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Benoit, aux portes de l’enfer !

Au Théâtre de l’Épée de Bois (75), le metteur en scène Jean-Louis Benoit se la joue à Huis clos ! Dans la célèbre pièce de Jean-Paul Sartre, si « l’enfer, c’est les autres », il est autant chargé d’humour que pavé de cruelles intentions. Un spectacle d’une intransigeante lucidité, servi par de remarquables comédiens.

 

Prévenant, le garçon d’étage accueille Garcin avec bienveillance : en ce lieu où il résidera désormais à tout jamais, nul souci matériel et nul besoin de brosse à dents ! Une pièce au sobre décor, copie parfaite d’un plateau de théâtre, habillée de trois imposants canapés de couleur différente et pourvue d’un éclairage permanent… Une assignation à résidence, un Huis clos sans objet de torture ou brasier incandescent, à première vue la terre d’enfer se révèle d’une extraordinaire banalité, d’un éternel ennui. C’est sans compter sur l’intrusion des autres, en vérité un espace à partager indéfiniment avec deux mortelles de la même heure, une cohabitation obligée pour le pire et le meilleur.

Surtout pour le pire ! Garcin, Estelle et Inès ne tarderont pas à en faire l’expérience. Un trio de morts-vivants auquel les spectateurs, mais aussi voyeurs venus là de leur plein gré, s’identifient aisément : un journaliste qui se prétend pacifiste, une employée des postes qui s’affiche ouvertement homosexuelle, une jeune bourgeoise qui se révèle femme infidèle… Trois personnages d’une humaine condition, sans aspérité apparente ni choquante au cœur de leur singularité, hormis que chacun semble tout connaître de l’autre, que le temps des faux-semblants est irrémédiablement révolu. Entre les trois protagonistes, la guerre de séduction est déclarée, fusent les tirs croisés au gré des alliances de circonstance. L’heure de vérité en quelque sorte. Bas les masques et les petits arrangements avec la réalité, les excuses à bas prix pour s’afficher de bonne vertu, les alibis de pacotille pour s’exonérer de ses actes : Garcin, en fait lâche fuyard, a été fusillé par les combattants, Inès a séduit la femme de son cousin qui s’en est suicidé, Estelle a noyé l’enfant qu’elle a eu avec son amant !

Le réquisitoire est implacable, le jugement incontournable. Pour chacun des locataires, c’est alors vraiment l’enfer quand l’un déchire l’image dont l’autre s’est affublé, met à nu les vraies motivations de ses agissements, balaie d’un mot les justifications de complaisance dont il se pare. Écrite en 1943, la pièce de Jean-Paul Sartre se révèle d’une incroyable modernité, Huis clos s’affiche d’une redoutable pertinence. Fort de sa réflexion sur le déterminisme, nourrie de la fréquentation assidue de Hegel et de Heidegger, le philosophe propose là une belle illustration de sa théorie : à chacun d’user de sa liberté, en pleine connaissance de cause et en toute lucidité, sans dépendre du regard ou du jugement des autres pour poser ses actes ! « L’enfer, c’est les autres, l’expression a toujours été mal comprise », précise Sartre en 1965. « On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’étaient toujours des rapports infernaux. Or, c’est autre chose que je veux dire ». Et de poursuivre : « Il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu’ils dépendent trop du jugement d’autrui. Cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse avoir d’autres rapports avec les autres. Ça marque simplement l’importance capitale de tous les autres pour chacun de nous ».

Un propos limpide sur les planches, avec force humour et cruauté, loin du pensum philosophique ou intellectualisant, une pensée en actes dont Jean-Louis Benoit éclaire avec maestria les attendus : tout mot, tout regard, tout déplacement sont posés sur scène à leur juste place ! Une joute verbale, physique et sentimentale, que le metteur en scène orchestre de main de maître, un Huis clos servi par quatre comédiens (Marianne Basler, Mathilde Charbonneaux, Antony Cochin, Maxime d’Aboville) époustouflants de naturel, de spontanéité et de sensualité.

Aussi démoniaque soit cette peu banale descente aux enfers, comme nous y invite Sartre « benoitement », non seulement il est autorisé d’en rire ou d’en compatir, mais il est surtout vivement recommandé d’aller l’applaudir  ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 9/02/20 à La Cartoucherie (75), au Théâtre de l’Épée de Bois. Du 12 au 14/02, à la Comédie de Picardie à Amiens (80). Au Théâtre Déjazet à Paris, à compter du 25/08/2020.

 

Huis clos, pas une pièce intello !

« Il est indispensable d’écarter l’idée que Huis clos est une pièce didactique », affirme Jean-Louis Benoit, « elle n’est même pas une pièce « intellectuelle » si l’on entend par là que seuls les mots comptent et font sens. Les personnages de Sartre, morts et relégués en Enfer, s’empoignent, se battent, se caressent, se désirent, s’enlacent, s’embrassent…Ils sont avant tout des corps incarnés, bien « vivants ». Je tiens beaucoup à ce que l’énergie féroce qu’ils déploient tout au long de leurs confrontations soit jouée avec passion…et humour. Car Sartre s’amuse à puiser dans le vaudeville, à détourner les codes du théâtre de boulevard ».

« Je veux faire connaître la « bonne santé » de cette pièce où l’on ne renonce jamais, où l’on ne s’ennuie jamais », poursuit le metteur en scène. « L’acharnement que nos trois « cadavres » mettent dans la lutte à vouloir préserver leur intégrité est de toute beauté. Car chacun sait que le « vrai mort » est celui qui abandonne, que celui qui subit la vie est perdu, que renvoyer aux autres l’image qu’ils attendent de vous est un enfer. Rien de tout cela n’est abstrait. Rien de tout cela ne nous est étranger ».

« La scène de théâtre comme métaphore d’un Enfer où l’on « joue » sous de multiples regards, où l’illusion et le trompe-l’œil lui sont inhérents, correspond au point de vue que j’ai sur la pièce de Sartre. Comme les personnages de Huis clos, les acteurs sont « forcément » regardés. Lorsque Garcin, Inès ou Estelle se penchent sur leur passé, c’est sur le public qu’ils le font. Sur les « vivants », sur nous qui savons « jouer » dans notre société une infinité de rôles. Des rôles comiques bien souvent : au terme de la pièce, Sartre écrit que Garcin, Inès et Estelle, sachant qu’ils sont destinés à être toujours ensemble, partent dans un grand éclat de rire… », précise Jean-Louis Benoit.

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Dufresne, le roman des violences policières

Journaliste et documentariste, David Dufresne publie Dernière sommation aux éditions Grasset. Un premier roman qui scrute la répression policière sévissant durant la révolte des Gilets jaunes. Pour en interroger les motivations et les effets.

 

« #Allo @Place_Beauvau c’est pour un signalement »… Durant des mois, depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, le journaliste et documentariste David Dufresne a témoigné des violences policières subies par les manifestants. Un travail de recension, de vérification, de recoupements, lui permettant de documenter chacun des faits qu’il mentionne et décrit et pour lesquels il a n’a eu de cesse d’interpeler le ministère de l’Intérieur. Un travail minutieux, réalisé notamment à partir des témoignages reçus à son adresse, connue des militants, @DavDuf, et qui lui a valu le Grand Prix du journalisme de l’année 2019.

Avec Dernière Sommation, c’est par un roman et donc sous le mode de la fiction que David Dufresne choisit de scruter les pratiques policières lors de ce mouvement des Gilets jaunes qui a sidéré le pouvoir, de comprendre ce qui se joue dans la chaîne hiérarchique, de disséquer les rapports entre le politique et certains syndicats de policiers, d’analyser la montée en puissance de la répression, ce qui la motive, et ses effets. De témoigner des blessures visibles et invisibles infligées à tant de manifestantes et manifestants, des vies brisées. D’interroger une époque, à travers les yeux de son héros, Étienne Dardel, son double littéraire. Dardel, et des personnages tout aussi proches du réel : Vicky qui perdra une main, sa mère d’abord rencontrée à un rond-point et que le lepénisme a su – un temps ? – attirer. Des flics, aussi, du terrain à la salle de commandement. De ceux qui veulent en découdre et aller à l’affrontement à ceux qui se font déborder par les premiers ou aux formateurs qui tiennent aussi le rôle de révélateurs.

À qui s’adresse cette « Dernière sommation » ? Ceux qui auront subi matraques, grenades, LBD, n’auront guère entendu prononcer cette injonction avant que la répression s’abatte sur leurs corps. « Les mots ont un sens »répète dans le roman un patron de la préfecture de Paris qu’il finit par quitter. Les mots ont un sens. Et cette dernière sommation ressemble un peu ici à une alerte. Au moins une alerte aux lecteurs, pour peu qu’ils se soucient de démocratiedu respect et du droit des citoyens. Isabelle Avran

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Jeanneteau et Crimp font leur cinéma !

En prélude à une longue tournée, jusqu’au 1er février le Théâtre de Gennevilliers (92) propose Le reste vous le connaissez par le cinéma. Un texte de Martin Crimp, dans une mise en scène de Daniel Jeanneteau. La rencontre incongrue du mythe d’Oedipe avec un chœur d’adolescentes, pour interroger le monde dans lequel nous vivons. Original et percutant. Sans oublier Angélica Liddell à La Colline, Détails au Rond-Point et Nickel au CDN de Montreuil.

 

La seule question que l’on se posait, en juillet 2019, à la sortie de la représentation du spectacle de Daniel Jeanneteau au titre énigmatique, Le Reste vous le connaissez par le cinéma : pourquoi n’est-ce pas lui qu’Olivier Py a choisi pour faire l’ouverture du Festival d’Avignon dans la Cour d’honneur du Palais des papes ? En lieu et place du triste et prétentieux Architecture, il aurait donné de belle manière le « la » de quasiment l’ensemble de la programmation du festival, en dévoilant le fil rouge plongé dans l’Antiquité, notamment avec l’histoire des Labdacides et celle de la tragédie d’Œdipe en particulier. Et cela non pas dans une énième et très approximative variation sur le thème, mais à travers une véritable réécriture signée de Martin Crimp à partir des Phéniciennes d’Euripide, lequel reprenait à son compte les Sept contre Thèbes d’Eschyle.

Une réécriture qui souligne la place du chœur de jeunes femmes qui, chez l’auteur grec, viennent de Phénicie (disons le Liban actuel…) et qui, sous la plume de Martin Crimp, sont des « Filles » d’aujourd’hui plongées dans notre univers en pleine déréliction. Daniel Jeanneteau, qui a bien évidemment géré la scénographie, prend ce changement au pied de la lettre, et va même plus loin. Il lance sur le plateau quasiment nu – avec quelques tables et chaises d’une salle de classe pour tout ameublement – un chœur d’adolescentes issues de Gennevilliers, qui seront sur scène durant toute la représentation. Le présent de la représentation et ses questionnements, ce sont elles qui en sont les dépositaires, et il faut remercier Daniel Jeanneteau d’avoir eu cette idée majeure, même s’il n’est guère aisé de faire tenir dans le même état de tension des non-professionnelles durant tout le temps du spectacle. D’autant qu’elles sont très vite confrontées aux acteurs de la tragédie œdipienne, Jocaste, Tirésias, Créon, Œdipe, Étéocle, Polynice, Antigone… Et que les rôles sont tenus par des acteurs de tout premier plan à la personnalité forte et bien particulière : Dominique Reymond, Axel Bogousslavsky, Philippe Smith, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Jonathan Genet, Solène Arbel ! Il n’est pas jusqu’aux rôles secondaires qui ne soient servis par d’excellentes comédiennes comme Stéphanie Béghain (la Gardienne, l’Officier-au-doux-parler) et Elsa Guedj.

Daniel Jeanneteau sait les tenir et leur laisser la bride sur le cou, tout à la fois. Sa direction d’acteurs est ici parfaite, d’une rare précision et maîtrise. Se développe alors un travail d’une belle subtilité dans les relations entre les personnages, entre personnages féminins (la figure de Jocaste superbement interprétée par Dominique Reymond) et personnages masculins, avec Œdipe yeux déjà percés, les deux frères, Étéocle et Polynice s’entretuant de manière sauvage, Créon, etc… Les ruptures et changements de jeu de Tirésias (Axel Bogousslavsky) nous plongent dans d’insondables abîmes et contribuent très subtilement au développement quasi musical de l’ensemble. N’oublions pas que Jeanneteau, une fois de plus, a collaboré avec l’IRCAM (avec Sylvain Cadars), alors qu’Olivier Pasquet signe la partition musicale, à la fois discrète et pourtant toujours présente, soutien indéfectible de l’ensemble de la représentation. Jean-Pierre Han

Du 7 au 15/02/20, au TNS – Théâtre National de Strasbourg. Du 10 au 14/03, au Théâtre du Nord – CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France. Les 20 et 21/03, au Théâtre de Lorient – Centre Dramatique National.

À voir aussi

– Au Théâtre de la Colline : Angélica Liddell jusqu’au 09/02, auteure-interprète-metteure en scène, dans Una costilla sobre la mesa : Padre et Una costilla sobre la mesa : Madre. Deux spectacles d’une beauté et d’une force incroyables ! Le premier, tableau naturaliste et dissection du corps physique, le second, chant choral et prière païenne… La comédienne et performeuse espagnole se livre à corps et à cris dans cette double évocation et sublime hommage à son père et sa mère disparus. Aucun faux-semblant sur scène, Angélica Liddell ne transige pas avec la réalité et son vécu, nourrissant son propos de ses lectures, de sa réflexion sur la vie et la mort, de ses rapports avec le politique et la religion. La mise à nu, au propre comme au figuré, de la perte, de la douleur, de l’absence, mise en terre et retour à la terre de corps aimés mais désormais putréfiés. Sur scène, des mots crus et des corps nus, la merde et l’urine comme ultimes preuves de ceux-là qui hier encore étaient vivants. Mais aussi le chant de Nino de Elche, puissant-déchirant-hallucinant et la danse d’Ichiro Sugae, envoûtante et tourbillonnante… En deux volets, une lamentation élevée au rang d’opéra mortuaire, hymne à la vie qui fuit et à la mort qui s’en vient, un spectacle d’une rare beauté et d’une incroyable émotion créatrice. Yonnel Liégeois

– Au théâtre du Rond-Point : la pièce de Lars Norén jusqu’au 02/02, Détails, dans une mise en scène de Frédéric Bélier-Lorca. Dix ans de la vie de quatre personnages, deux hommes et deux femmes qui s’aiment et se haïssent, se fuient et se retrouvent, se trompent et se mentent… Le feuilleton de la vie quotidienne quand luxe et aisance matériels ne comblent pas les manques de la vie amoureuse, quand la vérité des sentiments se fissure sous le vernis social. « Le tout est tragique, le détail est comique (…) Des choses minimes, des détails collectés minutieusement, des fragments de vie qui, une fois rassemblés, font une histoire », commente l’auteur. La mise à nu d’une société en déliquescence, tant dans ses relations intimes que dans ses rapports sociaux. Une pièce légère et profonde tout à la fois où, au cœur de la distribution, s’affiche une Isabelle Carré toujours aussi sincère et émouvante. Yonnel Liégeois.

– Au Nouveau Théâtre de Montreuil : dans une mise en scène de Mathilde Delahaye jusqu’au 01/02, la pièce Nickel, sur un texte signé aussi de Pauline Haudepin. Une œuvre originale, au sens plein du terme quand la représentation théâtrale s’efface presque à la confrontation du geste, de la danse et de la musique, quand le décor symbolique d’un acte à l’autre offre parfois plus de sens que la parole prononcée… Dans les bas-fonds d’une mine désaffectée, survivent des hommes et des femmes qui tentent de reconstruire autrement leur existence. Un à-venir fondé sur la liberté et la solidarité, sur l’accueil de l’autre et de la différence. Un spectacle nourri des danses et musiques urbaines en provenance des États-Unis, une tentative haute en couleurs et en sons pour imaginer le possible d’une société autre sur les ruines d’un monde en perdition. Yonnel Liégeois

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Auzet, osez l’Europe !

Créé lors du festival d’Avignon 2019, Nous, l’Europe, banquet des peuples entame une longue tournée. Un texte enflammé de Laurent Gaudé, mis en scène par Roland Auzet, en faveur d’une Europe solidaire. Une riche et passionnante épopée humaniste qui transcende le discours politique.

En cette douce soirée de l’été 2019, Cour du lycée Saint-Joseph en Avignon, nombreux sont les invités à la table, un original banquet y est donné. Orchestré, mis en scène et en musique par Roland Auzet, un original bateleur et orfèvre en l’art dramatique. Au menu, des mots, rien que des mots, encore des mots… Ceux de Laurent Gaudé, prix Goncourt 2004 pour son

roman Le soleil des Scorta et signataire de ce Nous, l’Europe, banquet des peuples !

Un long poème épique, tragique et flamboyant, qui narre l’histoire mouvementée, longtemps guerrière et mortifère, de ce vieux continent que l’on nomme Europe. « Un continent qui a inventé des cauchemars, fait gémir ses propres peuples mais qui a su aussi faire naître des lumières qui ont éclairé le monde entier » : c’est ce long périple, chemin de mort et de vie, entre la révolution enflammée de 1848 et les chambres à gaz nazies des années 40, qui nous est conté sur les planches. Du rêve d’Europe d’une Allemagne bottée qui l’imagine continent soumis, surgit une Union européenne proclamant « plus jamais çà » ! Alors, en ce vingt et unième siècle naissant, qu’avons-nous fait de cette utopie, de cette joie partagée quand les murs de la honte s’effondrent, quand les frontières entre nations s’effacent ? Les peuples sont abandonnés sur le bas-côté, les vieux démons resurgissent, les discours politiques accouchent de sombres nationalismes, l’esprit de compétition et de domination sème à nouveau la discorde. Aujourd’hui, « l’Europe semble avoir oublié qu’elle est la fille de l’épopée et de l’utopie », écrit Laurent Gaudé en introduction à son banquet. Qui proclame avec conviction à son voisin de table, lecteur devenu spectateur, qu’il est temps de se réveiller « pour que l’Europe redevienne

l’affaire des peuples et soit à nouveau pour le monde entier le visage lumineux de l’audace, de l’esprit et de la liberté ».

Bel et juste programme qui embrase la scène. Entre musique, voix et chants entremêlés, diaspora des langues d’interprètes issus de moult ailleurs… Une polyphonie de mots et de sons que le metteur en scène, aussi musicien, dirige d’une baguette festive et incarnée : onze comédiens pour exprimer espoirs et désillusions, craintes et espérances en faveur d’une Europe qui ne soit plus seulement tiroir-caisse des possédants et fosse commune des migrants, pour une Europe des différences et de la solidarité. Une œuvre poignante pour réveiller les consciences, près de trois heures d’un spectacle haut en couleurs pour conjuguer le « je » en « nous » porteur d’avenir. Une parole salvatrice à psalmodier, lire et applaudir en écho aux Mises à feu du romancier italien Erri De Luca, parues dans la collection Tracts chez Gallimard : « L’Europe doit (…) miser sur une union plus solide. Si elle tente de maintenir son état présent, elle le perdra. Qu’elle accepte le seul risque raisonnable, celui de se dépasser ». Propos de romancier, libre expression de poète : quand théâtre et littérature se révèlent prophétiques nourritures, tous auteurs et acteurs de l’Histoire, osons, osez l’Europe sous l’étendard de Gaudé, De Luca ou d’Auzet ! Yonnel Liégeois

Le 10/01/2020, L’Archipel, Scène Nationale de Perpignan. Du 14 au 16/01, MC2, Grenoble. Les 23 et 24/01, Théâtre du Passage, Neufchâtel (Suisse). Les 28 et 29/01, Odyssud, Blagnac. Le 3/02, MA, Scène nationale de Montbéliard. Le 6/02, Théâtre-cinéma de Choisy-le-Roi. Du 11 au 14/02, Théâtre Olympia, Centre dramatique national de Tours. Les 3 et 4/03, Le Théâtre, Scène nationale de St-Nazaire. Le 10/03, Le Parvis, Scène nationale de Tarbes. Le 13/03, Théâtre Molière Sète, Scène nationale archipel de Thau. Les 17 et 18/03, Théâtre de Sénart, Scène nationale. Le 21/03, Teatr Polski Bydgoszcz (Pologne). Du 25/03 au 2/04, Théâtre Gérard Philipe, Centre dramatique national de Saint-Denis.

Nous, l’Europe, banquet des peuples est disponible chez Actes Sud (185 pages, 17€80).

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J’ai fait un rêve !

Incroyable mais vrai, j’ai fait un rêve ! Pas aussi médiatisé que celui de Martin Luther King en 1963, pas aussi bien orchestré que celui de Jacques Brel dans La quête de 1968, sa chanson extraite de la comédie musicale « Don Quichotte, l’homme de la Mancha »… Je le reconnais, pour l’heure mon rêve n’a guère eu l’écho et le retentissement auxquels mon inconscient aspirait !

La nuit tombée, la voûte céleste superbement étoilée comme dans les sables de Djanet en plein désert saharien, je survole une planète joviale et chaleureuse. De la porte des usines aux fenêtres des bureaux, hommes et femmes sourient, s’envoient des baisers ou des petits signes de la main. Tous heureux de vivre, fiers de travailler pour le bien commun, je me serais cru revenu au temps du Front Populaire ! Plus de chômage, un salaire et une retraite dignes pour les mères au foyer, les jeunes à l’université, les personnels de santé et les vieux à l’heure du coucher. L’argent n’est plus source de profit pour quelques privilégiés, l’argent est partagé selon les besoins et mérites de chacun. D’aucuns s’en reviennent du théâtre ou du cinéma, la rue est chantante, au rond-point l’ambiance se transforme en Jour de fête ! Le facteur de Tati se fait joyeux luron, c’est écrit en toute lettre, désormais il a le temps de lever la tête du guidon. L’entrée des musées maintenant est gratuite au quotidien, comme les transports en commun. On fait la queue pour aller voir Gauguin, Van Gogh, Soulages ou Picasso, pas pour manger une banane scotchée au mur.

Planant au-dessus des mers, porté par une brise légère, grande est ma surprise : aucun navire poubelle en vue, aucune chaloupe à la dérive ! Baleines et dauphins vaquent tranquillement à leurs amours, l’ouïe en éveil et la queue frétillante, plus de plastique à ingérer… Plus fort encore, nègres et basanés accostent au rivage en toute sérénité, les pieds dans le sable et la tête dans les nuages. Incroyable mais vrai, la planète est redevenue terre d’accueil, elle appartient enfin à tous. Sans frontière ni barrière douanière. Dans le quartier, les repas entre voisins se font légion, la fraternité ne se décrète plus à date programmée, elle se vit toute l’année. Au gré du temps et du vent, selon la disponibilité des gens. Près du lac, au cœur du parc, ce n’est point vraiment les bacchanales, mais ça respire tout de même sacrément bon le coquelicot, le bien-être et la chaleur humaine. En un mot, un déjeuner sur l’herbe à la Manet, version cinématographique selon Renoir… Ce n’est pas pour me déplaire. Comme j’ai une petite faim, j’y fais une petite pause, puis une petite sieste. Là, j’ai comme un trou, noir comme un carré blanc, la décence m’oblige à faire silence. Je me souviens seulement que l’élixir était voluptueux et la chair luxuriante.

On se serait cru dans les vignes du Seigneur ! Sauf que les croyants de toute confession ont rendu les armes pour enfin entendre raison, trop de haine au nom de l’amour d’une divinité, qu’il soit fils de Dieu, enfant de Mahomet, lecteur du Talmud ou témoin de Jehova… L’occident enfin a porté son regard plus loin que le bout de son nez, se tournant vers l’Asie et prêtant l’oreille à Lao-Tseu : « la nature est une insondable chaîne du vivant, les hommes sont semblables devant la mort », avait dit le sage en des temps immémoriaux, cinq siècles avant  la naissance du petit Jésus. Chacun a donc remisé ses convictions à la crèche ou en son for intérieur, souvent malmené le principe de laïcité semble l’avoir emporté, seul importe l’isoloir républicain. Celui où l’on décide ensemble ce que sera le pays demain. Incroyable mais vrai, trois jolis mots sont désormais inscrits au fronton des mairies, l’hôtel de la ville ou la maison commune selon son appellation première : Liberté, Égalité, Fraternité ! Plus d’œil crevé pour avoir osé manifester, plus de longues files d’attente aux soupes populaires, plus de sans-papiers confinés en centre de rétention…

« Rêver un impossible rêve, aimer jusqu’à la déchirure », chante Brel. Fantasme, billevesée ? Non, une utopie en actes dont nos repas de fête, en famille ou entre amis, sont symbolique illustration à l’heure de l’échange de nos vœux de bonheur et d’espérance ! Toutes et tous différents, et pourtant toutes et tous à la même table… Notre planète en parfaite harmonie, une image forte de l’humanité à laquelle nous aspirons pour demain : l’égalité de tous comme aux premières heures de ce temps passé où, ainsi que le conte superbement Éric Vuillard dans 14 juillet (prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour et auteur récemment de La guerre des pauvres), une foule anonyme se fait peuple et se met en marche pour abolir les privilèges, la fraternité entre tous comme aux premières heures de ce temps tragique lorsque Jaurès appelle désespérément ouvriers allemands et français à l’unité pour conjurer ce qui deviendra la grande boucherie de 14-18, la liberté pour tous comme aux premières heures de ce temps présent quand une poignée d’hommes et de femmes de bonne volonté, Israéliens et Palestiniens, bravent les interdits pour échanger des paroles de paix.

Une société humanisée, éclairée : vivement que mon rêve devienne réalité, qu’il s’inscrive en pleine lumière ! Yonnel Liégeois

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés des Chantiers de culture, meilleurs vœux pour 2020. Que cette nouvelle année soit pour vous riche de découvertes, de coups de cœur et de coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique !

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Eisenstein fait de l’œil à Metz

Jusqu’en février 2020, le Centre Pompidou de Metz propose une surprenante exposition sur Sergueî Eisenstein, le réalisateur du Cuirassé Potemkine et d’Yvan le terrible. Un artiste à l’odeur de soufre, un voyage dans le temps entre classicisme académique et art moderne.

 

On peut venir à Metz pour flâner dans son marché de Noël, éclaté dans de multiples endroits sympathiques de la ville. On achète, on mange et boit beaucoup, surtout du vin chaud. Le petit Jésus dans sa crèche franciscaine est très content ! Les magasins sont ouverts tous les dimanches du mois de décembre, les marchés sont hyper-sécurisés et tout va bien puisque qu’on fête aussi St Nicolas et les huit cent ans de la cathédrale. Avec de jolies projections vidéo sur la façade qui fut réaménagée par Guillaume II au temps de la première annexion de la ville par l’Allemagne. Depuis que Metz a été affranchie de la tutelle de Strasbourg, les villes de l’Est se livrent à une très forte concurrence pour les festivités de décembre. Peut être qu’un tour-operator va saisir le filon pour faire St Nicolas et les Marchés de Noël en vingt- quatre heures : départ de Paris, avec arrêt et hébergement aux « folies bergères » rurales et alsaciennes de Kirwiller ? On vit vraiment une époque formidable !

On peut aussi venir à Metz pour une exposition surprenante au Centre Pompidou, « L’œil extatique – Sergueî Eisenstein, cinéaste à la croisée des arts ». Je l’avoue, « l’œil extatique » me pose problème. Je ne sais pas trop ce que cela signifie, je laisse donc chacun à sa définition. Il faut admettre que les textes accompagnant cette présentation remarquable sont très intellectualisés, sans doute pour sortir d’un rapport trop primitif entre l’artiste et le contexte politique dans lequel il a créée ses œuvres. Décoré de l’ordre de Lénine et de Staline, l’artiste, excusez du peu,  sent le souffre. Oser le sortir de l’enfer pour l’exposer au public est un exploit dont il faut féliciter l’équipe de Pompidou-Beaubourg. L’exposition est un voyage dans le temps d’une brève existence, Eisenstein est mort à 50 ans. Qui foisonne de rapprochements avec cette époque voyant naître et se développer ce qu’on appelle « l’art moderne », rompant avec l’esthétisme gratuit et son classicisme académique. Le cinéma devient un art. Il porte des messages, se mettant au service de causes qui ne sont pas toujours perdues. Le cinéma est un langage, qui sera d’ailleurs critiqué par le pouvoir concernant les films d’Eisenstein : il finira sa vie dans un placard institutionnel.

En voyant cette présentation, les souvenirs de nos animations de ciné-club avec Ernest Deiss au centre culturel du quartier cheminots du Sablon me reviennent en mémoire. Octobre, Le Cuirassé Potemkine, Alexandre Nevsky, Yvan le Terrible et Que viva Mexico… Au fil de la déambulation et des projections, on saisit mieux genèse et construction de ces œuvres, la tentative d’établir les liens entre un travail créatif et cette dimension extraordinaire d’une œuvre qui atteint les gens dans leurs têtes et dans leurs cœurs. Cette époque devait accoucher d’un nouveau monde. La gestation est bien longue, l’ancien résiste bien au point d’en rendre malade la planète. En ce même lieu, l’exposition sur l’étonnante Rebecca Horn est aussi à visiter. Raymond Bayer

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Olivier Neveux, d’un mariage contre nature

Enseignant à l’École nationale supérieure de Lyon, Olivier Neveux publie Contre le théâtre politique. Un ouvrage qui passe au crible les conséquences de la sentence « Tout est politique », jadis autrement porteuse de sens. Dans une langue jamais empoissée dans un dogme, toujours en alerte.

 

Olivier Neveux enseigne l’histoire et l’esthétique du théâtre à l’École nationale supérieure de Lyon. Il publie Contre le théâtre politique (1). Cet essai prend la suite logique de ses Politiques du spectateur (La Découverte, 2013). Nourri d’une infinité de réflexions menées sur la pente de la dialectique, il passe au crible les conséquences de la sentence « Tout est politique », jadis autrement porteuse de sens, sur le statut et le devenir du théâtre public « par gros temps néolibéral ». Le constat est imparable. L’auteur, doté d’une sorte d’ironie philosophique impavide, ausculte le projet latent, de plus en plus manifeste, d’un État de moins en moins bailleur de fonds qui adjoint aux artistes de « créer du vivre-ensemble » et de parler du monde. Le théâtre est donc officiellement sommé « de s’impliquer dans la réalité », de « la documenter, voire de la critiquer », à charge pour lui d’en panser les plaies à des fins proprement politiciennes. Du coup, « le théâtre doit prendre part à la réconciliation nationale, porter haut les valeurs occidentales, attester la liberté d’expression, semer doutes et questions mais aussi démontrer que notre République répressive connaît encore quelques ostentatoires poches critiques ».

S’il met en avant des exemples frappants de cette dérive idéologique, Olivier Neveux ne se prive pas d’en citer à comparaître quelques saillants contre-exemples (fournis entre autres par Milo Rau, Maguy Marin, Adeline Rosenstein…). N’est-il pas temps, en effet, que l’art, le théâtre donc, s’empare de radicalités insoupçonnées afin de participer, avec ses moyens propres, au mouvement qui œuvre à l’abolition de l’ordre persistant ? Notre brève recension ne peut rendre compte de la pertinence coupante de cet essai, étayé sur des pensées vives (Bensaïd, Rancière, Philippe Ivernel, Walter Benjamin, etc.), composé dans une langue jamais empoissée dans un dogme, toujours en alerte, qui ménage même la part du rêve, soit de l’utopie, renouant ainsi, à la fois, sans coup férir, avec une pensée radicale de la politique et du théâtre, grâce à quoi l’une et l’autre, enfin en toute gravité essentielle, recouvreraient la réalité brûlante qui n’est pas près de s’éteindre.

Pour Olivier Neveux, ce livre se dresse « contre ce qui neutralise le théâtre et la politique dans le conformisme de leur alliance ». Dont acte. Jean-Pierre Léonardini

(1) 320 pages, 14 euros. La Fabrique éditions, 64 rue Rébeval, 75019 Paris (Tél. : 01.40.15.02.63), distribution-diffusion Les Belles Lettres.

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