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Communisme et franc-maçonnerie, la rupture

Tout commence avec une discrète vingt-deuxième condition à l’adhésion à la IIIème Internationale ! Dans un essai remarquablement fourni, Communisme et franc-maçonnerie ou la 22 e condition…, Denis Lefebvre relate l’histoire d’une dissension qui fera date au sein du mouvement communiste. Un article publié par le quotidien l’Humanité, le 13 janvier, dans le cadre du centenaire du Congrès de Tours.

 

En 1920, le congrès de Tours entérine la scission de la SFIO et consacre la naissance du PCF. Vingt et une conditions à l’adhésion à la III e Internationale sont rendues nécessaires par Moscou. Mais, très vite, une vingt-deuxième condition fait son apparition de manière plus discrète ; elle concerne l’impossibilité d’être tout à la fois franc-maçon et communiste. Or, si cette 22 e condition n’est jamais évoquée officiellement – Léon Blum y fait tout de même référence dans un article publié le 27 octobre 1920 dans l’Humanité –, celle-ci a bel et bien existé et fut même adoptée au troisième congrès de l’Internationale communiste, en juin 1920. Néanmoins, Moscou n’insiste pas, conscient du poids que représentent les communistes francs-maçons en France.

Trotski lance la charge

C’est deux ans plus tard, au cours du quatrième congrès de l’Internationale (fin 1922), que la question refait surface de manière tonitruante. Léon Trotski est alors tout désigné pour lancer la charge. Fin connaisseur de l’univers maçonnique, il proclame l’incompatibilité absolue entre communisme et franc-maçonnerie. Intérêts antagonistes, dévoiement de la lutte des classes, jeu de la respectabilité et de la démocratie bourgeoise, son propos lapidaire est dédié à la situation française. Trotski estime que certains camarades, en particulier élus, jouent les idiots utiles de la social-démocratie, en incarnant l’aile gauche d’un régime parlementaire réformiste qui s’accommode de leur présence, tout en renforçant le poids des obédiences au sein des institutions de la III e République.

1923, l’heure de la rupture

Au fond, les dirigeants de l’Internationale en sont convaincus : la double appartenance est une entrave à l’avènement de la révolution. Les communistes francs-maçons – dont l’auteur et historien Denis Lefebvre nous dit qu’il est très difficile d’en déterminer le nombre – sont sommés de rendre publique, avant le 1 er janvier 1923, leur rupture avec la franc-maçonnerie sous peine d’exclusion. Cette confession publique ne vaut pas pour autant réhabilitation. Les anciens francs-maçons devront attendre deux ans avant de pouvoir exercer une responsabilité au sein du parti.

Entre les tissus de la raison et du cœur

Confrontés aux réactions parfois un peu abruptes des obédiences desquelles ils sont membres, les camarades francs-maçons se retrouvent enchevêtrés entre les tissus de la raison et du cœur. Certains communistes, tel André Marty, optent pour le parti, quand, dans le même temps, Antonio Coen, membre de la loge Jean Jaurès à la Grande Loge de France, refuse de se plier aux décisions de l’Internationale. La SFIO – y compris les guesdistes, hostiles au principe de la double appartenance – devient alors un parti d’accueil pour ces frères et sœurs qui avaient choisi le Parti communiste quelques années plus tôt.

Quelles valeurs partagées ?

Dans un travail remarquablement fourni, Denis Lefebvre relate l’histoire d’une rupture politique qui fera date au sein du mouvement communiste. Il nous permet de nous interroger sur ce qui constitue l’engagement, partisan ou maçonnique. Il pose la question de l’antagonisme réel et supposé entre deux idéaux. Près de cent ans après l’analyse développée par Trotski, doit-on considérer que celle-ci est encore pertinente au regard des bouleversements historiques et politiques ? Quelles sont les valeurs partagées par le communisme du XXIe siècle et la franc-maçonnerie ? Autant de questions qui sont posées au terme d’une lecture passionnante. 

Communisme et franc-maçonnerie ou la 22 e condition…, de Denis Lefebvre. Conform Édition, 94 pages, 10 euros.

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Viens voir les comédiens, les musiciens…

Au cœur de la tourmente causée par la pandémie, comédiens-musiciens et magiciens résistent et imaginent. Une sélection de propositions régulièrement actualisée (en gras, les éléments nouvellement intégrés). Des initiatives, créations et manifestations que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois

 

– Archéologie, cinéma, musées, documentaires, spectacles, jeunesse, patrimoine, danse, archives… Fort de ressources culturelles d’une grande richesse dans chacun de ces domaines, le ministère de la Culture propose un voyage artistique à travers tout ce patrimoine. Sur un seul site, il  a réuni l’offre en ligne de près de 500 acteurs culturels.

– Né sous François Ier en 1530, l’emblématique Collège de France nous invite à explorer gratuitement plus de 10 000 documents audiovisuels (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, entretiens filmés…). Sur Chantiers de culture en 2016, notre consœur Amélie Meffre suggérait déjà d’aller butiner dans cette incroyable caverne aux trésors qu’est le Collège de France !

– La plateforme de la Cinémathèque française, HENRI, du nom de son fondateur Henri Langlois, reprend du service ! Au menu, une centaine de films à découvrir… Mais aussi quelques 800 vidéos (leçons de cinéma avec les plus grands cinéastes, acteurs, actrices et technicien.nes au monde, essais, conférences…) à regarder, ainsi que plus de 500 articles à lire ou relire.

Michel Portal a fêté ses 85 ans sur la scène de la Grande Halle de la Villette ! Un concert de jazz à couper le souffle, disponible sur la plate-forme de France TV… Entre improvisations et nouvelles compositions, entouré de talentueux complices (Bojan Z., Bruno Chevillon, Jeff Ballard et Nils Wogram), le  clarinettiste et saxophoniste de renommée mondiale témoigne d’une créativité exceptionnelle.

–  Il était une fois un gars du Nord qui n’avait point perdu l’accent ! Jacques Bonnaffé ? Un génial comédien qui n’a pas son pareil pour déclamer un texte ou improviser, s’approprier un rôle, susurrer ses quatre vérités : avec intelligence, humour et doigté ! Une « Brut de poésie » dont il fait lecture quotidienne : des auteurs du cru, de sa Picardie natale à Jean-Pierre Verheggen le Belge déjanté, L’Oral et Hardi couronné du Prix Nobelge avec sa Petite poésie qui ne connaît pas la crise puisque Ça n’langage que lui !

– Sur France Inter, chaque dimanche à 14h, Zoé Varier propose Une journée particulière. Le principe ? Avec empathie et complicité, la journaliste tire le portrait d’un invité, qu’il soit intellectuel, scientifique, écrivain, célèbre ou anonyme, autour d’un événement qui a marqué sa vie. Une heure de dialogue, riche en partage et découvertes, hors des plateaux radio ou télé convenus.

– Jusqu’au 27/01, Finbarr O’Reilly, lauréat du prix Carmignac 2020 du photojournalisme, expose son travail photographique, consacré à la République démocratique du Congo (RDC), sur les grilles de la tour Saint-Jacques à Paris. En collaboration aussi avec des journalistes et photographes locaux, le site « Congo in Conversation » propose un flux ininterrompu et inédit d’articles, de reportages photos et de vidéos.

– Jusqu’au 31/01, les artistes de la Ruche organisent leur cinquième exposition collective.  Ils sont une cinquantaine de plasticiens, dont Ernest-Pignon-Ernest, à « squatter » ce lieu chargé d’histoire et d’originalité ! Fernand Léger, Soutine, Chagall, Modigliani… Créée en 1902 par le sculpteur Alfred Boucher, La Ruche abrita une foule d’artistes de renom. Un site incroyable et inattendu, à visiter absolument !

– Sur France TV, Sur les planches plus précisément, le 6e art s’invite chez vous. Au programme, une sélection de spectacles captés en direct à (re)voir quand vous le souhaitez ! De François Morel exprimant ses doutes en compagnie de Raymond Devos aux adieux de Monsieur Haffmann, sans oublier les « Féminines » de Pauline Bureau, tous les genres artistiques sont à l’affiche. Une alléchante et triste consolation tout à la fois, dans l’attente de la réouverture des lieux culturels.

– Jusqu’au 09/03, Arte TV nous conte l’abracadabrante histoire de Georges Méliès (1861-1938), inventeur de féeries sur grand écran. « Le mystère Méliès », en 59 mn, nous dit tout sur ce précurseur des trucages et des effets spéciaux. De ses ateliers de Montreuil à son magasin de jouets de Paris Montparnasse, la saga d’un génial créateur.

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Edgar Morin, crise et pandémie

Au premier jour de l’année 2021, Edgar Morin s’exprimait sur les ondes de France-Info. Pour le philosophe et sociologue, la pandémie n’est qu’une des nombreuses crises de l’histoire auxquelles il se dit « habitué ». Il estime qu’il faut apprendre à vivre avec l’inconnu, à « surmonter les crises » plutôt que de s’indigner.

 

France-Info : Avez-vous été surpris par l’épidémie de coronavirus ?

Edgar Morin : J’ai été surpris par la pandémie. J’ai été habitué à voir arriver l’inattendu dans ma vie. L’arrivée d’Hitler était inattendue pour tout le monde. Le pacte germano-soviétique était inattendu et incroyable. La résistance de Moscou a été incroyable. Le déclenchement de la guerre d’Algérie a été inattendu. Je n’ai vécu que par l’inattendu et par l’habitude des crises. Dans ce sens-là, je vis une crise nouvelle, énorme, mais qui a tous les caractères de la crise. D’un côté, elle suscite de l’imagination créative et de l’autre côté, elle suscite des peurs et des régressions mentales. Et on cherche le salut providentiel, on ne sait pas comment.

France-Info : Est-ce que la crise du coronavirus nous apprend à vivre avec l’inattendu ?

Edgar Morin : C’est ce que l’on doit apprendre parce qu’il faut savoir que dans l’histoire l’inattendu arrive et arrivera encore. On a cru vivre dans de fausses certitudes, avec les statistiques, avec les prédictions, avec l’idée que tout était stable alors que déjà tout commençait à être en crise. On ne se rend pas compte. Il faut qu’on apprenne à vivre dans l’incertitude, c’est-à-dire avoir le courage d’affronter, d’être prêt à résister aux forces négatives qui peuvent arriver. C’est cela, la question de changement de mentalité. Aujourd’hui, par exemple, on a oublié que la crise de la biosphère dont on a pris conscience dans les années 70 subsiste et s’aggrave partout. Là aussi, il faut s’attendre à des évènements auxquels on ne s’attendait pas auparavant.

France-Info : Est-ce que cette crise nous rend plus fous ou plus sages ?

Edgar Morin : L’un et l’autre. Une grande partie des gens perdent la boussole et d’autres deviennent plus lucides. La crise favorise les forces les plus contraires. Je souhaite que ce soient les forces créatives, des forces lucides et les forces qui cherchent la nouvelle voie, qui puissent s’imposer bien qu’elles soient encore très dispersées et très faibles. Sinon, on se perd dans les colères qui sont peut-être justifiées, mais qui rendent l’esprit aveugle et unilatéral.

« On peut être justement indigné, mais il ne faut pas s’enfermer dans l’indignation. Il faut essayer de voir où nous allons, ce qui se passe »

Il y a une chose qu’on a oubliée. Depuis vingt ans, a commencé un processus où tout a commencé à se dégrader dans le monde. La crise de la démocratie n’est pas seulement en Amérique latine, mais aussi dans les pays d’Europe, et elle nous menace aussi. La domination du profit illimité qui contrôle tout, ce n’est pas seulement dans des pays étrangers, c’est aussi chez nous. La crise écologique, ce n’est pas ailleurs, c’est aussi chez nous. Donc, l’esprit doit affronter les crises pour les dominer et les surmonter. Sinon, on en est des victimes. On a vécu comme des somnambules pendant dix ans pour arriver à une guerre mondiale épouvantable. Je ne dis pas que les conditions sont les mêmes parce que ce n’est pas l’Allemagne qui nous menace, mais nous voyons des tas de conflits qui surgissent dans le monde. Et nous voyons aussi se mettre en place les éléments d’un totalitarisme qui n’a plus rien à voir avec celui du siècle dernier.

« On a tous les moyens de surveillance à partir des drones, à partir des téléphones mobiles, à partir de la reconnaissance faciale. On a tous les moyens de créer un totalitarisme de surveillance »

Tous les éléments sont là. Le problème, c’est d’empêcher ces éléments de se réunir pour faire une société invivable pour nous.

France-Info : Que peut-on vous souhaiter à presque 100 ans, Edgar Morin ?

Edgar Morin : Je nous souhaite force, courage et lucidité. Il faut qu’on vive dans des petites oasis de vie et de fraternité.

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Olivier Norek, un tonton flingueur !

En disponibilité de la police, Olivier Norek écrit des romans noirs. Où il dénonce la corruption des élites, le sort réservé aux migrants, le malaise des policiers. Des livres qui, espère l’ex-lieutenant, « apportent de la réflexion ».

 

Jean-Philippe Joseph – Il y a sept ans, vous avez mis votre carrière de policier entre parenthèses pour écrire des romans noirs. Vos personnages, de flics notamment, apparaissent toujours très humains…

Olivier Norek – Je ne pense pas que l’on puisse exercer le métier de flic en se départant d’une certaine humanité. Notre quotidien est fait de ce que l’homme recèle de pire en lui. Si tu es un bloc de granit, il n’y a pas d’échange, tu ne comprends ni les victimes ni les criminels. Si je suis devenu flic, c’est pour aider l’autre, réparer des injustices, faire de la prévention.

J-P.J. – Pourquoi avoir quitté la police ?

O.N. – Je suis parti parce qu’on me proposait une nouvelle vie. J’ai passé dix-sept ans dans la violence, l’ultra-violence, le côté sombre des choses. Aujourd’hui, on me propose un peu plus de lumière, des choses un peu plus simples, un peu plus agréables. J’aurais adoré enseigner, mais un enseignant doit être beaucoup plus solide qu’un flic. Il doit faire régner l’ordre dans sa classe pour parvenir à transmettre, sauf qu’il se retrouve seul face à trente gamins. Sans renfort en cas de problème.

J-P.J. – La vie d’auteur doit vous changer…

O.N. – Pas tant que ça ! J’ai autant d’adrénaline, d’émotions. La seule différence ? Je ne me fais pas insulter, je ne me bagarre plus toutes les semaines, et ça me va bien. Quand t’es flic, tu ne vois pas les couches de stress, de violence, de haine qui s’ajoutent les unes aux autres. Ce n’est pas un métier de se battre et de se faire cracher dessus tous les jours. Ce n’est pas un métier de travailler entre dix et quatorze heures par jour, payées huit…

J-P.J. – Est-ce que ça justifie les violences commises par des policiers ?

O.N. – Bien sûr que non. Ça fait plus d’un an qu’on demande aux policiers des choses qui ne sont pas de leur ressort. Balancer de la lacrymo à longueur de soirée sur des migrants qui veulent passer en Angleterre, sur des militants ou des citoyens lambda, ne fait pas partie de l’ADN du policier. Ce n’est pas un hasard si, sur cette même période, on a enregistré le plus grand nombre de suicides dans la profession.

J-P.J. – Réintégrerez-vous la police ?

O.N. – J’étais amoureux de ce métier quand je l’exerçais. Maintenant, je suis amoureux de ceux qui le font et j’en parle. Je n’en suis pas sorti. J’ai trouvé un métier qui me permet aussi d’être utile à l’autre. Médecin, enseignant, policier, agriculteur sont  des vocations. Et c’est avec eux – eux qui soignent, éduquent, protègent, nourrissent – que l’on se montre les plus violents. On ne leur paye pas leurs heures supplémentaires, on leur enlève des moyens, du personnel, et ils continuent de travailler. Certains matins, tu as envie de tout envoyer balader. Et puis, quand tu arrives au commissariat, et que tu croises une victime avec le visage en vrac, tu te dis « allez, encore une journée… ».

J-P.J. – On vous sent  très engagé dans vos livres. Avez-vous déjà pensé à l’action politique ou syndicale ?

O.N. – Je parlerais trop ! Lorsque j’entends Macron donner des leçons à Bolsonaro, alors que les deux tiers du soja qu’on consomme viennent des zones déforestées en Amazonie, ou Brune Poirson, la  secrétaire d’Etat (auprès du ministère de la Transition écologique et solidaire, ndlr), en couverture de Paris Match nettoyant une plage en Inde alors que, quand elle y travaillait pour Veolia, elle a fait privatiser l’eau pour la revendre plus cher, ça me rend dingue… Alors, j’écris des bouquins. Je préfère hurler en liberté que de crier assis sur un coussin. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

En savoir plus :

Né en 1975, Olivier Norek a étudié le droit avant d’effectuer des missions humanitaires en ex-Yougoslavie et au Surinam. Devenu lieutenant de police judiciaire en Seine-Saint-Denis, il publie Code 93 en 2013, premier volume de la trilogie du capitaine Coste. Entre deux mondes, sur la jungle de Calais, sort en 2017. Son dernier roman, Surface (2019), est en cours d’adaptation pour la télévision, de même que Code 93. « Amateurs de situations limites et d’images fortes, découvrez Norek », dit de lui Pierre Lemaitre dans  son Dictionnaire amoureux du polar.

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Ahmadou Kourouma, griot des temps modernes

Né le 24 novembre 1927 à Boundiali en Côte d’Ivoire, Ahmadou Kourouma s’affiche comme l’un des plus grands écrivains d’Afrique noire. Prix du Livre Inter en 1998 avec En attendant le vote des bêtes sauvages, Prix Renaudot et Prix Goncourt des Lycéens en 2000 pour Allah n’est pas obligé, son œuvre littéraire se révèle alors au grand public. Rencontre avec un sage, griot de l’Afrique contemporaine.

Une écriture foisonnante, détonante et luxuriante pour l’Ivoirien qui nous laissait orphelins le 11 décembre 2003. Quelques semaines plus tôt, nous l’avions rencontré en son exil lyonnais : un entretien exclusif, le dernier accordé à un journaliste français. En cette veille de jour anniversaire de sa disparition, Chantiers de culture l’offre à ses lecteurs. En hommage au pourfendeur de toutes les dictatures et au « colossal » romancier ivoirien.

 

Yonnel Liégeois – Natif de Côte d’Ivoire, vous êtes certainement affecté par les événements dramatiques (en 2003, ndlr) qui secouent actuellement votre pays ?

Ahmadou Kourouma – Je suis très inquiet, à plus d’un titre. D’abord pour ma famille restée là-bas qui me donne des nouvelles pas toujours rassurantes, ensuite pour l’avenir du pays qui s’enfonce progressivement dans la guerre civile. Pour moi-même, enfin, puisque la presse ivoirienne m’accuse d’avoir déclaré en Allemagne la présence de « tueurs à gage dans l’entourage du président Laurent Ghagbo ». Une affirmation erronée : lors de cette conférence de presse à l’occasion de la sortie de mon livre Allah n’est pas obligé en traduction allemande, j’ai simplement dit qu’il y avait des tueurs en Côte d’Ivoire…

 

Y.L. – Le quotidien ivoirien L’inter écrit que vous êtes dans l’incapacité de dire si vous avez obtenu la nationalité ivoirienne par adoption ou par naturalisation. Que penser de l’idée d’« ivoirité » ?

A.K. – Une absurdité, et c’est cette absurdité qui nous conduit au chaos présent ! L’ivoirité est une absurdité en tant qu’argument politique. Comment peut-on parler de racines séculaires en Afrique, alors que les tribus et les peuples ont été divisés pour constituer des États dans le seul intérêt des puissances occidentales coloniales ? En Côte d’Ivoire, comme pour toute l’Afrique, la démocratie est la seule solution, on n’a pas le choix. Que l’on soit illettré ou non, nous pouvons y arriver. Ne détruisons pas la Côte d’Ivoire, un pays florissant et paisible s’est transformé subitement en un vrai champ de bataille. Mon message est un appel à la paix et à la raison, il nous faut retrouver le chemin du dialogue entre Ivoiriens. Je suis moi-même originaire de la région du Nord, près de la frontière avec le Mali, je suis né en 1927 à Boundiali. Je suis terriblement inquiet, mais je garde encore espoir en l’avenir.

 

Y.L. – Des Soleils des indépendances, votre premier livre considéré aujourd’hui comme un classique de la littérature africaine, à Allah n’est pas obligé, vous posez un regard sévère sur le pouvoir en Afrique. Pour paraphraser le titre de l’un de vos ouvrages, ne peut-il donc se concevoir qu’en « bête sauvage », qu’en prédateur capable de dévorer ses propres enfants ?

A.K. – Cessons de voir le continent africain avec les seules images d’Amin Dada, de Bokassa et d’autres… L’Afrique compte cinquante-quatre États, ils ne sont pas tous en guerre ! À l’heure des indépendances, après la période de l’esclavage, nous avons hérité des dictatures issues du temps de la « guerre froide » avec des présidents au long cours comme Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire, avec les partis uniques. L’Occident s’est façonné une image de l’Afrique à sa convenance, entre guerres tribales et conflits ethniques, qui l’autorise à se penser comme seul territoire civilisé et démocratique. Or, la démocratie n’est pas une spécificité occidentale, les pays d’Occident ne sont pas nés avec, loin s’en faut ! La démocratie s’impose aux hommes, où qu’ils soient et quels qu’ils soient, mais personne ne peut vous l’imposer. Je crois en l’avenir de l’Afrique, les progrès sont lents, mais l’Afrique est en progrès.

 

Y.L. – Malgré génocides et catastrophes humanitaires en Sierra Leone et au Libéria, votre dernier roman Allah n’est pas obligé s’en fait l’écho dans une langue paradoxalement chargée d’humour. C’est une histoire terrifiante pourtant que celle de Birahima, ce « p’tit nègre Malinké de dix ou douze ans », sans père ni mère et embrigadé comme enfant-soldat ?

A.K. – Écrire s’apparente pour moi à un devoir de mémoire. Pour dénoncer, de mon premier roman jusqu’à aujourd’hui, le mensonge, la dictature, les atrocités commises pour prendre ou conserver le pouvoir. Des réalités dont l’Afrique, hélas, n’a pas le monopole. Lors d’un récent voyage en Allemagne, l’un de mes interlocuteurs m’a signalé l’existence d’un roman relatant la guerre de Cent ans qui traitait du même sujet. Avec encore plus de force et de violence à propos des enfants-soldats. Outre mon étonnement et ma surprise, est confortée ma conviction que dictature et pouvoir corrompu conduisent partout à semblables atrocités, même en Occident. Je n’ai pas vraiment choisi le thème de ce livre, ce sont des enfants qui me l’ont presque imposé ! Participant en Éthiopie à une conférence sur les enfants-soldats de la Corne de l’Afrique, j’en ai rencontré plusieurs, originaires de Somalie. Ils m’ont demandé d’écrire leur histoire, ce qu’ils avaient vécu. Des événements atroces, terribles, inimaginables : pensez que certains ont dû tuer leurs parents pour être enrôlés. Un mélange de cruauté et d’innocence insoutenable. Faire parler un enfant avec ses mots, exploité dans son innocence et inconscient de la portée réelle de ses actes, était une façon pour moi de rendre cette violence lisible et recevable par le lecteur. Sans volonté délibérée de condamner l’Afrique seule, je le répète, mais avec la ferme intention de dénoncer tous ceux qui fomentent ou entretiennent ce genre de conflit, qu’ils soient d’Afrique ou d’ailleurs.

 

Y.L. – Mathématicien de formation, vous êtes entré en littérature à quarante-quatre ans. Pourquoi à un âge si tardif ?

A.K. – Ce sont presque les événements qui m’ont obligé à prendre la plume. À l’indépendance de la Côte d’Ivoire, je fus accusé de complot et emprisonné par le président Houphouët-Boigny. Libéré, je fus contraint à l’exil en Algérie. De cette époque et de ces années, a germé l’écriture de mon premier roman, Les soleils des indépendances. Écrit en 1964, publié seulement en 1970 en France : jusqu’alors, aucune maison d’édition n’avait accepté le manuscrit. Pour cause de « mauvais français » que je mêlais au Malinké, ma langue d’origine, par peur peut-être des premières dérives du pouvoir que je dénonçai déjà au lendemain des indépendances. En ces années-là, nous nous disions tous communistes, y compris Houphouët-Boigny, en ces temps de « guerre froide » nous croyions tous sincèrement que le socialisme était l’avenir de l’Afrique. Si le livre connut un grand succès, au point que d’aucuns parlent d’un « classique » de la littérature, mon sort personnel connut un autre cours : dix ans d’exil au Cameroun d’abord, puis dix ans au Togo. Ce n’est qu’en 1993 que je pus enfin revenir au pays.

 

Y.L. – Vous usez d’une langue colorée, métissée, qui se joue avec bonheur du français et du malinké, cette langue « p’tit nègre parlée en de nombreuses républiques bananières et foutues ». Au point que votre jeune héros compulse quatre dictionnaires pour bien faire sentir au lecteur « sa vie de merde » ! À vous lire, on songe à la nouvelle génération d’auteurs antillais, de Glissant à Chamoiseau.

A.K. – Votre remarque me fait sourire. Nombreux sont les lecteurs et critiques qui me font la même réflexion : « Kourouma écrit comme Chamoiseau ». Je m’en amuse, je le reçois avec humour, mais ne pensez-vous pas qu’il serait plus juste d’inverser la proposition ? Il me semble bien que Chamoiseau était encore en culottes courtes lorsque j’écrivais mon premier roman ! Je n’ai pas le sentiment de prendre une revanche sur la langue française. Elle n’est pas une langue passagère, elle est la langue de l’échange et du dialogue, mais il me semble impérieux qu’elle s’adapte à la culture africaine. Je m’y sens à l’étroit, d’où cet enjeu pour moi de la subvertir et de la charger d’un sens nouveau. Au contraire du français qui est une langue écrite et codifiée, la langue africaine relève de l’oralité. D’où son extrême richesse et souplesse, cette créativité de tous les instants à chaque fois qu’elle est parlée. Lorsque vous usez d’un mot pour signifier un objet en français, en Afrique nous en disposons de trente-cinq pour le nommer ! D’où mon admiration pour Céline, en tant qu’écrivain, que je lis et relis : c’est très certainement le romancier français qui a le plus et le mieux travaillé l’oralité de la langue.

 

Y.L. – En guise de conclusion provisoire à cet entretien, quels sont vos souhaits et projets, tant en politique qu’en littérature ?

A.K. – Je crois toujours que le socialisme peut sauver le monde, l’individualisme n’est pas une voie d’avenir. Le mouvement anti-mondialisation est porteur d’espérance. Il me vient parfois à rêver d’une sorte de plan Marshall pour sortir le continent africain du marasme économique. Après les temps de l’esclavage et de la colonisation, l’Afrique le mérite vraiment ! Quant à mes travaux d’écriture, je songe à un livre qui conterait l’histoire de Sékou Touré, ce « dictateur de gauche ». Une biographie romancée, à la demande de mes amis guinéens. Toujours le devoir de mémoire. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Kourouma, un grand d’Afrique

De stature olympienne, à la voix et au rire tonitruants, Ahmadou Kourouma ressemblait à ces sages d’antan, à ces anciens dont la parole, nourrie de l’expérience, de la mémoire et de la coutume, s’imposait comme une évidence. De nature conviviale, empreint d’une chaleur et d’une bonhomie naturelles qui transformaient d’emblée son interlocuteur en ami et en frère, Kourouma l’exilé n’aura donc pas revu sa terre natale avant de s’éteindre. Pour cause de conflit en Côte d’Ivoire, lui le natif de Boundiali en 1927, le Malinké de confession musulmane originaire de la région Nord, près de la frontière malienne.

Ahmadou Kourouma s’est bâti un étonnant itinéraire littéraire. En quatre romans seulement, mais quels romans : tout à la fois fables poétiques, brûlots épiques, manifestes politiques ! C’est le Prix du Livre Inter en 1998 pour En attendant le vote des bêtes sauvages qui le révèle au grand public et lui accorde reconnaissance et notoriété justifiées. Deux années plus tard, il est couronné en 2000 du Prix Renaudot et du Prix Goncourt des Lycéens pour Allah n’est pas obligé. De puissants ouvrages, sans concession envers les potentats locaux, une plume acérée devenue l’arme de prédilection du démocrate et de l’humaniste dès les premières heures de l’indépendance africaine.

D’hier à aujourd’hui, de la tradition à la modernité, entre humour et tragédie, Ahmadou Kourouma brosse dans son œuvre un tableau étonnant et détonant de la société africaine. Dans une langue métissée qui marie à profusion le malinké au français, un style qui balance entre poétique et réalisme, une écriture surtout qui se nourrit de cette oralité pour transformer le romancier en authentique griot des temps modernes. À lire ou relire avec jubilation, pour éprouver l’ivresse des mots et découvrir la beauté cachée des terres d’Afrique.

En hommage à l’homme de plume, le Prix Ahmadou Kourouma, décerné depuis 2004 au Salon du livre de Genève, honore un auteur d’expression française, africain ou d’origine africaine de l’Afrique subsaharienne. Pour un ouvrage de fiction – roman, récit ou nouvelles – dont « l’esprit d’indépendance, de lucidité et de clairvoyance s’inscrit dans l’héritage littéraire et humaniste légué par le romancier ivoirien ». Native de Douala, la camerounaise Hemly Boum est lauréate du Prix 2020 pour son roman Les jours viennent et passent. Y.L.

Les ouvrages d’Ahmadou Kourouma : Les soleils des indépendances, Monné, outrages et défis, En attendant le vote des bêtes sauvages, Allah n’est pas obligé, Quand on refuse on dit non (paru à titre posthume). Tous disponibles dans la collection Points Seuil.

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Fawzia Zouari, contre les fous d’Allah

Écrivaine et journaliste tunisienne, docteur en littérature française et comparée de la Sorbonne, Fawzia Zouari s’élève avec véhémence contre « ces gueules hirsutes prêtes à massacrer au nom d’Allah ». Un coup de colère contre les siens, confié à l’hebdomadaire Jeune Afrique.

Native de Dahmani, au sud-ouest de Tunis, Fawzia Zouari s’installe à Paris en 1979 pour obtenir son doctorat en littérature française et comparée à la Sorbonne. Ses principaux ouvrages : La Caravane des chimères (1989), Ce pays dont je meurs (1999), La Retournée (2002). La Deuxième Épouse se voit décerné en 2007 le Comar d’or, principale distinction littéraire en Tunisie. Prix des cinq continents de la francophonie, en 2016, pour Le Corps de ma mère.

 

Il y a des jours où je regrette d’être née arabe. Les jours où je me réveille devant le spectacle de gueules hirsutes prêtes à massacrer au nom d’Allah et où je m’endors avec le bruit des explosions diffusées sur fond de versets coraniques.

Les jours où je regarde les cadavres joncher les rues de Bagdad ou de Beyrouth par la faute des kamikazes

Où des cheikhs manchots et aveugles s’arrogent le droit d’émettre des fatwas parce qu’ils sont pleins comme des outres de haine et de sang

Où je vois des petites filles, les unes courir protéger de leur corps leur mère qu’on lapide, et les autres revêtir la robe de mariée à l’âge de 9 ans.

Et puis ces jours où j’entends des mamans chrétiennes confier en sanglotant que leur progéniture convertie à l’islam refuse de les toucher sous prétexte qu’elles sont impures.

Quand j’entends pleurer ce père musulman parce qu’il ne sait pas pourquoi son garçon est allé se faire tuer en Syrie.

À l’heure où celui-ci parade dans les faubourgs d’Alep, kalachnikov en bandoulière, en attendant de se repaître d’une gamine venue de la banlieue de Tunis ou de Londres, à qui l’on a fait croire que le viol est un laissez-passer pour le paradis.

Ces jours où je vois les Bill Gates dépenser leur argent pour les petits Africains et les François Pinault pour les artistes de leur continent, tandis que les cheikhs du Golfe dilapident leur fortune dans les casinos et les maisons de charme (bordels) et qu’il ne vient pas à l’idée des nababs du Maghreb de penser au chômeur qui crève la faim, au poète qui vit en clandestin, à l’artiste qui n’a pas de quoi s’acheter un pinceau.

Et tous ces croyants qui se prennent pour les inventeurs de la poudre alors qu’ils ne savent pas nouer une cravate, et je ne parle pas de leur incapacité à fabriquer une tablette ou une voiture.

Les mêmes qui dénombrent les miracles de la science dans le Coran et sont dénués du plus petit savoir capable de faire reculer les maladies.

Ces prêcheurs pleins d’arrogance qui vomissent l’Occident, bien qu’ils ne puissent se passer de ses portables, de ses médicaments, de ses progrès en tous genres.

Et la cacophonie de ces « révolutions » qui tombent entre des mains obscurantistes comme le fruit de l’arbre.

Ces islamistes qui parlent de démocratie et n’en croient pas un mot, qui clament le respect des femmes et les traitent en esclaves.

Et ces gourdes qui se voilent et se courbent au lieu de flairer le piège, qui revendiquent le statut de coépouse, de complémentaire, de moins que rien !

Et ces « niqabées » qui, en Europe, prennent un malin plaisir à choquer le bon Gaulois ou le bon Belge comme si c’était une prouesse de sortir en scaphandrier ! Comme si c’était une manière de grandir l’islam que de le présenter dans ses atours les plus rétrogrades.

Ces jours, enfin, où je cherche le salut et ne le trouve nulle part, même pas auprès d’une élite intellectuelle arabe qui sévit sur les antennes et ignore le terrain, qui vitupère le jour et finit dans les bars la nuit, qui parle principes et se vend pour une poignée de dollars, qui fait du bruit et qui ne sert à rien !

Voilà, c’était mon quart d’heure de colère contre les miens… Souhaitons que l’Occident ouvre les yeux ! Fawzia Zouari

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Charles Juliet, une plume discrète

Vient  de paraître, aux éditions P.O.L., Le jour baisse, le dixième volume du journal de Charles Juliet. Une entreprise de longue haleine, débutée en l’an 2000 avec Ténèbres en terre froide qui couvrait la période 1957-1964 !

Charles Juliet ? Un diariste à la plume singulière, qui récuse complaisance et nombrilisme, couchant ainsi sur le papier le particulier de sa vie et de son quotidien pour mieux atteindre l’universel. Une langue limpide au mot léché, où la prose sans relâche affinée sur le papier prend couleur poétique, où le phrasé finement ciselé devient gouleyante peinture pour celui qui chérit celle de Cézanne. Prix Goncourt de la poésie en 2013, Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre en 2017, Charles Juliet est un auteur qu’il fait  bon découvrir, lire et rencontrer. Un homme aussi attachant que discret, scrupuleux disciple de Descartes, à la sensibilité exacerbée par les soubresauts de l’existence.

« Le jour baisse, dixième volume de mon journal, couvre quatre années, de 2009 à 2012. Dans les volumes précédents, je veillais à peu parler de moi. Ici, je m’expose davantage, parle de ce que j’ai longtemps tu… ». Un grand écrivain, une œuvre qui plonge le lecteur dans les méandres les plus profonds de la conscience.

À l’occasion de cette actualité éditoriale, Chantiers de culture se réjouit de remettre au-devant de la scène le portrait de Charles Juliet. Brossé lors de l’adaptation théâtrale de Lambeaux : la bouleversante déclaration d’amour à sa mère inconnue, à la Maison de la poésie de Paris. Yonnel Liégeois

 

Ancien enfant de troupe, Charles Juliet a surmonté doutes et affres de l’existence avant de publier L’année de l’éveil, son premier texte. Un écrivain singulier, un auteur discret et trop méconnu, pour qui intimité et vérité se conjuguent entre les lignes.

 À vingt-trois ans, c’est la rupture. Irrémédiable, terrible de conséquences. Un acte insensé, un pari de fou qui hypothèque à jamais l’avenir devant une vie toute tracée : en 1957, en pleine guerre d’Algérie, l’ancien enfant de troupe décide de quitter l’école du Service de santé militaire de Lyon. Alors qu’il n’a pour ainsi dire encore jamais ouvert un livre, sinon des ouvrages scolaires, le jeune Charles Juliet réussit à se faire réformer, sous couvert d’une intime conviction : écrire, écrire, consacrer sa vie à l’écriture !

Un pari fou et insensé pour l’homme désœuvré qui se retrouve alors sans revenu et sans travail, sans perspective. Qui ne compte plus les heures devant la feuille blanche sans aligner un mot ou, insatisfait et désemparé, déchire le lendemain ce qu’il a laborieusement couché sur le papier la veille… « Je passais le plus clair de la journée à rattraper le temps perdu : lire, lire. J’étais pris d’une véritable boulimie de lecture, entrecoupée de moments d’errance et de doute profond sur mes capacités à tenir la plume ». Et de poursuivre : « en ces années-là, je vivais dans l’insatisfaction permanente, vraiment dans le dégoût de moi-même. Entre immense confusion et désespoir absolu. Ce qui m’a sauvé ? Le bon sens et une bonne santé, physique et mentale ! ».

Une vérité au relent suicidaire que Charles Juliet exprime aujourd’hui avec une lucidité et une sincérité étonnantes. À n’en pas douter, au sortir d’une épreuve vitale au sens fort du terme, l’homme semble avoir conquis une sérénité intérieure presque déroutante pour son interlocuteur. Rencontrer Charles Juliet, ce n’est point d’abord s’entretenir avec un écrivain et poète à la plume singulière, c’est avant tout dialoguer avec un être d’une humanité à fleur de peau, d’une attention extrême à l’écoute de l’autre, l’enveloppant d’un regard profond et libérant sa parole d’une voix comme surgie des profondeurs. « Comme l’aveu d’une infinie précaution à l’instant d’approuver ou de dénier, une intime prudence devant l’idée, prudence nourrie de longues années d’incertitude, d’inquiétude, d’exigence dans l’ajustement de la pensée », commente Jean-Pierre Siméon dans l’ouvrage* qu’il consacre à l’auteur de L’année de l’éveil, L’inattendu ou  Attente en automne. Pour quiconque revient de l’enfer, il est vrai que goûter enfin au bonheur de la vie, et de l’écriture, relève presque du miracle !

Une vie en Lambeaux … Il suffit de lire l’ouvrage de Charles Juliet au titre éponyme pour saisir le sens et la portée du mot. À peine né et déjà séparé de sa mère qu’il ne connaîtra jamais, placé dans une famille d’accueil, l’adulte qui advient mettra longtemps, très longtemps, à se connaître et se reconnaître, à panser les maux et mettre des mots sur cette déchirure première. « L’écriture de ce livre fut décisive. Sans détour, je puis affirmer qu’il y a un avant et un après, jusqu’alors je m’interdisais d’être heureux ». Avec cette révélation surprenante : « douze ans d’intervalle séparent les vingt premières pages du manuscrit du point final. Il m’a fallu faire retour sur le traumatisme inconscient de cette rupture, me libérer de mon enfance et de mon éducation militaire pour qu’advienne cet inconnu que j’étais à moi-même ». Un ouvrage où le petit d’homme devenu grand chante l’amour de ses deux mères, l’inconnue dont il reconstruit le paysage intime avec des mots poignants et bouleversants et l’autre, cette paysanne à l’amour débordant pour l’enfant recueilli… Fort d’une éblouissante maîtrise du verbe, l’auteur nous embarque sur ces flots insoupçonnés de l’inconscient où luit, au plus profond de la noirceur, l’étincelle de vie qui change tout. Celle de l’espoir. Auparavant, il en avait expérimenté quelques bribes. Au travers d’émois esthétiques et poétiques : la peinture de Cézanne et la rencontre du plasticien Bram Van Velde, la découverte des poètes Blas de Otero et Machado… Charles Juliet, un écrivain de l’intime ? Le diseur de l’insondable, plutôt. Pour s’en convaincre, il suffit de plonger dans L’année de l’éveil, un authentique récit d’initiation à la vie et à l’amour. L’auteur y conte ses longues années d’enfant de troupe, la dure loi de la vie en collectivité, les corvées et contraintes de la règle militaire, la découverte de la femme et de la tendresse.

Étonnamment, celui que l’on imaginait solitaire et contemplatif, l’écrivain à la plume si finement léchée et au verbe se jouant d’une si lancinante musique intérieure, Charles Juliet le susnommé se révèle pleinement présent en son temps. Qui pose un regard acéré sur la vie de la cité, qui décrit avec justesse la société dans laquelle il est immergé. Obsédé par ces injustices dont il est témoin au quotidien, révolté par l’état de cette planète riche qui n’a jamais autant fabriqué de pauvreté, plaidant avec vigueur pour un sursaut de conscience et d’éthique… « La question de la jeunesse me hante, me désespère parfois, elle ne me quitte jamais : qui peut se satisfaire de la vision d’une jeunesse perdue ? ». Aussi, accepte-t-il fréquemment de dialoguer avec les lycéens. « Pour rejoindre leur angoisse et leur dire : étonnez-vous de vous-mêmes et de la vie, ne partez pas battus. Je souhaite aussi qu’ils comprennent que l’acte d’écrire n’est pas un geste dérisoire dans une société où règne la confusion la plus noire ». L’exigence, éthique et morale ? Pas de vains mots pour un homme qui les couche chaque jour sur le papier en lignes de clarté. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

L’année de l’éveil, de Charles Juliet (texte intégral, suivi d’un dossier établi par Isabelle d’Orsetti. Folioplus classiques / Gallimard, 273 p., 7€70). À lire aussi :  Lambeaux (Folio / Gallimard, 160 p., 6€), Attente en automne (Folio / Gallimard, 208 p., 6€), L’inattendu (Folio / Gallimard, 240 p., 7€70).

* La conquête dans l’obscur, Charles Juliet, de Jean-Pierre Siméon (JMP éditeur, 126 p., 11€).

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Daniel Bougnoux, éveiller les esprits

Professeur émérite à l’université Stendhal de Grenoble, agrégé de philosophie et spécialiste d’Aragon dont il a dirigé l’édition des Œuvres romanesques complètes dans la bibliothèque de la Pléiade, Daniel Bougnoux nourrit un blog au titre évocateur, Le randonneur. Dans une chronique en date du 21/10, il rend hommage à Samuel Paty, à tous les enseignants. Célébrant le statut de la philosophie, l’enjeu de l’éducation, le plaisir de la disputation, le bienfait de la culture cultivée dès la jeunesse jusqu’à point d’âge.

Une méditation enrichissante, un retour historique et une projection dans l’avenir que Chantiers de culture propose à ses lectrices et lecteurs. Comme objet de réflexion et de débat. Yonnel Liégeois

 

                                 Éveiller les esprits (avec Samuel Paty)

                            

                                                  Samuel Paty (1973-2020)

L’infortuné prof d’histoire-géo victime du poignard islamiste n’était pas un héros, juste une bonne personne persuadée d’accomplir sa mission éducative, en proposant à sa classe de réfléchir, au-delà des limites du programme, sur des sujets tels que la liberté d’expression, l’intolérance, la place de la religion ou les vertus de l’humour… Je partage d’autant mieux l’émotion collective qui s’empare depuis quatre jours de notre pays qu’ancien enseignant moi-même, j’aurais fait comme lui.

Il est vrai que mon service dans l’enseignement secondaire (en philosophie) n’a duré que trois ans, à une époque (1970-1973) et dans un lieu (le lycée de jeunes filles Bonaparte à Toulon) où les conditions offertes au pédagogue étaient à l’évidence plus faciles : les valeurs de l’école faisaient encore consensus, mes étudiantes venaient pour apprendre et passer leur bac, et je n’avais pas dans mes classes pourtant remplies au maximum (40 élèves), de minorités ethniques capables de contester mes contenus de cours. Fraîchement issu moi-même de l’ENS et de l’agrégation, j’avais pour article de foi les bienfaits inconditionnels de la réflexion philosophique, et le vif désir de partager celle-ci chaque matin avec ma classe. Laquelle y consentait assez bien, faisant de moi un prof somme toute heureux.

Autre époque, heureuse utopie ? Je voudrais ici, en hommage à Samuel Paty, mieux cerner cet idéal partagé.

Si je tente d’évaluer ma situation par rapport à la sienne, je dirai d’abord que je n’ai pas affronté l’obscurantisme. Je me suis heurté comme chacun à l’ignorance, au dédain, à la bêtise crasse ou satisfaite, aux clichés et aux vulgarités où s’enlise la parole courante, mais pas à la remise en cause de ce qui m’animait : éveiller les esprits. Je croyais, et au fond je crois toujours, aux valeurs intrinsèques de l’ironie philosophique, aux bienfaits de sa discipline verbale, de son appel incessant au dialogue et aux raisons de l’autre, voire à des points de vue ou des hypothèses très étranges d’où le monde se découvre autrement. Dans la mesure où la philo se propose comme un éveil, un voyage ou une secousse libératrice hors des pensées enkystées, elle séduit assez facilement les jeunes gens qui, sur le point de quitter leur milieu familial, cherchent leur voie et leur équilibre. Ma légitimité n’était donc pas remise en cause, je n’avais pas de problème d’acceptation.

Plus qu’une autre matière, à l’exception peut-être des sports, la philo accompagne son disciple ou son étudiant sur les chemins de sa propre vie ; on peut, en classe de philo, apporter le récit d’un rêve, ou d’une péripétie intime, ouvrir le journal du matin, s’intéresser à une chanson, aborder une mode ou une œuvre d’art, bref réfléchir à toute sortes d’événements qui tissent notre quotidien sans sortir aucunement du sacro-saint programme ; la philo étant auto-référentielle, elle cherche à mieux cadrer ce qui arrive, et à composer à partir de ces sujets de réflexions en apparence disparates un monde un tant soit peu commun, ou une pensée communicante.

Commun est le grand mot : la philosophie surmonte les conflits en leur offrant une arène ou un cadre de discussion, la mise en arguments demeure sa grande affaire, elle répudie la violence, ou l’affirmation brutale d’un dogme ou d’une opinion personnelle qu’elle remplace par l’injonction : prenez la parole, vous et moi causons ! Je suis conscient, en rappelant cela, que ce filet de la dialectique ou du dialogue n’empêchera pas la révolte d’un Gorgias ou d’un Calliclès ; et qu’un islamiste, ou le porteur d’un dogme qui l’a fanatisé, ne fait pas irruption pour s’asseoir à la table des discussions, mais pour la renverser.

Le logos ou le cercle de la raison nous éclairent comme un phare, ou une lampe de poche, mais en laissant beaucoup de forces obscures et sauvages hors de leur clairière. Comment élargir ce rond de lumière ? Au niveau d’une classe, la mise en commun de la parole garde un fort pouvoir d’appel ; le sujet convié à une table ouverte où l’on échange des arguments et non des coups, sans dogmes a priori ni censure venue d’en haut, se trouve sécurisé et stimulé pour peu que cette parole, libératrice, soit présentée comme un jeu, ou une joute sportive. Car les lieux (familiaux, sociaux) qui stimulent une pensée personnelle ne sont pas si nombreux. Autour du sujet, l’institution scolaire puis universitaire trace une enceinte, protectrice, où les religions, les traditions, les trafics et les luttes d’influence en principe n’entrent pas. Et la philosophie en particulier a soin de découper cette « chambre à soi » (disait Virginia Woolf) ou ce sanctuaire, espace de retraite et de construction personnelle où le sujet retrouve des coudées franches ; elle réveille et stimule en nous cette faculté justement d’être un sujet, avec son pouvoir d’articuler, d’objecter et de répondre… Et elle fait advenir du même coup un nous, l’évidence d’une communauté de partage et d’écoute.

L’affinité entre ce programme (limité pour la philo à la terminale) et les valeurs de la laïcité et de la République n’a pas besoin d’être soulignée : chaque classe, si le prof s’appuie sur sa bienfaisante clôture pour y éveiller les esprits, à l’écart des autorités ailleurs constituées, reproduit en petit ce modèle de tolérance et d’émulation qui définit les fondements de notre République. L’école, et l’exercice philosophique en particulier, s’adressent à notre liberté. Mais l’exigence d’avoir à penser par soi-même n’est pas spontanée, ni forcément bienvenue, quel est ce soi-même qui parle par la bouche des enfants ? Trop souvent celui des préjugés extérieurs et (Descartes) des « contes de nourrice ». L’enseignant, celui qui promeut et porte véritablement le commun au-delà des intérêts et des affrontements particuliers, doit donc montrer tout ce qu’on gagne à cette ouverture, à ce passage d’une société close à une communauté moins fermée, celle dans laquelle on lit, on raconte, on pense et on joue à sa guise, selon ses propres goûts. Le grand défi est de faire préférer par les élèves cette ouverture aux routines de leurs mondes propres, de leur faire comprendre (et choisir) la supériorité de la parole et de l’examen personnel sur les dogmes ou les réponses toutes faites, de les aider à articuler contre les facilités du « J’te raconte pas », de  l’inattention, contre les mille séductions d’internet, la paresse du par-cœur ou l’expression désordonnée des pulsions, contre le chantage sentimental ou la violence primaire… Vaste programme, toujours à reprendre !

À l’horizon de cette ouverture il y aurait l’universel, auquel l’enseignement de la raison s’efforce d’accéder. Personne ne se meut dans l’universel mais il est bon, avec Kant, de poser que la moralité suppose non seulement qu’on se pense comme un autre (« ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse »…), mais encore  comme un sujet du genre humain au-delà des mœurs, des lois, des doctrines et des religions qui quadrillent les différentes sociétés. Cet appel à sortir du cercle des mimétismes partagés fait la supériorité de la science, comme de la vraie moralité. Et il ne reste pas sans écho : quelle récompense, pour chaque enseignant, de voir un jeune esprit s’ouvrir à cet horizon qui en effet l’élève, ou le grandit ! L’éducation n’est pas un mot creux ni une vaine tâche, elle amorce un cercle vertueux entre les consciences, moins d’intolérance, plus d’humour et d’audace dans la pensée.

J’imagine que Samuel Paty reproduisait, dans son coin et sans faire de foin, cet idéal des Lumières ; et que les profs sont légion, aujourd’hui en France, à transmettre sans forcément s’y référer les rudiments des philosophes qui nous ont formés, Socrate contre Calliclès, Montaigne, Pascal acharné à démêler en lui-même les évidences de la science et l’enthousiasme de la foi, Voltaire et son combat contre l’infâme, Kant et son partage critique entre les domaines de la religion et de la raison… Cet héritage est toujours à reprendre, à défendre contre ceux qui voudraient nous faire croire que ces mêmes Lumières ne sont qu’une croyance ou une idéologie parmi d’autres, ou que notre prétention à l’universel a entraîné le colonialisme et humilié les autres cultures. Au nom de quelles valeurs supérieures peut-on s’élever contre la laïcité ? Contre les principes de tolérance, et de libre circulation des idées, des pensées ?

Cette laïcité constitue un horizon indépassable, imprescriptible, mais elle ne conduit pas à l’angélisme ni à la naïveté : pas de tolérance pour les ennemis de la tolérance ! Sachons nommer, et traiter en conséquence, les adversaires de l’idéal scolaire et républicain qui nous a formés, et continue de nous inspirer. Une longue série de crimes fomentés par l’islam radical vient de culminer dans le meurtre, particulièrement atroce, de Samuel Paty.

Comment réagir ? Certainement pas en trouvant aux fanatiques des excuses, en se cachant derrière son petit doigt ou en répétant, comme le proviseur du dessin de Plantu, « pas de vagues »… Le prof comme le flic ou le juge se trouve confronté à ce qu’une société a parfois de pire, ses laissés pour compte, ceux que la famille, le quartier, le travail n’ont pas su éduquer et qui trouvent assez fatalement dans le prêche islamiste un lambeau de dignité ou une manière d’identité, fût-elle barbare. Entre leur charia et les lois de la République, la guerre est donc déclarée mais elle ne peut être, du côté des enseignants, que non-violente : nos armes sont le discours, la discussion, la lecture, cette lumière qui vient des œuvres inscrites au programme et d’une tradition critique de libre-examen… En un mot et encore une fois, l’éveil des esprits.

Grand promoteur de notre école laïque, Victor Hugo y a insisté dans des vers superbes, connaissez-vous dans La Légende des siècles le poème intitulé « An 9 de l’Hégire » ? Avez-vous ouvert et médité Le Fou d’Elsa (1963) où Aragon nous fait partager en quatre-cents pages de proses et de vers savamment mêlés la splendeur de la civilisation arabo-andalouse de Grenade, et la douleur de son égorgement par les Rois catholiques ? Quelques poètes de notre langue ont ainsi jeté des ponts ; et notre tradition critique des Lumières propose un horizon de conciliation, et un programme d’éducation. Un islam non-radical partage forcément ces valeurs, à lui de faire le ménage dans ses rangs, car il est la première victime des « amalgames », et d’aider nos profs (au lieu de les traiter de « voyous ») dans ce combat qui est aussi le sien. Daniel Bougnoux

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Jean-Pierre Vincent, le théâtre en deuil

Grande figure du théâtre public,  Jean-Pierre Vincent est décédé le 4 novembre. Parti du jeune Brecht iconoclaste, ce grand metteur en scène et pédagogue a exploré l’art du théâtre de A à Z et occupé de hautes fonctions dans son métier. Sans renoncer à le relier à une société en perpétuel changement.

 

C’est dans ce moment lugubre où le monde est malade et le théâtre public interdit de séjour qu’on apprend, le cœur serré, la mort de Jean-Pierre Vincent, le 4 novembre, des suites du virus. Ceux qui l’ont connu, ne serait-ce que par son talent étincelant de metteur en scène sans cesse au service d’une foule d’auteurs divers, son sens de la fraternité partageuse et sa probité proprement républicaine de directeur d’institutions d’envergure, ne peuvent qu’être minés par le chagrin. Il devait créer, dès que possible, l’Antigone de Sophocle au Théâtre national de Strasbourg.

Né à Paris en 1942, c’est dans le groupe théâtral du lycée Louis-le-Grand, aux côtés de Jérôme Deschamps, Michel Bataillon et Patrice Chéreau, qu’il fait des débuts de comédien, avant de signer sa première régie, en montant Amal et la lettre du roi du grand écrivain bengali Rabindranath Tagore. L’année d’après, c’est la Cruche cassée de Kleist puis, en 1963, des Scènes populaires du fameux caricaturiste balzacien Henri Monnier. La troupe de Louis-le-Grand, dont il partage deux ans durant la direction avec Patrice Chéreau, s’est vite professionnalisée. À l’invitation de Bernard Sobel, elle se produit à Gennevilliers puis à Sartrouville, dans le théâtre fraîchement créé par Claude Sévenier.

Des spectacles marqués du sceau d’une effervescence intense

En 1968, c’est la rencontre avec le germaniste et traducteur Jean Jourdheuil (on lui doit notamment la révélation de Heiner Müller en France). Ils œuvrent de concert à la mise en jeu de thèses du jeune Brecht, au rebours de l’ossification, ici et là, du grand écrivain officiel de la RDA. Cela donne de mémorables réalisations, coupantes, vitaminées, sarcastiques, de la Noce chez les petits bourgeois (1968) au Théâtre de Bourgogne et de Tambours et trompettes au Théâtre de la Ville, adaptation par Brecht d’une pièce de George Farquhar, auteur britannique férocement comique, quasi contemporain de Molière.

J’ai des souvenirs vifs des spectacles de cette époque, marquée du sceau d’une effervescence intense, quand Vincent et Jourdheuil s’attaquaient, à la Brecht, à la pièce de Goldoni  le Marquis de Montefosco (1970, au Grenier de Toulouse) et, la même saison, aux Acteurs de bonne foi de Marivaux, à la Cagnotte de Labiche (1971, au Théâtre national de Strasbourg) ou, au TNP de Planchon, à Capitaine Schelle, Capitaine Eçço de Serge Rezvani puis, du même auteur, au Camp du drap d’or. Vincent et Jourdheuil, as du détournement, fondaient en 1972 le Théâtre de l’Espérance, sous l’égide duquel ils organisèrent des œuvres de Brecht ( Dans la jungle des villes), de Büchner ( Woyzeck) et de Grabbe ( Don Juan et Faust), sans négliger un auteur vivant, tel Jean-Claude Grumberg ( En revenant de l’expo). Au Palace, alors encore un théâtre, même menacé, c’était la Tragédie optimiste de Vichnievski, âpre réflexion sur le bolchevisme face à l’anarchisme. Au Palace, leur tandem fonde le Théâtre expérimental populaire (Tex-Pop). Une revue, Rebelote, au ton incisif, paraît brièvement.

Le TNS, le Français, les Amandiers…

Jean-Pierre Vincent est nommé en 1975 à la tête du Théâtre national de Strasbourg. Il prend en main l’école et se lance dans un rigoureux travail d’expérimentation autour du réalisme et, au terme d’une sérieuse réflexion, définit les rapports avec l’institution et refonde dûment les liens avec les collectivités locales et nationales. Époque particulièrement fertile avec le compagnonnage d’André Engel et les créations marquantes de Germinal   d’après Zola (adaptation de Michel Deutsch), le Misanthrope (1977), Vichy-Fictions (1980), textes de Bernard Chartreux et Michel Deutsch sur l’ère pétainiste, et Palais de justice (1981), formidable exercice hyperréaliste sur la misère du monde au tribunal. En 1980, il y avait eu Peines d’amour perdues de Shakespeare dans la traduction de Jean-Michel Déprats, une réussite enchanteresse. Jean-Pierre Vincent, nommé administrateur général de la Comédie-Française de 1983 à 1986, ne souhaitera pas, à ce poste, jouer rebelote. Il n’y était pas à l’aise, peu porté à la posture régalienne obligée. Du moins révéla-t-il au Français la figure singulièrement poétique de Jean Audureau, avec Félicité, surgeon flaubertien sublimement interprété par Denise Gence. Il fait entrer au répertoire le Suicidé de Nicolaï Erdman, et Six personnages en quête d’auteur de Pirandello.

Il succède à Chéreau à Nanterre-Amandiers. Il y fait flèche de tout bois d’hier à ­aujourd’hui avec, de Musset, Fantasio puis On ne badine pas avec l’amour et les Caprices de Marianne, jusqu’à Princesses de Fatima Gallaire, en passant par Sénèque ( Thyeste, en 1994) et, à nouveau, Woyzeck de Büchner. En 1996, il est invité à créer, à la Comédie-Française, le drame historique de Gérard de Nerval Léo Burckart, sur l’intellectuel romantique devant l’action. Pensant au relais, il met le pied à l’étrier, entre autres, à Stanislas Nordey. Dès 2001, infiniment autonome, il crée Studio libre avec Bernard Chartreux et se consacre assidûment à l’enseignement et à la mise en scène à l’École régionale d’acteurs de Cannes, où il relève magnifiquement le défi des Pièces de guerre d’Edward Bond, puis à l’École nationale supérieure des arts et techniques du spectacle, sise à Lyon. Dommage que la plupart de ces réalisations-là, moins courues, réservées aux écoles, d’une maîtrise absolue, n’aient pu légalement toucher un public large ! En revanche, en 2008, c’était à l’Odéon, l’École des femmes, travail magistral mené avec le concours de Daniel Auteuil dans le rôle d’Arnolphe et qui fut aussi, à Avignon, sa ville natale, un Scapin d’anthologie. En quelque cent mises en scène, que de beaux succès mérités, l’un des derniers avec les Prétendants de Jean-Luc Lagarce.

Travailleur inépuisable et joyeux compagnon à l’esprit loustic

Familier de Molière et Brecht, Vincent a également chéri Shakespeare et la tragédie grecque, amenant volontiers cette dernière sur des rives actuelles. C’est à partir de Roger Planchon et de Brecht qu’il avait entamé son parcours de vie d’artiste. Fidèle en amitié et en collaboration (le peintre Chambas notamment, les comédiens Philippe Clévenot, Alain Rimoux, Évelyne Didi, Christiane Cohendy, Bernard Freyd, la liste est longue), travailleur inépuisable et joyeux compagnon à l’esprit loustic, Jean-Pierre Vincent occupe dans l’histoire du théâtre français une place capitale. N’est-il pas urgent de le marteler dans un temps d’oubli au sein du grand dégueulis d’images qui noie la pensée ?

À la fin de ce balayage, trop hâtif et bref, de la vie d’un homme qui déclarait humblement « Mon métier, c’est le texte, les acteurs et les planches », on se sent coupable de n’avoir pu mieux signifier sa vertu civique et sa puissance artistique dans un moment historique donné. Jean-Pierre Léonardini

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Pierre Jourde, de la caricature et du blasphème

Écrivain, professeur d’université et critique littéraire, Pierre Jourde tient un blog de chroniques, hébergé sur le site de L’obs. Où il publie, le 20/10, une  adresse « Aux musulmans, et en particulier aux élèves et parents d’élèves qui désapprouvent les caricatures de Mahomet ». Disponible sur le web, Chantiers de culture la propose à ses lecteurs. Comme objet de réflexion et de débat.

À lire, commander ou télécharger : Pierre Jourde est surtout réputé pour ses pamphlets et ses essais sur la littérature contemporaine. Ses principaux ouvrages : La littérature sans estomac (Prix de la critique de l’Académie française), Pays perdu, Festins secrets (Prix Renaudot des lycéens), La littérature monstre : essai sur la littérature moderne, La première pierre (Grand prix Jean-Giono). 

  

Chers concitoyens musulmans,

Ne nous voilons pas la face : il y a un problème. Tant de morts, tant de souffrances pour de simples caricatures. Comment en est-on arrivés là ?

À la fin du Moyen-Âge, tous les pays chrétiens et musulmans vivaient sous le même régime d’intolérance. Un simple soupçon de blasphème ou d’impiété pouvait vous mener à l’échafaud. Les gens des autres religions ne disposaient pas des mêmes droits et étaient à peine tolérés. On peut même dire que les pays musulmans, l’empire ottoman en particulier, étaient un peu plus tolérants envers les juifs et les chrétiens que les pays chrétiens ne l’étaient envers les juifs et les musulmans.

Et puis, en Europe, il s’est passé deux phénomènes, étroitement liés, qui ont fait la société où nous vivons aujourd’hui, la France, et plus généralement les pays occidentaux : la naissance de l’esprit scientifique et la philosophie des lumières. Cela a mis quatre siècles pour aboutir, du XVIe siècle au début du XXe siècle, le travail a été long, douloureux et sanglant. Au bout de ce travail, il y a, entre autres, le droit au blasphème.

L’esprit scientifique a cherché à expliquer rationnellement le monde, par l’observation et la logique, sans s’en tenir aux vérités religieuses. Il a d’abord fallu faire admettre aux autorités chrétiennes que la terre tournait sur elle-même et autour du soleil. Galilée a été obligé par l’Église de renoncer à ses découvertes. Au XIXe siècle encore, les découvertes de Darwin étaient refusées au nom de la Bible. Mais l’esprit scientifique a fini par s’imposer. Grâce à lui, on en sait plus aujourd’hui sur l’univers, l’homme et la nature. Mais il a aussi permis l’essor technique : si vous avez un téléphone portable, la télévision, une voiture, la lumière électrique, si vous prenez l’avion, le train, si vous pouvez vous faire vacciner, passer une radio, c’est grâce au développement de l’esprit scientifique tel qu’il s’est développé en Europe, et qui a dû lutter des siècles contre la religion et ses soi-disant vérités révélées.

L’esprit des lumières s’est opposé aux persécutions religieuses, au fanatisme religieux, à la superstition. Voltaire a lutté pour faire réhabiliter Calas, condamné à l’atroce supplice de la roue, parce qu’il était protestant et qu’on le soupçonnait d’avoir tué son fils parce qu’il voulait se convertir au catholicisme. Voltaire a lutté pour faire réhabiliter le Chevalier de la Barre. Ce garçon de vingt ans est torturé et décapité pour blasphème. On lui cloue sur le corps un exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire et on le brûle.

La Révolution française, puis les lois de la laïcité, qui s’imposent à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, vont dans le même sens : empêcher la religion catholique, qui est pourtant celle de l’immense majorité des Français, d’imposer sa vérité, son pouvoir, de torturer et de tuer pour impiété ou pour blasphème, et faire en sorte que toutes les religions aient les mêmes droits, sans rien imposer dans l’espace public. Car c’est cela, la laïcité.

Mais le catholicisme n’a pas abandonné si facilement la partie, même après avoir perdu le pouvoir, il voulait encore régner sur les esprits, censurer la libre expression, imposer des visions rétrogrades de l’homme et, surtout, de la femme. En 1880, puis encore en 1902, il a fallu expulser de France tous les ordres religieux catholiques qui refusaient de se plier aux lois de la république. Pas quelques imams : des milliers de moines et de religieuses. Ça ne s’est pas passé sans résistance et sans violences.

La critique, la satire, la moquerie, le blasphème ont été les moyens utilisés pour libérer la France de l’emprise religieuse. Tant que la religion était religion d’état, ceux qui le faisaient risquaient leur vie. Puis l’Église catholique a fini par accepter d’être moquée et caricaturée. Elle a accepté les lois de la démocratie. Les caricatures et les blasphèmes étaient infiniment plus durs et plus violents que les caricatures assez sages de Mahomet, chez les ancêtres de Charlie Hebdo, qui s’appelaient par exemple L’Assiette au beurre, et plus récemment, il y a une cinquantaine d’années, Hara-Kiri, et de nos jours dans Charlie Hebdo, beaucoup plus durs avec le Christ qu’avec Mahomet. Imaginez qu’un artiste comme Félicien Rops représentait le Christ nu, en croix, en érection, avec un visage de démon ! Et « Hara-Kiri » la sainte vierge heureuse d’avoir avorté ! Personne ne les a assassinés. Au contraire, en 2015, une revue catholique a publié des caricatures du Christ par Charlie Hebdo ! Pour montrer qu’ils étaient capables de les accepter.

Si vous êtes libres de pratiquer votre religion en France, si vous avez les mêmes droits que les chrétiens, c’est grâce au blasphème, qui a empêché une religion d’imposer sa loi. Les musulmans sont redevables de leur liberté aux blasphémateurs.

Beaucoup de gens aujourd’hui refusent l’idée de blasphème, pas seulement les musulmans. Il faudrait « respecter » les religions. Mais c’est justement parce qu’on ne les a pas respectées que nous sommes libérés de l’emprise religieuse, et que nous vivons en démocratie, dans un pays où toutes les religions sont acceptées. Charlie Hebdo ne va pas trop loin, Charlie Hebdo fait avec courage son travail de journal satirique, qui s’en prend à tout le monde, sans distinction de religion ou d’origine, parce qu’en démocratie on a le droit de se moquer de tout et de tout le monde. Sachez que Charlie Hebdo, qui est plutôt classable à l’extrême gauche, s’en est pris au racisme, à l’extrême droite, au christianisme, aux hommes politiques de tous bords. Et à l’islam, donc, à égalité avec les autres. Pourquoi auraient-ils dû faire une exception uniquement pour l’islam ?

En France, on peut critiquer avec virulence tout le monde, les partis politiques, les institutions, les hommes politiques, les artistes, etc. Faut-il faire une exception pour les religions ?

En France, on peut moquer le catholicisme, le judaïsme, le bouddhisme, sans risquer sa vie. Pourquoi ne peut-on moquer l’islam sans risquer sa vie ? L’islam serait-il une exception ?

L’islam peut être critiqué et moqué, comme toutes les autres religions, comme toutes les croyances, comme toutes les opinions, car en démocratie, une religion est une opinion, elle n’est pas sacrée. Si vous n’admettez pas cela, alors vous n’admettez pas la démocratie. Cela signifie que vous souhaitez vivre dans une société sans liberté d’expression, où on ne critiquera plus rien ni personne, dans une société sans blasphème, où la religion dictera aux gens leur manière de vivre, les limites de leur comportement et de leur parole. C’était la France au Moyen-Âge. C’est l’Arabie saoudite aujourd’hui.

L’islam est critiquable justement parce qu’il a encore du mal à accepter la liberté d’expression et la liberté des femmes. Connaissez-vous des massacres et des attentats de même ampleur, partout dans le monde, au nom du christianisme ? L’islam est la seule religion aujourd’hui au nom de laquelle on tue des centaines d’innocents partout dans le monde. Combien de massacres en France, l’Hyper Cacher, Charlie Hebdo, le Bataclan, le carnaval de Nice, les petits enfants juifs tués par Mohammed Merah, le professeur de Conflans, et bien d’autres encore ? Combien d’attentats aux Etats-Unis, en Espagne, en Angleterre, en Belgique, tous aux cris de « Allah est grand » ? Et les organisations totalitaires islamiques, comme Daech, Al Qaïda, les Tribunaux islamiques somaliens ou les Talibans, qui lapident, décapitent et crucifient au nom d’Allah les chrétiens, les musulmans chiites, les juifs, les zaïdites, les homosexuels, les femmes adultères et les blasphémateurs ? Et dans combien de pays islamiques les autres religions sont-elles persécutées, les femmes considérées comme mineures, des jeunes gens exécutés pour n’avoir pas respecté la religion?

Ces pays et ces gens ont manqué la révolution scientifique et l’esprit des lumières. Ils ont manqué de blasphème !

Critiquer l’islam n’est pas de l’« islamophobie », maladie imaginaire créée pour empêcher justement toute critique, encore moins du racisme, qui n’a rien à voir. Est-ce que critiquer l’extrême droite est de l’extrême-droitophobie ? Est-ce que critiquer le capitalisme est de la capitalistophobie ? Est-ce que critiquer le catholicisme est de la catholicismophobie ?

Critiquer l’islam, c’est le mettre sur le même plan que toutes les autres religions et opinions. C’est donc le respecter. Ne pas le critiquer, c’est penser qu’il est incompatible avec la démocratie, comme on préserve la sensibilité d’un petit enfant qui ne peut pas endurer la même chose que les adultes.

Les caricatures de Charlie Hebdo, celles des journaux danois, attaquaient l’islam justement sur le sujet de la violence et de l’intolérance. Et c’est bien un problème, ne le pensez-vous pas ? Les réactions violentes ont montré qu’ils avaient raison ! Les assassins de Charlie Hebdo démontrent qu’ils avaient raison, qu’il y a là un problème. Le jour où l’islam acceptera de se confronter à ses problèmes au lieu de tout renvoyer à l’islamophobie, le jour où il acceptera de rire de lui-même, et de prendre la moquerie avec une indulgence souriante, il montrera qu’il est compatible avec la démocratie, capable d’autocritique, comme l’a été le catholicisme. Ce jour-là, une simple petite caricature ne donnera plus lieu à des massacres. Je souhaite vivement, je ne sais par quel canal, être entendu de vous, surtout ceux que choquent les caricatures. Qu’ils comprennent enfin que c’est la loi démocratique, que c’est au prix de cette insolence qui réveille les esprits qu’on peut réfléchir, se remettre en question et avancer. Et si les religions avaient enfin de l’humour ? Si la Grande Mosquée de Paris organisait une expo Charlie Hebdo ? On peut rêver… Pierre Jourde

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