Au parc Montreau de Montreuil (93), le musée de l’Histoire vivante présente Couleurs, histoire du travail et des luttes. Une exploration du monde des couleurs portées au travail et celles revendiquées dans la rue : du rouge et noir historiques jusqu’aux nouvelles couleurs ayant émergées ces dernières décennies
Rouge, jaune, violet, orange, jaune… Les couleurs se multiplient au gré des courants syndicaux ou sociétaux, et de leur évolution dans le temps. La seconde saison de l’expo Couleurs, histoire du travail et des luttes au musée de l’Histoire vivante de Montreuil démarre par le noir. En éclairant, avec l’aide du Centre historique minier de Lewarde (Nord), les travailleurs de la mine : leurs « gueules » comme le charbon. Dans le même temps, les cheminots servent de loco tout au long du parcours grâce aux prêts de l’Institut d’histoire sociale CGT qui leur est dédié. L’anarchie a, quant à elle, une salle dédiée. Archives nationales, départementales et municipales ; prêts de Ciné Archives, de la bibliothèque Marguerite Durand, de FO, de la CFDT ou des musées Charles de Gaulle et Jean Jaurès… Tout le monde s’y est mis pour nourrir les salles d’objets divers (drapeaux, bannières, affiches) et les coups de projos sur les teintes déclinées. « Autant de symboles que de nuances, l’expo retrace deux siècles d’usages de la couleur dans les luttes sociales, politiques et syndicales, et dans le monde du travail dont nous analysons les liens et les convergences », explique Thomas Le Goff, le directeur du musée.
Carte postale, début du XXème siècle, musée de l’Histoire vivante
« Le bleu n’aime personne/ Il s’en fout et il cogne/ Quand il se fout en rogne. Non c’est le rouge (…)/Non le rouge n’aime personne (…)/ Et le rouge couleur passionnelle/ô le bleu couleur du ciel »… La chanson Punk 103de Catherine Ringer pourrait être la bande-son de l’expo qui colore les luttes et les courants en perpétuel mouvement. Noir pour démarrer donc, puis Bleu comme les tenues des ouvriers et Orange comme celles plus actuelles, le Rouge emblématique du partage… Le triptyque Bleu-Blanc-Rouge fait-il partie du monde ouvrier ? interroge une partie de l’expo quand une autre fait place au Jaune en référence aux traîtres comme aux gilets de la colère. L’Arc-en-ciel, lui, décline les luttes féministes ou LGBTQIA+…« Pensée dans une logique collective et participative, l’exposition se construit à partir de la diversité des regards qui l’ont façonnée. Chercheur·euses, artistes, syndicats, musées nationaux et particuliers se sont rassemblés pour donner vie à une proposition plurielle et originale ».
Un gilet jaune anarchiste, 2025, photographie Thomas Le Goff
La fin du parcours pose une interrogation de taille : quelle couleur prendra le mouvement social au XXIe siècle, éclatement ou convergence? Décidément, le musée de l’Histoire vivante de Montreuil porte bien son nom ! Amélie Meffre
Couleurs, histoire du travail et des luttes : jusqu’au 01/08/27, du mercredi au vendredi de 14h à 17h, les samedi et dimanche de 14h à 18h. Musée de l’Histoire vivante, Parc Montreau, 31 bd Théophile Sueur, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.54.32.44).
Du 07 au 14/11, à Nevers (58) se déroule la 40ème édition du festival D’Jazz. Des musiciens de renommée internationale aux artistes locaux, une quarantaine de concerts à l’affiche : de Séismes en ouverture à Biréli Lagrène en clôture… Rencontre avec Roger Fontanel, le créateur et directeur.
Yonnel Liégeois – Le 07/11, Nevers inaugure la 40ème édition de son festival. Comment expliquez-vous son succès et sa longévité ?
Roger Fontanel – Une ligne artistique maintenue durant toutes ces décennies, un travail sur la durée et sur le territoire, une attention permanente à la jeune scène créative ainsi qu’une alchimie de programmation offrant au public néophyte plusieurs clés d’entrée ont installé ce festival dans le paysage local, départemental, régional et bien au-delà ! Ces choix assumés ont permis de créer un lien très fort avec le public qui nous fait confiance. Par ailleurs l’ancrage professionnel (national et européen) du festival comme la part militante de notre action depuis le début ne sont sans doute pas étrangers au succès que l’on veut bien nous reconnaitre.
Y.L. – Nevers ne semble pas une ville spécialement réputée pour sa culture musicale. Quelles convictions vous animez lors de la création de D’jazz ?
R.F. – Ce jugement ne correspond pas à la réalité. Comme toute ville moyenne, Nevers a su développer une vie musicale riche associant amateurs et professionnels à travers différents ensembles dont certains issus du Conservatoire. Par ailleurs, Nevers fut longtemps identifié comme « Cité du rock » avec les formations emblématiques comme les Tambours du Bronx, les Shredded Ermines et d’autres formations aujourd’hui disparues qui ont fait aussi les beaux jours d’un autre festival sur le territoire « Nevers à vif » qui se déroule chaque année début novembre. Le D’Jazz Nevers Festival (créé en 1987 sous l’appellation Rencontres internationales de jazz de Nevers) est née de la volonté d’offrir un temps fort consacré aux jazz et musiques improvisées avec l’objectif affiché de pouvoir mobiliser un plus vaste public que lors de concerts isolés. Formé au sein des établissements de la décentralisation culturelle, j’ai pu aussi penser ce festival au sein d’une action plus grande en direction de l’ensemble des publics.
Y.L. – Et vous, votre propre parcours musical : comme Obélix, vous êtes tombé dedans tout petit ?
R.F. – Tout petit non, mais plutôt vers mes 20 ans…et dans le prolongement de la découverte du jazz rock, de la musique de « l’école de Canterburry », des musiques improvisées européennes. S’en suit un intérêt plus marqué sur la scène française et européenne qui a constitué l’essentiel de la ligne artistique du festival.
Y.L. – Interprètes et/ou compositeurs : vos têtes d’affiche, d’hier à aujourd’hui ?
R.F. – Le festival ne s’est jamais pensé comme un festival de têtes d’affiches, même si au sein des 30 à 40 concerts proposés chaque année, nous veillons aussi à la présence d’artistes médiatiquement plus identifiés, en veillant à ne pas compromettre la cohérence globale du festival. Donc, la consultation des archives de notre site répondra à cette question !
Y.L. – La France compte nombre de musiciens talentueux, alors que les clubs et salles de concert se raréfient : votre regard sur cette situation critique ?
R.F. – La tentation pourrait être de tenir un discours corporatiste ne traitant que de cette discipline artistique alors que ce constat ou plus précisément la place des artistes (compagnies, ensembles, etc…) renvoie aussi à la question des politiques publiques pour la culture. Concernant la spécificité du jazz (la plus savante des musiques populaires ou la plus populaire des musiques savante pour reprendre une formule souvent utilisée) et des musiques improvisés quant aux enjeux de la diffusion mais aussi de soutien à création, force est bien de constater qu’après une période de structuration intense des réseaux de diffusion (Afijma, FSJ ) dans les années 90 (devenu AJC plus tard) , donc aussi de création de nouveaux lieux, cette dynamique toujours vertueuse ne peut pas répondre à tous les enjeux actuels comme la fragilisation budgétaire de certaines structures mais aussi et surtout l’explosion de nouveaux talents, conséquence directe de la politique de formation engagée dans le conservatoires et autres structures de formation. Assurément nous devrons sans doute collectivement être particulièrement vigilants sur les orientations des politiques culturelles à venir en rappelant tant les enjeux que l’ensemble des revendications d’un secteur déjà fragilisé.
Y.L. – Vous avez décidé de passer la main au final de cette 40ème édition : vos bonheurs d’une saison à l’autre, comment envisagez-vous l’avenir ?
R.F. – Une satisfaction, celle d’avoir installé une telle manifestation dans le paysage national à Nevers et d’avoir accompagné pléthore de musiciens et musiciennes dans leurs projets, mais aussi de l’avoir inscrit dans un projet plus vaste de Pôle de référence jazz en Bourgogne Franche Comté au côté d’une saison à Nevers et dans la Nièvre et d’une action de structuration territoriale sur l’ensemble des 8 départements de la Région. Le seul avenir qui compte à mes yeux ? La poursuite de cette belle aventure, le développement d’un projet original par une autre direction qui, je le souhaite, continuera d’avoir toujours un regard des plus attentifs sur la scène actuelle. Propos recueillis par Yonnel Liégeois
D’Jazz Nevers festival : du 07 au 14/11. Du jazz, des musiques improvisées, des rendez-vous gratuits, des concerts à petits prix et des double plateaux en des lieux emblématiques de Nevers et de l’agglomération.Big Bang, 3 bis place des Reines de Pologne, 58000 Nevers (Tél. : 03.86.57.00.00). Contact : billetterie en ligne .
– Jusqu’au 22/11, médiathèque Jean-Jaurès : l’exposition Miles Davis à travers les pochettes de ses vinyles
– Jusqu’au 31/12, musée de la Faïence et des Beaux-Arts : l’exposition 40 frissons de D’Jazz, déclics photographiques
D’Jazz, le 40ème rugissant !
Pour célébrer et marquer le quarantième anniversaire du festival, paraît D’Jazz Nevers 40 éditions, témoignages d’une aventure en région (le 12/11, à 15h au théâtre municipal, présentation du livre). Un ouvrage écrit à huit mains, enrichi par huit regards de fidèles photographes. Au fil des pages, se révèle l’histoire singulière du festival à travers différentes approches : sa place dans l’époque, le regard porté par les professionnels, le rôle des politiques publiques et l’histoire du parcours de Roger Fontanel (96 pages, 20€ en précommande jusqu’au 06/11, 25€ durant le festival).
Aux éditions La Découverte, Didier Fassin publie Ainsi pensait Michel Foucault, enquête sur une philosophie pour notre temps. En cette année 2026, Michel Foucault aurait eu cent ans : né le 15/10/1926, le philosophe et penseur décède du sida en 1984. De l’histoire de la folie à celle de la sexualité, Les mots et les choses ont durablement inspiré l’ancien professeur au Collège de France. Le chercheur et intellectuel engagé, reconnu et lu dans le monde entier.
Le 15 octobre 2026, Michel Foucault aurait eu cent ans. Parmi les publications célébrant cet anniversaire, le livre de Didier Fassin se distingue par la manière dont il montre la vitalité de la pensée de l’auteur de sciences humaines le plus cité au monde. Issu d’un cours au Collège de France, où Foucault enseigna et où Fassin professe aujourd’hui, cet essai s’ouvre sur une dédicace à ceux qui, dans nos « temps de danger », revendiquent le « courage de la vérité » ou parrêsia, ce risque de dire vrai quitte à en payer le prix.
Une exigence éthique que Fassin place au cœur du livre et qu’il applique en relisant Foucault attentif aux usages actuels de concepts comme ceux de biopolitique ou de gouvernementalité. Il en va de même pour la notion de critique, que Foucault définissait comme « l’art de n’être pas tellement gouverné » et concevait comme un ethos, c’est-à-dire une manière de dénaturaliser ce qui va de soi. Lui-même se voulait « expérimentateur, et non pas théoricien », prêt à réviser ses concepts. Fassin en retrouve la fécondité dans ses propres travaux, notamment dans le basculement récent du « gouvernement humanitaire », fondé sur la compassion, à un « gouvernement sécuritaire » du contrôle. L’ouvrage évite cependant l’hagiographie et affronte les silences du maître, son eurocentrisme, sa réticence envers le féminisme ou son mutisme sur la Palestine qu’illustre une anecdote de 1979 : étant réunis avec Sartre et Beauvoir, Edward Saïd le vit s’éclipser avant même le début des échanges.
L’essai s’achève sur une confidence saisissante. Jeune infectiologue de garde à la Salpêtrière un jour de Pentecôte, Didier Fassin fut appelé au chevet de Foucault lors de son hospitalisation en 1984. Toutefois, sans attendre la réunion pluridisciplinaire, les neurologues optèrent pour la chirurgie, ignorant qu’un traitement médicamenteux récent offrait de meilleures chances. Le philosophe mourut quelques jours plus tard. En brisant 42 ans de silence à propos de cette faute médicale, Didier Fassin accomplit le geste même qu’il saluait en ouverture : faire du courage de la vérité l’ultime hommage au maître. Frédéric Manzini*
Ainsi pensait Michel Foucault. Enquête sur une philosophie pour notre temps, Didier Fassin (La Découverte, 342 p., 22 €).
*Un article paru dans le magazine Sciences Humaines (n°392, 10/26). Dossier à la une : Peut-on vivre sans projet ?, de l’utopie collective aux espoirs individuels… Avec, en outre, deux sujets revigorants : un entretien avec la sociologue Rose-Marie Lagrave, un coup de projecteur sur la vie et l’oeuvre de « l’anthropologue en lutte » David Graeber décédé en 2020. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Une excellente publication dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
Au théâtre de l’Essaïon, Bernard Bloch a conçu et joue en solo Après-midi, piscine. Un spectacle dans lequel il distille, savamment, sept courts récits de Kafka traduits par Jean-Pierre Lefebvre, Stéphane Pesnel ou Bernard Lortholary.
L’idée lui est venue d’une note en date du 2 août 1914, relevée dans le journal du jeune bureaucrate praguois désireux d’une vie saine et pure : « Déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie. Après-midi, piscine ». L’intuition de l’acteur s’avère stimulante. « Son » Kafka n’est pas encore tout à fait « kafkaïen ». De sa main à plume surgit alors une comédie humaine tragi-comique, dans laquelle le rêve et l’ironie, passés au crible d’une lucidité raisonnée, ne se privent pas de subtiles embardées vers l’étrange. Après un bref prologue de son cru, en costume blanc, chemise en satin écarlate,réincarné en animateur mélancolique d’un cabaret germanique des années 1920, Bernard Bloch se mue en conteur scrupuleux, attentif aux nuances infinitésimales d’une écriture d’écorché vif à l’humour sous-jacent.
Kafka ressuscité sur scène
N’est-ce pas aveuglant, par exemple, dans la nouvelle Une petite femme, dans laquelle Kafka, fiancé déçu depuis 1913, narre à la première personne du singulier chaque phase du désarroi masculin devant l’être féminin mis en énigme ? Idem, au fond, pour Blumfeld, un célibataire plus très jeune.Le plaisir de l’esprit est constant, au fil de la découverte de chacun des récits, depuis La soudaine promenade, Le grand nageur, le Pont, ou encore Un virtuose de la faim (ailleurs intitulé Un champion de jeûne). L’acteur, à l’art de dire consommé, passe d’un récit à l’autre grâce à un discret effet de tambour et de cymbale. À point nommé, il entonne en allemand, a cappella, Der König von Thule (le roi de Thulé), de Goethe, une chanson en yiddish, Le chien et l’Empereur et Mon père m’a donné un étang, chansons populaires. Bernard Bloch s’avoue de la sorte comme un lointain frère puîné de Franz Kafka, parti du poumon il y a cent un ans.
Ce florilège de textes, énoncés sur le ton si bien tempéré de l’émotion et de l’admiration éperdues, nous offre l’opportunité de mieux encore révérer le génie de celui qui sut si bien mettre au jour le revers fantastique de la vie quotidienne, scrutée avec le regard intérieur qui n’appartint qu’à lui. Quand bien même le sous-titre du spectacle est De l’impossibilité d’être Kafka, Bernard Bloch se met dans sa peau, habite son âme, nous la livre palpitante. Jean-Pierre Léonardini
Après-midi, piscine, Bernard Bloch : Jusqu’au 01/12, les lundi et mardi à 21h. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75014 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).
Paris, le 17 octobre 1961. Contre les discriminations dont ils sont victimes, et revendiquant l’indépendance de leur pays, les Algériens travaillant en France manifestent. Plusieurs centaines d’entre eux sont tués par la police du préfet Papon.
La guerre d’Algérie déborde jusque dans les rues de Paris : 47 agents sont tombés sous les balles des militants métropolitains du Front de libération nationale (FLN) algérien, dont 22 depuis le mois de janvier de cette année 1961. Le malaise policier n’a bien sûr pas échappé au préfet de police Maurice Papon (en 1998, il sera condamné pour complicité dans la déportation de Juifs durant la Seconde Guerre mondiale). Il a décidé de lâcher la bride aux agents : « Pour un coup donné, nous en rendrons dix », a-t-il lancé lors des obsèques d’un brigadier. C’est le volet répression imaginé par Papon. Côté prévention, il ordonne un couvre-feu : interdiction aux Algériens de se déplacer dans les rues de Paris et de sa banlieue entre 20h30 et 5h30, tandis que les débits de boissons tenus ou fréquentés par les « Français musulmans » sont tenus de baisser le rideau dès 19h30.
Mohamed Zouaoui, responsable de la branche parisienne du FLN, en réfère au comité fédéral de l’organisation. Contre ce qui est qualifié de mesure « à caractère raciste », il reçoit l’aval pour une manifestation de masse dont la date ne doit être communiquée aux organisateurs que le jour même. Il est prévu une action en trois temps : une manifestation de masse le 17 octobre, puis une grève des cafés, hôtels et commerces le 18 et une nouvelle manifestation, de femmes et enfants cette fois, devant la préfecture de police le 19. Avec un mot d’ordre commun aux trois mouvements : ils doivent être pacifiques.
Porter une arme vaudrait la mort, prévient Omar Boudaoud, chef de la fédération FLN de la métropole. Le secret a été si bien gardé que la préfecture de police n’est alertée le 17 que vers 16 heures par un regroupement de FMA (Français musulmans d’Algérie, dans le jargon de l’époque) entre la Madeleine et l’Opéra. Il ne s’agit de rien d’autre que de travailleurs qui, refoulés de la gare Saint-Lazare par le débrayage des cheminots, devancent l’appel à manifester prévu à 20h30.
Depuis son bureau de la préfecture, Papon mesure mal l’ampleur que pourrait prendre le mouvement. Il déploie un peu moins de 1700 hommes, trop peu pour contenir le mouvement. Cette faiblesse des effectifs voudrait expliquer en partie la violence de la répression qui s’ensuivra. Une violence exacerbée par les fausses informations circulant sur les radios de la police, qui font état de morts dans les rangs des forces de l’ordre. On passe ainsi de cinq à dix tués du côté de La Défense, l’un des points de fixation de la répression, avec le quartier Saint-Michel. Deux endroits où des ponts enjambent la Seine et où va se nouer le pire de la répression policière. Au cours des jours suivants, des corps d’Algériens sont repêchés en aval de Paris. À ces morts, il faut ajouter ceux des manifestants tombés sous les coups dans les rues. Élie Kagan, et son confrère Georges Azenstarck, furent deux des rares photographes ayant pu fixer sur la pellicule les violences et ratonnades policières.
Le nombre total de victimes a fait débat. Entre 38 et 98 selon des rapports d’enquête, 393 d’après les recherches menées par l’historien Jean-Luc Einaudiet recensées dans son livreLa Bataille de Paris : jetés dans la Seine, tués par balle ou morts le crâne fracassé par des manches de pioche ou des crosses de fusils… Les vivants, eux, sont entassés dans des cars qui les emmènent au Palais des Sports, porte de Versailles. À minuit, ils sont 6000 à 7000 dans ce « centre d’identification » saturé, et 2600 au stade Pierre-de-Coubertin. La mémoire de la répression du 17 octobre 1961, jugée par les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster comme « la répression d’État la plus violente qu’ait jamais provoqué une manifestation de rue en Europe occidentale », s’est estompée dans la mémoire collective. Occultée sans doute par celle du métro Charonne du 8 février 1962 et ses neuf victimes. L’effarant constat, établi en 1981 à l’occasion du vingtième anniversaire de l’événement ? Au ministère de l’Intérieur, la plupart des rapports ont disparu. Alain Bradfer
Au théâtre de l’Atelier (75), Jacques Osinski présente 4.48 Psychose. La pièce emblématique de Sarah Kane, magistralement interprétée par Sandrine Bonnaire. Oeuvre testamentaire de la dramaturge anglaise, qui se suicide en 1999 au final de l’écriture… Paradoxe, un texte qui est un tumultueux chant d’amour à vivre !
Pieds nus solidement ancrés aux planches, visage déterminé, Sandrine Bonnaire apparaît en pleine lumière. Durant plus d’une heure, elle est, elle sera Sarah Kane… Douce ou impulsive, calme ou torride, la parole circule en un débit ininterrompu, hormis quelques furtives réparties de son médecin psychiatre (Frédéric Leidgens, en vidéo). La blessure est profonde, le mal-être évident, le désir de vivre aussi.
Après leur collaboration réussie, et unanimement saluée par le public, dans L’amante anglaise de Marguerite Duras, le metteur en scène Jacques Osinski retrouve la comédienne en ce monologue d’une haute intensité tragique. Cri du cœur, cri de douleur, 4.48 Psychose se refuse pourtant à être seul cri de malheur. Si Sarah Kane, née en 1971, crie au secours dans cet écrit ultime avant son suicide en 1999, l’auteure encensée par le grand Edward Bond livre là un authentique, fort et puissant, cri de rage en la vie. Contre ce médecin qui lui susurre, quoique malade « tout ira bien », contre ces médicaments à avaler dont la liste ne cesse de s’allonger : maigre répit, illusoire répit entre nausées et insomnies… La femme ne veut pas la mort, elle veut qu’on l’écoute, qu’on l’entende surtout, un appel au secours parce que belle est la vie !
Belle, la comédienne l’est aussi ! Ni pathos ni démesure sur scène, le mot maîtrisé, les silences aussi, le regard embué de noirceur ou brillant de lueur, le corps digne debout ou couché, la main tendue ou la jambe recroquevillée… La souffrance est pesante, posée là sur le plateau face à notre impuissance, l’amour aussi de soi et des autres qui ne parvient à surmonter la violence du mal-être. L’espoir, la lumière, l’à-venir elle veut y croire, elle y croit encore malgré « la psychose » qui la ronge, cet enfermement mental qu’elle ne parvient à circonscrire. Spectateurs, comme aimantés par le regard solitaire et égaré de la Bonnaire, nous en effleurons les sinistres rivages, nous abordons au plus près du naufrage. Il est 4h48, l’heure a sonné. C’est puissant, poignant ! Yonnel Liégeois, photos Pierre Grosbois
4.48 Psychose, Jacques Osinski : jusqu’au 15/11, du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24). Dans une nouvelle traduction de Vanasay Khamphommala, le texte est édité aux éditions de l’Arche.
Au début des années 1930, Montreuil (93) est une ville qui travaille dur et mange peu. La crise de 1929 a traversé l’Atlantique. Elle s’est installée dans les ateliers de peausserie et de métallurgie qui font vivre la commune, dans les foyers. Le chômage progresse, les salaires stagnent. Le travail, c’est dix heures par jour, six jours sur sept.
La ville change, pourtant. Les ateliers se multiplient, une population ouvrière dense s’installe. Montreuil n’est plus tout à fait la campagne qu’elle était encore quelques années plus tôt. Un territoire en mouvement, sous tension. Et dans ce climat, la politique ne reste pas à distance. En 1934, un projet suffit à tout déclencher : ériger une statue au roi des Belges et, tant qu’on y est, débaptiser la place Jean-Jaurès. Ce qui ressemble à une querelle de bronze devient un révélateur. Autour de Daniel Renoult – journaliste, militant communiste, installé à Montreuil depuis 1928 –, communistes, socialistes, Ligue des droits de l’Homme et anciens combattants se retrouvent et oublient provisoirement leurs divisions. Ce moment agit comme un déclic. À Montreuil, l’idée d’une union des gauches cesse d’être un mot d’ordre abstrait. Elle devient une réponse concrète à la crise sociale et à la montée des extrêmes droites en Europe. Aux municipales de mai 1935, la liste communiste l’emporte avec 56 % des voix. Le basculement politique est net.
Quelques mois plus tard, le printemps 1936 déborde largement des urnes. La victoire du Front populaire aux législatives ouvre une attente immense dans le monde ouvrier. Les salariés ne veulent plus patienter. Ils veulent des augmentations de salaire, du repos, de la dignité. Les premières grèves éclatent après des sanctions prises contre des travailleurs qui ont débrayé le 1er mai, qui n’est pas encore férié. Très vite, le mouvement gagne les ateliers et les usines du Bas-Montreuil. La logique est simple : puisque la gauche a gagné, il faut que cela se voie. Les usines Sébin et Robergel et bien des ateliers sont occupés. Les travailleurs restent sur place, organisent la vie collective, tiennent. La municipalité les soutient : 50 000 repas distribués aux grévistes. Les effectifs de la CGT explosent à 14 000 adhérents. Les accords de Matignon du 7 juin 1936, entre patronat et syndicats sous l’égide du gouvernement Blum, consacrent les conquêtes : semaine de 40h, deux semaines de congés payés, hausses de salaires. Pour les familles qui n’avaient jamais vu la mer, c’est une révolution dans la vie ordinaire.
Mais l’élan ne s’arrête pas aux portes des usines. Au même moment, un autre événement bouleverse les militants de gauche européens : en Espagne, le général Franco tente de renverser par la force le gouvernement républicain issu lui aussi d’une coalition de gauche, le Frente popular. Au 100, rue de Paris, un dépôt s’organise. On y apporte des vêtements, des vivres, des médicaments. Des camions et des ambulances quittent Montreuil, chargés de matériel destiné à l’Espagne républicaine. Certains vont plus loin. 76 Montreuillois s’engagent dans les Brigades internationales pour combattre les troupes franquistes, soutenues par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Des ateliers occupés aux convois de solidarité, toute une ville s’inscrit dans un combat plus large : la défense des démocraties face au fascisme. Le Montreuillois
Au théâtre du Petit Montparnasse (75), Frédéric Cherboeuf met en scène Le Plancher. Une histoire vraie, un récit saisissant de Perrine le Querrec, adapté et interprété avec fièvre par Nicolas Degrémont
C’est l’histoire d’un plancher en bois. D’un sol récupéré dans une ferme des Pyrénées, sur lequel sont gravés 208 mots. Pas un de plus. C’est aujourd’hui une pièce dumusée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne à Paris, actuellement visible au Mac-Val, le musée d’art contemporain à Vitry-sur-Seine. C’est seulement en 1993 que fut découvert ce parquet gravé, lors de la vente de la ferme où il se trouvait.
Ces mots, maladroitement tracés, témoignent d’une vie de misère et d’un désespoir absolu. Ils sont dus à Jean Crampilh-Broucaret (1939-1972), dit Jeannot. En publiant en 2013 un roman très documenté et titré simplement Le Plancher, l’autrice Perrine le Querrec a entrepris de saluer la mémoire de cet homme mort à seulement 33 ans, victime de solitude, de manque de soins, de la faim.
Une mise en scène sobre et envoûtante
Le comédien Nicolas Degrémont, qui a adapté le texte, estime que « monter Le Plancher aujourd’hui est un acte responsable qui vise à sensibiliser le plus grand nombre sur l’impact de l’isolement, de la mise à l’écart, de l’impossibilité à dire et sur le risque de sombrer dans ce que l’on appelait hier ”la folie” ». Frédéric Cherboeuf signe la mise en scène, sobre et envoûtante.
Accompagné par Zoé Saubat au violoncelle, Nicolas Degrémont, pendant plus d’une heure, et sans autre accessoire, ne quitte pas l’espace de ce plancher reproduit à l’identique. Il ne raconte pas, il donne vie au personnage de Jeannot. Traduisant en parole, et dans le mouvement incessant, ses tourments effrayés. Et produisant un moment de théâtre d’une rare puissance. Gérald Rossi, photos Serge Perichon
Le Plancher, Frédéric Cherboeuf : jusqu’au 25/10, du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 17h15. Théâtre du Petit Montparnasse, 31 rue de la Gaité, 75014 Paris (Tél. : 01.43.22.77.74).
Au Théâtre Public de Montreuil (93), Pauline Bayle présente Mahabharata, une histoire de la violence. L’histoire de deux familles qui, au fil des âges, ne cessent de se combattre et de choisir la mort en héritage. L’emblématique épopée indienne, 250 000 vers, interprétée exclusivement par des comédiennes.
Dès l’extinction des lumières, la grande scène du Théâtre public de Montreuil se transforme en champ de batailles ! Et pour un temps certain, entracte compris, trois heures exactement… De génération en génération, fortes de solides liens de parenté pourtant, les familles Kaurava et Pandava ne cessent de s’affronter, de cadavres en cadavres une vengeance à la mort qui s’éternise. Un conflit que relate le Mahabharata, chef d’œuvre littéraire qui a traversé les siècles de bouche à oreille, poème indou de 250 000 vers, l’épopée érigée en mythe ! Les accrocs du festival d’Avignon, comme les ménagères de plus de cinquante ans, s’en souviennent. Lors d’une soirée mémorable en la Carrière de Boulbon, nouveau lieu de représentation inauguré pour l’occasion en juillet 1985, les géniaux Peter Brook et Jean-Claude Carrière avaient orchestré un cycle de trois pièces (La partie de dés, L’exil dans la forêt, La guerre) et offert au public français la primeur de cette œuvre : un événement, une révélation, un monument incontournable au final de neuf heures de spectacle, repris ensuite par l’emblématique metteur en scène anglais dans le décor naturel de son théâtre des Bouffes du Nord !
Pauline Bayle, la directrice du TPM au talent certain et reconnu, n’affiche point semblable ambition. Son projet ? Proposer une version condensée pour la rendre plus intelligible, moderniser la langue pour la rendre plus audible, resserrer l’intrigue pour la rendre plus accessible. Un triple exercice qui a nourri, avec excellence et réussite, les précédentes créations de la metteure en scène : tant avec son adaptation de l’Iliade et l’Odyssée d’Homère qu’avec les Illusions perdues de Balzac… Pour parvenir à ses fins entre lumières fantasques et décors inspirants, tel un contrepied au théâtre shakespearien où seuls les hommes avaient le monopole de la scène, un choix étonnant : une distribution exclusivement féminine d’une magistrale présence, une qualité d’interprétation au-dessus de tout soupçon, une scénographie au magnétisme convaincant !
Au-delà de la juste dénonciation de son propos, cette « histoire de la violence » nous plonge en vérité dans un tourbillon de scènes à répétition qui peinent à nourrir et à renouveler la réflexion.Entre impérieux désirs de vie et appels incessants à la mort, entre cauchemars et déraisons, il est à craindre que la partition, hors son authentique beauté, ne fasse illusion. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Mahabharata/une histoire de la violence, Pauline Bayle : jusqu’au 24/10, du mardi au vendredi à 19h, le samedi à 17h. Théâtre Public de Montreuil, 10 place Jean-Jaurès, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.70.48.90).
Les 26 et 27/11, au Tandem, Douai. Du 16 au 19/12, au Théâtre du Nord, Lille – Tourcoing. Du 06 au 16/01/27, aux Célestins, Lyon. Les 28 et 29/01, au Volcan, Le Havre. Du 03 au 05/02, au Trident, Cherbourg-en-Cotentin. Du 07 au 09/04, à l’Olympia, Tours. Le 13/04, à l’Équinoxe, Châteauroux. Les 20 et 21/04, à L’Azimut, Antony/Châtenay-Malabry. Le 24/04, au Théâtre Louis Aragon, Tremblay.
Au Tandem de Douai (59), Joël Pommerat présente Les petites filles modernes (titre provisoire). Entre fantasme et réalité, fiction et friction, le choc de deux mondes : celui d’adolescentes en rébellion et celui des adultes. Un spectacle déroutant.
Sur la scène du Tandem de Douai, entre musique – danse et cinéma, un trou noir d’une profondeur angoissante et caverneuse… Du plus lointain, à peine perceptibles dans un rai de lumière, s’avancent deux frêles silhouettes, Deux petites filles modernes. En cette atmosphère inquiétante, toute de noir et blanc, chère au regretté Claude Régy, le décor est planté. Minimaliste, étrange et déroutant.
D’abord une querelle, comme il y en a tant et tant dans les cours de récréation… Deux gamines qui se prennent la tête pour des futilités, déterminées à se crêper le chignon ! Jade ne cesse de harceler Marjorie et, malgré remontrances et avertissements, poursuit son travail de sape jusqu’à son renvoi du collège. Peu importe, les deux filles habitant à proximité, elle s’introduit un soir chez sa jeune voisine et profère des menaces de mort. Curieusement, le dialogue s’engage enfin et les querelles intestines virent très vite en amitié profonde entre elles deux, suite à d’étranges et surprenantes révélations : la nuit venue, les parents de Marjorie se transformeraient en horribles monstres ! Et de se retrouver alors, chaque soir, le jour tombant, pour se raconter des histoires…
Qui se mêlent et s’entremêlent avec d’autres, dans le clair-obscur du plateau : une créature enfermée à vie « dans une boîte métallique sans boire ni dormir », un jeune homme condamné au silence s’il veut la libérer… Du quotidien fantasmé à l’extra-ordinaire banalisé, on ne sait quoi penser entre amitié colorée et noirceur de l’existence ! Entre grosse peluche et silhouettes inquiétantes des parents, la guerre des mondes est engagée entre les adultes et les deux petites filles modernes. Des images hallucinées et hallucinantes qui passent pour la vraie vie, des dialogues imaginaires et complètement décalés, un duo d’une fantastique présence (Coraline Kerléo, Marie Malaquias), une scénographie d’une obscure luminosité !
Un spectacle désarçonnant, déroutant de Joël Pommerat, qui exige l’attention soutenue du spectateur et l’invite tout à la fois à lâcher prise, du grand art dans la mise en scène. Contre le cauchemar et la mort, l’imaginaire, le conte et le rêve qui transfigurent l’espace et le temps. Entre fabuleuses éclaircies et trous noirs, sombre réalité et fulgurances poétiques, l’imprévisible et le provisoire dans l’amour ou l’amitié : ainsi va la vie pour chacune et chacun. Yonnel Liégeois, photos Agathe Pommerat
Les petites filles modernes (titre provisoire), Joël Pommerat : Du 14 au 16/10, les mercredi et vendredi à 19h30, le jeudi à 20h30. Tandem, Scène nationale, Place du Barlet, 59 500 Douai (Tél. : 09.71.00.56.78).
Du 12 au 15/11, au théâtre Vidy de Lausanne. Les 26 et 27/11, au théâtre Jean Vilar de Suresnes. Les 16 et 17/12, à la Comète de Châlons-en-Champagne. Du 10 au 16/01/27, au théâtre de la Cité à Toulouse. Du 25/02 au 14/03, au théâtre du Rond-Point à Paris.
Au théâtre du Rond-Point (75), Laurent Fréchuret met en scène L’Âge tendre. Créée aux États-Unis en 2021, une pièce de l’auteur états-unien George Brant, abondamment monté et reconnu dans la sphère anglo-saxonne, encore peu joué en France.
L’âge tendre est un monologue judicieusement traduit par l’experte Dominique Hollier, monté avec force et sensibilité par Laurent Fréchuret, fondateur du Théâtre de l’incendie. Embauché comme garde de nuit dans un gigantesque centre de rétention, un jeune Texan d’origine mexicaine voit que les « illégaux » entassés sont des enfants de « Latinos », arrachés à leurs parents en vertu d’une loi scélérate de Trump lors de son premier mandat. « Juste des petits enfants qui tiennent des ballons/Effrayés/Pleurnichant/Les ongles des pieds arrachés à force de marcher » …
Astreint à la clause de confidentialité, père de deux filles choyées, stigmatisé par sa femme à cause de cet emploi dont il a besoin, l’homme va, sous nos yeux, livrer à soi-même une rude bataille, s’attachant aux jeunes prisonniers malgré l’interdiction de tout contact rapproché, surtout que des enfants, de plus en plus nombreux, tombent dans un sommeil torpide inexplicable… Le théâtre de cette conscience bouleversée exige, à l’évidence, un acteur que Fréchuret définit comme un « athlète affectif », selon le mot d’Antonin Artaud. Il l’a trouvé en la personne de Dali Benssalah, au demeurant athlète effectif puisqu’il fut, dans sa jeune vie antérieure, champion de France de boxe thaï. Depuis, cinéma et télévision n’ont pu, par bonheur, le priver de la scène.
Son jeu, d’une précision extrême dans la mobilité, lors d’une adresse quasi permanente au spectateur, met souplement en relief, sans heurt pathétique, l’impérieuse nécessité du choix du cœur dans une situation invivable au regard de la pure et simple humanité. Cela épouse exactement le désir de George Brant : « J’étais furieux de la politique de séparation des enfants (…), j’avais honte de ce geste de cruauté (…), j’ai pensé que je pouvais aider en tant qu’auteur. »Laurent Fréchuret signe, là, une réalisation de grand mérite, que la composition musicale de François Robin et la silhouette fugace de Christophe Havard au saxo, dotent d’une aura poétique.
L’Âge tendre participe de l’actuelle conception d’un théâtre politique, fondée sur l’intervention dans l’immédiat. Elle a du pain sur la planche, les motifs de colère et d’indignation ne manquent pas. Sur scène, on attend d’autres manifestations concrètes du talent de George Brant, qui brave la trumperie. Jean-Pierre Léonardini
L’Âge tendre, Laurent Fréchuret : jusqu’au 17/10, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 19h. Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21).
Au théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie (75), Pascal Kirsch présente La mort de Jean-Marie de Balma. Autour d’un texte écrit par Vincent Guédon, le metteur en scène parvient à créer un univers à la fois réaliste et fascinant.
Au centre de la scène, une table, encombrée par des objets, divers papiers, des livrets… Autrement dit des souvenirs. Des objets réalistes du quotidien. Invité dans cet univers inconnu, le spectateur devient un témoin, dès les premières minutes, tout en subissant une forme étrange d’envoûtement. En 2012, il y a vingt-neuf ans qu’a disparu Jean-Marie (interprété par Jonathan Genet), comme l’explique son petit frère (Yann Boudaud). Disparition inexpliquée, fuite, possible décès…
Les spectateurs au plus près du plateau
Comment, dans ces conditions, pourrait-on accepter de ne pas savoir ? La mort de Jean-Marie de Balma est une sorte d’enquête. Libre à chacun de construire l’aventure en fonction de son vécu intime. Le texte de Vincent Guédon est précis, acéré et ouvert à l’imaginaire. À la fois fluide et encombrée des petits détails du quotidien d’une vie ordinaire, la mise en scène de Pascal Kirsch permet de s’inscrire silencieusement dans ce récit. La disposition de la salle, avec des sièges sur trois côtés autour de l’espace de jeu, facilite cet échange.
Jean-Marie a laissé peu de traces. C’est peut-être la directrice (excellente Catherine Vinatier) du centre Adoma, où l’homme vivait à Toulouse, qui livre le plus d’indices. Ajoutons les musiques, très contemporaines, composées et jouées en direct par Avise Sinivia. Les ingrédients sont réunis pour réussir un étrange spectacle qui parle d’humanité avec conviction. Gérald Rossi
La mort de Jean-Marie de Balma, Pascal Kirsch : jusqu’au 18/10, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30. Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36). Du 03 au 05/11 à Béthune, du 05 au 09/01/27 à Valence.
Le 9 octobre 1981, la France promulgue l’abolition de la peine de mort. Ardent opposant à la peine capitale, Robert Badinter avait présenté le projet de loi à l’Assemblée Nationale.Dans la nuit du 8 au 9 février 2024, il décède à Paris, à l’âge de 95 ans : ce même jour de février 1943 où son père, arrêté à Lyon par la Gestapo de Klaus Barbie, est transféré à Drancy puis déporté au camp de Sobidor dont il ne reviendra jamais… Le 9 octobre 2025, le Panthéon accueille la dépouille de l’avocat et ancien ministre de la Justice de 1981 à 1986.
En novembre 2000, l’ancien Garde des Sceaux et Président du Conseil constitutionnel nous accordait un long entretien à l’occasion de la sortie de son livre L’abolition.Une rencontre qui marque durablement les consciences… D’une profonde humanité, le regard d’une infinie tendresse sous ses sourcils abondants et broussailleux, Robert Badinter n’hésita point à prolonger le temps initialement imparti à notre dialogue : sans notes, une mémoire infaillible, un propos nourri de convictions, une foi inébranlable en la morale et la justice ! Un homme qui incarnait et respirait pleinement les valeurs humanistes, qui les défendait d’une forte voix.
En hommage à cette grande figure du droit, à ce sage et juste d’une haute stature éthique et politique, Chantiers de culture propose à ses lectrices et lecteurs ce temps du dialogue où les mots échangés conservent, 26 ans plus tard, toute leur saveur, leur force et vigueur.Yonnel Liégeois
Quand un abolitionniste passe aux aveux…
De l’affaire Buffet-Bontems en 1972 jusqu’à ce mémorable mois de septembre 1981 où l’Assemblée nationale vote la suppression de la peine capitale en France, Robert Badinter raconte dans L’abolition ses combats juridiques et politiques au quotidien. Un livre empreint d’émotion et de passion où l’ancien Garde des Sceaux de François Mitterrand plaide en faveur d’une autre justice à instaurer partout dans le monde. Surtout et d’abord aux États-Unis, par la force symbolique que la décision recouvrerait.
Yonnel Liégeois – À la lecture de L’abolition, une certitude semble poindre : que l’exécution de Bontems, condamné à mort en 1972, hante toujours votre conscience.
Robert Badinter – Alors que Bontems ne fut pas reconnu d’assassinat mais seulement de complicité dans l’affaire de Clairvaux, celui qui n’avait pas tué et celui qui avait tué furent tous les deux condamnés à mort. Le Président Pompidou refusa sa grâce et j’escortai donc le condamné jusqu’à la guillotine. Ce jour-là, je compris ce que veut dire une justice qui tue et je me fis le serment, en quittant la prison de la Santé, d’accepter de défendre celui qui me le demanderait quel que soit le crime commis. Dès l’instant où il encourrait la peine de mort et tant que subsisterait cet archaïsme sanglant… Avant ces faits, j’étais un abolitionniste comme bon nombre d’intellectuels et de confrères de ma génération, comme plus généralement toute la gauche française. Mais être abolitionniste c’est une conviction, la mort de Bontems m’a transformé en un militant. C’est devenu pour moi une cause essentielle, voire la première des causes durant de nombreuses années jusqu’en 1981.
Y.L. – C’est ainsi que vous êtes devenu le plus célèbre avocat « pénaliste » de France ?
R.B. – Je ne l’ai jamais été ! J’étais spécialisé dans les problèmes de droit littéraire et artistique, je m’occupais beaucoup d’affaires de presse. L’un de mes collaborateurs m’a d’ailleurs fait remarquer qu’entre 1972 et 1981 j’ai dû plaider au maximum douze à quinze affaires en Cour d’assises. Ce n’est pas beaucoup.
Y.L. – Certes, mais ce ne sont pas n’importe lesquelles !
R.B. – Effectivement. J’avais un certain nombre de dossiers où se jouait réellement, pas symboliquement, la tête d’un homme. Et comme le public n’a retenu que ces affaires, je suis devenu « le » spécialiste. D’autant que je militais aussi ardemment par la plume. À partir de l’affaire Patrick Henry, j’ai véritablement incarné la lutte pour l’abolition parmi mes confrères du barreau. Après la disparition d’Émile Pollak, je suis apparu comme celui le plus en avant dans la tranchée.
Y.L. – Vous utilisez une formule « choc » pour stigmatiser la peine de mort. « Guillotiner, ce n’est rien d’autre », écrivez-vous, « que prendre un homme et le couper, vivant, en deux morceaux ». Une image très réaliste, hors toute considération morale ou éthique ?
R.B. – Par tempérament, je ne suis pas un lyrique mais plutôt, comme on dit, un introverti. Je ne m’imaginais pas en Cour d’assises en train de raconter la marche vers la guillotine et décrire le supplice. Après l’affaire Buffet-Bontems et avant de plaider pour Patrick Henry, j’ai longtemps cherché. Je cherchais comment expliquer aux jurés de la façon la plus saisissante, et en même temps la plus sobre possible, ce qu’était réellement la guillotine. Cette expression, prendre un homme et le couper vivant en deux morceaux, m’est apparue la plus juste. J’ai vu d’ailleurs qu’elle avait absolument saisi les jurés. Bien des années plus tard, le hasard m’a permis de retrouver les origines de la phrase. Dans une lettre de Buffet adressée à Pompidou… J’ai compris alors pourquoi j’avais refoulé cette image, au sens propre du terme !
Y.L. – Venons-en à l’affaire Patrick Henry et au procès qui s’ouvre en 1977 aux assises de Troyes, devant cette même Cour qui condamna à mort Buffet et Bontems. N’est-ce pas celle qui représente pour vous le « summum », « l’exemplarité » de votre combat ?
R.B. – Ce fut véritablement « l’affaire », une grande affaire et dans la bataille en faveur de l’abolition un moment essentiel, pas suffisant mais essentiel. Rappelez-vous que médias et public étaient déchaînés, les ministres aussi, et que chacun considérait que Patrick Henry n’avait aucune chance. Si la guillotine devait fonctionner, au lendemain de cet odieux crime d’enfant, elle devait d’abord fonctionner pour lui ! C’est dans cet état d’esprit d’ailleurs que s’est déroulé le procès. Le retour à Troyes m’est apparu comme un signe négatif du destin, mais je n’ai pas hésité un seul instant lorsque le bâtonnier Bocquillon m’a sollicité pour le seconder dans les débats. Je ne pouvais pas me dérober. En sachant qu’une seule perspective s’ouvrait lors de mon retour cinq ans plus tard dans cette même salle d’audience, devant le même avocat général qui avait déjà requis la peine capitale : substituer le procès contre la peine de mort à celui de Patrick Henry. La voie était très claire : si l’on croyait à la peine de mort, le cas était tellement cité comme exemplaire qu’il ne pouvait y échapper, si l’on n’y croyait pas le moment était venu de mettre le verdict en accord avec sa conviction. Je reste convaincu, à ce jour, que c’était la seule chance de Patrick Henry, même si on m’a reproché d’avoir escamoté les débats en remplaçant un procès par un autre. Le verdict ? Condamnation à perpétuité, non à mort… Je savais qu’il pèserait dans la conscience collective, je savais aussi que ce n’était pas fini et que seule une décision politique imposerait l’abolition.
Y.L. – Vous livrez au public une image étonnante de l’avocat en pleine plaidoirie. Contrairement à l’homme serein, assis aujourd’hui en face de moi, vous apparaissez comme tétanisé par l’enjeu. Loin des effets de manche, tel un boxeur qui, au gong final, finit le combat, épuisé ?
R.B. – Je ne fabule pas, il en était ainsi. Demandez à Frédéric Pottecher ou à Josyane Savigneau, alors jeune journaliste au Monde. Je suis toujours demeuré pénétré, hanté, par ce qui était advenu à Bontems. Les jeunes avocats ne connaîtront plus jamais ça, il vous faut imaginer l’ambiance. Des heures et des heures d’audience face à un auditoire hostile, après les plaidoiries des parties civiles, écouter dans un climat de haine et dans une atmosphère de mort l’avocat général demander au sens propre du terme, parfois avec talent et passion, la tête de celui que vous défendez, celui-là même que vous entendiez respirer juste derrière vous… Et il ne vous reste que 35 ou 40 minutes de parole non seulement pour convaincre mais surtout renverser cette espèce de courant qui conduit tout droit à l’échafaud. La responsabilité était telle, si immense, l’angoisse de ce qui était en jeu si forte qu’il me fallait absolument m’ouvrir aux jurés. Non pas leur donner l’impression d’avoir un avocat devant eux, mais simplement un homme qui leur parlait. D’où la nécessité d’aller toujours plus loin à l’intérieur de vous pour trouver les mots qui ne vous identifient pas à ce qui relève de l’habilité professionnelle. Une tâche extraordinairement épuisante et difficile, de plus en plus épuisante et difficile d’un procès à l’autre. Plus je devenais connu, plus on attendait la « performance » de Badinter : la pire chose qui soit pour un avocat, dans ces conditions-là. Il me fallait à chaque fois casser cet engrenage pour revenir à une relation d’homme à d’autres hommes ou femmes. Hors toute éloquence et artifice, ne pas amener les jurés là où ils ne voulaient pas aller mais les conduire là où ils devaient aller : que ce n’est ni la Justice ni la Cour qui rend un verdict, qu’il relève de leur responsabilité et qu’ils devront assumer toute leur vie le fait d’avoir envoyé un homme à la guillotine. L’heure de vérité, une décision terrifiante. La tension, l’angoisse, le manque de sommeil…
Y.L. – À l’horizon d’une campagne présidentielle décisive, en janvier 1981, 63% des Français sont encore favorables à la peine de mort. Avez-vous douté un moment des choix de François Mitterrand ?
R.B. – Mitterrand, nécessairement, voulait gagner les élections. En outre, c’était sa dernière chance. En mars 81, rien n’était joué et il faut souligner là son courage politique lorsqu’il se prononce ouvertement en faveur de l’abolition en risquant de perdre les quelques centaines de milliers de voix qui avaient déjà fait la différence en 1974. « Dans ma conscience, dans la foi de ma conscience, je suis contre la peine de mort », répond-il à Jean-Pierre Elkabbach lors de l’émission Cartes sur table. À cet instant, j’ai frémi de joie : sans détour ni précautions oratoires, François Mitterrand se déclarait pour l’abolition ! Ce que je redoutais avant tout, c’était une phrase dont Mitterrand avait le secret et qui, dans la complexité du propos, aurait ouvert de multiples possibilités. Je frémissais, je me disais « pourvu qu’il se jette à l’eau » ! C’est allé au-delà de mes espérances, ce fut un grand geste de courage politique et j’étais convaincu que ça le servait. J’en suis persuadé, affirmer ses convictions est toujours valable en politique, mais je dois reconnaître que ce n’était pas le sentiment de beaucoup de ses amis et conseillers. Mitterrand est certes un personnage politique éminemment complexe, mais il reste une constante : il n’a jamais supporté, et de personne, qu’on lui dicte ce qu’il devait faire.
Y.L. – En septembre 81, Garde des Sceaux, vous présentez votre projet de loi avec cet article premier : « La peine de mort est abolie ». Une réforme acquise à l’Assemblée nationale mais, plus étonnant, au Sénat aussi ! Une décision surprenante ?
R.B. – Encore aujourd’hui, j’ai du mal à l’expliquer et à en déceler les raisons. Un vote étonnant. Je pense qu’il y a eu une influence importante de l’Église catholique. Ces hommes-là, profondément chrétiens, ont œuvré à pas feutrés, en coulisses, nous ramenant aux délices des discussions parlementaires de la IIIème République… De grands dirigeants de droite ont voté la loi : Chirac, Seguin, Stasi et le député Pierre Bas qui réclamait chaque année la suppression des crédits du bourreau lors du vote du budget.
Y.L. – De Pompidou à Giscard, en passant par leurs différents ministres de la Justice, vous n’êtes pas tendre avec ces personnalités qui se déclarent abolitionnistes jusqu’à la veille de leur élection.
R.B. – Dans sa jeunesse, Alain Peyrefitte avait écrit un livre contre la peine de mort. Je pensais sincèrement qu’il serait l’homme de l’abolition et là il y a une part indiscutable d’attente déçue… Pompidou ? Normalien, Jeunesses socialistes, homme de grande culture, ça me paraissait aller de soi qu’il soit l’homme de la situation… Giscard reste pour moi un sujet d’étonnement encore à ce jour. Jamais, jamais je ne comprendrai pourquoi il a fait exécuter Christian Ranucci. Je cite dans L’abolition le passage de son livre de mémoires où il déclare mettre son réveil à l’heure de l’exécution, ouvrir les rideaux de sa chambre puis se rendormir… C’est extraordinaire, sidérant. À la lecture du texte, je n’en croyais pas mes yeux ! Dans l’histoire de l’abolition, l’exécution de Christian Ranucci est un moment-clef au même titre que l’affaire Patrick Henry. Il n’a jamais cessé de clamer son innocence. S’il y a une affaire où la grâce s’imposait, s’il y a un homme qui n’a vraiment pas bénéficié de la clémence judiciaire, c’est bien Ranucci. Face à la peine de mort, il ne faut jamais cesser de souligner son caractère de loterie sanglante.
Y.L. – Vous militez en faveur de l’abolition de la peine de mort aux États-Unis. Même si 3700 condamnés attendent leur sort dans les couloirs de la mort, vous espérez encore et toujours ?
R.B. – Oui, je reste optimiste, même si 66% des citoyens américains se disent partisans de la peine de mort, même si au Texas on compte une condamnation à mort tous les onze jours ! Vous avez là-bas l’abominable inégalité sociale et ce racisme structurel qui encombre les couloirs de la mort des enfants des communautés noires et hispaniques, non par les fils des startups. Ils ont des avocats médiocres ou indifférents nommés par les juges. Enfin, la procédure accusatoire qui régit le fonctionnement de la justice américaine oblige à l’ouverture d’enquêtes et de contre-enquêtes qui coûtent très cher. Sur quoi se fonde mon optimisme face à cette réalité sordide ? Le fait que 12 états américains maintiennent leur position abolitionniste, que le taux de criminalité n’a pas augmenté chez eux contrairement aux états voisins, que l’étude de la Columbia University portant sur la totalité des condamnations à mort depuis 1977 révèle de nombreuses erreurs judiciaires… On parviendra à l’abolition par étapes, de moratoire en moratoire il se passera ce qui s’est produit en Angleterre et au Canada : au bout d’un moment, ils se rendront compte que le taux de criminalité sanglante n’a pas changé et la peine de mort tombera en désuétude. Certes, le processus va demander du temps et des efforts, aussi nous faut-il soutenir les initiatives qui vont dans ce sens. Propos recueillis par Yonnel Liégeois
Jusqu’au 11/10, France.TV propose en replay la cérémonie officielle de l’entrée de Robert Badinter au Panthéon. À voir aussiLes combats méconnus de Robert Badinter, le documentaire de Dominique Missika et de Bethsabée Zarca qui retrace les grandes batailles de l’ancien garde des Sceaux : de la dépénalisation de l’homosexualité au regard neuf sur la prison qui n’est pas « l’honneur de la France »… Haï par la droite conservatrice, il contribua aussi à poser les bases d’une justice pénale internationale. Et de poursuivre avec le documentaire de Romain Icard, Robert Badinter la vie avant tout : le sens de la justice et la valeur de la vie humaine au cœur de son combat, le portrait de la droiture morale faite homme. Sans oublier le documentaire de Franck Johannès et Caroline du Saint, Badinter contre la peine de mort, le procès Patrick Henry : servie par les acteurs de la Comédie Française, la reconstitution des assises de Troyes en janvier 1977 avec la fameuse plaidoirie de Badinter qui évitera à son client « la lame qui coupe un homme en deux ». Bouleversante, une archive sonore historique !
L’abolition, la plume d’un juste
Après L’exécution, L’abolition… Le même souffle de l’homme juste, du citoyen de haute stature morale, irradie les deux ouvrages. Derrière l’image de l’éminent juriste et grande figure du barreau, L’abolition nous révèle surtout un homme à la personnalité attachante. Un personnage au caractère trempé, dont la froideur apparente masque les vraies émotions : doux et attentif à son interlocuteur, virulent et passionné dans les causes auxquelles il consacre la défense. Un homme peut-être convaincu du rôle essentiel qu’il a joué dans l’évolution de la justice française, un homme pourtant qui ne cache rien de ses faiblesses et de ses doutes, de sa lassitude et de ses hésitations sur ces chemins de l’histoire qui conduisent le fils d’un petit immigré juif de la prison de la Santé en 1972 jusqu’aux portes de la Chancellerie en 1981…
L’abolition ? Un témoignage émouvant et bouleversant, œuvre de mémoire face aux jeunes générations tentées d’oublier et de considérer comme une évidence la disparition de la guillotine. 8 pays abolitionnistes en 1948, 28 en 1981, 103 en l’an 2000, 113 en 2024, 145 si l’on ajoute ceux qui renoncent à l’appliquer en droit et en pratique : et demain ? D’une page à l’autre, Robert Badinter nous insuffle l’intime conviction que le temps de l’Histoire peut s’inscrire aussi dans le temps des hommes. Un livre à méditer, à offrir à tous, hommes et femmes qui désespèrent et croient leur cause perdue. Yonnel Liégeois
L’abolition, de Robert Badinter (Le livre de poche, 352 p., 8€90)
Du 14 au 17/10, au Théâtre de la Ville (75), Sylvain Maurice met en scène Les pensées. Un texte de Nicolas Doutey, subtil et jouissif, quand les jeunes Ida et Paul découvrent leur capacité à penser. Un banc, deux comédiens, trois notes de musique et quatre fourchettes, le bonheur est dans la plaine !
Sur le plateau du CDN de Tours, lors de la création des Pensées, Ida se promène. Une banale balade dans la plaine… Lorsqu’elle rencontre Paul, elle lui fait une étrange révélation : à la vue d’un nuage blanc devenu sombre, « dans la pluie sur la plaine, subitement je pense, quelque chose s’active, j’ai une pensée, je pense au matin ». Au grand étonnement de Paul, qui interroge son amie. Non, il ne s’est rien passé de particulier ce matin-là, Ida pense au matin en général, « je me promène dans du matin en y pensant ». Penser, ce n’est pas rien, un phénomèe singulier, une sorte d’événement, « un gros morceau qui risque de changer pas mal de choses », estime le garçon.
Comme Bérangère Vantusso, la directrice de l’Olympia depuis 2024, les deux compères sont des familiers des Chantiers de culture. De Longueur d’ondes à Faire le beau pour la première en complicité d’écriture avec Nicolas Doutey qui signa Bouger les lignes, jusqu’à Réparer les vivants et le remarquable Projet Barthes de Sylvain Maurice programmé au récent festival d’Avignon… L’écriture incisive de Nicolas Doutey, imagée et comme complice de l’intelligence première, fait mouche, autant que la mise en scène épurée et dynamique de Sylvain Maurice ! Un petit banc de bois pour tout décor, de palabre en palabre, Jeanne Louis-Calixte et Mikaël-Don Giancarli pensent à loisir, une sarabande verbale mise en musique par Laurent Grais ! Penser, penser bien, penser juste ? Une tâche pas facile, mais excitante lorsqu’on s’y met à deux, surtout quand il s’agit de retrouver Bill, de retour au pays paraît-il… D’aucuns l’ont aperçu : est-ce vrai ? Où çà ? Est-ce bien lui ? Sacré Bill, il faut y réfléchir… C’est pas gagné, mais Ida et Paul sont satisfaits, ils ont bien échangé, « on a complètement échangé nos pensées »…
Ils se souviennent, l’une du réparateur de vélos et l’autre de la quincaillère, ce n’est pas simple de demander quelque chose quand on ne connaît pas le vrai nom, entre mortaiseuse et clé à pipe…Il faut chercher, tenter de se faire comprendre. Mais c’est formidable, rien que d’y penser, penser c’est fantastique, ça ne change rien et ça change tout ! « On peut penser n’importe où, on a besoins de rien pour penser ». Et le duo de s’éclater alors dans un ballet de fourchettes, digne de celui des petits pains à la Charlot. Un dialogue revigorant, quand Doutey rend émoustillant la banalité du quotidien, un premier texte pour la jeunesse qui l’invite à ne pas tout accepter au comptant, à oser s’aventurer sur les chemins du questionnement et de la réflexion. Comme à l’habitude, dans une mise en scène limpide de Sylvain Maurice qui s’enroule et se déroule avec joliesse, à l’image du tapis roulé-boulé sur scène. Allez y voir, le temps est compté, il n’est plus l’heure de penser ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Les pensées, Nicolas Doutey et Sylvain Maurice : du 14 au 17/10, huit représentations à différents horaires. Le texte est disponible aux éditions Actes Sud-Papiers (144 p., 16€). Théâtre de la Ville, 2 Place du Châtelet, 75004 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77).
Penser, un jeu d’enfant
Ida et Paul découvrent qu’ils pensent et ils en sont tout étonnés. Ils sont deux amis, naïfs et peut-être un peu clowns aussi. Ils jouent avec les mots, avec les pensées. Et quand on est deux, les pensées, ça peut se partager. Ça permet d’avancer et ça rend libre aussi… Ce n’est pas tout à fait un hasard si le titre de la pièce fait écho au célèbre texte du penseur Pascal ; il s’agit ici d’incarner, avec tout le sérieux et la joie dont sont capables les enfants, de grandes questions de philosophie. Sylvain Maurice a imaginé un spectacle pour deux acteurs et un musicien avec un dispositif simple, pour pouvoir l’installer partout et le rendre accessible à tous. Par la langue vive de Nicolas Doutey, qui signe là son premier texte pour la jeunesse, le théâtre devient un champ d’exploration au présent. Maïa Bouteillet
Jusqu’au 31/10, à Châtillon-sur-Indre (36), la médiathèque expose les œuvres de Robert Boscarino. Des tableaux surgis du fluid’art, des peintures où les couleurs explosent au gré de l’inspiration.
La technique est importée des États-Unis, il n’y a pas besoin de pinceaux : ce style de peinture se nomme Fluid’art ou Acrylic pouring. Tout l’art consiste à verser la peinture sur la toile et selon la fluidité, la composition du mélange et la façon de procéder, les résultats peuvent être stupéfiants avec d’infinies possibilités !
Robert Boscarino a déjà présenté ses œuvres dans plusieurs médiathèques et autres lieux d’exposition. Autodidacte complet, il s’attelle à maîtriser une technique qui consiste à travailler la peinture à l’aide de divers objets du quotidien. Sèche-cheveux, billes, fourchettes, chaînettes, boîtes d’oeufs, passoire, souffleurs, pailles, ou tout autre ustensile, donnent vie aux tableaux… Ce sont les mouvements imprimés par le matériel et les gestes du peintre qui déterminent le résultat. « Lorsque je commence un tableau, je ne pars pas avec une idée précise. Mais parfois, au fil de sa composition, une idée émerge à partir de ce qui prend forme» commente le plasticien.
Toile après toile, Robert Boscarino s’est approprié ce style de peinture. « Cette technique est accessible à tout le monde, je ne me considère pas comme un peintre », relativise-t-il. Encore faut-il une bonne dose d’inspiration, de sensibilité et d’inventivité, qualités essentielles sans lesquelles il ne peut y avoir de création ! Ce qui n’a pas échappé à l’entourage de Robert Boscarino, l’encourageant à persévérer et à montrer sa production. Sans nul doute, c’est avec plaisir que les visiteurs se laisseront porter au gré de leur imaginaire, tant couleurs et motifs abstraits invitent à moult interprétations. Philippe Gitton
Exposition Robert Boscarino : jusqu’au 31/10, du mardi au samedi 10h-12h/15h-17h30, le vendredi 10h-12h/15h-17h. La médiathèque François Rabelais, 8 place John Stewart de Buchan, 36700 Châtillon-sur-Indre (Tél. : 02.54.38.92.13).