Archives de Catégorie: Cinéma

Antoine Russbach, avec Ceux qui travaillent

Premier film du Suisse Antoine Russbach, Ceux qui travaillent dresse un portrait glaçant de la logique capitaliste actuelle. Premier rôle de ce drame intimiste qu’il porte à bout de bras, Olivier Gourmet se révèle magistral en pion du système.

 

Genève, de nos jours. Après avoir pris une décision immorale mais rentable pour l’entreprise, Franck perd son job de cadre dirigeant dans une entreprise de fret maritime. Licencié, il ne comprend pas qu’on lui reproche d’avoir fait passer en priorité les profits de son employeur… Après s’être voué, tout entier, à son travail, il se retrouve sur le carreau. Que va-t-il faire : s’interroger, essayer de retrouver du boulot ? En parler à sa femme et à ses quatre enfants, confortablement installés dans une vie cossue de bourgeois ? Le suspense plane, le malaise aussi. Antoine Russbach présente ici le premier volet de ce qu’il a conçu comme une trilogie : Ceux qui travaillentCeux qui combattent et Ceux qui prient. Ce premier long-métrage a le courage d’affronter le système capitaliste au présent, en Suisse. Au cœur de l’épicentre où se dessinent, à travers le monde, les trajectoires des porte-conteneurs chargés de marchandises. Tout se joue autour d’un homme devenu le pion du système. Est-il une victime ? Un bourreau ?

C’est dans cet entre-deux que le cinéaste creuse son sillon et pose les questions d’aliénation au travail et de déshumanisation générées par l’économie libérale. Le passage par la case du bilan de compétences en dit long sur la tendance à tout évaluer, à calibrer aussi bien les produits programmés à la vente que les profils des salariés jetables. Comble du cynisme, Franck ne sera pas viré pour son crime mais parce que son salaire et son ancienneté coûtent trop cher à l’entreprise qu’il essaye de maintenir à flot. On pourrait croire qu’Antoine Russbach et son scénariste, Emmanuel Marre, livrent un plaidoyer dénonciateur. Ce n’est pas le cas. Le récit ne juge pas, il interroge autant la responsabilité individuelle que collective. L’ancrage dans la réalité sociale et le rôle sur mesure incarné par Olivier Gourmet font naturellement penser au cinéma des frères Dardenne.

Le silence dans lequel se mure Franck fait également écho à L’Emploi du temps de Laurent Cantet. Dans cette trajectoire d’homme issu d’un milieu modeste et qui a tout fait pour offrir aux siens un «certain » train de vie, la violence contenue, la stature et le mutisme de Gourmet rappellent l’allure d’un cow-boy solitaire des temps modernes. Dominique Martinez

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La vie scolaire, un film d’école

En 2017, il y eut Patients, le film adapté du roman autobiographique au titre éponyme de Grand Corps Malade. Aujourd’hui, le slameur et son co-scénariste, Mehdi Idir, reviennent au cinéma avec La Vie scolaire. Une comédie douce-amère en forme de plongée dans un collège de banlieue.

 

La rentrée des classes a sonné, les ados ont repris les sacs à dos et le chemin du collège. La sortie de La Vie scolaire, le deuxième film du slameur Grand Corps Malade et de son co-scénariste, Mehdi Idir, a marqué la fin de l’été. Les films qui font le portrait de l’école en banlieue sont devenus un classique dans un contexte où la question de l’enseignement et de l’éducation s’impose de plus en plus comme un enjeu crucial dans l’opinion publique, notamment dans ces zones dites prioritaires. L’an dernier, à cette même époque, sortait le caricatural Les grands esprits, avec Denis Podalydès. La Vie scolaire a le mérite de prendre le point de vue de l’équipe des surveillants à laquelle le titre fait explicitement référence.

Samia, une jeune conseillère principale d’éducation (CPE) débarque dans un collège de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) après avoir travaillé en Ardèche. Ses bonnes intentions chevillées au corps, elle découvre les enseignants et les élèves de cet établissement difficile, classé en zone d’éducation prioritaire (ZEP), et va en particulier avoir à faire à une classe de quatrième « sans option » où sont rassemblés les laissés pour compte.

Un film sincère

Tourné dans et avec les habitants de la cité des Francs-Moisins, le film tire avantage d’une sincérité alliée à une belle énergie, de quelques situations comiques et de dialogues souvent en verve. C’est un franc hommage à l’humour et à la vitalité des quartiers populaires au sein desquels les difficultés socio-économiques et culturelles pèsent lourd dans l’échec scolaire. Le récit évite la vision manichéenne grâce à un scénario inspiré du vécu de Mehdi Idir, mais il reste en surface et se disperse dans des scènes anecdotiques ou des runnings gags qui se répètent gratuitement. La tonalité douce-amère qui se dégage du parcours de Yanis, adolescent moyen, de bonne volonté mais qui ne parvient pas à trouver sa place, est en revanche un registre sur lequel le film touche juste.

Dans un cadre scolaire où l’exploit tient autant de l’apprentissage de la vie en société que de celui de l’acquisition des savoirs, les insondables solitudes de l’adolescence restent hors de portée. Dominique Martinez

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Les GM&S veulent « tout péter » !

Pendant neuf mois, caméra au poing, le cinéaste britannique d’origine polonaise, Lech Kowalski, a suivi la lutte des GM&S, l’équipementier automobile de La Souterraine (Creuse). Son documentaire brut et politiquement incorrect, On va tout péter, s’impose comme film social, témoin des batailles contre la casse de l’emploi. À voir ou revoir.

 

C’est ce qu’on pourrait appeler du cinéma direct. Une caméra à l’épaule, une image pas très propre, une mise au point et un cadre bousculés par l’engagement du cinéaste à filmer un sujet pour le moins tumultueux.

Au Printemps 2017, dans la cour de l’usine GM&S, équipementier automobile de La Souterraine (Creuse), deux salariés de Sodimatex, un autre équipementier situé à Crépy-en-Valois (Oise), découvrent à peine surpris les bonbonnes de gaz accrochées à une citerne barrée d’un menaçant « On va tout péter ». Les premiers sont en lutte contre la fermeture annoncée de leur usine, depuis que PSA et Renault préfèrent commander moins cher à l’étranger, et au bout du rouleau face à la casse de l’emploi lors d’une éventuelle reprise. Les seconds sont déjà passés par là : en 2010, eux-mêmes avaient menacé de faire sauter leur usine, avant qu’elle ne ferme et débouche sur une fin dramatique faite de chômage et de suicides. On connaît la musique.

Ce type de récit est presque devenu un classique du cinéma documentaire contemporain. Contexte de désindustrialisation et de chômage de masse oblige. Dans un territoire donné, une usine va fermer, malgré de bons résultats et souvent après plusieurs reprises successives, parce que l’actionnaire principal ou le donneur d’ordre vont faire davantage de profits ailleurs.

Révoltés d’être relégués au rang de variable d’ajustement comptable, les ouvriers, souvent structurés par les organisations syndicales, s’engagent sur le chemin de la contestation collective et médiatisent leur conflit pour créer un rapport de forces qui leur permette de sauver leur emploi (et souvent aussi d’autres emplois induits, surtout dans l’industrie)… D’autres exemples cinématographiques ? Les Lip, l’imagination au pouvoir de Christian Rouaud (2007), Rêve d’usine de Luc Decaster, consacré à la lutte des salariés de l’usine Epéda de Mer (2003), Comme des lions consacré à celle des salariés de PSA Aulnay par Françoise Davisse (2016) ou même En Guerre, fiction inspirée de la lutte des Goodyear de Stéphane Brizé (2018).

Ici, c’est la rencontre de Yann, Jean-Marc, Vincent et du reste des salariés qui menacent de faire sauter l’usine, si l’État n’intervient pas pour sauver tous les emplois, avec Lech Kowalski, un cinéaste au parcours engagé (I pay For Your Story, La malédiction du gaz de schiste). Sentant l’énergie de la révolte, c’est ce qu’il filmera pendant neuf mois, caméra au poing, auprès des travailleurs en lutte de GM&S. Il saisit sur le vif les assemblées générales, les moments de doute où l’espoir vacille, les paroles qui redonnent courage, avant d’emboîter le pas à une délégation partie occuper des sites de production de PSA et Renault. Lors de l’occupation de la préfecture de Guéret, en septembre 2017, il finira en garde à vue pour rébellion après avoir refusé d’arrêter de filmer et de quitter les lieux. Souvent abrupt quand les nerfs lâchent devant l’absurde, parfois invraisemblable comme cette conversation entre un ouvrier et un CRS qui partagent leur passion pour la pêche à la carpe, dramatique quand le couperet tombe sur 157 salariés, On va tout péter constitue un témoignage rigoureux des conséquences sociales et économiques mortifères de la logique capitaliste dans les territoires en marge des grandes métropoles. Mais il est plus que ça.

Avec son regard respectueux mais brut, son séquençage précis (assemblées générales, occupations pacifiques, blocages,..), le film, qui fut présenté à la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes cette année, devient la chronique d’un monde ouvrier en voie d’extinction. Plusieurs personnages se dégagent, dont Yann Augras et Vincent Labrousse, syndicalistes CGT de la métallurgie qui ont structuré cette lutte, mais c’est bien le portrait d’un collectif qui s’impose. Le résultat est masculin, âpre, solitaire. Il prend des allures de western crépusculaire où, en pleine France du 21e siècle, une communauté résiduelle de métallos se bat pour préserver emploi et dignité contre l’implacable loi du marché et l’exaspérante escorte institutionnelle qui la couvre. Dominique Martinez

Disponible tout l’été, jusqu’au 22/08, sur le site Arte.tv

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Mouloudji, l’impardonnable oubli

Mouloudji ? Son nom est familier. Il fait partie de la mémoire collective du peuple, pas de celle des médias qui ignorent son souvenir. Pour preuve, vingt-cinq ans après sa mort survenue le 14 juin 1994, le silence autour de  Mouloudji, Athée ! Ô grâce à Dieu… Un superbe livre écrit à quatre mains par ses enfants, Annabelle et Grégory.

 

 

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Co éditions Carpentier

Ils ont réussi un émouvant portrait croisé de ce père très aimé mais trop souvent absent avec lequel ils n’ont pleinement vécu ni l’un ni l’autre. L’aîné Grégory, dit Gricha, est né en 1960 d’une jeune danseuse de 22 ans, Lilia Lejpuner, qui travaillait à l’époque au Drap d’Or, le même cabaret que son père. Il lui ressemble de façon troublante. Annabelle, de sept ans sa cadette, a la blondeur et les yeux bleus de sa mère Nicolle Tessier. Dans  Mouloudji, Athée ! Ô grâce à Dieu… , ils alternent leurs confidences, forcément différentes puisqu’ils ont vécu chacun avec leur mère respective. Annabelle, plus à fleur de peau, s’adresse souvent directement à lui tandis que Gricha, plus distancié, raconte son père à la troisième personne et laisse percer le regret d’avoir été parfois délaissé au profit de ses conquêtes (ses « émouvantes » comme il les appelait). L’ouvrage est abondamment illustré de photos, mais aussi de reproductions de documents, de courriers et de quelques unes de ses nombreuses toiles, il dresse un portrait intime de l’artiste, chaleureux mais sans complaisance. Selon Laurent Balandras, l’éditeur musical qui a collaboré à l’ouvrage, « Mouloudji ne sait prendre les rênes ni de sa vie privée ni de sa vie professionnelle. Il engendre des chansons, des livres, des films, des tableaux et deux enfants avec la même inconscience. Il va lui falloir du temps pour se rapprocher de sa progéniture et tisser des liens avec ces chairs de sa chair si dissemblables ».

Cet ouvrage n’étant pas une biographie à proprement parler, il nous faut retracer l’itinéraire incroyable de ce gosse des Buttes Chaumont parti de rien… Du passage Puebla dans le XIXème arrondissement de Paris où il naquit en 1922, il ne reste plus trace. Seuls les anciens plans de Paris révèlent ce lieu à l’angle de l’avenue Simon Bolivar et de l’avenue Mathurin Moreau. Fallait-il voir dans l’action des bulldozers un funeste présage de l’invisibilité à laquelle est condamné le souvenir de cet artiste aux dons multiples ? De fait, il embrassa bien d’autres formes d’expression que la chanson : le théâtre, le cinéma, l’écriture romanesque et poétique, la peinture surtout qu’il ne cessa de pratiquer.

Co éditions Carpentier

Co éditions Carpentier

Il fut le premier « beur » du show-biz et le chanteur le plus romantique de sa génération. Tenant le micro comme une fleur, « Comme un p’tit coquelicot.. », il égrenait ses textes avec une diction parfaite et, selon Antoine Blondin, une troublante « voix de velours côtelé ». Le plus tourmenté aussi, sans doute, irrémédiablement marqué par la misère sociale et surtout affective de son enfance entre son père Saïd, maçon kabyle analphabète, et surtout sa mère Eugénie, bretonne et catholique qui fut internée pour troubles mentaux lorsqu’il n’avait que 11 ans . Il eut à subir la violence de ses crises d’hystérie. Nul doute que ce manque d’amour maternel explique en partie ses relations amoureuses chaotiques, autant que son incapacité à construire un couple durable et une carrière rigoureuse.

Une fée s’était pourtant discrètement penchée sur le berceau du petit Moulou, celle des « bonnes rencontres »… « Comme tous les enfants du monde, tu veux faire plaisir à ton père et chantes le dimanche à la Grange-aux-belles pour les Pionniers rouges du parti communiste. Au cours d’un spectacle, tu te fais remarquer par Sylvain Itkine, comédien et metteur en scène », raconte Annabelle… « Il te présente à Jean-Louis Barrault, chez qui tu habiteras au 7, rue des Grands Augustins. Barrault vous engage au théâtre, ton frère André et toi, pour jouer dans « Le Tableau des merveilles » de Cervantès, adapté par Jacques Prévert. Tu apprends ton métier auprès de Charles Dullin…Tu rencontres Louis Jouvet, Colette, croises de nombreux artistes, noues des amitiés avec les membres du groupe théâtral Octobre. Tu côtoies les surréalistes : André Breton, Raymond Queneau, Robert Desnos et Marcel Duhamel, fondateur de la Série noire chez Gallimard, à qui tu aurais soufflé le titre de « Série Noire pour nuits blanches ».
Tout est dit, la bonne fée a fait son œuvre. Marcel Duhamel hébergera à son tour le jeune garçon qui, en dépit d’une scolarité brève et chaotique, avait le goût des mots. Il fréquente Saint-Germain des Prés et le Café de Flore, Simone de Beauvoir qui le qualifie « d’adorable petit monstre », l’encourage dans son désir d’écrire. Elle corrigera même les épreuves de son premier roman, « Enrico », qu’il écrit à 22 ans et qui obtiendra le Prix de la Pléïade en 1944. Il en écrira bien d’autres, avant d’entreprendre sa biographie en1989.
A l’âge de 16 ans,, il joue notamment dans « Les disparus de Saint-Agile », le film de Christian-Jaque, plus tard il interprète magnifiquement le condamné à mort dans « Nous sommes tous des assassins » d’André Cayatte. Sa filmographie se poursuit jusque dans les années 60,  dont « La maison Bonnadieu » où il chante « La complainte des infidèles ». En parallèle, il écrit des pièces de théâtre, expose ses premières toiles.

C’est en 1950 que débute sa carrière de chanteur professionnel avec un premier disque au Chant du Monde, sur des textes de Queneau et Prévert. « Comme un p’tit coquelicot », une chanson refusée par Maurice Chevalier et Yves Montand, lui vaudra la gloire et sera doublement primé : Prix de l’Académie Charles Cros en 1952, Grand Prix du disque en 1953 ! Par la suite, il interprète ses propres textes, tel « Un jour tu verras », sa chanson la plus célèbre et la plus reprise dans nombre de pays. Il se met aussi au service de ceux de Boris Vian et de Jacques Prévert. D’ailleurs, sa version des « Feuilles mortes » est infiniment plus vibrante et romantique que celle d’Yves Montand, trop mielleuse pour être réellement émouvante. À cette époque, il connaît une vraie célébrité mais, hanté par son enfance miséreuse, il est obsédé par la peur de manquer. « (….) Toute grande vedette de la chanson qu’il est, il dit avoir beaucoup de mal à joindre les deux bouts (…) il a des oursins dans les poches », note Gricha.
S’il est fondamentalement nonchalant, ne se prenant pas au sérieux, farouchement épris de liberté et d’ indépendance, ce qui lui valut quelques ennuis vis-à-vis d’engagements professionnels parfois non respectés, l’homme n’en est pas moins sensible au sort des plus humbles. Il ne craint pas de prendre quelques risques pour ses convictions. Preuve en est avec sa décision, en 1954, de créer la chanson « Le Déserteur » de son ami Boris Vian. Il accepte, à la condition de modifier la fin de la dernière strophe pour être en accord avec ses convictions : au lieu de la version de Vian « Prévenez vos gendarmes que j’emporte des armes et que je sais tirer », il chante « Prévenez vos gendarmes que je n’aurai pas d’armes et qu’ils pourront tirer ». Hélas pour Mouloudji, le jour même de la création, l’armée française tombe à Diên Biên Phu… ! La chanson sera interdite d’antenne jusqu’en 1962, néanmoins Boris Vian valide définitivement la version antimilitariste de son ami Moulou.

En compagnie de sa fille Annabelle Co éditions Carpentier

En compagnie de sa fille Annabelle
Co éditions Carpentier

Après plusieurs décennies où il se partage entre les galas, les enregistrements, l’écriture de livres et ses chers pinceaux qu’il n’a jamais complètement abandonnés, vient une période moins faste comme en témoigne Gricha. « L’hiver 1981/1982, papa tombe malade, sorte de forte grippe dont il ressort amoindri… Lorsque je reviens (des U.S.A, ndlr) au printemps 1982, je le retrouve désorienté… à bientôt 60 ans, il n’a plus la voix qui jusqu’ici lui assurait le succès sur la scène, lui offrant ainsi d’être toujours en partance… ». Revenu vivre à Paris et chanteur lui-aussi, Gricha aidera son père dans les galas, parfois en duo avec lui pour la plus grande joie des spectateurs qui ont l’impression troublante de voir et d’entendre deux Mouloudji sur scène pour le prix d’un ! Hélas, une pleurésie en 89 l’affaiblira encore davantage.

Il meurt le 14 juin 1994, aussi discrètement qu’il a vécu… Il n’eut droit qu’à un court hommage sur Arte. Depuis ? Aucune évocation sonore ni visuelle de sa très longue carrière, à l’exception de Philippe Meyer, le grand amoureux de la chanson à texte (et à voix !) qui le diffusa parfois dans son émission « La prochaine fois je vous le chanterai » sur France Inter. Pourtant, en cet après-midi du 13 octobre 2006, une foule se presse aux abords de la salle 7 de l’Hôtel Drouot pour la « dispersion de l’atelier Mouloudji » : si la formule est d’usage, elle n’en sonne pas moins cruellement, vu le silence fait à la mémoire de l’artiste et de l’homme. Une foule hétérogène, plutôt simple mais étreinte par l’émotion : certains l’avaient bien connu, la plupart l’avaient aimé de loin et un dialogue chaleureux s’était engagé. Étaient proposés plusieurs centaines de tableaux, dessins, gravures, enregistrements, photos, livres et objets plus personnels comme son chevalet et sa boîte de peinture. Les mises à prix ? Modestes, à son image… Chacun, ou presque, repartit avec un souvenir de cet artiste très atypique.

Le plus beau que nous pourrions garder de lui, par sa résonance dans le contexte mondial actuel ? Peut-être la première strophe, saisissante, de son auto-portrait: « Catholique par ma mère, Musulman par mon père, un peu Juif par mon fils, Bouddhiste par principe, Athée, Oh grâce à Dieu… ! ». Chantal Langeard

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Hammett, le père du roman noir

Aux États-Unis en 1929, paraît Moisson rouge, le premier roman de Dashiell Hammett. En 1949, Marcel Duhamel édite La clé de verre à la célèbre Série Noire. En ce début juin 2019, sort une nouvelle édition du Faucon de Malte (« Le faucon maltais » au cinéma, de John Huston avec Humphrey Bogart), dans la traduction de Natalie Beunat. L’auteur de romans noirs, et créateur du genre, fut aussi l’une des victimes du maccarthysme.

 

Département d’État, 24 et 26 mars 1953, double comparution devant la commission sénatoriale des opérations gouvernementales présidée par le sénateur Joseph McCarthy. « J’invoque mes droits garantis par le Cinquième amendement de la Constitution américaine, je refuse de répondre car la réponse pourrait me porter préjudice », plaide Dashiell Hammett au fil des interrogatoires auquel il est soumis. Face à ses juges, un homme élégant et digne qui se refuse à toute compromission, victime de « la chasse aux sorcières » ouverte depuis 1946 par le président Truman. Ses livres sont retirés des bibliothèques et, comme le rappelle fort justement Natalie Beunat, l’auteur de la nouvelle traduction des romans de Hammet chez Gallimard, « il faudra l’intervention personnelle du Président Eisenhower, déclarant que les romans de Dashiell Hammett ne lui semblaient pas constituer une menace subversive, pour qu’ils soient réintégrés dans les rayonnages ».

Déjà, le 9 juillet 1951, le romancier américain est convoqué une première fois devant la Cour d’Appel du Second District de New York. L’accusation lui reproche d’avoir présidé aux destinées du Civil Rights Congress (CRC) en 1946, une organisation d’inspiration communiste très active dans la défense des droits des citoyens. Le CRC avait constitué un fonds de cautionnement destiné à faire libérer les militants arrêtés pour raisons politiques. C’est depuis la fin des années 30 qu’Hammett est devenu un activiste politique de premier plan au côté de Dos Passos et de Dorothy Parker : participation à des meetings anti-nazis, prises de position en faveur de l’Union Soviétique. Joignant le geste à la parole, à 48 ans, il s’engage comme simple soldat pour soutenir l’effort de guerre contre le fascisme ! Démobilisé en 1945, c’est l’année suivante qu’il est donc élu président du CRC. Devant les questions du juge Sylvester Ryan, Hammett demeure imperturbable, refuse de coopérer et de lâcher des noms : il est condamné à six mois de prison, une peine qu’il effectuera sans sourciller en dépit de graves soucis de santé…

Cette sombre page de l’histoire américaine, communément appelée « Peur rouge » ou maccarthysme, s’étend officiellement sur quatre ans, selon l’historienne et spécialiste Marie-France Toinet : de l’apparition du sénateur Joseph McCarthy en 1950 sur le devant de la scène politique jusqu’au vote de censure contre lui en 1954. L’expression recouvre cependant une période beaucoup plus longue, si l’on englobe l’ensemble des années où la répression contre le communisme battit son plein. Depuis 1946 en fait, voire 1938 lorsque la Chambre des représentants créa la HUAC (House Un-American Activities Committee), la commission sur les activités anti-américaines… Depuis cette date, le FBI enquête et constitue des dossiers sur les organisations et les hommes politiques suspectés de sympathie communiste. Avec cette volonté acharnée et hystérique, selon l’historienne, « de casser intellectuellement la dissidence, de transformer les communistes voire les simples progressistes en exilés de l’intérieur, sans existence sociale et sans droits parce que différents ». Au lendemain de la seconde guerre mondiale, en pleine « guerre froide », l’acharnement redouble. En 1947, la HUAC étend ses investigations au coeur d’Hollywood, supposé repère de réalisateurs et scénaristes «communistes » ! Au nombre d’entre eux, un certain Bertolt Brecht qui est entendu par la HUAC le 30 octobre 1947 et quitte pour toujours les États-Unis le jour même…

 

Des dix-neuf scénaristes et producteurs initialement fichés, onze d’entre eux sont convoqués devant la HUAC. Si Brecht a déclaré devant la Cour ne pas être communiste avant de fuir l’Amérique, les dix autres invoquent le 1er Amendement de la Constitution américaine et refusent de répondre aux questions. Inculpés d’outrage par le Congrès, ils sont condamnés à la prison : six mois fermes pour Biberman et Dmytryk, un an pour les autres… De cette liste rouge des « Dix de Hollywood », suit un mois plus tard une « liste noire ». Celle des artistes, communistes ou non, interdits désormais de travail : Charlie Chaplin, Orson Welles, Jules Dassin et Joseph Losey qui se réfugient plus tard en Europe ! Certains cèdent sous la pression, tel Elia Kazan qui tourne « Sur les quais » en guise d’excuse, d’autres non, tel Arthur Miller qui réalisera « Les sorcières de Salem » en 1953 et « Vu du pont » en 1955 pour saluer les résistants à l’inquisition.

Les campagnes de dénigrement sont redoutables de violence mais elles atteignent leur paroxysme en février 1950 lorsque le très conservateur sénateur McCarthy prononce son fameux discours de Wheeling. Plus que tout autre, outre de se révéler un alcoolique invétéré, il voit « rouge » partout et dénonce à la tribune l’infiltration communiste dans tous les rouages de l’administration, jusqu’au Département d’État ! Avec la complicité du FBI et de son patron Hoover, il prétend détenir des listes de noms suspects et propose au président Truman de lui communiquer. Des allégations mensongères bien sûr, mais qui suffiront à répandre soupçon et délation, d’autant que les époux Rosenberg sont arrêtés en juillet 1950, accusés d’espionnage en faveur de l’Union Soviétique, condamnés à mort et exécutés sur la chaise électrique le 19 juin 1953… Durant quatre ans, McCarthy et les juges à sa solde n’en finiront donc pas d’alimenter la suspicion et de convoquer personnalités et simples citoyens devant leur fameuse commission, véritable tribunal d’exception. Au total, selon certaines sources, ils seront pas moins de 26 000 employés de l’administration fédérale à faire l’objet d’enquêtes approfondies : 7000 seront contraints à la démission, 739 révoqués.

Comme le rappelle Natalie Beunat dans Dashiell Hammet, parcours d’une œuvre, les questions de McCarthy à l’époque sont très précises et ciblées : « était-il membre du parti communiste quand il a écrit La moisson Rouge, ses droits d’auteur ont-ils servi à alimenter les caisses du parti ? ». Il en ira de même pour chaque suspect. Au point qu’Albert Einstein lui-même s’élèvera contre ce véritable climat de terreur, « minant le caractère démocratique de notre société ». En 1954, les attaques de McCarthy contre l’armée lui sont fatales. Le Sénat américain nomme à son tour une commission pour statuer sur son cas. Blâmé par ses pairs, désavoué enfin par l’opinion publique et les media, il sombre dans l’alcoolisme et meurt en 1957 dans l’indifférence générale.

Une question demeure, cependant : au vu de faits récurrents qui jalonnent l’histoire des États-Unis, d’hier jusqu’à nos jours sous l’ère Trump, l’Amérique a-t-elle vraiment exorcisé tous les démons de la manipulation et du mensonge ? Yonnel Liégeois

 

En savoir plus

– La chasse aux sorcières : le maccarthysme (1947-1957), par Marie-France Toinet (Editions Complexe, 206 p., 7€90)

– Interrogatoires : les trois comparutions d’Hammett, traduites par Natalie Beunat (Editions Allia, 95 p., 3€)

– Dashiell Hammett, parcours d’une œuvre, par Natalie Beunat (Encrage éditions, 127 p., 9€)

 

Chronologie

27/05/1894 : naissance de Hammett à Saint Mary’s County, dans le Maryland

1929 : publication de Moisson Rouge, en 1930 du Faucon de Malte

1947 : condamnation des « Dix de Hollywood » et publication d’une liste noire

09/02/1950 : discours du sénateur républicain McCarthy à Wheeling

09/07/1951 : premier interrogatoire de Dashiell Hammett à New York

1952 : nomination de McCarthy à la sous-commission d’enquête du Sénat

1953 : exécution des époux Rosenberg pour espionnage en faveur de l’URSS

10/01/1961 : mort de Hammett. Enterré au cimetière national d’Arlington

 

Noir, c’est noir

« Hammett est, par excellence, l’homme des paradoxes », souligne Natalie Beunat, « d’une élégance raffinée mais un alcoolique invétéré, un grand romancier qui cesse mystérieusement d’écrire à l’âge de 40 ans et au sommet de sa gloire ».

Il est surtout celui qui pose les bases du roman noir américain avec Moisson Rouge, son premier livre publié en 1929 : un coup d’essai, un coup de maître ! L’ancien détective de l’agence Pinkerton, pour la première fois, « introduit le réel et la vraisemblance dans la littérature policière. Moisson Rouge est un grand livre politique, le roman du capitalisme sauvage et triomphant ». Le vrai boulot du détective, chez Hammett ? « Entre l’être et le paraître, faire émerger le mensonge et la société du spectacle. Hammett est cohérent avec sa façon de vivre et sa façon de créer une figure littéraire : toujours se tenir droit et debout. Chez lui, c’est une vraie posture politique ».

Grande prêtresse de Hammett, Natalie Beunat est avant tout celle qui rend sens et rythme à la langue du romancier américain. En signant une nouvelle traduction, somptueuse et dépouillée de l’argot parisien des années 40, de cinq de ses romans… Du grand art, vraiment un plaisir de lecture renouvelé.

À lire : Dashiell Hammett, romans (Moisson Rouge, Sang Maudit, Le faucon maltais, La clé de verre, L’introuvable) dans la nouvelle traduction intégrale de Natalie Beunat (Quarto Gallimard, 1064 p., 28€50). Moisson rouge est disponible aussi en Série Noire, Le faucon maltais et autres romans en collection Folio, chez le même éditeur. Dashiell Hammett, mon père, par sa fille Jo Hammet (Rivages/Noir, 191 p., 7€50. Traduction Natalie Beunat).

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El reino, la corruption grand écran

Du cinéaste espagnol Rodrigo Sorogoyen, El reino (Le royaume) se révèle un thriller haletant. Un film inspiré par les scandales de corruption qui ont bouleversé l’échiquier politique ibérique ces dernières années, dont le gouvernement Rajoy. Maîtrisé et décapant, El reino est couronné de 7 Goyas, l’équivalent des Césars français.

 

Manuel López-Vidal est un homme politique espagnol influent dans sa région. Alors qu’il est promis à un brillant avenir, il doit intégrer la direction nationale de son parti, la machine s’enraye quand la police reçoit des preuves d’un vaste système de corruption dans lequel un de ses amis proches serait impliqué. L’affaire ne tarde pas à remonter jusqu’à lui. Pris au piège, il plonge dans un engrenage infernal. Car malgré l’évidence, il n’est pas question une minute de reconnaître sa culpabilité individuelle.

Disons-le tout de suite, El Reino (Le royaume) s’inspire de façon assumée des scandales de détournement de fonds et de pots-de-vin du Parti populaire, sorte de feuilleton qui a rythmé la vie politique espagnole depuis une dizaine d’années et finalement fait tomber l’ex-Président du gouvernement, Mariano Rajoy. « La corruption politique en Espagne – et surtout, la totale impunité dans laquelle vivent ses leaders depuis une dizaine d’années – nous a laissés, ma co-scénariste Isabel Peña et moi, d’abord perplexes, indignés puis déprimés, et enfin presque anesthésiés », explique d’emblée Rodrigo Sorogoyen. « C’est la répétition des affaires de corruption de ces dernières années qui nous a décidés à raconter cette histoire ».

Opérations immobilières floues visant à enrichir des cadres corrompus du Parti et à financer les campagnes électorales, comptabilité parallèle écrite à la main dans des petits carnets… La réalité dépasserait parfois la fiction ? Le deuxième long-métrage de Sorogoyen, couronné de sept Goyas (l’équivalent de nos Césars), a bien sûr le mérite d’aborder de front les sujets de l’éthique et de l’engagement politique. Mais le tour de force est ailleurs. Pas de plaidoyer ou de scénario dénonciateur. Sorogoyen prend ouvertement le parti du film de genre et se lance dans un thriller tambour battant (presque littéralement tant la petite musique d’une minuterie devient lancinante). En adoptant le point de vue du politicien accusé au lieu de celui des forces d’investigation, le cinéaste donne par ailleurs une envergure inattendue à son personnage. Un geste déstabilisant qui lui permet de sonder l’homme mais aussi de remonter, de l’intérieur et avec force détails, le fil d’une organisation entière et d’une supercherie presque institutionnalisée.

Mention spéciale à l’acteur Antonio de la Torre, qui endosse le rôle principal et participe de tous les plans avec une sobriété comparable à celle de son costume propret. Après une première partie très concentrée sur les dialogues, qui permettent la mise en place d’une intrigue à la fois minutée et documentée, la deuxième moitié du film devient plus spectaculaire dans l’action. Empoignades, vols, perquisition, dissimulation de preuves aux forces de l’ordre, courses poursuites, accidents de voiture, etc. Jusqu’à cette scène invraisemblable, dans une maison cossue d’Andorre, où des preuves matérielles sont simplement stockées dans une chambre fermée à clef.

Autour de lui, le portrait de famille qui se dévoile est également très maîtrisé. Certains personnages renvoient directement à des politiciens liés aux scandales – Gürtel, Bárcenas, Bigotes – bien connus des Espagnols. Par petites touches, l’appareil médiatique fait également parti du tableau jusqu’à ce face à face final hypertendu où Bárbara Lennie, dans le rôle de la journaliste expérimentée, renonce à la grande interview télévisée bien huilée de l’accusé, pour lui poser la question que chaque citoyen a en tête : pensait-il à ce qu’il faisait ? Dominique Martinez

Le contexte espagnol

El Reino renvoie directement au contexte politique et social espagnol actuel. D’abord, il est sorti fin septembre 2018 en Espagne, trois mois avant que l’extrême droite fasse son apparition sur la scène politique régionale, fruit de l’alliance du PP (droite) et de Ciudadanos (centre) avec Vox (jeune formation d’extrême droite) pour gouverner l’Andalousie et mettre fin à trente-six ans de gouvernance socialiste (PSOE). Ensuite, les Espagnols sont appelés à un scrutin législatif anticipé le 28 avril convoqué par le président du gouvernement, le socialiste Pedro Sánchez, face à l’impossibilité de faire adopter son projet de budget national en février dernier et donc de gouverner.

Dans ce contexte, les deux grandes centrales syndicales espagnoles, UGT (Union general de trabajadores) et CCOO (Comisiones obreras), appellent à une participation massive au scrutin et exigent un tournant social dans un texte commun où figurent dix propositions inspirées par « l’humain d’abord ». Le secrétaire général des CCOO, Unai Sordo, réclame en outre que les citoyens ne soient pas traités « comme des enfants qu’il faut distraire ». Seul moyen selon lui de « regagner le contrat social », « la crédibilité et la légitimité dans les institutions », ainsi que de barrer la route à l’extrême droite en Espagne comme en Europe.

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Leclerc, un cinéaste au tableau noir

Avec La lutte des classes, le cinéaste Michel Leclerc confronte les idéaux d’un couple « bobo » aux réalités de l’école publique, mise à mal par la discrimination sociale qui s’opère au profit des établissements privés. Une comédie juste et décapante, à l’heure des mobilisations contre la réforme Blanquer.

 

Michel Leclerc avait fait mouche avec Le Nom des gens (2010), drôle et pertinente comédie politique, couronnée notamment par le César du meilleur scénario original en 2011. Il y dézinguait les préjugés en matière de patronymes et d’appartenances politiques. La lutte des classesavec son titre à double sens, apparaît comme un prolongement naturel de son projet de déconstruction des clichés sociaux.

La pierre angulaire du film ? L’école publique qui concentre les idéaux d’émancipation, d’égalité des chances, d’ascenseur social, de garantie du pacte républicain, de laïcité, le tout contre la tentation du communautarisme… De tout cela, cette brûlante comédie politique et populaire en parle, dans la plus pure tradition du genre. Grâce à la gentrification de leur quartier, Sofia et Paul acceptent de vendre leur deux-pièces parisien. Ce qui leur permet d’acheter une petite maison à Bagnolet, juste de l’autre côté du périphérique, réalité du marché oblige ! Elle, brillante avocate d’origine maghrébine, est ravie de retourner où elle a grandi et de reprendre le flambeau dans l’animation de la vie du quartier. Lui, batteur punk rock déçu, mais convictions anarchistes encore chevillées au perfecto, gère pépère le foyer, les enfants. Leur fils Corentin est heureux à l’école primaire du quartier jusqu’à ce que ses copains désertent pour aller rejoindre l’élite dans le privé catholique. C’est Jean-Jaurès contre Saint-Benoît. Or, les parents veulent toujours le meilleur pour leurs enfants…

Tiraillés entre leurs valeurs politiques de gauche et leurs inquiétudes parentales ordinaires – qu’on peut également appeler « leurs intérêts privés » -, Sofia et Paul, joyeusement interprétés par Leïla Bekhti et Édouard Baer, incarnent le clivage rampant de notre société. On devine les ressorts comiques, les situations de malentendus et de tensions qui s’enchaînent à partir de ce scénario. La force de ce long métrage est d’éviter toute vision manichéenne et de donner vie à une large galerie de personnages d’où personne n’est exclu, mais où tout le monde est égratigné à parts égales. Au-delà du clivage à peine caricatural entre « des écoles pourries, des écoles de bougnoules » et « des écoles privées, tout propre, tout net, rien qui dépasse », c’est la place de l’école publique et républicaine dans un projet de société inclusive qui est questionnée. Celle-là même que défendent plusieurs syndicats d’enseignants et fédérations de parents d’élèves, plusieurs fois mobilisés dans la rue ces dernières semaines contre la réforme Blanquer. Dans un contexte libéral toujours plus concurrentiel, la réussite sociale est devenue un objectif en soi. Entre les parents emportés par l’angoisse tyrannique des diplômes, ceux prêts à renier leurs convictions pour ne pas voir leur enfant livré à ces autres Redouane, Ryan, Adama et compagnie – sur qui ils projettent leur propre idée de la différence – et les parents de ceux-ci qui, s’ils pouvaient se le permettre, seraient les premiers à les envoyer dans le privé, chacun cherche à mieux se placer dans la course. Or, « réussir sa vie, ce n’est pas la même chose que réussir dans la vie, nuance », lance Paul en père de famille sans ambition ou, au choix, très ambitieux.

En tout cas, c’est sur le manque d’ambition pour cette école publique et le manque de moyens qui lui sont alloués que chute le récit. Sous des allures loufoques, et une énergie folle, Michel Leclerc file la métaphore jusqu’au bout en mettant littéralement en scène l’effondrement du bâtiment scolaire. Pourtant, il demeure le premier lieu de socialisation, d’échange, de création, de culture commune. Dominique Martinez

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