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Laurent Massonnat, la montagne pas à pas

Salarié d’un village vacances de Haute-Savoie, Laurent Massonnat est accompagnateur en moyenne montagne. Orléanais de naissance, il marche toute l’année. Par plaisir et pour sensibiliser le public à un environnement à préserver.

 

Penché sur son sac à dos, Laurent sort un t-shirt. « Pour celles et ceux qui auraient oublié, j’ai des gants et un bonnet. Une polaire de rechange, aussi ». Les lacets resserrés, le groupe d’une quinzaine de personnes quitte le parking, à l’invitation de Laurent Massonnat. Pour emprunter le sentier qui s’élève vers la forêt. Il est 9h30, départ pour le sommet du Môle, l’une des soixante-cinq randonnées que propose Laurent au départ de Samoëns… La lumière rasante du soleil accentue le relief. Elle met en valeur une mosaïque de couleurs composée de rouges, de jaunes et d’ocres orangés. Les hêtres succèdent aux épicéas, les épicéas aux noisetiers. « Ici, c’est un coin à champignons, à girolles grises, à cèpes », indique le guide de moyenne montagne depuis douze ans.

Il se définit comme un naturaliste. « J’aime sensibiliser les gens au milieu de la montagne, à l’habitat, à la flore, à la géologie, à la faune. Hier, je me suis couché avec une image de lagopèdes (ou poules de neige, ndrl). En voir trois, c’est déjà bien. Là, il y en avait douze, avec leur couleur d’hiver, tout blancs ». La pente, régulière, conduit bientôt les marcheurs au Petit Môle. Une courte halte, le temps de se désaltérer, de grignoter des fruits secs, un carré de chocolat. Là-bas, les nuages se sont levés sur la dent du Géant, les Grandes Jorasses, le sommet enneigé du mont Blanc. « Les bâtiments que vous voyez en bas, ce sont des usines de décolletage. C’est la vallée de l’Arve, qui est très liée à l’industrie automobile. Au moment de la crise de 2008, de nombreuses entreprises ont fermé parce qu’elles dépendaient d’un seul client ».

Il est bientôt 11h30, le groupe reprend son ascension vers le sommet. Culminant à 1863 mètres, le Môle offre une vue imprenable sur les massifs environnants. C’est de là que furent effectuées les premières estimations de la hauteur du mont Blanc. Contrairement à beaucoup de ses collègues, Laurent préfère rester derrière. « Si je vois quelqu’un en difficulté, je coupe l’itinéraire pour le rendre plus accessible. Je me porte en tête si le sentier est un peu piégeux. Ma priorité est d’accompagner ceux qui ont un peu de mal. Je leur donne des conseils techniques, je les aide moralement. En randonnée, le mental compte pour 70%. La marche est surtout une question de rythme. Quelqu’un qui ne fait jamais de sport et qui se retrouve dans le rouge, je suis quasiment sûr de pouvoir quand même l’amener au sommet ». Trouver le bon rythme, la bonne posture (pour ne pas couper sa respiration, par exemple…), les bons appuis, font partie des conseils usuels. Comme se munir de bâtons de marche. « Ils permettent d’économiser son énergie dans les montées et de soulager les articulations dans les descentes. Ils ont une autre fonction en cas de problème : avec deux paires de bâtons et deux sacs, on peut improviser un brancard ! Je croise les doigts, jusqu’à présent, ça ne m’est jamais arrivé ».

Laurent marche six jours sur sept, qu’il pleuve, vente ou neige. « Je marche tout le temps, même en vacances. Aussi, je fais attention sur le plan physique. Étant sujet aux tendinites, par exemple, je consomme très peu de produits laitiers et d’alcools ». Lassé, parfois, le montagnard ? « Jamais ! Il n’y a pas deux randonnées, deux individus qui se ressemblent. Ce qui est beau dans la marche, c’est explorer, découvrir. On se retrouve avec soi-même, on partage avec l’autre. Ce sont toujours des moments privilégiés ». Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph, photos Daniel Maunoury

 En savoir plus :

Travailleurs indépendants pour la majorité d’entre eux, les accompagnateurs de moyenne montagne doivent être titulaires du diplôme d’État du même nom pour exercer. Ils ne peuvent pas évoluer sur des terrains qui nécessitent des techniques liées à l’alpinisme. Le salaire d’un accompagnateur en CDI est de 1650€, environ. Un travailleur indépendant perçoit de 170 à 270€ par randonnée. Leur syndicat professionnel, le Snam, revendique 2500 membres.

 

La FFRandonnée, un sigle qui marche :

Pour tous les accros de la rando culturelle ou sportive, une seule adresse, la Fédération française de randonnée pédestre ! Qui oriente, conseille et donne les coordonnées des clubs de randonnée, urbaine-champêtre-montagnarde, près de chez vous… Qui publie Passion Rando, un magazine trimestriel, édite de nombreux topos-guide sur les diverses régions de France, y compris la région parisienne : Les environs de Paris à pied, Paris à pied et La ceinture verte d’Ile-de-France. Sans oublier, outil indispensable, le Guide pratique du randonneur !

64 rue du Dessous des Berges, 75013 Paris (Tél. : 01.44.89.93.90) : www.ffrandonnee.fr

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Robin Renucci, la Corse en scène

Homme du terroir, Robin Renucci crée en 1997 les « Rencontres internationales artistiques » en Corse. Jusqu’au 10 août, un temps de formation clôturé par une semaine de représentations. Nommé en 2011 à la direction du Centre dramatique national des « Tréteaux de France », un comédien et metteur en scène pétri de convictions sur sa conception du développement culturel et de l’éducation populaire.

 

Il était une fois un petit village du nom d’Olmi-Cappella, au cœur du parc naturel régional de Corse. Un petit village vivant au rythme des saisons, progressivement déserté par sa population comme tant d’autres, à l’écart des grandes routes touristiques et des grands schémas de développement proposés sur l’île…

Au cœur de la vallée du Giussani, région natale de la famille de Robin Renucci, il se passe de drôles de choses dans le maquis et sur la place publique depuis plus de vingt ans. Depuis que les mamies du cru citent les vers d’Antigone avec un naturel confondant, depuis que l’ARIA (Association des rencontres internationales artistiques) organise ses stages de théâtre et que les autochtones se sont appropriés une culture qu’ils font leur. En accueillant les stagiaires venus du monde entier, en participant activement à l’organisation des rencontres, ils sont devenus à leur tour acteurs de la manifestation. Le pari était osé : bâtir, au cœur d’une région enclavée dépourvue d’infrastructures, un projet culturel et artistique fondé sur le respect des populations et des cultures locales pour mieux s’ouvrir aux cultures venues d’ailleurs ! « Renucci, c’est du Vilar pur jus », affirme sans fard Jean-Bernard Pouy, l’auteur de romans noirs à succès et co-scénariste de Sempre vivu ! , le film qui rend compte à sa façon de l’expérience. « Il a réveillé une région qui se mourait, surtout il a redonné du plaisir aux gens. C’est un vrai miracle qui se produit ici chaque été, c’est magique : des villages qui revivent, des hommes et femmes qui se parlent dans toutes les langues, le bonheur de vivre et de jouer ensemble, vraiment on en retire la conviction que la Corse mérite mieux que les clichés éculés qui l’habillent ordinairement ».

« Je suis très attaché à ce que l’on nomme éducation populaire », reconnaît pour sa part le comédien, « faut-il encore s’entendre sur les mots et ne pas dénaturer le propos. Pour moi, c’est un certain attachement aux singularités en opposition à la pensée unique, c’est reconnaître à chacun sa capacité de création. Quel qu’il soit, où qu’il soit… ». Désormais, le petit village corse s’est enrichi et doté d’une vraie salle, d’un bel équipement au service des projets que porte chaque année Robin Renucci dans la vallée : un théâtre réel, un théâtre libre pour des hommes libres, qui rassemble des milliers de personnes chaque été de France et du Japon, d’Australie et de Roumanie. Et, au fil du temps, l’expérience théâtrale au cœur du Giussani a fait ses preuves : des centaines de stagiaires chaque été, une revitalisation économique de la région, le maintien de l’école qui avait pourtant failli disparaître, la réhabilitation d’un imposant bâtiment qui sert de structure d’accueil, l’ouverture d’une route pour faciliter les échanges… En fait, c’est toute une région qui revit, économiquement et culturellement, grâce à l’implantation de l’ARIA en 1998 et à la création d’un syndicat mixte de communes en 2001 ! Yonnel Liégeois

 

Comédien et citoyen

Passionné de théâtre dès l’enfance, natif de Bourgogne mais petit-fils d’un forgeron corse de la vallée du Giussani, Robin Renucci s’impose très vite tant sur le grand écran que sur les plateaux de théâtre. En 1998, il crée en Corse l’ARIA, un pôle d’éducation et de formation par la création théâtrale dans la tradition de l’éducation populaire. Les rencontres internationales d’été en assurent rayonnement et réputation mais l’association organise tout au long de l’année des stages en partenariat avec les ministères de l’Éducation et de la Culture. Les maîtres de Renucci ? Dullin et Copeau pour qui éducation artistique se décline sur le même mode qu’esprit critique… L’ambition du comédien ? Rendre à chacun sa culture et sa dignité.

L’ARIA : Association des rencontres internationales artistiques en Corse, A Stazzona, 20259 Olmi Cappella / Pioggiola (Tél. : 04.95.61.93.99).

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Le grand Jacques, Avignon 2019

Fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient, Jacques Brel s’en est allé, la Mathilde ne reviendra plus. Mais le grand Jacques, oui, dans « Le Grand feu » au Théâtre des Doms, avec le rappeur belge Mochélan mis en scène par Jean-Michel Van den Eeyden. Sans oublier « Soyez vous-mêmes » au Théâtre des Lucioles et « Sang négrier » au Théâtre du Verbe fou.

 

Gémir n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi dans le Hainaut comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, de Charleroi en Avignon, la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Un matin d’octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef,  ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François… Et Mochélan le rappeur belge qui met le feu aux planches du Théâtre des Doms, en compagnie de son compère DJ Rémon Jr et de Jean-Michel Van den Eeyden, le directeur et metteur en scène du Théâtre de l’Ancre en Belgique ! C’est beau, c’est fort, c’est puissant, c’est grand ce « Grand feu », attisé par l’univers de Brel et l’imaginaire d’un trio détonant ! Qui embrase la scène, envoûte l’auditoire sur les traces de L’homme de la Mancha en quête de son inaccessible étoile. Aujourd’hui, nous en sommes certains, le Don Quichotte des impossibles rêves ne nous laissera plus jamais orphelin en compagnie de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans.

Le risque est grand, souvent, pour l’amoureux de l’univers d’un créateur. Que penser de l’impertinent, de l’insolent qui s’empare ainsi sans vergogne des musiques et des textes de l’autre : au nom de quel droit, de quelle notoriété ? Non, « faut pas jouer les riches quand on n’a pas le sou », clamait le Bruxellois, « faut pas jouer à imiter ou copier quand on n’a pas les qualités », affirmons-nous avec méfiance ! Si l’exercice est délicat, la bande à Mochélan s’en sort avec brio et grand talent. Le rêve de l’artiste ? « Faire apprécier les musiques urbaines au public qui vient pour l’hommage à Brel et faire découvrir et aimer Brel à ceux qui ne jurent que par le rap » : prouesse accomplie ! Comme l’affirment les protagonistes, plus qu’un hommage à Brel, « Le grand feu » est un rendez-vous avec l’artiste, ses mots, sa pensée : « amour, liberté, soif d’aventure, mort, solitude… L’universalité de son écriture est interpellante ». Mélangeant les genres et ses textes à ceux du poète, dans une scénographie fort suggestive et poétique, le diseur et chanteur rappe pour nous plonger avec authenticité dans la modernité de Brel. Quoique « Six pieds sous terre », le pourfendeur des Flamandes et le compagnon de Jaurès ne nous est jamais apparu aussi vivant. Décor video fantasque signé Dirty Minotor, voix puissante et rugueuse, création mélodique d’une prodigieuse inventivité : du théâtre musical comme art majeur ! Yonnel Liégeois

À voir aussi :

Soyez vous-mêmes : Texte et mise en scène de Côme de Bellescize, Théâtre des Lucioles. Au siège d’une fabrique de javel, une D.R.H. reçoit une jeune postulante à qui elle conseille surtout de rester elle-même… Un entretien d’embauche qui vire progressivement en un diabolique et invraisemblable dialogue. Comme il n’y a pas de vrai bonheur sans cette javel qui sauve des bactéries et des impuretés, la candidate est conviée à se délivrer des poisons qui polluent son existence. Magistrales, les comédiennes Eléonore Joncquez et Fannie Outeiro, dans ce nouveau huis-clos du « maître et de l’esclave » ! Entre humour affiché et révolte étouffée, comique des situations et outrances verbales, le dialogue glisse subtilement du monde de l’entreprise à l’univers impitoyable de nos sociétés contemporaines où la quête de soi incite à devenir « le produit que l’on doit vendre ». Y.L.

Sang négrier : L’adaptation d’un texte de Laurent Gaudé, dans une mise en scène de Khadija El Mahdi, Théâtre du Verbe fou. L’ancien commandant d’un navire négrier se raconte : sa plongée dans la folie lorsque cinq esclaves, échappés de la cale, sont traqués à mort dans le port de Saint-Malo. Une histoire terrifiante, un texte fort. Un puissant appel à la tolérance et sans concession contre toute discrimination, un vibrant plaidoyer contre l’esclavage sous toutes ses formes et pour le respect de la dignité humaine. Dans une stupéfiante économie de moyens, un masque – deux bouts de chiffons – trois morceaux de bois, la formidable interprétation de Bruno Bernardin. Y.L.

 

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Hammett, le père du roman noir

Aux États-Unis en 1929, paraît Moisson rouge, le premier roman de Dashiell Hammett. En 1949, Marcel Duhamel édite La clé de verre à la célèbre Série Noire. En ce début juin 2019, sort une nouvelle édition du Faucon de Malte (« Le faucon maltais » au cinéma, de John Huston avec Humphrey Bogart), dans la traduction de Natalie Beunat. L’auteur de romans noirs, et créateur du genre, fut aussi l’une des victimes du maccarthysme.

 

Département d’État, 24 et 26 mars 1953, double comparution devant la commission sénatoriale des opérations gouvernementales présidée par le sénateur Joseph McCarthy. « J’invoque mes droits garantis par le Cinquième amendement de la Constitution américaine, je refuse de répondre car la réponse pourrait me porter préjudice », plaide Dashiell Hammett au fil des interrogatoires auquel il est soumis. Face à ses juges, un homme élégant et digne qui se refuse à toute compromission, victime de « la chasse aux sorcières » ouverte depuis 1946 par le président Truman. Ses livres sont retirés des bibliothèques et, comme le rappelle fort justement Natalie Beunat, l’auteur de la nouvelle traduction des romans de Hammet chez Gallimard, « il faudra l’intervention personnelle du Président Eisenhower, déclarant que les romans de Dashiell Hammett ne lui semblaient pas constituer une menace subversive, pour qu’ils soient réintégrés dans les rayonnages ».

Déjà, le 9 juillet 1951, le romancier américain est convoqué une première fois devant la Cour d’Appel du Second District de New York. L’accusation lui reproche d’avoir présidé aux destinées du Civil Rights Congress (CRC) en 1946, une organisation d’inspiration communiste très active dans la défense des droits des citoyens. Le CRC avait constitué un fonds de cautionnement destiné à faire libérer les militants arrêtés pour raisons politiques. C’est depuis la fin des années 30 qu’Hammett est devenu un activiste politique de premier plan au côté de Dos Passos et de Dorothy Parker : participation à des meetings anti-nazis, prises de position en faveur de l’Union Soviétique. Joignant le geste à la parole, à 48 ans, il s’engage comme simple soldat pour soutenir l’effort de guerre contre le fascisme ! Démobilisé en 1945, c’est l’année suivante qu’il est donc élu président du CRC. Devant les questions du juge Sylvester Ryan, Hammett demeure imperturbable, refuse de coopérer et de lâcher des noms : il est condamné à six mois de prison, une peine qu’il effectuera sans sourciller en dépit de graves soucis de santé…

Cette sombre page de l’histoire américaine, communément appelée « Peur rouge » ou maccarthysme, s’étend officiellement sur quatre ans, selon l’historienne et spécialiste Marie-France Toinet : de l’apparition du sénateur Joseph McCarthy en 1950 sur le devant de la scène politique jusqu’au vote de censure contre lui en 1954. L’expression recouvre cependant une période beaucoup plus longue, si l’on englobe l’ensemble des années où la répression contre le communisme battit son plein. Depuis 1946 en fait, voire 1938 lorsque la Chambre des représentants créa la HUAC (House Un-American Activities Committee), la commission sur les activités anti-américaines… Depuis cette date, le FBI enquête et constitue des dossiers sur les organisations et les hommes politiques suspectés de sympathie communiste. Avec cette volonté acharnée et hystérique, selon l’historienne, « de casser intellectuellement la dissidence, de transformer les communistes voire les simples progressistes en exilés de l’intérieur, sans existence sociale et sans droits parce que différents ». Au lendemain de la seconde guerre mondiale, en pleine « guerre froide », l’acharnement redouble. En 1947, la HUAC étend ses investigations au coeur d’Hollywood, supposé repère de réalisateurs et scénaristes «communistes » ! Au nombre d’entre eux, un certain Bertolt Brecht qui est entendu par la HUAC le 30 octobre 1947 et quitte pour toujours les États-Unis le jour même…

 

Des dix-neuf scénaristes et producteurs initialement fichés, onze d’entre eux sont convoqués devant la HUAC. Si Brecht a déclaré devant la Cour ne pas être communiste avant de fuir l’Amérique, les dix autres invoquent le 1er Amendement de la Constitution américaine et refusent de répondre aux questions. Inculpés d’outrage par le Congrès, ils sont condamnés à la prison : six mois fermes pour Biberman et Dmytryk, un an pour les autres… De cette liste rouge des « Dix de Hollywood », suit un mois plus tard une « liste noire ». Celle des artistes, communistes ou non, interdits désormais de travail : Charlie Chaplin, Orson Welles, Jules Dassin et Joseph Losey qui se réfugient plus tard en Europe ! Certains cèdent sous la pression, tel Elia Kazan qui tourne « Sur les quais » en guise d’excuse, d’autres non, tel Arthur Miller qui réalisera « Les sorcières de Salem » en 1953 et « Vu du pont » en 1955 pour saluer les résistants à l’inquisition.

Les campagnes de dénigrement sont redoutables de violence mais elles atteignent leur paroxysme en février 1950 lorsque le très conservateur sénateur McCarthy prononce son fameux discours de Wheeling. Plus que tout autre, outre de se révéler un alcoolique invétéré, il voit « rouge » partout et dénonce à la tribune l’infiltration communiste dans tous les rouages de l’administration, jusqu’au Département d’État ! Avec la complicité du FBI et de son patron Hoover, il prétend détenir des listes de noms suspects et propose au président Truman de lui communiquer. Des allégations mensongères bien sûr, mais qui suffiront à répandre soupçon et délation, d’autant que les époux Rosenberg sont arrêtés en juillet 1950, accusés d’espionnage en faveur de l’Union Soviétique, condamnés à mort et exécutés sur la chaise électrique le 19 juin 1953… Durant quatre ans, McCarthy et les juges à sa solde n’en finiront donc pas d’alimenter la suspicion et de convoquer personnalités et simples citoyens devant leur fameuse commission, véritable tribunal d’exception. Au total, selon certaines sources, ils seront pas moins de 26 000 employés de l’administration fédérale à faire l’objet d’enquêtes approfondies : 7000 seront contraints à la démission, 739 révoqués.

Comme le rappelle Natalie Beunat dans Dashiell Hammet, parcours d’une œuvre, les questions de McCarthy à l’époque sont très précises et ciblées : « était-il membre du parti communiste quand il a écrit La moisson Rouge, ses droits d’auteur ont-ils servi à alimenter les caisses du parti ? ». Il en ira de même pour chaque suspect. Au point qu’Albert Einstein lui-même s’élèvera contre ce véritable climat de terreur, « minant le caractère démocratique de notre société ». En 1954, les attaques de McCarthy contre l’armée lui sont fatales. Le Sénat américain nomme à son tour une commission pour statuer sur son cas. Blâmé par ses pairs, désavoué enfin par l’opinion publique et les media, il sombre dans l’alcoolisme et meurt en 1957 dans l’indifférence générale.

Une question demeure, cependant : au vu de faits récurrents qui jalonnent l’histoire des États-Unis, d’hier jusqu’à nos jours sous l’ère Trump, l’Amérique a-t-elle vraiment exorcisé tous les démons de la manipulation et du mensonge ? Yonnel Liégeois

 

En savoir plus

– La chasse aux sorcières : le maccarthysme (1947-1957), par Marie-France Toinet (Editions Complexe, 206 p., 7€90)

– Interrogatoires : les trois comparutions d’Hammett, traduites par Natalie Beunat (Editions Allia, 95 p., 3€)

– Dashiell Hammett, parcours d’une œuvre, par Natalie Beunat (Encrage éditions, 127 p., 9€)

 

Chronologie

27/05/1894 : naissance de Hammett à Saint Mary’s County, dans le Maryland

1929 : publication de Moisson Rouge, en 1930 du Faucon de Malte

1947 : condamnation des « Dix de Hollywood » et publication d’une liste noire

09/02/1950 : discours du sénateur républicain McCarthy à Wheeling

09/07/1951 : premier interrogatoire de Dashiell Hammett à New York

1952 : nomination de McCarthy à la sous-commission d’enquête du Sénat

1953 : exécution des époux Rosenberg pour espionnage en faveur de l’URSS

10/01/1961 : mort de Hammett. Enterré au cimetière national d’Arlington

 

Noir, c’est noir

« Hammett est, par excellence, l’homme des paradoxes », souligne Natalie Beunat, « d’une élégance raffinée mais un alcoolique invétéré, un grand romancier qui cesse mystérieusement d’écrire à l’âge de 40 ans et au sommet de sa gloire ».

Il est surtout celui qui pose les bases du roman noir américain avec Moisson Rouge, son premier livre publié en 1929 : un coup d’essai, un coup de maître ! L’ancien détective de l’agence Pinkerton, pour la première fois, « introduit le réel et la vraisemblance dans la littérature policière. Moisson Rouge est un grand livre politique, le roman du capitalisme sauvage et triomphant ». Le vrai boulot du détective, chez Hammett ? « Entre l’être et le paraître, faire émerger le mensonge et la société du spectacle. Hammett est cohérent avec sa façon de vivre et sa façon de créer une figure littéraire : toujours se tenir droit et debout. Chez lui, c’est une vraie posture politique ».

Grande prêtresse de Hammett, Natalie Beunat est avant tout celle qui rend sens et rythme à la langue du romancier américain. En signant une nouvelle traduction, somptueuse et dépouillée de l’argot parisien des années 40, de cinq de ses romans… Du grand art, vraiment un plaisir de lecture renouvelé.

À lire : Dashiell Hammett, romans (Moisson Rouge, Sang Maudit, Le faucon maltais, La clé de verre, L’introuvable) dans la nouvelle traduction intégrale de Natalie Beunat (Quarto Gallimard, 1064 p., 28€50). Moisson rouge est disponible aussi en Série Noire, Le faucon maltais et autres romans en collection Folio, chez le même éditeur. Dashiell Hammett, mon père, par sa fille Jo Hammet (Rivages/Noir, 191 p., 7€50. Traduction Natalie Beunat).

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De la traite négrière à l’esclavagisme

Le 27 avril 1848, sous l’impulsion de Victor Schoelcher, le gouvernement de la Deuxième République abolit définitivement l’esclavage. L’aboutissement d’un long processus entamé lors de la Révolution de 1789. Historiens, chercheurs et écrivains font le point.

 

Avec Travail, capitalisme et société esclavagiste, l’historienne Caroline Oudin-Bastide prend d’emblée son lecteur à contre-pied. Documents à l’appui et negrebilan de recherches extrêmement fines l’autorisent à affirmer que la valeur travail, à l’œuvre dans les sociétés esclavagistes de Guadeloupe et de Martinique, ne peut être analysée sur le même mode que celui en germe de la modernité capitaliste dans les sociétés occidentales. En Europe, Angleterre et France essentiellement, non seulement la bourgeoisie industrielle voit dans le travail le meilleur moyen d’asseoir ses profits mais surtout exploiteurs et exploités considèrent au fil du temps le travail comme source d’émancipation individuelle et collective. Un regard radicalement différent de celui posé par les planteurs et colons des Antilles, ne partageant en rien « l’esprit du capitalisme » : il leur faut d’abord assujettir d’autres hommes à la tâche pour mieux « cultiver l’oisiveté, s’adonner au jeu et aux plaisir », ensuite pour faire échec à cette « paresse naturelle » qui, selon eux, détermine l’homme noir. Aucune volonté donc de valoriser le travail, d’autant qu’ici il est synonyme de violences, de privations et de mort.

Un tel regard n’incite cependant pas l’historienne à nier les enjeux économiques ni le poids des richesses accumulées grâce au travail des esclaves. Pour preuve, le magistral « essai d’histoire globale » d’Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières, qui parvient à rendre intelligible et clair « la complexité d’un des phénomènes mondiaux à l’origine du monde moderne » : « l’infâme trafic » d’hommes noirs, monstrueux par son étendue géographique (Afrique, Amérique, Orient) et son amplitude dans le temps (près de quatorze siècles)… L’historien n’hésite d’ailleurs pas à bousculer les tabous en ce qui concerne d’abord l’esclavage dans les sociétés africaines et orientales, en invitant ensuite son lecteur à faire la distinction entre l’histoire de l’esclavage et celle des traites négrières… Couronné par de nombreux prix, le livre de Pétré-Grenouilleau s’impose, vraiment « la » référence en la matière : une matière d’ailleurs « houleuse » dont fut victime l’universitaire de Lorient lorsque devoir mémoriel et recherche historique ne s’estiment plus complémentaires mais adversaires. Qui n’en a cure et récidive avec La révolution abolitionniste : une somme qui rend compte de la longue marche du projet abolitionniste sous ses trois dimensions, chronologique (de l’Antiquité au XIXème siècle)  – géographique (de la Chine aux mondes musulmans) – thématique (de l’histoire des religions à l’analyse des pratiques politiques),  pour basculer « d’un combat solitaire de quelques individus à un phénomène global inaugurant une liste ininterrompue de conquêtes au nom des droits de l’homme ». Un document de longue haleine, près de 500 pages, pourtant édifiant et captivant, érudit mais pas savant !

Pour mesurer véritablement ce que fut l’horreur du génocide négrier et de la colonisation, par exemple sous le règne de Léopold II, rien de tel que la lecture bouleversante de Congo d’Éric Vuillard (prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour) ! À la conférence de Berlin en 1884, les puissances d’Europe se partagent l’Afrique et le Congo devient propriété personnelle du roi des Belges : posséder huit fois la Belgique, c’est tout de même quelque chose ! Et de faire fortune avec l’ivoire et le caoutchouc… Du nègre récalcitrant à la tâche, avec la miséricorde bienveillante des missionnaires, on coupe les mains, des paniers de mains en fin de journée que le colon exhibe et immortalise fièrement sur photo sépia. « L’effroi nous saisit en regardant ces photographies d’enfants aux mains coupées », écrit Éric Vuillard, « les cadavres, les petits paniers pleins de phalanges, les tas de paumes ». Sans masquer non plus cette face si longtemps cachée, et parfois toujours niée par les États concernés : la traite des Noirs d’Afrique par le monde arabo-musulman ! « Qui a concerné dix-sept millions de victimes pendant plus de treize siècles sans interruption », précise l’anthropologue franco-sénégalais Tidiane N’Diaye dans Le génocide voilé. Une traite minimisée, contrairement à la traite occidentale vers l’Amérique…

Sur un autre mode narratif, se révèle formidablement passionnante et réjouissante la lecture du « Nègre de personne » de l’écrivain martiniquais Roland Brival ! Le voyage romancé d’un jeune homme en 1939 sur le pont du paquebot Normandie, en route vers l’Amérique… « Il s’appelle Léon-Gontran Damas, il vient de publier à Paris son premier recueil, Pigments, préfacé par Robert Desnos », précise Roland Brival, « il est, avec Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, l’un des fondateurs du mouvement de la Négritude ». Le natif de Cayenne part à la rencontre des intellectuels noirs américains de la « Harlem Renaissance ». Il y rencontre surtout le racisme quotidien, l’apartheid au jour le jour, mais aussi les grands leaders de la cause noire, Harlem, le jazz et l’amour… Une désullision cependant, au regard de l’idéologie véhiculée, lançant « je ne crois pas à la guerre des races ni des cultures » et plaidant pour une société métissée, « je me sens plus métisse que nègre ». Quant au livre de la juriste Georgina Vaz Cabral spécialisée sur la question des droits de l’homme, La traite des êtres humains, c’est une plongée hallucinante dans ce qu’il est coutume d’appeler « l’esclavage contemporain » : faux mariage, atelier clandestin, prostitution, gens de maison séquestrés… Des beaux quartiers parisiens à l’Arabie Saoudite, des riches hôtels particuliers au Quatar , la même réalité sordide : employées et ouvriers surexploités, passeports confisqués, sévices journaliers. Il ne s’agit plus là d’un trafic humain réglementé par des lois ou des codes étatiques, nous sommes en face d’un capitalisme sans morale ni raison, voire de réseaux mafieux à l’échelle intercontinentale.

Une barbarie moderne face à laquelle les institutions internationales ont encore peine à s’opposer par la loi, à condamner et encore plus à prévenir. Pour le plus grand malheur d’êtres humains, femmes et enfants essentiellement. Yonnel Liégeois

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À Saint-Denis, la littérature russe couronnée

Jusqu’au 20 avril, le Centre dramatique national Gérard-Philipe à Saint-Denis (93) consacre son espace à la littérature russe. D’abord avec deux pièces à l’affiche (En se couchant, il a raté son lit de Daniil Harms et Onéguine de Pouchkine), ensuite avec deux soirées poétiques (Le dernier départ et Avril). Sous la houlette du traducteur André Markowicz et du maître des lieux, Jean Bellorini. Total bonheur !

 

Depuis début mars, André Markowicz est l’invité du  Théâtre Gérard-Philipe et de son directeur, Jean Bellorini, qui met en scène sa traduction d’Onéguine de Pouchkine et avec qui il entretient une grande complicité,  disons poétique et amicale. Traducteur de littérature russe, auteurs connus (Dostoïevski, Gogol, Tchekhov…) ou inconnus qu’il nous fait alors découvrir (Daniil Harms, avec En se couchantDans une géniale mise en scène de Lilo Baur et Jean-Yves Ruf, l’absurde au sommet de l’écrit, un bijou d’humour grinçant), André Markowicz ne tente pas seulement de faire passer les mots d’une langue à l’autre, d’un continent l’autre. Plus encore, il travaille la forme poétique, son rythme même, pour nous en transmettre le souffle ou du moins pour nous le faire sentir, entendre. Comme on entend la respiration amie. Pour, tel dans l’Onéguine composé  en « accord » avec Jean Bellorini, donner à voir ce souffle en prise avec le corps des comédiens.

Le travail dramatique de Jean Bellorini confirme l’excellence de la traduction. Sans comprendre le Russe, nous en voyons la langue, en prenons la mesure, marchons à son pas puisque la poésie est là affaire de métrage. Si André Markowicz parvient si bien à nous le faire entrevoir, c’est qu’il est également poète et vit sa grande œuvre de traduction comme un acte poétique : il vit la poésie comme une poignée de mains, à la façon de Celan d’approcher la poésie. Et Markowicz, pour nous du moins, incarne parfaitement cette main tendue !

Dans Oneguine, tout (texte, acteurs, mises en son, en image et en scène) est parfaitement en correspondance… Comment parler de ce spectacle, de sa magie ? C’est trop fort, trop difficile, tant il parle au cœur. Une sorte d’intimité bouleversante est créée. Quelle intelligence sensible ! Rien de pesant. La simplicité même. Voir ce que l’on entend. Évocation lointaine, pour nous, du plaisir d’écoute des pièces radiophoniques diffusées dans notre enfance, rassemblement familial  silencieux et tamisé d’une lumière chaude autour du poste de TSF. Parfois accompagné de travaux de repassage, de pliage du linge, de raccommodage et de reprise. Dans les familles ouvrières c’était la mère qui était à l’ouvrage.

L’espace est sonore. Il se reçoit du son. Le son le dimensionne, lui imprime des temporalités. L’espace est ici comme suggéré, il prend corps diffusé par le casque auditif remis à chaque spectateur (Dieu, comme le mot spectateur est laid ici !). On nous parle à l’oreille. Lumière rare… Juste le « plus», là, de petites variations d’intensités lumineuses qui laissent la parole nue et qui composent avec le son de la mise en espace, stimulent et soutiennent l’imaginaire, ne l’écrasent ni le brident. C’est tressé fin. Le tout au seul service de la parole en acte, rythme de la parole des acteurs. La place de l’humour, du merveilleux. Ah, le piano qui ouvre le poème en lançant son feu d’artifice sonore et l’on croit voir la féerie d’un  ciel s’étoiler… D’un coup la présence du cosmique, nous sommes sous le ciel… Et l‘évocation du bruit des calèches par le seul jeu de la bouche sur le micro… Ils sont parfaitement réglés ces micros. Et à l’identique, la partie de tennis. Esprit d’enfance, du jeu. La respiration, la dilatation.

C’est intime, la pièce se donne dans la petite salle Mehmet Ulusoy. Au plus près du magnifique travail des acteurs, dont la parole sort de tout le corps. Cela pourrait presque se jouer partout. Tout, sauf grandiose et grandiloquent. Jean-Pierre Burdin

À écouter : l’entretien d’André Markowicz sur France-Culture. À consulter : sa page Facebook, tout particulièrement à partir du 18 mars où il revient sur  son travail et sa recherche avec l’équipe du T.G.P. Une authentique aventure sociale et pédagogique de partage poétique.

 

Le dernier départ et Avril

Avec Françoise Morvan, sa compagne et complice elle-même traductrice, André Markowicz propose deux soirées poétiques autour d’auteurs russes, connus ou méconnus. « Sonia Wieder-Atherton a longtemps travaillé à une transposition pour violoncelle de la Sonate pour violon de Béla Bartók. Les rares privilégiés qui l’ont entendue jouer cette transposition savent qu’ils ont vécu un moment artistique majeur », commente André Markowicz. « Il nous est venu l’envie de la confronter au texte de l’un des plus grands poètes russes de notre temps, Guennadi Aïgui, écrit en 1988 à l’occasion de sa première visite à Budapest. Le Dernier Départ est consacré à la déportation des juifs de Budapest et à la figure de Raoul Wallenberg qui a sauvé des milliers de personnes avant de disparaître, sans doute arrêté et assassiné par le NKVD ». Le 03/04 à 20h30, Sonia Wieder-Atherton au violoncelle, André Markowicz dira le texte, à la fois en russe et en français, dans sa propre traduction.

Le 10 avril, toujours à 20h30 au T.G.P., se déroulera une soirée peu banale, voire étrange, en tout cas originale ! « Depuis plusieurs années, Françoise Morvan se livre à une expérience de poésie surtout destinée à un public qui ne lit pas de poésie », explique André Markowicz. « Mettant ses textes en résonance avec les chansons du répertoire traditionnel breton interprétées par Annie Ebrel et avec la poésie russe, elle compose des histoires très simples, nées d’un lieu et d’un temps précis mais ouvrant sur la poésie universelle ». Et de poursuivre : « Glissant du texte au chant repris comme en miroir, Annie Ebrel (dont le nom veut dire « avril » en breton) assure la légèreté du passage du breton au français. Comme je trame sur le son-même du russe l’improvisation en français. Et la contrebasse d’Hélène Labarrière vient donner de la profondeur et unir ces voix ».

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Les droits de l’Homme prennent la pose

Jusqu’en juin 2019, deux artistes de la prise de vue, Sebastião Salgado et Clarisse Rebotier, couvrent de leurs œuvres les murs du Musée de l’Homme, à Paris. Pour commémorer les droits du même nom, adoptés en 1948 par l’ONU. Place du Trocadéro, une pose s’impose.

 

À l’occasion du 70ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, organise une série d’expositions, conférences et projections destinées à commémorer l’événement. Adopté le 10 décembre 1948 par la toute jeune ONU, le texte définit les droits fondamentaux inaliénables au plan civil, politique, social, économique et culturel inhérents à toute personne humaine. Le droit à l’éducation, au travail, à la liberté d’opinion, la protection des enfants…

De tous les artistes invités au Musée de l’homme (situé dans une aile du Palais de Chaillot où fut signé le texte), le photoreporter brésilien Sebastião Salgado est sans doute le plus connu. Du Kenya aux Philippines, de l’Inde au Rwanda, en passant par l’Angola, l’Algérie, la Bosnie, l’ancien professeur d’économie a témoigné des conditions de travail dans les mines d’or ou les champs de pétrole, des injustices frappant les paysans sans terre du Sertão, des atrocités de la guerre, des dégâts de l’homme sur la nature, du déracinement. Aussi des beautés du monde, comme ce désert au sud de Djanet (Algérie) où un Touareg se recueille. Salgado a puisé dans quarante

Co MNHN – JC Domenech

ans de travail pour illustrer chacun des trente articles de la Déclaration.

Clarisse Rebotier, quant à elle, s’est focalisée sur le seul article 13 qui stipule que « toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État ». L’artiste a proposé à des réfugiés et à des demandeurs d’asile de les photographier sur le Parvis des droits de l’homme. « Pour le symbole, bien sûr, et parce que ces gens ont leur place ici ». D’où le titre de sa série, « Hic et Nunc », « Ici et maintenant ». De rencontres en ateliers, Khadija, Gabriel, Hissen, Sahil et vingt-six autres ont accepté de poser. Seuls ou à deux. Quelques-uns se tiennent par la main. Derrière eux, la tour Eiffel. Ils sourient.

Sauf Adema, dont le regard semble se perdre au-delà de l’objectif. Jean-Philippe Joseph

 

Sebastião Salgado

Les photographies de Sebastião Salgado illustrent certains des articles de la déclaration, tels que le droit à l’asile, à la liberté de pensée, de conscience et de religion, le droit au travail, et d’autres encore. Des articles qui font particulièrement échos aux valeurs humanistes portées par le Musée depuis sa création en 1937 et que le

© MNHN – JC Domenech

photographe illustre en portant un regard rétrospectif sur son œuvre.

Tout au long de 40 ans de carrière, trente photographies réalisées dans 20 pays : Afghanistan, Angola, Algérie, Bosnie, Brésil, Éthiopie, France, Hong Kong, Inde, Indonésie, Italie, Kenya, Mexique, Mozambique, Philippines, Rwanda, Somalie, Soudan et Tanzanie. Des images comme autant de témoignages émouvants qui incarnent la nécessité de défendre au quotidien les droits énoncés dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme, quelle que soit la région du monde concernée, soulignant la portée universelle de ce texte. « Je ne veux pas qu’on apprécie la lumière ou la palette de tons. Je veux que mes photos informent, provoquent le débat », déclare Sebastião Salgado.

 

Clarisse Rebotier

Pour réaliser cette série d’une trentaine de clichés, Clarisse Rebotier a rencontré des dizaines de personnes ayant fui la guerre. Pourtant, ces portraits représentent des personnes sereines et souriantes. « Ils sont joyeux. Ce sont des battants ! Je voulais montrer que les personnes réfugiées sont d’abord des citoyens, incroyablement emplis d’émotions et de vie », confie l’artiste. Pour cette série, la photographe a souhaité monter un projet participatif : les sujets sont devenus auteurs, ils ont tiré eux-mêmes leur portrait en chambre noire. Ces photographies deviennent un plaidoyer pour la solidarité, prises sur l’esplanade des Droits de l’Homme, au Trocadéro, à l’ombre du Musée de l’Homme qui reste très attaché

Rose et Khadija-Co C.Rebotier

aux valeurs humanistes et universalistes, qui ont présidées à sa création en 1937.

Si l’accueil de la diversité et l’intégration des réfugiés sont actuellement un défi pour l’Europe et pour la France, ils mobilisent également des principes humanistes et universalistes chers au Musée de l’Homme. Ces photographies deviennent un plaidoyer pour la solidarité, dans lequel les préjugés sur les immigrés sont déconstruits peu à peu. « J’entends parler souvent des « gens différents », mais je n’ai pas encore compris de quoi ils sont censés être différents », affirme Clarisse Rebotier.

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