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Quand le PIB prend l’ascenseur, Avignon 2019

Si le Off du festival d’Avignon 2019 tire sa révérence le 28 juillet, il est encore temps d’aller applaudir quelques pépites : Paysage intérieur brut à Présence Pasteur et J’arriverai par l’ascenseur de 22h43 au Théâtre Arto. Sans oublier une ultime sélection de spectacles.

Le PIB de Marie Dilasser n’est pas l’indicateur économique mesurant la production de richesse d’un pays, le produit intérieur brut ou, s’il l’est, c’est au travers de ce qu’elle nous en propose dans son Paysage Intérieur Brut à Présence Pasteur. Un titre d’une particulière justesse et très éclairant, puisqu’il est effectivement question de paysage (une thématique que l’on retrouve dans toute son œuvre et qui fait également allusion à sa manière d’écrire « là où elle vit », en Bretagne), de monologues intérieurs qui isolent les personnages évoqués. Quant à la brutalité, ou plutôt la radicalité, elle est plus qu’évidente, mêlée ici à une sorte d’humour noir ravageur. Cela donne dans PIB, une commande de Roland Fichet et de son Théâtre de Folle Pensée à

Saint-Brieuc dans le cadre d’une série de Portraits avec paysage, un texte étonnant.

Portrait d’une certaine Bernadette, effectivement, mais aussi évocation des personnes de son entourage : mère qui aime à vagabonder la nuit sur les routes, mari éleveur et expérimentateur de génétique bovine, et même son chien très affectueux, Rumex, chacun prenant la parole l’un après l’autre dans des monologues au bord du délire. Un délire et des hallucinations activés par la prise de Lexomil de l’intéressée qui sort d’un petit séjour à l’hôpital psychiatrique… Tout un monde de la ruralité est là, « plus vrai que nature », si on ose dire. Avec ces gens dont Marie Dilasser a saisi des traits de caractère après les avoir rencontrés, ici et là. Dans l’étroit espace d’une salle de classe, la figure de Bernadette et de ceux qu’elle évoque sont pris en charge avec une belle assurance par Line Wiblé, qui passe avec beaucoup de délicatesse d’un personnage à l’autre, d’un registre à l’autre, du paysan au chien, du chien à la mamie, avant de redevenir une Bernadette écorchée vive. C’est Blandine Pélissier qui est à la barre et mène la barque dans le décor forcément minimaliste, mais bien géré de So Beau-Blache. « Quatre planches et pas grand-chose » : tout l’art du théâtre, aurait dit Roger Vitrac !

Avec juste le temps de quitter la ferme et de ne pas rater au Théâtre Arto celui qui l’a promis : J’arriverai par l’ascenseur de 22 h 43 ! Et d’espérer illico que l’auteur et interprète Philippe Soltermann (l’un et l’autre, d’aussi belle facture) ne nous tienne pas rigueur si nous lui avouons ne pas être un inconditionnel de Hubert-Félix Thiéfaine puisque, paraît-il, son spectacle est « une chronique d’un fan » du chanteur, lui en l’occurrence… Cette « chronique » d’ailleurs n’intervient que comme sous-titre, le titre principal étant de beaucoup plus intéressant. Dans l’attente de cette bienheureuse heure, à savoir 22h43, le comédien a le bon goût de nous entretenir, de Thiéfaine donc, mais pas que. Et c’est heureux, car il nous embarque dans les méandres d’une pensée (et d’une vie) vagabonde, guidé par le très subtil Lorenzo Malaguerra qui fait mine de lui laisser la bride sur le cou mais qui, en

réalité, l’emmène dans des endroits pour le moins obscurs et improbables.

C’est d’une drôlerie et d’une force incroyables pour peu que l’on y prête attention. C’est que le comédien a du bagout, passant sans coup férir d’un registre à l’autre, d’un délire à l’autre, a-t-on envie d’ajouter. Bien sûr, le spectacle a un côté presque documentaire, nous présentant les affres et autres tourments d’un aficionado d’un « grand » chanteur, mais il y a bien d’autres choses dans cette confession, c’en est véritablement une. Un regard sur le monde et la vie sans doute. Interprété, vécu par Philippe Solterman, cela prend des allures d’une véritable épopée, le tout livré avec une maîtrise de tous les instants. Attendons donc l’ascenseur de 22 h 43, après le train de 8 h 47 de Courteline… Jean-Pierre Han

À voir aussi :

Chacun sa famille ! : Laurent Viel et Enzo-Enzo, Théâtre le Casteban. Sur des chansons originales de Pascal Mathieu et Romain Didier (le poète-parolier du regretté Allain Leprest), accompagnés à la guitare par Thierry Garcia, les deux interprètes s’en donnent à cœur joie. Au menu, la famille orchestrée sous tous les angles… Un spectacle musical à l’humour corrosif, mordant et émouvant.

Les Chatouilles ou La danse de la colère : Un texte d’Andréa Bescond, mis en scène par Éric Métayer, Théâtre du Chêne Noir. L’histoire d’Odette, une petite fille dont l’enfance a été volée par un « ami de la famille ». Avec Déborah Moreau, magistrale, pour brandir le flambeau de cette ode à la vie.

La Machine de Turing : Un texte de Benoit Solès, mis en scène par Tristan Petitgirard, Théâtre Actuel. L’incroyable destin d’Alan Turing, père de l’informatique moderne et mathématicien de génie. Durant la Seconde Guerre Mondiale, il a brisé le code secret de la machine Enigma, le système de cryptage réputé inviolable de l’armée allemande. Poursuivi et condamné ensuite par la justice pour son homosexualité, il se suicide en 1954.

Les Filles aux mains jaunes : Une pièce de Michel Bellier, mise en scène de Johanna Boyé, Théâtre Actuel. Dans les usines d’armement, les femmes remplacent les hommes partis à la guerre de 14-18. Face à des conditions de travail déplorables, aux injustices salariales, quatre femmes solidaires ! Combatives et révoltées, libertaires et féministes avant l’heure… Une histoire d’émancipation, toujours d’actualité, pour conquérir l’égalité homme-femme. Au travail comme au foyer.

Le Syndrome du banc de touche : Texte et jeu Léa Girardet, mise en scène de Julie Bertin, Théâtre du Train bleu. Une mise en perspective ludique entre Lionel Charbonnier, l’ancien joueur d’Auxerre et gardien remplaçant des Bleus en 1998, et une comédienne en mal de reconnaissance ! L’une et l’autre, seconds couteaux dans leur aire de jeu, mal aimés des planches ou des vestiaires mais animés d’une sacrée envie de gagner… Décalé et plein d’humour, un spectacle qui touche au but.

Yonnel Liégeois

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Latifa et la dignité humaine, Avignon 2019

Jusqu’au 26 juillet, se donne au 11*Gilgamesh Belleville Le Rouge éternel des coquelicots de François Cervantès. Avec Catherine Germain, dans une mise en scène de l’auteur. Sans oublier Melle Camille Claudel à l’Atelier florentin, Santa Muerte à LaScierie et Dimey Père&Fille au Cabestan.

Les quartiers Nord de Marseille, François Cervantès les connaît plutôt bien. Pas loin de la Scène nationale du Merlan avec laquelle il a une relation privilégiée, c’est là qu’il a rencontré Latifa Tir qui tenait un snack-bar, juste avant que celui-ci ne soit démoli comme le reste du quartier, l’héroïne du Rouge éternel des coquelicots. Il a beaucoup échangé avec cette femme dont les parents sont arrivés à Marseille dans les années cinquante au moment même où justement les quartiers Nord commençaient à être construits. Latifa Tir lui a donc raconté à sa manière son roman familial, avec notamment la généreuse

figure de son père qui, après maintes péripéties, a créé et géré le snack.

L’histoire de cette femme est étonnante et forte, elle nourrissait déjà l’Épopée du grand Nord que l’auteur-metteur en scène présenta en 2017 au Merlan. Quinze personnes, amateurs issus du quartier et professionnels mêlés, évoquaient la vie du lieu. Catherine Germain faisait partie de l’aventure dans laquelle elle interprétait le personnage de Latifa. Les deux femmes se sont donc rencontrées à cette occasion, ont noué des liens qui n’ont pas échappé à François Cervantès qui a donc décidé de faire spectacle de ce moment particulier entre les deux femmes, Latifa acceptant d’apparaître sous les traits de la comédienne. Voici aujourd’hui ce spectacle, deuxième épisode de l’Épopée du grand Nord, dans lequel est évoquée avec précision la lutte des habitants et de Latifa pour sauvegarder son instrument de travail, ou accepter son expulsion dans des conditions décentes.

Le résultat est une totale réussite, parce que François Cervantès ne s’est pas borné à se documenter auprès de Latifa et à retranscrire son histoire telle quelle. Il y a là un véritable travail d’écriture. Cervantès, il n’est pas inutile de le rappeler, est l’auteur de très nombreux textes. Il possède dans le domaine de l’écriture, comme dans celui de la mise en scène, une belle et impressionnante expérience qui dépasse très largement le simple témoignage de Latifa, aussi bouleversant soit-il, pour devenir objet et parole théâtrale. C’est fait avec une belle habileté, jouant même – pur plaisir – d’une certaine mise en abîme théâtrale. Tout cela au service d’une comédienne, Catherine Germain, qui a délaissé ses habits de clown, pour interpréter le rôle de Latifa, pour accueillir ses paroles dans son propre corps, avec un minimum de gestes et de déplacements. Ce qu’elle réalise là est exceptionnel d’intelligence et de rigueur : il n’en fallait pas moins pour rendre compte du combat de Latifa Tir au nom de la dignité humaine. Jean-Pierre Han

À voir aussi :

Melle Camille Claudel : De et par Sylvie Adjedj-Reiffers, L’Atelier

florentin. Un fil, quelques documents et lettres suspendus, une femme en robe et tablier du quotidien… Ainsi nous apparaît Mlle Claudel, dans un dénuement presque absolu, sans fioritures scéniques pour éviter que ne se disperse la parole de l’artiste ! Ainsi nous est contée de sa propre bouche bonheurs et émerveillements, errements et tourments de la géniale Camille dans sa fulgurance créatrice. Dans la simplicité nue du plateau, entre archives et missives, revivent par la seule voix de la comédienne tous les protagonistes et contemporains : son frère Paul, autorités de tutelle et marchands, amis et créanciers, surtout Rodin… « Camille Claudel n’est pas une folle, elle est une femme mal née », affirme avec conviction Sylvie Adjedj-Reiffers. « Le quotidien de Camille Claudel, le quotidien de la femme, hier, aujourd’hui : les mots sont les mêmes, les maux sont les mêmes ». Un spectacle à la force tranquille, l’émotion au cœur même de l’acte de création. Yonnel Liégeois

Santa Muerte : Avec Yumi Fujitani et Stan Briche, dans une mise

©Jimmy Boury

en scène de Marine Mane, LaScierie. Danse élégiaque, danse de mort, danse païenne ? Sous leurs masques venus d’ailleurs, quand le masculin le dispute au féminin dans leurs énigmatiques et splendides costumes, se posent-s’exposent-s’opposent-reposent les deux danseurs-comédiens : qui est l’homme, qui est la femme ? Peu importe au final, pour l’une et l’autre la mort s’invite au pas chaloupé, au chassé-croisé des mouvements finement ciselés : paradoxalement bienveillante, accueillante, reposante ! « Du kitsch, du bizarre, du baroque », commente la metteure en scène Marine Mane. Le spectateur ne peut que confirmer, envoûté par cette cérémonie mortuaire d’une étrange beauté, apte à redonner ses couleurs à la vie. Dans la même soirée, mêlant théâtre et danse, musique et vidéo, la compagnie In Vitro propose aussi deux autres spectacles, À mon corps défendant et Atlas. Yonnel Liégeois

Bernard Dimey Père&Fille, une incroyable rencontre : De et par Dominique Dimey, Le Cabestan. Quand la gamine de Châteauroux monte à Paris pour faire l’artiste, elle croise souvent un type de grande stature. Sympa ce Bernard, avec lequel elle se lie… Pour découvrir, au fil du temps et des rencontres, que ce Dimey, l’auteur de la fabuleuse Syracuse chantée par Henry Salvador, n’est autre que son propre père dont elle ignorait l’existence ! Une rencontre incroyable, que l’une et l’autre poursuivront et nourriront de tendresse et d’émotion. Un spectacle musical au goût étrange et particulier, chargé de sentiments partagés. Un spectacle témoignage, un spectacle hommage au poète et parolier qui, trop méconnu du grand public, fut clamé par les plus grands noms de la chanson française : Charles Aznavour, Yves Montand, Serge Reggiani, Henri Salvador, Juliette Greco, Mouloudji, Michel Simon… Émouvant, poétique, tendre et percutant, un spectacle salué à l’unanimité par la critique. Yonnel Liégeois

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Un moment rare, Avignon 2019

Jusqu’au 23/07, se donne Amitié d’Eduardo De Filippo et Pier Paolo Pasolini. Un spectacle itinérant dans les villes autour d’Avignon, mis en scène par Irène Bonnaud. Avec un trio d’acteurs, François Chattot Jacques Mazeran et Martine Schambacher, qui se régale et nous régale ! Sans oublier Jean-Pierre – Lui, Moi à Villeneuve en scène et On voudrait revivre à La Caserne.

 

Est-ce une volonté délibérée des organisateurs du Festival ? Le constat que l’on peut faire de la première partie de la programmation, c’est qu’il appartient au spectacle donné hors remparts et proches quartiers de la ville, d’être le plus fidèle à l’esprit même de la manifestation et à son créateur Jean Vilar. Un spectacle qui, donc, tourne dans différentes petites villes plus au moins éloignées d’Avignon, dans un véritable geste de décentralisation qui recouvre ici tout son sens. Et comme le dit joliment le programme, « afin de favoriser l’accès au public de chacune des communes, nous vous rappelons qu’aucune navette n’est affrétée par le Festival pour ces représentations » ! Le prix des places a été abaissé à 20 euros, contre 40 ou 30 pour la Cour d’honneur et les autres lieux du « In »…

Tant mieux pour ce spectacle de tréteaux donné en plein air, dans une cour d’école ou dans un gymnase, une ancienne salle des fêtes, ou même un petit théâtre comme c’était le cas l’autre soir, à Sorgues, ce qui n’a pas manqué de désarçonner, dans un premier temps vite surmonté, les trois comédiens qui assument la représentation. Des comédiens, François Chattot, Jacques Mazeran et Martine Schambacher qui savent ce que le terme de décentralisation veut dire et agissent ici et comme souvent en toute amicalité, avec un plaisir évident et en toute rigueur. Amitié est d’ailleurs le très juste titre du spectacle initié et réalisé par Irène Bonnaud qui a souvent œuvré en complicité avec les trois comédiens. Mais Amitié fait d’abord référence à celle qui

unit autrefois Pier Paolo Pasolini et Eduardo de Filippo.

Le spectacle, en effet, a été conçu par Irène Bonnaud qui revient sur l’amitié unissant Pasolini et De Filippo, lesquels devaient tourner ensemble un film intitulé Porno Théo Kolossal, autrement dit en français, Film pornographique à grand spectacle sur lequel le cinéaste avait écrit une quarantaine de pages à partir desquelles il devait bâtir son scénario, laissant le soin à De Filippo d’inventer les dialogues, connaissant parfaitement les talents d’improvisation de son ami. Une amitié à première vue surprenante si l’on persiste à se faire de Pasolini une image conventionnelle d’écrivain et de cinéaste intellectuel, alors que De Filippo est un homme de théâtre jouissant en Italie d’une popularité touchant à la ferveur. On rappellera tout de même que Pasolini avait déjà tourné avec un autre acteur populaire, Toto, dans Uccellacci e uccellini (Des oiseaux petits et grands)… Malheureusement, avec l’assassinat de Pasolini, le film restera à tout jamais à l’état de projet.

À partir des éléments du film dont elle a eu connaissance, et en allant piocher dans les pièces et les textes de De Filippo, Irène Bonnaud a construit un spectacle d’une incroyable drôlerie qui laisse filtrer souvenirs et émotions. L’histoire inventée par Pasolini faisait état d’un roi mage qui partait de Naples (ô la savoureuse évocation de la ville !), suivait l’étoile vers Bethléem à travers toute l’Europe – nous sommes comme souvent chez lui – dans une sorte de « road movie » à l’italienne. Arrivé à destination, le Christ est mort depuis belle lurette… Entre farce (deux vieux chanteurs d’opérette essayent de vendre leur interprétation de la Veuve joyeuse condensée en dix minutes, dialogue entre une sœur et son frère à qui elle a caché pendant près d’un an la mort de sa femme, etc.) et poésie, car il y a de la poésie et de la douceur dans ce spectacle. Le trio d’acteurs se régale et nous régale, ils sont parfaitement à leur aise et d’une totale maîtrise de leur art. Jean-Pierre Han

À voir aussi :

Jean-Pierre, Lui, Moi : Écriture et jeu Thierry Combe, spectacle en

© Helene Dodet

plein air au Verger de Villeneuve en scène. Clos d’une belle palissade de bois où sont accrochés bouts de ficelle et petits papiers, entre ciel bleu et chant des cigales, le terrain de jeu de Thierry Combe est dessiné au sol : l’espace de Jean-Pierre le frère déficient mental, celui des parents, celui des intervenants (médecin, psy, éducateur)… Et le comédien d’évoluer d’un espace à l’autre, d’un personnage l’autre, avec un humour et un naturel confondants ! Nul voyeurisme ni pleurnicherie, de la délicatesse et une profonde tendresse pour ce frère bien réel dont il nous dresse le portrait et la vie au quotidien, de la naissance à l’enfance jusqu’au foyer où, adulte, il réside aujourd’hui. « Fiction et réalité, une frontière avec laquelle je m’amuse avec malice depuis plusieurs créations et que j’avais envie de questionner une fois de plus avec ce spectacle », commente Thierry Combe, le plainoisien d’adoption et complice de Franck Becker, l’ancien directeur de Scènes du Jura. Et nous aussi de nous amuser et rire vraiment, follement, de Jean-Pierre et lui, sans crainte, ni honte et fausse pudeur. D’une scène à l’autre, entre situations cocasses et dialogues intimes, Combe redouble d’énergie et de talent pour emporter le public dans cette aventure singulière : accueillir l’autre dans sa différence, faire fi de la norme et du handicap, laisser place à la dignité humaine de chacun ! Entre humour et émotion, un spectacle de haute teneur et riche en surprises de tout genre. « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui », affirmait l’humoriste Pierre Desproges. Avec Thierry Combe, ce n’est pas seulement permis, c’est fortement recommandé ! Yonnel Liégeois

On voudrait revivre : Léopoldine Hummel et Maxime Kerzanet sur

©félix taulelle

les chansons de Gérard Manset, dans une mise en scène de Chloé Brugnon, La Caserne. Les chansons de Manset, quel univers ! Poétique, musical, intimiste dont s’emparent avec conviction les deux jeunes comédiens, récitants-chanteurs et musiciens… Plus et mieux qu’un spectacle hommage, en musique et poésie une plongée profonde dans l’univers de celui qui ne boit ni gin ni café ni bière mais qui se « shoote à l’accord parfait : do-mi-sol » ! Mêlant enregistrements, entretiens et paroles des chansons de Manset, le duo parfait entremêle verbe poétique et ligne mélodique pour nous faire ressentir émotions, pulsions, sensations d’un artiste trop méconnu du grand public. La scène devient studio, les planches intimité d’un local où s’amoncellent outils de création pour tout décor. Une mise en scène superbement orchestrée par Chloé Brugnon, un espace de jeu superbement agencé, éthéré, onirique où se jouent, se chantent et défilent paroles et musiques d’une vie, de la vie : celle de Manset, la nôtre aussi baignée parfois de solitude et de nostalgie, avec ce trop plein de tendresse parce que perce l’envie, même « si loin de son enfance, (de) refaire peut-être encore le grand parcours », de vouloir revivre. Avec un désir, fort : se laisser porter et emporter, encore et toujours, loin de toute mer agitée et des faux succès médiatiques, par cette vague déferlante de notes et de mots envoûtants. Léopoldine Hummel et Maxime Kerzanet ? Avec Gérard Manset, un trio de belle composition. Yonnel Liégeois

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Le grand Jacques, Avignon 2019

Fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient, Jacques Brel s’en est allé, la Mathilde ne reviendra plus. Mais le grand Jacques, oui, dans « Le Grand feu » au Théâtre des Doms, avec le rappeur belge Mochélan mis en scène par Jean-Michel Van den Eeyden. Sans oublier « Soyez vous-mêmes » au Théâtre des Lucioles et « Sang négrier » au Théâtre du Verbe fou.

 

Gémir n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi dans le Hainaut comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, de Charleroi en Avignon, la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Un matin d’octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef,  ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François… Et Mochélan le rappeur belge qui met le feu aux planches du Théâtre des Doms, en compagnie de son compère DJ Rémon Jr et de Jean-Michel Van den Eeyden, le directeur et metteur en scène du Théâtre de l’Ancre en Belgique ! C’est beau, c’est fort, c’est puissant, c’est grand ce « Grand feu », attisé par l’univers de Brel et l’imaginaire d’un trio détonant ! Qui embrase la scène, envoûte l’auditoire sur les traces de L’homme de la Mancha en quête de son inaccessible étoile. Aujourd’hui, nous en sommes certains, le Don Quichotte des impossibles rêves ne nous laissera plus jamais orphelin en compagnie de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans.

Le risque est grand, souvent, pour l’amoureux de l’univers d’un créateur. Que penser de l’impertinent, de l’insolent qui s’empare ainsi sans vergogne des musiques et des textes de l’autre : au nom de quel droit, de quelle notoriété ? Non, « faut pas jouer les riches quand on n’a pas le sou », clamait le Bruxellois, « faut pas jouer à imiter ou copier quand on n’a pas les qualités », affirmons-nous avec méfiance ! Si l’exercice est délicat, la bande à Mochélan s’en sort avec brio et grand talent. Le rêve de l’artiste ? « Faire apprécier les musiques urbaines au public qui vient pour l’hommage à Brel et faire découvrir et aimer Brel à ceux qui ne jurent que par le rap » : prouesse accomplie ! Comme l’affirment les protagonistes, plus qu’un hommage à Brel, « Le grand feu » est un rendez-vous avec l’artiste, ses mots, sa pensée : « amour, liberté, soif d’aventure, mort, solitude… L’universalité de son écriture est interpellante ». Mélangeant les genres et ses textes à ceux du poète, dans une scénographie fort suggestive et poétique, le diseur et chanteur rappe pour nous plonger avec authenticité dans la modernité de Brel. Quoique « Six pieds sous terre », le pourfendeur des Flamandes et le compagnon de Jaurès ne nous est jamais apparu aussi vivant. Décor video fantasque signé Dirty Minotor, voix puissante et rugueuse, création mélodique d’une prodigieuse inventivité : du théâtre musical comme art majeur ! Yonnel Liégeois

À voir aussi :

Soyez vous-mêmes : Texte et mise en scène de Côme de Bellescize, Théâtre des Lucioles. Au siège d’une fabrique de javel, une D.R.H. reçoit une jeune postulante à qui elle conseille surtout de rester elle-même… Un entretien d’embauche qui vire progressivement en un diabolique et invraisemblable dialogue. Comme il n’y a pas de vrai bonheur sans cette javel qui sauve des bactéries et des impuretés, la candidate est conviée à se délivrer des poisons qui polluent son existence. Magistrales, les comédiennes Eléonore Joncquez et Fannie Outeiro, dans ce nouveau huis-clos du « maître et de l’esclave » ! Entre humour affiché et révolte étouffée, comique des situations et outrances verbales, le dialogue glisse subtilement du monde de l’entreprise à l’univers impitoyable de nos sociétés contemporaines où la quête de soi incite à devenir « le produit que l’on doit vendre ». Y.L.

Sang négrier : L’adaptation d’un texte de Laurent Gaudé, dans une mise en scène de Khadija El Mahdi, Théâtre du Verbe fou. L’ancien commandant d’un navire négrier se raconte : sa plongée dans la folie lorsque cinq esclaves, échappés de la cale, sont traqués à mort dans le port de Saint-Malo. Une histoire terrifiante, un texte fort. Un puissant appel à la tolérance et sans concession contre toute discrimination, un vibrant plaidoyer contre l’esclavage sous toutes ses formes et pour le respect de la dignité humaine. Dans une stupéfiante économie de moyens, un masque – deux bouts de chiffons – trois morceaux de bois, la formidable interprétation de Bruno Bernardin. Y.L.

 

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Et boum, là, Vian !

Il ya soixante ans, le 23 juin 1959, disparaît Boris Vian. D’un malaise cardiaque lors de la projection de l’adaptation controversée de son roman, J’irai cracher sur vos tombes. Il avait 39 ans. Un jour anniversaire, prétexte à rendre hommage à un auteur et créateur d’exception. Un incroyable homme-orchestre.

 

Seigneur de la Butte Montmartre où il avait élu domicile à proximité de son compère Prévert et prince de St Germain dont il écumait les caveaux à musique, Boris Vian demeure encore trop méconnu du grand public. Sinon une chanson, « Le déserteur », un livre ensuite, J’irai cracher sur vos tombes, l’une et l’autre censurés par le pouvoir de l’époque…

Touche-à-tout de génie, enfant terrible des lettres françaises, « les épithètes quasi homériques ne manquent pas pour le désigner », écrit Audrey Camus dans la préface du numéro de novembre-décembre 2009 que la revue Europe lui consacra. « Quoique auteur prolifique, il fut de son vivant connu davantage pour son personnage et ses provocations que pour ses écrits. Poésie, romans, nouvelles, théâtre, l’œuvre disparaissait derrière les scandales », poursuit la biographe. « Aujourd’hui encore, le plus souvent, l’attrait exercé par la personnalité de Boris Vian et la curiosité pour son singulier parcours tendent à prendre le pas sur l’attention portée à son œuvre littéraire. Or, cette œuvre mérite que l’on s’y intéresse de près ». Il est vrai que, dilettante par nature et de vocation, Vian ne fit rien de son vivant pour s’accommoder les éloges de ses pairs, littérateurs reconnus, comme ceux des chroniqueurs. « Critiques, vous êtes des veaux ! », écrit-il dans la postface aux Morts ont tous la même peau ! Bienvenue au Collège de Pataphysique, dont il fut un éminent satrape, anarchiste pour les uns, anticonformiste inclassable pour les autres…

La publication de ses œuvres romanesques complètes, en deux volumes dans la célèbre collection de la Pléiade, lui rend justice en quelque sorte. Un hommage mérité à ce baroudeur des lettres et à cet irrévérencieux homme-orchestre : ingénieur de formation et trompettiste par inadvertance, chansonnier sans vergogne et pataphysicien de bon aloi, traducteur et auteur de romans noirs, chroniqueur à Jazz-Hot comme aux Temps Modernes, initiateur au jazz et à la littérature de science-fiction en France ! De ses Écrits de jeunesse aux ultimes Textes pataphysiques, de ses romans les plus célèbres ( L’écume des jours, L’arrache-cœur…) aux plus méconnus ( Les fourmis, L’herbe rouge…), de ses articles de presse à ses diverses chroniques jusqu’à sa mort en 1959, Vian se révèle formidable conteur. « Rien ne fait plus ou ne devrait plus faire obstacle à la prise de conscience de l’originalité profonde de son œuvre inclassable », souligne à juste titre Marc Lapprand dans la préface à cette édition nouvelle. Boris Vian ? Un précurseur à (re)découvrir, du surréalisme comme du nouveau roman. Yonnel Liégeois

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Mouloudji, l’impardonnable oubli

Mouloudji ? Son nom est familier. Il fait partie de la mémoire collective du peuple, pas de celle des médias qui ignorent son souvenir. Pour preuve, vingt-cinq ans après sa mort survenue le 14 juin 1994, le silence autour de  Mouloudji, Athée ! Ô grâce à Dieu… Un superbe livre écrit à quatre mains par ses enfants, Annabelle et Grégory.

 

 

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Co éditions Carpentier

Ils ont réussi un émouvant portrait croisé de ce père très aimé mais trop souvent absent avec lequel ils n’ont pleinement vécu ni l’un ni l’autre. L’aîné Grégory, dit Gricha, est né en 1960 d’une jeune danseuse de 22 ans, Lilia Lejpuner, qui travaillait à l’époque au Drap d’Or, le même cabaret que son père. Il lui ressemble de façon troublante. Annabelle, de sept ans sa cadette, a la blondeur et les yeux bleus de sa mère Nicolle Tessier. Dans  Mouloudji, Athée ! Ô grâce à Dieu… , ils alternent leurs confidences, forcément différentes puisqu’ils ont vécu chacun avec leur mère respective. Annabelle, plus à fleur de peau, s’adresse souvent directement à lui tandis que Gricha, plus distancié, raconte son père à la troisième personne et laisse percer le regret d’avoir été parfois délaissé au profit de ses conquêtes (ses « émouvantes » comme il les appelait). L’ouvrage est abondamment illustré de photos, mais aussi de reproductions de documents, de courriers et de quelques unes de ses nombreuses toiles, il dresse un portrait intime de l’artiste, chaleureux mais sans complaisance. Selon Laurent Balandras, l’éditeur musical qui a collaboré à l’ouvrage, « Mouloudji ne sait prendre les rênes ni de sa vie privée ni de sa vie professionnelle. Il engendre des chansons, des livres, des films, des tableaux et deux enfants avec la même inconscience. Il va lui falloir du temps pour se rapprocher de sa progéniture et tisser des liens avec ces chairs de sa chair si dissemblables ».

Cet ouvrage n’étant pas une biographie à proprement parler, il nous faut retracer l’itinéraire incroyable de ce gosse des Buttes Chaumont parti de rien… Du passage Puebla dans le XIXème arrondissement de Paris où il naquit en 1922, il ne reste plus trace. Seuls les anciens plans de Paris révèlent ce lieu à l’angle de l’avenue Simon Bolivar et de l’avenue Mathurin Moreau. Fallait-il voir dans l’action des bulldozers un funeste présage de l’invisibilité à laquelle est condamné le souvenir de cet artiste aux dons multiples ? De fait, il embrassa bien d’autres formes d’expression que la chanson : le théâtre, le cinéma, l’écriture romanesque et poétique, la peinture surtout qu’il ne cessa de pratiquer.

Co éditions Carpentier

Co éditions Carpentier

Il fut le premier « beur » du show-biz et le chanteur le plus romantique de sa génération. Tenant le micro comme une fleur, « Comme un p’tit coquelicot.. », il égrenait ses textes avec une diction parfaite et, selon Antoine Blondin, une troublante « voix de velours côtelé ». Le plus tourmenté aussi, sans doute, irrémédiablement marqué par la misère sociale et surtout affective de son enfance entre son père Saïd, maçon kabyle analphabète, et surtout sa mère Eugénie, bretonne et catholique qui fut internée pour troubles mentaux lorsqu’il n’avait que 11 ans . Il eut à subir la violence de ses crises d’hystérie. Nul doute que ce manque d’amour maternel explique en partie ses relations amoureuses chaotiques, autant que son incapacité à construire un couple durable et une carrière rigoureuse.

Une fée s’était pourtant discrètement penchée sur le berceau du petit Moulou, celle des « bonnes rencontres »… « Comme tous les enfants du monde, tu veux faire plaisir à ton père et chantes le dimanche à la Grange-aux-belles pour les Pionniers rouges du parti communiste. Au cours d’un spectacle, tu te fais remarquer par Sylvain Itkine, comédien et metteur en scène », raconte Annabelle… « Il te présente à Jean-Louis Barrault, chez qui tu habiteras au 7, rue des Grands Augustins. Barrault vous engage au théâtre, ton frère André et toi, pour jouer dans « Le Tableau des merveilles » de Cervantès, adapté par Jacques Prévert. Tu apprends ton métier auprès de Charles Dullin…Tu rencontres Louis Jouvet, Colette, croises de nombreux artistes, noues des amitiés avec les membres du groupe théâtral Octobre. Tu côtoies les surréalistes : André Breton, Raymond Queneau, Robert Desnos et Marcel Duhamel, fondateur de la Série noire chez Gallimard, à qui tu aurais soufflé le titre de « Série Noire pour nuits blanches ».
Tout est dit, la bonne fée a fait son œuvre. Marcel Duhamel hébergera à son tour le jeune garçon qui, en dépit d’une scolarité brève et chaotique, avait le goût des mots. Il fréquente Saint-Germain des Prés et le Café de Flore, Simone de Beauvoir qui le qualifie « d’adorable petit monstre », l’encourage dans son désir d’écrire. Elle corrigera même les épreuves de son premier roman, « Enrico », qu’il écrit à 22 ans et qui obtiendra le Prix de la Pléïade en 1944. Il en écrira bien d’autres, avant d’entreprendre sa biographie en1989.
A l’âge de 16 ans,, il joue notamment dans « Les disparus de Saint-Agile », le film de Christian-Jaque, plus tard il interprète magnifiquement le condamné à mort dans « Nous sommes tous des assassins » d’André Cayatte. Sa filmographie se poursuit jusque dans les années 60,  dont « La maison Bonnadieu » où il chante « La complainte des infidèles ». En parallèle, il écrit des pièces de théâtre, expose ses premières toiles.

C’est en 1950 que débute sa carrière de chanteur professionnel avec un premier disque au Chant du Monde, sur des textes de Queneau et Prévert. « Comme un p’tit coquelicot », une chanson refusée par Maurice Chevalier et Yves Montand, lui vaudra la gloire et sera doublement primé : Prix de l’Académie Charles Cros en 1952, Grand Prix du disque en 1953 ! Par la suite, il interprète ses propres textes, tel « Un jour tu verras », sa chanson la plus célèbre et la plus reprise dans nombre de pays. Il se met aussi au service de ceux de Boris Vian et de Jacques Prévert. D’ailleurs, sa version des « Feuilles mortes » est infiniment plus vibrante et romantique que celle d’Yves Montand, trop mielleuse pour être réellement émouvante. À cette époque, il connaît une vraie célébrité mais, hanté par son enfance miséreuse, il est obsédé par la peur de manquer. « (….) Toute grande vedette de la chanson qu’il est, il dit avoir beaucoup de mal à joindre les deux bouts (…) il a des oursins dans les poches », note Gricha.
S’il est fondamentalement nonchalant, ne se prenant pas au sérieux, farouchement épris de liberté et d’ indépendance, ce qui lui valut quelques ennuis vis-à-vis d’engagements professionnels parfois non respectés, l’homme n’en est pas moins sensible au sort des plus humbles. Il ne craint pas de prendre quelques risques pour ses convictions. Preuve en est avec sa décision, en 1954, de créer la chanson « Le Déserteur » de son ami Boris Vian. Il accepte, à la condition de modifier la fin de la dernière strophe pour être en accord avec ses convictions : au lieu de la version de Vian « Prévenez vos gendarmes que j’emporte des armes et que je sais tirer », il chante « Prévenez vos gendarmes que je n’aurai pas d’armes et qu’ils pourront tirer ». Hélas pour Mouloudji, le jour même de la création, l’armée française tombe à Diên Biên Phu… ! La chanson sera interdite d’antenne jusqu’en 1962, néanmoins Boris Vian valide définitivement la version antimilitariste de son ami Moulou.

En compagnie de sa fille Annabelle Co éditions Carpentier

En compagnie de sa fille Annabelle
Co éditions Carpentier

Après plusieurs décennies où il se partage entre les galas, les enregistrements, l’écriture de livres et ses chers pinceaux qu’il n’a jamais complètement abandonnés, vient une période moins faste comme en témoigne Gricha. « L’hiver 1981/1982, papa tombe malade, sorte de forte grippe dont il ressort amoindri… Lorsque je reviens (des U.S.A, ndlr) au printemps 1982, je le retrouve désorienté… à bientôt 60 ans, il n’a plus la voix qui jusqu’ici lui assurait le succès sur la scène, lui offrant ainsi d’être toujours en partance… ». Revenu vivre à Paris et chanteur lui-aussi, Gricha aidera son père dans les galas, parfois en duo avec lui pour la plus grande joie des spectateurs qui ont l’impression troublante de voir et d’entendre deux Mouloudji sur scène pour le prix d’un ! Hélas, une pleurésie en 89 l’affaiblira encore davantage.

Il meurt le 14 juin 1994, aussi discrètement qu’il a vécu… Il n’eut droit qu’à un court hommage sur Arte. Depuis ? Aucune évocation sonore ni visuelle de sa très longue carrière, à l’exception de Philippe Meyer, le grand amoureux de la chanson à texte (et à voix !) qui le diffusa parfois dans son émission « La prochaine fois je vous le chanterai » sur France Inter. Pourtant, en cet après-midi du 13 octobre 2006, une foule se presse aux abords de la salle 7 de l’Hôtel Drouot pour la « dispersion de l’atelier Mouloudji » : si la formule est d’usage, elle n’en sonne pas moins cruellement, vu le silence fait à la mémoire de l’artiste et de l’homme. Une foule hétérogène, plutôt simple mais étreinte par l’émotion : certains l’avaient bien connu, la plupart l’avaient aimé de loin et un dialogue chaleureux s’était engagé. Étaient proposés plusieurs centaines de tableaux, dessins, gravures, enregistrements, photos, livres et objets plus personnels comme son chevalet et sa boîte de peinture. Les mises à prix ? Modestes, à son image… Chacun, ou presque, repartit avec un souvenir de cet artiste très atypique.

Le plus beau que nous pourrions garder de lui, par sa résonance dans le contexte mondial actuel ? Peut-être la première strophe, saisissante, de son auto-portrait: « Catholique par ma mère, Musulman par mon père, un peu Juif par mon fils, Bouddhiste par principe, Athée, Oh grâce à Dieu… ! ». Chantal Langeard

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Prévert, l’iconoclaste poète

Le 11 avril 1977, disparait Jacques Prévert. Un immense poète encore d’actualité, de plus en plus apprécié de la maternelle à l’université, un temps surréaliste mais toujours iconoclaste. Chanté par les plus belles voix, apprécié des plasticiens pour ses collages, encensé par les plus grands noms du cinéma. De la plume au bitume, une poésie aux multiples facettes.

 

S’éteint en terre normande, le 11 avril 1977, Jacques Prévert, l’auteur des Feuilles Mortes. « L’une des cinq chansons françaises qui ont fait le tour du monde, avec une version japonaise, chinoise, russe, arabe… », soulignait Françoise Canetti en 2017, l’année du quarantième anniversaire du décès du poète où nouveautés littéraires et discographiques se ramassaient à la pelle ! Elle fut la maître d’œuvre d’un formidable coffret de trois CD rassemblant 45 chansons et 25 poèmes du grand Jacques avec pas moins de 35 interprètes. De Cora Vaucaire à Bob Dylan, d’Iggy Pop à Jean Guidoni, de Jeanne Moreau à Philippe Léotard… Clope au bec, chapeau sur la tête et toutou à ses pieds, le regard songeur sur les quais de Seine comme l’immortalisa son copain photographe Robert Doisneau, Prévert s’en moquerait aujourd’hui : près de 500 établissements scolaires portent son nom, le plaçant juste derrière Jules Ferry en tête de ce classement honorifique !

Une notoriété qui eut l’heur de déplaire à certains. « Jacques Prévert est un con », déclarait sans préambule Michel Houellebecq dans un article aux Lettres Françaises en 1992. Pourquoi ? Parce que ses poèmes sont appris à l’école, qu’il chante les fleurs et les oiseaux, qu’il est un libertaire donc un imbécile… Si d’aucuns n’apprécient guère les auteurs populaires, ils furent pourtant nombreux, les gens de renom, à saluer la sortie du recueil Paroles en 1946 : André Gide, René Char, Georges Bataille, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre ! « Ses détracteurs n’ont certainement pas lu toute son œuvre, mon grand-père avait conscience d’être enfermé dans son rôle de poète des écoles », déplore Eugénie Bachelot-Prévert. Pourtant, « il a aussi écrit des textes très subversifs, en réalité les personnes qui l’attaquent estiment que la poésie doit être réservée à une élite ». Avec Prévert, il faut apprendre à dépasser les clichés, à goûter la force de son verbe autant que celle de ses engagements politiques et sociaux, à mesurer la pluralité de son talent.

 

Qui ne se souvient du célèbre Dîner de têtes, du Cancre ou de Barbara ? Des poèmes passés à la postérité que des générations de lecteurs, d’abord en culottes courtes puis montés en sève sous leurs cheveux blancs, ne cessent de déclamer avec bonheur et volupté… La mémoire, tenace, ne peut oublier ce qui fait trace ! D’aucuns pourtant l’ignorent, selon l’expression même du grand Jacques, certains de ces poèmes furent proférés, « gueulés » en des lieux où la poésie ordinairement n’avait pas droit de cité : à la porte des usines, à l’entrée des cités. Ainsi, en va-t-il de cette hilarante et pourtant dramatique Pêche à la baleine écrite en 1933 et publiée dès 1946 dans le recueil Paroles. C’est ce que nous révèle André Heinrich, patient et éminent collecteur de l’intégralité des Sketches et chœurs parlés pour le groupe Octobre. Même s’il refusa toujours de « se faire mettre en cellule », Prévert très tôt afficha une sensibilité proche des milieux communistes. Déjà, au temps du surréalisme, avec Tanguy et Duhamel, le trio infernal clamait son indépendance, juste pour contrarier André Breton dont il ne supportait pas l’autoritarisme ! Ami du peuple, des pauvres et des miséreux, Prévert ne cessera de dénoncer l’injustice mais il demeurera toujours rétif à tout embrigadement, tout système, toute hiérarchie. À l’image de son compère Boris Vian, dont il sera voisin de palier cité Véron à Paris, derrière le Moulin-Rouge.

Jacquot l’anarchiste ne pouvait supporter la charité mielleuse du cercle familial, les généraux, les évêques et les patrons… Alors, il écrit des textes et des chansons pour la FTOF, la Fédération du Théâtre Ouvrier Français, d’inspiration communiste. Qu’il joue ensuite, avec la bande des joyeux lurons du groupe Octobre (Maurice Baquet, Sylvia Bataille, Roger Blin, Raymond Bussières, Paul Grimault, Pierre Prévert…), aux portes des usines Citroën en grève par exemple ! Un grand moment de révolte où le nom du patron rime avec millions et citron, un appel ouvert à la grève généralisée clamé à la Maison des syndicats en mars 1933… Suivront d’autres pamphlets, devenus des classiques aussi célèbres que les écrits dits « poétiques » de Jacques Prévert : La bataille de Fontenoy, L’émasculée conception ou La famille Tuyau – de – PoêlePrévert brandit haut « La crosse en l’air » contre cette société qui s’enrichit sur le dos des exclus. C’est pour tous ces gens de peu qu’il part en croisade « crier, hurler, gueuler… Gueuler pour ses camarades du monde entier, ses camarades cimentiers…, ses camarades égoutiers…, ses camarades surmenés, exploités et mal payés…, pour ses camarades de toutes les couleurs, de tous les pays ». La lecture réjouissante d’une œuvre puissante qui, de nos jours, n’a rien perdu de son acuité.

 

Une œuvre, une écriture que Prévert le scénariste décline aussi au cinéma avec les plus grands réalisateurs (Marcel Carné, Jean Renoir, Paul Grimault…) et comédiens (Jean Gabin, Arletty, Michèle Morgan, Michel Simon, Louis Jouvet…) de son temps ! Des répliques ciselées au cordeau, passées à la postérité, dont chacun se souvient (« Bizarre, moi j’ai dit bizarre, comme c’est bizarre », « T’as d’beaux yeux, tu sais ») comme des films culte dont elles sont extraites : « Le crime de monsieur Lange », « Drôle de drame », « Quai des brumes », « Les enfants du paradis »… Le cinéma ? Un art auquel l’initie son frère Pierre dans les années 30, qu’il affine après guerre en compagnie de Paul Grimault, l’un des précurseurs du cinéma d’animation en France. Ensemble, ils signent « Le roi et l’oiseau », un authentique chef d’œuvre à voir ou revoir absolument.

Prévert adore aussi rassembler des éléments divers (photos, tissus, dessins..) pour épingler encore le monde par-delà les mots… Des collages qu’il offre ensuite à Minette sa fille ou à Picasso son ami. C’est en 1948, suite à un grave accident, que Prévert alité se prend à jouer du ciseau, de la colle et du pinceau. Un passe-temps qui se transforme très vite en une véritable passion, encouragée par ses potes Picasso et Miro. Il maraude gravures et documents chez les bouquinistes des quais de Seine, il taille menu les photographies de Brassaï et de Doisneau, il cisaille sans vergogne images et cartes postales. Au terme de son existence, il aura réalisé pas loin de 1000 collages, d’aucuns étonnants de beauté, d’humour et d’imagination. De surprenantes œuvres d’art au parfum surréaliste et fantaisiste, méconnues du grand public… En un superbe coffret, outre le recueil Paroles, les éditions Gallimard ont eu la bonne idée d’y ajouter un fascicule des plus beaux collages de Prévert. Où l’humour et la couleur explosent à chaque page, un superbe cadeau à offrir, voire à s’offrir !

Entré au panthéon de La Pléiade, la célèbre collection au papier bible, Jacquot l’anticlérical doit bien rigoler en son éternelle demeure. Il en est une, en tout cas, qu’il n’aura jamais déserté de son vivant, qui nous le rend immortel : celle du Verbe proclamé ou chanté, colorié ou filmé. « La poésie, c’est ce qu’on rêve, ce qu’on imagine, ce qu’on désire, et ce qui arrive, souvent », écrivait Jacques Prévert. À vos plumes alors, poètes des villes et des champs, c’est le printemps ! Yonnel Liégeois

 

À lire, à écouter :

– « Jacques Prévert, œuvres complètes » : deux volumes à La Pléiade, sous la direction de Danièle Gasiglia-Laster et Arnaud Laster. « Paris Prévert », de Danièle Gasiglia-Laster en collaboration avec Fatras/Succession Jacques Prévert.

– « Paroles » : un coffret comprenant le recueil de poèmes et un fascicule de collages.

– « Jacques Prévert n’est pas un poète » : une biographie dessinée d’Hervé Bourhis et Christian Cailleaux.

– « Prévert&Paris, promenades buissonnières », « Jacques Prévert, une vie », « Prévert et le cinéma », « Le cinéma dessiné de Jacques Prévert » : les principaux ouvrages signés par Carole Aurouet, docteur en littérature et civilisation françaises à l’université Paris III-Sorbonne nouvelle et éminente érudite de l’univers « prévertien ».

– « Jacques Prévert, ces chansons qui nous ressemblent » : un coffret de trois CD comprenant 70 chansons et poèmes.

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