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Ansel, la Brenne en mille clichés

Amoureux de la région des mille étangs, Robert Ansel publie Les mammifères sauvages de la Brenne. Un album consacré aux animaux, du ragondin au chat forestier, parfois immortalisés en de surprenantes postures. Une balade estivale, de page en page.

Avec Les mammifères sauvages de la Brenne, Robert Ansel boucle une trilogie ouverte avec Les lumières de la Brenne et Envol en Brenne. Trois ouvrages, témoignage de l’amour porté par le photographe à la région aux mille étangs. « Le projet a mûri tranquillement, j’avais suffisamment de matière pour y consacrer un livre ». Comme une suite logique, après les paysages et les oiseaux, Robert Ansel a donc réalisé un album de photographies des mammifères vivant en Brenne. Au cours de ses nombreuses balades dans la nature, il a capturé les images de toutes ces bêtes, souvent bien difficiles à seulement apercevoir. Au fil des pages, se côtoient cerfs, biches, chevreuils, sangliers, renards, lapins, lièvres, écureuils, ragondins et même, plus rares, chats forestiers… Certains animaux parfois en des postures surprenantes, voire drôles ou poétiques.

De la même manière qu’il saisissait les oiseaux en plein vol, Robert Ansel s’attache à prendre les mammifères en mouvement. Le lecteur retrouvera donc les scènes de vie quotidiennes des habitants de ces étangs, bois, forêts et prairies que le photographe avait fixés dans Les lumières de Brenne. Premiers clichés offrant différentes atmosphères. Vision d’une faune, d’une flore et d’une terre changeantes au fil des heures et des saisons, par les caprices d’un ciel ombrageux ou lumineux et quelques fois orageux. Le ciel, espace de liberté des oiseaux auquel Robert Ansel a consacré « Envol en Brenne», son deuxième volume. Des livres, on l’aura compris, qui racontent la rencontre d’un homme et d’un pays ! Ce normand est originaire du pays de Caux. La région entre Seine et côte d’Albâtre, pour laquelle il exposera ses images, puisées dans la campagne comme le long du littoral. Séduit par la nature brennouse, il est installé à Paulnay depuis treize ans. « À longueur d’années, je sillonne cette terre et je ne m’en lasse pas », confie-t-il. Appareil en mains, il explore ces lieux qui lui sont devenus familiers et restitue la diversité d’un monde qui le charme.

Dès l’âge de 16 ans, il s’adonne à cet art. La photographie en noir et blanc, principalement des portraits. Sa passion le conduit ensuite vers l’extérieur. De la fin des années 90 à aujourd’hui, il compte à son actif de très nombreuses expositions : La fête du lin et de l’aiguille, sujet qui lui vaudra une expo au Japon, Veules Les Roses avec l’art cauchoisLa campagne de Caux à GodervilleLa baie de Seine reposoir ornithologique ou bien encore Faune et flore de la Brenne au château d’Azay-le-Ferron. Une rétrospective de 50 ans de photographies sera présentée au Moulin de Mézières.

Dans le prolongement de sa chasse permanente aux images, Robert Ansel développe d’autres activités. Il a créé divers ateliers et une galerie à Paulnay où il expose ses photos. Il organise aussi des visites accompagnées, des promenades guidées qui s’adressent à tous les amoureux de la nature. Aux personnes simplement curieuses de découvrir le milieu ambiant comme aux photographes amateurs, auxquels il prodigue conseils et avis sur la technique, le respect du milieu naturel et la connaissance des espèces. « L’idée est avant tout de favoriser l’échange. Les gens sont demandeurs d’informations, de partage. C’est pour cette raison que je privilégie les petits groupes de trois ou quatre personnes. Nous accédons ainsi à des endroits peu fréquentés, plus propices à la rencontre d’animaux sauvages ».

Un partage d’expérience où le photographe rappelle volontiers que tout est affaire de patience et de pratique, pour la photographie animalière comme dans d’autres spécialités. Dont le portrait, à ne pas confondre avec la photo d’identité… Un autre type de photo, un autre univers : la preuve que la photographie invite à casser les clichés ! Philippe Gitton

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Entre espoir et illusions perdues

Jusqu’au 26/07 pour l’un, au 30/07 pour l’autre, le Nouveau Grenier et la Scala présentent respectivement Romance et Un certain penchant pour la cruauté. La noirceur assumée pour une jeunesse déboussolée, entre espoir et illusions perdues.

Imène se joue de la parole, Jasmine de sa beauté. Coincées entre le béton du HLM et les cloisons du lycée, les deux jeunes filles rêvent pourtant d’un ailleurs plus ensoleillé, d’un avenir plus coloré. D’échec en désillusion, Jasmine perd pied, son ordinateur pour seul refuge et écran protecteur… Sur les planches du Grenier, s’emparant des mots de Catherine Benhamou mis en scène par Laurent Maindon, Marion Solange-Malenfant nous conte cette Romance qui tourne au cauchemar : de l’amour naissant sur les réseaux sociaux à l’embrigadement terroriste, de la vie à la mort quand les idéaux changent de nature, Jasmine se veut le portrait d’une jeunesse égarée, Ismène le porte-voix dénonciateur d’une société sans valeur ni pudeur. Entendras-tu, spectateur atterré, ce cri de détresse poignant d’une humanité fracassée ?

Il en est un autre à l’avenir incertain, l’Africain échoué en terre de France après un long périple semé d’embûches et de cadavres. La chance pour Malik ? Elsa la mère de famille qui l’accueille entre fille et mari, l’intronise avec chaleur dans la tribu… La suite est convenue, sans surprise, entre les uns et les autres s’immisce au fil des jours Un certain penchant pour la cruauté : quand une idylle naît entre Ninon et le garçon, la bienveillance tourne à la suspicion, la connivence au soupçon. Selon Muriel Gaudin l’auteure, dont Pierre Notte met en scène le propos avec astuce et entrain, « il ne s’agit pas de dénoncer la discrimination contre les migrants mais d’observer et de rire de notre capacité à défendre des idées et à agir à l’inverse ». Entre humour et dérision, les spectateurs s’interrogent : faut-il en rire ou en pleurer ? Yonnel Liégeois

À voir aussi :

Jusqu’au 27/07, au Théâtre du Train Bleu, Frédéric Danos joue à L’encyclopédiste ! Durant une heure de spectacle, une boulimie verbale jusqu’à l’overdose… D’un sujet l’autre, à s’enchaîner sans but ni raison, à en perdre souffle et sens, une poétique plongée dans l’inconscience totale.

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De l’Algérie aux États-Unis…

Jusqu’au 29/07 pour l’un, au 30/07 pour l’autre, le 11*Avignon et le Théâtre des Halles présentent respectivement L’art de perdre et Angela Davis. De l’exil algérien au sortir de la guerre d’indépendance à l’éveil des consciences au cœur des pires crimes raciaux au États-Unis, deux pièces superbes, poignantes. Entre espoir et tragédie, des paroles embuées d’humanité et de dignité.

Deux femmes, un homme… Le grand-père prostré en fond de scène, la grand-mère attablée à éplucher les légumes et au premier plan, la jeunesse qui s’affiche pleine de vie et cependant comme en attente d’une parole, d’une histoire. Le silence est roi dans L’art de perdre, petite-fille de harki, Naïma ignore tout de ses origines, elle décide de partir à la quête de ses racines.

Le travail de mémoire est une épreuve de longue haleine. Progressivement, perce la vérité, les langues se délient. « Si on arrive à se rendre jusqu’à Tefeschoun, nous pourrons passer en France. Là-bas ils ont un camp pour les harkis », raconte alors Ali, l’ancêtre. Son objectif ? Sauver Yema son épouse et les enfants. L’exil, la déchirure lorsqu’il quitte son village de Kabylie, du bateau glissant loin des quais d’Alger il sait que c’est un adieu définitif à sa terre, aux oliviers, au vent du désert ! Metteure en scène et comédienne, Sabrina Kouroughli signe aussi l’adaptation de L’art de perdre, le livre emblématique d’Alice Zeniter, prix Goncourt des lycéens. Un spectacle tout en finesse et délicatesse qui avance par petites touches, qui libère maux et mots avec infinie tendresse. Une émotion à fleur de peau pour signifier la douleur de l’exil, d’hier à aujourd’hui, quand la mémoire n’oublie rien mais que le silence masque tout.

Et c’est encore une histoire, celle du continent nord-américain, qui se révèle à travers la figure d’Angela Davis, une histoire des États-Unis. Seule en scène, avec sincérité et intensité, Astrid Bayiha se fait multiple pour narrer les combats d’hommes et femmes unis contre moult dérives et dangers qui persécutent et avilissent le peuple américain : la guerre du Vietnam, la ségrégation raciale, le racisme mortifère du Ku-Klux-Klan… Mêlant musique, chansons et archives video, véritable acte artistique, le spectacle se refuse au discours militant pour mieux encore frapper les esprits : pas de langue de bois, les maux d’Angela Davis portés par les mots de Faustine Noguès et vivifiés par la mise en scène épurée de Paul Desveaux.

Rien de superflu sur le planches du Théâtre des Halles, les faits seulement d’une vie engagée qui conduira la femme éprise de justice et de liberté en prison : seize mois d’incarcération pour son engagement au côté des Black Panthers et du Parti communiste américain ! Déchirante et vivifiante tout à la fois, une histoire à laquelle Angela Davis, grande dame, n’a pas encore mis le point final. Pacifiste, féministe, elle élève toujours la voix contre toutes injustices sociales et exactions policières à l’encontre de la communauté noire. Yonnel Liégeois

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Murkus, du lait et des larmes

Auteur et metteur en scène palestinien, fondateur et directeur artistique du Théâtre Khashabi, Bashar Murkus est de retour à Avignon avec Milk, son ultime pièce. Avec sa compagnie, il ouvre la voie à la construction d’un théâtre ­palestinien indépendant et dynamique. En Israël et dans les territoires occupés, pour son rayonnement international.

Marina da Silva – Vous venez de créer Milk, une pièce avec de nombreuses actrices. Quels en sont les enjeux ?

Bashar Murkus – Nous l’avons présentée au public au début du mois, à Jérusalem, au Théâtre Al-Hakawati, puis dans notre théâtre, à Haïfa. Pour cette création, j’ai travaillé avec un groupe de six actrices et un acteur, Khulood Basel pour la dramaturgie, Majdala Khoury pour la scénographie, Raymond Haddad pour la musique et notre équipe technique, tous Palestiniens de l’intérieur ou en exil. Il s’agit d’une performance visuelle. Il n’y a pratiquement pas de texte, car les personnages, des femmes confrontées à la perte de leurs enfants, sont devenus silencieux, sans voix. La pièce traite de ce que la tragédie produit chez les êtres, dans l’immédiat et à long terme. Ça les transforme totalement, tous, sans exception. Et pas seulement les femmes.

M-D.S – À quoi le titre fait-il référence ?

B.M – Milk, en anglais, signifie lait. En arabe, le mot revêt un autre sens, que l’on peut traduire par « c’est à moi ». C’est un double sens très intéressant pour nous. Le spectacle a ainsi à voir avec les matériaux liquides tels le lait, le sang, la sueur, les larmes. Mais nous pouvons explorer la deuxième notion, ce qui est à nous. Nous avons fondé notre compagnie en 2011 (avec Khulood Basel, Shaden Kanboura, Henry Andrews, Majdala Khoury) et sommes devenus indépendants en 2015, après qu’une de nos pièces sur les prisonniers politiques a ­déclenché la censure du gouvernement israélien. Au fondement de notre travail, il y a toujours une recherche très importante et partagée. Nous avons travaillé près de deux ans sur le spectacle. Beaucoup de monde s’est impliqué à travers de nombreux stages et ateliers que nous avons organisés. Nous avons utilisé des moyens très divers pour imaginer cette création et nous sommes très heureux de son aboutissement.

M-D.S – À propos de votre précédente création, le Musée, vous expliquiez qu’elle ne faisait pas référence au conflit israélo-arabe. Cette fois-ci, traitez-vous de la réalité palestinienne ?

B.M. – C’est plus compliqué. Je refuse que mon travail soit perçu comme traitant exclusivement de la Palestine mais, bien évidemment, je parle de la Palestine tout le temps. Si j’aborde le thème de la mort, cela évoque la Palestine, mais pas seulement, car c’est, hélas, un thème universel. Les mères perdent leurs enfants dans le monde entier. Ce désastre peut être vécu dans n’importe quel endroit du monde. L’actualité regorge de ces tragédies : en Palestine, en Ukraine… Je commence mes recherches à partir de ma propre histoire, de celle de mon peuple, à partir de là où je vis. Je cherche à travailler en profondeur sur ces thèmes, en impliquant les gens autour de moi.

M-D.S – Quelle est la situation aujourd’hui ? L’an dernier, après les révoltes de Jérusalem qui ont embrasé Gaza, la Cisjordanie et Israël, vous espériez l’émergence de nouvelles formes de solidarité et d’organisation…

B.M. – Il est très difficile d’analyser la situation en quelques phrases alors que nous vivons constamment au milieu de troubles. Mais Milk parle de cette solidarité et d’avenir. La situation que nous vivons a beaucoup interféré sur la création. Nous traitons de l’histoire d’un groupe de femmes qui ont perdu leurs enfants. Comment survivre à cela ? Nous explorons les conséquences sur leurs vies et nous interrogeons l’après : à quoi le futur peut-il ressembler après une telle tragédie ? Cela fait naître des questions très importantes comme celle de sa propre responsabilité par rapport à l’avenir. Mais elles sont universelles et j’espère qu’elles auront cette puissance dans la création.

M-D.S – Comment avez-vous vécu votre présence à Avignon en 2021 ? C’était important pour faire connaître la création palestinienne ?

B.M- C’était fantastique ! Il y a quelque chose de très puissant dans ce festival. Je pense qu’il est très important que tous les arts du monde puissent circuler. Cela a une signification considérable aussi bien pour les artistes que pour le public de pouvoir partager des expériences, des formes et des esthétiques différentes. Pour des artistes qui travaillent sous occupation, c’est encore plus important. Marina Da Silva

La scène palestinienne, état des lieux

Deux ouvrages viennent de paraître pour se représenter la carte du théâtre palestinien et son impact sur la société, ses problématiques dans le cadre de l’occupation. La Palestine sur scène, une expérience théâtrale palestinienne, 2006-2016 (Presses universitaires de Rennes) de Najla Nakhlé-Cerruti, docteure en littératures et civilisations à l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales) : après L’individu au centre de la scène (Presses de l’Ifpo) où elle présentait des auteurs et des textes majeurs, elle montre la difficulté de répertorier un patrimoine peu publié et des pratiques dynamiques et complexes, sur un territoire fragmenté.

La Palestine n’est pas qu’une Terre Sainte ou une zone de conflit, c’est aussi une scène culturelle avec ses poètes prestigieux, ses conteurs et ses comédiens de talent. Rien qu’en Cisjordanie, en y ajoutant Jaffa (près de Tel-Aviv), Haïfa (au nord) et Maghar (près du Golan), on n’y compte pas moins de 26 théâtres installés dans 11 villes ! Dans Voix du théâtre en Palestine (éditions Riveneuve), le photographe Jonathan Daitch présente une cinquantaine de lieux, d’artistes et directeurs de structures, auprès desquels il a recueilli de passionnants témoignages. Tous deux, Najla Nakhlé-Cerruti et Daitch, soulignent le rôle du fondateur du Théâtre national palestinien, François Abou Salem, qui allait ouvrir la voie à l’élaboration d’un théâtre palestinien indépendant.

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Serebrennikov, en habit de moine

Jusqu’au 15 juillet, dans la cour d’Honneur du palais des Papes d’Avignon, le prolifique metteur en scène et cinéaste russe Kirill Serebrennikov propose le Moine noir, une pièce adaptée d’une nouvelle fantastique d’Anton Tchekhov. Rencontre

Casquette vissée sur la tête, lunettes à grosse monture transparente, stature imposante, Kirill Serebrennikov ne passe pas inaperçu. Dans tous les sens du terme. Il a quitté Moscou en mars pour s’installer en Allemagne. La guerre en Ukraine, la répression à l’égard de toute contestation en Russie auront eu raison de son engagement artistique. Nommé en 2012 directeur du Centre Gogol de Moscou, Serebrennikov transforme ce lieu alors en déshérence en épicentre d’un théâtre libre, contestataire, renouvelant totalement le répertoire, le public et l’esthétique. Ses mises en scène sentent le soufre et s’il monte une pièce du répertoire russe, c’est pour la dynamiter et montrer sa puissance de subversion. Les autorités l’ont dans le collimateur et sortent du chapeau une accusation de détournement de fonds qui lui vaudra d’être arrêté et assigné à résidence.

En 2018, lors de la conférence de presse de Leto, à Cannes, l’équipe du film avait laissé une chaise vide pour rappeler l’absence de Serebrennikov. En 2019, sa pièce Outside s’est jouée au Festival d’Avignon, en son absence, le metteur en scène ne pouvant quitter la capitale russe. Au Festival de Cannes, cette année, son film la Femme de Tchaïkovski était en compétition officielle. À l’issue de la projection, il prend la parole : « Merci beaucoup d’être avec nous en ce moment difficile de notre vie, Non à la guerre ». Pendant la conférence de presse qui s’ensuit, on le questionne sur le boycott des artistes et de la culture russes. « Dans ces moments difficiles, c’est l’art, la musique, le cinéma, le théâtre qui permettent aux gens de se sentir vivants », répond-il. Des propos qui ne convainquent pas tout le monde… Un article de notre consœur Marie-José Sirach, envoyée spéciale du quotidien L’Humanité

Marie-José Sirach – C’est la quatrième fois que vous venez présenter un spectacle au Festival d’Avignon. Cette fois-ci, vous êtes invité dans la cour d’Honneur, un espace particulier où vous mettez en scène le Moine noir de Tchekhov. Cela vous a-t-il obligé à revoir la scénographie du spectacle ?

Kirill Serebrennikov – Notre scénographie est assez simple, même balayée par le mistral ! Je suis curieux de voir ce que ça va pouvoir provoquer. Le palais des Papes est une sorte de loupe, de miroir grossissant où chaque spectateur vous scrute. Mais ce qu’ils vont découvrir n’a rien à voir avec la version que j’ai créée à Hambourg (au printemps dernier – NDLR). Ce sera un tout autre spectacle.

M-J.S. – Dans le Moine noir, il est question de tenter d’approcher la vérité selon plusieurs points de vue. Dans votre dernier film, la Femme de Tchaïkovski, il s’agit du mensonge. Vérité et mensonge…

K.S. – J’aime tellement cette idée formidable que je n’ai pas envie de la commenter ! Le Moine noir, c’est effectivement la quête de la vérité, sa complexité et l’impossibilité de la trouver. Dans le film, il s’agissait du mensonge qui règne, qui dirige chaque personnage et tente d’étouffer la vérité.

M-J.S. – Peut-on y voir une métaphore de ce qui se passe dans le monde aujourd’hui ?

K.S. – Dans mon travail, je ne pars pas d’une idée autour de laquelle je broderais un spectacle. En général, je pars de mes souvenirs, de mes premières émotions et j’essaie de les assembler. Parfois, j’oublie des fragments. Ces lacunes, j’essaie de les colorer. Je suis traversé d’émotions et, de là, jaillissent des images qui créent cette structure bizarre qu’est un spectacle ou un film, et les gens y voient le reflet de leurs sentiments.

M-J.S. – Vous obtenez l’autorisation de quitter la Russie pour créer votre spectacle en Allemagne et décidez de ne pas retourner dans votre pays. Qu’est-ce qui a provoqué cet exil ? La guerre contre l’Ukraine ? Vos conditions de vie à Moscou ?

K.S. – C’était difficile d’être là-bas, parce que c’était la guerre. On éprouvait un sentiment de violence diffus partout. Je ne sais pas comment me comporter, comment vivre à l’intérieur d’un pays qui a déclenché une telle guerre. Aujourd’hui, on est les représentants d’un pays belligérant qui rase des maisons, des villages, des villes, tue des civils. C’est une tragédie pour nous tous. Tu crois comprendre et tu ne comprends rien. Je m’informe tous les jours sur ce qui se passe, mais tu es incapable de réaliser comment tout ça est possible. Je ne peux justifier cette violence d’État, ni me résoudre à tuer quelqu’un pour des raisons géostratégiques. Je serais mort à l’intérieur si j’étais revenu en Russie.

M-J.S. – On vous a reproché de ne pas avoir pris parti assez vite, d’être resté en retrait, à la suite de l’invasion de l’Ukraine…

K.S. – J’attendais mon procès et je ne pouvais rien dire quand j’étais là-bas. Mes avocats m’appelaient toutes les deux minutes pour me supplier de me taire, de ne rien dire avant mon jugement. Il me fallait serrer les dents jusqu’à ce que je sois libre de partir et de parler.

M-J.S. – D’aucuns vous qualifient de personnage ambigu, énigmatique, voire double…

K.S. – Je veux être triple, même si je ne suis pas un trépied. J’exprime des émotions différentes, parfois contraires ou contradictoires. Je lutte, parfois, contre des sentiments exécrables qui montent en moi. Mais, parfois aussi, ça sort, et j’ai honte. Pourquoi me refuse-t-on le droit de me tromper, de dire des conneries ? Je suis artiste, j’ai le droit de me tromper. Je ne suis pas un homme politique qui mesure chacun de ses mots parce qu’il veut être réélu.

M-J.S. – Vous avez grandi en pleine perestroïka, un moment où les choses bougent, où il souffle un vent de renouveau, pour ne pas dire de liberté. Diriez-vous qu’il est plus difficile aujourd’hui d’être un artiste russe ?

K.S. – C’est plus difficile d’être russe tout court. Mon pays en a attaqué un autre. Quand tu dis que tu viens de Moscou, les gens te regardent de manière pas très amicale. Le plus terrible, c’est quand les gens, en Europe, te chuchotent à l’oreille « Poutine a raison ». Merde ! Où suis-je ?

M-J.S. – Vous avez été démis de vos fonctions de directeur du Centre Gogol. La semaine dernière, on a nommé un nouveau directeur « en phase avec le Kremlin », dites-vous…

K.S. – Quand on ferme un lieu de création, un organisme vivant, un lieu d’effervescence, sans en expliquer les raisons, juste parce qu’un ordre est arrivé, qu’est-ce que ça signifie ? Gogol était un théâtre mondialement connu, reconnu. Le public, le succès étaient au rendez-vous et, tout d’un coup, on le ferme. C’est terrible. Lorsqu’on m’a proposé ce théâtre, ce n’était aucunement une récompense ou parce que j’étais ami avec les autorités. Le théâtre se trouvait dans un état catastrophique. J’ai essayé de relever ce défi car il fallait tout refaire, rassembler une troupe. Ça nous a pris tellement de temps, de force et d’énergie pour que le théâtre devienne un endroit incontournable… J’y ai laissé des litres de sueur, mais c’était passionnant. Et puis, il y a eu les premières manifestations contre Poutine en 2012-2013, puis la Crimée en 2014, et le théâtre était traversé par ce vent de contestation. Et, aujourd’hui, la guerre contre l’Ukraine…

M-J.S. – Comment est-on passé de ces manifestations, il y a dix ans, à cette faible mobilisation contre la guerre en Russie ? D’ici, on a le sentiment que la population est interdite, figée, voire complice parce que nationaliste…

K.S. – Dix années de propagande non-stop, la mainmise et le contrôle de tous les médias… Des journalistes que l’on pensait honnêtes et, après coup, on a compris qu’ils travaillaient pour Poutine. On a cadenassé la télévision, on a commencé à changer les équipes. Certains proches du pouvoir ont racheté des journaux. Désormais, il n’existe plus de presse libre à Moscou. Il restait Internet et les réseaux sociaux mais, maintenant, des lois permettent de traquer les moindres opposants et un seul post sur Facebook peut vous envoyer en prison. Pour résumer, il y a les persécutions, les assignations à résidence, la guerre et le Festival d’Avignon… et tout ça se passe en même temps. Propos recueillis par Marie-José Sirach

Le spectacle est diffusé sur Arte, le 9 juillet. L’adaptation du texte de Tchekhov est éditée chez Actes Sud-Papiers.

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Avignon, le Verbe incarné

Alors qu’Avignon a frappé les trois coups de la 76ème édition de son festival, s’impose un lieu unique et magique qui fête ses 25 ans d’existence. Chantant, coloré, métissé : la Chapelle du Verbe Incarné, dédié aux théâtres d’Outre-Mer. Dirigé par Marie-Pierre Bousquet et Greg Germain, un théâtre que salua en son temps le regretté Édouard Glissant, le grand poète et romancier antillais.

L’histoire de la Chapelle du Verbe Incarné, à partir du moment où elle a commencé d’être un lieu de théâtre, confirme un tel cheminement, et consacre un tel passage, de l’invitation à la relation, à la présence de la diversité, au chant du monde chanté par les poètes.

Nous nous y reconnaissons donc, qui entrons ensemble dans cette nouvelle région du monde (un théâtre de la totalité), que nous nous offrons mutuellement.

Grâces en soient pour cette fois rendues à Marie-Pierre Bousquet et à Greg Germain. Grâces en soient louées, pour les vieilles pierres et les mots neufs. De la face de cette Chapelle au remuement du monde. La façade de tout théâtre, ou l’ouverture d’espace qui en tient lieu, est de toutes les manières une horloge muette qui mieux que tout oracle nous indique l’heure qu’il est dans notre vie.

« Faire entendre la langue du théâtre de ceux que l’on ne voyait trop rarement sur les scènes de l’hexagone. Pourtant quelles extraordinaires richesses culturelles entre la France, la Caraïbe, l’Afrique, l’Océan Indien et tout ce vaste monde des Grands Larges. C’est long, très long de convaincre de la beauté de la diversité, de la richesse qui se dévoile lorsque s’entrechoquent des imaginaires divers… » 

La vie du théâtre, dans sa recherche de cette totalité qui ne serait pas totalitaire, est d’abord de tremblement. Ce qui nous étonne dans la programmation de ce lieu-ci, c’est qu’elle nous a donné à fréquenter des installations de scène qui ont allié les calmes sérénités des traditions les plus fondées, ou leurs transports les plus ingénus, d’Océanie, de la Caraïbe ou des Amériques, aux hésitations de formes de théâtre qui s’essayaient là et qui, venues elles aussi du monde, approchaient en effet le monde, tâtant et devinant.

J’AI CONÇU MERVEILLE D’UNE TELLE OFFRANDE.

Il n’était pas étonnant qu’un tel effort fût mené en Avignon, où les théâtres de vrai se bousculent, s’interrogent et s’insurgent, et où les fumées  montent de partout, parmi les carnavals d’affiches et les bals d’échasses.

Ces fumées des flambeaux, flambées des mots qui brûlent en chacun, sont un autre lieu de mise en scène du monde, comme le sont éternellement nos Baies et nos Anses, autour de leurs Rochers prophétiques. Édouard Glissant

La chapelle, toute une histoire !

 C’est en 1997 que le comédien Greg Germain, en compagnie de Marie-Pierre Bousquet, obtient, par convention avec la ville d’Avignon, le droit d’occuper la Chapelle du Verbe Incarné, une ancienne chapelle désaffectée. L’enjeu ? En incluant les créateurs d’Outre-Mer dans le concert culturel national, permettre que l’identité culturelle soit reconnue comme un élément de la richesse culturelle de la France d’aujourd’hui, et non comme un motif d’exclusion explicite ou implicite.

L’année suivante, celle du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage, la première édition du TOMA, Théâtres d’Outre-Mer en Avignon, y est donnée !

Depuis lors, le lieu s’est imposé en notoriété et qualité. Désormais incontournable dans le paysage du festival, donnant à voir et applaudir talents et créations d’Outre-Mer et d’Afrique, faisant connaître la diversité des théâtres de langue française, créant des liens entre artistes par la confrontation et l’exigence des regards croisés, instaurant parmi les opérateurs du théâtre dans l’hexagone une réelle prise en compte des compagnies de l’Outre-Mer en les intégrant aux circuits de diffusion nationaux… Yonnel Liégeois

Une sélection pour l’édition 2022 :

– Le jour où mon père m’a tué : À l’aube de ses 18 ans, Roméo dit Black Bird décide de venir vivre chez son père. Les deux hommes ne se comprennent pas, ils s’affrontent. Le père tue le fils, les médias s’emparent du drame. De Magali Solignat et Charlotte Boimare, dans une mise en scène de la guadeloupéenne Magali Solignat, meilleur texte francophone ETC Caraïbes/SACD/BEAUMARCHAIS et Prix Textes en paroles.

– Pinocchio 21 : Quand la fée bleue exauce le vœu le plus cher de Gepetto, celui-ci ne s’attend pas à se retrouver papa d’un petit gars d’aujourd’hui, rappeur à ses heures ! Drôle, féerique et philosophe, une libre adaptation du chef-d’œuvre de Collodi ancrée dans notre siècle et qui apporte une réflexion nouvelle sur notre humanité. Texte et mise en scène du réunionnais Antoine Chalard.

– Spectre : Le spectre de la mort s’est invité dans nos lieux de travail, dans nos foyers et a bouleversé les comportements. Un spectacle hommage aux âmes disparues, où se dansent joies, peines, colères et libertés bafouées. Désormais, il n’y a plus de grosses embrassades, de mains serrées chaleureusement…Mise en scène et chorégraphie du martiniquais David Milôme.

– De Vénus à Miriam, au pas de mon chant : La chorégraphe guadeloupéenne Chantal Loïal invite Marie-Claude Bottius, la soprano martiniquaise, à entrer dans la danse pour réinventer totalement son spectacle « On t’appelle Vénus »…  Une création artistique, puissante et bouleversante, qui dénonce avec force l’exploitation et la profanation du corps de l’esclave sud-africaine Sarah Baartman. Entre chant et danse, un voyage poétique en hommage aux ancêtres esclaves, un combat artistique contre les discriminations.

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Picasso et les avant-gardes arabes

Jusqu’au 10 juillet, l’Institut du monde arabe de Tourcoing (59) met en évidence les liens qui unissent Picasso et les avant-gardes arabes. Une rétrospective passionnante qui révèle ce courant moderniste méconnu en France.

Françoise Cohen, ancienne conservatrice du musée des Beaux-Arts du Havre puis directrice du Carré d’art de Nîmes, désormais directrice de l’IMA-Tourcoing, est à l’origine avec l’historien d’art Mario Choueiry de cette exposition consacrée à «Picasso et les avant-gardes arabes». Parmi toutes celles, passées et récentes, consacrées au maître et celles qui s’annoncent en 2023 autour du cinquantenaire de sa mort, on frôle, parfois, l’indigestion. Mais Picasso ne cesse de nous surprendre et son influence auprès des peintres irakiens, égyptiens, algériens, libanais ou syriens à partir de « Guernica » raconte une histoire passionnante, où toute une génération de jeunes artistes s’inscrit dans son sillage artistique et politique.

En 1938, en Égypte, et 1951, en Irak, deux manifestes clés des modernités arabes affirment une nouvelle conception de la peinture. Les artistes égyptiens se prévalent résolument de « Guernica » et, sous le titre « Vive l’art dégénéré », - en référence à l’exposition « Entartete Kunst » organisée par les nazis à Munich en 1937 -, écrivent : « Cet art dégénéré, nous en sommes absolument solidaires. En lui résident toutes les chances de l’avenir. Travaillons à sa victoire sur le nouveau Moyen Âge qui se lève en plein cœur de l’Occident ». En 1951, la jeune garde de l’art moderne irakien proclame la naissance d’une nouvelle école d’art au nom de la civilisation irakienne et universelle. En 1972, le peintre algérien Mohammed Khadda écrit : « En France, Picasso était accusé d’être un étranger, ici, ils nous accusent d’être des Picasso ».

Les 70 œuvres exposées à l’IMA-Tourcoing témoignent d’un dialogue artistique, esthétique et politique entre cette jeune génération d’artistes arabes et Picasso, mais pas seulement. L’influence des surréalistes est flagrante dans leur soif de liberté et d’émancipation d’un art pictural jusqu’alors corseté ainsi que dans leur désir de s’inscrire dans un art moderne sans frontières. Ils s’engagent contre le fascisme et la colonisation, affirment leur solidarité internationale et le rêve d’un panarabisme progressiste. L’exposition tend un miroir entre ces avant-gardes et Picasso, donne à voir des travaux méconnus en France.

Le « Nu couché, printemps », peint par Picasso en 1908, semble se perpétuer à travers les bruns, les cernes foncés pour délimiter les corps et la rondeur charnelle, que l’on retrouve dans « The Woman, the Moon and the Branch » (1954) de l’Irakien Shakir Hassan Al Said et dans la « Femme au loup » (1973) de l’Égyptien Samir Rafi. Chez l’Irakien Jewad Selim, « The Watermelon Seller » (1953), instantané de la vie quotidienne du petit peuple des rues, décline des croissants de pastèque et des yeux immenses si picassiens dans une composition où les symboles arabes sont à la fois présents et détournés.

Mêmes audaces, même liberté

Le « Guernica », de Picasso, ne va cesser de hanter cette génération de peintres dont les pays, les familles ont été éprouvés par les guerres. Ainsi, Paul Guiragossian, libanais dont la famille a échappé au génocide arménien, va assister à l’expulsion des Palestiniens de leur terre puis à la guerre du Liban. Guiragossian revendique la figure tutélaire de Picasso qui se traduit, dans ses tableaux, par la dénonciation des tueries perpétrées contre les civils. Ainsi son « Homme Machine II » (1981) met en scène une femme, corps blanc laiteux nu, sans visage, en proie à son bourreau emmailloté dans un uniforme métallique. L’Irakien Mahmoud Sabri peint en 1958 « les Massacres d’Alger », une œuvre perdue à jamais lors de l’invasion américaine en Irak en 2003, dont il reste une trace photographique où le peintre pose devant sa toile.

On retrouve l’influence de Picasso dans « Elle est venue vers la tendresse » (1970), de l’Irakien Dia Al Azzawi, dont la silhouette oblongue à peine esquissée d’une femme repose sur des aplats de couleur, d’où surgissent des signes calligraphiques puisés dans l’écriture, un alliage poétique entre tradition et modernité. Mêmes audaces, même liberté chez l’autre artiste irakien, Faik Hassan, dont son « Abstract Man and Woman » (1962) aux traits géométriques puissants est adouci par une palette de couleurs aux tons pastel. Ces allers-retours entre Picasso et ces peintres lointains qui ont écrit une nouvelle page de la peinture du Maghreb au Moyen Orient permettent de découvrir une génération de peintres arabes qui ont revendiqué leur héritage culturel et l’ont fait fructifier à l’aune de ce mouvement artistique. Entre eux et Picasso l’Andalou, « ce musulman qui s’ignore », des liens indéfectibles se sont tressés. L’influence de Picasso leur a permis d’ouvrir des portes, de se libérer des carcans artistiques académiques pour peindre un art « sans hiérarchie formelle, temporelle ou géographique », un art sublimé loin de tout exotisme, une peinture universelle et engagée. Picasso, contrairement à Matisse ou Klee, n’est jamais allé en terre arabe. Et si, se demande malicieusement Mario Choueiry, « ­Picasso était – ainsi que le dit Kateb Yacine à propos de la langue française – un “ butin de guerre” des modernités arabes » ? Marie-José Sirach

Picasso et les avant-gardes arabes à l’IMA-Tourcoing, jusqu’au 10/07.

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Simon Abkarian touche le fond

Jusqu’au 15/07, au Théâtre du Soleil à la Cartoucherie (75), Simon Abkarian reprend Électre des bas-fonds. Une nouvelle version de l’Orestie d’Eschyle : la tragique histoire d’Électre et Oreste, sœur et frère à la main vengeresse. Palpitante, brillante et superbement parlante pour l’aujourd’hui.

Simon Abkarian n’a pas froid aux yeux. Avec Électre des bas-fonds, il met ses pas dans ceux des grands ancêtres : Euripide, Sophocle et surtout Eschyle. De ce dernier, il emprunte le squelette de l’Orestie, pour lui redonner chair à l’aune contemporaine avec le concours de vingt-deux interprètes survitaminés, qu’épaulent trois musiciens. Électre (Aurore Frémont), princesse devenue souillon, bien que mariée par force à Sparos, gardien de nuit pittoresque (dans le rôle, Abkarian s’en donne à cœur joie), demeure la vierge vengeresse de la tradition. Elle rêve de tuer sa mère, Clytemnestre (Catherine Schaub), qui a liquidé à grands coups de hache son époux Agamemnon, avec la complicité de son amant Égisthe (Olivier Mansard), maquereau de bonne famille.

Le choeur est constitué de Troyennes réduites en esclavage prostitutionnel par les Grecs vainqueurs d’une fameuse guerre interminable. Oreste (Eliot Maurel), frère aîné d’Hamlet, flanqué de Pylade (Victor Fradet), revient au pays déguisé en fille. Va-t-il occire sa mère, laquelle justifie le meurtre d’un père odieux qui n’hésita pas à égorger sa fille Iphigénie, dont est apparu en un éclair le fantôme gracieux… N’en disons pas plus, refusant sciemment de dévoiler les pulsations d’un spectacle ô combien brillant. D’une plastique infiniment chatoyante, dans lequel se mêlent hardiment une écriture de pleine maîtrise, les artifices superbement domptés du fard et de la danse, du chant et des masques (ne sommes-nous pas au Soleil ?) pour conjurer in fine l’orgueil démesuré à goût de sang, que les Grecs nommaient l’hubris.

Eschyle s’en référait aux dieux. Simon Abkarian, même s’il les cite, invente une fable à l’issue laïque, en somme. Il ne recule pas devant le grand spectacle (magnifique est le premier ballet des putains en tutu aux gestes d’Orient). Il « shakespearise » à l’envi, pétrit le sublime avec le grotesque tel un potier aguerri, donne chance à chaque personnage d’affirmer son point de vue. Exemplaire, en ce sens, est la figure de Chrysothémis, la sœur réputée docile, soudain rebelle après avoir subi un viol. Ainsi, la toile de fond archaïque, dûment repeinte d’une main sûre, est tournée vers nous sous un autre angle, tant de siècles plus tard. Jean-Pierre Léonardini

Un spectacle couronné par trois Molières (auteur francophone, mise en scène, théâtre public), deux Prix du Syndicat de la critique (révélation théâtrale Aurore Frémont, meilleure musique de scène Howlin’ Jaws), le Prix Théâtre SACD. Le texte est disponible chez Actes Sud-Papiers (108 p., 15 €)

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Mouawad, le bel oiseau !

Avec la création de Tous des oiseaux, Wajdi Mouawad signait en 2017 la véritable ouverture de son mandat à la tête du Théâtre de La Colline (75). Repris jusqu’au 25 juin, un spectacle d’une force incroyable. Beau, tragique, émouvant. Plus qu’une plongée douloureuse dans le conflit israélo-palestinien, le choc des consciences au cœur de l’Histoire.

Tous des Oiseaux ? Une ouverture éclatante en forme de retour, celui de l’auteur-metteur en scène tel que nous l’avons connu autrefois, du temps de sa tétralogie du Sang des promesses avec ses grandes épopées intimes et familiales au cœur d’un monde en pleine déréliction. Wajdi Mouawad y revient après de vastes détours par le tragique grec et des propositions plus personnelles au cœur du noyau familial comme dans Seuls ou Sœurs. Il y revient surtout avec une plus grande maturité tant au plan de son écriture que de celle de son travail scénique, même s’il affirme n’avoir « jamais fait de mise en scène » mais n’avoir fait qu’écrire.

L’écriture de Tous des oiseaux, en tout cas, est le prolongement de la description des déchirures intimes, à commencer par la sienne propre, d’une terre à l’autre, d’une langue à l’autre, du Liban en pleine guerre civile au Québec via la France où la famille n’aura été autorisée à rester que quelques années. Cette déchirure originelle vient nourrir la fable qu’il a inventée et qui met au jour les déchirures profondes que vivent ses personnages au cœur du Moyen-Orient, de l’Europe et de l’Amérique mis dans l’impossibilité, pour le couple principal, de pouvoir vivre pleinement et ensemble l’amour qui les unit. Lui, Eitan, est un jeune scientifique d’origine israélienne, elle, Wahida, prépare aux États-Unis une thèse sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzan dit Léon l’Africain, un diplomate et explorateur arabe qui vécut au XVIe siècle et qui, livré au pape Léon X, fut contraint de se convertir au christianisme.

Wajdi Mouawad se saisit à bras-le-corps de son sujet, de l’histoire du Moyen Orient, dessine à grands traits le parcours éclaté de ses personnages aussi bien dans l’espace que dans le temps, d’Allemagne où vit la famille du jeune homme, aux États-Unis où il étudie tout comme Wahida qu’il rencontre là, et surtout à Jérusalem où il cherche à percer le secret de sa famille… Éclats de langues aussi (quelle place pour la langue maternelle arrachée et abandonnée ?)  avec au plateau l’allemand, l’anglais, l’arabe et l’hébreu assumés par des comédiens qui viennent de tous les horizons géographiques et qui parviennent sous la houlette du metteur en scène à trouver une unité et une cohérence assez extraordinaires. Ils sont neuf, qu’il faudrait tous citer, avec une mention particulière pour le couple formé par Eitan et Wahida, Jérémie Galiana et Souheila Yacoub, de véritables révélations. Wajdi Mouawad tend la situation à son maximum dans une histoire qui, à y regarder de près, pourrait paraître presque extravagante comme toujours chez lui, mais n’est-ce pas l’Histoire elle-même qui l’est ? Il emporte l’adhésion grâce à sa force de conviction, grâce à son talent d’écrivain (et de romancier).

L’état de tension extrême de tous ces personnages, que des traits d’humour ou d’auto-ironie viennent à peine détendre, saisit le spectateur emporté dans un véritable maelstrom. Celui de la douloureuse Histoire d’aujourd’hui. Jean-Pierre Han

Nous sommes tous des oiseaux !

De bon ou mauvais augure, chacun de nous est un oiseau qui se moque des frontières et des murs ! Capable, quand l’amour est moteur, de partir à la rencontre de l’autre et de ses différences… Tel est en substance, inspiré d’une légende persane et de l’histoire d’Hassan Ibn Muhamed el Wazzan, le message que Wajdi Mouawad suggère avec cette page d’histoire intime inscrite dans la grande Histoire. L’histoire d’amour entre un homme d’origine juive et une femme arabe, l’une refoulant son identité première sous couvert d’un passeport américain et l’autre faisant confiance en la science et la force des chromosomes plus qu’aux croyances en n’importe quelle religion. Un amour qui se heurte aux convictions d’une famille qui a connu l’horreur des camps nazis et pour qui la terre d’Israël est à sauvegarder au risque des pires atrocités, un amour qui explosera dans les méandres d’un conflit qui n’en finit pas.

De la petite à la grande Histoire, Wajdi Mouawad se veut passeur d’une histoire « où l’intime des vies domestiques est dynamité par la violence du monde, il n’existe aucune réalité qui puisse dominer sur une autre ». L’ennemi, c’est toujours l’autre, le dicton en fait foi, il suffirait peut-être qu’un jour nous osions nous regarder dans un miroir… Sur la grande scène du Théâtre de la Colline, dans une révélation finale à la hauteur des plus invraisemblables chutes molièresques, entre comique et tragique, se joue l’avenir de l’humanité. Tous des oiseaux ? Un vol au-dessus d’un nid de contradictions. Percutant, époustouflant, Grand Prix 2018 du Syndicat de la critique. Yonnel Liégeois

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Une île au Soleil

Jusqu’au 15 mai, Ariane Mnouchkine et la troupe du Soleil proposent L’île d’or à la Cartoucherie (75). Pour s’installer ensuite au TNP de Villeurbanne (69), du 9 au 26 juin… La meneuse de troupe enflamme à nouveau les planches et embrase le monde d’une scène à l’autre. Du Japon au Brésil, de Palestine en terre afghane.

Comme à l’accoutumée, l’accueil est chaleureux, le décor et menu japonisants à l’unisson de l’œuvre à l’affiche, le public au rendez-vous… De représentation en représentation, ils sont toujours nombreux à garnir les travées du Théâtre du Soleil. Un public fidèle, enthousiaste, prompt à excuser d’éventuelles faiblesses au terme des trois heures de représentation. Les images sont belles, le métissage des langues et des accents exaltant, le souffle déployé sur le plateau ensorcelant. Le voyage à la Cartoucherie de Vincennes ? Plus qu’un rituel, un incontournable pèlerinage artistique, une incursion à haut risque dans un foisonnant labyrinthe poétique, le miracle espéré au bout du fil d’Ariane !

L’argumentaire de L’île d’or s’enracine dans une actualité brûlante : la culture sombrera-t-elle sous les assauts conjugués des requins de la finance et des magnats de l’immobilier ? Il existe justement un lieu, l’île japonaise de Kanemu-Jima, imaginaire certes mais qui se révèle havre de paix, siège de toutes les utopies possibles pour que les humains développent corps et esprit en totale harmonie. Au pays du Soleil-Levant où se lèvent les projets les plus fous pour le bonheur des peuples, terre bénie des dieux et des mers, la maire envisage la création d’un festival hors du commun,  fantasque rassemblement des cultures du monde : du Brésil de Bolsonaro aux States de Trump, en terre afghane ou palestinienne. Las, en sourdine, manœuvre une bande d’opposants qui n’ont de cesse de contrecarrer le projet. Leur objectif ? Implanter un casino sur l’île, la privatiser au bénéfice de leurs intérêts financiers.

David contre Goliath ? Le bon, la brute et les truands ? De tableau en tableau se succédant parfois à une vitesse vertigineuse dans une féérie de couleurs et de sons, de péripéties en rebondissements surgis d’une imagination débridée, de fulgurances esthétiques en impensables voyages poétiques au point de ne plus savoir où nous sommes , le propos s’enracine au-delà des frontières. Invités, chacune et chacun, à déserter l’ancien monde pour le Tout-Monde cher à Glissant, conviés à ériger culture et esprit créatif comme liants d’une nouvelle humanité. Une folle utopie, certes, pourtant la seule susceptible d’assurer peut-être l’avenir de la planète. Yonnel Liégeois

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Erri De Luca, de retour d’Ukraine

L’écrivain italien Erri De Luca a participé à un convoi humanitaire. La destination ? Sighetu Marmatiei, une ville roumaine frontalière de l’Ukraine. Dans les colonnes du Monde, il a raconté comment cette guerre a transformé « des individus en peuple ».

 Ce voyage en Ukraine me ramène forcément à ceux faits durant la guerre de Bosnie entre 1992 et 1995. J’avais alors la quarantaine, j’ai maintenant 71 ans, mais le désorientement du retour à la maison est toujours le même. Après les journées passées avec ceux qui ont tout perdu et qui campent dans des dortoirs de fortune, après la distribution de notre chargement et une fois nos camions vidés, le retour à la base de départ laisse aussi étourdis qu’alors. Et ça ne vient pas de la fatigue, ça vient d’un vide, le désarroi de celui qui peut revenir sain et sauf.

Aux réfugiés, il reste une valise et la caution d’être vivants, de pouvoir attendre. C’est leur conjugaison du temps, l’indicatif présent du verbe « attendre », sans regards tournés vers le passé ou le futur.

Après 1 350 kilomètres de voyage sur de bonnes routes, à travers la Slovénie, la Hongrie, la Roumanie, le convoi arrive à Sighetu Marmatiei, ville à la frontière de l’Ukraine. Parti de Modène, il est organisé par les bénévoles de [la fondation] Time4Life, qui interviennent dans plusieurs régions du monde, de la Syrie au Nicaragua. Je ne les connaissais pas. C’est une bénévole des années de Bosnie qui me les a signalés.

Sur le « pont des jouets »

Sighetu Marmatiei est la ville natale d’Elie Wiesel, qui a été enfant à Auschwitz, puis récompensé par le prix Nobel de la paix. Je n’en trouve aucune trace dans la ville. Sighetu Marmatiei est séparée de l’Ukraine par un fleuve, un pont les relie.

A l’arrivée, nous livrons notre chargement dans un hôpital pédiatrique qui accueille des enfants ukrainiens. Une femme vient d’y accoucher, après avoir retenu ses contractions jusqu’à l’hôpital. Elle a quitté Kiev par une ligne de chemin de fer encore en service menant au sud, à 3 kilomètres environ de la frontière roumaine, et de là a marché jusqu’au pont des frontières, où elle a aussitôt été accueillie par la Croix-Rouge roumaine.

Elle met son bébé dans les bras des bénévoles qui, après le déchargement, passent dans les services pour saluer. La guerre en Bosnie m’a appris l’immense besoin de chaleur humaine, de proximité, d’affection, nécessaire pour ne pas se sentir seul dans le chaos des pertes et des fuites.Il est bon d’être plusieurs pour se manifester, demander des nouvelles avec l’aide d’interprètes. Nous sommes une trentaine de bénévoles dans ce voyage.

Toute guerre a une forme fratricide, mais celle-ci encore plus, à cause du lien étroit de culture et d’histoire entre Ukrainiens et Russes. Gogol, Boulgakov, Nekrassov, Babel – mon préféré, qui m’a poussé à étudier sa langue – sont des écrivains ukrainiens en langue russe. L’alphabet cyrillique me permet de lire les noms des lieux, des enseignes, des panneaux. Nous traversons le pont entre les deux frontières. Le long des trottoirs, quelqu’un a laissé pour les enfants ukrainiens des poupées, des jouets qui seront là pour les accueillir. On appelle déjà ce pont le « pont des jouets ».

Union de destin et de condition

Au-delà de la frontière avec l’Ukraine, nous franchissons les voies de la ligne de Kiev et nous pénétrons dans le territoire d’un peuple envahi. Nous nous arrêtons dans un ensemble de bâtiments scolaires où les salles ont été transformées en logements. Chaque étage a une cuisine, une machine à laver, des toilettes. Plusieurs centaines de femmes ont trouvé une place ici. Elles ne veulent pas quitter l’Ukraine. Elles viennent de Marioupol, de Kiev, d’Irpine. Grâce à leurs téléphones portables, elles restent en contact avec les hommes restés au milieu des combats. Elles sont au courant des destructions, des saccages, des viols. Aucune ne se lamente, ne s’épanche. Elles ont un sang-froid de combattantes, renforçant celui des hommes qui se battent Dieu sait où. Les enfants aussi sont disciplinés, ils jouent sans s’exciter ; si on les appelle, ils répondent, obéissants. Ils ressentent la guerre qui les a projetés loin, entassés quelque part et transformés en petits soldats sans uniforme.

La transformation en peuple de personnes qui, peu de temps avant, avaient encore des vies individuelles, des projets, des nécessités propres, part de leur comportement. Brusquement, ils se taisent, plongés dans leurs pensées, leurs peurs, leurs préoccupations. Brusquement, ils parlent en disant les mêmes phrases, en faisant les mêmes gestes. C’est aux enfants qu’on voit la transformation des individus en peuple, union de destin et de condition.

Tandis que nous retournons en Roumanie, nous voyons trois hommes se jeter dans le fleuve frontière, pour le traverser à la nage. C’est bientôt le soir, le froid intense de la fin de l’hiver. Les hommes ne sont pas autorisés à quitter l’Ukraine. Ils le font en descendant dans le courant à un endroit étudié au préalable, en amont des rapides. De la rive, un soldat leur crie de s’arrêter, puis il tire des coups en l’air. Les trois sont sur l’autre rive, trempés, et ils courent vers un bosquet de hêtres.

Déserteurs ou non, eux aussi se dirigent vers l’arrière-ligne de la guerre. Parce que telle est l’Europe aujourd’hui, la vaste arrière-ligne occidentale de l’Ukraine. Erri De Luca

Traduit de l’italien par Danièle Valin, la superbe plume des écrits d’Erri De Luca en langue française. Son dernier livre : Diables gardiens (Gallimard, 95 p., 16€).

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Ukraine, syndicalistes en guerre

Le 25 mars, la CGT organisait un échange web avec les syndicalistes ukrainiens. Sous l’égide d’Eva Emeyriat, rédactrice en chef du mensuel La vie ouvrière/Ensemble, les témoignages de Natalia Levystska et d’Olessia Briazgounova, respectivement vice-présidente et secrétaire internationale de la KVPU, la Confédération des syndicats libres d’Ukraine.

Cette guerre dure depuis huit ans dans notre pays, mais depuis le 24 février, le monde a changé, nous connaissons une agression terrible de la Russie. Malgré toutes nos difficultés, nous montrons à tout le monde que nous savons résister. Les syndicats continuent de fonctionner parfois en distanciel, parfois dans nos bureaux, la priorité étant d’aider les gens. Malheureusement, il y a peu de nos représentants à Kyiv [Kiev, NDLR], beaucoup se battent les armes en main. Certaines entreprises continuent de tourner, les mines sont opérationnelles. On essaie de maintenir les entreprises pour éviter les catastrophes écologiques. Aujourd’hui, nous luttons pour notre survie et pas pour nos conditions de travail !  On connaît depuis le début de la guerre des choses inimaginables, avec des bombes lâchées sur des civils…

Plus de 115 enfants sont morts

Plus de 200 écoles et hôpitaux ont été détruits, beaucoup de civils passent leur journée dans le métro, nos enfants doivent se cacher, se terrer, car une personne a pris la décision d’attaquer notre pays. Plus de 115 enfants sont morts,  morts par ce que Poutine n’aime pas l’Ukraine, n’aime pas le fait que nous soyons indépendants, mais nous le sommes et nous le resterons ! Le soutien de nos partenaires syndicaux partout en Europe, dans le monde, est crucial et nous vous en remercions.  Je suis originaire de l’est du pays, mes parents ont dû fuir le Donbass par le passé, c’est donc la deuxième fois que nous avons dû abandonner nos maisons, des millions de gens ont fui vers l’ouest de l’Ukraine, ce qui se passe est inimaginable au 21e siècle !

Ici, le droit international ne s’applique plus

Simplement, ce qu’il se passe n’est pas seulement le fait de Poutine, mais c’est aussi la faute de nombreux Russes qui ont peur de parler et de dire la vérité. J’estime que la Russie est responsable d’actes de guerre comparables à ceux commis pendant la Seconde Guerre mondiale. Voyez ce qu’il se passe dans les villes russophones Marioupol, Kharkiv ! Là bas,  ils détruisent les livres, les manuels scolaires, comme les nazis ils menacent les profs, les obligent à faire cours en russe… Des personnes sont forcées à l’exil dans des régions éloignées de Russie, pour une durée de deux ans. Il s’agit ni plus ni moins de déportations, ce que notre peuple a déjà connu.

À Kharhiv, une personne qui a connu la Seconde Guerre mondiale et les camps nazis a été tuée il y a quelques jours. Poutine utilise des bombes au phosphore interdites par le droit international, mais ici, le droit international ne n’applique plus.

Ce pays [la Russie], qui se dit être un grand pays, se comporte comme un agresseur, un voleur !  Nous avons besoin d’aide, car c’est très difficile de travailler, de poursuivre notre activité syndicale, et nous sommes reconnaissants du soutien que vous nous apportez, ainsi qu’aux réfugiés. Mais nous avons aussi besoin d’aide militaire, car la situation est critique, surtout dans les villes assiégées. L’Ukraine a toujours été un pays paisible qui n’a jamais agressé personne, soyez conscients camarades que nous luttons ici et résistons pour protéger les valeurs démocratiques européennes qui sont aussi les vôtres !

De nouveau, je vous le demande, nous avons besoin de votre aide, de votre solidarité. Je sais que le monde nous voit lutter, je sais que nous allons vaincre. Ce que je veux, c’est voir la Russie disparaître de mon pays. Natalia Levystska

Femmes et jeunes, l’horreur et la violence

La guerre a pris une autre dimension. Elle se déroule au mépris des règles internationales. L’horreur est là, il y a les pillages, les meurtres, il faut aussi parler des conséquences terribles de la guerre sur les femmes et les jeunes. Il faut parler des viols, de la violence faite aux femmes. Des femmes qui vivent actuellement terrées dans les sous-sols depuis des semaines. Certaines accouchent sous les bombardements, dans le métro. Autant de femmes qui, autrefois, menaient une vie paisible, normale. Tout comme les jeunes qui, auparavant, travaillaient dans les mines, les transports, les centrales nucléaires, et dont beaucoup ont été tués sur la ligne de défense territoriale.

Des mères seules, sans rien

Beaucoup de gens ne peuvent plus travailler et sont privés de tout moyen de survie. Les travailleuses, quant à elles, ont énormément souffert, elles occupaient des emplois principalement dans le tertiaire, le tourisme, dans le secteur privé, là où plus rien ne fonctionne. Des mères seules sont sans rien. Heureusement, l’aide humanitaire et des bénévoles sont là…

Comme une partie de l’économie continue de fonctionner, d’autres femmes sont toujours au travail, mais dans des conditions périlleuses, sous les bombes, les missiles. Par exemple, le train entre Lviv et Kramatorsk qui devait évacuer des civils et cent enfants a été récemment bombardé. Des employées qui travaillent pour l’équivalent de la SNCF sont mortes. Par ailleurs, il faut aussi être vigilant sur les conditions dans lesquelles les femmes fuient les zones de guerre et arrivent dans d’autres pays. Il va falloir absolument contrôler la façon dont l’aide est apportée, le danger est grand de voir des criminels monter des réseaux d’exploitation, de traite sexuelle.

Une crise alimentaire internationale

Enfin, si cette guerre a pour objectif de toucher les enfants, les femmes, les civils, il faut aussi avoir conscience que la cible est également l’économie de notre pays. Marioupol, qui est quasiment rasée aujourd’hui, est une ville industrielle, tout comme Kharkiv. L’objectif des Russes ? Détruire nos infrastructures, afin que les jeunes Ukrainiens n’aient pas d’avenir. Car, quand on n’a pas de travail, on n’a rien à manger ! À ce sujet, il faut savoir qu’il y a d’ailleurs aussi des attaques contre les exploitations agricoles afin que l’on ne puisse plus rien semer et que cela nous conduise à une crise alimentaire.

Si on parle de crise alimentaire en Ukraine, il y aura en conséquence une crise alimentaire en Europe et en Afrique. C’est du terrorisme pur et dur, les conséquences seront mondiales ! Nous sommes très reconnaissants de l’aide qui nous est apportée et qui est cruciale pour nous. Celle-ci ne nous permettra pas de revenir à notre vie d’avant, alors il faut continuer d’exiger de la Russie qu’elle cesse cette guerre. Olessia Briazgounova

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Padura, au vent de l’histoire

Avec Poussière dans le vent, le romancier cubain Leonardo Padura signe une superbe fresque sur l’amitié, l’amour, l’exil, la révolution. Un roman à la fois épique, lyrique, historique. Une saga généreuse qui reste longtemps en tête, une fois le livre refermé.

Ce jour-là, ils sont tous sur la photo. Souriants ou grimaçants, ils prennent la pose, pressés de trinquer à la nouvelle année. Un rituel depuis leurs années d’étudiants. Nous sommes le 31 décembre 1989. Le mur de Berlin est tombé quelques semaines auparavant, mais aucun d’eux n’imagine les conséquences pour leur vie, leur pays. Sur la terrasse ombragée et parfumée de la maison de Fontanar, un quartier autrefois résidentiel de La Havane, les nouvelles du monde ne sont pas terribles, mais la joie de fêter ensemble une nouvelle année balaie les doutes et les craintes.

Sur cette photo sépia, il y a Clara, l’épicentre du groupe, et Elisa, Horacio, Irving, Dario, Bernardo, Walter, Liubia, Fabio, Joël. « Le Clan ». Des amis à la vie à la mort, nés la même année que la révolution. Ensemble, ils ont grandi, étudié, aimé dans cette île à la silhouette de caïman avec cette insouciance propre à la jeunesse, avec la conscience de vivre dans un pays différent, fiers de leur singularité, fiers de leur insularité, fiers de leur révolution, celle-là même qui leur a permis de devenir ingénieurs, médecins, architectes, professeurs, de lire toute la littérature mondiale, parfois sous le manteau, mais de lire…

L’île prise en étau

Ce 31 décembre 1989, le vent de l’histoire a tourné et souffle le froid. Le bloc socialiste s’effondre. Le blocus américain empêche tout commerce. L’île est prise en étau. Les slogans, aussi révolutionnaires soient-ils, ne suffisent pas à nourrir une population affamée. Pour beaucoup de Cubains, l’exil sera la seule issue possible, longtemps sans espoir de retour. Tous les membres du Clan finissent par partir, les uns après les autres, la mort dans l’âme. Seule Clara restera dans cette maison-refuge. « Putain, mais qu’est-ce qui nous est arrivé ? » Cette question, chacun des protagonistes va se la poser, sans cesse, tandis que Leonardo Padura déploie son roman comme une mappemonde déchirée dont il recollerait les morceaux.

De La Havane à Miami, de New York à Tacoma, de Madrid à Barcelone, Padura tire, tresse, démêle les fils d’une histoire puzzle où l’amitié, l’amour, l’exil racontent l’histoire de Cuba sur un demi-siècle à travers la destinée de ses protagonistes . Une histoire qui ne leur a pas fait de cadeau. Il signe l’un de ses plus grands romans, une saga dont la construction nous tient en haleine, où la complexité des hommes croise le fer avec le chaos du monde. Un roman d’une lucidité féroce et tendre qui conjugue idéal révolutionnaire, désenchantement, amour et amitié. Marie-José Sirach

Poussière dans le vent, de Leonardo Padura, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis (éd. Métailié, 640 p., 24€20).

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Maksym Teteruk, une voix ukrainienne

À l’affiche du TNP (Théâtre National Populaire de Villeurbanne), Maksym Teteruk assiste la metteure en scène Aurélia Guillet dans l’adaptation des Irresponsables. Un roman de l’écrivain autrichien Hermann Broch, emprisonné par les nazis puis exilé aux États-Unis. L’artiste et dramaturge ukrainien livre ses réflexions et partage son regard sur le conflit qui ravage son pays.

Chantiers de culture se réjouit de publier de larges extraits de cet entretien réalisé par notre confrère Olivier Frégaville-Gratian d’Amore. À retrouver en intégralité sur son site, L’œil d’Olivier.

© Natalia Kabanow – Répétitions de “Capri, île des fugitifs” – Maksym Teteruk assiste Krystian Lupa , Teatr Powszechny de Varsovie.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : Qu’est-ce que pour vous signifie subir une guerre en 2022, alors que cela semble toujours lointain ? 

Maksym Teteruk : Cette question de la distance, de ce qu’on considère comme loin est effectivement très pertinente. Je n’ai jamais pensé que cela allait nous arriver. Je n’ai jamais pensé que mes proches seraient des réfugiés. Je pensais que la guerre c’est quelque chose qui arrive aux autres, qui se passe ailleurs, qui arrive aux pays sous une dictature militaire ou aux pays qui se trouvent dans des régions dangereuses, aux pays qui sont dans des conflits permanents depuis des siècles. Mais pas au mien. C’était stupide de ma part. J’étais ignorant par rapport aux souffrances des autres. C’était d’autant plus stupide que la Russie a commencé la guerre contre l’Ukraine en 2014, en occupant la Crimée et en mettant en cachette ses troupes dans le Donbass (…) Malgré la destruction de la ville de Donetsk, personne ne croyait que la guerre pourrait venir à Kyiv, dans la capitale d’un pays européen, la ville qui ne dort pas, avec tous ses restaurants, boîtes de nuit, galeries, théâtres et centres commerciaux. On avait tort, nous n’étions pas suffisamment reconnaissants envers nos soldats et nos bénévoles, suffisamment solidaires, suffisamment responsables. On prenait notre sécurité et notre liberté pour des acquis. Mais la guerre n’est jamais loin. La guerre en 2022 signifie pour moi, de nouveau, tout simplement, que l’inimaginable est possible.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : Comment vivez-vous cela loin de votre pays ? 

Maksym Teteruk : La guerre, ce n’est pas quelque chose qu’on peut vivre comme un événement continu, quand on est loin. C’est quelque chose qui fonctionne plutôt comme des flashs, des coups de foudre, des moments singuliers de prise de conscience sur ce qui est en train de se passer. Je le vis comme une mosaïque de sentiments contradictoires qui s’alternent, de la désespérance, de la peur, de la colère, de la haine, de l’espoir ou de la fierté (…) Je n’arrive pas à comprendre que désormais je suis quelqu’un dont le pays est en guerre, quelqu’un dont les concitoyens sont des réfugiés, que les autres vont nous appeler ainsi. Des réfugiés ukrainiens. Impensable. Je n’arrive pas à assimiler cette image de moi, de nous (…) J’ai peur de m’y habituer. J’ai peur que le monde s’y habitue. Que la solidarité actuelle avec l’Ukraine ne soit qu’une mode qui va passer, que le monde en soit fatigué et qu’une fois que le monde sera habitué, s’ennuiera et aura perdu sa sensibilité face à ce qui se passe, on restera tout seul devant le monstre (…).

« Blanche-Neige et les sept nains », par le grand ballet de Kiev

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : De quelle manière êtes-vous en contact avec vos proches ? 

Maksym Teteruk : Heureusement, malgré des destructions majeures dans la région où mes proches se trouvaient pendant la première semaine de la guerre, il n’y a pas eu de problèmes avec le réseau, nous avons donc gardé le contact permanent. Aujourd’hui, ils se sont déplacés dans la partie ouest du pays, en laissant tous leurs biens derrière eux, sans savoir s’ils pourront les retrouver. Peut-être qu’ils devront recommencer leur vie de nouveau ailleurs, mais tout le monde rêve de rentrer chez soi et reprendre sa vie normale.

Le théâtre national d’opérette de Kiev

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : Quels sont les armes qu’ont les artistes ukrainiens pour défendre leur culture et leur pays ?

Maksym Teteruk : Beaucoup d’artistes ukrainiens prennent les armes dans un sens littéral et défendent leur culture et leur pays sur les champs de bataille. Mais la plupart le font en essayant de transmettre au monde des messages importants, de faire découvrir la culture ukrainienne, d’expliquer la nature de ce qui se passe. On parle, on communique, on publie, on exige, on pose des questions, on met en doute le fonctionnement du système des relations internationales, des règles du jeu, l’efficacité des institutions internationales, qui n’arrivent pas à faire plus que de déclarer leur préoccupation profonde, le système de défense collective, tout ce qu’on croyait être si solide, si efficace et si fort et qui reste impuissant face à la nouvelle offensive militaire en Europe, face à cette nouvelle tentative d’un ancien empire agonisant de se réanimer.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : De quelle manière peut-on les aider ?

Maksym Teteruk : Tout d’abord je voudrais dire que l’Ukraine et les Ukrainiens sont infiniment reconnaissants pour toute l’aide et tout le soutien, qui nous ont été accordés ici, en France (…) Aujourd’hui, alors que l’Ukraine se bat aussi sur le front de l’information contre la propagande et la manipulation russes, les artistes ukrainiens ont besoin de plateformes pour parler, pour pouvoir, à travers l’art, exposer nos propos, représenter tout ce qui se passe dans notre pays, dans notre région (…) Le meilleur moyen pour y parvenir c’est d’inviter nos artistes, produire leurs œuvres, donner la possibilité de créer (…) Pas par pitié, mais parce que ce sont des professionnels, des artistes et des intellectuels intéressants et singuliers, qui peuvent apporter beaucoup, qui peuvent partager une expérience unique, qui peuvent poser des questions importantes pour nous tous, qui peuvent trouver leur place dans l’industrie culturelle française comme le font les Polonais, les Russes, les Bulgares, les Hongrois (…). Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

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Palestine, entre guerre et paix

Du 07 au 12/02, au Théâtre de L’échangeur (93), Bernard Bloch présente La situation. Jérusalem – Portraits sensibles. Construite sur une soixantaine d’entretiens avec des habitants, une pièce de théâtre bien plus riche qu’un grand discours pour appréhender le conflit israélo-palestinien.

Le dramaturge et metteur en scène Bernard Bloch nous interroge une nouvelle fois sur le conflit israélo-palestinien. Avec le spectacle Le voyage de D. Sholb et son récit 10 jours en terre ceinte (Ed. Magellan & Cie), il nous contait le voyage d’un juif athée sillonnant la Palestine avant de rendre visite à sa famille en Israël. Sa dernière pièce de théâtre, La situation. Jérusalem – Portraits sensibles, est tirée de son séjour en 2016 quand, deux mois durant, il a interrogé soixante habitants de Jérusalem. En ressortent des paroles fortes qui, si elles rappellent les grandes dates du conflit israélo-palestinien – le partage de 1947, la guerre des Six Jours de 1967, les accords d’Oslo de 1993 -, nous plongent au cœur du problème : dans le vécu des uns et des autres, dans les rancœurs guerrières comme dans les espoirs pacifistes.

B., journaliste français, se rend à Jérusalem dans une école qui compte 50% d’élèves juifs et 50% d’élèves arabes ; tous les cours sont bilingues et tous les enseignants travaillent en duo : un Israélien juif et un Israélien arabe. Si cette expérience prouve qu’un vivre ensemble est possible, rien n’est gagné et tout n’est pas perdu. B. profite de sa visite pour interroger les habitants qui, tour à tour, témoignent. Sur le plateau, une tente au fond, des cages à oiseaux qui chantent parfois, des chaises de jardin multicolores où une dizaine de personnages prennent successivement place : le directeur d’une école mixte, une Tunisienne qui a trouvé refuge en Israël après la décolonisation, un intellectuel palestinien, des convertis au judaïsme, une jeune musulmane… Les positions, tranchées ou non, plurielles, difficiles, nous font percevoir un conflit qui dure depuis plus de soixante-dix ans à hauteur d’hommes.

Loin des a priori, on prend la mesure de « la situation », de sa cruauté comme de sa complexité, des raisons du conflit comme des possibilités d’en sortir, à l’instar d’un des personnages qui déclare : « Ce que je voudrais c’est qu’on arrête de sacrifier nos enfants, qu’on arrête de fourrer dans le crâne des Arabes que pour exister, il faut mourir ; dans celui des juifs, que le monde entier veut leur mort et qu’il faut qu’ils tuent pour ne pas être tués ». On ressort du spectacle un peu moins largués pour appréhender la paix… Amélie Meffre

La situation. Jérusalem – Portraits sensibles, de Bernard Bloch. Du 07 au 12/02, au Théâtre de L’Échangeur (59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet).

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