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Auzet, osez l’Europe !

Créé lors du festival d’Avignon 2019, Nous, l’Europe, banquet des peuples entame une longue tournée. Un texte enflammé de Laurent Gaudé, mis en scène par Roland Auzet, en faveur d’une Europe solidaire. Une riche et passionnante épopée humaniste qui transcende le discours politique.

En cette douce soirée de l’été 2019, Cour du lycée Saint-Joseph en Avignon, nombreux sont les invités à la table, un original banquet y est donné. Orchestré, mis en scène et en musique par Roland Auzet, un original bateleur et orfèvre en l’art dramatique. Au menu, des mots, rien que des mots, encore des mots… Ceux de Laurent Gaudé, prix Goncourt 2004 pour son

roman Le soleil des Scorta et signataire de ce Nous, l’Europe, banquet des peuples !

Un long poème épique, tragique et flamboyant, qui narre l’histoire mouvementée, longtemps guerrière et mortifère, de ce vieux continent que l’on nomme Europe. « Un continent qui a inventé des cauchemars, fait gémir ses propres peuples mais qui a su aussi faire naître des lumières qui ont éclairé le monde entier » : c’est ce long périple, chemin de mort et de vie, entre la révolution enflammée de 1848 et les chambres à gaz nazies des années 40, qui nous est conté sur les planches. Du rêve d’Europe d’une Allemagne bottée qui l’imagine continent soumis, surgit une Union européenne proclamant « plus jamais çà » ! Alors, en ce vingt et unième siècle naissant, qu’avons-nous fait de cette utopie, de cette joie partagée quand les murs de la honte s’effondrent, quand les frontières entre nations s’effacent ? Les peuples sont abandonnés sur le bas-côté, les vieux démons resurgissent, les discours politiques accouchent de sombres nationalismes, l’esprit de compétition et de domination sème à nouveau la discorde. Aujourd’hui, « l’Europe semble avoir oublié qu’elle est la fille de l’épopée et de l’utopie », écrit Laurent Gaudé en introduction à son banquet. Qui proclame avec conviction à son voisin de table, lecteur devenu spectateur, qu’il est temps de se réveiller « pour que l’Europe redevienne

l’affaire des peuples et soit à nouveau pour le monde entier le visage lumineux de l’audace, de l’esprit et de la liberté ».

Bel et juste programme qui embrase la scène. Entre musique, voix et chants entremêlés, diaspora des langues d’interprètes issus de moult ailleurs… Une polyphonie de mots et de sons que le metteur en scène, aussi musicien, dirige d’une baguette festive et incarnée : onze comédiens pour exprimer espoirs et désillusions, craintes et espérances en faveur d’une Europe qui ne soit plus seulement tiroir-caisse des possédants et fosse commune des migrants, pour une Europe des différences et de la solidarité. Une œuvre poignante pour réveiller les consciences, près de trois heures d’un spectacle haut en couleurs pour conjuguer le « je » en « nous » porteur d’avenir. Une parole salvatrice à psalmodier, lire et applaudir en écho aux Mises à feu du romancier italien Erri De Luca, parues dans la collection Tracts chez Gallimard : « L’Europe doit (…) miser sur une union plus solide. Si elle tente de maintenir son état présent, elle le perdra. Qu’elle accepte le seul risque raisonnable, celui de se dépasser ». Propos de romancier, libre expression de poète : quand théâtre et littérature se révèlent prophétiques nourritures, tous auteurs et acteurs de l’Histoire, osons, osez l’Europe sous l’étendard de Gaudé, De Luca ou d’Auzet ! Yonnel Liégeois

Le 10/01/2020, L’Archipel, Scène Nationale de Perpignan. Du 14 au 16/01, MC2, Grenoble. Les 23 et 24/01, Théâtre du Passage, Neufchâtel (Suisse). Les 28 et 29/01, Odyssud, Blagnac. Le 3/02, MA, Scène nationale de Montbéliard. Le 6/02, Théâtre-cinéma de Choisy-le-Roi. Du 11 au 14/02, Théâtre Olympia, Centre dramatique national de Tours. Les 3 et 4/03, Le Théâtre, Scène nationale de St-Nazaire. Le 10/03, Le Parvis, Scène nationale de Tarbes. Le 13/03, Théâtre Molière Sète, Scène nationale archipel de Thau. Les 17 et 18/03, Théâtre de Sénart, Scène nationale. Le 21/03, Teatr Polski Bydgoszcz (Pologne). Du 25/03 au 2/04, Théâtre Gérard Philipe, Centre dramatique national de Saint-Denis.

Nous, l’Europe, banquet des peuples est disponible chez Actes Sud (185 pages, 17€80).

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J’ai fait un rêve !

Incroyable mais vrai, j’ai fait un rêve ! Pas aussi médiatisé que celui de Martin Luther King en 1963, pas aussi bien orchestré que celui de Jacques Brel dans La quête de 1968, sa chanson extraite de la comédie musicale « Don Quichotte, l’homme de la Mancha »… Je le reconnais, pour l’heure mon rêve n’a guère eu l’écho et le retentissement auxquels mon inconscient aspirait !

La nuit tombée, la voûte céleste superbement étoilée comme dans les sables de Djanet en plein désert saharien, je survole une planète joviale et chaleureuse. De la porte des usines aux fenêtres des bureaux, hommes et femmes sourient, s’envoient des baisers ou des petits signes de la main. Tous heureux de vivre, fiers de travailler pour le bien commun, je me serais cru revenu au temps du Front Populaire ! Plus de chômage, un salaire et une retraite dignes pour les mères au foyer, les jeunes à l’université, les personnels de santé et les vieux à l’heure du coucher. L’argent n’est plus source de profit pour quelques privilégiés, l’argent est partagé selon les besoins et mérites de chacun. D’aucuns s’en reviennent du théâtre ou du cinéma, la rue est chantante, au rond-point l’ambiance se transforme en Jour de fête ! Le facteur de Tati se fait joyeux luron, c’est écrit en toute lettre, désormais il a le temps de lever la tête du guidon. L’entrée des musées maintenant est gratuite au quotidien, comme les transports en commun. On fait la queue pour aller voir Gauguin, Van Gogh, Soulages ou Picasso, pas pour manger une banane scotchée au mur.

Planant au-dessus des mers, porté par une brise légère, grande est ma surprise : aucun navire poubelle en vue, aucune chaloupe à la dérive ! Baleines et dauphins vaquent tranquillement à leurs amours, l’ouïe en éveil et la queue frétillante, plus de plastique à ingérer… Plus fort encore, nègres et basanés accostent au rivage en toute sérénité, les pieds dans le sable et la tête dans les nuages. Incroyable mais vrai, la planète est redevenue terre d’accueil, elle appartient enfin à tous. Sans frontière ni barrière douanière. Dans le quartier, les repas entre voisins se font légion, la fraternité ne se décrète plus à date programmée, elle se vit toute l’année. Au gré du temps et du vent, selon la disponibilité des gens. Près du lac, au cœur du parc, ce n’est point vraiment les bacchanales, mais ça respire tout de même sacrément bon le coquelicot, le bien-être et la chaleur humaine. En un mot, un déjeuner sur l’herbe à la Manet, version cinématographique selon Renoir… Ce n’est pas pour me déplaire. Comme j’ai une petite faim, j’y fais une petite pause, puis une petite sieste. Là, j’ai comme un trou, noir comme un carré blanc, la décence m’oblige à faire silence. Je me souviens seulement que l’élixir était voluptueux et la chair luxuriante.

On se serait cru dans les vignes du Seigneur ! Sauf que les croyants de toute confession ont rendu les armes pour enfin entendre raison, trop de haine au nom de l’amour d’une divinité, qu’il soit fils de Dieu, enfant de Mahomet, lecteur du Talmud ou témoin de Jehova… L’occident enfin a porté son regard plus loin que le bout de son nez, se tournant vers l’Asie et prêtant l’oreille à Lao-Tseu : « la nature est une insondable chaîne du vivant, les hommes sont semblables devant la mort », avait dit le sage en des temps immémoriaux, cinq siècles avant  la naissance du petit Jésus. Chacun a donc remisé ses convictions à la crèche ou en son for intérieur, souvent malmené le principe de laïcité semble l’avoir emporté, seul importe l’isoloir républicain. Celui où l’on décide ensemble ce que sera le pays demain. Incroyable mais vrai, trois jolis mots sont désormais inscrits au fronton des mairies, l’hôtel de la ville ou la maison commune selon son appellation première : Liberté, Égalité, Fraternité ! Plus d’œil crevé pour avoir osé manifester, plus de longues files d’attente aux soupes populaires, plus de sans-papiers confinés en centre de rétention…

« Rêver un impossible rêve, aimer jusqu’à la déchirure », chante Brel. Fantasme, billevesée ? Non, une utopie en actes dont nos repas de fête, en famille ou entre amis, sont symbolique illustration à l’heure de l’échange de nos vœux de bonheur et d’espérance ! Toutes et tous différents, et pourtant toutes et tous à la même table… Notre planète en parfaite harmonie, une image forte de l’humanité à laquelle nous aspirons pour demain : l’égalité de tous comme aux premières heures de ce temps passé où, ainsi que le conte superbement Éric Vuillard dans 14 juillet (prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour et auteur récemment de La guerre des pauvres), une foule anonyme se fait peuple et se met en marche pour abolir les privilèges, la fraternité entre tous comme aux premières heures de ce temps tragique lorsque Jaurès appelle désespérément ouvriers allemands et français à l’unité pour conjurer ce qui deviendra la grande boucherie de 14-18, la liberté pour tous comme aux premières heures de ce temps présent quand une poignée d’hommes et de femmes de bonne volonté, Israéliens et Palestiniens, bravent les interdits pour échanger des paroles de paix.

Une société humanisée, éclairée : vivement que mon rêve devienne réalité, qu’il s’inscrive en pleine lumière ! Yonnel Liégeois

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés des Chantiers de culture, meilleurs vœux pour 2020. Que cette nouvelle année soit pour vous riche de découvertes, de coups de cœur et de coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique !

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Eisenstein fait de l’œil à Metz

Jusqu’en février 2020, le Centre Pompidou de Metz propose une surprenante exposition sur Sergueî Eisenstein, le réalisateur du Cuirassé Potemkine et d’Yvan le terrible. Un artiste à l’odeur de soufre, un voyage dans le temps entre classicisme académique et art moderne.

 

On peut venir à Metz pour flâner dans son marché de Noël, éclaté dans de multiples endroits sympathiques de la ville. On achète, on mange et boit beaucoup, surtout du vin chaud. Le petit Jésus dans sa crèche franciscaine est très content ! Les magasins sont ouverts tous les dimanches du mois de décembre, les marchés sont hyper-sécurisés et tout va bien puisque qu’on fête aussi St Nicolas et les huit cent ans de la cathédrale. Avec de jolies projections vidéo sur la façade qui fut réaménagée par Guillaume II au temps de la première annexion de la ville par l’Allemagne. Depuis que Metz a été affranchie de la tutelle de Strasbourg, les villes de l’Est se livrent à une très forte concurrence pour les festivités de décembre. Peut être qu’un tour-operator va saisir le filon pour faire St Nicolas et les Marchés de Noël en vingt- quatre heures : départ de Paris, avec arrêt et hébergement aux « folies bergères » rurales et alsaciennes de Kirwiller ? On vit vraiment une époque formidable !

On peut aussi venir à Metz pour une exposition surprenante au Centre Pompidou, « L’œil extatique – Sergueî Eisenstein, cinéaste à la croisée des arts ». Je l’avoue, « l’œil extatique » me pose problème. Je ne sais pas trop ce que cela signifie, je laisse donc chacun à sa définition. Il faut admettre que les textes accompagnant cette présentation remarquable sont très intellectualisés, sans doute pour sortir d’un rapport trop primitif entre l’artiste et le contexte politique dans lequel il a créée ses œuvres. Décoré de l’ordre de Lénine et de Staline, l’artiste, excusez du peu,  sent le souffre. Oser le sortir de l’enfer pour l’exposer au public est un exploit dont il faut féliciter l’équipe de Pompidou-Beaubourg. L’exposition est un voyage dans le temps d’une brève existence, Eisenstein est mort à 50 ans. Qui foisonne de rapprochements avec cette époque voyant naître et se développer ce qu’on appelle « l’art moderne », rompant avec l’esthétisme gratuit et son classicisme académique. Le cinéma devient un art. Il porte des messages, se mettant au service de causes qui ne sont pas toujours perdues. Le cinéma est un langage, qui sera d’ailleurs critiqué par le pouvoir concernant les films d’Eisenstein : il finira sa vie dans un placard institutionnel.

En voyant cette présentation, les souvenirs de nos animations de ciné-club avec Ernest Deiss au centre culturel du quartier cheminots du Sablon me reviennent en mémoire. Octobre, Le Cuirassé Potemkine, Alexandre Nevsky, Yvan le Terrible et Que viva Mexico… Au fil de la déambulation et des projections, on saisit mieux genèse et construction de ces œuvres, la tentative d’établir les liens entre un travail créatif et cette dimension extraordinaire d’une œuvre qui atteint les gens dans leurs têtes et dans leurs cœurs. Cette époque devait accoucher d’un nouveau monde. La gestation est bien longue, l’ancien résiste bien au point d’en rendre malade la planète. En ce même lieu, l’exposition sur l’étonnante Rebecca Horn est aussi à visiter. Raymond Bayer

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Olivier Neveux, d’un mariage contre nature

Enseignant à l’École nationale supérieure de Lyon, Olivier Neveux publie Contre le théâtre politique. Un ouvrage qui passe au crible les conséquences de la sentence « Tout est politique », jadis autrement porteuse de sens. Dans une langue jamais empoissée dans un dogme, toujours en alerte.

 

Olivier Neveux enseigne l’histoire et l’esthétique du théâtre à l’École nationale supérieure de Lyon. Il publie Contre le théâtre politique (1). Cet essai prend la suite logique de ses Politiques du spectateur (La Découverte, 2013). Nourri d’une infinité de réflexions menées sur la pente de la dialectique, il passe au crible les conséquences de la sentence « Tout est politique », jadis autrement porteuse de sens, sur le statut et le devenir du théâtre public « par gros temps néolibéral ». Le constat est imparable. L’auteur, doté d’une sorte d’ironie philosophique impavide, ausculte le projet latent, de plus en plus manifeste, d’un État de moins en moins bailleur de fonds qui adjoint aux artistes de « créer du vivre-ensemble » et de parler du monde. Le théâtre est donc officiellement sommé « de s’impliquer dans la réalité », de « la documenter, voire de la critiquer », à charge pour lui d’en panser les plaies à des fins proprement politiciennes. Du coup, « le théâtre doit prendre part à la réconciliation nationale, porter haut les valeurs occidentales, attester la liberté d’expression, semer doutes et questions mais aussi démontrer que notre République répressive connaît encore quelques ostentatoires poches critiques ».

S’il met en avant des exemples frappants de cette dérive idéologique, Olivier Neveux ne se prive pas d’en citer à comparaître quelques saillants contre-exemples (fournis entre autres par Milo Rau, Maguy Marin, Adeline Rosenstein…). N’est-il pas temps, en effet, que l’art, le théâtre donc, s’empare de radicalités insoupçonnées afin de participer, avec ses moyens propres, au mouvement qui œuvre à l’abolition de l’ordre persistant ? Notre brève recension ne peut rendre compte de la pertinence coupante de cet essai, étayé sur des pensées vives (Bensaïd, Rancière, Philippe Ivernel, Walter Benjamin, etc.), composé dans une langue jamais empoissée dans un dogme, toujours en alerte, qui ménage même la part du rêve, soit de l’utopie, renouant ainsi, à la fois, sans coup férir, avec une pensée radicale de la politique et du théâtre, grâce à quoi l’une et l’autre, enfin en toute gravité essentielle, recouvreraient la réalité brûlante qui n’est pas près de s’éteindre.

Pour Olivier Neveux, ce livre se dresse « contre ce qui neutralise le théâtre et la politique dans le conformisme de leur alliance ». Dont acte. Jean-Pierre Léonardini

(1) 320 pages, 14 euros. La Fabrique éditions, 64 rue Rébeval, 75019 Paris (Tél. : 01.40.15.02.63), distribution-diffusion Les Belles Lettres.

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Hervé Audibert, un architecte éclairé

Formé à l’école du spectacle, ancien régisseur, Hervé Audibert est un homme illuminé à bien des égards ! Créateur de son métier, il se déclare architecte des lumières. Qui éclaire, jusqu’au 29/12 sur la scène du Rond-Point (75), Perdre le nord, le spectacle de Marie Payen.

 

Cheveux grisonnants, sourire accueillant, l’homme s’épanche avec gourmandise. Fort de ses convictions, exigeant envers lui-même, Hervé Audibert rêve tout haut le beau et le juste, croit en une humanité solidaire et éclairée. Une utopie en actes qu’il fait sienne, n’hésitant point à déménager sa petite entreprise, de banlieue à Paris, pour faciliter la vie au quotidien de ses salariés…

« Un homme des lumières », aurait-on pu dire de lui au XVIIIème siècle !

Le Centquatre à Paris, le front de mer de Marseille, le pavillon de la France à la Biennale de Venise, le Musée national d’Estonie, les théâtres de Saint-Nazaire et de Sénart… De l’hexagone en terre étrangère, nombreuses et prestigieuses sont les créations architecturales qui scintillent sous les feux de l’atelier Audibert. L’homme n’en a point perdu pour autant sa modestie naturelle, préférant jouer le jeu de l’équipe plutôt que la mise en avant de la consécration individuelle. Un poète à sa façon qui, par ses jeux de lumière, invite le public, visiteur ou spectateur, à libérer son imagination, à laisser libre cours à son œil et à son intelligence, à devenir à son tour créateur de son espace. Sur le site Chroniques

Le musée national d’Estonie

d’architecture, Christophe Leray tire un joli portrait du personnage.

Durant trente ans, Hervé Audibert a bourlingué de scène en scène, d’Avignon en théâtres de province, de Paris à d’autres capitales européennes. En compagnie de quelques grands, André Engel, Jean-Pierre Vincent ou Patrice Chéreau… Le jeune homme réussit en 1976 le concours d’entrée à l’École supérieure d’art dramatique du TNS, le Théâtre national de Strasbourg, section régisseur, « la pantoufle de l’acteur » selon le bon mot de Louis Jouvet. « Une formation très large et éclectique, en rapport avec tous les métiers de la scène (couture, décor, lumière, son), chaque trimestre la promo montait un spectacle », se souvient Hervé. Pour ensuite mettre en œuvre sa formation au côté d’André Diot, aussi chef-opérateur cinéma. Et de stagiaire devenir son assistant, découvrir véritablement le travail d’éclairagiste plateau… Son souvenir le plus marquant ? Un Prométhée porte-feu dans une mise en scène d’André Engel d’après Eschyle, donné une seule fois au cours du Festival de Nancy dans un carreau de mine désaffecté. « J’ai alors fait une plongée extraordinaire dans le monde culturel, c’est à ce moment-là aussi que j’ai vraiment eu envie de faire de la lumière », se rappelle-t-il. Avec en tête l’expérience et les convictions de maître Chéreau, considérant la lumière comme un moyen d’expression au même titre qu’un décor, qu’un acteur… Pas simple pourtant en ces années-là de s’imposer dans cette voie, de

Le théâtre de Sénart

faire sa place en tant que créateur à part entière face aux « ego » des planches ! Progressivement, il y parvient.

Une reconversion qu’il réussit aussi, en 1996, dans le monde de l’architecture. Lassé des tournées théâtrales, usé et fatigué, il jette le gant au pied du rideau rouge. Pour se lancer un nouveau défi, inventeur et initiateur d’un nouveau métier, architecte des lumières… Pas simple encore une fois, l’esprit de troupe qui régit l’aventure théâtrale n’existe pas ou peu dans le monde de l’architecture. Le maître d’œuvre se considère souvent seul à bord, les autres corps de métier n’ont qu’à suivre ou s’adapter à ses desiderata : pas vraiment la manière de voir et de penser du sieur Audibert ! Qui se vit et se veut créateur de plein droit, en étroite collaboration avec le concepteur. Ses premiers pas en pleine lumière, il les fera en compagnie de l’architecte du Théâtre de La Colline, Alberto Cattagni. Qui lui confie la lumière du cinéma UGC Saint-Eustache, près des Halles parisiennes. Un bleu d’une intense poésie, la lumière perçue comme un art, non un banal éclairage. Suivront de multiples créations, aussi expressives et lumineuses les unes que les autres, dont les photographies qui illustrent cet article tentent d’exposer la quintessence. Des bâtiments, des espaces qui parlent et font parler, qui deviennent objets poétiques et ravissent l’œil du contemplateur pour l’ouvrir à d’autres horizons… Un travail artistique couronné en 2004 du Goncourt de l’architecture, la prestigieuse Équerre

Le centre national de la danse, Pantin

d’argent pour la mise en lumières du Centre national de la danse de Pantin !

La lumière ? Pas cet obscur objet du désir, et pourtant une recherche, un pas de côté à la Buñuel pour Hervé Audibert… Pour lui, il ne s’agit pas seulement d’habiller l’œuvre de l’architecte de moult leeds et projecteurs plus sophistiqués les uns que les autres, il importe avant tout de lui donner vie autrement, de faire sens. De donner à voir par un regard décalé ce qu’elle recèle encore d’étrange, de mystérieux dans ou hors ses entrailles. Par son travail, « rendre la frontière entre extérieur et intérieur, entre la scène et l’urbain, de plus en plus floue et ténue », commente notre confrère Christophe Leray. Et Audibert l’illuminé d’ajouter, « nous sommes parfois sollicités par des gens très dirigistes, qui ont des idées très précises sur ce qu’ils veulent. Dans cette relation, nous apportons un savoir-faire, une approche de la lumière qui n’est pas forcément en rapport avec l’idée qu’ils s’en font. D’un autre côté, il faut comprendre le désir de l’architecte – c’est lui le metteur en scène – et à partir de là apporter des idées supplémentaires, complémentaires, et établir un dialogue. L’abstraction architecturale permet l’expression de la lumière et les

La cité de la mer, Cherbourg

architectes qui m’attirent sont ceux où je vois dans les projets une place possible pour la lumière ».

L’homme n’en abandonne pas pour autant ses amours premières. Qui éclaire toujours, au gré de ses envies et désirs, lieux et scènes. L’exposition David Bowie à la Philharmonie de Paris, celle sur les Dogons au Musée du Quai Branly… Des spectacles aussi, à l’opéra de Bordeaux ou de Lausanne, au Théâtre des Amandiers et de La Colline, aujourd’hui Marie Payen qui « perd le nord » au Théâtre du Rond-Point. Une danse solitaire et poétique, émouvante et tragique. Boulevard de la Chapelle, à Paris, la comédienne a rencontré des déclassés, des exilés, hommes-femmes-enfants. Elle a fait siens leurs mots pour faire entendre les paroles qui l’ont bouleversée. Un projet artistique qui touche au cœur Hervé Audibert. Lui qui, avec sa compagne, soutient les migrants sous de multiples formes. Une vie de citoyen, là-aussi, joliment éclairée par un esprit de solidarité sans faille. Une conscience atterrée par l’à-venir de notre planète où ressources et êtres humains sont sacrifiés sur l’autel de la rentabilité, une conscience pourtant lumineuse qui ose encore croire en de possibles lendemains qui brillent. Yonnel Liégeois

Marie Payen, à corps perdu

La presse est unanime. Avec Perdre le nord, jusqu’au 29/12 sur les planches du Rond-Point, Marie Payen fait plus qu’œuvre spectaculaire, telle la tragédie antique une authentique « épopée du dire » où les mots prennent corps sur la scène. Un voile plastique qui enrubanne la comédienne, trois cercles lumineux au sol pour distiller une hypothétique éclaircie au cœur de ces cris de détresse, un original et dramatique « objet théâtral non identifiable » selon le propos d’Hervé Audibert…

« Faire entendre l’odyssée des réfugiés en tournant le dos au réalisme et en gagnant les hauteurs du mythe », écrit Gérard Naly dans La Vie, sur les planches « résonnent la voix du Nord et la voix du Sud avec la force du poème, un moment juste et rare ». Et Jean-Pierre Thibaudat de préciser sur le site de Mediapart, « quand s’est constitué dans le nord de Paris le premier campement d’émigrés, de réfugiés, Marie Payen y est allée. Elle a rencontré des êtres venus d’Afghanistan, de l’Érythrée, d’autres pays. Elle s’est faufilée dans leurs langues, des bribes de mots qui sonnent loin, tressées d’ailleurs, nouées d’exil que son corps enveloppe et fait danser ». En compagnie et sur la musique de Jean-Damien Ratel. « La voici, surgissant dans une invraisemblable robe de mariée en plastique transparent, prête à perdre le nord pour rencontrer ces exilés du sud fuyant guerre, horreur et misère », souligne Thierry Voisin dans Télérama, « Ils s’appellent Abdou, Fawad, Haben et Mouheydin, vivent dans la rue ou dans des camps de fortune. Marie Payen a recueilli leurs récits, qu’elle porte aujourd’hui comme une seconde peau. Et les restitue chaque soir de manière différente. « Rien n’est écrit », dit-elle. Tout est spontané, comme une offrande, un tribut à tous ces recalés de l’Europe ». À voir absolument, à ne vraiment pas manquer. Y.L.

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Maëlle Poésy, qui êtes aux cieux !

Après le succès mérité lors du festival d’Avignon, Sous d’autres cieux, d’après l’Énéide de Virgile, entame une longue tournée. Un spectacle mis en scène par Maëlle Poésy, avec son complice Kevin Keiss, Un livre d’images qui nous parle du monde et de l’errance des exilés. Sans oublier Mort prématurée… à La colline et La vie devant soi à Sartrouville.

 

Maëlle Poesy et Kevin Keiss œuvrent ensemble depuis huit ans maintenant au sein de la compagnie Crossroad. Autant dire qu’il y a entre eux une véritable complicité qui s’est parfaitement exprimée dans Candide, si c’est ça le monde d’après Voltaire ou encore dans Ceux qui errent ne se trompent pas qui avait déjà connu les honneurs de la programmation du Festival d’Avignon en 2016. L’intitulé de ces titres parle du monde, pas franchement réjouissant, et de l’errance : en toute logique ils nous indiquent à la fois l’ordre des préoccupations de la metteure en scène et de son dramaturge, et le chemin qui mène à leur dernière création, Sous d’autres cieux, effectuée au Théâtre en mai 2019 à Dijon, présentée ensuite à Avignon, aujourd’hui en tournée nationale. Car l’Énéide de Virgile dont ils nous proposent une adaptation concernant les six premiers chants, parle bien de cela, du monde et de l’errance des exilés. Kevin Keiss, qui est un spécialiste des « théâtres antiques », s’est bien sûr chargé de la traduction, et en compagnie de Maëlle Poesy en a assumé l’adaptation, c’est-à-dire une nouvelle forme, prenant en compte coupures, inventions narratives et autres changements. Mais quel plus beau matériau que celui de l’Énéide, exact envers de l’Odyssée d’Homère dont il semble être une « ironique » réponse. Cette fois-ci, la guerre de Troie est vue, non plus du côté des vainqueurs, mais de celui des vaincus. À l’ « héroïque » retour d’Ulysse correspond la recherche d’Énée moins

© Jean-Louis Fernandez

héroïque, mais qui le deviendra, d’une terre qui acceptera de l’accueillir et qu’il finira par trouver grâce à Didon. C’est là qu’il pourra fonder une nouvelle cité…

C’est en somme, et à sa manière brillante et tenue, que Maëlle Poésy prend le relais de la matière textuelle de Virgile, sachant que celle-ci à l’origine – Kevin Keiss l’explique parfaitement – n’était pas « autonome » et était complétée par de la musique et du chant. Elle accentue volontairement le côté éclaté de l’œuvre initiale, et nous offre un spectacle composé d’une multitude de fragments qui finissent par s’agencer. Le tout dans une continuelle tension et avec une force de percussion extraordinaire, encore accentuée par les moments chorégraphiés qui interviennent régulièrement dans le cours du jeu où comédiens et danseurs sont mêlés (Maëlle Poésy signe également la chorégraphie). Il y a là quelque chose de l’ordre du bouleversement, qui renvoie au bouleversement que vit tout émigrant au plan des espaces (Sous d’autres cieux…) et de la temporalité. C’est sans doute ce changement fondamental que la metteure en scène tente de nous faire sentir. Le paradoxe voulant, qu’à partir de là ,c’est l’aspect visuel du spectacle qui prend le dessus sur l’ensemble du spectacle. Jean-Pierre Han

À Dijon, jusqu’au 7/12. À Belfort, les 17 et 18/12. À Antibes, le 10/01/ 2020. À Châteauvallon, le 17/01. À Bayonne, les 22 et 23/01. À Rouen, les 5 et 6/02. À Marseille, du 12 au 14/02. À Châtenay-Malabry, du 25/02 au 01/03. Au théâtre de Château Arnoux, le 13/03. À Châteauroux, le 19/03. À Saint-Nazaire, les 25 et 26/03. À Toulouse, du 31/03 au 04/04.

 

À voir aussi :

– Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge : jusqu’au 29/12 au Théâtre de la Colline, puis tournée nationale. Les fans d’Arthur H sont-ils comblés par la prestation de leur idole ? Sur les planches de la Colline, le chanteur s’en sort plutôt bien dans son nouveau rôle d’apprenti-comédien ! Une histoire rocambolesque et  loufoque imaginée, écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad, le patron des lieux : un artiste en perte d’audience, épuisé par son métier et sujet à diarrhées, organise ses obsèques pour faire réagir presse et public, renouer avec le succès. Une belle scénographie, de jolis numéros d’acteurs ( en particulier Marie-Josée Bastien dans le rôle de Nancy, Sara Llorca dans celui de Majda), quelques poncifs sur les média et la place de la culture, une pièce qui s’étire parfois en longueur… Où il est question de vie et de mort, de reconnaissance et d’identité, comme souvent dans l’oeuvre de Mouawad, pour signifier « l’angoisse d’une génération égarée dans l’abandon des repères » selon ses propos. Yonnel Liégeois

La vie devant soi : les 11 et 12/12/19 au CDN de Sartrouville, puis tournée nationale. Par Simon Delattre, l’adaptation du célèbre roman de Romain Gary. L’histoire truculente de Momo, le petit Arabe paumé, recueilli par une mama juive et ancienne prostituée… Entre humour et tendresse, un récit d’initiation mis en scène avec doigté et féérie où se côtoient personnages réels et marionnettes géantes ! Quand le regard poétique sur les origines règle son sort aux politiques d’exclusion et au racisme primaire, nous sommes tous fiers d’être des Momo qui s’ignorent… La scène transfigurée comme symbole de terre d’accueil en musique et en couleurs, un superbe spectacle qui ravira petits et grands. Yonnel Liégeois

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Classé dans Les frictions de JPH, Littérature, Rideau rouge

Bérangère Vantusso, une belle carcasse !

Au lendemain de son succès au récent Mondial des marionnettes de Charleville, Alors Carcasse, dans une mise en scène de Bérangère Vantusso, poursuit sa route. Un spectacle étonnant et déroutant sur notre rapport au monde, dehors et dedans. Sans oublier Qui croire, sur les planches de la Comédie de Béthune (62) et L’histoire d’une femme au Rond-Point (75).

 

Déroutante, surprenante Bérangère Vantusso, la metteure en scène et directrice du Studio-Théâtre de Vitry-sur-Seine ! Après son original Longueur d’ondes-histoire d’une radio libre, elle ose battre les planches avec une pléiade de bâtons ou tiges de bois, tout autant désarticulés qu’ordonnés. S’emparant avec audace du texte de Mariette Navarro, elle le morcèle et le dissèque sans désemparer à coups de barre finement orchestrés. Quid de cette étrange Carcasse, subtilement désossée, au cœur ou en lisière de la scène du monde ?

Cinq comédiens sur les planches, bâtons d’équilibriste en main… Qui se croisent, virevoltent au fil de la narration, s’entrechoquent, composent ou brisent des lignes aussi expressives qu’énigmatiques ! Symbole fantasmagorique d’un squelette en dé(re)composition, membres éparpillés, la parole surgissant outre-tombe ou autre monde de ce ballet décharné : le choc est puissant, les lumières évanescentes, l’esthétique bouleversante pour le spectateur fort de son seul imaginaire pour braver la radicalité du questionnement. Qu’en est-il de notre monde et de notre temps ? Le fuir ou l’affronter, franchir le pas ou s’en abstenir, s’en mêler ou l’ignorer, s’emmêler ou jouer au solitaire ? « Carcasse nous ressemble étrangement », assure Bérangère Vantusso, « qui cherche maladroitement une présence au monde, avide d’humanité dans sa demande incertaine et naïve ». Un squelette qui se veut figure pensante et aimante, pas qu’un assemblage d’os sans chair ni vie, en quête d’une humanité à remodeler.

Un théâtre d’objets au lyrisme affiché, une mise en scène hardie pour donner à voir et entendre autrement le bruit des catacombes ou la petite musique du monde, une surprenante chorégraphie d’images aussi belles que déroutantes pour extraire la substantifique moelle d’un peu banal corps-texte et/ou cortex. Yonnel Liégeois

Les 14 et 15/11 au Festival International de Marionnettes de Neuchâtel. Du 27 au 29/11 au Théâtre de Sartrouville, CDN des Yvelines. Les 5 et 6/12 au Manège, Scène nationale de Reims. Du 4 au 6/02/20 au NEST, CDN de Thionville-Lorraine. Du 12 au 14/02/20 au TJP – CDN de Strasbourg, Grand Est. Le 4/03/20 au Théâtre Jean Arp – Clamart, scène territoriale pour la marionnette et le théâtre d’objet, en partenariat avec le Festival MARTO. Du 12 au 15/03/20 à La Manufacture des Œillets, CDN d’Ivry.

 

À voir aussi :

 – Seule en scène, aujourd’hui sur le plateau de la Comédie de Béthune (62), auréolée d’un halo de lumière tout aussi oppressant qu’envoûtant, une femme soliloque. Plus qu’un corps, une voix impose sa présence. Obsédante. En quête d’une voie à suivre ou à fuir, celle de la foi et de ces mystiques qui ont marqué de leur empreinte l’histoire des religions… Avec ces questions lancinantes : la religion est-elle cancer du monde ? Les mystiques sont-ils de grands psychotiques ?

Impressionnante Sophie Engel qui se demande Qui croire, se marie corps et âme avec le texte de Guillaume Foix, psalmodie sa quête telle une prière adressée à un hypothétique créateur, fait figure de revenante en proie à de multiples doutes existentiels ! Qui est-elle vraiment, une femme parmi tant d’autres reconnue seulement lorsqu’une société foncièrement patriarcale et aliénante lui confère figure emblématique ou banale usurpatrice, fausse messagère et vrai travesti, à l’image de l’historique Delores Kane prétendue réincarnation de Jésus ? De belle facture, un spectacle hors norme, dérangeant et surprenant. Y.L.

Une autre femme, seule en scène aussi, cette fois au Théâtre du Rond-Point (75) ! Venue conter son Histoire … Qui débute par ce cycliste lui administrant en roulant une violente claque sur les fesses, au point de la faire chuter sur la chaussée ! De cet instant, des passants penchés sur son sort à tous les autres (le pompier, le marchand de tabac, le collègue de bureau, le voisin de palier, le vendeur du supermarché, le médecin, son compagnon et même son père…), aucun homme n’échappera à sa vindicte incendiaire.

Une intarissable litanie sur ces maudits mots dits par ceux-là très fiers de leur « gros paquet » entre les jambes. Un monologue écrit et mis en scène par Pierre Notte, bien avant que plus de la moitié du genre humain soit invitée à balancer son porc !  Dont Muriel Gaudin s’empare avec délectation, faisant défiler la gente masculine au banc des accusés… Le verdict est sans appel, aucune lueur d’espoir pour ces hommes qui refuseraient pourtant de sombrer dans la phallocratie ou la misogynie. D’un humour grinçant, la mise en mots souvent juste d’une dénonciation féminine, pas vraiment la mise en actes d’un combat féministe. Y.L.

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Classé dans Des mots et des maux, Rideau rouge