Au théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie (75), Aurélie Van Den Daele présente La Cerisaie. Le chef d’œuvre de Tchekhov revisité pour convier à une grande fête… Un projet pour le moins surprenant.
Aurélie Van den Daele dirige, depuis 2021, le Théâtre de l’Union – Centre dramatique national du Limousin. Elle montre à Paris sa mise en scène de La Cerisaie, d’Anton Tchekhov. « Pouvons-nous dire adieu à cette histoire pour en construire une autre ? » se demande-t-elle en exergue de la représentation. « Cette autre Cerisaie, poursuit-elle, tentera de repousser les murs, pour convier le public à une grande fête, à un rite de passage, à vivre ensemble dedans et dehors. » C’est affirmer, d’entrée de jeu, un projet pour le moins surprenant, s’agissant d’une pièce dûment estampillée en tant que chef-d’œuvre universellement admis.
Comment s’en débarrasser, sinon en faisant fi d’une époque précisément établie, quand l’Histoire, avec sa grande hache, va couper les arbres de la vieille propriété familiale de Lioubov Andreevna, achetée par Lopakhine, fils de moujik au grand cœur cousu d’or ? Et qu’a donc à faire « la fête » là-dedans, qui est autre chose que le théâtre ? Créée par Stanislavski en 1904, La Cerisaie est lestée des souvenirs de réalisations mémorables, ne serait-ce, dans la sphère contemporaine, que celle de Peter Brook en 1982. Aurélie Van den Daele entend se situer ailleurs. Chez elle, à côté de la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, on trouve, avant chaque acte, des intermèdes participatifs à l’adresse du public, ce qui brouille les pistes du texte initial à des fins relativement ludiques.
En costumes d’aujourd’hui, sur un plateau entouré de voiles translucides, la troupe de dix interprètes se dépense sans grand souci d’intériorité. On parle trop haut. On va souvent jusqu’au cri. Au soir de la première, un concert bruyant dans le Parc floral privait le spectacle d’une déambulation prévue à l’extérieur (par beau temps, l’acte II se donne sur une butte feuillue du parc, ndlr). Un moindre mal, à tout prendre, car sont projetées des images vidéo d’une forêt vue de haut, assorties d’autres, de visages en gros plans de certains personnages en action. C’est bien beau de vouloir s’éloigner du naturalisme – on ne regrette certes pas le samovar –, encore faut-il concevoir une forme qui ne soit pas à la va-comme-je-te-pousse, assortie de musiques tonitruantes, d’une courte danse simpliste et d’une chanson poussée au micro (composée par qui ?). Est-on dans The Voice ?
Abolir le quatrième mur, casser les codes, hybrider à tout prix des formes disparates familières, cela suffit-il à traduire la Cerisaie pour ici et maintenant ? Jean-Pierre Léonardini, photos Thierry Laporte
La Cerisaie, Aurélie Van Den Daele : jusqu’au 21/06, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30. La Tempête, la Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).
Le 9 juin, au Théâtre Public de Montreuil (93), s’est tenue l’assemblée générale du collectif Livrer Bataille. Forts d’une charte qui fédère plus de 500 signataires, artistes et compagnies s’organisent pour se faire entendre face aux coupes budgétaires des collectivités et de l’État qui affectent le secteur culturel.
Jamais la volonté politique de baisser drastiquement le financement du spectacle vivant n’a été aussi brutale et aussi rapidement suivie d’effet. En nombre, des régions, des départements, des villes se désengagent. Quant à la baisse de budget du Ministère de la Culture qui affecte l’ensemble du paysage culturel, elle impacte au premier chef les équipes artistiques, c’est-à-dire la matrice à partir de laquelle le secteur s’organise et fonde sa légitimité. Partout les financements publics aux compagnies et lieux indépendants se raréfient, et les critères d’attribution se complexifient. Les contraintes administratives, les logiques de contrôle et de précarisation se multiplient. La mise en concurrence des équipes artistiques et les lois de l’ingénierie culturelle sont devenues la règle. Face à cette perte quasi-totale de maîtrise des conditions d’exercice de nos métiers, et face à l’absence de prise en compte de nos réalités, il ne nous semble plus possible de demeurer isolés et muets.
La façon de penser et d’organiser nos pratiques, nos temporalités, nos modes de production, de répartir les financements, de rencontrer le public et d’administrer les théâtres nous concerne, il nous appartient d’en prendre conscience et d’oser faire entendre une parole que personne ne portera pour nous. Nous — plus de 100 équipes artistiques — proposons à celles et ceux qui partagent notre volonté d’agir — artistes, technicien·nes, lieux indépendants et leurs équipes — de constituer un collectif qui nous permettra de peser dans la bataille en cours et à venir. Sur la base d’une réflexion, d’aspirations et de revendications communes, nous nous adresserons au public, à la presse et à l’ensemble des interlocuteurs concernés (ministère, collectivités locales, syndicats, élus, partis politiques…) pour défendre une autre conception de nos métiers et œuvrer à une indispensable réinvention des politiques publiques de l’art et la culture.
Devant plus de 350 participants, Irène Voyatzis, co-directrice de la compagnie du Dahlia Blanc et l’une des initiatrices du collectif, explique que l’idée de fonder ce collectif est venue récemment, à la suite de réunions menées au Théâtre de l’Échangeur, lieu bagnoletais menacé depuis un an de disparition. « L’Échangeur, c’est un partenaire pour 80 compagnies par an. Alors, l’hypothèse de sa fermeture est une vraie menace pour elles. Mais les problématiques des équipes artistiques sont souvent plus diffuses, plus cachées. Nous avons fondé ce collectif pour lancer une réflexion d’ensemble sur le fonctionnement du système et, en même temps, pour passer à l’action. Il faut arrêter de se faire maltraiter collectivement ».
Manon Ayçoberry, passée à l’action depuis quatre mois dans la région Grand Est, l’affirme : « Il faut du concret ». On évoque la mobilisation qui a permis de retourner la situation à Vanves. La mise en place d’une coordination nationale est envisagée en septembre, avant se déroule le festival d’Avignon. « Il y aura au moins une assemblée générale, on est en négociation avec le In pour qu’ils nous accueillent ». Au final d’une soirée enthousiaste, chacune et chacun sont conviés à se mettre en ordre de bataille. Yonnel Liégeois
À l’heure où le Mondial de football bat son plein, en 2021 Julien Bouffier plongeait Dans la foule : le ballon rond s’invitait sur la scène. Une adaptation du roman de Laurent Mauvignier, narrant la tragédie du stade du Heysel. Une mise en abîme où les destins basculent, les amours trépassent.
Ils viennent de France, d’Italie, d’Angleterre et d’ailleurs…Ils arrivent, en fait, de toute l’Europe pour assister à la finale de la Ligue des champions qui se joue à Bruxelles entre la Juventus de Turin et Liverpool. Des femmes et hommes jeunes pour beaucoup, l’esprit à la fête en ce mois de mai 1985, les yeux rivés sur les crampons qui foulent le gazon. Jusqu’au moment fatidique où la tribune tremble et frémit : 450 blessés, 39 morts. Dans la fièvre du samedi soir, ils sont là, impatients et surexcités, dans la foule : les français Jeff et Tonino, l’anglais Geoff et ses frères, les jeunes mariés italiens Tana et Francesco…
Revêtus des maillots de leurs équipes favorites, ils jonglent avec le ballon sur la scène du théâtre Jean-Claude-Carrière de Montpellier, lors de la création en ce Printemps des comédiens. Les projecteurs scintillent, les filets tremblent quand le rond de cuir franchit la ligne de but. À cette heure-là, l’ambiance est encore à la fête, même si ultras et hooligans ont déjà démontré de quoi ils étaient capables dans les rues de Bruxelles. Geoff s’est laissé convaincre, le ballon rond n’est pas sa passion, il accompagne seulement ses frères et leurs copains: tous des mordus, des fans, des durs à la castagne pour afficher ferveur et soutien à leur club favori, presque la haine au bout des poings contre les supporters adverses. Qui explosera plus tard : une tragédie, une catastrophe humaine et sportive. Pour un match de foot, tout çà pour çà !
En des pages sensibles et prenantes, Laurent Mauvignier avait narré l’événement, Dans la fouletentait d’exorciser le malheur. Un roman dont s’emparait avec talent Julien Bouffier pour faire œuvre théâtrale. Quand Mauvignier et Bouffier s’engageaient à refaire le match, tous les deux vainqueurs, c’est un résultat prometteur : pour l’émotion contenue et l’élégance de la plume du premier, pour le regard tout à la fois réaliste et poétique du second… Grâce aux jeux de lumière, aux dialogues en français-italien-anglais qui se mêlent et s’entremêlent, à la vidéo qui scrute au plus près corps et gestes des protagonistes emportés dans le mouvement de foule mortifère. Qui crient, gémissent, étouffent, appellent au secours, ne veulent point lâcher la main de la bien-aimée, Tana et Francesco venus là pour leur voyage de noces. Lui ne s’en relèvera pas, bousculé, écrasé, piétiné. Pour elle, ce seront des lendemains qui déchantent entre tentatives de suicide et dégoût de la vie. La fête est finie, tristes les jours à venir : la honte pour Geoff en arpentant solitaire les rues de Liverpool, les nuits hantées de cauchemars pour Jeff et Tonino, les forces de sécurité laxistes et surpassées, un procès à suivre indigne et bâclé.
Julien Bouffier réussissait son pari : dépasser l’événementiel pour donner à penser sur la fragilité de la vie, sonder les cœurs à l’heure où les corps basculent dans la tourmente et l’épouvante. Comment faire face à l’inimaginable, comment le surmonter et s’en relever ? Des questions plutôt incongrues à propos d’une compétition sportive. Depuis, entre séismes naturels, guerres sans fin et tueries intégristes, on a connu bien pire… Des malversations sportives aux relents racistes et homophobes dans les stades et sur les pelouses, de 1985 à 2026, le football, encore et toujours gangréné par l’affairisme et les enjeux médiatiques ? Sur scène comme dans la vie réelle, en ultime dénouement, la parole est laissée aux survivants des injustices et des tragédies. Yonnel Liégeois
Au théâtre Paris-Villette (75), Isabelle Lafon propose Cavalières. Quatre femmes libérées et impertinentes qui excellent dans l’art de se raconter et de nous conter de fantasques histoires. Entre légèreté et gravité, l’art dramatique en ses sommets !
Sur scène, la liberté a élu domicile : liberté de parole, liberté de ton, liberté de pleurer ou de rire, liberté d’aller et venir ! D’ailleurs, elles ont de l’espace sur le vaste plateau du théâtre pour vaquer à leurs petites affaires, chevaucher leurs désirs et hobbys : quatre femmes en selle, libres, libérées, impertinentes et Cavalières qui n’hésitent pas, si besoin, à monter sur leurs grands chevaux… Seul un trait de lumière marque leur entrée dans notre univers, trois tabourets dans l’immensité nue, l’art dramatique en son plus simple appareil, une heure trente de plaisir inégalé ! Denise (Isabelle Lafon) l’avoue d’emblée, l’entraîneuse de trotteurs préfère les chevaux aux enfants. Pourtant, elle a accepté la tutelle de la jeune Madeleine, handicapée.
Pour l’aider dans la gestion quotidienne, elle lance un appel à d’autres femmes : venir cohabiter chez elle. Les conditions, surprenantes mais indiscutables ? Avoir un rapport proche ou lointain au cheval, s’occuper sans faillir de l’enfant, habiter l’appartement pour un loyer avantageux mais y venir sans meuble… Saskia (Johanna Korthals Altes) l’ingénieure en bâtiment, Nora (Karyll Elgrichi) l’éducatrice spécialisée et Jeanne (Sarah Brannens) la serveuse de bar relèvent le défi. Chacune est porteuse d’une histoire singulière avec ses succès et ses échecs, des sauts d’obstacle réussis ou manqués. À tour de rôle, par petits mots déposés ou lettres interposées qui marquent sur scène décalage et proximité, elles soliloquent ou dialoguent entre elles. Sur l’attention à porter à Madeleine que nous ne verrons jamais, surtout à propos deleur existence de femme en quête d’un futur, d’une utopie peut-être à conquérir, en tout cas à construire.
Entre les quatre femmes, si incroyablement différentes dans leur parcours de vie, se nouent des liens forts de familiarité, de complicité. Ce qui n’exclut pas les prises de tête ou coups de colère, les embardées et foulées de traverse ! Les protagonistes s’exprimant toujours face au public, de la scène à la salle se tisse alors un étrange sentiment de connivence. Renforcé par les doutes, hésitations dont sont porteuses les quatre comédiennes oscillant en permanence entre l’improvisation et la trame de leur texte. Entre mots oubliés, usurpés, changés, la vie est là dans toute sa complexité, tout à la fois fluide et solide entre affirmations et contradictions : les choix individuels sont-ils frein ou moteur à un projet commun ? Sur quels critères se fondent la réussite ou l’échec du vivre ensemble ? Avec le seul poids des mots, du bel et bien-fondé nom de sa compagnie, Les Merveilleuses, Isabelle Lafon et ses trois comparses en font la démonstration. Sous couvert de peu ou de presque rien, l’essentiel au sens premier du terme, elles nous offrent un instant de théâtre à nul autre pareil, tout à la fois aride et lumineux,.
Le spectacle semble se construire devant nous, avec nous, complices de ce quatuor qui tente un possible autre, de faire cause commune en ne masquant rien de leurs aspérités. Elles comme nous, à cheval entre illusions et aspirations, certitudes et doutes… Sommes-nous au théâtre ou dans la vraie vie ? Prenante, émouvante, la question surgit devant un tel enchantement qui descend des cintres et se propage sur l’immensité désertique de la grande scène. Pourtant étonnamment, magnifiquement, extraordinairement habitée par quatre frêles silhouettes habillées d’un simple rayon de lumière. Mais quelle lumière, yeux écarquillés, pour éclairer ce chemin d’émancipation qui nous est proposé ! Yonnel Liégeois, photos Laurent Schneegans
Cavalières, Isabelle Lafon : Du 16 au 27/06, les mardi-mercredi-jeudi et samedi à 20h, le vendredi à 19h. Théâtre Paris-Villette, 211 avenue Jean Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.72.23).
Le 11 juin, s’est ouvert à Mexico la 23ème édition de la Coupe du monde de football organisée par les États-Unis, le Canada et le Mexique. Une compétition qui se déroule jusqu’au 19/07, déjà émaillée de scandales, polémiques, malversations et controverses. Entre consternation – culture et passion, le billet de Jean-Marie Pottier, journaliste au magazine Sciences Humaines.
J’ai raté la chute du mur de Berlin, mais pas la conquête de Rome. Je n’ai gardé aucun souvenir médiatique de la nuit du 9 novembre 1989 (j’avais sept ans pas tout à fait « et demi », comme je disais probablement à l’époque), mais je me rappelle avoir veillé, huit mois plus tard, pour voir la RFA, bientôt réunifiée à sa voisine de l’est, remporter la Coupe du monde de football 1990 dans la capitale italienne. J’avais vu, sans le comprendre encore, en quoi ce jeu fait à la fois l’histoire et nos histoires.
Ce souvenir fondateur, j’y ai repensé ces dernières semaines à mesure que je vois approcher, avec un mélange d’excitation et de lassitude, la prochaine édition de la Coupe du monde, qui s’ouvre ce jeudi 11 juin. Cette compétition est coorganisée par des États-Unis en pleine dérive autoritariste, dérive qui plus est saluée par la fédération internationale de football, qui a décerné à Donald Trump un risible « prix Fifa de la paix ». Elle survient dans un football toujours plus inégalitaire, et où la richesse des plus grands peine à ruisseler vers la base. Elle sera saucissonnée de pinaillage vidéo et de « pauses fraîcheur » publicitaires. Et pourtant, je continue à la guetter avec une certaine impatience.
Cette puissance du football sur nos imaginaires, je l’ai retrouvée il y a quelques jours en visionnant Et la vie continue (1992), un film du cinéaste iranien Abbas Kiarostami. En 1987, ce dernier s’est révélé aux yeux du public occidental avec Où est la maison de mon ami ?, qui met en scène la quête par un gamin de huit ans de la maison d’un de ses condisciples, dont il a embarqué par erreur le cahier et qui risque d’être renvoyé. L’histoire se passe à Koker, un village du nord de l’Iran. Trois ans plus tard, le 21 juin 1990, la bourgade est dévastée par un gigantesque tremblement de terre qui fait près de 50 000 morts dans le pays. Kiarostami se rend sur les lieux du désastre, à la recherche des enfants-acteurs de son film précédent : ont-ils survécu ?
Et la vie continue raconte cette quête sur le mode du docu-fiction. À bord de leur Renault 5 brinquebalante, un cinéaste et son fils tentent de rallier le nord de l’Iran dévasté depuis Téhéran. Le petit garçon évoque ses souvenirs de la nuit du séisme, teintés de ceux de la Coupe du monde en cours en Italie : « Peut-être que les garçons sont venus à Téhéran pour voir le match de foot, puisqu’ils n’ont même pas la télé. L’Écosse jouait le Brésil cette nuit-là, non ? » Le père doute – que les garçons soient venus, que c’était bien ce match-là. Vers la fin du film, dans un virage pierreux, il croise un jeune homme en train de bricoler une antenne de fortune. Il ose une question :
« Avec le tremblement de terre, et tout ce deuil, vous allez regarder le match ?
– Je suis en deuil aussi. J’ai perdu ma petite sœur et trois neveux et nièces. Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? La Coupe du monde revient tous les quatre ans, et la vie continue. Et un tremblement de terre, tous les quarante ans. »
Le père n’aime pas trop le football, mais il sourit.
Près de quatre décennies plus tard, peut-être que, dans un Iran en guerre contre l’un des pays organisateurs, des gamins continueront à se repérer dans le temps à l’aide du calendrier de la Coupe du monde, des gens continueront à chercher comment voir le match du soir par tous les moyens. On pourra y voir les effluves d’un opium du peuple voire d’une fièvre nationaliste (l’Iran participe à la compétition pour la septième fois, mais a été forcé d’installer son camp de base au Mexique plutôt qu’aux États-Unis en raisons des tensions géopolitiques). Ou, à l’inverse, une manifestation de la résistance de ce sport au monde tel qu’il ne va pas. Un reste d’enfance contre les sales réalités du monde adulte.
Peu après avoir découvert le film de Kiarostami, je me suis replongé dans Le football entre ombre et lumière, un essai de l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano. Ce « mendiant de bon football » y décrit le « voyage triste » de ce sport passé du « plaisir au devoir » : pour lui, le football « a banni la beauté qui naît de la joie de jouer pour jouer », sauf quand, « par bonheur », apparaît sur les terrains un « chenapan effronté » qui s’écarte des scénarios préécrits. Ce zeste d’espièglerie est une bonne définition de ce qui reste de beauté au football. J’évoquais il y a quelques jours, dans un article consacré à l’impact des migrations sur la Coupe du monde, le petit sourire du français Désiré Doué voyant son grand frère Guéla marquer un but pour la Côte d’Ivoire contre la France, comme si les deux étaient adversaires d’un derby de cour d’école. Vers la fin de son livre, Galeano se souvient d’un dialogue entre un journaliste et la théologienne allemande Dorothee Sölle :
« Comment expliqueriez-vous à un enfant ce qu’est le bonheur ?
– Je ne le lui expliquerais pas. Je lui lancerais un ballon pour qu’il joue avec ».
Au théâtre La Bruyère (75), Kelly Rivière présente La vie rêvée. Un « seule en scène » pour évoquer la vie d’une intermittente du spectacle… Avec tendresse et humour, les deux ingrédients qui ont nourri An Irish Story (au théâtre Firmin Gémier d’Antony), son premier spectacle et formidable succès. Entre rêve et réalité, rencontre avec une talentueuse comédienne.
« Rêver un impossible rêve, brûler d’une possible fièvre »… Suivre son étoile, peu importe les chances et le temps ? La quête hier du grand Jacques, Brel bien sûr, semble présentement s’apparenter pour beaucoup à celle de Kelly Rivière ! Une femme, des rêves pleins la tête mais qui, en dépit de la reconnaissance du public, paraît cultiver le doute en permanence… « Un héritage de jeunesse, probablement », avoue la comédienne avec bonhomie, détendue à la veille du grand départ pour une nouvelle saison artistique.
« Il faut que ça marche cette fois, autrement j’arrête, me suis-je souvent dit ! ». Celle qui rêvait d’être danseuse réalisera, encore gamine, qu’elle ne brillera jamais, étoile, dans un grand corps de ballet… « L’échec n’est pas chose aisée, demeure l’essentiel : oser rêver encore et toujours, ne jamais abandonner ses rêves, tel est le défi ». Des propos sincères, aujourd’hui Kelly Rivière constate qu’elle ne s’habitue toujours pas à capitaliser sur le succès, à la chaleur que le public lui témoigne, à la critique élogieuse devant son talent. Une réalité qui nourrit son nouveau « seule en scène » construit sur des résonances, des échos à sa propre vie : ses doutes face à l’avenir mais aussi sa découverte heureuse du théâtre, ses galères d’apprentie comédienne mais aussi le soutien d’une grand-mère aimante qui connut les douleurs de l’Assistance Publique… « Il est toujours difficile de passer de l’ombre à la lumière », reconnaît la jeune femme à La vie rêvée.
Bruyère et froufrou
Au théâtre La Bruyère, tout commence par la fin : salves d’applaudissements, musique galvanisante, saluts répétés en froufrou, bouquet de fleurs, messages réconfortants de la mamie… Pas du goût de la mère de Kelly Ruisseau qui doute fortement des capacités de sa fille à embrasser une carrière artistique ! Après un projet avorté de danseuse étoile, trop musclée – pas assez fine, il faut bien vivre et remplir le frigidaire pour la petite famille ! Des cachets minables, des castings hasardeux, ce n’est pas vraiment la vie rêvée… Sur scène, Kelly, la vraie, non seulement sait tout faire, chanter – danser – jouer – imiter, mais en plus elle nous raconte tout de sa vie d’artiste, d’hier à aujourd’hui. Avec humour, tendresse et talent, prêtant sa voix à tous les membres de la famille comme aux éphémères partenaires de scène. Plaisant et convaincant, le public conquis : au final, qu’on se le dise, les applaudissements sont authentiques et mérités !
Du Cours Florent où elle apprend le métier jusqu’à ses premiers rôles, le chemin ne fut pas toujours un long fleuve tranquille. « Je fus d’abord traductrice, j’ai fait des animations théâtrales, enfin je me suis mise à l’écriture avec An Irish Story, mon premier spectacle ». Formidable : seule sur scène pour donner vie à pas moins de vingt-cinq personnages, mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre ! La géniale franco-irlandaise s’inspirait d’une authentique histoire familiale pour nous entraîner avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. Une performance d’une rare qualité qu’elle reconduit à Paris sur les planches du théâtre de la Scala. Plus fort encore, récemment le metteur en scène Philippe Baronnet lui passait commande d’une pièce, Si tu t’en vas, dont elle fut aussi l’une des interprètes : Mme Ogier, l’enseignante qui tente de convaincre un élève de poursuivre ses études ! Une belle écriture, un échange houleux entre les deux protagonistes qui oscille entre émotion et provocation.
Mère de deux enfants en pleine croissance, une vie bien chargée pour l’auteure-interprète qui s’investit intensément dans ce qu’elle entreprend, en ce qu’elle croit. Qui ne refuse jamais d’animer des ateliers en milieu scolaire. Toujours émerveillée de constater ce que de telles initiatives provoquent, au collège Robert Doisneau dans le XXème arrondissement de Paris par exemple : une meilleure ambiance de classe, des dialogues entre élèves d’une richesse incroyable, des jeunes qui retrouvent la confiance en eux… « Les comédiens ne songent pas qu’à leur nom en haut de l’affiche, nombre d’entre eux s’engagent dans un formidable travail de proximité ». D’où l’incompréhension, voire la colère de Kelly Rivière face aux coupes budgétaires qui fragilisent le secteur culturel. « Outre des compagnies en voie de disparition, des artistes et techniciens réduits au chômage, c’est tout ce qui se joue à côté et que les décideurs ne voient pas qui se retrouve en danger de mort : l’ouverture aux autres, l’éveil culturel, le partage de savoirs, le soutien et l’accompagnement des jeunes générations vers toujours plus de créativité ».
Des valeurs que la citoyenne trouve plaisir à partager sur Montreuil (93), sa ville d’adoption depuis seize ans maintenant… Foulant régulièrement la scène du théâtre municipal Berthelot, partie prenante du collectif local Créature dédié aux écritures contemporaines. « Jouer à Paris c’est bien, m’investir dans ma ville, travailler localement c’est pas mal ! ». De la parole aux actes dès l’ouverture de saison, « soucieuse de porter haut et fort le service public de la culture ! ». Yonnel Liégeois
La vie rêvée, Kelly Rivière : jusqu’au 27/06, les vendredi à 19h et samedi à 18h30. Théâtre La Bruyère, 5 rue La Bruyère, 75009 Paris (Tél. : 01.48.74.76.99).
An irish story, une balade irlandaise
Il était une fois… une histoire irlandaise, An irish story, qui pourrait fort bien être espagnole, portugaise, italienne ou autre, à l’heure où des hommes et des femmes, fuyant la misère de leur existence et de leur pays, tentent d’aller voir ailleurs si plus verte est la vallée ! Mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre, Kelly Rivière s’inspire d’une authentique histoire familiale. Entre joies et frustrations au détour de ses recherches, elle nous entraîne avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. La saga joliment contée d’une génération l’autre entre exil et mémoire, la reprise d’un spectacle à la tendresse infinie et à l’émotion retenue. Entre humour et authenticité, seule en scène pour donner vie à pas moins de vingt-cinq personnages, une performance artistique d’une rare qualité, à ne vraiment pas manquer ! Y.L.
An Irish Story, une histoire irlandaise, de et avec Kelly Rivière : Le 11/06, 20h30. Théâtre Firmin Gémier, 13 rue Maurice Labrousse, 92160 Antony ( Tél. : 01.41.87.20.84).
Aux éditions des Sciences Humaines, paraît Edgar Morin, le penseur insatiable. La réédition d’un hors-série exceptionnel, publié en 2024, qui retrace le parcours de l’infatigable penseur, disparu le 29 mai.
Edgar Morin fut le compagnon de route de Sciences Humaines, parmi les plus fidèles. Déjà, en 1988, le premier numéro lui fut consacré. C’est peu dire combien sa démarche transdisciplinaire inspira le projet éditorial du magazine. En 2024, paraissait un hors-série exceptionnel qui retraçait le parcours et l’œuvre de cet intellectuel boulimique, rétif à toutes les frontières disciplinaires. Ses grandes idées y côtoyaient ses petites histoires.
C’est ce hors-série que Sciences Humaines réédite en son hommage. Pour faire (re)découvrir au plus grand nombre, surtout aux jeunes générations, une œuvre monumentale, qui mêle anthropologie de la mort et sociologie du présent, des analyses brillantes sur les stars ou les rumeurs, jusqu’à cette somme déroutante qu’est La Méthode (six volumes chez Points, ou coffret de deux tomes). Pour (re)découvrir un homme complexe, forcément, et attachant aussi, qui s’est dévoilé dans ses journaux intimes avec auto-ironie et sincérité. Jean-François Dortier et Samuel Lacroix
Edgar Morin, le penseur insatiable : hors-série Sciences Humaines (N°30, 120 p., 12€50).
AU SOMMAIRE DU NUMÉRO
GRAND ENTRETIEN : « L’amour et la curiosité me permettent de garder de la jeunesse dans la vieillesse » L’AMI : La colocation chez Marguerite Duras, le bon vivant, les amours, les emmerdes… L’ENGAGÉ : La liberté d’opinion, la cause palestinienne et la question juive, l’écologie… LE SOCIOLOGUE : La culture de masse, l’étude du présent… LA COMPLEXITÉ :La Méthode, une pensée reliante, auto-organisation, dialogique, émergence, métamorphose, paradigme, principe hologrammique… L’ARTISTE : Le cinéma, Chronique d’un été (1961), un auteur contrarié, son Journal
380 artistes et technicien.ne.s, actrices et acteurs culturels se mobilisent pour défendre le théâtre de Vanves (92), scène conventionnée d’intérêt national, menacé d’une année blanche et d’un changement radical de politique culturelle par le maire Bernard Gauducheau (UDI). Dominique A, Ariane Ascaride, Jeanne Balibar, Cali, Jeanne Cherhal, Romane Bohringer, Clotilde Hesme, Irène Jacob, Emily Loizeau, Renan Luce, Florent Marchet, Fabrice Melquiot, Stanislas Nordey, Alysson Paradis, Jean-Yves Ruf, Renaud Séchan, Gauvain Sers, Marion Siefert… sont parmi les signataires de cette tribune portée par le collectif A.D.N.
Nous, artistes et créateur.ice.s de la musique, du théâtre, de la danse, technicien.ne.s, programmateur.ice.s, acteurs et actrices culturels, souhaitons témoigner notre soutien à l’équipe du Théâtre de Vanves suite à l’annonce récente de changement radical de politique culturelle et d’annulation de la quasi-entièreté de sa programmation pour la saison 2026-2027. Nombre d’entre nous ont joué, créé, démarré parfois leur carrière dans ce théâtre. Par sa programmation audacieuse, vivante et exigeante, le Théâtre de Vanves fait partie des lieux essentiels à notre écosystème.
Pour la diversité culturelle
Il participe à la diffusion d’une diversité culturelle, à son renouvellement. Nous ne comprenons pas cette décision brutale de la municipalité. Nous souhaitons rappeler par ce texte que les lieux de culture qui préservent et accueillent la diversité culturelle, qui soutiennent les artistes et la création sans condition sont des lieux essentiels à la bonne santé d’une démocratie. Une programmation exigeante est un gage de lien social engageant l’échange et la réflexion de chacune et chacun sur le monde. Si ces lieux ne sont pas sanctuarisés et soutenus, les remparts qui nous protègent de l’ignorance, de la violence, de la peur de l’autre et du repli sur soi ne pourront que céder.
Nous entendons résister à chaque fois que ce rempart sera menacé et que nos métiers et leurs lieux de survie seront fragilisés. Nous pensons que l’art est un bien commun qui doit être accessible à toutes et tous pour nous élever et faire société et qu’il ne peut pas en cela être soumis au diktat de la rentabilité. Les théâtres publics incarnent ces valeurs. Il nous semble important de rappeler ici que le rayonnement d’une telle programmation, si inspirante et soignée, attire un public local mais aussi bien au-delà des frontières de la ville.
Il provoque ainsi en cascade un dynamisme économique considérable pour tout un quartier. L’art quand il rayonne génère du travail et facilite la convivialité. Nous affirmons donc notre soutien total à l’équipe du théâtre de Vanves et demandons une reprise du dialogue et la mise en place de la saison culturelle telle qu’elle était prévue afin qu’elle puisse continuer au travers de ce lieu d’œuvrer pour notre bien commun. S’ajoutant aux coupes budgétaires, la radicalisation politique actuelle pousse nombre de municipalités à mener une politique culturelle dévastatrice (le Théâtre du Grand Rond de Toulouse est actuellement lui aussi menacé). Nous demandons à la municipalité d’entendre et de considérer notre vive inquiétude. Le collectif A.D.N.
Rebondissement et précision
Dans un communiqué en date du 08/06, par la voix de son maire, Bernard Gauducheau, la ville de Vanves affirme que « la saison culturelle 2026/2027 se déroulera dans son intégralité, avec une enveloppe budgétaire de 1,5 million d’euros, l’ensemble de la programmation conçue par les équipes culturelles de la Ville seramis en œuvre, dans le respect des engagements pris auprès des artistes et des partenaires ». Précisant qu’« il n’y a jamais eu de censure, ni de coupure budgétaire. Il n’a jamais été question de fermer le théâtre de Vanves que je soutiens depuis 25 ans. Il y a eu et il y a toujours une question légitime qui est de savoir si les Vanvéens se retrouvent suffisamment dans notre politique culturelle ». Selon le site sceneweb, il n’est pas dit cependant que pour la saison 2027/2028, la ville demande à l’équipe du théâtre de travailler sur un nouveau projet. « Les talents existent dans notre ville. Ils sont là, souvent discrets, parfois avec le sentiment de ne pas tout à fait trouver leur place et il en est de même pour les habitants. C’est à eux surtout que cette démarche s’adresse », souligne le maire.
Au théâtre Jean Lurçat d’Aubusson (23), la compagnie Les anges au plafond présente George sans S. Pour célébrer les 150 ans de la mort de George Sand, un spectacle jouissif sur la vie de la romancière. Avec marionnette géante et doublage en langue des signes.
Sur la scène de l’Espace Marc-Sangnierà Mont-Saint-Aignan, l’un des trois lieux de création du CDN de Normandie-Rouen (76), de longues minutes de silence avec vue sur le décor fourmillant d’accessoires, un dépaysement complet… Comédienne sourde, Angela Ibanez Castano joue et campe en langue des signes le prologue qui ouvre George sans S, la nouvelle création de la compagnie Les anges au plafond. Un moment singulier, d’une grande force expressive et poétique !
Durant plus d’1h30, le spectacle va dérouler la vie de George Sand, cette femme à l’incroyable destin. Féministe d’avant-garde qui gagnera son procès en divorce dans un monde encore très misogyne et patriarcal, républicaine affichée qui s’engagea dans la révolution de 1848 au côté de Ledru-Rollin, écologiste de la première heure qui prend défense de la forêt, fumeuse invétérée, costumée d’un pantalon malgré l’interdiction légale alors faite aux femmes, amoureuse et amante libérée aux yeux de tous… En même temps et à la fois, mère attentionnée et romancière prolifique avec plus de 70 romans, nouvelles et pièces de théâtre ! En sa maison de Nohant, tout fait sens, art et culture : l’écriture, la poésie, la musique, la nature, mais encore… le théâtre de marionnettes !
Une aubaine pour Camille Trouvé et Brice Berthoud, metteurs en scène (en collaboration avec Jonas Coutancier) et directeurs du CDN de Rouen, dont la compagnie est spécialisée dans l’art du pantin sous toutes ses formes, petit ou grand, de bois ou de papier ! Maurice, le fils de George, avait son castelet en la demeure familiale, sa mère écrivit même des textes pour le fiston et créa des costumes pour les pantins à gaine. Un petit théâtre installé au rez-de-chaussée de la maison, qui fonctionna durant près de trente ans. C’est donc avec délicatesse et finesse que Camille, aussi comédienne, manie la marionnette géante de son héroïne, au côté de trois partenaires. Avec d’autres figures de bois ou carton, animées ou non : un cerf, un chien, un lion, des arbres et lampadaires
Un spectacle haut en couleurs, entre passion et émotion, à forte charge historique et d’une grande beauté visuelle. Des bains au lac à la claire défense des libertés de mœurs, de la foi en une République progressiste aux convictions affichées en la force novatrice de la culture, autant de pistes à suivre et de combats majeurs à poursuivre pour les générations futures. Yonnel Liégeois, photos Fabrice Robin
George sans S, Camille Trouvé – Brice Berthoud et Jonas Coutancier : le 07/06 à 18h, le 08/06 à 14h30, le 09/06 à 19h30. Théâtre Jean Lurçat, Scène nationale, avenue des Lissiers, 23 200 Aubusson ( Tél. : 05.55.83.09.09). De novembre 2026 (Bourges) à mai 2027 (La Roche-sur-Yon), une longue tournée nationale.
Sur la scène du 100, l’établissement culturel et solidaire de Paris, Gilles David a présenté Au plus près de ces voix. L’adaptation du récit poétique de Chahla Chafiq, avec Jean-Paul Sermadiras en récitant et la chanteuse iranienne Salmi Elahi. La conversion d’un enseignant, en faveur du mouvement Femme, Vie, Liberté.
Chahid Chafiq vit en France depuis 1982, après avoir quitté son Iran natal assujetti au pouvoir islamiste. Elle écrit, en français et en persan, des essais, des romans, de la poésie, des nouvelles. L’une d’entre elles, Au plus près de ces voix, gagne le théâtre grâce à la Cie du PasSage, dans une mise en scène de Gilles David, sociétaire de la Comédie-Française. L’adaptation scénique est due à Jean-Paul Semardiras. C’est lui qui, d’entrée de jeu, s’adresse à nous de plain-pied. Cet homme de haute taille, à longs cheveux d’argent, nous apprend qu’il enseigne l’histoire et la géographie. On saisit, peu à peu, que sans consentir en son for intérieur au régime des mollahs, il ne se mouille pas, comme on dit familièrement.
Il y a que son épouse a la voix belle et aime chanter. Il redoute qu’elle se produise en public, au mépris d’une loi tyrannique… À point nommé, surgit du fond de scène l’éblouissante apparition de la chanteuse Salmi Elahi, dans une longue robe blanche conçue par Cidalia Da Costa. Sa voix pure s’élève, dans un lamento déchirant en langue persane. Elle devient ainsi la vivante allégorie de l’admirable mouvement de révolte historique, désormais universellement connu sous le mot d’ordre de « Femme, Vie, Liberté ! ». Salmi Elahi, au fil de la parole de l’homme, va devoir insensiblement incarner, à nos yeux, la figure rebelle de la poétesse et théologienne Tâheret (1817-1852) qui, en 1848, eut le front de jeter son voile devant une assemblée d’hommes.
Le professeur nous dit qu’à la vue de son visage nu, un homme s’égorgea sur-le-champ. Un de ses maîtres en religion avait baptisé Tâheret « consolation des yeux ». Elle fut tuée quatre ans plus tard à Téhéran, anticipant un destin funeste de femmes, qui se perpétue. Quelques images vidéo (Ludovic Lang), en noir et blanc, rappellent soudain les manifestations de rue contre l’oppression, tandis que Salmi Elahi profère des mots jadis écrits et prononcés par Tâheret.
« Nul cheikh ne siégera plus sur le trône de l’hypocrisie ! Nulle mosquée ne fera plus commerce de la piété ! (…) La tyrannie sera terrassée par la main de l’égalité. L’ignorance sera démolie par la force de la vérité. La justice étendra son tapis en tout lieu et l’amitié plantera ses arbres partout. »
La morale sous-jacente du récit scénique ? Le professeur vaincra peut-être enfin sa peur quant au désir de chanter de son épouse. Les deux interprètes, d’une rigoureuse intensité, se détachent sur un fond noir, sous les lumières savantes de Jean-Luc Chanonat. Au plus près de ces voix touche droit au cœur, avec la sobre dignité d’une intelligence d’essence poétique. Jean-Pierre Léonardini
Au plus près de ces voix, Gilles David : vu au 100 ecs, 100 rue de Charenton, 75012 Paris (Tél. : 01.46.28.80.94). Lors du festival d’Avignon, du 04 au 25/07 à 18h30, au Théâtre de la Porte Saint-Michel (Tél. : 09.80.43.01.79).
Au théâtre de Poche-Montparnasse (75), Didier Long présente Antigone. D’après Sophocle, la pièce de Jean Anouilh écrite en 1942 et jouée pour la première fois en 1944… Un drame de conscience entre respect de la loi et transgression morale.
Sur la scène exiguë du Poche-Montparnasse, des blocs de couleur sombre et de tailles diverses, une lumière tamisée pour accueillir les comédiens qui allument une petite lampe au-dessus de leur tête lors de leur entrée… Présentation faite, l’une et l’autre rejoignent leur siège d’infortune. Les protagonistes sont campés, Antigone présente, la tragédie frappe ses trois coups.
De Sophocle à Anouilh
Depuis Sophocle et les années 440 avant Jésus-Christ, l’histoire ne nous est point étrangère. Fille d’Œdipe, Antigone n’admet pas le sort réservé à ses deux frères morts en un combat fratricide : l’un gratifié d’une sépulture officielle, le corps de l’autre jeté en pâture aux vautours… Contre la volonté des dieux, Créon le despote et maître de Thèbes s’obstine en son dessein funeste. Lorsqu’il se résout à changer d’avis, il est trop tard : la jeune Antigone s’est pendue, dans la grotte où elle était emmurée sur ordre du tyran. La pièce de Jean Anouilh, écrite en 1942 en plein conflit mondial, change la focale. Il n’est plus question de débat entre justice divine et loi humaine, il s’agit de convictions et résistance morale contre l’injustice de l’ordre établi.
Un décor minimaliste, des costumes d’aujourd’hui, les protagonistes s’avancent à tour de rôle en bord de scène. Pour des échanges vifs, serrés, tumultueux, dans une gestuelle puissamment expressive où la force des mots tentent d’infléchir l’inéluctabilité des maux. « Certes, c’est une sale besogne mais la loi l’oblige pour sauver la nation », plaide Créon, « aucun diktat ne peut faire obstacle à la conscience morale », rétorque Antigone. Fragilité d’un être en accord avec de hautes valeurs contre des décisions iniques au nom d’une prétendue justice…
Le dilemme est de toute modernité ! Un cri de colère contre lois et décisions injustes et immorales, un sublime acte de résistance au péril de sa vie… Qui interpelle chacun, d’hier à aujourd’hui, face à des choix « œdipiens » : se taire ou se rebeller ? Vendre son âme ou s’opposer ? Une mise en scène au cordeau, des acteurs habités, une interprétation saisissante et émouvante. Yonnel Liégeois, photos Sébastien Toubon
Antigone, Didier Long : jusqu’au 12/07, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. Théâtre de Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21). Plus tôt dans la journée ( les vendredi et samedi à 19h, le dimanche à 15h), entre en scène Madame de Sévigné. Béatrice Agenin lit ses lettres, Sébastien Lapaque les commente : au temps de Louis XIV, une femme libre.
Au théâtre de l’Athénée (75), Igor Mendjisky présente Notre humble avis. L’auteur et metteur en scène imagine une émission de radio avec des citoyens qui commentent leurs choix et passions. Histoire de s’interroger avec humour sur les fondements de la critique culturelle.
Peut-être l’auteur, acteur et metteur en scène Igor Mendjisky (né en 1983) a-t-il été inspiré par « Le Masque et la plume », célèbre confrontation de critiques diffusée depuis 1955 (le dimanche sur France Inter). Peut-être pas… Quoi qu’il en soit, dans Notre humble avis, sa dernière pièce, des critiques amateurs échangent leurs commentaires, diffusés sur l’antenne d’une radio locale : un ancien professeur en meneur de jeu, un réparateur de vélos, un restaurateur, une galeriste, une étudiante…
De l’humour au micro…
Il est question à l’antenne, de littérature, de cinéma, de peinture, etc. Et c’est l’occasion de s’empoigner ferme au micro, pour savoir par exemple, si Madame Bovary, écrit par Gustave Flaubert en 1856, est un roman passionné et passionnant ou une suite de situations et de réflexions provoquant l’ennui et favorisant le sommeil. Une certitude, Igor Mendjisky a choisi l’humour comme fil conducteur, et le public ne se prive pas de rire.
C’est d’ailleurs sur l’échange entre les auditeurs (habituellement l’enregistrement est censé se dérouler en studio) et les critiques que repose tout l’enjeu. « La critique se présente comme une posture intellectuelle alors même qu’elle est aussi et toujours une réaction affective et émotionnelle. Plus profondément encore, elle renvoie à notre façon de percevoir et de comprendre une œuvre qu’un autre a créée » pointe l’auteur.
Des masques à la forte personnalité
Assis derrière une table et devant leurs micros, les personnages, interprétés en alternance par Sylvain Debry, Quentin Raymond, Gauthier Wahl, Thomas Roy, Adèle Royné, Ophélia Kolb, Igor Mendjisky et Angélique Flaugère sont drôlement accoutrés, parfois en chaussons, et tous sont masqués. Réalisés par Etienne Champion, les masques créent pour chacun une personnalité forte, à égalité des propos tenus. Dans un de ses spectacles Masques et nez créé il y a plus de quinze ans, Mendjisky s’interrogeait sur « la passion du théâtre » de tout un chacun.
Ici encore, nous sommes au théâtre. Et dans la vie en même temps. C’est drôle et captivant à la fois. Gérald Rossi, photos Rebecka Oftedal
Notre humble avis, Igor Mendjisky : jusqu’au 6/6, 20h30. L’Athénée, 4 square de l’Opéra Louis-Jouvet, 75009 Paris (Tél. : 01.53.05.19.19). En juillet à 22h25, au théâtre du Train bleu dans le Off d’Avignon.
Au Théâtre national de Strasbourg (67), Joël Pommerat présente Les petites filles modernes (titre provisoire). Entre fantasme et réalité, fiction et friction, le choc de deux mondes : celui des adultes et celui d’adolescentes en rébellion. Un spectacle étrange et déroutant.
Sur la scène du Théâtre national de Strasbourg, entre musique – danse et cinéma, un trou noir d’une profondeur angoissante et caverneuse… Du plus lointain, à peine perceptibles dans un rai de lumière, s’avancent deux frêles silhouettes, Deux petites filles modernes. En cette atmosphère inquiétante, toute de noir et blanc, chère au regretté Claude Régy, le décor est planté. Minimaliste, étrange et déroutant.
D’abord une querelle, comme il y en a tant et tant dans les cours de récréation… Deux gamines qui se prennent la tête pour des futilités, déterminées à se crêper le chignon ! Jade ne cesse de harceler Marjorie et, malgré remontrances et avertissements, poursuit son travail de sape jusqu’à son renvoi du collège. Peu importe, les deux filles habitant à proximité, elle s’introduit un soir chez sa jeune voisine et profère des menaces de mort. Curieusement, le dialogue s’engage enfin et les querelles intestines virent très vite en amitié profonde entre elles deux, suite à d’étranges et surprenantes révélations : la nuit venue, les parents de Marjorie se transformeraient en horribles monstres ! Et de se retrouver alors, chaque soir, le jour tombant, pour se raconter des histoires…
Qui se mêlent et s’entremêlent avec d’autres, dans le clair-obscur du plateau : une créature enfermée à vie « dans une boîte métallique sans boire ni dormir », un jeune homme condamné au silence s’il veut la libérer… Du quotidien fantasmé à l’extra-ordinaire banalisé, on ne sait quoi penser entre amitié colorée et noirceur de l’existence ! Entre grosse peluche et silhouettes inquiétantes des parents, la guerre des mondes est engagée entre les adultes et les deux petites filles modernes. Des images hallucinées et hallucinantes qui passent pour la vraie vie, des dialogues imaginaires et complètement décalés, un duo d’une fantastique présence (Coraline Kerléo, Marie Malaquias), une scénographie d’une obscure luminosité !
Un spectacle désarçonnant, déroutant de Joël Pommerat, qui exige l’attention soutenue du spectateur et l’invite tout à la fois à lâcher prise, du grand art dans la mise en scène. Contre le cauchemar et la mort, l’imaginaire, le conte et le rêve qui transfigurent l’espace et le temps. Entre fabuleuses éclaircies et trous noirs, sombre réalité et fulgurances poétiques, l’imprévisible et le provisoire dans l’amour ou l’amitié : ainsi va la vie pour chacune et chacun. Yonnel Liégeois, photos Agathe Pommerat
Les petites filles modernes (titre provisoire), Joël Pommerat : Du 03 au 18/06, lundi au vendredi à 20h, samedi à 18h. TNS, Théâtre National de Strasbourg, 1 avenue de la Marseillaise, 67000 Strasbourg (Tél. : 03.88.24.88.00).
Le 29 mai, Edgar Morin est décédé à l’âge de 104 ans. Le sociologue et philosophe, ancien résistant puis humaniste engagé à gauche, est l’auteur de La Méthode et d’une œuvre à ramifications nombreuses. Un éminent penseur de la complexité et passionné de l’humanité. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Pierre Chaillan.
C’est une perte considérable pour le monde intellectuel français dont il était depuis plusieurs décennies une figure majeure. L’annonce de la mort d’Edgar Morin, ce vendredi 29 mai, plonge aussi dans la tristesse les rangs de la gauche politique et citoyenne dont il était une figure créative à la pugnacité lumineuse et à la réflexivité généreuse. Ces derniers temps, sa longévité ajoutait à son panache d’optimisme et de courage à toute épreuve, forgé dans la Résistance aux heures les plus noires de notre continent européen, sous le joug de la barbarie nazie.
David Salomon Edgar Nahoum est né à Paris le 8 juillet 1921. Ses parents, juifs originaires de Salonique (Grèce), se sont installés en France lors de la Première Guerre mondiale. Un drame marque les premières années de la longue vie du philosophe et sociologue. Ce fils unique, âgé seulement de 10 ans, va perdre sa mère. Est-ce le manque irrémédiable qui produira chez lui une véritable prise de conscience de la fragilité mais aussi de la force de la vie ? Quoi qu’il en soit, une perception très profonde de la condition humaine se mettra très jeune chez lui au service du respect des autres. Ce sens de l’humain sera le fil conducteur de son existence. Son combat humaniste passe d’abord par l’antifascisme et l’antinazisme au cours de ces terribles années 1930-1940 durant lesquelles la bête immonde antisémite dévore le monde. Son éveil précoce à la politique date du Front populaire. Comme il le racontera plus tard, il est « enthousiasmé par l’ambiance pleine d’espoir qui règne dans le monde du travail au cours des grèves du printemps 1936 ». Mais, très lucide des dangers du fascisme, le jeune politisé, libertaire et internationaliste, se mobilise en faveur de la République espagnole.
L’antifascisme et l’antinazisme
C’est en 1941 qu’il transforme ses idées généreuses en actes. Il rejoint le PCF et entre en résistance en 1942 sous le pseudonyme de « Morin », nom qu’il adoptera définitivement. Dans un entretien accordé à l’Humanité le 25 octobre 2019, il évoquait ainsi son engagement dans « l’armée des ombres » : « Quand j’avais 20 ans, je voulais vivre, connaître les expériences de la vie. Mais c’était une époque où je sentais qu’il y avait une sorte de lutte mondiale menaçant toute l’humanité. Cela m’a conduit à m’engager dans la Résistance communiste. (…) C’était un acte patriotique, mais c’était quelque chose de plus ample : le sort de l’humanité était en jeu… » Après ces années de lutte clandestine, le jeune résistant, engagé volontaire, devient attaché à l’état-major de la 1ère Armée française en Allemagne en 1945, puis chef du bureau « Propagande » dans le gouvernement militaire français en 1946. À la Libération, après cette expérience outre-Rhin, il écrit l’An zéro de l’Allemagne, où il dresse un état des lieux du pays, insistant sur l’état mental du peuple vaincu, en état de « somnambulisme », en proie à la faim et aux rumeurs.
Engagé contre la guerre d’Algérie
C’est la période durant laquelle Maurice Thorez l’invite à écrire dans l’hebdomadaire les Lettres françaises. En 1948 et 1949, il rédige des articles dans la rubrique Arts et spectacles du Patriote résistant, édité par la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP), avant d’en partir à la suite de divergences. Il s’éloigne alors du PCF à partir de 1949 et en sera exclu en 1951. Depuis 1950, titulaire d’une licence en histoire et géographie et d’une licence en droit, il est entré au CNRS et fait partie du Centre d’études sociologiques dirigé par Georges Friedmann. À l’image de ce dernier ou encore de Sartre, il côtoie les compagnons de route et intellectuels engagés et parfois critiques du PCF. En 1955, il participe à la fondation du comité contre la guerre d’Algérie. Il complète sa formation universitaire en philosophie, économie et sciences politiques, en véritable autodidacte. On retrouve dès lors Edgar Morin sur tous les fronts intellectuels. Il est à l’origine de plusieurs revues comme Arguments, qu’il cofonde en 1956, Communications et la Revue française de sociologie.
En défricheur, il s’intéresse aux pratiques culturelles encore émergentes en publiant l’Esprit du temps (1960) et la Rumeur d’Orléans (1969). Sur le plan politique, il vogue au sein de la social-démocratie et reste ainsi attaché à un projet d’émancipation qu’il préfère maintenant socialiste. En 1965, il conduit une étude transdisciplinaire sur une commune du Finistère en Bretagne, publiée sous le nom de la Métamorphose de Plodémet (1967), où il séjourne près d’un an. Ce sera un des premiers essais d’ethnologiedans la France contemporaine. Durant ces années 1960, il part près de deux ans en Amérique latine, où il enseigne à la faculté latino-américaine des sciences sociales de Santiago du Chili. En 1969, il est invité à l’institut Salk de San Diego. Il y retrouve Jacques Monod, l’auteur du Hasard et la Nécessité. C’est la période durant laquelle il conçoit les fondements de la « pensée complexe » et de ce qui deviendra sa Méthode. En 1970, Edgar Morin est nommé directeur de recherche. Il ne cesse alors de participer aux débats intellectuels et médiatiques. Il dirige le Centre d’études des communications de masse (Cecmas) de 1973 à 1989, qui publie des recherches sur la télévision, la chanson dans la revue Communications.
Les « oasis de résistance ou de solidarité ».
Il conduit ensuite son œuvre majeure, la Méthode, publiée entre 1977 et 2004. En s’appuyant sur une vision interdisciplinaire de l’enseignement, il invite à penser l’humain dans sa complexité autour d’un universalisme qui tient compte de son environnement. Très attaché à l’éducation et à la connaissance d’autrui, il considère qu’« enseigner la compréhension entre les humains est la condition de la solidarité intellectuelle et morale de l’humanité ». Et, comme il le souligne dans l’Humanité en 2015, il encourage à ce sujet à regarder de près ce qu’il nomme « les oasis de résistance ou de solidarité ». Toujours en éveil, à l’écoute des idées neuves, il écrira une soixantaine d’ouvrages. Les plus marquants ? Les six tomes de La Méthode : Le paradigme perdu – la nature humaine, la nature de la nature (premier tome de La Méthode, Seuil, 1977), La vie de la vie (tome II), La connaissance de la connaissance (tome III), Les idées (tome IV), L’humanité de l’humanité – L’identité humaine (tome V), Éthique (tome VI, Seuil, 2004).
Edgar Morin édite aussi plusieurs ouvrages qui reviennent sur son passé, dont Autocritique en 1959, Vidal et les siens en 1989, Itinérance en 2006, Mon chemin en 2008 et Les souvenirs viennent à ma rencontre en 2019. Directeur de recherche émérite au CNRS depuis 1993, il est nommé docteur honoris causa de plusieurs universités à travers le monde. Son travail exerce une forte influence sur la réflexion contemporaine, notamment dans le monde méditerranéen et en Amérique latine, jusqu’en Asie. Il crée et préside l’Association pour la pensée complexe (APC). Il reste attentif à la recherche d’un chemin, sinon d’une voie émancipatrice globale. Il est alors de plus en plus sensible à la question environnementale en se disant attaché à une « politique de civilisation« , il invite à une « prise de conscience de la communauté du destin terrestre ».
Contre le « Choc des civilisations »
À l’approche d’un siècle d’existence, le sociologue publie encore Impliquons-nous (Actes Sud, 2015) un ouvrage sous forme de clin d’œil à Stéphane Hessel où, plus que l’indignation, il en appelle à l’implication. Le 13 octobre 2015, rédacteur en chef d’un jour de l’Humanité, il enjoignait à prendre une voie émancipatrice en ces termes : « Être humain, c’est à la fois épanouir son » moi », mais toujours dans la communauté. C’est d’ailleurs une aspiration qui traverse toute l’histoire humaine, qui s’est incarnée dans le socialisme et le communisme et va s’incarner sous des formes nouvelles. (…) L’émancipation humaine se pose aujourd’hui au niveau global. » Et d’ajouter sans se départir de son espoir : « Une nouvelle conscience planétaire naît un peu partout à l’heure actuelle, mais elle n’est pas encore devenue une force historique. »
Dans la dernière période, en sage jamais assagi et toujours prompt à dénoncer les injustices, il rejette en bloc la théorie du « choc des civilisations ». Il propose, au contraire, de créer des passerelles entre les humains, les cultures et les religions, ce qui le conduira à accepter un dialogue avec « l’islamologue » suisse décrié Tariq Ramadan, et dont l’échange paraîtra sous le titre L’urgence et l’essentiel (Don Quichotte, 2017). Certains lui reprochent la naïveté de cet échange. Toujours sensible aux évolutions du monde, il a continué à partager ses prises de position en faveur d’une communauté internationale de justice, en s’engageant pour la paix, particulièrement aux côtés du peuple palestinien dont il demandait encore « la reconnaissance d’un État » dans nos colonnes le 31 mai 2024. Jusqu’à son dernier souffle, la recherche de compréhension de l’autre aura guidé ses recherches et sa pensée.Pierre Chaillan
Sur la scène de la Comédie de Reims (51),Maurin Ollès présente Hautes perchées. Une pièce sur les femmes addictes à la drogue, la place des institutions de santé et de justice. Entre musique et humour, un spectacle divertissant et instructif.
Le nom de sa compagnie théâtrale, déjà, en dit long sur le personnage ! À la tête de La crapule, Maurin Lollès s’impose de longue date comme un homme qui sait où poser la sienne, dans les marges diverses et variées de la société : hier jeunes délinquants ou personnes autistes, aujourd’hui femmes addictes à la drogue. Une population marginalisée, invisibilisée… Normal, comme pour l’alcoolique, l’image du toxicomane reste figée dans l’imaginaire commun, celle d’un homme !
Aussi, pour écrire et construire le spectacle, le metteur en scène est parti à la rencontre des publics concernés, des multiples intervenants et spécialistes. Dont les propos se retrouvent sur le plateau autour de quatre figures féminines premières : Marie-Fleur, consommatrice de drogue (incarnée par Mélissa Zehner), Zouzou, directrice d’une structure de soins (Émilie Incerti-Formentini), Mona, juge de l’application des peines (Clara Bonnet) et Astrid, chercheuse sur les questions de drogues (Mathilde Edith Mennetrier). Et pour les accompagner, entre musiques et chansons, un trio de musiciens qui déborde d’énergie et de sonorités.
Loin du banal théâtre documentaire, Hautes perchées nous offre d’authentiques séquences de vie. Qui mêlent joies et douleurs, espoirs et rechutes pour poser au final les questions qui fâchent : quelle mise en place d’une politique de prévention, quels moyens humains et financiers accordés aux structures sanitaires et sociales ? « La pièce se termine en musique, en fanfare ! Elle nous aura fort surpris, bien divertis et sacrément instruits », écrivait notre consœur Amélie Meffre en ces colonnes. Avec l’humour au rendez-vous, une manière originale d’inviter chacune et chacun à se sentir concerné. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Hautes perchées, Maurin Ollès : Du 02 au 05/06, 20h. La Comédie, 3 Chaussée Bocquaine, 51100 Reims (Tél. : 03.26.48.49.10). L’Atelier, 5mn à pied de la Comédie, 13 rue du Moulin brûlé.