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Edgar Morin, crise et pandémie

Au premier jour de l’année 2021, Edgar Morin s’exprimait sur les ondes de France-Info. Pour le philosophe et sociologue, la pandémie n’est qu’une des nombreuses crises de l’histoire auxquelles il se dit « habitué ». Il estime qu’il faut apprendre à vivre avec l’inconnu, à « surmonter les crises » plutôt que de s’indigner.

 

France-Info : Avez-vous été surpris par l’épidémie de coronavirus ?

Edgar Morin : J’ai été surpris par la pandémie. J’ai été habitué à voir arriver l’inattendu dans ma vie. L’arrivée d’Hitler était inattendue pour tout le monde. Le pacte germano-soviétique était inattendu et incroyable. La résistance de Moscou a été incroyable. Le déclenchement de la guerre d’Algérie a été inattendu. Je n’ai vécu que par l’inattendu et par l’habitude des crises. Dans ce sens-là, je vis une crise nouvelle, énorme, mais qui a tous les caractères de la crise. D’un côté, elle suscite de l’imagination créative et de l’autre côté, elle suscite des peurs et des régressions mentales. Et on cherche le salut providentiel, on ne sait pas comment.

France-Info : Est-ce que la crise du coronavirus nous apprend à vivre avec l’inattendu ?

Edgar Morin : C’est ce que l’on doit apprendre parce qu’il faut savoir que dans l’histoire l’inattendu arrive et arrivera encore. On a cru vivre dans de fausses certitudes, avec les statistiques, avec les prédictions, avec l’idée que tout était stable alors que déjà tout commençait à être en crise. On ne se rend pas compte. Il faut qu’on apprenne à vivre dans l’incertitude, c’est-à-dire avoir le courage d’affronter, d’être prêt à résister aux forces négatives qui peuvent arriver. C’est cela, la question de changement de mentalité. Aujourd’hui, par exemple, on a oublié que la crise de la biosphère dont on a pris conscience dans les années 70 subsiste et s’aggrave partout. Là aussi, il faut s’attendre à des évènements auxquels on ne s’attendait pas auparavant.

France-Info : Est-ce que cette crise nous rend plus fous ou plus sages ?

Edgar Morin : L’un et l’autre. Une grande partie des gens perdent la boussole et d’autres deviennent plus lucides. La crise favorise les forces les plus contraires. Je souhaite que ce soient les forces créatives, des forces lucides et les forces qui cherchent la nouvelle voie, qui puissent s’imposer bien qu’elles soient encore très dispersées et très faibles. Sinon, on se perd dans les colères qui sont peut-être justifiées, mais qui rendent l’esprit aveugle et unilatéral.

« On peut être justement indigné, mais il ne faut pas s’enfermer dans l’indignation. Il faut essayer de voir où nous allons, ce qui se passe »

Il y a une chose qu’on a oubliée. Depuis vingt ans, a commencé un processus où tout a commencé à se dégrader dans le monde. La crise de la démocratie n’est pas seulement en Amérique latine, mais aussi dans les pays d’Europe, et elle nous menace aussi. La domination du profit illimité qui contrôle tout, ce n’est pas seulement dans des pays étrangers, c’est aussi chez nous. La crise écologique, ce n’est pas ailleurs, c’est aussi chez nous. Donc, l’esprit doit affronter les crises pour les dominer et les surmonter. Sinon, on en est des victimes. On a vécu comme des somnambules pendant dix ans pour arriver à une guerre mondiale épouvantable. Je ne dis pas que les conditions sont les mêmes parce que ce n’est pas l’Allemagne qui nous menace, mais nous voyons des tas de conflits qui surgissent dans le monde. Et nous voyons aussi se mettre en place les éléments d’un totalitarisme qui n’a plus rien à voir avec celui du siècle dernier.

« On a tous les moyens de surveillance à partir des drones, à partir des téléphones mobiles, à partir de la reconnaissance faciale. On a tous les moyens de créer un totalitarisme de surveillance »

Tous les éléments sont là. Le problème, c’est d’empêcher ces éléments de se réunir pour faire une société invivable pour nous.

France-Info : Que peut-on vous souhaiter à presque 100 ans, Edgar Morin ?

Edgar Morin : Je nous souhaite force, courage et lucidité. Il faut qu’on vive dans des petites oasis de vie et de fraternité.

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Thierry Marx, chef de cœur

Avec Celui qui ne combat pas a déjà perdu, récemment paru chez Flammarion, Thierry Marx nous embarque dans un tourbillon de vie : de l’enfance modeste aux restaurants étoilés. Jusqu’aux engagements sociaux et environnementaux.

 

Un modeste logement de quinze mètres carrés qu’il partage avec sa mère, le père faisant la guerre en Algérie… « Tout est parti de là. De cette enclave d’immeubles de briques rouges sur les hauteurs de Ménilmontant », confie-t-il. À cinq ans, sa mère travaillant,  il va seul chez ses grands-parents, à pied : impensable aujourd’hui, en ces temps de surprotection des enfants ! « Ma mère m’a donné très tôt dans la vie une force incroyable : sa confiance. Elle m’a permis dès mon plus jeune âge d’être autonome, indépendant ». Pour le C.P., il va vivre chez ses grands-parents. Doux et affectueux mais méfiants, taiseux et rudes à la tâche… Une ambiance qui forge son caractère ainsi que le lien très fort qui l’unit à son grand-père, véritable figure tutélaire : un personnage atypique, très sportif, d’abord maréchal-ferrant puis plombier-chauffagiste. Ne faisant pas confiance aux banques, il avait coutume de cacher son argent dans la doublure de son manteau. Thierry Marx n’en revient toujours pas, « il se baladait avec le compte courant de la famille sur les épaules ».

Enfance plutôt heureuse donc, avec ses copains de toutes origines et ses premières émotions culinaires, « ça sentait toujours la bouffe à Ménilmontant. C’était l’avènement de la cocotte-minute. Ça dégoupillait dans tous les sens sur le bord des fenêtres, en descendant Belleville les odeurs changeaient ». Le déménagement des parents qui récupèrent leur fils à douze ans ? Un vrai traumatisme. Après l’environnement pauvre mais chaleureux, le béton d’une cité HLM de Champigny sur Marne pas encore desservie par le RER… S’en suit un décrochage scolaire au collège, il sèche les cours pour aller à la piscine, se met à l’athlétisme et aux sports de combat avec trois copains. Viennent aussi les bagarres entre bandes rivales, embrouilles et petits trafics. Il se « spécialise » avec ses potes dans les cascades à motos et voitures, rêvant de se faire engager par Rémy Julienne, le cador de la profession !

Les cités sont des ghettos, accueillant souvent les huissiers… Choqué, le jeune Thierry n’a qu’une obsession, « partir de cet endroit, me sauver… » À la fin de la cinquième, quand on lui propose une orientation en mécanique, il émet le vœu de faire l’école hôtelière. Réponse : « ce n’est pas pour des gens comme vous, l’école hôtelière ». De cette phrase-couperet, humiliante, il gardera une « grande rancœur ». Une adolescence sur le fil entre petits boulots, courses-poursuites avec la police et pratique sportive : il se découvre une passion pour le Japon au hasard d’une projection du film « la trilogie samouraï » de Hiroshi Inagaki, sa pratique des arts martiaux en fait un champion de judo du Val de Marne. Mais il étouffe toujours dans ces barres d’immeubles entourés alors de champs de patates. « Un soir, j’étais seul et je suis tombé dans une embuscade… Je me suis battu mais j’ai pris un coup de couteau, une vilaine estafilade ». De retour à Ménilmontant, alors qu’il fait des petits travaux à la journée, il  enrage de se faire souvent arnaquer. « Thierry, tu aimais bien cuisiner avec moi, ça te plaisait, je suis certaine que tu es fait pour ça », lui dit alors sa grand-mère. Il s’adresse aux Compagnons du Devoir, il trouve rapidement un poste d’apprenti. Lors de son tour de France, il fait la double découverte du pays et de la fraternité, on lui enseigne dans les différentes cayennes « la noblesse d’être ouvrier ». Selon la coutume, il est rebaptisé : Ile de France et désir de bien faire. Vient l’échéance du service militaire…. Bercé par les récits de voyage de son oncle Henri (15 ans de coloniale) et des évocations du Sahara par son père, il signe pour cinq ans.

Retour de l’armée, perte des repères : « Mes parents habitaient loin, mes grands-parents n’étaient plus là, les copains avaient disparu… » Détourné de la cuisine, il est engagé comme convoyeur de fonds. Un soir, il éprouve le besoin de revoir sa mère, il parcourt en courant la distance entre Marne-la-Vallée et Coulommiers, « ces soixante bornes m’ont fait du bien ». Ce qui le remet debout et lui redonne confiance ? Les cours du soir qui lui permettent d’obtenir le bac à 25 ans. « Celle qui allait devenir ma femme m’a donné le meilleur des conseils : reprends tes études… Je lui dois beaucoup. Nous nous sommes épaulés, battus ensemble ». Bac en poche mais toujours persuadé qu’en France « il ne coche jamais les bonnes cases », il part en Australie et se fait engager au culot comme boulanger-pâtissier au Regency Hotel de Sydney. Le chef lui conseille de donner un coup de main en cuisine. Pour faire illusion, il potasse le Répertoire de la cuisine de Gringoire et Saulnier. Un jour, un chauffeur de taxi s’étonne : « vous êtes Français et cuisinier ? Mais qu’est-ce que vous faites en Australie ? Les meilleurs chefs sont chez vous ». C’est le déclic, il rentre en France après une escale coup de foudre au Japon et un détour au Ködökan, la Mecque du judo !

Il obtient son CAP en candidat libre, on lui conseille d’aller travailler dans une grande maison. Il réussit à se faire engager chez Taillevent grâce à un génial malentendu : à la question « d’où venez-vous ? », il répond « de chez Bernard Loiseau ». Ce qui était vrai… géographiquement, ce qu’il se remémore comme  « la plus belle imposture de ma vie » … Une vraie chance professionnelle, le marchepied vers une carrière de très grand cuisinier. En effet, chez Taillevent, officiait le chef Deligne. Thierry Marx se souvient d’un « chef intègre, humain, très professionnel, un excellent meneur d’hommes, jamais un mot plus haut que l’autre ». Dans les brigades de cette époque, peu de chefs méritent ce dernier compliment ! Pendant trois décennies chez Taillevent, Claude Deligne a formé tous les trois-étoiles des années 1980-1990 : ils y apprennent la perfection du geste, la rigueur des cuissons et la justesse des assaisonnements.

Qui lui ouvre son carnet d’adresses, lui permet de poursuivre sa formation avec trois éminents chefs. D’abord Alain Chapel « le plus moderne qui pouvait parler d’opéra ou de jazz, de littérature ou de poésie ». Ensuite, Jacques Maximum au Negresco. Expérience mémorable auprès de ce chef atypique qui « travaille comme un gitan, je ne note rien. Pour apprendre avec moi, il faut me voler le métier ». Enfin, Jöel Robuchon, le chef star de l’époque, meilleur ouvrier de France et multi-étoilé qui l’engage dans son restaurant le Jamin. « C’était un grand privilège, la liste d’attente était très longue pour venir travailler chez lui ». Victime de son imposture initiale, il n’a ni l’aisance ni l’expérience de ses collègues de cuisine. Il travaille deux fois plus, note tout,  fait des croquis pour se remémorer les dressages, se plonge dans les livres de cuisine de référence, « j’ai dû apprendre le guide culinaire d’Escoffier et le Gringoire et Saulnier sur la ligne Père-Lachaise-Charles de Gaulle ». Il passe un an chez Robuchon, repart au Japon puis ouvre son premier restaurant le Roc en Val à Montlouis-sur-Loire. Il décroche sa première étoile au Guide Michelin en 1988, il en obtiendra également une par la suite avec le restaurant Le Cheval blanc à Nîmes. Cependant, il a toujours la bougeotte, encore vers l’Asie : Singapour, Bangkok puis le Laos, à nouveau le Japon « à la recherche de l’affaire du siècle que je n’ai pas trouvée ». À défaut, il approfondit son approche de la méditation, une discipline qu’il a apprise de façon empirique dès sa jeunesse et qu’il pratique régulièrement.

En 1996, il prend les rênes du Relais et Château de Cordeillan-Bages à Pauillac. Il obtient son étoile, est nommé « chef de l’année » en 2004. Suivront la deuxième étoile et son élection comme « cuisinier de l’année » par Gault et Millau en 2006. « Je restais toujours le champion du monde du découvert et de la saisie-arrêt sur salaire, mais je commençais à acquérir une notoriété qui adoucissait mon rapport avec la banque ». Un article du Times l’avait interpellé dès 2004, « la gastronomie française est morte, l’innovation est ailleurs ». Il se rend compte qu’effectivement il reproduit ce qu’il a appris chez ses maîtres. Hervé This, qui donnait à l’INRA des cours sur la gastronomie moléculaire, lui envoie Raphaël Haumont jeune maître de conférences, spécialiste de la matière et  passionné de cuisine. « Ce fut une rencontre magique, on s’est mis à créer : d’abord avec le Food Lab, ensuite avec la création du Centre français d’innovation culinaire (CFIC) » : travail sur la cryoconcentration, ou encore sur l’encapsulation de liquide dans des films comestibles. Le spationaute Thomas Pesquet, qu’il a rencontré au cercle des ceintures noires de judo, est séduit par ses recherches et lui suggère de créer des plats pour son premier voyage dans l’espace. Par la suite, on propose à Thierry Marx et Raphaël Haumont une chaire à l’université Paris-Saclay, intitulée « cuisine du futur ». Ces expériences lui valent maintes critiques et un sobriquet, « le docteur Folamour des papilles » !

Alors qu’il est au sommet de sa gloire professionnelle, sa direction d’entreprise et des ressources humaines  est loin d’être efficace. Avec l’aide de José Gutman, il revoit l’organisation de ses restaurants, se fixe une ligne de conduite, « être dur avec les faits et bienveillant avec les gens ». Il prend des cours de prise de parole en public, prend conscience de son masque agressif, « une carapace forgée par les séquelles de ma jeunesse chahutée ». Il ne cesse de se remettre en question, de s’améliorer mais il n’oublie pas qu’il vient d’en bas. « Je me devais d’aider les miens, ceux qui étaient restés dans la cage d’escalier ». Certains d’entre eux, il s’en souvient, sont déjà passés par la case prison. Il fait le tour des centres pénitentiaires en France et en Europe, il constate que nul ne peut s’en sortir sans projet à l’extérieur. Il ne cessera depuis lors d’intervenir en détention. Il va aider les Restos du cœur. Face à des gens éloignés de l’emploi, « pourquoi ne ferions-nous pas quelque chose sur la formation professionnelle ? », dit-il à Véronique Colucci. Réponse  implacable : « eh bien si tu y crois, fais-le ! ». Ainsi est née l’idée géniale de Cuisine mode d’emploi (s) : elle prend forme grâce à l’aide initiale de Véronique Carrion et de la mairie du XXème arrondissement qui lui prête un local. 40.000 postes non pourvus dans les métiers de la cuisine, cela donnait des perspectives… « J’ai réuni quelques meilleurs ouvriers de France, des cuisiniers à la retraite, et nous sommes partis sur cette idée de transmettre en onze semaines les bases de  la cuisine. Nous apprenons aux élèves le geste, le feu et le temps ». Public hétérogène de bac ++ à bac- -, de dix-huit à soixante ans. Les élèves ne paient pas la formation mais ils doivent suivre la devise de l’école, prendre le RER : Rigueur, Engagement et Régularité.

Succès immédiat. Depuis l’ouverture en 2012, 3000 personnes formées, 90 % d’entre elles ont retrouvé un emploi et 70 ont créé leur entreprise. Une grande fierté pour le gamin des cités : « j’ai vu des gens qui dormaient dans leur voiture en suivant les cours, j’ai connu un homme qui est parvenu à monter son restaurant après vingt-sept ans de détention ». De nombreuses écoles ont ouvert dans toute la France, souvent dans les quartiers défavorisés. Le modèle s’exporte avec des projets d’ouverture à Détroit et à Bogota. Thierry Marx ne s’arrête pas là. Très concerné par l’écologie sous ses divers aspects, il s’efforce de réduire quasiment à néant les déchets alimentaires dans ses cuisines, il soumet au label HQE (haute qualité environnementale) la construction de tous les établissements qu’il crée, y compris le prestigieux Mandarin Oriental à Paris. En fait il n’a qu’un seul combat, politique au sens noble du terme. À propos de cette pandémie qui menace notre santé et nous prive de nos libertés,  il note que c’est un formidable révélateur de notre perte d’indépendance. « Nous avons perdu une part importante de notre souveraineté à cause du low-cost. Aujourd’hui, il faut réorienter l’économie vers la qualité, celle d’un bon impact social et environnemental ». Chantal Langeard

Celui qui ne combat pas a déjà perdu : Flammarion, 256 pages, 16€90.

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Black Magic Women, musique !

Avec Soul district-Ladies first, le label Panthéon convoque 22 artistes afro-américaines qui ont en commun de dénoncer les injustices dont elles sont victimes. Une compilation scintillante, et émouvante, de titres interprétés par des chanteuses noires dans l’Amérique des années 1970, déchirée par la lutte en faveur des droits civiques. Un beau cadeau de dernière heure.

 

Des voix d’or. Et des paroles fortes. Sortie en septembre, la compilation Soul district – Ladies first, distribuée par le label Panthéon, fait la part belle à de grandes voix féminines de la soul. Ségrégation raciale, harcèlement policier, violences sexistes, bleus à l’âme …Toutes expriment leur réalité de femme noire dans une Amérique vacillant alors entre révoltes et espoirs. Égérie de James Brown, la texane Vicky Anderson, y interprète ainsi le punchy et féministe I’m Too Tough for Mr. Big Stuff. Également conviées sur cette généreuse playlist de 22 titres, enregistrés entre 1969 et 1975, Lyn Collins – grande voix funk des années 1970 et autre complice du parrain de la soul –, ainsi que Marlena Shaw et le poignant Woman in the Ghetto. Très maîtrisée, cette édition rassemble des faces B sorties chez Polydor, Stax Records ou Motown. Ces deux derniers labels « noirs », furent des rivaux notoires.

Au nord des États-Unis, règne la Motown avec ses stars ou artistes en devenir (The Supremes, Marvin Gaye, The Jackson Five, Stevie Wonder….). « Née à Détroit, berceau de l’automobile, la Motown produisait une soul influencée par la pop, une musique parfois assez lisse avec de jolies mélodies, écrites pour plaire aussi bien à un public noir que blanc, qui étaient contrôlées avant tout passage à la radio, comme pour les pièces autos », explique Christophe Geudin, rédacteur en chef de Funk-U Magazine. Pas question d’y diffuser des messages politiques, même s’ils perçaient parfois. « Berry Gordy, patron de la Motown détestait ! Lors des émeutes raciales de Watts en 1965, le tube Dancing in the Street des Martha and the Vandellas passait en boucle, Gordy n’appréciait pas, comme il a peu goûté que Marvin Gaye parle d’écologie en 1971 dans son album What’s Going On ».

Chez Stax, c’est une autre histoire. Les messages militants ont toute leur place. Jim Stewart et Estelle Axton, frère et sœur blancs, créent le label à Memphis (Tennessee). Dans les années 1960, ils transforment le Capitol, un cinéma désaffecté, en studio d’enregistrement. La maison de disques – dont les titres inspireront les yé-yé français – héberge alors des talents tels Otis Redding, Wilson Pickett ou Isaac Hayes. Stax, qui mettra la clé sous la porte en 1975 pour renaître en 2007, fut aussi le modèle d’une politique d’intégration raciale inédite à l’époque dans le sud des États-Unis, Noirs et Blancs se côtoyant dans les studios. Enregistrés il y a un demi-siècle, les thèmes de cette compilation n’ont pas pris une ride dans une Amérique fracassée par quatre années de mandat Trump. Eva Emeyriat

Soul District – Ladies First, Panthéon Records. CD (14,99 €)/vinyle (21,99 €).

« Je suis une femme du ghetto. Écoute-moi, législateur. Comment élèves-tu tes enfants dans un ghetto ? Nourrir un enfant et en affamer un autre. Dis-moi, dis-moi, législateur ». Marlena Shaw, extrait des paroles de Woman of the Ghetto (1969)

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Pierre Dubois, maître elficologue !

Ami intime des elfes et lutins, fées et séraphins, Pierre Dubois est un éminent elficologue reconnu par ses pairs de monts en vallées. Raconteur d’histoires entre l’Écosse et l’Islande, des terres bretonnes aux mines du Nord, il bouscule de son imaginaire un possible avenir de notre univers. Un auteur d’incroyables encyclopédies pour petits et grands, les enfants et leurs parents ! Un beau cadeau en prévision des jours de fête.

 

Velu, poilu, ventru, barbu, grandu, chevelu… Croisé à l’orée d’un bois ou au mitan du jour, ressemblant plus à un ogre qu’à un séraphin, l’homme a de quoi faire peur ! Heureusement, il a cet œil complice qui vous scrute avec malice, et surtout cette voix puissante mais chantante qui vous emmène ailleurs, au pays des légendes et des contes. Tout habillé de noir, Pierre Dubois, ce grand garçon qui en impose de sa carrure, est ravi d’être demeuré ce « petit d’homme » fidèle à l’imaginaire de son enfance.

Un pays de l’ailleurs, celui des rêves, qu’il arpente tout petit à cause d’une scarlatine le clouant de longues semaines au lit ! « Pas question d’aller à l’école, à cause des risques de contagion, je me suis alors plongé dans les livres. L’histoire de Bayard, de Napoléon et d’autres… C’est ainsi que le livre est devenu pour moi un bien aussi précieux ». Le gamin Dubois avait déjà connu une rupture douloureuse. Lui, l’enfant de la forêt, le natif des Ardennes, « c’est là que j’ai pris racine, je ne l’oublie pas », quitte alors Charleville-Mézières pour rejoindre le Nord. Ses parents, famille modeste, trouvent là du travail. « Face à la perte de mon environnement habituel, il m’a fallu partir à la découverte de ces paysages intérieurs qui, seuls, me restaient familiers. Avec cette chance de passer le quotidien de mon enfance dans la buanderie : un lieu d’ombres et de lumières, où les ustensiles projetaient sur les murs leurs images fantomatiques, menaçantes ou rassurantes au fil du jour ! C’est là, en ce lieu et entre les allées de notre petit jardin, que s’est forgé mon imaginaire ». Désormais, le poète et savant « es elficologie » le sait très bien : la nuit, le noir, l’inconnu ? Dès les premiers âges, l’homme devenu sorcier a eu besoin de trouver une explication aux phénomènes qui lui échappaient, de peupler de mots et de formes ce qu’il ne comprenait toujours pas.

De ses petites classes scandées par les contes et leçons de morale, l’enfant en garde un souvenir ébloui. De la maîtresse, surtout, qu’au fond de sa prunelle il voit déjà comme une fée… Un temps béni que celui des culottes courtes, alors qu’approche celui du lycée et de la haine des profs : ne lui ont-ils pas dit que les animaux n’ont pas d’âme, et les bien-pensants, un peu beaucoup cathos, que la nature devait se soumettre à l’homme ? « Une grave erreur, il nous faut écouter nos compagnons Elfes et Lutins, Fées et Séraphins ! Toutes leurs histoires, que l’on nomme contes ou légendes, nous disent le contraire et nous mettent en garde : mon frère l’Humain, n’oublie jamais que c’est moi qui suis la caverne, l’océan ou la montagne. Tant que tu me respectes, je te protégerai et resterai ton ami, attention à mes colères si tu désobéis ». Et maître Dubois de sourire, « depuis des millénaires elles nous ont averti, nous n’écoutons plus les petites voix de notre imaginaire, regardons ce qui se passe aujourd’hui ».

Si corsaires et pirates ont mis les voiles à l’heure de ses humanités, Dubois le bidasse se prend à rêver tout éveillé aux trois coups de ses classes : le permissionnaire y fait la rencontre, extraordinaire, de Claude Seignolle, natif de Périgueux et grand conteur devant l’Éternel ! Comme lui, il se met alors à collecter les histoires enfouies dans les campagnes et la mémoire des anciens. Pour les raconter ensuite à la radio, avant de poursuivre sa route en Bretagne, dans le sillage de Michel Le Bris, le futur créateur à St Malo de l’emblématique festival « Étonnants voyageurs »… « Ainsi va ma route, surtout des histoires de rencontres sur les chemins de traverse », confie Pierre Dubois, « d’où mon soutien accordé aux jeunes créateurs : sans la confiance bienveillante des anciens à mon égard, que serai-je devenu ? La seule colère qui m’aiguillonne encore aujourd’hui ? Celle que j’éprouve de longue date à l’encontre de Perrault qui a transformé la féerie en « Précieuse ridicule »… À ne jamais oublier : sans imaginaire ni rêve, l’enfant devient un homme incomplet, voire handicapé ».

De sa « Grande encyclopédie des Fées » à celles des Elfes et des Lutins, l’éminent baroudeur ne cesse de nous faire voyager. Sans balai ni sorcière, mais avec humour et poésie, dans l’univers des « Dragons et chimères ». Yonnel Liégeois

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Ahmadou Kourouma, griot des temps modernes

Né le 24 novembre 1927 à Boundiali en Côte d’Ivoire, Ahmadou Kourouma s’affiche comme l’un des plus grands écrivains d’Afrique noire. Prix du Livre Inter en 1998 avec En attendant le vote des bêtes sauvages, Prix Renaudot et Prix Goncourt des Lycéens en 2000 pour Allah n’est pas obligé, son œuvre littéraire se révèle alors au grand public. Rencontre avec un sage, griot de l’Afrique contemporaine.

Une écriture foisonnante, détonante et luxuriante pour l’Ivoirien qui nous laissait orphelins le 11 décembre 2003. Quelques semaines plus tôt, nous l’avions rencontré en son exil lyonnais : un entretien exclusif, le dernier accordé à un journaliste français. En cette veille de jour anniversaire de sa disparition, Chantiers de culture l’offre à ses lecteurs. En hommage au pourfendeur de toutes les dictatures et au « colossal » romancier ivoirien.

 

Yonnel Liégeois – Natif de Côte d’Ivoire, vous êtes certainement affecté par les événements dramatiques (en 2003, ndlr) qui secouent actuellement votre pays ?

Ahmadou Kourouma – Je suis très inquiet, à plus d’un titre. D’abord pour ma famille restée là-bas qui me donne des nouvelles pas toujours rassurantes, ensuite pour l’avenir du pays qui s’enfonce progressivement dans la guerre civile. Pour moi-même, enfin, puisque la presse ivoirienne m’accuse d’avoir déclaré en Allemagne la présence de « tueurs à gage dans l’entourage du président Laurent Ghagbo ». Une affirmation erronée : lors de cette conférence de presse à l’occasion de la sortie de mon livre Allah n’est pas obligé en traduction allemande, j’ai simplement dit qu’il y avait des tueurs en Côte d’Ivoire…

 

Y.L. – Le quotidien ivoirien L’inter écrit que vous êtes dans l’incapacité de dire si vous avez obtenu la nationalité ivoirienne par adoption ou par naturalisation. Que penser de l’idée d’« ivoirité » ?

A.K. – Une absurdité, et c’est cette absurdité qui nous conduit au chaos présent ! L’ivoirité est une absurdité en tant qu’argument politique. Comment peut-on parler de racines séculaires en Afrique, alors que les tribus et les peuples ont été divisés pour constituer des États dans le seul intérêt des puissances occidentales coloniales ? En Côte d’Ivoire, comme pour toute l’Afrique, la démocratie est la seule solution, on n’a pas le choix. Que l’on soit illettré ou non, nous pouvons y arriver. Ne détruisons pas la Côte d’Ivoire, un pays florissant et paisible s’est transformé subitement en un vrai champ de bataille. Mon message est un appel à la paix et à la raison, il nous faut retrouver le chemin du dialogue entre Ivoiriens. Je suis moi-même originaire de la région du Nord, près de la frontière avec le Mali, je suis né en 1927 à Boundiali. Je suis terriblement inquiet, mais je garde encore espoir en l’avenir.

 

Y.L. – Des Soleils des indépendances, votre premier livre considéré aujourd’hui comme un classique de la littérature africaine, à Allah n’est pas obligé, vous posez un regard sévère sur le pouvoir en Afrique. Pour paraphraser le titre de l’un de vos ouvrages, ne peut-il donc se concevoir qu’en « bête sauvage », qu’en prédateur capable de dévorer ses propres enfants ?

A.K. – Cessons de voir le continent africain avec les seules images d’Amin Dada, de Bokassa et d’autres… L’Afrique compte cinquante-quatre États, ils ne sont pas tous en guerre ! À l’heure des indépendances, après la période de l’esclavage, nous avons hérité des dictatures issues du temps de la « guerre froide » avec des présidents au long cours comme Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire, avec les partis uniques. L’Occident s’est façonné une image de l’Afrique à sa convenance, entre guerres tribales et conflits ethniques, qui l’autorise à se penser comme seul territoire civilisé et démocratique. Or, la démocratie n’est pas une spécificité occidentale, les pays d’Occident ne sont pas nés avec, loin s’en faut ! La démocratie s’impose aux hommes, où qu’ils soient et quels qu’ils soient, mais personne ne peut vous l’imposer. Je crois en l’avenir de l’Afrique, les progrès sont lents, mais l’Afrique est en progrès.

 

Y.L. – Malgré génocides et catastrophes humanitaires en Sierra Leone et au Libéria, votre dernier roman Allah n’est pas obligé s’en fait l’écho dans une langue paradoxalement chargée d’humour. C’est une histoire terrifiante pourtant que celle de Birahima, ce « p’tit nègre Malinké de dix ou douze ans », sans père ni mère et embrigadé comme enfant-soldat ?

A.K. – Écrire s’apparente pour moi à un devoir de mémoire. Pour dénoncer, de mon premier roman jusqu’à aujourd’hui, le mensonge, la dictature, les atrocités commises pour prendre ou conserver le pouvoir. Des réalités dont l’Afrique, hélas, n’a pas le monopole. Lors d’un récent voyage en Allemagne, l’un de mes interlocuteurs m’a signalé l’existence d’un roman relatant la guerre de Cent ans qui traitait du même sujet. Avec encore plus de force et de violence à propos des enfants-soldats. Outre mon étonnement et ma surprise, est confortée ma conviction que dictature et pouvoir corrompu conduisent partout à semblables atrocités, même en Occident. Je n’ai pas vraiment choisi le thème de ce livre, ce sont des enfants qui me l’ont presque imposé ! Participant en Éthiopie à une conférence sur les enfants-soldats de la Corne de l’Afrique, j’en ai rencontré plusieurs, originaires de Somalie. Ils m’ont demandé d’écrire leur histoire, ce qu’ils avaient vécu. Des événements atroces, terribles, inimaginables : pensez que certains ont dû tuer leurs parents pour être enrôlés. Un mélange de cruauté et d’innocence insoutenable. Faire parler un enfant avec ses mots, exploité dans son innocence et inconscient de la portée réelle de ses actes, était une façon pour moi de rendre cette violence lisible et recevable par le lecteur. Sans volonté délibérée de condamner l’Afrique seule, je le répète, mais avec la ferme intention de dénoncer tous ceux qui fomentent ou entretiennent ce genre de conflit, qu’ils soient d’Afrique ou d’ailleurs.

 

Y.L. – Mathématicien de formation, vous êtes entré en littérature à quarante-quatre ans. Pourquoi à un âge si tardif ?

A.K. – Ce sont presque les événements qui m’ont obligé à prendre la plume. À l’indépendance de la Côte d’Ivoire, je fus accusé de complot et emprisonné par le président Houphouët-Boigny. Libéré, je fus contraint à l’exil en Algérie. De cette époque et de ces années, a germé l’écriture de mon premier roman, Les soleils des indépendances. Écrit en 1964, publié seulement en 1970 en France : jusqu’alors, aucune maison d’édition n’avait accepté le manuscrit. Pour cause de « mauvais français » que je mêlais au Malinké, ma langue d’origine, par peur peut-être des premières dérives du pouvoir que je dénonçai déjà au lendemain des indépendances. En ces années-là, nous nous disions tous communistes, y compris Houphouët-Boigny, en ces temps de « guerre froide » nous croyions tous sincèrement que le socialisme était l’avenir de l’Afrique. Si le livre connut un grand succès, au point que d’aucuns parlent d’un « classique » de la littérature, mon sort personnel connut un autre cours : dix ans d’exil au Cameroun d’abord, puis dix ans au Togo. Ce n’est qu’en 1993 que je pus enfin revenir au pays.

 

Y.L. – Vous usez d’une langue colorée, métissée, qui se joue avec bonheur du français et du malinké, cette langue « p’tit nègre parlée en de nombreuses républiques bananières et foutues ». Au point que votre jeune héros compulse quatre dictionnaires pour bien faire sentir au lecteur « sa vie de merde » ! À vous lire, on songe à la nouvelle génération d’auteurs antillais, de Glissant à Chamoiseau.

A.K. – Votre remarque me fait sourire. Nombreux sont les lecteurs et critiques qui me font la même réflexion : « Kourouma écrit comme Chamoiseau ». Je m’en amuse, je le reçois avec humour, mais ne pensez-vous pas qu’il serait plus juste d’inverser la proposition ? Il me semble bien que Chamoiseau était encore en culottes courtes lorsque j’écrivais mon premier roman ! Je n’ai pas le sentiment de prendre une revanche sur la langue française. Elle n’est pas une langue passagère, elle est la langue de l’échange et du dialogue, mais il me semble impérieux qu’elle s’adapte à la culture africaine. Je m’y sens à l’étroit, d’où cet enjeu pour moi de la subvertir et de la charger d’un sens nouveau. Au contraire du français qui est une langue écrite et codifiée, la langue africaine relève de l’oralité. D’où son extrême richesse et souplesse, cette créativité de tous les instants à chaque fois qu’elle est parlée. Lorsque vous usez d’un mot pour signifier un objet en français, en Afrique nous en disposons de trente-cinq pour le nommer ! D’où mon admiration pour Céline, en tant qu’écrivain, que je lis et relis : c’est très certainement le romancier français qui a le plus et le mieux travaillé l’oralité de la langue.

 

Y.L. – En guise de conclusion provisoire à cet entretien, quels sont vos souhaits et projets, tant en politique qu’en littérature ?

A.K. – Je crois toujours que le socialisme peut sauver le monde, l’individualisme n’est pas une voie d’avenir. Le mouvement anti-mondialisation est porteur d’espérance. Il me vient parfois à rêver d’une sorte de plan Marshall pour sortir le continent africain du marasme économique. Après les temps de l’esclavage et de la colonisation, l’Afrique le mérite vraiment ! Quant à mes travaux d’écriture, je songe à un livre qui conterait l’histoire de Sékou Touré, ce « dictateur de gauche ». Une biographie romancée, à la demande de mes amis guinéens. Toujours le devoir de mémoire. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Kourouma, un grand d’Afrique

De stature olympienne, à la voix et au rire tonitruants, Ahmadou Kourouma ressemblait à ces sages d’antan, à ces anciens dont la parole, nourrie de l’expérience, de la mémoire et de la coutume, s’imposait comme une évidence. De nature conviviale, empreint d’une chaleur et d’une bonhomie naturelles qui transformaient d’emblée son interlocuteur en ami et en frère, Kourouma l’exilé n’aura donc pas revu sa terre natale avant de s’éteindre. Pour cause de conflit en Côte d’Ivoire, lui le natif de Boundiali en 1927, le Malinké de confession musulmane originaire de la région Nord, près de la frontière malienne.

Ahmadou Kourouma s’est bâti un étonnant itinéraire littéraire. En quatre romans seulement, mais quels romans : tout à la fois fables poétiques, brûlots épiques, manifestes politiques ! C’est le Prix du Livre Inter en 1998 pour En attendant le vote des bêtes sauvages qui le révèle au grand public et lui accorde reconnaissance et notoriété justifiées. Deux années plus tard, il est couronné en 2000 du Prix Renaudot et du Prix Goncourt des Lycéens pour Allah n’est pas obligé. De puissants ouvrages, sans concession envers les potentats locaux, une plume acérée devenue l’arme de prédilection du démocrate et de l’humaniste dès les premières heures de l’indépendance africaine.

D’hier à aujourd’hui, de la tradition à la modernité, entre humour et tragédie, Ahmadou Kourouma brosse dans son œuvre un tableau étonnant et détonant de la société africaine. Dans une langue métissée qui marie à profusion le malinké au français, un style qui balance entre poétique et réalisme, une écriture surtout qui se nourrit de cette oralité pour transformer le romancier en authentique griot des temps modernes. À lire ou relire avec jubilation, pour éprouver l’ivresse des mots et découvrir la beauté cachée des terres d’Afrique.

En hommage à l’homme de plume, le Prix Ahmadou Kourouma, décerné depuis 2004 au Salon du livre de Genève, honore un auteur d’expression française, africain ou d’origine africaine de l’Afrique subsaharienne. Pour un ouvrage de fiction – roman, récit ou nouvelles – dont « l’esprit d’indépendance, de lucidité et de clairvoyance s’inscrit dans l’héritage littéraire et humaniste légué par le romancier ivoirien ». Native de Douala, la camerounaise Hemly Boum est lauréate du Prix 2020 pour son roman Les jours viennent et passent. Y.L.

Les ouvrages d’Ahmadou Kourouma : Les soleils des indépendances, Monné, outrages et défis, En attendant le vote des bêtes sauvages, Allah n’est pas obligé, Quand on refuse on dit non (paru à titre posthume). Tous disponibles dans la collection Points Seuil.

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Fawzia Zouari, contre les fous d’Allah

Écrivaine et journaliste tunisienne, docteur en littérature française et comparée de la Sorbonne, Fawzia Zouari s’élève avec véhémence contre « ces gueules hirsutes prêtes à massacrer au nom d’Allah ». Un coup de colère contre les siens, confié à l’hebdomadaire Jeune Afrique.

Native de Dahmani, au sud-ouest de Tunis, Fawzia Zouari s’installe à Paris en 1979 pour obtenir son doctorat en littérature française et comparée à la Sorbonne. Ses principaux ouvrages : La Caravane des chimères (1989), Ce pays dont je meurs (1999), La Retournée (2002). La Deuxième Épouse se voit décerné en 2007 le Comar d’or, principale distinction littéraire en Tunisie. Prix des cinq continents de la francophonie, en 2016, pour Le Corps de ma mère.

 

Il y a des jours où je regrette d’être née arabe. Les jours où je me réveille devant le spectacle de gueules hirsutes prêtes à massacrer au nom d’Allah et où je m’endors avec le bruit des explosions diffusées sur fond de versets coraniques.

Les jours où je regarde les cadavres joncher les rues de Bagdad ou de Beyrouth par la faute des kamikazes

Où des cheikhs manchots et aveugles s’arrogent le droit d’émettre des fatwas parce qu’ils sont pleins comme des outres de haine et de sang

Où je vois des petites filles, les unes courir protéger de leur corps leur mère qu’on lapide, et les autres revêtir la robe de mariée à l’âge de 9 ans.

Et puis ces jours où j’entends des mamans chrétiennes confier en sanglotant que leur progéniture convertie à l’islam refuse de les toucher sous prétexte qu’elles sont impures.

Quand j’entends pleurer ce père musulman parce qu’il ne sait pas pourquoi son garçon est allé se faire tuer en Syrie.

À l’heure où celui-ci parade dans les faubourgs d’Alep, kalachnikov en bandoulière, en attendant de se repaître d’une gamine venue de la banlieue de Tunis ou de Londres, à qui l’on a fait croire que le viol est un laissez-passer pour le paradis.

Ces jours où je vois les Bill Gates dépenser leur argent pour les petits Africains et les François Pinault pour les artistes de leur continent, tandis que les cheikhs du Golfe dilapident leur fortune dans les casinos et les maisons de charme (bordels) et qu’il ne vient pas à l’idée des nababs du Maghreb de penser au chômeur qui crève la faim, au poète qui vit en clandestin, à l’artiste qui n’a pas de quoi s’acheter un pinceau.

Et tous ces croyants qui se prennent pour les inventeurs de la poudre alors qu’ils ne savent pas nouer une cravate, et je ne parle pas de leur incapacité à fabriquer une tablette ou une voiture.

Les mêmes qui dénombrent les miracles de la science dans le Coran et sont dénués du plus petit savoir capable de faire reculer les maladies.

Ces prêcheurs pleins d’arrogance qui vomissent l’Occident, bien qu’ils ne puissent se passer de ses portables, de ses médicaments, de ses progrès en tous genres.

Et la cacophonie de ces « révolutions » qui tombent entre des mains obscurantistes comme le fruit de l’arbre.

Ces islamistes qui parlent de démocratie et n’en croient pas un mot, qui clament le respect des femmes et les traitent en esclaves.

Et ces gourdes qui se voilent et se courbent au lieu de flairer le piège, qui revendiquent le statut de coépouse, de complémentaire, de moins que rien !

Et ces « niqabées » qui, en Europe, prennent un malin plaisir à choquer le bon Gaulois ou le bon Belge comme si c’était une prouesse de sortir en scaphandrier ! Comme si c’était une manière de grandir l’islam que de le présenter dans ses atours les plus rétrogrades.

Ces jours, enfin, où je cherche le salut et ne le trouve nulle part, même pas auprès d’une élite intellectuelle arabe qui sévit sur les antennes et ignore le terrain, qui vitupère le jour et finit dans les bars la nuit, qui parle principes et se vend pour une poignée de dollars, qui fait du bruit et qui ne sert à rien !

Voilà, c’était mon quart d’heure de colère contre les miens… Souhaitons que l’Occident ouvre les yeux ! Fawzia Zouari

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Réfugiés, près de 80 millions !

79,5 millions d’êtres humains sont aujourd’hui déracinés : près d’une personne sur cent dans le monde ! Le rapport annuel du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR), une  agence des Nations-Unies, révèle des chiffres de déplacés et de réfugiés hallucinants. Un état du monde sans précédent.

 

Les chiffres laissent sans voix. Victimes des guerres, des dérèglements climatiques ou des persécutions, 79,5 millions de personnes étaient déracinées à la fin 2019. Selon le rapport annuel publié le 18 juin par le HCR (Haut-Commissariat aux réfugiés), quelques 45,7 millions d’entre elles avaient dû fuir dans d’autres régions de leur propre pays (officiellement, des personnes dites « déplacées »), les autres l’ayant quitté en espérant trouver la paix et de quoi survivre à l’étranger. Parmi celles-ci, 4,2 millions étaient en attente de réponse à leur demande d’asile.

En dix ans, le nombre de ces personnes déracinées a presque doublé et, selon le rapport, il a cru de près de neuf-millions de personnes en 2019 par rapport à l’année précédente. Le HCR rappelle en outre qu’au moins 100 millions de personnes ont été forcées de fuir leur foyer durant les 10 dernières années pour trouver refuge dans leur pays ou à l’étranger. Sur les 79,5 millions de personnes en déplacement dans le monde, 30 à 34 millions sont des enfants. C’est dans ce contexte et dans celui de la pandémie de covid-19 que fut célébrée cette année la Journée mondiale des réfugiés. Censée sensibiliser à la situation et à la cause des réfugiés du monde, elle a lieu tous les ans le 20 juin depuis 2001, année du 50ème anniversaire de l’adoption de la Convention du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés.

Des migrations Sud-Sud, principalement

68 % de ces personnes déracinées sont originaires de seulement cinq pays, en plus des Palestiniens exilés de force depuis 1947 : la Syrie (6,6 millions), le Venezuela (3,7 millions), l’Afghanistan (2,7 millions), le Sud-Soudan (2,2 millions) et le Myanmar (1,1 million). Les autres sont en majorité originaires de Somalie, de République démocratique du Congo, du Soudan, d’Irak et de République centrafricaine. Les pays d’accueil sont aussi pour beaucoup des pays en difficulté : 80 % des personnes déracinées dans le monde « se trouvent dans des pays ou des territoires affectés par l’insécurité alimentaire et la malnutrition aigüe, dont de nombreux pays confrontés aux risques climatiques et aux catastrophes naturelles » et 85 % vivent dans des pays en développement, généralement voisins du pays qu’ils ont fui.

Ainsi, la Turquie est le pays qui accueille le plus grand nombre de réfugiés dans le monde avec 3,6 millions de personnes, suivie par la Colombie (1,8 million incluant une grande partie des Vénézuéliens partis à l’étranger). En Europe, c’est l’Allemagne qui accueille le plus grand nombre de migrants (1,1 million fin 2019). Le HCR a comptabilisé quelque 123 700 réfugiés et demandeurs d’asile arrivés en Europe en 2019, notamment par la Méditerranée (soit une diminution de 15 % par rapport à 2018). En outre, selon le HCR, plus des trois quarts des réfugiés (77 %) « sont pris au piège dans des situations de déplacement prolongées, par exemple pour la crise des réfugiés afghans qui est entrée dans sa cinquième décennie ». Dans les années 1990, environ 1,5 million de réfugiés pouvaient rentrer dans leur pays d’origine chaque année. Un chiffre tombé à 385 000 dans la dernière décennie.

Dans un contexte de pandémie

Avec le confinement imposé par la pandémie de covid-19, la situation de ces personnes déplacées et réfugiées s’est encore précarisée. Des dizaines de milliers d’entre elles sont bloquées aux frontières et Filippo Grandi, Haut-Commissaire des Nations unies aux réfugiés, craint que se réduisent leurs possibilités de demande d’asile. « Malgré le Covid, les populations continuent à se déplacer », alerte-t-il, notamment vers les pays pauvres où l’impact sanitaire et économique de la pandémie est considérable. Il l’est pour les populations de ces pays, il l’est aussi pour les réfugiés et les personnes déplacées, qui font partie des populations les plus vulnérables et dont les conditions de survie, souvent dans des camps aux conditions sanitaires exécrables et à l’accès à l’eau limité, les exposent particulièrement au coronavirus.

Le HCR souligne par ailleurs que la majorité des réfugiés sont accueillis dans des pays en développement où les unités de soins intensifs et les lits de réanimation et les ventilateurs sont en nombre très insuffisant. Une épidémie parmi eux aurait des conséquences incalculables non seulement sur ces populations fragiles, mais plus généralement sur l’ensemble des sociétés d’accueil et au-delà des frontières. Aider les pays concernés relève donc à la fois de la justice et de l’urgence sanitaire pour l’ensemble du monde.

Un appel à la solidarité

En France, avec d’autres organisations, la CGT a participé aux manifestations du 20 juin aux côtés des travailleurs et travailleuses sans papiers « pour exiger leur régularisation, l’égalité des droits dans les entreprises, la protection sociale et la sécurité pour tous les migrants ». Présente auprès des travailleurs migrants depuis de nombreuses années, la confédération n’a pas manqué de souligner à quel point la pandémie a mis en lumière que « des pans entiers de l’économie ne pourraient pas fonctionner sans les travailleuses et travailleurs sans-papiers ».

Ils furent « en première ligne des activités indispensables telles que le ramassage et le traitement des déchets, le nettoyage et l’entretien des locaux, des bureaux, des immeubles d’habitation, chez les particuliers dans l’aide à la personne à domicile, dans la sécurité et la mise en rayon des commerces d’alimentation, l’agriculture (…) Ils ont fait partie des « premiers de corvée », trop souvent au détriment de leur santé, en période d’épidémie ». Dans ce contexte, l’engagement de tous (syndicats, salariés et citoyens) pour les droits des travailleurs migrants, et de leurs familles, s’avère d’une importance particulière. Mieux que  la solidarité, l’humanisme en  acte. Isabelle Avran

Les chiffres du HCR :

– 79,5 millions de personnes dans le monde sont « déplacées de force fin 2019, à la suite de persécutions, conflits, violences, violations des droits humains, ou événements perturbant sérieusement l’ordre public ».

– 26 millions de personnes sont reconnues comme réfugiées (à l’étranger), dont : 20.4 millions sous le mandat du HCR, 5.6 millions de Palestiniens sous mandat de l’Office des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA).

– 45,7 millions de personnes sont déplacées dans leur pays, 14,2 millions sont demandeurs d’asile.

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Alice Zeniter et son Art de perdre

Aujourd’hui disponible en édition de poche et récompensé de plusieurs prix littéraires, dont le Goncourt des Lycéens en 2017, L’Art de perdre est le quatrième roman d’Alice Zeniter. L’un des ouvrages les plus passionnants sur l’histoire de l’émigration entre la France et l’Algérie. Et sur le poids du silence.

 

Trois parties, trois époques, trois personnages dans L’art de perdre pour raconter la guerre d’Algérie du côté des perdants ! La première époque raconte la vie d’Ali le grand-père, propriétaire de ses oliviers, qui coule des jours heureux en famille sur une crête de Kabylie, non loin de Palestro. Micro-société patriarcale, économie rurale, travail de la terre, mœurs traditionnels où les femmes nourrissent le clan et restent à la maison, entourées de beaucoup d’enfants. Enrôlé dans l’armée française pendant la seconde guerre mondiale, lié à la France à jamais, il se retrouve estampillé « harki », ces Algériens accusés d’avoir été à la botte de l’armée française au moment de la guerre d’indépendance. Il parvient à fuir de justesse l’Algérie en traversant la Méditerranée. À son arrivée dans l’Hexagone, la famille sera d’abord parquée en camp de transit, puis déplacée vers une bicoque cachée dans les bois avant d’être envoyée, finalement, dans un HLM.

La deuxième partie est consacrée à Hamid, le père, qui partage ce parcours d’émigration et entame son émancipation dans un appartement exigu de la cité du Pont-Féron, banlieue de Flers (Orne), mais aussi à l’école publique du coin. Devenu jeune adulte dans les années 1970, il tombe amoureux d’une femme française, rompt presque totalement avec sa famille et décide d’occulter son passé. Afin de protéger leur couple, puis leur progéniture, de la honte à ses yeux portée par ce cheminement fuyant et chaotique. Le troisième personnage, c’est Naïma, la petite fille. Parisienne, instruite, branchée art (elle travaille dans une galerie), elle ne connaît l’Algérie que comme une vieille toile de fond un peu énigmatique.

Jusqu’à ce que les attentats islamistes des années 2010 la rattrapent et la renvoient à la question de son identité.

Si Alice Zeniter s’est inspirée de sa propre histoire, elle s’est aussi beaucoup documentée. De Wikipédia aux archives les plus enfouies de l’Algérie… Cette démarche d’investigation confine à une reconstitution minutieuse de l’environnement dans lequel vivent ses personnages, à une révélation précise du cadre qui façonne leurs existences et leurs devenirs. Les mouvements de l’Histoire sont beaucoup plus qu’un simple décor. Humain, réaliste et tout à la fois romanesque, le récit emporte le lecteur dans une véritable épopée à travers la seconde moitié du XXème siècle. Le délicat mélange entre rigueur socio-historique et intimité secrète des personnages construisent un équilibre étourdissant. Et l’on se promet déjà, ébahi par tant de passages magnifiques, de relire plus tard L’Art de perdre afin d’en tirer toute la profondeur.

Un roman fascinant de nuances quand il raconte les (non-) choix des paysans kabyles face aux groupuscules du FLN, impressionnant d’atmosphère quand il raconte la terreur des mois passés sous la tente au camp de transit de Rivesaltes… Il y a les livres scolaires qui racontent l’histoire officielle commune entre la France et l’Algérie, il y a ces innombrables ouvrages, qui ont rétabli plusieurs vérités historiques, notamment sur les exactions commises par la puissance coloniale. Le roman d’Alice Zeniter donne vie à tout cela avec un sens du rythme et un élan littéraire qui envoient d’emblée l’ouvrage au rayon des grandes oeuvres. Dominique Martinez

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Daniel Bougnoux, éveiller les esprits

Professeur émérite à l’université Stendhal de Grenoble, agrégé de philosophie et spécialiste d’Aragon dont il a dirigé l’édition des Œuvres romanesques complètes dans la bibliothèque de la Pléiade, Daniel Bougnoux nourrit un blog au titre évocateur, Le randonneur. Dans une chronique en date du 21/10, il rend hommage à Samuel Paty, à tous les enseignants. Célébrant le statut de la philosophie, l’enjeu de l’éducation, le plaisir de la disputation, le bienfait de la culture cultivée dès la jeunesse jusqu’à point d’âge.

Une méditation enrichissante, un retour historique et une projection dans l’avenir que Chantiers de culture propose à ses lectrices et lecteurs. Comme objet de réflexion et de débat. Yonnel Liégeois

 

                                 Éveiller les esprits (avec Samuel Paty)

                            

                                                  Samuel Paty (1973-2020)

L’infortuné prof d’histoire-géo victime du poignard islamiste n’était pas un héros, juste une bonne personne persuadée d’accomplir sa mission éducative, en proposant à sa classe de réfléchir, au-delà des limites du programme, sur des sujets tels que la liberté d’expression, l’intolérance, la place de la religion ou les vertus de l’humour… Je partage d’autant mieux l’émotion collective qui s’empare depuis quatre jours de notre pays qu’ancien enseignant moi-même, j’aurais fait comme lui.

Il est vrai que mon service dans l’enseignement secondaire (en philosophie) n’a duré que trois ans, à une époque (1970-1973) et dans un lieu (le lycée de jeunes filles Bonaparte à Toulon) où les conditions offertes au pédagogue étaient à l’évidence plus faciles : les valeurs de l’école faisaient encore consensus, mes étudiantes venaient pour apprendre et passer leur bac, et je n’avais pas dans mes classes pourtant remplies au maximum (40 élèves), de minorités ethniques capables de contester mes contenus de cours. Fraîchement issu moi-même de l’ENS et de l’agrégation, j’avais pour article de foi les bienfaits inconditionnels de la réflexion philosophique, et le vif désir de partager celle-ci chaque matin avec ma classe. Laquelle y consentait assez bien, faisant de moi un prof somme toute heureux.

Autre époque, heureuse utopie ? Je voudrais ici, en hommage à Samuel Paty, mieux cerner cet idéal partagé.

Si je tente d’évaluer ma situation par rapport à la sienne, je dirai d’abord que je n’ai pas affronté l’obscurantisme. Je me suis heurté comme chacun à l’ignorance, au dédain, à la bêtise crasse ou satisfaite, aux clichés et aux vulgarités où s’enlise la parole courante, mais pas à la remise en cause de ce qui m’animait : éveiller les esprits. Je croyais, et au fond je crois toujours, aux valeurs intrinsèques de l’ironie philosophique, aux bienfaits de sa discipline verbale, de son appel incessant au dialogue et aux raisons de l’autre, voire à des points de vue ou des hypothèses très étranges d’où le monde se découvre autrement. Dans la mesure où la philo se propose comme un éveil, un voyage ou une secousse libératrice hors des pensées enkystées, elle séduit assez facilement les jeunes gens qui, sur le point de quitter leur milieu familial, cherchent leur voie et leur équilibre. Ma légitimité n’était donc pas remise en cause, je n’avais pas de problème d’acceptation.

Plus qu’une autre matière, à l’exception peut-être des sports, la philo accompagne son disciple ou son étudiant sur les chemins de sa propre vie ; on peut, en classe de philo, apporter le récit d’un rêve, ou d’une péripétie intime, ouvrir le journal du matin, s’intéresser à une chanson, aborder une mode ou une œuvre d’art, bref réfléchir à toute sortes d’événements qui tissent notre quotidien sans sortir aucunement du sacro-saint programme ; la philo étant auto-référentielle, elle cherche à mieux cadrer ce qui arrive, et à composer à partir de ces sujets de réflexions en apparence disparates un monde un tant soit peu commun, ou une pensée communicante.

Commun est le grand mot : la philosophie surmonte les conflits en leur offrant une arène ou un cadre de discussion, la mise en arguments demeure sa grande affaire, elle répudie la violence, ou l’affirmation brutale d’un dogme ou d’une opinion personnelle qu’elle remplace par l’injonction : prenez la parole, vous et moi causons ! Je suis conscient, en rappelant cela, que ce filet de la dialectique ou du dialogue n’empêchera pas la révolte d’un Gorgias ou d’un Calliclès ; et qu’un islamiste, ou le porteur d’un dogme qui l’a fanatisé, ne fait pas irruption pour s’asseoir à la table des discussions, mais pour la renverser.

Le logos ou le cercle de la raison nous éclairent comme un phare, ou une lampe de poche, mais en laissant beaucoup de forces obscures et sauvages hors de leur clairière. Comment élargir ce rond de lumière ? Au niveau d’une classe, la mise en commun de la parole garde un fort pouvoir d’appel ; le sujet convié à une table ouverte où l’on échange des arguments et non des coups, sans dogmes a priori ni censure venue d’en haut, se trouve sécurisé et stimulé pour peu que cette parole, libératrice, soit présentée comme un jeu, ou une joute sportive. Car les lieux (familiaux, sociaux) qui stimulent une pensée personnelle ne sont pas si nombreux. Autour du sujet, l’institution scolaire puis universitaire trace une enceinte, protectrice, où les religions, les traditions, les trafics et les luttes d’influence en principe n’entrent pas. Et la philosophie en particulier a soin de découper cette « chambre à soi » (disait Virginia Woolf) ou ce sanctuaire, espace de retraite et de construction personnelle où le sujet retrouve des coudées franches ; elle réveille et stimule en nous cette faculté justement d’être un sujet, avec son pouvoir d’articuler, d’objecter et de répondre… Et elle fait advenir du même coup un nous, l’évidence d’une communauté de partage et d’écoute.

L’affinité entre ce programme (limité pour la philo à la terminale) et les valeurs de la laïcité et de la République n’a pas besoin d’être soulignée : chaque classe, si le prof s’appuie sur sa bienfaisante clôture pour y éveiller les esprits, à l’écart des autorités ailleurs constituées, reproduit en petit ce modèle de tolérance et d’émulation qui définit les fondements de notre République. L’école, et l’exercice philosophique en particulier, s’adressent à notre liberté. Mais l’exigence d’avoir à penser par soi-même n’est pas spontanée, ni forcément bienvenue, quel est ce soi-même qui parle par la bouche des enfants ? Trop souvent celui des préjugés extérieurs et (Descartes) des « contes de nourrice ». L’enseignant, celui qui promeut et porte véritablement le commun au-delà des intérêts et des affrontements particuliers, doit donc montrer tout ce qu’on gagne à cette ouverture, à ce passage d’une société close à une communauté moins fermée, celle dans laquelle on lit, on raconte, on pense et on joue à sa guise, selon ses propres goûts. Le grand défi est de faire préférer par les élèves cette ouverture aux routines de leurs mondes propres, de leur faire comprendre (et choisir) la supériorité de la parole et de l’examen personnel sur les dogmes ou les réponses toutes faites, de les aider à articuler contre les facilités du « J’te raconte pas », de  l’inattention, contre les mille séductions d’internet, la paresse du par-cœur ou l’expression désordonnée des pulsions, contre le chantage sentimental ou la violence primaire… Vaste programme, toujours à reprendre !

À l’horizon de cette ouverture il y aurait l’universel, auquel l’enseignement de la raison s’efforce d’accéder. Personne ne se meut dans l’universel mais il est bon, avec Kant, de poser que la moralité suppose non seulement qu’on se pense comme un autre (« ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse »…), mais encore  comme un sujet du genre humain au-delà des mœurs, des lois, des doctrines et des religions qui quadrillent les différentes sociétés. Cet appel à sortir du cercle des mimétismes partagés fait la supériorité de la science, comme de la vraie moralité. Et il ne reste pas sans écho : quelle récompense, pour chaque enseignant, de voir un jeune esprit s’ouvrir à cet horizon qui en effet l’élève, ou le grandit ! L’éducation n’est pas un mot creux ni une vaine tâche, elle amorce un cercle vertueux entre les consciences, moins d’intolérance, plus d’humour et d’audace dans la pensée.

J’imagine que Samuel Paty reproduisait, dans son coin et sans faire de foin, cet idéal des Lumières ; et que les profs sont légion, aujourd’hui en France, à transmettre sans forcément s’y référer les rudiments des philosophes qui nous ont formés, Socrate contre Calliclès, Montaigne, Pascal acharné à démêler en lui-même les évidences de la science et l’enthousiasme de la foi, Voltaire et son combat contre l’infâme, Kant et son partage critique entre les domaines de la religion et de la raison… Cet héritage est toujours à reprendre, à défendre contre ceux qui voudraient nous faire croire que ces mêmes Lumières ne sont qu’une croyance ou une idéologie parmi d’autres, ou que notre prétention à l’universel a entraîné le colonialisme et humilié les autres cultures. Au nom de quelles valeurs supérieures peut-on s’élever contre la laïcité ? Contre les principes de tolérance, et de libre circulation des idées, des pensées ?

Cette laïcité constitue un horizon indépassable, imprescriptible, mais elle ne conduit pas à l’angélisme ni à la naïveté : pas de tolérance pour les ennemis de la tolérance ! Sachons nommer, et traiter en conséquence, les adversaires de l’idéal scolaire et républicain qui nous a formés, et continue de nous inspirer. Une longue série de crimes fomentés par l’islam radical vient de culminer dans le meurtre, particulièrement atroce, de Samuel Paty.

Comment réagir ? Certainement pas en trouvant aux fanatiques des excuses, en se cachant derrière son petit doigt ou en répétant, comme le proviseur du dessin de Plantu, « pas de vagues »… Le prof comme le flic ou le juge se trouve confronté à ce qu’une société a parfois de pire, ses laissés pour compte, ceux que la famille, le quartier, le travail n’ont pas su éduquer et qui trouvent assez fatalement dans le prêche islamiste un lambeau de dignité ou une manière d’identité, fût-elle barbare. Entre leur charia et les lois de la République, la guerre est donc déclarée mais elle ne peut être, du côté des enseignants, que non-violente : nos armes sont le discours, la discussion, la lecture, cette lumière qui vient des œuvres inscrites au programme et d’une tradition critique de libre-examen… En un mot et encore une fois, l’éveil des esprits.

Grand promoteur de notre école laïque, Victor Hugo y a insisté dans des vers superbes, connaissez-vous dans La Légende des siècles le poème intitulé « An 9 de l’Hégire » ? Avez-vous ouvert et médité Le Fou d’Elsa (1963) où Aragon nous fait partager en quatre-cents pages de proses et de vers savamment mêlés la splendeur de la civilisation arabo-andalouse de Grenade, et la douleur de son égorgement par les Rois catholiques ? Quelques poètes de notre langue ont ainsi jeté des ponts ; et notre tradition critique des Lumières propose un horizon de conciliation, et un programme d’éducation. Un islam non-radical partage forcément ces valeurs, à lui de faire le ménage dans ses rangs, car il est la première victime des « amalgames », et d’aider nos profs (au lieu de les traiter de « voyous ») dans ce combat qui est aussi le sien. Daniel Bougnoux

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Celui qui croit au ciel, celui…

Ancien animateur culturel, infatigable rassembleur des Gauches et militant syndical, Jacques Aubert a publié, en mars 2017, son premier recueil de chroniques. Ses billets paraissent sous la rubrique La minute de Jacquot.

 

Si ce n’est quelques instants, j’ai vécu une bien triste journée. Les choses n’ont pas toujours bien tourné.

J’ai perdu beaucoup de temps,

J’ai entendu plein de bêtises,

J’ai essuyé nombre de refus.

Sans parler de la radio, des embouteillages et du monde qui va si mal qu’on en serait tenté, parfois, de passer à autre chose…

Et puis, ce soir, en rentrant : le coucher du soleil ! Un ciel immense, où des centaines de nuages se disputent la lumière en dessinant sur le sol des ombres éphémères.

J’ai pensé, « Tiens, le ciel s’amuse ! » …. Du coup, j’attends demain avec impatience. Jacques Aubert

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