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Michel Guyot, seigneur de Guédelon

Châtelain de Saint-Fargeau en Puisaye, initiateur du site médiéval de Guédelon, Michel Guyot n’est pourtant point duc de Bourgogne. Juste un homme passionné de vieilles pierres, surtout un étonnant bâtisseur de rêves qui construit des châteaux pour de vrai.

 

En cet après-midi ensoleillé, les portes du château s’ouvrent aux visiteurs. Quittant le banc installé en la somptueuse cour de Saint-Fargeau, l’homme se lève subitement pour sonner la cloche. Une vraie, une authentique pour rassembler la foule sous l’aimable autorité de la guide du moment… Le groupe de touristes s’en va remonter le temps, plus de 1000 ans d’histoire, dans des salles magnifiquement rénovées sous les vigilants auspices des Monuments Historiques. Le « patron » des lieux les suit d’un regard attendri. Michel Guyot est ainsi, seigneur en sa demeure : sonneur de cloches, collectionneur de vieilles locomotives à vapeur, metteur en scène de spectacles son et lumière, « murmureur » à l’oreille de ses chevaux, veilleur éclairé devant un tas de vielles pierres… À plus de soixante-dix piges, il garde ce visage de gamin toujours émerveillé d’avoir osé donner corps à ses rêves. Les pieds bien en terre, les yeux toujours fixés sur la ligne d’horizon. Du haut de son donjon, bien réel ou imaginaire…

Né à Bourges en 1947, Michel Guyot n’est pas peu fier de sa famille. Une lignée implantée dans le Berry depuis sept générations, un papa formé à la prestigieuse École Boulle, spécialisé dans la vente de meubles et la décoration. Un père et une mère bien accrochés à leur terre natale, qui transmettent aux six enfants le goût et l’amour du terroir, le goût et l’amour des chevaux à Michel et son frère Jacques. Dès cette date, l’achat d’une jument de concours aux seize ans du Michel, ces deux-là ne se quittent plus et batifolent de concert dans tous leurs projets et aventures, aboutis ou inachevés… Après cinq ans d’études aux Beaux-Arts de Bourges, le « Don Quichotte » du Berry organise d’abord des stages d’équitation dans les prestigieuses écuries du château de Valençay, encore plus obnubilé par sa passion : celle des châteaux, pas des moulins à vent !

En 1979, c’est le coup de foudre : Jacques et lui découvrent celui de Saint-Fargeau, décor d’une série télévisée. À la recherche déjà d’une « ruine » depuis de longs mois, ils n’hésitent pas : ce sera celle-là, pas une autre ! « On n’avait pas un sou, on était jeunes, ce ne fut pas facile de convaincre les banquiers à nous consentir les prêts indispensables. Notre seule ligne de crédit ? Nos convictions, notre passion communicative, nos projets fous mais pas éthérés ». Et les deux frangins réussissent l’impossible : pour un million de francs, les voilà propriétaires d’un château vide et délabré avec deux hectares de toitures à restaurer, pas vraiment une sinécure ni une vie de prince héritier ! Quatre décennies plus tard, le visiteur succombe d’émerveillement devant la splendeur de ce bijou architectural, ce mastodonte aussi finement ciselé et rénové : le château et son parc, la ferme et ses dépendances.

Chez les Guyot, outre poursuivre leur quête de châteaux à sauver et rénover, n’allez pas croire qu’un rêve chasse l’autre ! Freud ne les démentira pas, on nourrit surtout le suivant. Encore plus fou, plus démesuré, plus insensé : en construire un vrai de vrai, quelque chose de beau et de fort, un château fort donc, pour l’amoureux de l’histoire médiévale.

C’est ainsi que Guédelon voit le jour ! Un chantier ouvert en 1997, où se construit un authentique château fort comme au temps du roi Philippe Auguste, dans le respect des techniques du XIIIème siècle. Un chantier du bâtiment au silence impressionnant : seuls se font entendre le chant des oiseaux, le hennissement des chevaux, les coups de ciseau sur la pierre… Une leçon d’histoire à ciel ouvert pour écoliers et collégiens durant toute l’année, pour petits et grands durant l’été ! La spécificité de l’entreprise médiévale ? Ce sont les parchemins d’antan qui livrent les procédés de fabrication, rien n’est entrepris qui ne soit certifié par les archéologues, chercheurs et universitaires composant le comité scientifique… Fort du travail de la cinquantaine de compagnons et tailleurs de pierre, femmes et hommes à l’œuvre chaque jour, en l’an de grâce 2023 le château de Guédelon devrait enfin imposer sa puissance et sa majesté en Puisaye.

Le vœu de Michel Guyot, à l’intention de chacun ? « Oser aller au bout de ses rêves, petits ou grands ». Vivre ses passions, au risque de l’échec, au moins tenter pour ne pas nourrir de regrets. Yonnel Liégeois

 

Une page d’histoire à ciel ouvert

Plus grand site d’archéologie expérimentale au monde, la construction du château de Guédelon associe depuis 1997 le savoir-faire des artisans à l’expertise des historiens et archéologues, notamment ceux de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives). Tailleur de pierre, forgeron, bûcheron, tisserand, potier, charpentier, cordelier, berger, boulanger et cuisinier : plus qu’un château fort en construction, c’est tout un village du Moyen Âge qui revit sur le site de Guédelon ! Où les maîtres oeuvriers du jour sont régulièrement conviés, par les visiteurs qui déambulent sur le chantier, à expliquer leurs gestes, commenter le pourquoi et comment de leurs tâches : une authentique leçon d’histoire à ciel ouvert ! En ces lieux, le geste artisanal se conjugue avec connaissance et rigueur scientifiques, lecture des textes anciens et respect des techniques ancestrales. Nul besoin d’éteindre son smartphone, les liaisons ne passent point en ce lopin de terre de Puisaye ! Logique, en ce XIIIème siècle florissant petit vassal de Philippe Auguste d’abord, fidèle ensuite à Blanche de Castille qui assure la régence de son jeune fils Louis IX (le futur Saint Louis), le seigneur de Guédelon a décidé d’ériger sa demeure. Pour asseoir son autorité sur cette parcelle de Bourgogne, se protéger de rivaux souvent belliqueux et conquérants. Un château sans grand faste, plutôt austère, avec ses tours de guet, sa chapelle et les dépendances… Un site historique, un lieu unique : alors que le chantier de Notre-Dame de Paris interroge les problématiques de conservation du patrimoine, l’archéologie expérimentale de Guédelon se révèle d’autant plus précieuse !

 

À visiter : le site de Guédelon est ouvert jusqu’au 01/11/20. Jusqu’au samedi 31 août : de 9h30 à 18h30 tous les jours. Du 01/09 au 01/11 : de 10h à 17h30 (18h, les samedis de septembre), fermé tous les mardis et mercredis de septembre au 16/10, fermé tous les mercredis du 17/10 au 01/11. Dernier accès : 1 heure avant la fermeture du chantier. Le château de Saint-Fargeau, avec son spectacle Son et Lumière en soirée, « 1000 ans d’histoire ».

À lire : « J’ai rêvé d’un château », par Michel Guyot (Éditions JC Lattès). « La construction d’un château fort », par Maryline Martin et Florian Renucci (Éditions Ouest-France). « L’authentique cuisine du Moyen Âge », par Françoise de Montmollin (Éditions Ouest-France).

À regarder : « Guédelon, la renaissance d’un château médiéval » et « Guédelon 2 : une aventure médiévale».

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Venez voir les comédiens, les musiciens, les magiciens…

Au cœur de la tourmente causée par la pandémie, artistes et créateurs résistent et imaginent. Une sélection de propositions régulièrement actualisée (en gras, les éléments nouvellement intégrés). Des initiatives et manifestations que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois

 

– Durant tout l’été, galeries et ateliers d’artistes accueillent le public au cœur de l’antique cité d’Arles ! Plus de 60 lieux à visiter dans la fraîcheur des vieilles pierres où art contemporain, photographie, installations et performances rythment la saison estivale.

– Depuis le 27/06, le Petit-Beurre s’expose au Château des ducs de Bretagne ! LU, un siècle d’innovation (1846-1957) donne à voir ce qui fut l’un des fleurons de l’industrie nantaise : le musée d’histoire possède la plus grande collection d’objets LU en France, plus de 1 500, et de nombreux originaux sur l’histoire de l’entreprise Lefèvre-Utile (LU). 

– Du 11/07 au 11/10, Ben – alias Benjamin Vautier – expose plus de 400 œuvres au domaine départemental de Chamarande (91). Sous le label « Être libre », une exposition qui donne à voir les multiples facettes d’un plasticien, iconoclaste et provocateur, récusant la pensée unique depuis plus de 50 ans ! De  la petite phrase au slogan, d’actions de rue en installations atypiques,  une rétrospective qui révèle l’intimité créatrice d’un rebelle.

– Du 13/07 au 08/08, l’Association des Rencontres Internationales Artistiques (ARIA) propose, dans la vallée du Giussani (Mausoleo, Olmi Cappella, Pioggiola, Vallica) en Corse, ses divers rendez-vous : spectacles, cirque, balades à la découverte du patrimoine, lectures, excursions poétiques, expositions.

– Du 18/07 au 30/08, l’Île de France fête le théâtre ! Sous la baguette de Robin Renucci et sur les îles de loisirs du Port aux cerises, de Cergy-Pontoise et de Saint-Quentin-en-Yvelines… Avec des spectacles et ateliers, gratuits et pour tous, sous le chapiteau des Tréteaux de France.

– Du 1er au 7/08, se tient à St Georges de Didonne (17) la 35ème édition du Festival Humour et Eau Salée ! Un festival fantaisiste, surréaliste et poétique qui rassemblera, entre autres, Emma la Clown, Bernard Lubat, Frédéric Fromet, Fred Tousch…

– Jusqu’au 09/08, le site du CentQuatre-Paris accueille le festival de la jeune photographie européenne, Circulations. Lauréat du 11e Prix Carmignac, le photographe canado-britannique Finbarr O’Reilly a conçu Congo In Conversation, un reportage en ligne réalisé avec des journalistes et photographes congolais.

– Du 16 au 29/08, Michel Didym met en scène Comment réussir un bon petit couscous, un texte de l’humoriste algérien Fellag. Avec Bruno Ricci, et le musicien Taha Alami. Un spectacle suivi d’un Couscous républicain, organisé par une association locale et partagé en toute convivialité !

– Jusqu’au 20/08, La maison Maria Casarès propose son festival d’été. Autour du théâtre, du patrimoine et de la gastronomie locale : dîner-spectacles, pièces jeunes publics… À la buvette, bière locale et thé glacé avant l’Apéro-spectacle.

– Du 24 au 29/08, le Festival Traverse ! joue la carte de l’itinérance allant par villes et villages du Haut Val de Sèvre pour partager au plus près des habitants l’art de la parole. Sur les chemins, en plein air ou à l’ombre du bistrot mobile, les artistes s’installent dans un écrin de pierre ou de verdure.

– Du 26 au 29/08,  le Théâtre Antoine-Vitez – Scène d’Ivry organise son événement estival « Côté Cour / Côté Jardin » : quatre soirées, « quatre jours et paysages », en compagnie de Racine et Molière, Césaire et Stein.

– Jusqu’au 30/08, Villes des Musiques du Monde et Musiques et Danses du Monde en Île-de-France lancent l’opération La vie continue. Au menu, jazz guadeloupéen, rythmes vénézuéliens, airs du Vietnam, swing manouche, polyphonies italiennes, voix des Comores, musiques yiddish… Il y en aura pour tous les goûts !

– Jusqu’au 06/09, Le  Kiosque de Vannes (56) expose 70 ans de photographies de Sabine Weiss : une superbe rétrospective en hommage à la dernière représentante de « l’école humaniste » de la photographie incarnée par Robert Doisneau, Willy Ronis, Édouard Boubat ou Brassaï.

À savoir aussi :

– Simon Delétang, metteur en scène et directeur du Théâtre du Peuple à Bussang, a marché à travers les Vosges. En compagnie de Lenz, à la croisée des chemins... Un documentaire de Jérémie Cuvillier, diffusé sur France 3 Grand Est et à voir en rediffusion.

– Jusqu’au 05/08, le TOMA (les théâtres d’Outre-Mer en Avignon, en son bel écrin de la Chapelle du Verbe Incarné) propose  moult captations sur la chaîne France Ô.

France.TV propose deux créations, emblématiques, de la troupe de la Comédie Française : jusqu’au 17/08 Les Rustres de Goldoni mis en scène par Jean-Louis Benoit, jusqu’au 24/08 Roméo et Juliette de Shakespeare mis en scène par Eric Ruf.

– Le site des libraires.fr permet de commander ses livres en toute sécurité. Un réseau de libraires indépendants, une alternative à Amazon, qui propose un très large choix de titres entre nouveautés, ouvrages anciens, rares ou d’occasion : près de 4 800 000 références en stock !

– Le réseau TRAC (Travail, Réseau, Art et Culture) lance son site internet ! Une initiative originale, née des réflexions conjuguées entre une équipe de chercheurs de l’Université Lyon 2 et des syndicalistes de la CGT Rhône-Alpes. L’objectif ? Favoriser les échanges, l’information et la formation entre les mondes du travail et de la culture.

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Léonora Miano, hommage à tonton Manu

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Léonora Miano. Née au Cameroun, partageant sa vie entre le Togo et la France, l’écrivaine rend un dernier hommage à Manu Dibango. Le musicien qui fit briller les lumières d’Afrique dans le monde entier.

À lire, commander ou télécharger : Léonora Miano est née en 1973 à Douala, au Cameroun. Ses œuvres majeures : une trilogie consacrée à l’Afrique, dont Contours du jour qui vient (Plon, prix Goncourt des Lycéens 2006). La Saison de l’ombre (Grasset, prix Femina 2013) et Rouge impératrice (Grasset, 2019).

  

Lomé, Togo

Tonton Manu,

C’est ainsi que je t’appelais. D’ailleurs, même si nous ne nous fréquentions pas, c’est ce que tu étais. Mon premier souvenir de toi me ramène à ma toute petite enfance. Mes parents reçoivent, dans notre maison du quartier Kumasi à Douala, un type à l’allure impressionnante. Un géant au crâne rasé et à la voix grave, dont le rire fait trembler la terre.

Quand tu seras parti, papa me tendra un 45 tours avec toi sur la pochette. Tu étais déjà si célèbre que l’on t’avait requis pour promouvoir un des nouveaux modèles de la marque Toyota. Cette chanson promotionnelle fut gravée sur un disque. Le Cameroun dansa au son de La Toyota Corolla est fantastique, exactement comme s’il s’était agi de n’importe lequel de tes tubes. Tu avais mis, dans ce morceau, la même exigence, la même créativité, la même chaleur, que dans tout ce que tu nous as offert.

Au fil des années, ton nom devint celui d’une divinité de la musique. Arrivant à Paris, les musiciens africains, de toutes origines, se mirent à ta recherche. Te côtoyer. Apprendre auprès de toi. Beaucoup devinrent des vedettes parce qu’ils avaient joué avec toi. Et l’Afrique abolit ta nationalité. Tu venais du Cameroun, mais tu étais à tous, et tu offrais le monde. Sans lever le poing ni faire de grands discours. Simplement en mêlant les musiques, en présentant tes orchestres dont les visages avaient toutes les couleurs. Tes choristes, d’où qu’elles viennent, apprirent à prononcer les mots du douala, cette langue à laquelle tu ne renonças pas. Ses rythmes, ses intonations, te donnaient cet accent unique. Dans toutes les langues, tu parlais celle-là.

Pourtant, quand tu souhaitas retrouver ton pays, lui apporter ta lumière, on voulut l’éteindre. Le public fut au rendez-vous, mais d’autres te mirent des bâtons dans les roues. Cette période prit des allures de film noir avec, au générique, toutes les crapules imaginables. Il fallut plier bagage, renoncer. La France sut t’accueillir à nouveau, te célébrer et te chérir. Tu t’es éteint en France, après soixante années d’une carrière incomparable.

Soixante ans à faire vibrer ton saxophone sur les scènes du monde. Tu as toujours été là, présence africaine lumineuse. Un jour, tu rejoindrais les étoiles, mais nous te souhaitions un voyage paisible. Nous n’attendions pas que ce virus te tue et dérobe nos adieux : frontières closes, rassemblements interdits, impossible de te rendre l’hommage mérité. Nous devions venir, et nous serions venus. Des quatre coins du monde. On se serait fait beaux. On aurait eu du style. On aurait dansé pour chasser le chagrin, t’ouvrir le passage vers l’autre vie. Il y a une danse pour cela, qui fait couler les larmes et apaise en même temps. Tu aimais que l’on danse.

Alors, on danse. Et on te remercie. Bon voyage, tonton Manu.

Léonora Miano

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Wajdi Mouawad, retour au Littoral

Sur la scène du Théâtre de la Colline (75), Wajdi Mouawad reprend dans l’urgence sa première pièce, Littoral, écrite en 1997. Les retours à l’origine d’une œuvre, instructifs et passionnants. Sans oublier Le cas Lucie J (Un feu dans sa tête), au Théâtre 14.

 

Après quatre mois de privation de plateau et de spectateurs en chair et en os, bref de l’un des éléments constitutifs de l’action théâtrale – une vérité quelque peu oubliée que la pandémie a soudainement fait réapparaître –, Wajdi Mouawad reprend dans l’urgence sa première pièce, Littoral, écrite en 1997. Geste non prémédité, jeté sur la vaste scène du théâtre de la Colline qu’il dirige, le tout dans une nouvelle et inventive configuration : soit deux semaines de répétition, et une double et jeune distribution, l’une à dominante féminine, l’autre à dominante masculine (celle que je n’ai pas choisie, mais vue), autour de la personnalité affirmée depuis longtemps des interprètes du rôle du père, Patrick Le Mauff et Gilles David (formidable), les incarnations du père de Wilfrid autour duquel s’enroule et se dévide la pièce.

Une pièce de jeunesse donc, dont s’empare avec fougue la jeune distribution, avec sans doute parfois une certaine maladresse (ce qui est normal vu le temps de répétition), mais sans aucune importance au regard de la nécessaire prédominance du mouvement impulsé. Les retours à l’origine d’une œuvre, sa nouvelle appréhension nourrie de la connaissance de ce qui a été créé à sa suite, sont toujours instructifs. Retrouver Littoral avec en tête et dans le regard ce que l’auteur (metteur en scène) a ensuite produit est passionnant. La tentation est grande de chercher dans la première œuvre les linéaments de ce qui a été créé par la suite. La vision de cette reprise de Littoral n’échappe pas à cette règle. Mais on retiendra surtout la ligne plus nette et tranchante de la pièce, même si elle se joue sur différents plans, réel et imaginaire, que celles que Wajdi Mouawad inventera par la suite. Cela lui confère une véritable force, et on remarquera que l’univers, entre bruit, fracas et fureur, dans lequel évolue le jeune « héros », Wilfrid et ses camarades d’infortune qu’il trouve au fil de son trajet vers le littoral, suivi de son père, mort, et qui se décompose petit à petit, n’a, lui, guère changé en plus de vingt ans. Wilfrid et Wajdi Mouawad peuvent poursuivre leur quête…, avec la même trouble énergie.

C’est cette énergie que l’on retrouve sur le plateau de la Colline, un plateau et son arrière salle dénudés à l’ouverture du spectacle avant que les silhouettes qui sont venues hanter le lieu, finissent par dessiner les contours d’une aire de jeu dans laquelle elles pourront se transformer en personnages et se mettent à vivre avec acharnement. On se sera rendu compte que l’ouverture du spectacle permet au spectateur de prendre conscience que c’était peut-être cela, ces quelques planches de bois, qui lui avaient le plus manqué durant ces quatre mois d’abstinence théâtrale… Le geste du metteur en scène et de ses interprètes balayera très vite ce temps « blanc ». Jean-Pierre Han

 

À voir aussi

 Le cas Lucie J (Un feu dans sa tête) d’Eugène Durif. Mise en scène d’Éric Lacascade, au Théâtre 14 dans le cadre de ParisOFFestival :

Qui était cette Lucia Joyce née en 1907 à Trieste et disparue en 1982 à l’hôpital psychiatrique de Saint-Andrew’s à Northampton ? Le titre du spectacle a le mérite de poser clairement les termes de la question : Le cas de Lucia J. (Un feu dans la tête). À voir le déroulé de la vie de Lucia J., on peut effectivement parler de « cas » avec l’image du « feu dans sa tête », allusion au fait que la fille de l’écrivain James Joyce passa la plus grande partie de sa vie, dès les années 30, d’un hôpital psychiatrique (à Zürich) à un autre (Saint-Andrew’s) avec une halte à Ivry où mourut Artaud en 1948… Feu dans sa tête, mais sans doute aussi feu dans son corps, ce que Karelle Prugnaud exprime sur scène avec une belle fureur toujours maîtrisée. Guidée par Éric Lacascade elle est prête à jouer, de toutes les tonalités et de tous les registres qu’il lui demande. Lui, tout comme Durif qui finira par apparaître physiquement, rôde aux alentours de ce qui tient lieu de plateau. Un lieu hanté par ces trois personnages et que balaye un authentique souffle poétique. J-P.H.

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Que le théâtre recommence !

Depuis 1963, les Prix du Syndicat de la Critique saluent chaque année les spectacles et les personnalités artistiques, que ce soit en théâtre, en musique ou en danse. Malgré une saison brutalement interrompue en mars, pour l’année 2020 le Grand prix Théâtre a été attribué à Une des dernières soirées de carnaval, de Carlo Goldoni dans une mise en scène de Clément Hervieu-Léger… Celui de la meilleure comédienne à Ludmilla Dabo dans Une femme se déplace (de et mis en scène par David Lescot), du meilleur comédien à André Marcon dans Anne-Marie la Beauté (de et mis en scène par Yasmina Reza).

 

Après une saison brutalement mise à l’arrêt, la tristesse de voir tous les lieux de culture à peine veillés par une servante, les théâtres rouvrent progressivement. Rêver à demain sans nier hier, célébrer la vie tout en rendant hommage à ceux qui nous ont quittés, Jean-Laurent Cochet, Michel Piccoli, Guy Bedos, Marcel Maréchal, goûter à une humanité presque oubliée, laisser derrière soi le monde virtuel qui, le temps du confinement, nous a rappelé que les artistes savaient être inventifs, un peu partout, donc et ce malgré la crise à venir, le craquement des planches, le grincement des sièges redonnent vie à ces espaces laissés à l’abandon.

N’ayant pu imposer ses vues sur un renouveau de la comédie italienne, Carlo Goldoni quitte en 1762 sa belle Venise pour Paris, laissant derrière lui un hommage vibrant et drôle à sa patrie, Une des dernières soirées de Carnaval. Quelque 250 ans plus tard, Clément Hervieu-Léger monte avec une modernité classique autant qu’épurée, rappelant le travail ciselé de Patrice Chéreau, cette mise en abîme du théâtre, qui célèbre la fin d’une époque, le début d’une nouvelle ère incertaine mais riche de promesses. Il n’en fallait pas plus pour que cette comédie humaine prenne en cette période bien étrange une saveur particulière.

Avec la même volonté de donner aux mots toute leur force, Julie Duclos s’empare de Pelléas et Mélisande et imagine une mise en scène très cinématographique qui invite à découvrir ce texte poétique et sombre d’une manière plus intimiste. Texte chuchoté, jeu minimaliste, elle plonge dans les eaux troubles des passions contraires. Avec élégance, elle fait entendre autrement Maeterlinck.

Nos sociétés contemporaines changent. Notre regard sur le monde, sur le genre, sur l’égalité des sexes évolue. En s’emparant de ces sujets longtemps tabous, auteur.e.s et metteur.euse.s en scène interrogent nos consciences, nos certitudes. Ainsi, en retraçant l’histoire extraordinaire de la première équipe française de football féminin, Pauline Bureau touche juste et repousse dans leurs derniers retranchements les préjugés sexistes. Sa plume acérée, mordante, sa mise en scène précise, joyeuse, font mouche. Il en est de même avec l’étonnante marionnette transgenre de Johanny Bert. HEN n’a pas la langue dans sa poche. Elle a de la gouaille. Extravagante, cette poupée de bois et de chiffon transgresse les codes. Une bouffée d’oxygène bienvenue à l’heure de la morosité et du repli sur soi.

Toujours en démêlés avec la justice russe, l’artiste dissident Kirill Serebrennikov signe avec Outside, un troublant portrait en miroir du photographe chinois Ren Hang, qui s’est suicidé à l’aube de ses trente ans. S’appropriant son esthétisme qui sublime le nu tout en dénonçant le puritanisme et la pornographie politique de nos dirigeants, l’artiste s’identifie à ce plasticien et offre un spectacle total qui a coupé le souffle de nombreux festivaliers avignonnais.

Le théâtre ne serait rien sans les interprètes. Dans Une femme se déplace, la comédie musicale de David Lescot, la détonante Ludmilla Dabo brûle les planches et réinvente la figure féminine d’aujourd’hui. Elle joue, chante, danse avec une générosité sans faille. Une comédienne solaire, dont le talent est ici salué.

Se glissant avec naturel dans la peau d’une actrice jouant les faire-valoir, croquée par Yasmina Reza, André Marcon met en lumière les habitués du second plan et rappelle que chaque vie, même banale, est importante. En revisitant avec malice le Phèdre de Racine, François Gremaud transforme la tragédie classique en stand-up savoureux et offre au jeune Romain Daroles un rôle à sa démesure. Renouvelant la figure mythologique d’Électre dans le très féministe spectacle de Simon Abkarian, Aurore Frémont fait de la vierge bafouée, une amazone furieuse. S’appuyant sur les musiques rock balkaniques du trio Howlin’Jaws, elle joint sa voix à celles des femmes oppressées par nos sociétés patriarcales.

Naviguant dans les eaux noires d’une crise sanitaire sans précédent, qui rappellent la très belle scénographie de Stéphane Braunschweig dans son adaptation de Nous pour un moment d’Arn Lygre, les artisans du spectacle vivant font feu de tout bois pour reprendre le chemin des théâtres. À leurs côtés, en observateurs privilégiés, tout comme Jean-Pierre Han et sa revue Frictions, consacrée à la création théâtrale, nous nous tenons solidaires et leur offrons notre soutien indéfectible. Olivier Frégaville-Gratian d’Amore (L’œil d’Olivier), vice-président Théâtre du Syndicat professionnel de la critique.

Meilleur livre sur le théâtre

Le Prix 2020 du meilleur livre sur le théâtre a récompensé Jean-Pierre Han, fondateur et directeur de la revue Frictions, Théâtre-Écritures. Pour le numéro hors-série, 30 éditos+1, célébrant les vingt ans de la publication. Devant les difficultés cumulées pour que perdure et rayonne telle initiative culturelle, un soutien amplement mérité et une invitation à découvrir une revue aussi riche dans sa forme que sur le fond (50€ pour 4 nos/an, 8 nos pour 80€)… Félicitations à notre confrère et ami, contributeur régulier à Chantiers de culture ! Yonnel Liégeois 

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Alice Guy, pionnière du cinéma

Le documentaire long-métrage de Pamela B.Green, Be natural, rend hommage à Alice Guy-Blaché. L’histoire cachée de la première femme cinéaste. Un nom gommé des mémoires du cinéma, enfin sorti de l’oubli.

 

Au début, sa vie est « un beau roman, une belle histoire… », comme le dit la chanson. Alice Guy naît à Saint-Mandé en 1873 et commence sa carrière comme sténo-dactylo chez Léon Gaumont en 1894. C’est avec lui qu’elle découvre, l’année suivante, la première projection organisée par les Frères Lumière. Gaumont, très intéressé, souhaite développer le procédé. Le cinématographe n’étant alors qu’un divertissement pour amateurs, il accepte  la proposition d’Alice de créer des petits films. « C’est un métier pour jeunes filles », affirme-t-il. Elle y excelle très rapidement, trouvant là une vraie vocation. Sa Fée aux choux, en 1896, est de fait le premier film de fiction au monde. Elle ne s’arrête pas en si bon chemin, des centaines d’autres suivent, près de mille  selon Martin Scorsese ! Elle sait tout faire (scénariste, réalisatrice, décoratrice, costumière), elle gère toute la production. Elle aborde tous les styles, comique ou sentimental, elle tourne des westerns et invente le « clip musical » avec les chansonniers de l’époque, Mayol ou Dranem. Point d’orgue en 1906, elle tourne La vie du Christ. Un film de 35 mn, une durée exceptionnelle à l’époque, en 25 tableaux, sans doute son chef d’œuvre !

À l’origine de nombreuses innovations technologiques, comme la colorisation et le chronophone (ancêtre du parlant), elle les introduit aux États-Unis où elle suit son mari Herbert Blaché en 1907. Léon Gaumont l’encourage à partir, craignant peut-être que son talent protéiforme ne lui fasse ombrage… Elle crée sa propre société de production à Fort Lee dans le New Jersey, la Solax, qui restera le studio de cinéma le plus important de toute la période pré-hollywoodienne et fera d’elle la première femme directrice de studio. Elle travaille d’arrache-pied, la maternité ne freine pas sa passion. Elle tourne avec les stars de l’époque, mais aussi avec des acteurs noirs, elle révolutionne sur bien des aspects ce que l’on appelle alors la « photoscène ». À savoir la mise en scène : apparition des gros plans, sonorisation et direction d’acteurs résolument moderne avec pour seule consigne « Be natural »… À l’avant-garde quant aux thèmes de ses films souvent teintés d’humour, elle aborde le féminisme et parfois des sujets aussi graves que la maltraitance des enfants ! Plus étonnant pour l’époque, elle tourne en 1916 un film sur le planning familial, Shall the parents decide.

Après des années d’intense activité et d’un large succès, les  choses se gâtent : une partie de ses studios est la proie d’un incendie, elle est en instance de divorce. Alice Guy-Blaché décide de regagner l’hexagone avec ses deux enfants mais la France l’a oubliée et elle ne trouve pas de travail. Dans les premiers ouvrages relatant l’histoire du cinéma, elle constate que son nom n’apparaît pas. Pire, certaines de ses œuvres sont attribuées à d’autres qu’elle a fait travailler, comme Louis Feuillade ! Elle tombe dans les oubliettes, même dans l’histoire de la maison Gaumont : Léon Gaumont promet une correction pour la seconde édition de l’ouvrage, mais il meurt en 1946, ce n’est qu’en 1954  que son fils Louis rétablit l’« oubli ». Alice Guy décide alors de s’attaquer à sa propre réhabilitation. Elle cherche à retrouver ses films, non sans mal. Sans copyright ni générique, ils sont déjà égarés ou disséminés chez les premiers collectionneurs…. Découragée, elle entreprend alors d’écrire ses mémoires, Autobiographie d’une pionnière du cinéma qui, refusée par les éditeurs, ne sort qu’en 1976 chez Denoël : à titre posthume, elle meurt en 1968. À noter que Daniel Toscan du Plantier lui-même, directeur de la Gaumont de 1975 à 1985, ignorait son existence !

Comme l’explique l’historienne Laure Murat, « encouragée par Léon Gaumont qui sut lui confier d’importantes responsabilités, objet d’hommages appuyés signés Eisenstein ou Hitchcock, Alice Guy n’a pas tant été victime « des hommes » que des historiens du cinéma. Son effacement est l’exemple même d’un déni d’histoire ». En 1916, l’un de ses derniers films a pour titre Que diront les gens ? Ceux qui verront le documentaire de Pamela B.Green applaudiront à la découverte de ce personnage méconnu. Selon l’aveu de la réalisatrice, reconstituer la vie et l’œuvre d’Alice Guy nécessita un véritable travail d’enquête qu’elle mena en France et aux USA pendant près de dix ans pour dénicher des bobines, des documents, des correspondances, des photos d’époque et glaner des témoignages de son épopée américaine. On y découvre notamment celui de sa fille Simone et, plaisir suprême, deux interviews d’Alice Guy (1957 et 1964) où la vieille dame toujours élégante évoque ses souvenirs. La masse d’informations recueillies est telle que le format du film (103mn) n’y suffit pas. Parfois, on s’y perd un peu sans que l’intérêt ne faiblisse pour ce documentaire exceptionnel.

Sorti en 2019 aux États-Unis et depuis dans plusieurs pays, non sans peine le film trouva enfin un distributeur en France. Sa sortie nationale était programmée le mercredi 18 mars, la Covid 19 lui a coupé le souffle… Sans tarder, courez voir Be natural, Alice ne peut sombrer à nouveau dans le jardin de ses merveilles ! Chantal Langeard

À noter :

– Sur Youtube, quelques films d’Alice Guy. Notamment Les résultats du féminisme de 1906, une audacieuse inversion des rôles de genre.

– Le Prix Alice Guy 2020 a été attribué à Papicha de Mounia Meddour. Il avait récompensé en 2019 Un amour impossible de Catherine Corsini.

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Christiane Taubira, femme de Guyane

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Christiane Taubira. L’ancienne Garde des sceaux, native de Cayenne en Guyane, s’adresse à une jeune femme sans abri. Inquiète de la vulnérabilité des personnes sans domicile.

à lire, commander ou télécharger : Nuit d’épine, Baroque sarabande, L’esclavage racontée à ma fille.

 

Cayenne, hello Julie

Avant tes mots, c’est ta moue puis ton sourire puis une légère raideur vertébrale qui me répondent… m’auraient répondu. Car je ne peux plus passer te voir. C’est ainsi depuis plus de quatre mois maintenant. Je vis à des milliers de kilomètres. Ici, nous n’avons pas besoin de guetter un printemps capricieux. Il fait beau toute l’année. Et ce n’est pas un cliché. Même les deux saisons pluvieuses sont traversées, tous les trois ou quatre jours, d’après-midis ardemment ensoleillées. D’ailleurs depuis quelques temps, ici comme partout, le temps fait comme il veut.

Les météorologistes eux-mêmes semblent désorientés. Et je peux te dire que le Covid n’a rien à y voir. C’était déjà comme ça des mois avant ce fléau. C’est étonnant la vie des mots ! Il n’y a pas si longtemps, disons quoi, vingt, trente ans – pour toi qui n’étais pas née, évidemment, ça fait un siècle – donc il n’y a pas si longtemps, calamité était un mot plus fort que fléau. Calamité suggérait une plus grande diversité de dégâts. Je ne crois pas que ça ait à voir avec son genre… féminin. Je pense plutôt que ses sonorités courtisaient l’imagination bien davantage que ne sait le faire le fléau. Assurément, ce n’est pas tout à fait ainsi que le dit le Dictionnaire historique des mots, d’Alain Rey. Mais les savants proposent, les langages populaires disposent. 

Je te disais donc, chère Julie, que les météorologistes perdent le nord. Ou plutôt le sens des marées. Il faut dire que c’est à vue d’œil que la mer se livre à des foucades. Elle se retire loin, très loin, laisse remonter puis durcir pendant des heures, d’immenses étendues de vase parcourues ça et là d’entailles plus tendres, presque liquides, où les aigrettes, ces oiseaux au plumage immaculé qui volent en escadrilles, se régalent de larves jusqu’au retour de l’eau. Chez nous, l’eau de la mer est marron car elle reçoit les alluvions de l’Amazone. Cela fait près d’un an déjà que la mer joue à ça. Il n’y aucune raison pour que les choses aient changé ces deux dernières semaines. Je crois plutôt que cela va durer encore une bonne année et que nous verrons revenir plus tôt que d’habitude la mangrove de palétuviers.

Mais je suis incorrigible avec mes digressions ! Ce n’est pas de la mer que j’avais prévu de te parler. Je voulais juste te dire que je pense très fort à toi. Et à quelques autres, ici et chez toi. Je me demande ce que tu deviens. J’avais renoncé à te convaincre. Par respect pour ton choix de liberté. Mais je n’ai jamais cessé d’en être inquiète. J’ai admis ce choix dès la nuit de notre première rencontre. J’accompagnais une maraude du SAMU. Tu ne voulais pas être hébergée. Admettre ne signifie ni comprendre ni accepter.

Julie ? Julie ???? Tu réponds ?! 

Je repasserai. Je reviendrai dans cet angle de rues. Et ta moue et ton sourire et ta raideur m’accueilleront. Dis-moi oui. Christiane Taubira

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Nancy Huston, une terre d’écriture

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Nancy Huston. Née à Calgary au Canada, vivant à Paris, elle est l’auteure de nombreux romans et essais. Une oeuvre couronnée par divers prix littéraires.

à lire, commander ou télécharger : Instruments des ténèbres (prix Goncourt des lycéens et prix du livre Inter), L’empreinte de l’ange (grand prix des lectrices de Elle), Lignes de faille (prix Femina).

 

« La tentation est grande de mettre sa propre pensée en berne en se disant qu’elle ne vaut plus rien par rapport à ce qui se passe dans le monde. Et une telle attitude est plus que dangereuse ». C’est Jean Morisset qui m’a écrit cela hier, mon vieil ami québécois poète géographe octogénaire, et ça m’a un peu sauvée, car ça décrit exactement ce que je fais en ce moment: je mets ma pensée en berne. Berne, c’est la capitale du pays où je me trouve. Comme beaucoup de grands-parents d’abord enchantés à l’idée de se rendre utiles lors de la fermeture des écoles et haltes-garderies, j’ai été interdite de présence auprès de ma petite-fille en tant que vieille personne fragile. Premier choc. Du coup, le dimanche 15 mars, suivant les conseils pour ne pas dire les ordres de mon Président, je suis allée voter et puis, suivant les conseils pour ne pas dire les ordres de ma fille, attrapant ordi et valise, je me suis réfugiée chez le Peintre, mon compagnon suisse. Et en arrivant dans sa maison (mon deuxième chez-moi depuis sept ans déjà), deuxième choc : brutalement, en moi, l’écriture s’est tue.

Que terminer mon roman en cours puisse ne plus me sembler une tâche urgente dans le contexte de la pandémie et du confinement – rien de plus normal. Mais… les voix ! ces voix qui s’égosillent dans ma tête en permanence, échafaudant discussions, sketchs, opéras, engueulades, délires et thèses d’État… où étaient-elles passées ? Silence radio. Quinze jours durant, je n’ai fait qu’écrire des courriels, dévorer des informations au sujet du virus et de sa gestion dans le monde, parler au téléphone ou par Skype avec mes proches.

Absence de vie sociale à part, notre quotidien, au Peintre et à moi-même, ressemblait de façon presque pénible à ce qu’il est en temps normal. Que l’écart violent entre l’état du monde et ce quotidien agréable crée en moi un malaise, une gêne, voire un vertige, passe encore… mais pourquoi cette paralysie scripturale ? Et soudain, grâce à la lettre de Jean, je l’ai compris : c’est que, sans le vouloir, sans le prévoir, en mettant ma pensée « en Berne », c’est-à-dire en changeant de pays, en me mettant hors-sol, je m’étais éjectée de l’écriture. Car si l’écriture se fait dans la solitude, elle ne se fait pas dans le vide. Comme toute forme de création, elle est enracinée. Elle ne jaillit pas d’un esprit nomade, hors famille, hors ethnie, libre de toute attache, dégagé de la gangue de l’Histoire. Les jours ont passé, le confinement s’est précisé, renforcé, prolongé, les frontières se sont fermées, les TGV ont été supprimés. Désormais je ne peux plus rejoindre ma « vraie vie » qu’en voiture, or je n’ai pas de voiture. Et, stupéfaite, je découvre que, même quand je suis en déplacement – que ce soit au bout du monde ou dans mon pays natal –, c’est en France que j’écris. Les pays existent. Et si la frontière entre deux pays mitoyens et francophones comme la France et la Suisse romande peut sembler « symbolique » et poreuse quand tout va bien, ce n’est pas anodin de quitter l’un pour l’autre en temps de crise.

Paris est ma ville depuis près d’un demi-siècle, or cette ville vit un drame et je ne suis pas là à son chevet, je l’ai abandonnée. J’ai beau suivre de près ce qui se passe en France, je ne partage pas dans mon corps le calvaire des Français, ne respire pas le même air qu’eux. Soudain je vois que mon sol à moi, ce qui me permet d’exister, d’écrire et de respirer, ce n’est ni « la Langue française » ni « la Littérature » ni même « l’Écriture » (ainsi que le prétendent souvent des romantiques post-chrétiens en mal d’absolu), non, mon sol, à moi, Canadienne dont la jeunesse s’éparpilla entre trois pays et une dizaine de villes différentes, c’est la France. Mon sol c’est l’histoire de ma vie telle qu’elle s’est tissée jour après jour à même l’Histoire française, avec ses gouvernements successifs, son mouvement des femmes, ses grèves et manifs, ses émeutes et attentats, son monde de l’édition, ses écoles, hôpitaux, librairies, théâtres, radios et télévisions, forêts et festivals… Tout cela, qui est infini et qui est français, m’a faite ce que je suis comme adulte et, l’ayant quitté, m’étant mise en quelque sorte hors-sol, je n’ai plus rien à dire.

Le Peintre a grandi dans cette campagne fribourgeoise et la connaît par cœur. Signe de la fin de l’hiver : en passant devant une ferme hier matin, nous avons assisté à l’ouverture des étables. Une dizaine de veaux âgés de deux à trois mois ont été lâchés à l’air libre pour la première fois et se sont mis à courir, à folâtrer, à faire des cabrioles dans le champ. On aurait pu croire que chacun se livrait à cette manifestation de joie physique de façon spontanée. Mais non : il y avait clairement un chef que les autres suivaient et imitaient ; ils cabriolaient à sa suite et dans la même direction que lui. Tous sont revenus au même moment boire à l’auge devant l’étable, et puis se sont mis à cabrioler, comme un seul veau, dans une autre direction. Et je me suis dit que, bien plus qu’on ne voulait l’admettre, nous autres humains fonctionnions nous aussi par tropisme collectif. Il suffit de voir comment s’habillent les députés de l’Assemblée nationale, comment applaudissent les spectateurs au festival des Vieilles Charrues, comment s’égaille un groupe de gamins poursuivis par la police.

Espoir pour ces Chroniques anachroniques qui, le temps de cette quarantaine, tiendront lieu de sol sous les pieds d’une Hors-Sol. En explorant quelques implications et réverbérations de ce fragment de sagesse traditionnelle bantu : je suis parce que nous sommes. Nancy Huston

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Yasmina Khadra, propos déconfinés

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Yasmina Khadra. Né en Algérie, l’écrivain s’adresse à sa mère décédée. Souvenirs d’instants de grâce, désarroi face au temps qui sépare les êtres qui se sont aimés.

à lire, acheter ou télécharger : Natif du Sahara algérien, ancien commandant en charge de la lutte contre les groupes djihadistes durant la guerre civile, Yasmina Khadra quitte l’armée en 2000 pour se consacrer exclusivement à l’écriture. Des nouvelles, des polars, des romans couronnés de nombreux prix littéraires : Morituri, Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat, Dieu n’habite pas La Havane

 

Paris, ma chère petite maman

Durant des jours, je fus confiné chez moi à cause du coronavirus. L’enfermement est devenu une habitude, pour moi. Je sors rarement. Le temps parisien ne se prête guère à un enfant du Sahara qui ne reconnaît le matin qu’à sa lumière éclatante et qui a toujours rangé la grisaille du côté de la nuit. Je suis en train de terminer un roman. Le seul que j’aurais aimé que tu lises, toi qui n’as jamais su lire ni écrire. Un roman qui te ressemble sans te raconter et qui porte en lui le sort qui a été le tien.

Je sais combien tu aimais la Hamada où tu adorais traquer la gerboise dans son terrier et martyriser les jujubiers pour quelques misérables fruits. Eh bien, j’en parle dans mon livre comme si je cherchais à revisiter les lieux qui avaient compté pour toi. Je parle des espaces infinis, des barkhanes taciturnes, des regs incandescents et du bruit des cavalcades. Je parle des héros qui furent les tiens, de Kenadsa et de ses poètes, des sentiers poussiéreux jalonnés de brigands et des razzias qui dépeuplaient nos tribus. C’est toi qui m’as donné le courage de m’attaquer enfin à cette épopée qui me hante depuis des années. Je craignais de n’avoir pas assez de souffle pour aller au bout de mon texte, mais il a suffi que je pense à toi pour que mes peurs s’émiettent comme du biscuit.

Chaque fois que j’emprunte un chapitre comme on emprunte un passage secret, je perçois une présence penchée par-dessus mon épaule. Je me retourne, et c’est toi, ma maman adorée, ma petite déesse à moi. Je te demande comment tu vas, là-haut ? Tu ne me réponds pas. Tu préfères regarder l’écran de mon ordi en souriant à cette écriture si bien agencée dont tu n’as pas les codes. Je sais combien tu aimes les histoires. Tu m’en racontais toutes les nuits, autrefois, lorsque le sommeil me boudait. Tu posais ma tête sur ta cuisse et tu me narrais les contes berbères et les contes bédouins en fourrageant tendrement dans mes cheveux. Et moi, je refusais de m’assoupir tant ta voix était belle. Je voulais qu’elle ne s’arrête jamais de bercer mon âme. Il me semblait, qu’à nous deux, nous étions le monde, que le jour et la nuit ne comptaient pas car nous étions aussi le temps.

C’est toi qui m’a appris à faire d’un mot une magie, d’une phrase une partition et d’un chapitre une saga. C’est pour toi, aussi, que j’écris. Pour que ta voix demeure en moi, pour que ton image tempère mes solitudes. Toi qui frisais le nirvana lorsque tu te dressais sur la dune en tendant la main au désert pour en cueillir les mirages, toi qui ne pouvais dissocier un cheval qui galopait au loin d’une révélation divine, tu te sentirais dans ton élément dans ce roman en train de forcir et tu ferais de chacun de mes points d’exclamation un point d’honneur. Comment oublier l’extase qui s’emparait de toi au souk dès qu’un troubadour inspiré se mettait à affabuler en chavirant sur son piédestal de fortune ?

Pour toi, comme pour Flaubert – un roumi qui n’était ni gendarme ni soldat, rassure-toi – tout était vrai. Étaient vraies les légendes décousues, vraie la rumeur abracadabrante, vrai tout ce qui se disait parce que, pour toi, c’était cela le pouls de l’humanité. Quand il m’arrive de retourner à Oran, je vais souvent m’asseoir à notre endroit habituel et convoquer nos papotages qui se poursuivaient, naguère, jusqu’à ce que tu t’endormes comme une enfant.

C’était le bon vieux temps, même s’il ne remonte qu’à deux ans, deux ans interminables comme deux éternités. Nous prenions le frais sur la véranda, toi, allongée sur le banc matelassé et moi, tétant ma cigarette sur une marche du perron, et nous nous racontions des tas d’anecdotes en riant de notre candeur. Tu plissais les yeux pour mieux savourer chaque récit, le menton entre le pouce et l’index à la manière du Penseur.

Mon Dieu ! Que faire pour retrouver ces moments de grâce ? Quelle prière me les rendrait ? Mais n’est-ce pas dans l’ordre des choses que de devoir restituer à l’existence ce qu’elle nous a prêté ? On a beau croire que le temps nous appartient, paradoxalement, c’est à lui que revient la tâche ingrate de séparer à jamais ceux qui se chérissent. Ne reste que le souvenir pour se bercer d’illusions. Ma petite maman d’amour, depuis que tu es partie, je te vois dans toute grand-mère ! Qu’elles soient blondes, brunes ou noires, il y a quelque chose de toi en chacune d’elles. Si ce ne sont pas tes yeux, c’est ta bouche. Si ce n’est pas ton visage, ce sont tes mains. Si ce n’est pas ta voix, c’est ta démarche. Si ce n’est rien de tout ça, c’est l’émotion que tu as toujours suscitée en moi.

Et pourtant, partout où je vais, même là où il n’y a personne, c’est toi que je vois me faire des signes au fond des horizons. Tantôt étoile filante dans le ciel soudain triste que tu lui fausses compagnie, tantôt île de mes rêves au milieu d’un océan de tendresse aussi limpide que ton cœur, tu demeures mon aurore boréale à moi. Si je devais un jour te rejoindre, maman, je voudrais qu’il y ait une part de nous deux dans tout ce qui nous survivrait. Puisque seul l’amour sait nous raconter à ceux qui savent écouter. Yasmina Khadra

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Les États-Unis, en lambeaux

Les dysfonctionnements de la première puissance mondiale sont exacerbés par la crise sanitaire. Entretien avec Nicholas Allen, directeur des relations internationales du SEIU (Service Employees International Union). Avec deux millions d’adhérents, le syndicat rassemble les personnels de la santé, de la fonction publique, de la propreté-sécurité et de la restauration rapide.

 

Eva Emeyriat – Avec plus de 85 000 morts au 14 mai, les États-Unis sont le pays qui paie le plus lourd tribut à la crise sanitaire. Pour quelles raisons ?

Nicholas Allen L’État fédéral et la plupart des États ont refusé de faire face et se sont réfugiés dans le déni de cette pandémie. Et il y a eu un manque flagrant de préparation à l’échelle fédérale. Lors de l’épidémie d’Ebola, Barack Obama avait mis en place une unité spéciale pandémies, mais elle a été démantelée par Donald Trump en 2017. Notre pays est doté d’un système de santé très décentralisé, avec de grands groupes hospitaliers privés qui doivent faire face chacun de leur côté, tout en gérant la pénurie de respirateurs, de masques, etc.

E.E. – La réforme de santé impulsée en 2010 par le président Obama, bien qu’attaquée depuis l’arrivée de Donald Trump, a-t-elle contribué à mieux protéger les Américains ?

N.A. – L’Obamacare était un progrès relatif qui a permis d’étendre l’assurance maladie aux jeunes jusqu’à 26 ans sur le contrat de leurs parents, de refuser aux assurances de dénier le droit à certaines personnes de s’assurer, ou encore d’étendre Medicaid, le programme fédéral destiné aux plus pauvres. Vingt millions de personnes de plus ont été couvertes grâce à cela, mais environ 20 millions d’autres n’ont aucune assurance. Aujourd’hui encore, la majorité des Américains sont couverts grâce à leur employeur. Dès qu’ils perdent leur job, ils perdent donc souvent leur couverture. Or, depuis le début de la crise, plus de 22 millions de personnes se sont inscrites au chômage, un chiffre inédit depuis la Grande Dépression ! La crise du Covid-19 a bousculé les fragiles avancées obtenues. On découvre que des milliers de gens, en première ligne Afro-Américains et Latinos, meurent chez eux faute de soins parce qu’ils craignent de payer une facture exorbitante [73 000 dollars en moyenne pour une semaine d’hospitalisation, ndlr].

E.E. – Dans quel état d’esprit se trouvent les travailleurs ?

N.A. – Alors que New York est devenue le principal foyer de la pandémie de Covid-19, les panneaux lumineux de Times Square, à Manhattan, rendent hommage aux professionnels de la santé. Les plus modestes sont pris en étau, entre la peur de ne pouvoir se nourrir et celle de tomber malades. Il y a aussi une grande colère des soignants, des travailleurs des fast-foods qui bossent pour des miettes tout en étant salués comme des « héros ». On voit des grèves chez McDonald’s, chez Amazon…

E.E. – Malgré l’incurie de Donald Trump, on note des éléments positifs, comme le vote le 26 mars par le Congrès d’un plan Coronavirus de 2 000 milliards de dollars…

N.A. – Le Congrès en est à son troisième plan, sans doute en faudra-t-il un quatrième, voire plus. Les solutions proposées sont pour l’instant très insuffisantes.

E.E. – Quelles sont vos revendications ?

N.A. – Cette crise jette une lumière très crue sur les inégalités. Il y a bien sûr l’injustice économique et raciale, et le fait que les gens dont nous dépendons le plus, souvent des femmes, sont généralement les moins payés. Ces constats sont au cœur des revendications de nos campagnes #ProtectAllWorkers et #UnionsForAll. Nous exigeons une assurance maladie gratuite et accessible à tous, avec douze semaines de congé maladie payées et 100 % de couverture dans le cadre du Covid-19. Nous revendiquons aussi la garantie des salaires, la protection des emplois, la prise en charge du coût de la garde des enfants, l’annulation ou la suspension des dettes des ménages, ainsi qu’une aide au logement. Il faut par ailleurs remettre en question la redistribution des profits, les revenus des dirigeants et des actionnaires.

E.E. – On entend beaucoup parler du mouvement de défiance libertarien impulsé par Donald Trump contre le confinement. Quel est le sentiment de la population en général ?

N.A. – Ces personnes sont soutenues par les tenants de la droite dure. Souvent armés, ceux qui manifestent sont minoritaires mais leur expression très violente et leur défiance vis-à-vis de la science inquiètent. Cela dit, les sondages confirment que la majorité de la population soutient le confinement.

E.E. – Les élections présidentielles de novembre se rapprochent. Quelles perspectives se dessinent ?

N.A. – Tout reste à jouer. Trump demeure populaire auprès de sa base électorale : blanche, mâle, issue des classes moyennes. Joe Biden [seul candidat en lice à l’investiture démocrate, ndlr] doit trouver la capacité à unifier le Parti démocrate pour battre Trump. Il faudra qu’il parvienne à composer avec la gauche du parti qui, malgré la défaite de Bernie Sanders, reste importante et mobilisée. Une chose est sûre, notre organisation se mobilisera avec force pour battre Trump. La crise du Covid-19 nous renforce dans l’idée qu’il faut lutter pour un monde plus juste, en insistant sur les droits syndicaux et la justice raciale. Il y a urgence. Propos recueillis par Eva Emeyriat

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