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Jacques Brel, citoyen de Montreuil

De 1955 à 1958, Jacques Brel vécut à Montreuil (93), 71 rue du Moulin à vent. Il y composa une vingtaine de chansons. Dont Quand on n’a que l’amour, en 1956, l’un de ses premiers grands succès. Aujourd’hui un classique de la chanson française, un incontournable.

Avec son aimable autorisation, Chantiers de culture se réjouit de publier l’article de notre confrère Alain Bradfer. Paru dans Le Montreuillois, le journal municipal.

 

C’était au temps où Montreuil était encore une banlieue ouvrière et Paris déjà un mirage pour les bourses plates des « artistes en devenir », contraints de cachetonner dans les cabarets. Parmi eux, un dénommé Jacques Romain Georges Brel pour l’état-civil, fils d’une famille de la bourgeoisie industrielle bruxelloise qui a choisi de gratter la guitare plutôt que le papier dans l’entreprise paternelle qui l’emploie de 1947 à 1953. Mais l’employé du service commercial des cartonneries Vanneste& Brel se sent très tôt pousser l’âme d’un poète. Il écrit, compose et livre ses œuvres dans des cabarets bruxellois. C’est ce jeune homme de 24 ans au physique efflanqué que Jacques Canetti, le découvreur de talents de la chanson française et propriétaire du théâtre des Trois Baudets, tire des limbes en 1953. Ce n’est pas encore une consécration, tout juste une reconnaissance qui lui ouvre quelques scènes parisiennes et les premières tournées.

Le début de carrière du jeune Brel ressemble à tous les autres, fut-il adoubé par Canetti. Il aligne les prestations dans les cabarets parisiens, jusqu’à six dans la même soirée. Il est plus souvent à Paris qu’à Bruxelles où vivent Thérèse Michielsen (« Miche » pour les intimes), épousée en 1950 et ses deux filles. Une vie déchirée que la mère de Brel tente de recoudre en 1955 et suggère à « Miche » de s’installer à Paris. « Alors que son mari est en tournée en Afrique, Miche se présente dans une agence immobilière qui lui trouve, malgré les ressources réduites dont elle dispose, une maisonnette à Montreuil », raconte Ivan Aveki, un artiste belge qui a retracé la vie parisienne de Brel. Une « maison-wagon », de ces maisons de bois avec un bout de jardin comme il en existait à l’époque. La famille Brel s’installe au 71 de la rue du Moulin-à-vent. C’est au retour d’Afrique que le grand Jacques découvre la maison après un épisode cocasse. Tel qu’Ivan Aveki le raconte, il prend un taxi en pleine nuit et donne au chauffeur une adresse notée sur un papier. Un chauffeur qui, à un moment de la course, demande à Brel de le guider dans les rues à peine éclairées et mal signalées. S’ensuit une réplique surréaliste : « Navré, mon vieux ! Je rentre chez moi, mais je ne sais pas où c’est et j’y vais pour la première fois ».

Pierre, frère de Jacques, se souvient des lieux avec la condescendance qui sied au bourgeois bruxellois : « Je n’y suis allé qu’une seule fois… La maison était en bois comme toutes celles qui l’entouraient dans le quartier et qui se ressemblaient. La voiture était une 4 CV garée devant la porte. À l’intérieur de la bicoque, la décoration était simple : il y avait peu de meubles, vu les maigres finances. Notre mère se lamentait parfois sur le sort de Jacques et Miche. Elle est intervenue pour les aider à acheter un frigo… ». Prenant son frère à contrepied, Jacques se sent privilégié lorsqu’il déclare en 1958 à un hebdomadaire belge : « Il m’est nécessaire de vivre ici. Savez-vous que je suis le seul du quartier à avoir l’eau courante ? L’hiver, quand la fontaine du coin est gelée, mes voisins viennent chercher de l’eau chez moi. À une dizaine de kilomètres de Paris, n’est-ce pas une honte ? Beaucoup n’ont pas le gaz, ni même l’électricité. Et pourtant, ce sont d’honnêtes gens qui travaillent et seraient en droit d’avoir une existence plus facile. Pour moi qui suis privilégié et qui vis dans un milieu, il faut bien le dire, souvent artificiel, il est bon que je me retrempe dans la réalité. En vivant ici, je ne risque pas de l’oublier ! ».

Aussi spartiates soient-elles, les conditions du logement n’affectent pas la veine poétique de l’artiste. C’est au cours des trois ans passés dans cette maison-wagon qu’il compose une vingtaine de chansons dont Quand on n’a que l’amour en 1956, son premier grand succès, et Au printemps qui confirme en 1958 la vedette en devenir. Jacques Brel quitte Montreuil en 1958 pour une chambre d’hôtel proche de la place Clichy, à deux pas des cabarets de Montmartre. Et de revenir, vingt après et la gloire acquise, à quelques encablures de Montreuil. À Bobigny, pour y mourir en octobre 1978. Alain Bradfer

Voir : « Brel, ne nous quitte pas – 40 ans déjà », un film composé des deux concerts légendaires, « Brel à Knokke » et « Les adieux à l’Olympia », image et son restaurés pour le cinéma. Le petit film réalisé par Ivan Aveki : https://youtu.be/AmcvffYfROo

Lire : Le voyage au bout de la vie de Fred Hidalgo, Brel, la valse à mille rêves d’Eddy Przybylsi, On ne vit qu’une heure de David Dufresne.

Applaudir : « Viel chante Brel », un spectacle de Laurent Viel avec Thierry Garcia aux guitares, mis en scène par Xavier Lacouture. Chaque mercredi à 21h30 au théâtre L’Essaïon, jusqu’au 30/01/19.

Découvrir : la Fondation internationale Jacques Brel à Bruxelles, dirigée par sa fille France.

 

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Sefsaf, si loin si proche

Avec Si loin, si proche, Abdelwaheb Sefsaf offre à la Maison des Métallos un concert-récit sur son enfance. Un spectacle plein d’humour et de tendresse quand ses parents, immigrés algériens, rêvaient du retour en terre promise. Du 18 au 23/12, sous le regard croisé des critiques de Chantiers de culture.

 

Un spectacle à fleur de peau

Avec une belle constance, Abdelwahab Sefsaf poursuit son chemin avec Si loin, si proche, creusant le même sillon avec la même générosité. Ce n’est pas pour rien que la compagnie qu’il a créée en 2010 porte avec ironie le nom de Cie Nomade in France… Après le beau et mérité succès de Medina Merika, le voici à une autre station de son parcours. Une autre étape qui le mène cette fois-ci à l’évocation d’un retour (momentané) au pays, l’Algérie, pour cause de mariage de son frère aîné. Petite et très folklorique épopée de toute la famille réunie – parents, enfants et ami de toujours très cher – embarquée dans l’aventure vers cette maison que le père passionné par la politique et… l’Algérie, s’est acharné des années durant à faire construire. Mais, par-delà l’anecdote familiale, c’est encore et toujours la recherche de

Co Renaud Vezin

la mère, de la terre mère, de la langue maternelle dont il est question chez Abdelwahb Sefsaf, lui, l’enfant d’immigrés né à Saint-Étienne !

Cette thématique se retrouve ici comme elle apparaît dans les chansons qu’il compose et chante dans toutes les langues. On en avait déjà un bel aperçu dans le spectacle Quand m’embrasseras-tu ? consacré avec Claude Brozzoni au poète palestinien Mahmoud Darwish. Elle se développe ici et comme toujours entre récit et chant, Abdelwahad Sefsaf a l’art de passer de l’un à l’autre avec une belle aisance, il habite de sa forte présence le bel espace que lui a aménagé sa femme Souad Sefsaf et qu’éclaire avec subtilité Alexandre Juzdzewski. Comme toujours dans ses spectacles, le spectateur se retrouve dans un univers chaud propice à la rêverie et à qui l’accompagnement musical et sonore (Georges Baux et Nestor Kéa avec Sefsaf bien sûr) donne toute son ampleur. On n’aura garde d’oublier la présence de Marion Guerrero qui partage avec Abdelwahab Sefsaf, tout comme dans Medina Merika, le travail de mise en scène que l’aisance sur le plateau de ce dernier ferait presque oublier. Tout le spectacle oscille entre ce que le titre Si loin si proche induit : dans le balancement douloureux entre deux pôles opposés et dans le recherche d’une difficile réconciliation. Jean-Pierre Han

 

L’éternel retour d’Abdelwaheb Sefsaf

« Le monde arabe est un cimetière ». La première scène du spectacle où trône un immense crâne et des tombes aux calligraphies arabes, ne donnent pas le la du récit, loin s’en faut. Bientôt, les tombes se transforment en fauteuils fleuris et la tête de mort s’ouvre, ornée de boules à facettes. Abdelwaheb Sefsaf nous plonge dans son enfance à Saint-Étienne et le rêve de ses parents de retourner en Algérie. Son père Arezki, commerçant ambulant de fruits et légumes, après avoir trimé à la mine, se saigne pour faire construire sa maison du côté d’Oran. « Pour construire la maison témoin, l’immigré algérien des années 70/80, se saigne à blanc et vit en permanence dans du « provisoire ». Vaisselle dépareillée, ébréchée, meubles chinés, récupérés, rustinés, voire

Co Renaud Vezin

fabriqués ».  Car, selon les termes de Lounès, l’ami de la famille qui a réussi, « un centime dépensé en France est un centime perdu ».

Entrecoupé de chants en français et en arabe, le récit nous enchante. Qui prend toute sa force avec la voix puissante d’Abdelwaheb Sefsaf, accompagnée par Georges Baux aux claviers et à la guitare et de Nestor Kéa aux claviers électroniques. Et le chanteur comédien de nous conter l’interminable voyage vers Oran, à onze dans une camionnette surchargée, pour célébrer le mariage du fils, un temps reparti au bled. Le joint de culasse lâchera en Espagne et la famille attendra, dix jours durant, sur le parking du garage que la pièce de remplacement arrive. Il évoque avec tendresse et ironie le malaise de ces immigrés, tiraillés entre deux cultures et cette « maison témoin » en Algérie dont les meubles resteront emballés à jamais pour éviter les tâches. Un texte très fort porté par une musique orientale, rock et électro à savourer. Amélie Meffre

Dans le cadre de leur partenariat, l’Union Fraternelle des Métallurgistes (UFM) et la Maison des Métallos sont heureux de vous faire bénéficier d’un tarif de 9€ au lieu de 15€ (5€ pour les – de 15 ans). Réservation directe auprès de la Maison des Métallos au 01.47.00.25.20 ou sur reservation@maisondesmetallos.org en précisant le code UFM.

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Lazare, le mouvement de la vie

Théâtre, chant, rap, musique et danse, Sombre rivière, de l’auteur et metteur en scène Lazare, est tout cela à la fois, et bien plus encore ! Un cri de colère contre l’obscurantisme au lendemain de l’attentat du Bataclan, un chant d’espoir au nom de la fraternité et de la générosité. Un spectacle hors-norme, trop long ou pas assez sur les planches du Théâtre du Rond-Point (75), totalement foutraque et déjanté, entre humour et tragédie. Sans oublier Clouée au sol, Delta Charlie Delta et La guerre des salamandres.

 

C’est un blues, le chant d’esclaves en fuite qui, pour que l’on perde leurs traces, traversent au péril de leurs vies, rivières et autres cours d’eau. Sombre rivière, le titre du dernier spectacle de Lazare à l’affiche du Théâtre du Rond-Point, est juste et beau. Il évoque bien aussi le cours de la vie de l’auteur-metteur en scène, Lazare, qu’il mène à un train d’enfer comme pour fuir l’horreur, celle qui s’est emparée de notre monde. Sombre rivière a comme point de départ l’attentat du Bataclan, le 13 novembre 2015, qui l’a abasourdi, mais ne l’a toutefois pas laissé sans voix. La parole, il a immédiatement voulu la prendre, a téléphoné à deux personnes qui lui sont chères : sa mère algérienne qui ne sait pas écrire et parle mal le français, et le metteur en scène Claude Régy qui n’a eu de cesse toute sa vie durant de travailler les mots, de les retourner, de les ouvrir, et qui connaît aussi la valeur des silences.

Ces deux conversations téléphoniques (Allo maman, Allo Claude) sont à l’origine de Sombre rivière. C’est à partir d’elles que les choses se sont petit à petit élaborées avec la complicité de ses acteurs-créateurs.Vannes ouvertes, les flots se sont déversés sur le plateau charriant le souvenir de tout ce que la vie comporte de douloureux, de tragique même avec ses morts et ses blessés. Pourtant dans le même temps et le même élan, c’est un formidable appel à la vie qui est crié, chanté, dansé. Ce qui se passe sur la scène est étonnant et pour le moins paradoxal : c’est foutraque, mais un foutraque totalement maîtrisé ! Comme seuls savent le maîtriser quelques énergumènes de la scène comme François Tanguy (que Lazare, on s’en serait douté, admire) ou Alexis Forestier. Il y a de tout sur le plateau aménagé par Olivier Brichet en collaboration avec Daniel Jeanneteau, de la célébration du verbe (Lazare est un formidable poète), à la danse, au slam, à la chanson… C’est à la fois une pièce de théâtre dans laquelle l’auteur va revenir sur les événements tragiques de sa famille qu’il a déjà évoqués dans ses précédents spectacles, dans sa trilogie, formidable roman familial composé de Passé je ne sais où qui revient, Au pied du mur sans porte et de Rabah Robert, touche ailleurs que là où tu es né, mais c’est aussi une comédie musicale, une revue avec chœurs, un genre tout à fait original avec bien sûr utilisation de la vidéo (la séquence d’interview, en gros plan, de la mère, Houria, interprétée par Anne Baudoux est superbe de pudique drôlerie, sourire aux lèvres comme pour masquer une douleur profonde).

Lazare ne joue pas dans ce spectacle – c’est pourtant un acteur de tout premier ordre –, mais il est partout sur scène, et pas seulement dans la peau du comédien chargé de l’interpréter, Julien Villa. Il est dans tous les personnages à la fois, hommes ou femmes, dans tous les interstices de la scène, à fouailler à sa manière le présent nourri par son passé, petites histoires personnelles inclues dans la grande Histoire, avec le grand-père tué par les Français à Guelma le 8 mai 1945, avec l’évocation des massacres de Sétif le même jour, avec l’arrivée de la mère en France, avec ce leitmotiv et cette vérité qui ne cessent de le harceler, « tu es né en France, mais t’es un Arabe » alors qu’il prétendait être un Français né en France… Alors que justement, après l’attentat du 13 novembre 2015, tout va se retourner contre eux les Arabes, les Français d’origine arabe…

Tout cela se mêle, s’entremêle sur le plateau avec aussi les références à d’autres écorchés vifs, avec d’autres « suicidés de la société », Sarah Kane, Antonin Artaud… C’est sa divine comédie que Lazare compose à sa manière entre tragédie, comédie et même bouffonnerie dans un ballet mené dans une tension de tous les instants par ses camarades qu’il convient de tous citer, Ludmilla Dabo, la meneuse de revue, chanteuse de jazz, Laurie Bellanca, Julie Héga, Louis Jeffroy, Olivier Leite, Mourad Mousset, Veronika Soboljevski et Julien Villa, mention très spéciale accordée à Anne Baudoux, co-fondatrice avec Lazare de la compagnie Vita Nova, la bien nommée, collaboratrice artistique sur le spectacle avec Marion Faure, et sans qui, effectivement Lazare et Vita Nova ne seraient pas à l’origine d’une des aventures théâtrales (et au-delà) les plus singulières de notre univers si étriqué et où il s’agit essentiellement et le plus simplement du monde de « dire, chanter, danser. Et embarquer les gens avec nous »… Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

Une haute performance : Clouée au sol de George Brant, dans une mise en scène de Gilles David, du 18 au 22/12 aux Déchargeurs. L’héroïne imaginée par le dramaturge américain George Brant aurait pu chanter les vers de Verlaine, « le ciel est par-dessus les toits/Si bleu, si calme… », à cette petite différence près que les toits, pour elle, n’étaient que des objectifs à atteindre pour les bombarder. Pilote de chasse au Moyen-Orient dans l’US Air Force, qu’elle a réussi à intégrer à force de volonté, saisie d’un sentiment de toute-puissance, elle déchirait le ciel plus qu’elle ne l’admirait. Mais qu’importe, tout cela est du passé. Redevenue femme le temps – très long, trop long pour les autorités militaires – de tomber amoureuse, de vivre en couple et de mettre au monde une enfant, c’est bientôt un drone qu’on lui demande de diriger : fini le bleu du ciel, fini le Moyen-Orient et les ennemis bien repérés, c’est une caravane climatisée d’une base militaire secrète à Las Vegas qui l’attend. La voilà touchée en plein vol, si j’ose dire, Clouée au sol comme le notifie sans ambiguïté le titre de la pièce. Un véritable cataclysme… décrit par George Brant sans aucune fioriture, dans une sorte de constante et douloureuse éructation (bien mise en valeur dans la traduction rythmée de Dominique Hollier) de la part de la jeune femme bientôt déchirée et incapable d’établir une frontière entre sa vie de famille et sa vie de tueuse à distance. La pièce de George Brant, un auteur reconnu outre-Atlantique, est implacable, comme est implacable la mise en scène de Gilles David. On retiendra surtout sa très attentive et fine direction d’acteur. Il n’aura pas lâché d’une seule seconde la jeune Pauline Bayle qui, en combinaison de pilote, pieds effectivement cloués au sol sur le carré blanc très légèrement incliné (la scénographie est signée par Olivier Bréchet), face au public, assume avec une belle autorité la subtile et complexe partition de la pilote. C’est une véritable et étonnante performance qu’elle réalise là pour rendre justice au texte de George Grant. J-P.H.

Une épure théâtrale : Delta Charlie Delta de Michel Simonot, dans

Co, Jean-Gabriel Valot

une mise en scène de Justine Simonot, en tournée. Plus qu’un succès, la pièce est un véritable phénomène qu’il conviendrait sans doute d’analyser. Voilà plus de deux ans qu’elle est apparue éditée par Espace 34. Voilà plus de deux ans qu’elle fait un véritable tabac, raflant ici et là prix et autres récompenses, notamment auprès d’un jeune public. Tout le monde ou presque, dans tous les milieux professionnels et amateurs, tente de s’en emparer, avec plus ou moins de bonheur. Seules, jusqu’à présent, les grandes institutions qui connaissent le texte et l’apprécient, se tiennent sur leur réserve, ce qui, venant de leur part, n’est pas une réelle surprise… Le succès ? Le sujet bien sûr qui évoque une histoire vraie (la caution du vrai fonctionne toujours, mieux que jamais : on ne saura jamais pourquoi). Celle de ces trois jeunes gens qui, de retour d’un match de foot, un soir de 2005 sont pris en chasse par la police au seul motif qu’ils sont jeunes (ils doivent avoir aux environs de 15-16 ans), basanés pour certains, et s’amusent à joyeusement se chahuter les uns les autres, et qu’enfin cela se passe à Clichy-sous-Bois. Une chasse commence notamment après trois d’entre eux qui, dans l’affolement, ne trouvent guère d’autre solution que de se réfugier dans un transformateur électrique au vu et au su des policiers. Deux d’entre eux meurent électrocutés, le troisième survit difficilement. Le procès des policiers ne trouvera son épilogue que dix ans plus tard, en 2015. L’affaire est donc récente et toujours présente dans nos esprits. On peut éventuellement comprendre que l’histoire puisse toucher à ce point. Mais en rester à ce constat, c’est passer à côté de ce qui a fait le succès de la pièce. C’est passer sous silence le travail de composition et d’écriture de Michel Simonot qui élève le fait divers à une véritable tragédie des temps modernes qui, comme celles des temps anciens, pose la question du fonctionnement du pouvoir et de la démocratie. Ce n’est sans doute pas le lieu ici d’analyser de près ce phénomène essentiel, contentons-nous de dire que porter ce texte tragique (je reviens volontairement sur ce terme) à la scène n’était pas de la toute première évidence, tant il recèle de subtiles et fines analyses dans son développement, n’hésitant pas par ailleurs à explorer et à faire usage de différents registres d’écritures et de jeux imbriqués les uns dans les autres. Il appartenait à Justine Simonot, efficacement aidée par Pierre Longuenesse, notamment sur l’aspect musical et rythmique du spectacle – l’œuvre de Michel Simonot est un oratorio en 7 chants –, de tenter la gageure, c’en était une, de porter ce texte à la scène. D’abord par le biais – nécessaire détour répondant à des nécessités de production – de lectures avant d’en arriver au spectacle lui-même. Avec le piège tendu par eux-mêmes dans la mesure où la dernière lecture (il y en eut plusieurs) atteignait un point de justesse et de plénitude plus que probant. Comment dès lors faire spectacle à partir de ces très fortes données ? Belle et forte réponse, donc, sur le plateau nu qu’arpentent dans de subtils déplacements (avec des focales sur tel ou tel personnage ou plutôt sur telle ou telle voix) les six comédiens dans un tempo de choralité assumée, sous la ferme direction de Clotilde Ramondou en coryphée à la voix grave, vraie représentante du peuple. Deux jeunes comédiens, Zacharie Lorent et Alexandre Prince, des révélations, prennent en charge avec une discrète assurance les paroles des jeunes victimes… Les tableaux bougent, changent dans des sortes de glissements, de lent tourbillon qui saisissent le spectateur, mais qui refusent dans le même temps de l’embarquer totalement pour lui laisser le temps de la réflexion, ce qui est bien l’essentiel. Saisissant… J-P.H.

Théâtre de service public : La Guerre des salamandres de Karel

Co, Christophe Raynaud de Lage

Capek, dans une mise en scène de Robin Renucci, en tournée. C’était le rêve de Guy Rétoré, le créateur et directeur du TEP, de mettre en scène La Guerre des salamandres du tchèque Karel Capek. Plus d’un quart de siècle plus tard, par la grâce d’Évelyne Loew qui s’est attelée à la rude tâche de transformer le roman en véritable œuvre théâtrale – et c’est une réussite – et du responsable des Tréteaux de France, Robin Renucci, le pari est tenu de belle manière et lui donne raison, toujours dans un contexte (et une esthétique ?) de théâtre de service public. Si l’ouvrage de Karel Capek est bien une manière de chef-d’œuvre écrit en 1936 au moment de la résistible ascension du nazisme, avec sa fable mettant en jeu le peuple des salamandres réduit à l’esclavage et exploité comme sous-prolétariat par un capitaliste bon teint, mais qui va finir par se révolter, inverser l’ordre des choses et prendre le pouvoir, encore fallait-il opérer un certain nombre de choix au cœur de l’abondante matière romanesque évoquant tout à la fois Jules Verne, George Orwell, Brecht et quelques autres de la meilleure encre, tout en la transformant en matière théâtrale pour sept comédiens alors que l’œuvre en recèle au bas mot une trentaine. C’est chose admirablement faite par Evelyne Loew, et les comédiens n’ont dès lors qu’à se glisser dans la peau des multiples personnages dont ils doivent assumer l’existence. Opération d’autant mieux réussie que Robin Renucci, dans la scénographie de Samuel Poncet qui ouvre tous les possibles en se transformant selon les besoins du récit, mène tambour battant et avec maîtrise la partition foisonnante d’Évelyne Loew-Karel Capek (traduit par Claudia Ancelot). La fable de l’auteur est parlante (et terrifiante pour peu que l’on veuille bien ouvrir les yeux). Aujourd’hui encore plus que jamais, ce qui n’est pas la moindre des surprises que réserve le spectacle. Elle se développe à toute allure (1 heure 40, un exploit !) dans des traits fulgurants et dans des registres qui changent de séquence en séquence. Les comédiens, il faut citer toute la troupe (puisque c’en est une et de belle facture), Julie d’Aleazzo, Henri Payet (qui alterne avec Gilbert Épron), Solenn Goix, Julien Leonelli, Sylvain Méallet, Julien Renon, Chani Sabaty, s’en donnent à cœur-joie à jouer les fregoli, à chanter et à former un chœur qui sait aussi manier l’humour. Bref, du théâtre qui tourne le dos à tous les effets de mode pour rester à ses fondamentaux. J-P.H.

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Brel de retour, avec Viel et Lacut

Ce n’est pas seulement la Mathilde, mais aussi et surtout Brel, le grand Jacques, qui nous reviennent ! Sous les traits de Laurent Viel et d’Olivier Lacut, l’un à l’Essaïon (75) et l’autre aux Déchargeurs (75)… Une double plongée dans l’univers de celui qui s’est à jamais envolé aux Marquises.

 

Le risque est grand, toujours, pour le connaisseur ou l’amoureux de l’univers d’un créateur. Que penser de l’insolent, voire de l’impertinent qui s’empare ainsi sans vergogne des musiques et des textes de l’autre : de quel droit ? Au nom de quel talent ? Si l’exercice est délicat, Laurent Viel et Olivier Lacut s’en sortent avec les honneurs ! Pour l’un, rester soi-même au fil d’un récital qui reprend quelques titres emblématiques, Vesoul ou La chanson des vieux amants bien connus du public, mais pas seulement, pour l’autre évoquer sans fioritures  les réflexions et modes de pensée du citoyen Brel à travers quelques morceaux choisis.

Laurent Viel a pris le temps de s’imprégner des chansons du grand Jacques, « des bijoux, des merveilles, surtout celles de son dernier disque ». Et, avec la complicité de Xavier Lacouture le metteur en scène, de trouver le sens de son récital, de poser sa voix dans les pas de L’homme de la Mancha, partir en voyage dans les chansons de Brel comme Don Quichotte s’en va défier les moulins à vent ! En quête de l’absolu, de l’inaccessible étoile, croire en ses rêves, aimer, aimer peut-être mal mais aimer jusqu’à la déchirure… Et sur la scène du théâtre de l’Essaïon, le miracle se produit. Viel éclaire de son sens du jeu et de la comédie les chansons choisies, il impose véritablement sa voix et sa présence pour nous donner à voir et à entendre, différemment mais avec authenticité, l’univers de Brel. À l’écouter, le public savoure autrement les mélodies, redécouvre les paroles de chansons ciselées comme de véritables poèmes. Oui, Fernand est bien là et nous derrière son corbillard, pour la Mathilde nous irons encore changer les draps… Et La Fanette n’en finit plus de nous tirer une larme, tant

Co, Yann Rossignol

l’interprétation de Viel, au sortir de la vague mourante, est nourrie d’intense poésie et de juste sensibilité.

Plus modeste, Olivier Lacut se fait récitant du grand Jacques, « ce marathonien et sprinteur de la scène ». À partir de ses chansons et de l’entretien « Brel parle » réalisé à Knokke en 1971, il entreprend donc de nous « dire » Brel, pas de le chanter, « c’est lui le chanteur, je suis un passeur de mots ». Des mots forts, puissants, décalés, souvent subversifs, sévères sur le milieu de la chanson, injustes sur les femmes et doux pour son public, amoureux sur la poésie (ah, Baudelaire !) et humbles devant le succès… Accompagné de François Bettencourt au piano et parfois de Julie Sévilla-Fraysse au violoncelle, dans la lumière tamisée de la cave voûtée des Déchargeurs, Lacut nous plonge avec retenue dans l’intimité pensante de l’artiste. Deux mots et trois petites notes de musique, il en faut peu pour que notre imaginaire prenne la mer ou les airs : Brel le chanteur, Brel l’aventurier, Brel le poète, surtout Brel l’enfant.  Fils de bourgeois, Jacques Brel n’a jamais renié ses racines, il en a toujours assumé les contradictions, il n’est qu’un fait qu’il n’ait jamais pardonné à son milieu : le vol de son enfance, l’interdiction au droit de rêver ! « Je vous souhaite des rêves à n’en plus finir et l’envie furieuse d’en réaliser quelques-uns (…) Je vous souhaite des chants d’oiseaux au réveil et des rires d’enfant ».

Dans les pas, les chansons et les mots de l’artiste, Laurent Viel et Olivier Lacut nous invitent à laisser libre cours à nos rêves. « De rêver un impossible rêve », plus fort encore, « de ne jamais renoncer à l’aventure, à la vie, à l’amour ».  À l’image de l’incessante quête de Jacques Brel, fragile et désespérée, en cet absolu accroché à nos rêves d’enfant. Yonnel Liégeois

 

De Vesoul à Varsovie…

À promener « son cul sur les remparts de Varsovie », Viel y trouve assurément du plaisir ! Et nous aussi, lorsqu’il interprète la chanson avec l’évidente complicité de Thierry Garcia. Un bonheur renouvelé, à mourir d’un rire acidulé lorsqu’ils font « Les singes » ou s’en reviennent de « Vesoul », à retenir son émotion lorsque les amants se séparent à « Orly », avec ou sans Bécaud, encore plus à « Voir un ami pleurer ». De la belle ouvrage, un spectacle à ne vraiment pas manquer pour (re)découvrir ce monde des « gens de peu » chanté par Jacques Brel.

Jusqu’au 30/01/19, chaque mercredi à 21h30, au Théâtre de l’Essaïon.

… et de Bruxelles à Paris

De mots en mots, d’une confession l’autre, posé derrière son pupitre, Oliver Lacut se fait économe de gestes et d’émotions. Seule la parole de Brel ruisselle entre les tables rondes du petit cabaret improvisé, de ses rêves d’artiste à ses rêves d’aventure. De Bruxelles à Paris, de la cartonnerie familiale au mythique Trois Baudets sous la houlette de Jacques Canetti… Le piano s’emballe ou s’alanguit au gré de célèbres mélodies, la voix se fait chuchotante ou traversière au gré de confidences bien senties. « Brel, je l’ai écouté adolescent, j’ai été fasciné par la puissance de ses textes, par la force de son incarnation sur scène », confesse Lacut. Un hommage sensible.

Jusqu’au 15/12, chaque samedi à 17h, au Théâtre Les Déchargeurs.  

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Marivaux, quand la classe parle…

Jusqu’au 21 octobre, le Théâtre de l’Aquarium présente à la Cartoucherie Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux. Dans une mise en scène de Benoît Lambert, le directeur du CDN Dijon-Bourgogne. Giraudoux notait, des personnages, que « leur fantaisie ne doit pas nous tromper ». Sans oublier Eh bien, dansez maintenant au Mouffetard, Laïka au Rond-Point et L’occupation à L’oeuvre.

 

Benoît Lambert dirige, depuis janvier 2013, le Théâtre Dijon Bourgogne – Centre dramatique national. Il présente en ce moment sa mise en scène de la comédie en trois actes de Marivaux le Jeu de l’amour et du hasard (1730) à l’Aquarium (1). Fondée sur un double subterfuge, la pièce, modèle canonique d’un époustouflant jeu de rôle, jette ses personnages dans un imbroglio amoureux, résolu in fine par deux unions socialement logiques, suivant les ressorts de ce que le poète Michel Deguy qualifie, chez notre auteur, de « machine matrimoniale ». Silvia, fille de M. Orgon, ignorant que Dorante a agi de même en prenant l’état de Bourguignon-Arlequin, son valet, fait mine d’être sa femme de chambre Lisette, celle-ci endossant le costume de sa maîtresse… Silvia et Dorante, travestis en domestiques, se reconnaîtront donc dans l’amour vrai,

Co Vincent Arbelet

tout comme leurs subalternes, car on ne peut manquer à sa classe, qui parle non sans lutte…

De la plus parfaite escrime dans la langue du XVIIIe, si claire et vive – le désir n’existe que par elle – quatre jeunes comédiens (Rosalie Comby, Edith Mailaender, Malo Martin et Antoine Vincenot) donnent une version allègre et souple, non sans ce soupçon d’humeur sombre propre aux personnages de Marivaux, dont Giraudoux notait justement que « leur fantaisie ne doit pas nous tromper ». Cela se joue dans une scénographie qui envisage les Lumières, celles-ci également dues, en jouant sur les mots, à Antoine Franchet, qui a planté des arbres côté jardin, c’est la nature, et installé, côté cour, un petit cabinet de curiosités cher à M. Orgon, père noble un tant soit peu farceur (Robert Angebaud), et à son fils aîné Mario (Etienne Grebot), sacrément taquin, qui ne ménage pas sa sœur Silvia. C’est que nous

Co Vincent Arbelet

sommes dans le registre de l’expérimentation humaine. Marivaux y excella.

Dans cette réalisation, qui s’appuie sur une réflexion dramaturgique manifestement poussée, la visée intellectuelle ne mutile en rien les figures imaginées par Marivaux, ici habitant des corps jeunes fièrement présents, sans perruques ni poussières académiques. Patrice Chéreau, jadis, avait ouvert la voie avec La Dispute et La fausse suivante. Ainsi interprété, le théâtre de Marivaux retrouve sa fraîcheur initiale sans afféterie. La preuve en est à la fin l’enthousiasme de lycéens, l’autre soir, au spectacle d’une œuvre qui ne connut que quatorze représentations du vivant de son auteur. Jean-Pierre Léonardini

(1) À la Cartoucherie, route du Champ- de-Manœuvre, Paris 12ème (tél. : 01.43.74.72.74). Jusqu’au 21 octobre, avant une longue tournée en France jusqu’au 4 avril 2019.

 

À voir aussi :

– Eh bien, dansez maintenant : jusqu’au 17/10 au Mouffetard, avant une longue tournée en France jusqu’à fin mai 19. Ilka Schönbein, l’incroyable artiste qui fait de son corps une marionnette vivante, s’empare des contes traditionnels pour narrer à sa façon l’histoire de la cigale, de l’araignée, du petit chat ou de la petite vieille… Autant de personnages emblématiques surgis d’entre ses jambes ou derrière son dos, sous ses jupes ou entre ses doigts ! Un spectacle qui donne à voir avec talent et poésie, humour et gravité, la beauté ou la cruauté de la vie. Sublimé par les performances de Suska Kanzler et Alexandra Lupidi, ses deux complices chanteuses et musiciennes. Derrière ces figurines à la représentation troublante et une femme d’une imagination débordante qui excelle dans cet art d’avancer masquée, une ode à la vie qui n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Yonnel Liégeois

– Laïka : jusqu’au 10/11, au Théâtre du Rond-Point. Pauvre mec, pauvre diable, il l’affirme, il n’est ni Marx ni Zola, juste un pauvre type qui rêve d’accrocher les étoiles comme Laïka, la chienne que les Russes projetèrent dans l’espace en 1957 ! Alors, il raconte le monde des gens de peu, mal aimés et tous déclassés, la putain ou le SDF, les grévistes ou les vieux, les exclus et paumés de la planète, qui méritent plus et mieux que le mépris ou le rejet : un regard, un sourire, un mot, un bonjour, un bon jour… Sans misérabilisme ou charité nauséabonde, mais avec beaucoup d’humour et de tendresse, David Murgia s’empare avec conviction des mots d’Ascanio Celestini. Contre vents et marées, le Belge et l’Italien font corps pour chanter l’humanité qui habite chacun, que tu sois pas grand chose ou moins que rien sous le regard des voisins. Qu’il parle ou chante, accompagné des interludes musicaux de l’accordéoniste Maurice Blanchy, qu’il rappe ou slame, Murgia est des nôtres ! Fort, puissant, convaincant ! Yonnel Liégeois

L’occupation : jusqu’au 02/12, au Théâtre de L’Oeuvre. Romane

Co Marion Stalens

Bohringer s’empare des mots d’Annie Ernaux, la grande romancière aux textes finement ciselés. Adaptée et mise en scène par Pierre Pradinas, l’histoire vraie de la passion jalouse d’une femme à l’égard de l’homme qu’elle a pourtant décidé de quitter. La comédienne avoue avoir été impressionnée par cette « écriture flamboyante qui dit « je » mais parle de nous tous. Une langue magnifique qui m’accompagne, me grandit et m’a rendue à moi-même ». Seule en scène, la parole d’Ernaux juste entrecoupée par les séquences musicales de Christophe « Disco » Minck, Romane Bohringer joue de toutes les émotions, du visage-de la voix-du corps, pour exprimer la palette de sentiments et de réactions que lui inspire cette rupture prétendument assumée. Plus son ancien amant fait secret de sa nouvelle vie, plus elle devient irascible et violente à l’évocation de cette supposée rivale. Une étrange plongée, au mitan de l’humour et de l’effroi, entre ce que chacun croit être et ce qu’il peut devenir au gré des événements. Yonnel Liégeois

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Brel, rêver à d’impossibles rêves…

Le 9 octobre 1978, il y a quarante ans, disparaissait Jacques Brel. Fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient, l’ami de la Fanette s’en est allé vers d’autres cieux, la Mathilde ne reviendra plus. Demeurent, à jamais, les images de l’artiste ruisselant de sueur, les textes du poète, les films du comédien.

 

La nostalgie n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi en Artois comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Au matin du 9 octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef, ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François…

Le 16 mai 1967, l’artiste donne son ultime récital à Roubaix, un an plus tôt il a fait ses adieux au public parisien sur la scène mythique de l’Olympia. Un dernier concert, inoubliable pour les spectateurs d’alors. Une demi-heure d’applaudissements et de rappels pour qu’enfin le chanteur, les traits fatigués et le visage ruisselant de sueur, revienne saluer la foule : en robe de chambre, une première sur les planches d’un music-hall ! Demain, le Don Quichotte de l’inaccessible étoile et des impossibles rêves, à jamais orphelin de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans, revêtira les habits d’acteur, réalisateur de films et metteur en scène de comédies musicales avant d’embarquer vers un autre futur comme marin et pilote d’avion. « Il y a quinze ans que je chante. C’est marrant, personne n’a voulu que je débute et personne ne veut que je m’arrête », déclare Brel avec humour à ceux qui lui reprochent d’arrêter le tour de chant.

« Je ne veux pas passer ma vie à chanter sur une scène… Ne me demandez pas de bonnes raisons. Si je continue, je vais recevoir plus que je ne peux donner. Je ne veux pas, ce serait malhonnête… J’ai un côté aventurier, aventureux au moins. Je veux essayer d’autres choses… J’en ai pas marre du tout, j’en ai pas marre une seconde. Je veux avoir peur à des choses, je veux aimer des choses qui me sont encore inconnues, que je ne soupçonne même pas… Tout le monde est Don Quichotte ! Tout le monde a ce côté-là. Chacun a un certain nombre de rêves dont il s’occupe… Le triomphe du rêve sur la médiocrité quotidienne, c’est çà que j’aime. On ne réussit qu’une seule chose, on réussit ses rêves… La notion est de savoir si on a admirablement envie de faire admirablement une chose qui paraît admirable, c’est çà le RÊVE ».

Un florilège de bons mots glanés de-ci de-là, non pour présenter « l’homme de la Mancha » comme le nouveau philosophe de nos temps modernes mais pour marquer la force indélébile de ce qui fut peut-être l’aventure d’une vie : même trop, même mal, oser donner corps à ses rêves, tenter toujours d’atteindre l’inaccessible étoile ! Fils de bourgeois, Jacques Brel n’a jamais renié ses racines, il en a toujours assumé les contradictions, il n’est qu’un fait qu’il n’ait jamais pardonné à son milieu : le vol de son enfance, l’interdiction au droit de rêver ! « Jacques a vécu une enfance morose entre un père déjà âgé et une maman aimante mais malade, souvent alitée », nous confia Thérèse Brel, son épouse, lors de la grande exposition organisée à Bruxelles en 2003. « Dès l’âge de 17 ans, il avait cette envie de partir et de quitter l’entreprise familiale, dès cette époque il remuait beaucoup et rêvait d’aller voir ailleurs », poursuit celle que Brel surnommait tendrement Miche. Au cœur de Bruxelles, cette ville qui ne perd point la mémoire de son enfant turbulent, non loin de la « Grand Place » où passe le tram 33, Miche se souvenait encore du temps où son mari allait manger des frites chez Eugène.

« Contrairement à ce que l’on pense et à ce qu’il chante, Jacques a toujours considéré Bruxelles comme sa maison, il est demeuré fidèle à sa Belgique natale. Qu’il se moque des Flamandes ou de l’accent bruxellois, il n’égratigne que ceux qu’il aime vraiment », assure Miche. « Paris ne fut pour lui qu’un point de passage obligé pour débuter une carrière. Comme il l’affirme lui-même, il espérait seulement pouvoir vivre de la chanson, il n’attendait pas un tel succès. Ses références chansonnières ? Félix Leclerc et Georges Brassens ». La demoiselle qui connut Jacques, scout à la Franche Cordée, la compagne de toujours qui sait ce que le mot tendresse veut dire, la collaboratrice, éditrice et conseillère jusqu’à la fin, le reconnaît sans fard : l’enfance fut le grand moment de la vie de Brel. Celui de l’imaginaire en éveil dans un univers calfeutré, celui des combats sans fin entre cow-boys et indiens comme au temps du Far West…

Quarante ans après sa mort, Jacques Brel garde une incroyable audience auprès du public. Nombreux sont les interprètes qui revisitent son répertoire, même les jeunes auteurs apprécient son écriture. Des textes qui n’ont pas vieilli, d’une poésie hors du temps et d’une puissance évocatrice rarement égalée. Sur des airs de flonflon et de bal musette, « Allez-y donc tous » voir Vesoul, mais pas que… Surtout, comme on déambule dans les ruelles d’une vieille ville, osez vous égarer dans les méandres d’une œuvre chansonnière aux multiples facettes. Pour découvrir avec émotion et ravissement que le temps passé, qui jamais ne nous quitte, fait de l’œil au temps présent pour mieux l’apprécier et le comprendre, le transformer. Yonnel Liégeois

L’actualité Brel

À écouter : « Dire Brel, rêver un impossible rêve », un spectacle d’Olivier Lacut chaque samedi à 17h, au Théâtre Les Déchargeurs jusqu’au 15/12/18. « Viel chante Brel », un spectacle de Laurent Viel avec Thierry Garcia aux guitares, mis en scène par Xavier Lacouture, chaque mercredi à 21h30 au théâtre L’Essaïon, jusqu’au 30/01/19.

À voir : « Brel, ne nous quitte pas – 40 ans déjà », un film composé des deux concerts légendaires, « Brel à Knokke » et « Les adieux à l’Olympia », image et son restaurés pour le cinéma.

À lire : Le voyage au bout de la vie de Fred Hidalgo, Brel, la valse à mille rêves d’Eddy Przybylsi, On ne vit qu’une heure de David Dufresne.

À découvrir : la Fondation internationale Jacques Brel à Bruxelles, dirigée par sa fille France.

À offrir ou à s’offrir : l’intégrale Brel chez Universal Music.

À consulter : le site internet officiel.

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HK, sans les Saltimbanks

Kaddour Hadadi, alias HK, ne lâche rien ! Au terme d’une longue tournée avec L’empire de papier, son album solo, il évoque les combats de son groupe. Ainsi que la communauté de valeurs formée avec un public en quête d’une parole engagée.

 

Jean-Philippe Joseph – Cela fait quoi de voir une de ses chansons devenir un emblème de la contestation ?

Kaddour Hadadi – Il y a de la fierté à accompagner les mouvements sociaux, à faire partie de l’histoire de tous ces gens qui se battent pour nos droits. J’ai écrit On lâche rien sur un coin de table, dans un cagibi aménagé en studio, au 5ème étage d’un HLM où j’habitais, à Roubaix. On a balancé la chanson en téléchargement gratuit un 1er mai, pour le symbole, pour qu’elle voyage. On l’a ensuite retrouvée dans la rue, lors de la rentrée suivante en 2010, au moment des grandes manifs pour les retraites.

 

J-P.-J. – Le lien avec le mouvement social s’est-il fait à ce moment-là ?

K.H. – Le lien s’est fait de manière naturelle. Je suis issu de cette mouvance du rap français, avec NTM – Assassin.., qui parle de la condition dans les quartiers, de solidarité, de racines. Par la suite, j’ai coloré ma musique avec différentes influences : le reggae, la soul… Ce faisant, je me suis ouvert à d’autres questions, d’autres thématiques. L’idée est de dépasser sa propre condition, d’aller à la rencontre de gens qui ont une autre histoire. Chacun se reconnaissant, au final, dans l’autre.

 

J-P.-J. – Dans quel cortège peut-on vous rencontrer lors de manifestations ?

K.H. – CGT ou Solidaires, pour moi c’est la même famille ! Je n’ai pas envie que l’on me colle une étiquette. Lorsque tu rencontres des copains en manif, la moitié est chez les uns, l’autre moitié en face et il y en a qui, comme moi, ne sont pas syndiqués. Les partis politiques et les syndicats constituent des outils pour te sortir de ta condition, pas pour t’enfermer dans une autre.

 

J-P.-J. – Que pensez-vous de la séquence électorale qui s’est achevée avec l’élection d’Emmanuel Macron ?

K-H. – On vit un drame continuel : Sarkosy, Hollande, Valls, maintenant Macron… Et, en face, on n’arrive pas à se mobiliser de façon unitaire, collective, convergente. C’est désespérant et déprimant. Mais c’est aussi ce qui rend les victoires du quotidien si précieuses. Je pense aux copains de Fralib qui ont su créer quelque chose de nouveau à partir de leur outil de travail. Pas simple, leur principal concurrent était leur patron d’hier, Unilever, un mastodonte ! Ils sont dans le combat et l’alternative, ils incarnent les valeurs qui nous animent. C’est vital de réagir, mais il faut aussi de l’action et de la création.

 

J-P.J. – La chanson engagée paraît moins audible aujourd’hui ?

K.H. – Certaines émissions, à la radio ou  la télévision, rendaient compte d’une parole artistique alternative. À des horaires tardifs, d’accord, mais ce lien existait. Toutes ces émissions ont été déprogrammées. Du coup, les artistes comme nous ont dû se créer leurs propres espaces, sur les réseaux sociaux et ailleurs. 60 000 personnes nous suivent sur notre page Facebook. Ce sont autant de personnes qui, quand on sort un album ou que l’on donne un concert, sont réellement intéressées par ce qu’on fait. Il n’y a pas ce côté artistes et consommateurs qu’on voit souvent, ça va plus loin. Les gens qui nous suivent sont comme une « petite famille » avec qui on forme une communauté de pensée, de valeurs, de combats, qui pousse à être toujours plus exigeant dans le travail. Je ne dis pas qu’on n’a jamais rêvé de jouer dans des stades pleins, comme Bob Marley. On vit les choses à plus petite échelle, mais elles ont beaucoup de sens. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph.

 

Parcours

Né en 1976 à Roubaix, Kaddour Hadadi se lance dans la musique dès l’âge de 16 ans. En 2005, il monte avec un ami le groupe Ministère des Affaires Populaires, qui a pour ambition de porter l’identité d’une région ouvrière et métissée. En 2009, il crée HK et Les Saltimbanks. L’album Citoyen du monde, sur lequel figure la chanson On lâche rien, sort en 2011. L’empire de papier est le cinquième opus de Kaddour, le premier en solo, hormis la chanson Ce soir nous irons au bal où il retrouve Les Saltimbanks, un hommage aux victimes des attentats de novembre 2015. Kaddour Hadadi écrit aussi des romans : sorti en mars 2017 aux éditions Riveneuve, Le cœur à l’outrage est son troisième ouvrage.

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