une expérience radiophonique merveilleuse, qui marque les esprits encore aujourd’hui », confie Marcel Trillat. Une initiative originale, qui éclot au lendemain du 40ème congrès de la CGT à Grenoble, où le secrétaire général Georges Séguy avait marqué de son empreinte l’ouverture démocratique de la confédération… lca2« Une CGT pas seulement accrochée à des formules propagandistes, mais qui devient un authentique ferment de la démocratie au risque de déplaire à d’aucuns », souligne le journaliste. Ce qui advint progressivement, la parole libérée au micro de LCA déplaisant de plus en plus aux tenants d’une antenne exclusivement revendicative et syndicale. Tensions et scissions entre les deux courants de pensée se radicalisent, tant au plan national que local. En désaccord avec le « muselage » progressif de la radio, Michel Olmi, le secrétaire de l’Union locale de Longwy démissionne. Le couperet tombe en septembre 1980, la CGT cesse de rémunérer les deux journalistes embauchés par La Vie Ouvrière pour qu’ils puissent conserver leur carte de presse.

« LCA » est morte, quoique l’antenne reste ouverte encore quelques mois avec l’installation d’une nouvelle équipe. Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». D’où le bonheur et l’unanimité de tous les acteurs locaux de l’époque, partisans comme opposants à la ligne « décoiffante » de LCA, Fédération de la métallurgie et Union départementale de la Moselle, à la sortie du coffret « Un morceau de chiffon rouge » : un bel objet qui prouve que la CGT n’a pas perdu la parole.
Une CGT surtout qui ne craint plus d’affronter les démons du passé, qui ose réhabiliter et se réapproprier un pan controversé de son histoire, de 1979 à 1981. imagesLa période est traversée par la fin du septennat Giscard d’Estaing et la grande casse du potentiel industriel français, les soubresauts des pays socialistes (grèves puis état de siège en Pologne), l’intervention en Afghanistan, l’élection de Reagan et le « triomphe » de la révolution conservatrice aux États-Unis, la victoire de la gauche aux élections de 1981 et l’arrivée de ministres communistes au gouvernement, une première en France depuis 1947. C’est aussi l’éclosion des radios pirates, radios libres, radios de lutte.

« Un acte fort et courageux », atteste Marcel Trillat. C’est sous l’égide du journal La Vie Ouvrière, celui-là même qui fut l’un des artisans de la fin de LCA, que la confédération tente aujourd’hui de valoriser son patrimoine syndical et culturel ! En Lorraine, les plaies sont encore ouvertes, une raison supplémentaire pour écouter et apprécier ce témoignage des plus émouvants sur la parole ouvrière. Yonnel Liégeois

Un morceau de chiffon rouge : Lorraine Cœur d’Acier, l’aventure inédite d’une radio. Un coffret de cinq CD et d’un DVD, le film d’Alban Poirier et de Jean Serres tourné en 1981. Un travail de titan réalisé par trois passionnés de radios libres (Pierre Baron, Raphaël Mouterde et Frédéric Rouziès) grâce aux 900 heures d’archives sonores soigneusement conservées. Accompagné d’un superbe livret de 60 pages, textes et photos, qui donne la parole aux acteurs d’hier et d’aujourd’hui. Dont Daniel Mermet, la voix de « Là-bas si j’y suis » sur France Inter.

Chronologie

12 Décembre 1978 : Usinor annonce la suppression de 12 500 emplois
16 Décembre 1978 : Radio SOS-emploi, créée par la CFDT
17 Mars 1979 : Lancement de LCA, Lorraine Cœur d’Acier
23 Mars 1979 : 150 000 sidérurgistes marchent sur Paris
8 avril 1979 : Première émission en langue arabe sur les antennes françaises
Septembre 1980 : Éviction de l’équipe historique de LCA
Janvier 1981 : Fermeture définitive de l’antenne par la police
Juillet 1982 : Loi qui autorise la création des radios privées

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Eliza Hittman, le droit à l’avortement

Couronné du Grand Prix du Jury au festival de Berlin, en février dernier, Never, rarely, sometimes, always est un road-movie politique, intimiste, féminin. Le troisième film d’Eliza Hittman ? Une plongée terrible dans l’Amérique de Trump, où le droit à l’avortement est de plus en plus menacé.

 

Ça commence par un spectacle de fin d’année scolaire où elle chante devant une salle partagée entre indifférence et moqueries. Un public à l’image de la société américaine… Autumn, 17 ans, lycéenne en Pennsylvanie, est enceinte et a décidé d’avorter. Mais le consentement des parents est requis pour avorter dans cet État et de toute façon, au cœur de cette Amérique profonde, les différents guichets sociaux sont « pro-life » et voudraient l’en dissuader. Sans pouvoir compter sur sa famille ni sur le petit copain, elle n’a d’autre alliée, dans cette épreuve, que Skylar, sa cousine du même âge avec qui elle bosse régulièrement à l’épicerie du coin.

Dans Beach rats, son deuxième film (2017), Eliza Hittman filmait avec délicatesse les hésitations et les frustrations d’un jeune new-yorkais aux prises avec son identité sexuelle. On retrouve l’intérêt et le respect consacré à cette étape charnière de l’arrivée à l’âge adulte dans Never Rarely Sometimes Always. On y retrouve aussi cette sensibilité pour filmer l’intime à la bonne distance. Caméra à l’épaule, la cinéaste filme cette jeune femme comme une combattante dans son parcours pour interrompre sa grossesse aux États-Unis, où ce droit est menacé. Ni pathos, ni filtre pour cette chronique sociale sans concession qui prend l’allure d’un road-movie épique et tendu, lorsque Autumn et Skylar quittent leur Amérique rurale en direction de la grande métropole new-yorkaise, où existe une possibilité de soin. La cinéaste filme la solitude mais aussi la solidarité féminine, l’extrême vulnérabilité de ses héroïnes mais aussi leur pugnacité, l’ampleur de la menace masculine mais aussi une raison d’espérer. Pas de manichéisme donc, mais un faux suspense entretenu par le titre du film, Jamais, parfois, rarement, toujours, et la banalité douloureuse des abus sexuels subis au sein du cercle intime. L’interprétation de Sidney Flanigan, est admirable de retenue pendant tout le récit. Et l’émotion éclot quand, en bout de parcours, elle doit répondre aux questions « Il arrive à mon partenaire de me frapper… », « Il arrive à mon partenaire de m’obliger à avoir des relations sexuelles même quand je n’en ai pas envie… » par l’un des quatre adverbes Jamais, parfois, rarement, toujours (Never Rarely Sometimes Always).

Découvert au festival de Sundance avant d’être primé en février dernier au festival du film de Berlin (Grand prix du jury), l’idée du film est née en 2012 à partir de l’affaire concernant Savita Halappanavar, une jeune femme indienne vivant en Irlande, décédée après que des médecins aient refusé d’interrompre sa grossesse alors qu’elle faisait une fausse couche. « J’ai commencé à faire des recherches sur le parcours des femmes irlandaises se rendant à Londres pendant 24 heures pour avorter, expliquait Eliza Hittman lors de la Berlinale, « j’étais frappée par ce voyage que beaucoup de femmes à travers le monde doivent faire ».

Rappelons que pour décrocher un second mandat lors de la prochaine élection présidentielle, en novembre prochain, Donald Trump courtise les électeurs de la droite religieuse en affichant régulièrement son opposition à l’avortement. Cette menace potentielle sur les droits constitutionnels des Américaines confère malheureusement à ce film ­­­­­une dimension supplémentaire d’urgence sociale et politique. Dominique Martinez

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Todd Haynes, le scandale du téflon

Dark Waters, le dernier film de l’Américain Todd Haynes, est sorti en DVD. À l’écran, le combat d’un avocat contre la firme internationale DuPont de Nemours et le téflon, un produit cancérigène. Un captivant thriller politico-judiciaire trop vite disparu des salles en raison du confinement.

 

Rien de vraiment nouveau mais du grand cinéma américain classique ! Dark Waters (Eaux sombres), le dernier film du cinéaste américain Todd Haynes – réalisateur de Loin du Paradis (2002), I’m Not There (2007), Carol (2015) – était à l’affiche depuis trois semaines quand le confinement a tiré le rideau. Sa sortie en DVD est donc l’occasion de (re)découvrir un thriller politico-judiciaire à la fois daté et très actuel.

L’argent

Le film retrace le combat de l’avocat idéaliste Robert Bilott contre la firme internationale DuPont de Nemours qui connaît un immense succès commercial grâce au téflon. Cette matière miracle qui rend les poêles à frire anti-adhésives s’est introduite dans à peu près toutes les batteries de cuisine américaines. La nocivité cancérigène du produit, la pollution mortelle qu’elle produit, elles, restent bien cachées. Quitte à devoir faire taire les vieux fermiers pouilleux de Virginie-Occidentale qui ne reconnaissent plus ni leur environnement – eaux pourries, exploitations contaminées – ni leurs bêtes devenues enragées avant de crever l’une après l’autre. Seulement, la firme a aussi proposé quantité d’emplois à une population locale modeste et qui n’a pas vu – ou préféré ne pas voir – le nombre grandissant de maladies, de décès, et de naissances d’enfants mal formés liés à l’implantation de l’usine…

L’enquête

L’enquête de Robert Bilott, incarné par un Mark Ruffalo, vieillissant et plus tenace que jamais, sert à remonter le fil et à dénoncer ce qui s’est révélé comme l’un des plus grands scandales sanitaires et écologiques de notre époque. Le récit se déploie selon la configuration classique d’un David contre Goliath, dans un système judiciaire américain cadenassé par le fric et le réseau des puissants. Cette mise en abîme révèle la solitude et l’usure face à l’ampleur d’une machine rendue presque invincible grâce à la docilité des populations précarisées. Adapté de faits réels, Dark Waters se situe quelque part entre le monumental Erin Brockovich de Steven Soderbergh et l’haletante enquête Spotlight de Tom McCarthy.

L’émotion

Le film détaille le travail de fourmi de l’avocat, l’évolution des actions en justice mais, également, les difficultés personnelles rencontrées. Bilott est emporté dans cette affaire parce qu’il est lui-même originaire de la zone sinistrée, parce qu’il va mettre en jeu sa carrière dans un grand cabinet d’avocats spécialisé dans la défense des industries chimiques… Son engagement personnel va se faire au prix de soucis de santé et de reproches familiaux amers. Une série de dates et d’intertitres ponctuent le récit, ils structurent autant un labyrinthe administratif complexe qu’une histoire de vie sinueuse. Les cartons finaux annonçant ce que des victimes ont obtenu indiquent un début de reconnaissance. Mais ce sont les scènes réelles, où les vrais protagonistes apparaissent à l’heure de l’épilogue, qui soulignent l’émotion contenue d’une histoire vraie.

Une histoire formidablement servie par un casting de choix : Mark Ruffalo, Anne Hathaway et Tim Robbins. Dominique Martinez

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Provost et sa Bonne épouse

Après plusieurs films consacrés à l’émancipation féminine, le cinéaste Martin Provost persiste et signe avec La Bonne Épouse. Une comédie corrosive, portée par un trio d’actrices époustouflant : Juliette Binoche, Noémie Lvovsky, et Yolande Moreau.

 

C’est avec joie que l’on s’engouffre à nouveau dans les salles de cinéma après les films ou séries, parfois de très bonne qualité, vus sur un poste de télévision ou un écran d’ordinateur durant les trois mois de confinement. Cet enthousiasme est renforcé par la découverte du dernier film de Martin Provost, La Bonne Épouse, une comédie rythmée et acide sur les écoles ménagères d’avant 1968.

L’enseignement dans ces établissements où l’on apprenait aux jeunes filles à tenir leur foyer et servir leur mari sans moufter est le prétexte à tout dynamiter. Paulette Van Der Beck, la patronne des lieux (campée par Juliette Binoche), y enseigne avec élégance et ardeur comment tenir son foyer et satisfaire son mari (François Berléand). Mais la mort de celui-ci, la rencontre avec un amour de jeunesse et la ferveur de Mai 68 qui gronde à bas bruit vont faire vaciller ses principes.

Une époque pas si lointaine

Bien sûr, le scénario s’amuse de scénettes aujourd’hui totalement obsolètes, comme les cours de couture en vue de la constitution d’un trousseau, ou bien de certaines valeurs morales inculquées telles que celle la disponibilité totale et discrète de la femme au foyer à son mari et à ses enfants. Pourtant, l’époque n’est pas si lointaine où les femmes eurent enfin accès à un chéquier et à leur autonomie financière (1975).

À sa façon, légère, le film renvoie à l’urgence d’une prise de conscience sociale de la violence dont sont victimes les femmes. Pour preuve, l’analyse terrifiante du documentaire Féminicides de Lorraine de Foucher réalisé à partir d’une longue enquête du journal Le Monde. La domination masculine est donc loin d’être terminée…

La comédie, le rythme

Bien sûr, il y eut précédemment Le Ventre de Juliette (2003), Séraphine (2008), Où va la nuit (2011), Violette (2013) et Sage Femme (2017), des films aux tons différents qui ont constitué une œuvre déjà tournée vers l’émancipation féminine. Mais Martin Provost s’offre ici la légèreté de la comédie. Sans évacuer les zones d’ombres de la période, le récit fait le pari d’un rythme endiablé avec des scènes hilarantes, des répliques qui fusent… et le plaisir des actrices et des acteurs.

Ce plaisir, Juliette Binoche, Noémie Lvovsky et Yolande Moreau ne le cachent pas. Toutes trois incarnent avec tendresse des personnages féminins stéréotypés, tels que la bourgeoise un peu « prout-prout », la religieuse rigide, la sœur frustrée. En face, François Berléand et Édouard Baer relèvent vaillamment le défi en gent masculine dépassée. À la fois comédie musicale et plaidoyer émancipateur, la dernière scène du film insuffle une énergie qui force à bouger. Dominique Martinez

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Culture, le flou d’un plan de relance

Vague et sans ambition pour l’avenir, le « plan culture » d’Emmanuel Macron inquiète autant les intermittents du spectacle que le silence qui l’a précédé. Comme d’autres salariés et privés d’emploi, ils refusent d’être précarisés. État des lieux

 

Qu’auraient été nos jours confinés en l’absence des artistes ? Sans l’Orchestre de Radio France « à la maison », le ballet des danseurs de l’Opéra de Paris en visioconférence ou bien encore les très virales Goguettes… Et sans France.tv qui a renoué pour l’occasion avec la culture : documentaires, théâtre, cinéma… Las ! Pendant tout ce temps, les tournages étaient à l’arrêt, les salles de répétition et de spectacle fermées, les festivals annulés, des projets abandonnés… En raison du risque sanitaire, le spectacle fut l’un des premiers secteurs mis à l’arrêt, il comptera parmi les derniers à retrouver des conditions d’activité normales. D’où l’inquiétude à propos de la reprise puisque – et c’est une lapalissade –, afin de créer, tout artiste doit pouvoir vivre.

Depuis que les salles furent contraintes de fermer leurs portes début mars, les syndicats, en particulier la CGT spectacle, n’ont cessé d’alerter sur la situation précaire des auteurs et des intermittents, des techniciens et des artistes. Outre la tenue régulière de manifestations, ils ont contribué à la signature d’une pétition par plus de 200 000 personnes, ils ont participé à l’écriture de « propositions pour la continuité des droits à l’assurance-chômage des artistes et techniciens intermittents du spectacle ». Celles-ci ont été transmises à l’Élysée, faute de réponse du ministère de la Culture. Ajoutant leurs voix à celle de la CGT, des collectifs ont été créés, des tribunes publiées, la colère du comédien Samuel Churin – une figure historique de la lutte des intermittents – diffusée sur YouTube… Mais, tel qu’en lui-même, Emmanuel Macron, président de la République, ne sortira du bois que lorsque les stars s’en mêleront.

Droits sociaux incertains pour la reprise

« Aux artistes qui se sont exprimés, je veux dire que je les entends. L’État continuera de les accompagner, protégera les plus fragiles, soutiendra la création», twitte le chef de l’État le 2 mai suite à la tribune publiée dans Le Monde signée par près de trois cents personnalités : Jeanne Balibar et Catherine Deneuve, Jean Dujardin et Omar Sy… : « Comment feront les intermittents pour pouvoir continuer à acheter à manger après la prolongation [de la durée des droits à l’allocation chômage jusqu’au 30 juin 2020, ndlr] qui a été décidée ? Comment feront les auteurs qui ne bénéficient même pas de ce système ? » Dédaignant une fois de plus la place des syndicats, Emmanuel Macron s’entretient le 6 mai avec douze artistes avant de dévoiler son « plan pour la culture ». Il annonce que les droits des intermittents du spectacle seront « prolongés d’une année » au-delà des six mois où leur activité aura été « impossible ou très dégradée », soit jusqu’à fin août 2021.

Ce qui introduit incertitudes et oublis : vu le contexte, peu d’intermittents parviendront à travailler les 507 heures requises sur douze mois pour obtenir l’assurance-chômage (ARE). D’où la revendication CGT d’un report d’un an de toutes les dates anniversaires qui interviendraient avant la date butoir du 31 août 2021. Par exemple, quelqu’un qui a ses droits à l’assurance-chômage ouverts jusqu’en janvier 2021 pourrait les voir prolonger jusqu’en janvier 2022. Si le projet de texte élaboré début juin par le gouvernement semble répondre à cette demande, il oublie encore du monde : les femmes de retour de congé maternité, les nouveaux entrants dans le régime de l’intermittence, ceux qui sont en rupture de droits… « Je redoute qu’il ne leur soit proposé qu’une indemnité forfaitaire de 1000 euros », s’inquiète Denis Gravouil, le secrétaire général de la CGT Spectacle, « c’est le cas pour les auteurs, une aumône ! ».

Du chômage et des luttes

Dès le mois de mars, le syndicat a bataillé pour que les intermittents bénéficient de l’activité partielle comme leurs collègues permanents. De grandes entreprises privées, tel Disney, ont ainsi fini par s’y résoudre quand, en dépit de la demande du gouvernement, des institutions subventionnées comme l’Opéra de Bordeaux ont refusé. « De toute façon, même si on obtient des avancées sur l’assurance-chômage pour les intermittents », précise le syndicaliste, « dans les métiers de la culture, des tas de gens ne sont pas à ce régime ». Ce sont les CDD et ils n’ont pas eu droit à l’activité partielle. « Nous mènerons des luttes pour que tous ceux qui devaient bosser sur les festivals en bénéficient », prévient-il.

La mise à l’arrêt du spectacle impacte aussi les activités connexes. « Comment feront tous ceux dont l’emploi est, comme le nôtre, discontinu : travailleurs engagés en extra (restauration, hôtellerie, nettoyage, commerce), tous les secteurs d’activité qui se déploient autour des événements culturels ? », interrogeait aussi la tribune des personnalités. En cas de maintien de la « réforme » de l’assurance-chômage, le durcissement des règles d’indemnisation les mènera au RSA. Alors, en amont des discussions avec le ministère du Travail, la CGT « fait monter la pression ». Fédérations du commerce et du spectacle, union des syndicats de l’intérim, comité des privés d’emploi et précaires, à l’instar de divers collectifs, dont celui des saisonniers CGT, ont multiplié les initiatives, telle la pétition pour l’abandon de la réforme ou l’organisation de manifestations inopinées…

Relance… Quelle relance ?

Les intermittents du spectacle sont au croisement de deux sujets, l’assurance-chômage avec leur régime spécifique et la culture puisqu’ils la font vivre au quotidien. Selon le site du ministère, le secteur contribue pour 2,2% au PIB du pays. Pourtant, bien que celui-ci soit probablement sinistré pour longtemps, les annonces présidentielles concernant sa relance se révèlent pingres, vagues et sans ambitions. Les intermittents sont ainsi incités à mener des actions dans les écoles. « Une tartufferie ! », s’agace Denis Gravouil. « Les artistes et techniciens le font déjà, une augmentation de leurs interventions ne fera pas la maille en volume d’emplois ». Autre chose serait une politique sur le long terme visant à développer l’éducation artistique et culturelle avec des enseignants spécialisés.

Le cinéma va bénéficier d’un fonds d’indemnisation temporaire pour les séries et tournages annulés, le nouveau Centre national de la musique d’une dotation de 50 millions d’euros. Un grand programme de commandes publiques est aussi prévu pour les plasticiens, le spectacle vivant, les métiers d’art… sans précision quant à l’enveloppe allouée. « Du saupoudrage quand il faudrait des milliards, un budget triennal et une loi de programmation pour relancer le secteur », juge le syndicaliste. La crise sanitaire pourrait accentuer en effet le phénomène de concentration qui, depuis une dizaine d’années, mine la diversité du tissu culturel et l’emploi (Fimalac pour les Zénith, Live Nation pour la production de festivals, de concerts ou d’artistes…) en raison de l’amoindrissement des politiques publiques.

Autre point important : la mise à contribution des Google, Amazon et autres Netflix. « La transposition de la directive européenne sur les droits d’auteur s’impose comme une priorité », souligne Denis Gravouil. Ce serait une première avancée concrète : de la valeur créée par la diffusion des œuvres sur Internet, la directive en prévoit le partage avec les auteurs et les artistes. Christine Morel

Roselyne Bachelot, rue de Valois

La main sur le cœur, Roselyne Bachelot l’avait promis et juré sur toutes les ondes et les écrans : la politique, plus jamais ! La native de Nevers, ancienne ministre de la santé de Nicolas Sarkosy et fringante égérie des Grosses têtes, prend donc la direction de la « maudite » rue de Valois, comme la qualifie le quotidien Le Monde : depuis 1995, la douzième locataire du ministère de la Culture !

À l’annonce de sa nomination, la férue d’opéra et coqueluche des média confie qu’elle sera « la ministre des artistes et des territoires ». Une déclaration qui réjouira le chef du gouvernement, ajoutant vouloir « approfondir les liens avec les élus locaux, les acteurs économiques » et « décloisonner le public et le privé ». Des propos qui ont plu à Jean-Marc Dumontet, l’influent producteur et ami des époux Macron, propriétaire de six théâtres à Paris et en province ! « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que le pain et le vin… », déclarait Jean Vilar quelques décennies plus tôt, « le théâtre est donc, au premier chef, un service public, tout comme le gaz, l’eau, l’électricité ». Yonnel Liégeois

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