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Florent Tailly, toit et moi…

Le charme d’une maison doit beaucoup au style, à la beauté de sa toiture. Ultime phase de la construction, Florent Tailly s’y emploie. Elle n’apparaît pourtant pas toujours pour ce qu’elle est réellement : un véritable travail de recherche d’équilibre, d’élégance et d’harmonie. Portrait d’un jeune charpentier.

 

Florent Tailly a créé son entreprise de charpente-couverture en août 2019, à Obterre, un petit village de 250 âmes aux portes du parc naturel régional de la Brenne, en Centre Val-de-Loire. Une commune connue dans la région pour son parc animalier, la réserve zoologique de la Haute-Touche. C’est d’ailleurs vers cet univers que le jeune Florent était attiré. « Mes parents ne voyaient pas ça d’un bon œil, ils m’ont orienté vers le métier de charpentier ». Il faut croire que leur intuition était la bonne puisque Florent apprend ce métier avec entrain.

Il poursuit sa formation et décroche  un CAP de charpente et de couverture, complétée par une période d’apprentissage. « J’ai appris mon travail avec mon ancien patron », commente Florent Tailly. « J’ai gagné en expérience, mais j’étais arrivé à un point où je ne pouvais plus progresser, prendre de nouvelles responsabilités ». En mars 2019, il décide de voler de ses propres ailes. Il engage des démarches auprès d’un banquier et de la Chambre des métiers. Quelques mois plus tard, le voilà lancé… Avec enthousiasme il se consacre à un travail très exigeant. Et d’une grande minutie, ignorée sans doute du public : avant l’assemblage final, la pose d’une toiture demande une importante préparation menée en plusieurs étapes. En concertation avec le propriétaire, le charpentier élabore une proposition puis finalise dans le détail le type de toit qui sera posé sur la maison : avec ou sans comble, le nombre de pentes, d’ouvertures, etc… Un premier plan est dessiné sur papier, puis au sol en grandeur nature. Tâche qui conditionne la cohérence de l’ensemble, la longueur et le nombre de pièces. « Cette phase dite de traçage est la base du travail », explique Florent.

Le jeune entrepreneur y consacre beaucoup de temps, autant par goût que par nécessité. « Le dessin est une partie de mon activité, un vrai plaisir ! » Une passion mise au service de la qualité d’une production qui ne se limite pas à la structure du toit. Florent conseille sur la nature de la couverture. « Par exemple, lorsque le client a choisi les tuiles, je lui propose un échantillon d’une dizaine de sortes qui me paraissent les plus jolies. Des tuiles, il en existe des centaines. » Le sérieux de son travail semble reconnu dans la région, le carnet de commandes est déjà bien rempli. « Le travail ne manque pas dans ce secteur, il y a beaucoup de maisons à rénover ». Florent assure des chantiers dans un rayon de 40 km autour de son domicile. Il répond notamment à des demandes d’extension de bâtiment. Mais il a su rapidement diversifier son  offre en réalisant également des poses de Velux, des isolations, des aménagements de combles, la construction de box pour chevaux. Seul employé de sa société, Florent n’est pas encore en mesure d’assurer des chantiers importants. L’installation d’une charpente sur un grand bâtiment suppose l’intervention de plusieurs ouvriers, des engins modernes et puissants pour positionner les matériaux en toute sécurité. C’est dans cette perspective que Florent œuvre dès maintenant. Côté matériel, il vient d’acquérir un engin, une sorte de tracteur muni d’un bras télescopique d’une portée de 12 mètres. Un équipement indispensable pour travailler dans de bonnes conditions. Il permet d’amener aux ouvriers les matériaux à hauteur voulue.

C’est un investissement nécessaire, mais insuffisant pour développer l’activité. « Mon projet est de grandir. J’ai besoin d’aide, j’espère embaucher une personne dès l’an prochain. ». Dans la perspective de développer son entreprise, le jeune charpentier a conscience d’œuvrer aussi pour le dynamisme de sa localité. Passionné par son métier, perfectionniste et ambitieux, il agit dans le cadre de sa vie professionnelle à l’instar de sa vie privée. Dès l’âge de vingt ans, il achète une maison qu’il retape avec amis et famille. La demeure est située à quelques pas de son atelier, au centre du village. Pendant quatre ans, il y consacre l’essentiel de ses soirées et de ses week-ends. « Nous avons refait tout ce qui nécessitait des travaux : isolation, chauffage, plomberie, carrelage. Toutes les pièces, du sol au plafond ». Tout, sauf… le toit ! Philippe Gitton

À lire : La vie solide, la charpente comme éthique du faire, d’Arthur Lochmann (Éditions Payot, 204 p., 15€50).

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Glissant, le poète du Tout-Monde

En février 2011, à l’âge de 83 ans disparaissait Édouard Glissant le poète, philosophe et romancier antillais. Grande figure des Lettres Françaises, l’auteur de La lézarde, Prix Renaudot en 1958, nous accordait en 2009 un entretien exclusif lors du festival d’Avignon. Chantiers de culture le propose à ses lecteurs en cette date anniversaire. En hommage à une pensée vivifiante, toujours vivante.

 

Glissant1Il pleut sur la mangrove, rue Cases-Nègres pleure la Martinique. De l’océan rougi sang des traites négrières, roulent en larmes argentées les noirs sanglots de l’identité créole autant que la flamboyance poétique d’une langue archipélisée. Rugis de nouveau, toi la Pelée dont les flancs marrons ont accouché de ce fils d’esclave en 1928 et gémis enfin, toi France mal aimante qui assignas le rebelle  à résidence dans les années 60 : entre Caraïbe et « Tout-Monde », un homme de haute stature nous a quittés ! Un géant de la littérature dont l’aura dépassait largement les frontières de la francophonie, un écrivain et philosophe dont la plume mêla sans jamais faillir poétique et politique.

Dans Philosophie de la relation, son dernier ouvrage paru chez Gallimard, Édouard Glissant invitait chacun à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le « Tout-Monde ». Une pensée qui élève le particulier à l’universel, l’archipel en continent pour s’ouvrir au grand large de « l’emmêlement des cultures et des humanités ». Rencontre avec un sage qui promeut le singulier de notre identité au cœur de la diversité.

 

Yonnel Liégeois – Selon vous, la figure mythique de l’Africain représente-t-elle le symbole même de cette relation nouvelle de l’homme au monde que vous définissez comme le « Tout-Monde » ?

Glissant2Édouard Glissant – Pour ma part, il n’y a pas de figure centrale dans ce que j’entends par « philosophie de la relation », elle implique le relais entre toutes les différences au monde, sans en exclure aucune, aussi minime soit-elle. Historiquement cependant, il est certain que l’Afrique subsaharienne, l’Afrique noire, remplit un rôle de moteur de diaspora dans le monde. Depuis les origines de l’humanité jusqu’à l’immigration  d’aujourd’hui, à cause de la pauvreté : cette terre d’Afrique est incontestablement une terre originelle. Comme il est certain que les Africains déportés en esclavage ont contribué fortement à ce que j’appelle une nouvelle « America » : l’Amérique de la colonisation et du mélange, celle de la Caraïbe et du Brésil, qui devient aujourd’hui l’Amérique des États-Unis avec Obama. En conséquence, l’Africain est une figure fondamentale de la relation, non « la » figure typique de la relation. Méfions-nous de ne pas retomber dans les erreurs que les anciens dominants ont commises et tenté d’imposer !

Y.L. – Vous affirmez que cette nouvelle relation de l’homme au monde demeure un « impossible » si la politique ne s’inscrit pas dans une poétique. Qu’entendez-vous par là ?

E.G. – J’appelle « poétique » une intuition, une divination du monde qui nous aide à définir nos tracés politiques. Selon moi, tous les systèmes organisés de pensée, qu’ils soient politiques ou religieux, ont failli à établir ces tracés. Non seulement il nous faut inventer désormais un autre langage, mais il nous faut avant tout constater que l’être humain se retrouve seul en face des problèmes. Que lui reste-t-il alors, sinon d’avoir une intuition de ce qu’est le monde pour prendre une position qui s’accorde au mouvement du monde ? Si, dans un pays on en reste à ses propres impératifs, le risque est grand de commettre d’irréparables erreurs, il nous faut désormais dans un même mouvement agir en notre lieu et penser avec le monde. De la Première à la Troisième Internationale, certes, on a essayé d’agir ainsi, mais le système idéologique a étouffé le mouvement. Il nous faut aller au monde avec des intuitions, non avec une idéologie : c’est ce que j’appelle une poétique. La poétique déclenche les réflexes politiques, une poétique n’est pas une façon de cacher les problèmes, bien plutôt une manière de les révéler et de les réveiller. L’élection d’Obama, par exemple, fut d’abord un acte poétique avant d’être un acte politique, j’en suis convaincu : il se passait là un bouleversement, un retournement de l’histoire des États-Unis qui relevait d’une poétique du monde.

Y.L. – « Les pays sans falaises n’appellent pas au large », écrivez-vous. Chacun d’entre nous a donc impérativement besoin de l’aspérité pour tenter l’ailleurs ?

E.G. – Assurément, sinon nous ne faisons que du tourisme sur cette terre ! La faiblesse de la plage de sable blanc ? Elle n’offre aucune résistance… J’ai toujours été frappé, lors de mes voyages dans le Finistère, au bout du bout du monde, par le fait qu’il faut toujours faire effort pour imaginer qu’il y a aussi de la vie de l’autre côté. L’idée de la falaise nous renvoie ainsi à l’idée de frontière. Non pas comme une muraille, mais comme un passage, le passage d’une saveur à une autre saveur. La frontière est une limite entre deux saveurs à découvrir, un possible à franchir pour aller plus loin. Elle ne peut être conçue comme un enfermement, elle établit des solidarités entre des réalités différentes, et cette idée nouvelle des frontières nous permet de combattre celle des murs. Il y a quelque chose d’étonnant dans la réalité de la falaise : le risque de tomber, comme il est risqué dans le monde actuel de tenter d’aller vers l’autre !

Y.L. – C’est pourtant le risque que vous nous proposez, en franchissant une drôle de frontière : passer d’un univers continental à ce que vous nommez un univers « archipélisé » ?

E.G. – Effectivement, et cela oblige chacun à revoir sa carte du monde ! Penser le monde en cinq continents et quatre races est une représentation désuète, qu’il importe de combattre. En remettant d’abord en cause les concepts d’identité et de territoire… La vérité du territoire, et en conséquence sa conquête et sa légitimité, sont essentiellement des pensées occidentales qui ont fondé l’idée de colonisation et conduit à l’oppression de l’autre. Un moment de l’histoire à dépasser, grâce à ce que j’appelle une pensée du tremblement et de l’errance… La pensée de l’errance n’efface pas le territoire, elle le relativise, c’est ce que je nomme une « pensée archipélique ». Loin d’être une pensée du renfermement, la pensée insulaire ou archipélique induit que toute île suppose l’existence d’une île voisine et d’autres îles dans l’archipel. Elle implique donc le refus de tout absolu ou certitude, alors que nous vivons dans l’habitude du résultat et du rationnel. Elle  s’interdit surtout toute oppression de l’autre, puisqu’elle est avant tout relation à l’autre. La pensée de l’errance, loin de se perdre ou d’errer, est certes une pensée fragile et intuitive, peut-être plus chaotique et incertaine mais elle permet mieux, selon moi, de rendre compte de l’état actuel du monde, absolument imprévisible et imprédictible.      

Y.L. – Plus et mieux qu’un modèle, votre expérience de la Caraïbe se révèle pour vous une référence fondamentale dans votre réflexion ?

glissant5E.G. – C’est elle qui fonde ce que je nomme « pensée archipélique ». La Caraïbe, francophone – anglophone – hispanophone, n’est pas une sphère monolithique, elle est un lieu de créolisation intense qui invite l’écrivain et le poète, le citoyen par voie de conséquence, à changer sa vision du monde. Parce qu’en ce lieu, les cultures venues de l’extérieur se sont mélangées d’une manière fondamentale, au point de provoquer un changement de regard sur le monde où les principes de relation et de relativisation ont supplanté ceux de l’absolu et de l’universel… Un changement qui, selon moi, est devenu le changement même de notre monde actuel. En dépit de multiples résistances dont les fondamentalismes de tout genre (rationaliste, scientifique, religieux…) sont l’expression, le monde se créolise : les cultures s’échangent en se changeant ou se changent en s’échangeant ! Parce qu’il en est temps, je suggère donc à quiconque de changer sa vision du monde, qui n’est pas idéologie mais imaginaire,  pour l’harmoniser avec le mouvement actuel de notre planète Une vision qui n’enferme pas dans l’identitaire mais ouvre à d’autres cultures et à d’autres communautés. De l’identité- territoire, création des cultures occidentales, il nous faut passer à l’identité-relation qui n’est pas pour autant renoncement à nos racines, il suffit seulement d’affirmer qu’elle ne doit pas conduire à l’enfermement mais à l’ouverture. Quand les pays se créolisent, ils ne deviennent pas créoles à la manière des habitants des Antilles, ils entrent, ainsi que j’ai tenté de le formuler, « dans l’imprévu consenti de leurs diversités ».         

Y.L. – Créolité et mondialité : deux maîtres-mots dans votre réflexion qui ne sont pas à confondre avec sédentarisation et mondialisation ?

E.G. – Sédentarisation et mondialisation renvoient à une pensée de système, créolité et mondialité renvoient à ce que j’appelle communément la pensée du tremblement. La pensée du tremblement, ce n’est pas la pensée du doute ni celle de la faiblesse ou de l’hésitation. C’est la pensée du contact avec le monde, et le monde tremble dans tous les sens du terme, c’est surtout la pensée de la non-systématisation et de l’imprévisible. Il faut nous habituer à cette forme de pensée, parce qu’il y a urgence, parce que la pensée de système ne peut plus recevoir et concevoir la réalité du monde actuel. GlissantIl nous faut désormais dialectiser nos pensées, non comme le marxisme à coups d’idéologie et c’est là son drame, mais à coups de poétique : là réside la grande différence.  Le tremblement ne peut être idéologie, c’est difficile à concevoir et à accepter. Un exemple ? Ce que nous répondions à notre façon, lors de la crise aux Antilles à quelqu’un qui me reprochait d’être contre les entreprises parce que j’étais contre le capitalisme ! Non, bien sûr, je ne suis pas contre l’entreprise mais je suis contre l’entreprise telle que la considérait mon interlocuteur : la finalité de l’entreprise n’est pas d’accumuler de l’argent ou les bénéfices, je crois au contraire que la réalité de l’entreprise est de produire du bien-être. C’est ce que j’appelle passer de l’idéologique au poétique. Quelle fut la grande erreur des systèmes socialistes ? De penser qu’il fallait seulement partager les richesses au lieu de partager le bonheur, le bien-être… Se battre contre le capitalisme et le libéralisme, c’est se battre en faveur d’une société qui produit du bonheur ! Une pensée de plus en plus présente au monde, particulièrement dans les petits pays… Contre les méfaits de la mondialisation, il nous faut penser en termes de mondialité : une poétique du partage et de la diversité en réponse à l’égalisation par le bas et à l’uniformisation. Au risque de me répéter, je l’affirme et persiste à penser qu’il n’y a rien de plus exaltant en ce Tout-Monde : les hommes et les peuples peuvent changer en échangeant, sans se perdre pourtant ni se dénaturer. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Portrait

Natif de Sainte-Marie en Martinique en 1928, Édouard Glissant est élève au lycée Schoelcher de Fort-de-France à l’époque où Aimé Césaire enseigne dans les classes terminales. Elève brillant, il fait un premier séjour à Paris à l’âge de 18 ans, où il étudie la philosophie à la Sorbonne et l’ethnologie au Musée de l’Homme. Lecteur assidu des poèmes de Saint-John Perse autant que des « Peau noire et masques blancs » de Franz Fanon avec qui il se lie d’amitié, Glissant s’éveille très tôt à cette conscience aigüe de l’homme colonisé. Désormais, écriture et lutte se conjugueront à égalité dans la relation que l’écrivain affine avec le monde qui l’entoure. Alors qu’il fonde en 1959 le Front antillo-guyanais pour l’autonomie avec Paul Niger, il est expulsé de Martinique et assigné à résidence en métropole jusqu’en 1965. Il n’empêche, il poursuit à Paris la lutte anticoloniale, milite en faveur de l’indépendance de l’Algérie et signe en 1960 le Manifeste des 121 en compagnie de Jean-Paul Sartre.

Glissant4Fils spirituel d’Aimé Césaire, Édouard Glissant s’éloigne progressivement du concept de « négritude » pour s’affirmer comme le théoricien du « Tout-monde », de la « créolité » et de la « mondialité ». Devenant à son tour l’éveilleur d’une nouvelle génération d’écrivains antillais : Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Daniel Maximin… Directeur du Courrier de l’Unesco de 1982 à 1988, il se tourne alors vers une carrière universitaire : d’abord à l’université d’État de Louisiane puis, en 1995, à l’université de New York en tant que professeur « distingué » en littérature française. En 1998, il rate de peu le Nobel de littérature. En 2007, il s’oppose avec virulence à la création d’un ministère de l’Identité nationale. Une aberration pour celui qui dénonce dans toute son œuvre les « identités-racines » au détriment des « identités-relations ». Une seule certitude et conviction pour le poète, « le monde entier se créolise, il entre dans une période de complexité et d’entrelacement tel qu’il nous est difficile de le prévoir ». Faut-il craindre ce nouvel état du monde, cette « créolisation » ? Bien au contraire, « elle est un métissage d’arts et de langages qui produit de l’inattendu, elle est une façon de changer en échangeant avec l’autre, de se transformer sans se perdre ».

Nourri de St John Perse et de Faulkner, il est l’auteur d’une œuvre foisonnante entre essai et fiction, poésie et théâtre. Édouard Glissant ? Un homme de haute stature, tant par la taille que dans l’écriture, un verbe qui se joue des mots et des concepts pour caracoler sur des sentiers de traverse. De la mangrove aux flancs de la Pelée, tel l’esclave « marron » à la conquête de sa liberté. Tous les ouvrages d’Édouard Glissant sont disponibles chez Gallimard. Y.L.

À lire : L’imaginaire des langues : une série d’entretiens avec Édouard Glissant conduits par Lise Gauvin entre 1996 et 2009. Où le penseur antillais du « Tout-Monde » affine sa réflexion au fil du temps, constatant que « la pensée unique frappe partout où elle soupçonne de la diversité ».

 

Un livre à déclamer

Glissant3D’une lecture exigeante, Philosophie de la relation relève autant de la méditation poétique que du traité philosophique. Un livre à déclamer à haute voix, où les mots s’entrechoquent dans un phrasé luxuriant, où le verbe poétique se moque de la raison systémique. Une pensée qui bouscule les mots sur la page, renverse notre manière d’être au monde pour nous embarquer, nouveau Christophe Colomb ni dominant ni dominé, à la découverte de ce « Tout-Monde » où les cultures et les identités s’entremêlent au gré de l’inattendu et de l’imprévisible. Une lecture à poursuivre avec L’intraitable beauté du monde, un sublime texte coécrit avec Patrick Chamoiseau qui signe de son côté Les neuf consciences du Malfini. Une merveilleuse fable à savourer, telle la mise en œuvre romanesque de la pensée de son compère Glissant lorsque rapace et colibri apprennent à se connaître et à se reconnaître. Y.L.

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J’ai fait un rêve !

Incroyable mais vrai, j’ai fait un rêve ! Pas aussi médiatisé que celui de Martin Luther King en 1963, pas aussi bien orchestré que celui de Jacques Brel dans La quête de 1968, sa chanson extraite de la comédie musicale « Don Quichotte, l’homme de la Mancha »… Je le reconnais, pour l’heure mon rêve n’a guère eu l’écho et le retentissement auxquels mon inconscient aspirait !

 

La nuit tombée, la voûte céleste superbement étoilée comme dans les sables de Djanet en plein désert saharien, je survole une planète joviale et chaleureuse. De la porte des usines aux fenêtres des bureaux, hommes et femmes sourient, s’envoient des baisers ou des petits signes de la main. Tous heureux de vivre, fiers de travailler pour le bien commun, je me serais cru revenu au temps du Front Populaire ! Plus de chômage, un salaire et une retraite dignes pour les mères au foyer, les jeunes à l’université, les personnels de santé et les vieux à l’heure du coucher. L’argent n’est plus source de profit pour quelques privilégiés, l’argent est partagé selon les besoins et mérites de chacun. D’aucuns s’en reviennent du théâtre ou du cinéma, la rue est chantante, au rond-point l’ambiance se transforme en Jour de fête ! Le facteur de Tati se fait joyeux luron, c’est écrit en toute lettre, désormais il a le temps de lever la tête du guidon. L’entrée des musées maintenant est gratuite au quotidien, comme les transports en commun. On fait la queue pour aller voir Gauguin, Van Gogh, Soulages ou Picasso, pas pour manger une banane scotchée au mur.

Planant au-dessus des mers, porté par une brise légère, grande est ma surprise : aucun navire poubelle en vue, aucune chaloupe à la dérive ! Baleines et dauphins vaquent tranquillement à leurs amours, l’ouïe en éveil et la queue frétillante, plus de plastique à ingérer… Plus fort encore, nègres et basanés accostent au rivage en toute sérénité, les pieds dans le sable et la tête dans les nuages. Incroyable mais vrai, la planète est redevenue terre d’accueil, elle appartient enfin à tous. Sans frontière ni barrière douanière. Dans le quartier, les repas entre voisins se font légion, la fraternité ne se décrète plus à date programmée, elle se vit toute l’année. Au gré du temps et du vent, selon la disponibilité des gens. Près du lac, au cœur du parc, ce n’est point vraiment les bacchanales, mais ça respire tout de même sacrément bon le coquelicot, le bien-être et la chaleur humaine. En un mot, un déjeuner sur l’herbe à la Manet, version cinématographique selon Renoir… Ce n’est pas pour me déplaire. Comme j’ai une petite faim, j’y fais une petite pause, puis une petite sieste. Là, j’ai comme un trou, noir comme un carré blanc, la décence m’oblige à faire silence. Je me souviens seulement que l’élixir était voluptueux et la chair luxuriante.

On se serait cru dans les vignes du Seigneur ! Sauf que les croyants de toute confession ont rendu les armes pour enfin entendre raison, trop de haine au nom de l’amour d’une divinité, qu’il soit fils de Dieu, enfant de Mahomet, lecteur du Talmud ou témoin de Jehova… L’occident enfin a porté son regard plus loin que le bout de son nez, se tournant vers l’Asie et prêtant l’oreille à Lao-Tseu : « la nature est une insondable chaîne du vivant, les hommes sont semblables devant la mort », avait dit le sage en des temps immémoriaux, cinq siècles avant  la naissance du petit Jésus. Chacun a donc remisé ses convictions à la crèche ou en son for intérieur, souvent malmené le principe de laïcité semble l’avoir emporté, seul importe l’isoloir républicain. Celui où l’on décide ensemble ce que sera le pays demain. Incroyable mais vrai, trois jolis mots sont désormais inscrits au fronton des mairies, l’hôtel de la ville ou la maison commune selon son appellation première : Liberté, Égalité, Fraternité ! Plus d’œil crevé pour avoir osé manifester, plus de longues files d’attente aux soupes populaires, plus de sans-papiers confinés en centre de rétention…

« Rêver un impossible rêve, aimer jusqu’à la déchirure », chante Brel. Fantasme, billevesée ? Non, une utopie en actes dont nos repas de fête, en famille ou entre amis, sont symbolique illustration à l’heure de l’échange de nos vœux de bonheur et d’espérance ! Toutes et tous différents, et pourtant toutes et tous à la même table… Notre planète en parfaite harmonie, une image forte de l’humanité à laquelle nous aspirons pour demain : l’égalité de tous comme aux premières heures de ce temps passé où, ainsi que le conte superbement Éric Vuillard dans 14 juillet (prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour et auteur récemment de La guerre des pauvres), une foule anonyme se fait peuple et se met en marche pour abolir les privilèges, la fraternité entre tous comme aux premières heures de ce temps tragique lorsque Jaurès appelle désespérément ouvriers allemands et français à l’unité pour conjurer ce qui deviendra la grande boucherie de 14-18, la liberté pour tous comme aux premières heures de ce temps présent quand une poignée d’hommes et de femmes de bonne volonté, Israéliens et Palestiniens, bravent les interdits pour échanger des paroles de paix.

Une société humanisée, éclairée : vivement que mon rêve devienne réalité, qu’il s’inscrive en pleine lumière ! Yonnel Liégeois

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés des Chantiers de culture, meilleurs vœux pour 2020. Que cette nouvelle année soit pour vous riche de découvertes, de coups de cœur et de coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique !

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Eisenstein fait de l’œil à Metz

Jusqu’en février 2020, le Centre Pompidou de Metz propose une surprenante exposition sur Sergueî Eisenstein, le réalisateur du Cuirassé Potemkine et d’Yvan le terrible. Un artiste à l’odeur de soufre, un voyage dans le temps entre classicisme académique et art moderne.

 

On peut venir à Metz pour flâner dans son marché de Noël, éclaté dans de multiples endroits sympathiques de la ville. On achète, on mange et boit beaucoup, surtout du vin chaud. Le petit Jésus dans sa crèche franciscaine est très content ! Les magasins sont ouverts tous les dimanches du mois de décembre, les marchés sont hyper-sécurisés et tout va bien puisque qu’on fête aussi St Nicolas et les huit cent ans de la cathédrale. Avec de jolies projections vidéo sur la façade qui fut réaménagée par Guillaume II au temps de la première annexion de la ville par l’Allemagne. Depuis que Metz a été affranchie de la tutelle de Strasbourg, les villes de l’Est se livrent à une très forte concurrence pour les festivités de décembre. Peut être qu’un tour-operator va saisir le filon pour faire St Nicolas et les Marchés de Noël en vingt- quatre heures : départ de Paris, avec arrêt et hébergement aux « folies bergères » rurales et alsaciennes de Kirwiller ? On vit vraiment une époque formidable !

On peut aussi venir à Metz pour une exposition surprenante au Centre Pompidou, « L’œil extatique – Sergueî Eisenstein, cinéaste à la croisée des arts ». Je l’avoue, « l’œil extatique » me pose problème. Je ne sais pas trop ce que cela signifie, je laisse donc chacun à sa définition. Il faut admettre que les textes accompagnant cette présentation remarquable sont très intellectualisés, sans doute pour sortir d’un rapport trop primitif entre l’artiste et le contexte politique dans lequel il a créée ses œuvres. Décoré de l’ordre de Lénine et de Staline, l’artiste, excusez du peu,  sent le souffre. Oser le sortir de l’enfer pour l’exposer au public est un exploit dont il faut féliciter l’équipe de Pompidou-Beaubourg. L’exposition est un voyage dans le temps d’une brève existence, Eisenstein est mort à 50 ans. Qui foisonne de rapprochements avec cette époque voyant naître et se développer ce qu’on appelle « l’art moderne », rompant avec l’esthétisme gratuit et son classicisme académique. Le cinéma devient un art. Il porte des messages, se mettant au service de causes qui ne sont pas toujours perdues. Le cinéma est un langage, qui sera d’ailleurs critiqué par le pouvoir concernant les films d’Eisenstein : il finira sa vie dans un placard institutionnel.

En voyant cette présentation, les souvenirs de nos animations de ciné-club avec Ernest Deiss au centre culturel du quartier cheminots du Sablon me reviennent en mémoire. Octobre, Le Cuirassé Potemkine, Alexandre Nevsky, Yvan le Terrible et Que viva Mexico… Au fil de la déambulation et des projections, on saisit mieux genèse et construction de ces œuvres, la tentative d’établir les liens entre un travail créatif et cette dimension extraordinaire d’une œuvre qui atteint les gens dans leurs têtes et dans leurs cœurs. Cette époque devait accoucher d’un nouveau monde. La gestation est bien longue, l’ancien résiste bien au point d’en rendre malade la planète. En ce même lieu, l’exposition sur l’étonnante Rebecca Horn est aussi à visiter. Raymond Bayer

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Le Mali et Montreuil, une longue histoire

L’affirmation, fort répandue, consacre la ville de Montreuil (93) comme la deuxième capitale du Mali : Bamako-sous-Bois ! Des relations entre la ville et l’ancien Soudan français placées sous le signe de l’humanisme et de la coopération décentralisée… Nées à la fin des années 1950, elles sont permanentes, chaleureuses et fraternelles.

 

L’histoire commence dans les années 1960. Le Soudan français, ainsi qu’on l’appelle alors, englobe l’actuel Mali, le Niger et la Haute-Volta qui deviendra Burkina Faso sur décision du leader panafricain Thomas Sankara. Une entité qui éclate au moment des indépendances. Dès la fin des années 1950, quelques militants syndicalistes et communistes s’étaient rendus dans ce Soudan français pour y apporter leur soutien aux mouvements de la décolonisation et ont noué des liens avec Mobibo Keita, futur père de l’indépendance et premier président de la République malienne. Parmi eux, Marcel Dufriche, conseiller municipal de Montreuil depuis 1959 avant d’en devenir le maire en 1971. Une mécanique va s’engrener autour de Montreuil et de ces militants reçus dans les familles maliennes. Ils n’étaient autre que « les étrangers de dieu », « ils étaient mieux traités que les enfants de la famille », précise Lassana Niakaté, le président de l’Association des Maliens de Montreuil. Et par effet miroir, un Malien attend une attitude identique de la part de celui auquel il est étranger.

L’indépendance acquise en 1960, le Mali requiert une aide au développement. À laquelle la France est disposée en troquant l’équipement du pays contre l’envoi d’une main-d’œuvre dont l’ancienne métropole, prise dans le tourbillon de croissance des « Trente Glorieuses », avait un ardent besoin. Une époque où les cars des constructeurs automobiles français sillonnent le Maroc pour recruter ceux qui seront les « ouvriers spécialisés », au bas de l’échelle salariale, des ateliers de Montbéliard ou de Boulogne-Billancourt. Les premiers arrivants logent dans des caves à Vincennes et balaient les rues de Paris dans la journée. Ce fut le sort de Niama Keita, qui débarqua en France en 1965. À l’époque, on arrivait à Marseille en partant d’Abidjan, à Bordeaux si l’on

Le président malien à Montreuil

avait embarqué à Dakar. Dans l’un et l’autre cas, au tarif de 45 000 francs CFA d’alors, soit 45 € aujourd’hui…

Que ce soit Marseille ou Bordeaux, la destination finale ne pouvait être que Montreuil ! « Une ville qui était plus connue des Maliens que Paris », se souvient Lassana Niakaté, arrivé au milieu des années 1980 au foyer Bara. Un foyer ouvert en 1968, dont l’état de délabrement fit récemment l’actualité. D’autres furent aménagés dans des entrepôts désertés, au gré de la désindustrialisation de la ville. À destination unique, Montreuil, origine presque unique, Kayes ! Cette ville-département, capitale du Soudan Français à la fin du XIXème siècle avant la désignation de Bamako, est proche du Sénégal. Une proximité qui conduit jeunes et vieux à traverser la frontière pour aller récolter l’arachide sénégalaise et rentrer au pays avec de quoi acquitter l’impôt colonial. « C’était une humiliation pour une famille de ne pas pouvoir payer l’impôt », rappelle Lassana Niakaté. C’est aussi ce qui fit de Dakar un port d’émigration. C’est ainsi que des Maliens, nationalisés sénégalais par une carte d’identité obtenue à bon compte, redeviennent maliens à leur arrivée en France.

Communautarisme accuseront certains, simple respect des traditions séculaires soutiendront d’autres. La vie dans les foyers s’organise selon le principe de solidarité qui prévaut dans les villages : ceux qui n’ont aucun revenu sont les hôtes à table de ceux qui ont les moyens de nourrir la collectivité. Que deviennent ces Maliens, à l’heure de la retraite ? Les célibataires rentrent au pays. Les autres, qui ont fondé un foyer à Montreuil, se sentent immigrés dans leur village. Alain Bradfer

 

Les Maliens à Montreuil

Montreuil, première ville du département de Seine-Saint-Denis par le nombre de ses habitants, s’affiche souvent, non sans fierté, comme la « seconde ville malienne au monde », après Bamako ! D’aucuns la surnomment avec humour « Bamako-sous-Bois »… Montreuil compte en effet une population malienne très importante : de 6 000 à 10 000 personnes selon la mairie, qui estime d’ailleurs que la ville accueille la plus grosse communauté malienne de France. 10 % de la population de la ville est malienne ou d’origine malienne.

Dans cette ville, l’Insee comptait, en 2012, 25,63 % d’immigrés. Sur ses 103 520 habitants, 26 530 étaient ainsi nés à l’étranger. Impossible cependant, avec les statistiques officielles, de confirmer ou d’infirmer la légende urbaine : contrairement aux pays du Maghreb (4752 habitants originaires d’Algérie, 2117 du Maroc et 1645 de la Tunisie), l’Insee ne fait pas le détail des « autres pays d’Afrique » dont sont originaires les immigrés de la ville. Ils étaient en tout cas, en 2012, 8186 Africains à vivre dans la commune de proche banlieue parisienne. Un chiffre plus élevé que pour les autres villes de même taille.

La communauté malienne de France est l’une des plus importantes diasporas d’Afrique noire de l’Hexagone. Elle compte environ 120 000 ressortissants, selon les chiffres relativement constants de l’ambassade du Mali. En Europe, c’est aussi en France que les Maliens sont les plus nombreux. La plupart vivent en région parisienne. À leur arrivée, ils vont généralement gonfler la surpopulation des foyers de travailleurs. Montreuil en compte six sur son territoire.

Le plus connu de ces foyers, en région parisienne, est le foyer Bara de Montreuil. Comme d’autres établissements de ce type, avant fermeture pour rénovation, c’était une véritable ruche humaine. On y trouvait des ateliers de couture, de réparation en tous genres, un lieu de prière, des petits étals de vente de cigarettes, de briquets, de produits de toute nature… Le foyer Bara était aussi, il le reviendra de plus belle au lendemain de sa reconstruction, le cœur politique historique de la diaspora malienne à l’étranger. Président de la République et ministres maliens en visite à Paris manquent rarement l’occasion d’y faire une visite. La diaspora de France, bien plus que celle d’Espagne ou d’Italie, est pour eux un enjeu important en termes d’influence et de transferts d’argent. Yonnel Liégeois

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De Paris à Londres, Music maestro !

L’exposition « Paris-Londres. Music Migrations (1962-1989) » au Musée national de l’histoire de l’immigration nous plonge dans les brassages musicaux et les combats politiques à l’œuvre dans les deux capitales après les décolonisations. Twist, rock, reggae, punk, ska, soul, zouk, R&B, rap… Une immersion salutaire, magistralement rythmée jusqu’en janvier 2020.

 

À l’entrée de l’exposition, « Paris-Londres. Music Migrations (1962-1989) », une vidéo nous accueille nous montrant des Jamaïcains dansant sur « This is ska », extraite d’une émission de la BBC de 1964. Un panneau nous rappellera qu’ils sont issus de la « génération Windrush », du nom du navire qui relia Kingston (Jamaïque) à Tilbury (Royaume-Uni), le 21 juin 1948, registre des passagers à l’appui. Ce premier flux migratoire amorce la longue décolonisation au lendemain de la Seconde Guerre mondiale qui va marquer les capitales britannique et française autant artistiquement que politiquement. Du début des années 1960 avec les indépendances de l’Algérie (5 juillet 1962) et des Caraïbes – la Jamaïque (6 août 1962) et Trinidad (31 août 1962) – à la fin des années 1980, on visite trois décennies de l’histoire musicale des deux villes.

Du twist au raï

Quand la jeunesse des années 1960 s’affirme et s’enflamme pour les Beatles ou Johnny Hallyday, des artistes issus des anciennes colonies prennent part au mouvement. En pleines heures chaudes du Golf Drouot ou du concert de la Nation de juin 1963, on découvre leur présence. En arrière-fond, est diffusé le tube « Sept heures du matin » de la Tunisienne Jacqueline Taïeb quand, grâce à de mini juke-box, on écoute au casque les morceaux de Vic Laurens et les Vautours (« Laissez-nous twister ») ou de Malika (« Ya ya twist »). Ces jeunes maghrébins, familiarisés avec la culture américaine, via les bases militaires où circulent les 45 Tours, twistent et dénoncent parfois déjà le racisme, à l’instar de Vigon et de son « Petit ange noir ». On s’immerge encore dans les grandes heures des cabarets orientaux, lieux de création et de collaboration artistique. On croise Cheikha Rimitti, chanteuse algérienne considérée comme la « mère » du raï moderne, Dahmane el Harrachi, auteur-compositeur et chanteur de musique chaâbi ou Noura, qui obtient en 1971 un Disque d’or pour ses ventes de disques en France. Au passage, on aperçoit le Cinématic 50, sorte de grand juke-box surmonté d’un écran qui diffusait les ancêtres des vidéoclips, présent dans les cafés fréquentés par les immigrés.

Happés par le tube « My Boy Lollipop », portés par Millie Small, une ado jamaïcaine qui propulse le ska sur la scène internationale, nous poursuivons la visite. Halte dans le studio qui diffuse sur grand écran une séquence de l’enregistrement de « The Harder They Come » avec Jimmy Cliff au moment de la naissance du reggae. Là, on peut admirer les créations d’artistes contemporains autour du thème de la musique comme la géniale série de batteries miniatures de la Danoise Rose Eken ou le bouquet de tubas, saxos et trombones coupés d’Arman.

La musique comme étendard

Difficile de détailler toutes les facettes du parcours, tant elles sont nombreuses, lequel ne va pas manquer de se corser. La présence de ces immigrés n’est pas que festive, elle devient revendicatrice. Dès les années 1950, les familles originaires des Caraïbes sont prises à partie dans le quartier londonien de Notting Hill. En réaction, la communauté crée un carnaval en 1966 qui deviendra une institution, donnant lieu à des affrontements avec la police. Ne pas manquer de visionner le film d’Isaac Julian « Territories » qui se penche sur l’histoire du rassemblement. Alors que les discours racistes se multiplient – y compris de la part d’Eric Clapton (!) – et que le National Front grimpe aux différentes élections, des concerts sous la bannière Rock Against Racism sont organisés, auxquels participent des musiciens anglais comme The Clash. Vidéos, musiques, coupures de journaux nous replongent dans l’époque où résonne le morceau « Police on my back » des Equals.

Le même phénomène apparaît en France. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, face à la multiplication des actes racistes et aux succès du Front national, la riposte s’organise notamment dans les banlieues. La musique rock sert d’étendard et le réseau Rock Against Police organise des concerts au milieu des cités, précédant la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, que l’on nommera Marche des Beurs, accueillie à Paris par 100 000 personnes. Nous reviennent à la mémoire, et dans les casques, les morceaux de Carte de séjour avec Rachid Taha mais aussi des Bérurier Noir.

Twist, rock, reggae, punk, ska, soul, zouk, R&B, rap, la playlist de l’exposition est incroyablement riche. Accompagnée de quelque 600 documents et œuvres d’art liés à la musique : instruments, costumes, photos, affiches de concerts, vidéos, pochettes de disques, fanzines… Une géniale rétrospective qui vous file la frite ! Amélie Meffre

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Simon Abkarian touche le fond

Jusqu’au 03/11, au Théâtre du Soleil à la Cartoucherie (75), Simon Abkarian propose Électre des bas-fonds. Une nouvelle version de la tragique histoire d’Électre et Oreste, sœur et frère à la main vengeresse. Palpitante, brillante et superbement parlante pour l’aujourd’hui.

 

Simon Abkarian n’a pas froid aux yeux. Avec Électre des bas-fonds, il met ses pas dans ceux des grands ancêtres : Euripide, Sophocle et surtout Eschyle. De ce dernier, il emprunte le squelette de l’Orestie, pour lui redonner chair à l’aune contemporaine avec le concours de vingt-deux interprètes survitaminés, qu’épaulent trois musiciens. Électre (Aurore Frémont), princesse devenue souillon, bien que mariée par force à Sparos, gardien de nuit pittoresque (dans le rôle, Abkarian s’en donne à cœur joie), demeure la vierge vengeresse de la tradition. Elle rêve de tuer sa mère, Clytemnestre (Catherine Schaub), qui a liquidé à grands coups de hache son époux

Co Antoine Agoudjian

Agamemnon, avec la complicité de son amant Égisthe (Olivier Mansard), maquereau de bonne famille.

Le choeur est constitué de Troyennes réduites en esclavage prostitutionnel par les Grecs vainqueurs d’une fameuse guerre interminable. Oreste (Assaâd Bouab), frère aîné d’Hamlet, flanqué de Pylade (en alternance Eliot Maurel et Victor Fradet), revient au pays déguisé en fille. Va-t-il occire sa mère, laquelle justifie le meurtre d’un père odieux qui n’hésita pas à égorger sa fille Iphigénie, dont est apparu en un éclair le fantôme gracieux… N’en disons pas plus, en demandant pardon pour la grossièreté d’un résumé qui ne prend pas encore le pouls d’un spectacle ô combien brillant. D’une plastique infiniment chatoyante, dans lequel se mêlent hardiment une écriture de pleine maîtrise, les artifices superbement domptés du fard et de la danse, du chant et

Co Antoine Agoudjian

des masques (ne sommes-nous pas au Soleil ?) pour conjurer in fine l’orgueil démesuré à goût de sang, que les Grecs nommaient l’hubris.

Eschyle, pour ce faire, passait par les dieux. Simon Abkarian, lui, quand bien même il les cite, invente une fable à l’issue laïque, en somme. Il ne recule pas devant le grand spectacle (magnifique est le premier ballet des putains en tutu aux gestes d’Orient). Il « shakespearise » à l’envi, pétrit le sublime avec le grotesque tel un potier aguerri, donne chance à chaque personnage d’affirmer son point de vue. Exemplaire, en ce sens, est la figure de Chrysothémis, la sœur réputée docile, soudain rebelle après avoir subi un viol. Ainsi, la toile de fond archaïque, dûment repeinte d’une main sûre, est tournée vers nous sous un autre angle, tant de siècles plus tard. Jean-Pierre Léonardini

Le texte est disponible chez Actes Sud-Papiers (108 p., 15 €)

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