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Aragon, Elsa et la maison

À Saint-Arnoult-en-Yvelines (78), le plasticien Lionel Sabatté investit la Maison Elsa Triolet-Aragon. Philosophe et professeur émérite à l’université de Grenoble, Daniel Bougnoux a dirigé l’édition des Œuvres romanesques complètes d’Aragon dans l’emblématique collection La Pléiade : 15 ans de travail pour 5 volumes.

Yonnel Liégeois – Disparu en 1982, Louis Aragon nous lègue une oeuvre considérable. Grâce à la chanson, sa poésie est mieux connue du grand public que son œuvre romanesque. Selon vous, un bienfait ou une injustice ?
Daniel Bougnoux – Les chansons tirées des poèmes d’Aragon (plus de deux-cents aujourd’hui) ont fait beaucoup pour la diffusion de son œuvre qui, pour moi-aussi, est d’abord entrée par les oreilles ! Cette mise en musique privilégie évidemment ses poèmes réguliers, et risque donc de donner de lui une image plus sage ou harmonieuse que d’autres textes, poétiques ou romanesques, qui se prêtent moins à la mise en chansons. Le chant constitue toujours pour Aragon le critère du bien écrire : il appelle poésie d’abord ce qui chante, et cette oralité heureuse traverse tous ses textes. Ce musicien avait l’oreille absolue !

Y.L. – A propos de Céline, on parle de révolution dans l’écriture romanesque. Qu’en est-il chez Aragon ?
D.B. – Si Aragon n’est pas repéré dans l’histoire littéraire comme un inventeur de formes, l’invention concerne en revanche chez lui les images dont fourmillent ses textes, les personnages ou les intrigues. C’est aussi quelqu’un qui toute sa vie s’est réinventé, ne réécrivant jamais le même livre, passant d’un genre à l’autre (la poésie, le roman, l’essai critique ou théorique, le journalisme…) avec une souveraineté déconcertante car il excelle dans tous, et il excelle surtout à les mêler, à les féconder les uns par les autres : Aragon ou la confusion des genres ! Le roman, terme qu’il inscrit dans quatre de ses titres, nomme justement cette orgie potentielle des mots, une sarabande de personnages et de situations telle qu’on risque, à première lecture, de perdre pied (dans « Les Communistes » ou « La Semaine sainte » par exemple) mais il faut perdre, « perdre vraiment pour laisser place à la trouvaille » comme dit Apollinaire, souvent cité par lui.

Y.L. – Selon vous, l’image du grand homme en littérature souffre-t-elle encore de celle de l’homme politique ?
D.B. – Il est certain que l’image et l’œuvre d’Aragon demeurent enfouies dans les décombres du communisme, dont il faut le désincarcérer pour lui rendre justice. Quel contre-sens d’en faire un apparatchik coupable d’avoir produit une littérature « aux ordres » ! Aragon n’a cessé de se battre, dans le surréalisme puis le PCF, pour élargir et renouveler la doctrine, pour faire entrer de l’air et du jeu là où les choses risquaient chaque fois de se figer en idéologie ou en recette. Son style autant que son personnage proposent, à chaque époque ou à chaque page, des leçons de non-conformisme, il est d’abord pour moi un professeur de liberté.

Y.L. – Quel premier roman conseilleriez-vous à un lecteur peu coutumier de l’écriture d’Aragon ?
D.B. – Il me semble qu’« Aurélien » (1944) ou « Les Voyageurs de l’impériale » (achevé en 1939) ont un charme prenant et irrésistible. A condition qu’on accepte, ou épouse, le temps de la rêverie c’est-à-dire de l’approfondissement d’une conscience qui se cherche, et médite, au fil de la plume : Aragon étudie par le roman la formation de la conscience dans l’homme, il s’en sert pour saisir « comment cela marche, une tête ». Admirable programme, toujours à reprendre !

Y.L. – En quoi Louis Aragon peut-il être encore parole d’avenir pour un lecteur du troisième millénaire ?
D.B. – Aragon a vécu avec le désir de l’avenir, c’est-à-dire de ce qui nous démentira, ou nous étonnera, et il met toute sa passion à guetter l’emploi que les hommes font du temps, et ce que le passage du temps nous fait en retour. Il n’y a donc pas prescription pour cela, non plus que pour des affects fondamentaux qui sont de tous les âges, l’amour, la jalousie, la fraternité, l’espoir ou le désespoir. Aragon est passé maître dans l’expression des sentiments, il sait fixer mieux que personne leurs délicates nuances. Or ces mondes charnels ou sentimentaux sont plus que jamais la chose à défendre dans une société où le profit et la consommation dominent.

Y.L. – Vous avez signé aussi un décapant essai, « Aragon, la confusion des genres ». Qui pose un regard critique, mais bienveillant et érudit sur l’œuvre et l’homme…
D.B. – Je tenais, en marge des cinq volumes de l’édition de La Pléiade (qui m’a occupé une quinzaine d’années), à dire ma propre relation à cette œuvre et à cet homme, avec lequel j’aurai eu moi-même « un roman » ! Et puis parler aussi du poète, ou de l’essayiste, confronter par exemple Aragon avec Derrida, avec Althusser au destin autrement tragique, ou encore avec les peintres, ou avec Breton. Le titre choisi, « Aragon, la confusion des genres », pointait aussi la question du genre sexuel : Aragon brouille les frontières entre le masculin et le féminin, et cela entre pour beaucoup dans l’attirance ou la détestation qu’il suscite. Bref, ce petit livre est un peu le « making of » des cinq volumes de La Pléiade, on y croise un Aragon plus intime, parfois choquant mais toujours très touchant. Le principe de la collection « L’un et l’autre » imaginée par Jean-Bertrand Pontalis, où un auteur est invité à écrire ce que lui fait penser et dire un autre auteur, me convenait parfaitement. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Louis Aragon, l’intégrale des œuvres romanesques : cinq volumes. Édition publiée sous la direction de Daniel Bougnoux avec la collaboration de Philippe Forest, Raphaël Lafhail-Molino, Bernard Leuilliot, Nathalie Piégay-Gros.

Elsa Triolet, l’intégrale de ses œuvres : seize titres, avec ses traductions théâtrales de Tchékhov (La cerisaie, La mouette, Les méfaits du tabac et autres pièces en un acte, Platonov).

Sabatté, entre délicatesse et étrangeté

Lauréat du Prix Art Éco-Conception 2025 en partenariat avec le Palais de Tokyo et finaliste du Prix Marcel Duchamp 2025, Lionel Sabatté investit jusqu’au 31/08 la Maison Elsa Triolet-Aragon. Artiste convoquant tour à tour la peinture, le dessin, la sculpture et la photographie, il déploie un imaginaire protéiforme évoquant les phénomènes liés aux manifestations du vivant et à sa fragilité.

La meute, poussières sur structure métallique, FIAC hors les murs

L’artiste entame depuis plusieurs années un processus de récolte de matériaux qui portent en eux la trace d’un vécu : poussière, cendre, charbon, peaux mortes, souches d’arbres… Ces éléments sont combinés de manière inattendue et les œuvres ainsi créées portent en elles à la fois une délicatesse mais aussi une « inquiétante étrangeté », donnant vie à un bestiaire hybride. Les œuvres de Sabatté, maître des formes et des volumes, des valeurs et des matières, ont tôt fait de fasciner celui qui les regarde par cette singulière beauté tissée de contraires.

Exposition Lionel Sabatté : jusqu’au 31/08, tous les jours de 14h à 18h. Le moulin de Villeneuve, Maison Elsa Triolet-Aragon, Rue de Villeneuve, 78730 Saint-Arnoult-en-Yvelines (Tél. : 01.30.41.20.15).

Le  moulin de Villeneuve

Le moulin de Villeneuve, ou Maison Elsa Triolet-Aragon, est un ancien moulin à eau situé sur la Rémarde à Saint-Arnoult-en-Yvelines (78), entouré d’un parc de six hectares. Il fut construit au XIIᵉ siècle et remanié aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles. Acquis par le couple Aragon-Triolet en 1951, il affiche aujourd’hui une triple vocation : un lieu de mémoire avec les appartements et le tombeau des deux écrivains, un lieu de recherche avec une bibliothèque de plus de 30 000 volumes, un lieu de création artistique contemporaine. Régulièrement, une multitude d’événements sont programmés (conférences, concerts, expositions, spectacles…). Suite aux intempéries d’octobre 2024, la Maison a été durement touchée par les inondations. Plus d’un mètre d’eau a inondé les lieux : le rez-de-chaussée du musée (la cuisine du couple, le bureau d’Aragon et le grand salon), la librairie-boutique, les espaces d’expositions. L’association sollicite donc tous les soutiens, quel que soit leur montant, afin de préserver ce formidable legs et d’entamer au plus vite une nouvelle page de l’histoire du moulin de Villeneuve. Y.L.

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Les Mécanos, festifs et combatifs

En tournée jusqu’à l’automne, les Mécanos sortent Usures, leur premier album. Ces dix chanteurs, percussionnistes et stéphanois, reprennent et réinventent les chants de lutte en occitan et en français. Les Mécanos ? Un plein de vitamines garanti !

Musicien de formation, Sylvère Décot avait envie de chanter en occitan, la langue de ses grands-parents. On lui a alors parlé d’un groupe de copains du côté des Monts du Pilat qui bringuaient en reprenant des chants traditionnels du coin. Il les a rencontrés et le groupe s’est peu à peu monté. « Au début, on était quatre, maintenant, on est dix », explique-t-il. « Nous sommes nés au sud de Saint-Etienne à la frontière de l’Occitanie venant d’un milieu ouvrier ou paysan. Nous voulions parler de là d’où nous venions et défendre l’idée de classes sociales ». Parmi les membres des Mécanos dont la moyenne d’âge avoisine la trentaine, peu étaient musiciens à la base, certains étaient boulanger, menuisier ou employé à la poste. Beau parcours, depuis quatre ans ils sont tous devenus professionnels, intermittents du spectacle.

Pour célébrer la mémoire ouvrière comme les luttes actuelles, ils réaménagent les chants traditionnels comme « Les Canuts » d’Aristide Bruant et en inventent d’autres qu’ils chantent en français et en occitan. « Deman matin me levarai pas/Me’n anirai pas trabalhar » (Demain matin je ne me lèverai pas/Je ne m’en irai pas travailler). « Avec le titre Demain matin, on a imaginé la réaction des ouvriers de la manufacture d’armes fraîchement installée au lendemain de la fusillade du Brûlé en 1869, encore présente dans la mémoire des Stéphanois », explique Sylvère Décot. « Face à cette répression de la grève des mineurs de La Ricamarie qui a fait 14 morts, on les a imaginés refusant de fabriquer des munitions qui servaient à tuer leurs confrères ».

« Vènon coma lo tronaire que baronta/Dins lo boès tot es pasmens tant tranquile » (Ils viennent comme le tonnerre qui gronde/Dans le bois tout est pourtant si tranquille). Avec « Tronaire » (le tonnerre), leurs voix s’élèvent contre la déforestation qui sévit un peu partout et notamment dans le Massif central. « Et le monde subit les décisions des riches et leur soif de profit ». Les Mécanos sont aussi un peu métallos. Outre les éléments classiques de batterie, ils fabriquent de nouveaux instruments faits de clés, de bidons ou de pots d’échappement. Leurs voix savamment mêlées sont rythmées par des trouvailles de percussions, ce qui inscrit leur polyphonie dans la modernité et la rend joyeuse et dansante même si les sujets sont graves. Dès le départ, le groupe s’est frotté au réel en allant dans les prisons, les écoles, les maisons de retraite où les aînés ont partagé leurs souvenirs. Des rencontres qui nourrissent leur répertoire et leur réflexion. Sylvère se souvient ainsi d’une Ardéchoise qui racontait ne pas oser parler « patois » tellement il paraissait « pouilleux »

En 2023, ils ont participé à un projet sur la mémoire industrielle à Chazelles-sur-Lyon et Feurs (42). Tels des ethnologues, ils ont mené l’enquête auprès des musées et des médiathèques pour élaborer des chansons qu’ils ont travaillées avec les élèves de deux collèges pour créer un spectacle sur place. Maintenant, les voilà embarqués pour deux ans sur un projet à Givors (69) où fut implantée l’usine Fives-Lille qui fabriqua des charpentes métalliques ou le moteur des avions Hispano. Ils récolteront les témoignages des anciens ouvriers sur leurs grèves et leurs métiers. Et de créer alors livret sonore et podcasts, ensuite un concert spectacle… Comme l’on dit en occitan, boulégan ! Amélie Meffre, photos Wilfried Marcon

Usures, les Mécanos (L-EMA, L’Eclectique Maison d’Artistes / InOuïe Distribution). Les Mécanos en tournée

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Brel, Keersmaeker et Mariotte

Sur le plateau de la Carrière Boulbon (13), dans le cadre du festival d’Avignon, Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte présentent Brel. Un spectacle imaginé à partir du répertoire du grand Jacques, un hommage intime qui se conjugue à deux, à l’ombre d’une voix.

Cela fait quarante-cinq ans qu’Anne Teresa De Keersmaeker danse, explore l’art de danser, créant des figures basées à la fois sur une approche géométrique et philosophique, accordant à la musique, classique ou contemporaine, une attention particulière, créant des espaces de dialogue et d’échange entre les gestes des danseurs et une partition de Bach ou de Steve Reich, de Schönberg ou de Miles Davis. Cela fait moins longtemps que Solal Mariotte, 25 ans, danse. Ses premières amours : le breakdance, l’univers des battles et des jams. Passage au conservatoire d’Annecy avant d’intégrer, en 2019, P.A.R.T.S., l’école dirigée par Anne Teresa De Keersmaeker. En 2023, au Festival d’Avignon, il est distribué dans la chorégraphie de De Keersmaeker, Exit Above, un chassé-croisé dansé et chanté entre le blues organique des origines de Robert Johnson, et la Tempête de Shakespeare.

Un solo sur La Valse à mille temps

Elle a grandi en compagnie de Brel, ils sont belges tous les deux, ont en commun ce plat pays dont les paysages s’étirent vers une ligne d’horizon inaccessible mais vous poursuivent toute votre vie. Il a grandi sous d’autres cieux musicaux. Brel, il aime. Pas tout, dans le désordre, mais suffisamment pour proposer, dans le cadre de ses études, un solo sur la Valse à mille temps. Il est là, le point de départ de cette aventure, de ce spectacle au nom qui claque et rebondit contre la forteresse naturelle de la carrière de Boulbon. Brel. Tout commence par une ancienne chanson du répertoire qui jaillit des entrailles de la terre, le Diable, écrite en 1954. « Ça va », répète Brel, un brin provocateur, pas mal ironique devant l’état du monde. C’est un Brel en noir et blanc, encore débutant. Seul devant un micro, accompagné d’une guitare, la voix est déjà sûre, affirmée. Sur l’immense plateau vide cerné par sa muraille naturelle, un micro sur pied dans un rond de lumière vide. Les paroles de la chanson s’affichent mais nul ne songe à « karaoker » dessus. Le silence tient du recueillement.

La voix de Brel s’élève dans le ciel. Anne Teresa De Keersmaeker s’avance en tailleur-pantalon gris, col roulé noir. Elle tourne et tourne autour du cercle de lumière qu’elle ne franchira pas. C’est la place de Brel. Il sera le troisième personnage du spectacle. Au loin, on entend des exclamations qui parviennent à peine à parasiter la voix du chanteur. Solal Mariotte est tout en haut de la falaise, il ne rejoindra le plateau qu’après avoir dévalé les échafaudages métalliques qui surplombent le plateau. De Keersmaeker et Mariotte vont danser sur une petite trentaine de chansons qu’ils ont choisies ensemble. Un 33-tours bien à eux, un bon vieux vinyle où l’on retrouve la Fanetteles Bourgeoisles Flamands versus les Flamingantsla Chanson des vieux amantsVesoulAmsterdamBruxellesQuand on a que l’amour… Une traversée dansée d’un récital taillé sur mesure pour deux danseurs et un chanteur dont le visage, parfois, est projeté sur la paroi.

Chacun sa grammaire pour danser Brel

Seuls d’abord, éloignés physiquement… Il faudra attendre de longues minutes pour que Mariotte croise De Keersmaeker sur le plateau, chacun dansant son Brel avec sa propre grammaire. L’une fougueuse, aux figures chorégraphiques acrobatiques syncopées et pourtant synchrones avec les lignes mélodiques des chansons ; l’autre à la gestuelle minimaliste et précise se déployant en cercles concentriques dont le centre ne cesserait de se déplacer. Plus tard, De Keersmaeker va se dénuder. Sa silhouette joue à cache-cache avec les lumières. De ses bras elle enlace son corps, tandis que sur son dos, ses fesses, est projeté le visage de Brel. On retient son souffle devant la beauté du geste. On oublie le discours sur l’intergénérationnel, la différence d’âge, la belgitude… Dans les chansons, on entend un Brel agacé par l’hypocrisie des puissants. Son humanisme passe par des piques envoyées au détour d’une phrase, d’un mot. Et puis, il nous parle d’amour, il fait danser l’amour au rythme d’une Valse à mille temps, d’un Tango funèbre, tandis que l’accordéon de Marcel Azzola chauffe, chauffe…

La magie opère, entre les paroles sublimées par les gestes des danseurs. Entre les solos, deux duos, joyeux, un peu chaplinesques, et toujours les chansons de Brel, qui se suivent dans un ordre chronologique : l’enfance, la jeunesse, la maturité, la vieillesse jusqu’à la mort avec Jojo, composé en 1977, qui figure dans le dernier album de Brel. 1954-1977, la boucle est bouclée, le bras du tourne-disque tourne dans le vide et on imagine le vinyle craquer sous les coups de butoir de l’aiguille. Les projecteurs s’éteignent. Noir, les danseurs et Brel se sont éclipsés. Fin de ce gala hors d’âge, hors du temps. Marie-José Sirach, photos Christophe Raynaud de Lage

BREL, Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte : jusqu’au 20/07, à 22h00. La carrière Boulbon, 13150 Boulbon (Tél. : 04.90.14.14.14).

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Monsieur Eddy au top !

Avec une autobiographie, un quarantième album et même quelques concerts cet été, Eddy Mitchell nous gâte. Son livre, et son disque, sont des réussites qui se dégustent comme un bon cru.

Certains le pensent taciturne, les voilà fort marris et contredits avec sa nouvelle Autobiographie ! Né à Belleville en 1942, pas loin des fortifs, Claude Moine revient sur son parcours et ses rencontres, truffée d’anecdotes savoureuses et parfois même hilarantes. Avec une plume trempée dans l’argot, il peut provoquer des fous rires comme quand il évoque un Claude François « poissard à un point inimaginable » (il se fera péter le nez à deux reprises en l’espace d’une dizaine de jours dans des circonstances cocasses). Alors qu’il est prêt à fondre pour « Rock Around the Clock », on rigole encore quand il subit le goût pour l’opérette de sa maman (employée de banque). Son papa, farceur à ses heures, aiguisera sa passion pour le grand écran en l’emmenant au cinoche en sortant des ateliers de la RATP.

On suit le fil de sa vie : Les Chaussettes Noires (financées en partie par La Lainière), ses albums solos, son amour pour l’Amérique et les pionniers du rock, « La Dernière Séance », sa carrière de comédien, ses grands copains… Point de nostalgie dans son récit. A ceux qui enjolivent les années 1960, il rétorque : « Ils oublient la guerre d’Algérie, (…) le puritanisme de tante Yvonne, la langue de bois gaulliste, (…) la violence de la police ». Il sait dégainer juste, Eddy Mitchell. Quant aux fachos, il ne peut pas les blairer et c’est pour ça qu’il vote aujourd’hui.

On le retrouve bien dans Amigos, son dernier album. Outre ses amis qui lui prêtent main forte, tels Alain Souchon ou William Sheller, on le suit « En décapotable », sur un « Boogie bougon », « Amoureux » autrement, qui envoie paître les huissiers (« De l’air »). Il n’oublie pas d’y saluer Elvis Presley avec une reprise française de « In The Ghetto » ou Jim Harrison (« Big Jim ») et de rappeler qu’il bosse (« Travailler »). On sent qu’Eddy Mitchell et ses musiciens ont sacrément choyé le petit dernier. On se le passe en boucle et on ressort les anciens.

La Victoire d’honneur pour l’ensemble de sa carrière, décernée le 14 février lors de la 40e cérémonie des Victoires de la Musique, est amplement méritée. Il ne nous reste plus qu’à réserver une place pour l’un de ses concerts cet été. Amélie Meffre

Autobiographie, Eddy Mitchell (Le Cherche midi, 240 p., 19€80). Précédemment, sont parus Le dictionnaire de ma vie (Kero, 2020) et P’tit Claude (Arbre à cames, 1994). Amigos, son dernier album, est disponible chez Universal Music France.

En raison de soucis de santé, la tournée prévue cet été (le 21/06 à Nancy, le 24/06 à Pérouges, le 28/06 à Nîmes, le 09/07 à La Rochelle, le 18/07 à Carcassonne et le 24/07 à Toulon) est annulée.

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Makbeth, un magistral délire

Au Théâtre du Nord, à Lille (59), Louis Arene et Lionel Lingelser présentent Makbeth. Avec un K à la place du C, par le Munstrum Théâtre, une version brillante et délirante d’une des pièces les plus célèbres de William Shakespeare.

Obus, grenades et mines explosent sans répit. Flashs aux éclats aveuglants et fumée âcre percent la nuit poisseuse. Les corps se démembrent puis gisent, désormais sans vie. Le vacarme des bombes s’insinue au plus profond des êtres, comme une symphonie au-delà du funèbre. Avec des allers-retours, dans un trouble émotionnel, entre les landes de l’Écosse médiévale et les guerres contemporaines. Devant un public capturé jusqu’au fond des fauteuils, c’est ainsi que démarre le nouveau spectacle du Munstrum Théâtre. Après sa création à Châteauvallon, scène nationale du Var, Makbeth fait escale à Lille, avant une tournée qui s’annonce copieuse.

La pièce se signale avec un « k » pour la distinguer de l’originale signée William Shakespeare. En 1972, Eugène Ionesco avait proposé une réécriture à sa sauce tragi-burlesque de cette pièce du Britannique et prolifique auteur. Macbett prenait alors deux « t » finaux. Ici, Louis Arene et Lionel Lingelser proposent une adaptation très personnelle de cette œuvre ultime publiée quelques années après la mort de l’auteur en 1616. Macbeth est incontestablement l’œuvre la plus sombre de Shakespeare, l’une des plus célèbres aussi, avec son lot de meurtres et de désespoirs nés dans la pensée confuse de dictateurs fous. Une pièce qui, pour le Munstrum, résonne sinistrement avec « la douleur du monde actuel ».

Malice, humour et hémoglobine

Pour Lucas Samain, qui signe l’adaptation, voilà « l’histoire d’une ambition dévorante qui s’accomplit dans un premier meurtre et en entraîne d’autres en cascade ». Macbeth s’est emparé du pouvoir. Son règne dictatorial s’épuise dans le sang. Sur scène, bien après les formidables combats du début, voilà le temps des intrigues et des meurtres en solo. Le fil du récit parfois se distend, au risque d’égarer, et l’on aurait aimé un peu moins de longueurs. Mais l’équipe avait prévenu, il ne s’agit pas d’une énième lecture du Macbeth original. La démesure, le décor débridé, le grand-guignol qui ont fait la marque de fabrique de la compagnie depuis sa création en 2012 sont avec malice et humour au rendez-vousMakbeth est d’évidence une des éclosions fortes de ce printemps.

Mentionnons la musique originale et les créations sonores de Jean Thévenin et Ludovic Enderlen. Louis Arene, Sophie Botte, Delphine Cottu, Olivia Dalric, Lionel Lingelser, Anthony Martine, François Praud, et Erwan Tarlet ? Les comédiens sont tous parfaits en simples soldats face à la mitraille, en sautillant fou du roi, en traîtres vengeurs, en rois et reine assoiffés de puissance et pris à leur propre piège sans autre issue que leur trépas. Makbeth, juché sur la tour d’arbitre d’un match de tennis, n’est plus au final habillé richement que de sa couronne. Avec le corps recouvert du bout des orteils à la pointe des cheveux d’une matière écarlate et gluante. Son épouse a rejoint les mondes parallèles de la folie. Sans illusion, il contemple encore un instant son œuvre barbare et sanglante. Vraiment, le Munstrum sait magnifier le rouge vif. Gérald Rossi, photos Jean-Louis Fernandez

Makbeth, Louis Arene et Lionel Lingelser : du 10 au 13/06, les mardi et mercredi à 20h, le jeudi à 19h, le vendredi à 20h.Théâtre du Nord, 4 place du Général de Gaulle, 59000 Lille (Tél. : 03.20.14.24.24). Malakoff, Scène nationale du 05 au 07/11. Théâtre Varia, Bruxelles du 12 au 14/11. Théâtre du Rond-Point, Paris du 20/11 au 13/12. Le Carreau, Scène nationale de Forbach et de l’est mosellan les 05 et 06/03/26. La MC2, Grenoble les 11 et 12/03.

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Un CD pour les 130 ans de la CGT !

Pour souffler ses cent trente bougies, la Confédération Générale du Travail a demandé au chanteur des Goguettes, Valentin Vander, de rassembler vingt artistes pour reprendre ou inventer des chants de luttes. Un appel au don a été lancé pour financer ce projet alléchant. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Clément Garcia.

130 ans, ça se fête. Et en musique c’est toujours mieux ! Pour célébrer son anniversaire, la Confédération Générale du travail a confié à son entreprise de presse, la Nouvelle vie ouvrière (NVO), le soin de concocter un album de chants de luttes d’hier et d’aujourd’hui. Un appel aux dons a été lancé sur la plateforme participative Ulule qui, plaide Agnès Rousseaux, la directrice générale de la NVO, s’inscrit dans la bataille culturelle. « Les airs de contestation et de résistance ont marqué les combats de certaines époques. On veut célébrer cet héritage et créer de nouvelles chansons pour marquer la nôtre », appuie-t-elle. Vingt artistes et groupes ont répondu présent pour reprendre ou créer dix-huit chansons qui aborderont « les thèmes militants sur le travail, l’écologie, la lutte contre l’extrême droite, la paix, des symboles forts qui peuvent nous réunir » précise Denis Lalys, président de la NVO et membre de la direction confédérale.

Sophie Binet à la clarinette

Il n’a fallu que trois mois à Valentin Vander, le directeur artistique du projet et chanteur du groupe Les goguettes, connu pour ses adaptations virtuoses et satiriques du répertoire, pour fédérer des musiciens issus de différentes formes d’expressions musicales, rap, chanson, électro, rock. C’est dans les mythiques studios Ferber de Paris que les enregistrements ont eu lieu, en quelques jours seulement, baignés dans un enthousiasme fédérateur. « Le fait d’avoir noué un partenariat efficace avec Clothilde Guérod, de la boîte de production Contrepied, et Valentin Vander a transformé cette aventure en bonheur », confirme Denis Lalys qui nous glisse que la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, serait venue souffler dans une clarinette sur un morceau composé au Portugal pendant la Révolution des œillets.

Si la campagne de dons a atteint son deuxième palier palier (54 000 €, sur 30 000 € espérés initialement), la NVO appelle à l’amplifier. « Ça nous a permis de sécuriser le projet dans un premier temps, mais nous aimerions lui donner des suites. Ce n’est pas juste un projet ponctuel. Réinventer les chants de luttes est un processus permanent pour arriver à toucher d’autres publics, notamment les jeunes qui ont besoin de cette diversité », avance Agnès Rousseaux. Le nouvel objectif ? Graver pas moins de 8000 CD et planifier un méga concert… La pochette éloquente de l’album, figurant une jeune femme poing levé, a été confiée à l’artiste dijonnais RNST, familier des mobilisations sociales. Hormis Cali, Mathilde, Corinne Maserio chantant L’Internationale (!) et Planète boum boum, les noms des autres artistes sont pour l’heure tenus secret mais certains seront dévoilés le 13 juin prochain sur le parvis de la mairie de Montreuil (93), jour de fête pour la CGT.

La directrice de la NVO souligne que dans ce « contexte social et démocratique particulièrement morose, la musique est une manière de fédérer les gens, de mobiliser ». Rendez-vous est d’ores et déjà pris à la prochaine fête de l’Humanité, pendant laquelle sortira l’album et qui prêtera l’une de ses scènes pour un concert évènement. Et si les dons continuent d’affluer, pourquoi ne pas imaginer une tournée pour rythmer les mobilisations qui ne manqueront pas de voir le jour l’année prochaine… Clément Garcia, photo Bapoushoo

La collecte de dons sur la plate-forme Ulule sera clôturée le 04/06, à 23h59.

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Quand Bach danse la rumba…

Au théâtre du Rond-Point (75), le trio Cassol-Platel et Vangama présentent Coup fatal. Entre musiques et danses, le chant choral d’une troupe africaine qui mêle répertoire classique et culture congolaise. Un spectacle hors norme, débridé et coloré, qui explose de créativité et d’humanité.

Ils entrent en scène, avec likembé et balafon, au pas de danse et en musique. Brandissant au-dessus des têtes un banal fauteuil en plastique bleu, marque de fabrique chinoise ! Après la désastreuse et mortifère colonisation belge au Congo, le symbole de l’emprise de l’Empire du Milieu sur le continent africain… Ce qui n’altère en rien l’optimisme de la troupe, danseurs et musiciens ont convenu de porter un Coup fatal à toute forme de censure ou de soumission. Libérés des règles occidentales autant que des traditions locales, mêlant allégrement Monteverdi ou Bach aux airs tribaux, colorant de poussières urbaines autant que de terres ocres la sueur des corps dansants.

Il y a de la rumba dans l’air, un concert dansé sans début ni fin, une suite de tableaux qui déserte de temps à autre la scène pour s’en aller quérir quelques spectateurs et entamer, duo collé-serré, un pas de danse improvisé entre les travées ! Une explosion de créativité, l’humanité ensorcelée de pirouettes chatoyantes, le contre-ténor entonnant quelques arias de Haendel ou de Vivaldi tandis que ses partenaires font résonner et vibrer avec virtuosité calebasses et guitares électriques. Un monde s’invente devant nous, sans bornes ni frontières, un univers où fusionnent classique et moderne. Des danses solo aux mouvements collectifs, d’une voix solitaire au chant choral, c’est feu de joie pour la fraternité-totem, l’amour bigarré, le bonheur métissé… La culture libérée de ses chaînes, loin des mains coupées par le scélérat colon, les doigts divaguant désormais d’un instrument l’autre, ricochant sur la peau du tambour, bondissant au sol pour des figures acrobatiques : occuper et partager l’espace pour faire histoire commune !

Plus de dix ans après sa création encensée au festival d’Avignon en 2014, Coup fatal squatte de nouveau la scène au grand bonheur des spectateurs, le triumvirat belgo-congolais (Fabrizio Cassol à la direction musicale, Alain Platel aux chorégraphies, Rodriguez Vangama à la direction d’orchestre), reprend des couleurs ! Sans oublier le contre-ténor Coco Diaz à la divine voix et Jolie Ngemi, la seule femme du groupe et prodigieuse danseuse. De la musique baroque à la rumba congolaise, la fête des sens, corps et cœurs. Yonnel Liégeois

Coup fatal, Cassol-Platel-Vangama : Jusqu’au 05/04, les jeudi et vendredi à 21h, le samedi à 20h. Théâtre du Rond-Point, 2bis avenue Franklin-Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21). Du 05 au 07/06, au Théâtre de Namur (Belgique).

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Debout pour la culture !

Alors que partout en France, les artistes appellent le public à se « mettre debout pour la Culture », afin de protester contre les coupes budgétaires drastiques des financements publics de l’État et des collectivités, un ensemble de 40 000 professionnels de la Culture, issus de toutes les disciplines (spectacle vivant, cinéma, littérature, musique, arts plastiques, etc.), rejoint par des citoyennes et citoyens de tous horizons professionnels, lance aujourd’hui la pétition « Debout pour la Culture ! Debout pour le service public ».

En décembre 2024, présidente de la région des Pays de la Loire, Christelle Morançais (Horizons) faisait fort déjà : elle annonçait 75 % de baisse des subventions au secteur de la culture. Mieux ou pire encore, le conseil départemental de l’Hérault, présidé par Kléber Mesquida (Parti socialiste), a décidé « une coupe de 100 % du budget alloué à la culture ». Hormis les financements obligatoires d’un département (lecture publique dans les médiathèques, les écoles de musique, les actions dans les maisons d’enfants à caractère social et les Ehpad)… En outre, la région Occitanie a d’ores et déjà annoncé une baisse de 100 000 euros pour la culture dans l’Hérault. Prochainement, la présidente socialiste de la région, Carole Delga, doit donner le détail de ces baisses. Pendant ce temps, que fait Rachida Dati, la ministre de la Culture ? Silence sur toute la ligne ! Chantiers de culture a signé la pétition, et vous ? Yonnel Liégeois

DEBOUT POUR LA CULTURE DEBOUT POUR LE SERVICE PUBLIC !

Les coupes budgétaires de l’État et des collectivités plongent le service public de l’art et de la culture dans une situation alarmante. Chaque fois qu’une coupe budgétaire de 20.000 euros est annoncée, c’est l’équivalent d’un emploi permanent dans une structure culturelle ou d’un emploi artistique, technique ou administratif intermittent, qui est menacé de disparition.

À chaque perte d’emploi, c’est l’accès à l’art et à la culture qui recule pour toute la population française, dans les villes, dans les villages ruraux, dans les banlieues. C’est moins de créations, moins de représentations, moins d’éducation artistique dans les établissements scolaires, moins d’interventions culturelles dans les hôpitaux ou ailleurs. À chaque perte d’emploi, les risques augmentent de cessation d’activité des équipes artistiques et des lieux qui nous permettent de nous réunir et de faire débat.

Le contexte d’austérité budgétaire ne peut pas occulter les menaces qui planent sur notre démocratie. C’est pourquoi nous disons que sacrifier les services publics, dont celui de l’art et de la culture, est un calcul dangereux au regard des grands bénéfices sociétaux qui en découlent. Que l’État consacre 0,8 % de son budget à cette politique publique est déjà largement insuffisant pour répondre aux besoins exprimés par la population et par les professionnels. Aussi, nous toutes et tous, bénéficiaires du service public de l’art et de la culture, publics, artistes, technicien.ne.s, salarié.e.s, directeur.ices de lieux, nous nous tenons debout, ensemble, pour affirmer notre besoin d’une culture vivante qui stimule les imaginaires, partage les savoirs, reflète notre diversité et favorise le bien vivre ensemble.

Ensemble, nous nous tenons DEBOUT et nous signons LA PÉTITION pour défendre notre service public, ses emplois et les revendications portées unitairement par les syndicats d’employeurs et de salariés.

LES PREMIERS SIGNATAIRES 

Parmi les 40 000 premiers signataires dont vous pouvez découvrir les noms ici, on trouve notamment :

Laure Calamy / François Morel / Marina Foïs / Vincent Dedienne / Camille Cottin / Ludivine Sagnier / Denis Podalydes / Adèle Haenel / Jeanne Added  / Pascal Legitimus / Emily Loizeau / Joey Starr / Nancy Huston /  Vincent Macaigne / Julie Gayet / Philippe Torreton / Jeanne Balibar / Swann Arlaud / Corinne Masiero / Wajdi Mouawad / Agnès Jaoui / Bruno Solo / Nicole Garcia / Louis Garrel / Marie Ndiaye / Judith Henry / Cyril Dion / Juliette Binoche / Barbara Schulz / Emmanuel Mouret / Anouk Grinberg / Yann-Arthus Bertrand / Leonore Confino / Denis de Montgolfier / Robin Renucci / Romane Bohringer / Caroline Guiela Nguyen / Mathilda May / Julien Gosselin /  India Hair / Stanislas Nordey / Leslie Kaplan / Julie Delpy / Jacques Gamblin / Clara Ysé / Charles Berling / Gisèle Vienne / Philippe Quesne / Irène Jacob / François Schuiten / Maguy Marin / Benoît Delepine / Ariane Ascaride / Mathias Malzieu / Claire Nebout / Yves Pagès / Isabelle Carré / Albin de La Simone / Charlelie Couture / Régine Chopinot / Boris Charmatz / Dominique Blanc / Antoine Wauters / Rosemary Standley / Benoît Peeters / Anna Mouglalis / Olivier Saladin / Barbara Carlotti / Xavier Duringer / Alice Zeniter / Gaël Morel / Olivier Cadiot / Emmanuelle Huynh / Jean Bellorini / Claudine Galea / Jean-Loup Hubert / Sonia Rolland / Rafi Pitts / Emilie Dequenne / Camille Besse / Kader Attou / Gisèle Vienne / Adama Diop / Julie Brochen / Jean-Charles Massera / Mariana Otero / Jerôme Bel / Julie Bertuccelli / Jean-Louis Martinelli / Valérie Dréville / David Bobée / Anne Alvaro / Sylvain Creuzevault / Phia Ménard / Mohamed El Khatib / Jil Caplan / Jean-François Sivadier / Irène Bonnaud / Stéphane Braunschweig / Eva Darlan / Céline Sallette / Pascal Rabaté / Françoise Breut / Boubacar Sangaré / Gaelle Bourges / Michel Lussault / Véronique Vella / Gaëtan Châtaignier / Marie Morelle / Koya Kamura / Nadia Beugré / Thierry Thieu Niang / Chloé Moglia / Jean-François Zygel / Julie Deliquet / Vincent Dieutre / Valerie Bonneton / Martin Page / La  Ribot…

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Jamait, de verre en vers…

Revisitant son répertoire et vingt ans de carrière, Yves Jamait se souvient avec son Plancha Tour. Chantant le monde qui va et vient. Surtout le monde qui ne va pas bien, le temps qui file au lendemain de la soixantaine, la dernière tournée au bar, le blues des ruptures. Toujours avec le même plaisir à l’affiche.

Un brin de nostalgie au cœur, une chope de bière en main, la casquette toujours vissée sur la tête… C’était en 2016, c’est peut-être la dernière au bar, le bistrot va bientôt fermer, il n’empêche : le goûteur de demi qui ne fait jamais les choses à moitié donne encore de la voix, fidèle à ses habitudes ! Yves Jamait ? Une chanson populaire, dans la veine de ce courant entre réalisme et poésie. Des mots ciselés à la perfection, des mélodies qui s’accrochent aux oreilles, un artiste à l’image de ceux-là qui ont bourlingué de bistrot en cabaret à la rencontre de leur public, avant d’espérer faire un jour la une des media : le regretté Allain Leprest, Agnès Bihl, Loïc Lantoine, Zaz, Jehan…

« Que les media nous ignorent, je m’en moque », affirme sans détour le joyeux enfant de la Bourgogne, « les radios fonctionnent sur des critères aberrants qui nivellent tout, je préfère la scène, au moins je fais du spectacle vivant toute l’année ! ». Lui, le cuisinier de métier, ne se prend pas la tête, il a fait trente-six boulots avant de vivre de la chanson. Le succès, certes il l’apprécie, il y goûte telle une sauce réussie, toujours avec la même envie : qu’au final d’un concert, le public reparte heureux ! Le dijonnais de cœur ne fantasme pas sous les néons de la capitale, « je vais de temps en temps à Paris mais mon parcours est en province ». Avec L’autre, arpenter les routes de la France profonde plutôt que Paname…

Barbara, Brassens, Brel…

À l’appellation « chanson réaliste », le titi des vignobles esquive et préfère en rire, n’appréciant pas trop les classifications, souvent synonymes d’exclusion. « Un terme très péjoratif dans les media » pour celui qui préfère parler de cette chanson qui a du sens. À l’image de ces aînés qu’il prend plaisir à citer, une longue liste d’où émergent les noms de Barbara, Brel, Brassens mais aussi ceux de Béranger et du gars Ferré des années cinquante… Sans oublier Maxime le Forestier, l’idole de ses jeunes années ! « Je préfère miser sur l’intelligence du public », confesse celui qui sait manier l’humour entre deux chansons et parvient, pendant un concert, à faire partager son plaisir d’être sur scène. Avec Jamait, jamais de faux semblants, de la chanson brute peut-être, à cœur et à corps, mais aussi et toujours un divertissement sur de beaux accords, tels « Gare au train » ou « Même sans toi » extraits de la « Saison 4 »… Toujours aussi amoureux des duos, hier avec Zaz et sa propre fille, avec Sanseverino. Des concerts aujourd’hui où, Plancha Tour, il revisite vingt ans de carrière et son répertoire, repris en cœur par le public.

L’amour sur un fil, le temps qui file… Le chanteur aimerait bien « refaire la carte d’un monde disparu » ! Celui sûrement de ce temps où la chanson se baladait d’un trottoir à l’autre, de bistrot en bistrot, entre voix éraillée et piano du pauvre… Qu’on se le dise, même s’il refuse l’étiquette de chanteur engagé, il assume sans rougir ses origines populaires. Elles lui ont permis d’aiguiser son regard sur les aléas de la vie, de creuser un original sillon poétique. Qui mêle le cœur aux tripes, les coups de griffes aux plus jolis mots d’amour. « Chanter, c’est rendre compte de notre vie et de celle des autres en partant des émotions que cela fait naître en nous », confie-t-il. Au premier rang des sentiments, l’amour. Ou plutôt, très souvent, le désamour, comme une quête permanente pour un bonheur bien difficile à construire.

« Peut-on pousser l’introspection jusqu’à l’autre, et puis… d’abord, qui c’est l’autre ?
Celui qui se distingue de ne pas être moi ?…
C’est un mystère… Aussi étrange qu’un chien bleu…
N’est-on pas toujours le chien bleu de quelqu’un ?
Bon, comme ça, ça fait un peu sujet de philo, mais c’est ce truc là que j’ai fouillé, manié, pétri pour en extraire des chansons. Maintenant il faut les faire vivre, leur redonner leur oralité, les entendre, les chanter… ensemble… ça ne se fera pas sans l’autre…
Et l’autre c’est vous ».

Yves Jamait

Dans ce registre, l’homme à la casquette nous conduit ainsi dans les méandres d’histoires amoureuses rimant souvent avec fins malheureuses. Une ambiance sombre se dégage de ces chansons où le mal être et l’errance entraînent les âmes en détresse à noyer leur chagrin au fond d’un verre. Des trajectoires, des destinées que Fréhel, Piaf et d’autres ont chantées bien avant, il y a longtemps… Les moments tragiques de l’existence y sont décrits avec la même force, la même authenticité : chez Jamait, il y a cette faculté à porter un regard incisif sur les souffrances extrêmes, comme celui qu’il pose sur les femmes battues dans « Je passais par hasard ». Sans concession, il traite du malheur vécu au quotidien, évoque ce qui reste encore un tabou.

Avec lui, sans préméditation mais avec force conviction, toute une génération « chantiste » (Agnès Bihl, Karimouche, Sarclo, Carmen Maria Véga, Zaz…) remet au goût du jour la puissance emblématique de ces chansons qui contaient, à mots couverts ou crus, l’exploitation humaine la plus violente, condamnant à leur façon une société qui ne tourne pas rond. Dans la démarche pourtant, aucun signe partisan, si ce n’est celui de témoigner. « J’écris des chansons. Cela reste pour moi une création qui interpelle le sensible, transmet de l’émotion. Je le fais à partir de ce qui me touche, de ce que je connais de la vie », martèle Yves Jamait. Sans ignorer l’humour, le rire salvateur ! « OK tu t’en vas », clame le dijonnais, « c’est triste et ça m’ennuie. Mais si tu pouvais en partant descendre les poubelles »… Vocabulaire décapant, liberté de ton, esprit de révolte, puissance des sentiments !

En paroles et musiques, Yves Jamait illustre une belle page de la chanson française contemporaine. Sans casquette désormais mais toujours avec les mêmes convictions après vingt ans de carrière, onze albums et trois disques d’or… Une chanson ancrée dans la vie de tous les jours, une chanson qui ouvre au dialogue avec le public et privilégie la scène comme lieu d’expression. Yonnel Liégeois

Yves Jamait, la tournée : Le 01/02, Villefranche-sur-Saône (69). Les 02 et 03/02, Beaucourt (90). Le 08/02, Montbrison (42). Le 14/02, Saint-Aubin du Cormier (35). Le 07/03, Toulouse (31). Le 14/03, Namur (Belgique). Le 15/03, Genappe (Belgique). Le 21/03, Beaumont sur Oise (95).

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Jaurès, la voix du peuple

Au théâtre de l’Essaïon (75), Marie Sauvaneix met en scène Looking for Jaurès. Lorsqu’un comédien entend des voix, ça déménage sur les planches ! Avec Patrick Bonnel, plus vrai que nature sous les traits de l’emblématique tribun.

Surgie des catacombes de l’Essaïon, tantôt doucereuse tantôt impérieuse, en tout cas puissante et stimulante, s’élèvera bientôt une voix passée à la postérité ! Et pas n’importe laquelle, celle d’un emblématique tribun, celle d’un infatigable défenseur des opprimés et des oppressés… Et justement Jean-Patrick l’est fortement, oppressé, sur ce plateau de cinéma où il bafouille son texte, rate encore la scène après moult prises. Insatisfait de sa prestation qu’il boucle au forceps, mécontent surtout des minables rôles qu’on lui propose après cinquante ans de carrière. Shooté au mauvais café, insomniaque, furieux contre lui et la marche du monde, un peu timbré tout de même au plus fort de ses angoisses d’intermittent du spectacle, il se prend à rêver et à entendre une autre musique que celle de ses délires existentiels.

Celle d’un homme à la barbe blanchie, au ventre joliment rebondi, au chapeau bien arrondi et au poing solidairement brandi… Qui se prétend Jaurès et l’invite à jouer son personnage, d’une toute autre envergure que ses piètres rôles de composition ! Une voix insistante, au point que le comédien en mal de reconnaissance endosse au final le costume de l’emblématique tribun. Avec force persuasion, il se mue en conteur du parcours familial et philosophique, social et politique, de l’incontournable défenseur de la cause du peuple, de l’infatigable souteneur de la lutte des ouvriers, de l’inoubliable orateur à la parole républicaine ! De Toulouse à Paris, résonne alors l’accent du midi.

Puissant, envoûtant, le propos n’a perdu ni force ni vigueur ! Faisant résonner, d’un espace de pierres confiné à un au-delà les frontières, les valeurs de fraternité et de solidarité entre les hommes, l’enjeu du combat contre capitalisme et nationalisme intimement mêlés, la force de la paix entre les peuples… Certes, ils ont tué Jaurès, notre bon Maître, pourtant ses actes et discours affichent une étonnante modernité. Encore plus, à n’en point douter, lorsque Patrick Bonnel, pleinement converti avec bonhomie et naturel en cette figure de haute stature, boucle sa prestation en déclamant le fameux Discours à la jeunesse : dans un monde en désespérance, un regain d’optimisme et d’avenir pour notre humanité ! Avec humour et sans prise de tête doctorante, un spectacle de belle facture qui invite à la réflexion, à la lecture et à l’engagement. Yonnel Liégeois

Looking for Jaurès : Jusqu’au 30/01/25, les mercredis et jeudi à 19h. Du 04/02 au 01/04/25, les mardis à 19h. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre au Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

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La Commune, un vrai luxe

Le 18/10, en la salle des fêtes d’Azay-le-Ferron (36), en première partie du récital de Marie Coutant, Luxe Communal Duo présente son Concert-Histoire sur la Commune de Paris. Entre chansons et commentaires historiques, un hommage aux femmes et hommes tombés sur les barricades ou au mur des Fédérés.

Accompagnée au clavier par Sylvain, le 18/10 à Azay-le-Ferron, en première partie du concert de Marie Coutant, Caroline se réjouit de faire revivre les moments forts de cet événement historique que fut la Commune de Paris. « Nous avons réalisé ce spectacle à partir de textes d’auteurs impliqués dans ce combat », explique la jeune femme. « Comme celui de Jules Vallès, 28 mai, qui narre sa dernière journée passée sur les barricades, mais aussi de personnes moins connues »… Au final, un tour de chant composé de treize chansons inédites, de textes et commentaires historiques.

Un hommage vibrant pour toutes ces personnes qui se sont battues contre l’oppression, pour les libertés, la démocratie, les conquêtes sociales. Une volonté aussi de mettre à l’honneur les femmes qui ont tenu les premiers rôles : Louise Michel, bien sûr, mais également la journaliste communarde et romancière André Léo et bien d’autres… Les textes sont graves, lourds de sens, imprégnés de destins poignants, de la souffrance des gens du peuple, de la férocité de la répression. Ils portent cependant l’enthousiasme des idéaux défendus par les communards. L’œuvre musicale donne à cette évocation une dimension émotionnelle, poétique et parfois humoristique qui rend l’ensemble à la fois captivant et séduisant. Le nom de « Luxe Communal » porté par le duo, est une expression écrite par Eugène Pottier. Elle synthétise les principes de la Commune de Paris qui, sous la houlette de Gustave Courbet revendiquait un art dégagé de la tutelle de l’État, rapproché du peuple jusque dans les plus petits villages et bien commun de l’Humanité.

L’ambition est immense. Malgré une sous-estimation de ce combat dans les programmes éducatifs, l’utopie des communards a traversé le temps. Né dans le quartier de Ménilmontant, au cœur du 19ème arrondissement de Paris, haut-lieu de l’effervescence révolutionnaire, Sylvain se souvient de la célébration du centenaire de la Commune en 1971 : il a onze ans ! Il découvre Jean Ferrat, Commun Commune, la vie ouvrière plus tard lorsqu’il s’installe à Stains, en banlieue parisienne. Fort de son BTS électro-technique, il plonge dans le monde du travail et s’engage sous la bannière de la CGT. Il nourrit aussi une passion de jeunesse pour la musique. La flûte traversière, le jazz, l’impro, le clavier électronique et… Caroline : leur rencontre autour de la musique fait boum !

C’est à 18 ans que la jeune femme prend conscience de la force du mouvement de la Commune à l’occasion d’une exposition parisienne. Caroline est une littéraire : classe de prépa pour Khâgne et Hypokhâgne, CAPES, enseignante de français. Elle est aussi attirée par le chant lyrique. « Dès l’adolescence j’ai été séduite par l’opéra. J’adore les œuvres de Verdi, Puccini, Mozart, notamment. Les belles voix comme celles de Placido Domingo ou Nathalie Dessay me font vibrer ». Son goût pour la chanson vient plus tard, avec Sylvain elle découvre Anne Sylvestre, Barbara, Nougaro et compagnie. Sens du partage, fibre sociale, écoute de l’autre, goût pour la découverte : Caroline et Sylvain étaient faits pour s’accorder et concevoir un projet mettant en musique aspirations et savoir-faire.

La thématique ? L’histoire de la Commune, bien sûr ! 2021 et la célébration du 150ème anniversaire les reconnectent à l’association des Amies et Amis de la Commune. « Il y a trois ans nous avons pris en charge la partie festive d’un colloque organisé à Issoudun et Bourges. C’est à partir de là que nous avons imaginé des créations musicales sur ce thème », précise Sylvain. En 2023, Luxe Communal Duo compose et présente son premier Concert-Histoire. Philippe Gitton

La Commune/Concert-Histoire, Luxe Communal Duo : Le 18/10 à 20h30, salle des fêtes d’Azay-le-Ferron, en première partie du concert de Marie Coutant.

Marie Coutant, femme du monde

Autrice-compositrice et interprète, Marie Coutant présente son récital Aux femmes du monde. Une voix puissante très singulière, un charisme authentique, une écriture au talent incontestable. Elle a partagé la scène d’artistes renommés : Tri Yann, Fabienne Thibault, Nilda Fernandez, La Tordue, Lhasa De Sela, Linda Lemay, Sapho, Renaud, Zacchary Richard, Thomas Fersen et son « idole » Jacques Higelin. Elle donne de nombreux concerts dans l’Indre (sa terre de résidence), comme dans toute la France, ainsi qu’en Belgique, Allemagne, Pologne, Turquie… Elle travaille aujourd’hui sur divers projets de création musicale et tourne son spectacle Aux femmes du monde. En solo ou en compagnie de Bruno Pasquet à la basse, Romain Lévêque à la batterie et Anthony Allorent à la régie son.

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Annick Cisaruk, Ferré revisité

Le 05/10 au PIC (Petit Ivry Cabaret), anciennement Forum Léo Ferré (94), Annick Cisaruk et David Venitucci revisitent le répertoire de Léo Ferré. Riche des arrangements de l’accordéoniste, un récital à forte intensité servi par la gouaille de la comédienne et chanteuse qui épouse révolte et poésie du libertaire à la crinière blanche.

Il le disait, le proclamait, le chantait, le bel et grand Léo… « Avec le temps… Avec le temps va tout s’en va On oublie le visage, et l’on oublie la voix« , murmurait Ferré au micro, visage en gros plan dans la lumière tamisée des projecteurs. Peut-être, oui, probablement et pourtant la gamine de quinze ans, en ce temps-là groupie de Sheila, n’a rien oublié, ne peut pas oublier comme le chante Jacques Brel, un autre monument de la chanson ! Bourse du travail à Lyon, haut-lieu de concerts en ses années de jeunesse, une place de récital offerte par son frère… Le chanteur à la crinière blanche entonne L’albatros, le poème de Baudelaire qu’il a mis en musique. « Je suis complètement fascinée, fracassée, je décolle », avoue Annick Cisaruk, des années plus tard l’émotion toujours aussi vive à l’évocation de l’anecdote.

Public collé-serré, ambiance des années 60 dans les caves à musique, le piano à bretelles entame sa litanie. Jusqu’à ce que la dame en noir enchaîne de la voix sur la scène du Petit Ivry Cabaret… Regard complice, œil malicieux, gambettes au diapason, c’est parti pour un tour de chant de plus d’une heure. La Cisaruk ne fait pas du Ferré, elle habite Ferré, convaincante, émouvante ! Osant visiter l’ensemble de la carrière chansonnière du libertaire natif de Monaco en 1916, d’un père employé de la Société des bains de mer et d’une maman couturière, célébrant la femme et l’amour, la révolte et la liberté, la poésie en compagnie de Baudelaire et Rimbaud, Apollinaire et Aragon, autant d’auteurs qu’il orchestre avec un incroyable génie mélodique… « En illustrant ainsi toutes les facettes du répertoire de Léo Ferré, je veux donner à aimer un poète visionnaire et un compositeur universel », confesse Annick Cisaruk avec tendresse et passion, « pour moi, Léo Ferré demeure le plus important parmi les grands auteurs-compositeurs du XXème siècle ».

Avec Didier-Georges Gabily le grand auteur dramatique trop tôt disparu, son amour de jeunesse, la belle interprète aura découvert théâtre et littérature. En 1981, elle entre au Conservatoire de Paris. Sous la direction de Marcel Bluwal, elle joue Le Petit Mahagonny de Brecht au côté d’Ariane Ascaride, régulièrement elle foulera les planches sous la houlette de Giorgio Strehler et Benno Besson. Derrière le micro, elle fait les premières parties des récitals de Pia Colombo et Juliette Gréco. D’hier à aujourd’hui, Annick Cisaruk cultive ses talents avec la même passion. Toujours elle aura mêlé chant, théâtre, comédie musicale. Reconnaissant toutefois, sans honte ni remords, sa détestation de l’accordéon jusqu’à sa rencontre, amoureuse et musicale, avec les doigts d’orfèvre de David Venitucci ! Du classique au jazz, en passant par la variété, d’une touche l’autre, le musicien compose et libère moult mélodies enchanteresses. Depuis lors, lorsqu’il n’accompagne pas Patricia Petibon ou Renaud Garcia-Fons, Michèle Bernard à la chanson ou Ariane Ascaride au théâtre, en duo ils écument petites et grandes scènes. « Je prends tout de la vie », affirme avec conviction la fiancée du poète, « de l’Olympia au caboulot de quartier, j’éprouve autant de bonheur et de plaisir à chanter ».

Outre Ferré et un retour en 2025 au théâtre de la Scala en compagnie d’Ariane Ascaride, Annick Cisaruk peaufine un spectacle autour des textes de Louis Aragon, « Qu’est-ce qu’il m’arrive ? ». Toujours sur des compositions originales de David Venitucci, un nouvel éclairage sur l’œuvre majeure du grand poète : les 29/10 et 25/11 à 19h30, en la cave à chansons du Kibélé Enfin, entre répétitions et récitals, jamais en panne de créativité, la belle ingénue s’immerge dans l’univers de Serge Reggiani, textes-peintures et lettres. C’est moi, c’est l’Italien / Est-ce qu’il y a quelqu’un ? / Ouvre-moi, ouvrez-moi la porte… En coulisse, musique et chanson, Bello ciao, mûrit un vibrant hommage au sublime interprète et comédien. Silenzio, zitto, bocca chiusa ! Yonnel Liégeois

Où va cet univers ? Un hommage vibrant à Léo Ferré : le 05/10 à 20h30. Le PIC, 11 rue Barbès, 94200 Ivry-sur-Seine (Résa indispensable : 01.46.72.64.68).

Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Textes et poèmes de Louis Aragon, pour la plupart mis en musique pour la première fois : les 29/10 et 25/11 à 19h30. Le Kibélé, 12 rue de l’Échiquier, 75010 Paris (Réservation indispensable au 01.82.01.65.99).

Paris retrouvée : du 16/01 au 14/02/25, à 19h. Cinq comédiennes (Ariane Ascaride, Pauline Caupenne, Chloé Réjon, Océane Mozas, Délia Espinat-Dief), une chanteuse (Annick Cisaruk) et un accordéoniste (David Venitucci) pour fêter Paris et celles et ceux qui l’ont célébrée dans leurs poèmes et leurs chansons : Louis  Aragon, Philippe Caubère, Simone de Beauvoir, Marina Tsvetaïeva, Louise Michel, Prévert, Charles Trenet ou Apollinaire. La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).

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Catherine Ribeiro, libre voix !

Le 23 août, Catherine Ribeiro est morte à l’âge de 82 ans. Inclassable, irréductible, incorruptible, elle a chanté la passion, l’amour, la révolte. Elle est restée libre, jusqu’à son dernier souffle.

Elle aurait pu suivre cette route toute balisée empruntée par nombre de ses pairs à l’aune des années soixante. Elle figure d’ailleurs dans la « fameuse » photo de Jean-Marie Périer, photographe officiel de la génération yéyé. Mais déjà, peut-être instinctivement sent-elle qu’elle n’est pas à sa place, on la devine, au dernier rang, entre Hugues Aufray et Eddy Mitchell. À peine la reconnaît-on.

Entre fumées d’usine et chemins de grève

Elle ne sourit pas. Catherine Ribeiro refusera de jouer la carte de la jolie jeune fille qui se tient sage. En elle, ça bouillonne, ça tâtonne. Elle cherche, se cherche et, très vite, va bifurquer, laisser les chansons de midinettes pour midinettes. Elle rentre dans aucun moule, elle déborde, belle et rebelle, sauvage jusqu’au bout des mots des poètes dont elle va s’emparer, en catimini, ceux de Bob Dylan ou de Leonard Cohen. « La beauté insoumise de Catherine et sa colère chevillée à l’âme incommodent le show-business », disait d’elle Léo Ferré. Il avait tout juste. « J’ai appris mon enfance, face aux fumées d’usines, par les chemins des grèves empruntés par mon père » chante rageusement cette fille d’ouvrier portugais née dans la banlieue lyonnaise en 1941.

Ce sont les hasards de la vie et des rencontres qui lui font croiser la route de Patrice Moullet, qui deviendra son compagnon. Ils se rencontrent en 1963 sur le tournage des Carabiniers, de Jean-Luc Godard. Entre 1963 et 1993, elle jouera dans quatre films. Ce sera tout pour le cinéma. En revanche, elle écrit déjà des poèmes, des chansons que Patrice Moullet va mettre en musique. Au printemps 1968, alors que le pays est en ébullition. Catherine Ribeiro tente de mettre fin à ses jours comme si elle voulait définitivement tourner la page de cette époque. De 1969 à 1980, elle a la révolte au bout de langue. Ses mots sont affûtés comme des lames« Je ne suis pas une femme d’un parti, disait-elle, mais une femme qui lutte contre toutes les atteintes à la liberté dans le monde, où qu’elles se produisent. Et je lutterai jusqu’à mon dernier souffle ». Pendant cette décennie giscardienne, elle va réaliser avec le groupe Alpes une dizaine d’albums et enregistrer de très nombreux 45 tours.

Cataloguée « Pasionaria de la chanson », elle ne veut pas se laisser enfermer, une fois de plus, une fois encore, dans une case. « Les paroles ne sont qu’un accessoire, je préférerais qu’on en arrive presque à des onomatopées pour remplacer les paroles. On le fera peut-être ; il faudrait que la voix serve d’instrument… Ce que je cherche à faire, c’est détruire complètement la chanson classique, avec refrain et couplets réguliers », disait-elle. C’est gonflé. Une façon de ne rien lâcher, de ne pas se soumettre, encore et toujours, et de revendiquer une poésie qui expérimente, emprunte des chemins de traverse. Voix puissante, sensuelle, elle s’entoure de musiciens qui pratiquent un folk-rock progressif aux accents symphoniques. C’est dire qu’elle ne passera plus à la radio mais ses concerts affichent complet, où qu’elle se produise. Toute de noir vêtue, ses cheveux corbeau en cascade dessinent un bouclier sur ce visage qu’on entraperçoit à peine lorsqu’elle s’avance dans la lumière.

Solitaire mais solidaire

Elle chante sans chercher à plaire, à séduire. Elle chante désespérément, crûment la Résurrection de l’amour, cette blessure « jusqu’à ce que la force de t’aimer me manque ». Solitaire mais solidaire, elle s’engage pour la Palestine, pour les réfugiés chiliens, contre la guerre au Vietnam, pour l’écologie, contre le président Valéry Giscard d’Estaing… Elle revendique deux amitiés : Léo Ferré et Colette Magny, « Coco, ma seule amie chanteuse ». Sa reprise de Melocoton est à l’opposé de l’interprétation de Magny, comme si elle ne posait pas les points de suspension au même endroit. Les années quatre-vingt… Terribles années pour bon nombre d’artistes qui seront invisibilisés. Comme Colette Magny, François Béranger, Catherine Ribeiro disparaît des écrans radars.

Pourtant, elle ne cessera jamais de créer. Et de chanter : en 1995, elle donne aux Bouffes du nord un récital, « Vivre libre ». Magnifique moment de communion – païenne – avec le public qui ne l’a jamais lâchée, reniée, oubliée, n’en déplaise à l’industrie musicale. Cordes et piano avec Michel Precastelli, elle sublime chaque mot, chaque note, chaque vers de sa voix toujours aussi puissante et troublante. À partir des années 2000, elle aura toujours des projets qui, souvent, n’aboutiront pas. Elle se retire loin du monde. Marie-José Sirach

Brel, Ferré, Magny, Piaf…

Une présence, une voix prenante et envoûtante… Aller voir et entendre la Ribeiro, toute politesse gardée ? Un moment désiré et attendu, la force de la voix et la beauté de la femme, les aspirations communes, le combat pour une parole libre et la poésie en vitrine, René Char-Apollinaire et Prévert en tête de gondole… Catherine Ribeiro chantait ses propres compositions, elle reprenait aussi avec talent le Chant des partisans, Aragon qu’elle aimait à en perdre la raison, Brel et Ferré, Piaf bien sûr dont elle enregistra les plus grands succès, Colette Magny évidemment et son Melocoton ! Par deux fois sur scène, Lyon – Paris, d’inoubliables partages d’émotions, amour et révolte à fleur de peau… Cet amour absent de L’enfance, un récit poignant et bouleversant, la gamine cabossée et internée. Des grandes scènes aux petites salles, toujours à guichets fermés, récompensée à cinq reprises par l’Académie Charles-Cros. Sur la platine, tourne le 33 tours pour ne point oublier, ne pas t’oublier. Yonnel Liégeois

« Le regard d’une combattante. Le sourire d’une amante. La voix d’une militante. Les mots d’une magnifique perdante. Comme aurait pu l’écrire Leonard Cohen si elle avait été une égérie warholienne du Chelsea Hotel. Sauf qu’elle était debout (…) Panthère prête à bondir sur tout ce qui peut faire mal ou salir la beauté. Rock. Révoltée. Radicale ». Yann Plougastel, Le Monde du 23/08.

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Jaulin, en tracteur par les villages

Jusqu’au 24/07, de la Vendée au Poitou-Charentes, Yannick Jaulin et les musiciens du Projet Saint-Rock battent la campagne. Un concert joué sur une scène mobile et repliable, remorquée par un tracteur. Un voyage au cœur de parlers oubliés.

Le comédien et conteur Yannick Jaulin revendique haut et fier ses origines poitevines et le parlanjhe dit aussi poitevin saintongeais,une langue d’oïl comme le gallo ou le picard. Lui qui n’a découvert le français qu’en arrivant à l’école se bat pour garder sa langue vivante, ainsi que tous les parlers en voie d’extinction sur ce territoire ou ailleurs. Ses créations s’inspirent librement de collecte des musiques, chants, danses et contes populaires. Dans Ma langue maternelle va mourir, il dénoue les fils de la domination que cache l’histoire des langues non nationales. Des parlers estampillés minoritaires et méprisés, des oralités menacées de mort annoncée.  « Toute sa vie, mon grand-père a baissé sa casquette devant son maître, un noble loqueteux et dégénéré », dit-il. « Adolescent, je n’étais qu’un belou de la campagne, avec mes pat’d’éph et ma Flandria, sans aucune réflexion critique. On disait : « C’est d’même qu’ol aet », c’est comme ça ». La langue est donc devenue son cheval de bataille face aux langues dominantes qui, comme le soulignait Pierre Bourdieu, symbolisent un pouvoir qui ostracise l’autre. Il réinvente les classiques du conte populaire, interroge l’actualité et aborde des thèmes comme la mort (J’ai pas fermé l’œil de la nuit), les religions (Comment vider la mer avec une cuiller), la domination culturelle (Le Dodo), et plus récemment Ma langue maternelle va mourir et j’ai du mal à vous parler d’amour.

Une ferme pour jardiner la langue

Le Projet Saint Rock a choisi d’entamer La Tournée mondiale locale à Saint-Jean de Monts, dans le marais Nord Vendéen chez de vieux complices de l’artiste : l’association A.R.EX.C.PO, depuis les années soixante-dix s’est attelée à la collecte des langues et traditions du Marais Breton pour constituer un patrimoine vivant. Elle dispose aujourd’hui d’une bibliothèque de 12 000 ouvrages et 9 800 heures d’enregistrements sonores, 2400 heures de films ainsi que de fonds d’autres régions (Flandres françaises, Jura) … Un fond énorme qu’on peut trouver sur internet ! Yannick Jaulin a conduit son gros tracteur vert et déplié son plateau mobile à la Ferme du Vasais, rescapée du lotissement voisin. Les bâtiments ont été rénovés par des bénévoles, dans le cadre d’un partenariat avec la Mairie. Une belle écurie transformée en salle de conférence ou de spectacle, des granges et des annexes neuves permettent à A.R.EX.C.PO d’abriter ses collections et de mener ses activités : spectacles, cinéma, concerts, bals, initiation à la langue maraichine. 

Comme à chaque étape de la tournée, une causerie autour de l’artiste précède le concert. Ici, elle est animée par les membres d’A.R.EX.C.PO. Il est question « la survie de la culture maraichine face à l’économie touristique ». Là où les « ébobés » demandent de la couleur locale, il faut proposer une culture vivante, loin de la caricature du paysan, dit Jean-Pierre Bertrand, l’un des fondateurs de l’association. « Pour qu’une culture existe sur un territoire, il faut de la création et non de la reproduction folklorique », acquiesce l’artiste : « I’est à vous de vous laisser crever ou pas ; si vous ne transmettez pas, vous êtes criminels, vous tuez votre langue ».

Il ne prêche ici que des convaincus : « Il faut que les patois portent sur des problèmes contemporains : foncier, luttes sociales, etc. », dit l’un d’eux. Car l’association s’acharne à créer des « cafés patois », proposer des comptines dans les écoles, à diffuser des jeux de la région, baptiser les rues de noms locaux, établir des lexiques… Depuis plusieurs années, Yannick Jaulin, lui, accompagne et parraine une nouvelle génération de conteurs et conteuses qui explorent d’autres formes de l’oralité. Il a, entre autres, fondé le Nombril du Monde, célèbre festival du conte de Pougne-Hérisson. Il se présente parfois comme faisant du « stand-up mythologique ». Un mélange de légèreté et d’érudition, de rappels historiques et d’anecdotes amusantes, hymne à la diversité et à la différence.

Une gueroée de musiciens et quelques parsouneïs

Jaulin et le Projet Saint Rock, sur leur tracteur-scène nous offrent un savoureux tour de chant d’une heure, qui oscille entre le folk, le rock, et le blues. Pascal Ferrari à la guitare électrique ou acoustique, Nicolas Meheust aux claviers et accordéon, ils développent un gros son qui laisse la part belle aux paroles de Yannick Jaulin, dans sa langue maternelle. En préambule, il se moque de ceux qui disent « Mais je ne vais rien comprendre !!! » et leur rétorque que personne ne se pose la moindre question en allant écouter du rock en anglais, langue mondiale et dominante.

Avec force diphtongues, il martèle les paroles répétitives de Faire la fête, réitérationsde sonorités d’un autre temps, à la façon du parler croquant des comédies de Molière. Après une transition à propos du SRAS (Syndrome Répétitif d’Attitude de Soumission), l’artiste se lance dans un Blues du beucheur de mougettes en hommage aux Maraichins de Vendée qui ont émigré dans les Deux-Sèvres pour travailler dans les plantations de haricots blancs. Les mots se glissent en douceur dans les mélodies, non sans rappeler les airs du répertoire québécois des années 70. Pas étonnant quand on sait que le saintongeais et le poitevin ont fortement influencé l’acadien, le cadien ou le québécois. « Le français de France se parle sphincter serré », plaisante Yannick Jaulin, « il n’est pas fait pour chanter le rock’n roll ! ». I’ame, (J’aime) passe en revue avec tendresse les petits et les grands bonheurs de l’amour et de la vie, et le chanteur nous explique que, dans sa langue il n’y a pas de « je » ni de « nous » pour conjuguer les verbes. Le poitevin se contente d’un « i » qui signifie il, elle, je et nous… Toute une mentalité.

L’universel, c’est le local moins les murs

Il y a dans ces chansons, tous les mots « qui ne voulons pas mourir » et que le projet Saint Rock sauve de l’oubli, quand le poitevin saintongeais est répertorié, dans l’Atlas Unesco, parmi les langues en danger dans le monde. Ce spectacle redonne une fierté à ceux qui ont dû faire un trait sur leur patois et leur culture, avec les résultats que l’on sait dans ces périphéries abandonnées des services publics. Dans une ambiance chaleureuse, baignée par la fraicheur des grands arbres, chacun d’où qu’il vienne se souvient qu’il a des racines. « L’universel, c’est le local moins les murs », disait l’écrivain portugais Miguel Torga (1907-1995). Pour lui, au-delà de tout localisme, c’est au sein d’une fraternité faite de convictions et d’échanges que naît la culture. Une philosophie que ces généreux artistes partagent avec le public, le temps d’un soir d’été. Mireille Davidovici

La tournée se poursuit jusqu’au 24 juillet (Informations, dates et réservations sur la page La Tournée). Livre CD : Jaulin et le Projet saint Rock (manuel de résistance en langue rare).

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Les œillets de Tiago Rodrigues

Le 25 avril 1974, le Portugal vit sa Révolution des œillets. Directeur du Festival d’Avignon, Tiago Rodrigues évoque la dimension mythique et politique de l’événement. Mais aussi le sens qu’il revêt aujourd’hui, à l’heure où l’extrême droite portugaise compte une cinquantaine de députés depuis les élections du printemps dernier.

Pour Tiago Rodrigues, directeur du Festival d’Avignon, la Révolution des œillets fut pour son pays un moment historique clé. En mettant un terme à l’une des dictatures la plus longue et la plus terrible d’Europe, elle a permis l’éclosion de la démocratie. Malgré une extrême droite en embuscade, Tiago Rodrigues ne renonce pas : ni à cette révolution, ni au théâtre.

Marie-José Sirach – La Révolution des œillets fascine à plusieurs endroits. C’est une révolution militaire mais pacifiste ; une révolution populaire et démocratique. Enfin, c’est une révolution déclenchée par une chanson…

Tiago Rodrigues – J’ajouterais qu’elle a été une révolution joyeuse. D’un côté, il y a ces jeunes capitaines qui conspirent et utilisent deux chansons à code, l’une étant E Depois do Adeus, interprétée par Paulo de Carvalho et sélectionnée pour le concours de l’Eurovision ; l’autre Grândola vila morena, de Zeca Afonso, un hymne révolutionnaire avant la révolution. La révolution des œillets a été une énorme fête populaire. J’ai en mémoire les mots d’un des capitaines, Salgueiro Maia qui, entrant dans Lisbonne au petit matin du 25 avril, dira à un journaliste : « Nous sommes là pour que plus personne au Portugal soit obligé de faire la guerre ou de se taire. » C’est aussi une révolution idéologique, avec des capitaines qui ne pensent pas tous pareil, certains sont communistes, d’autres socialistes, centristes voire de droite, mais elle affirme les valeurs fondamentales démocratiques, pacifiques et anticolonialistes. Il ne s’agissait pas tant de faire un coup d’Etat que de changer l’état des choses.

Cette révolution aurait eu peu de chance de réussir sans l’immense soutien populaire avec des dizaines de milliers de personnes qui contreviennent aux ordres et descendent dans la rue et font la fête. Il faut aussi mentionner sa dimension mythologique avec les œillets qui fleurissent soudain à toutes les boutonnières et à la pointe des mitrailleuses des soldats. Enfant, mes parents m’ont toujours amené célébrer le 25 avril rue de la Liberté à Lisbonne. J’en garde des souvenirs incroyables. Au point que, lorsque je me suis installé à Avignon, j’ai planté dans mon jardin des œillets. Les Portugais ont préservé, entretenu un rapport romantique à cette révolution. Elle a grandi, a permis de nombreuses conquêtes et, malgré des imperfections, a conservé une espèce d’innocence, une aura incroyable. La Révolution des œillets fait partie de ma vie. Quand je regarde le monde, je pense à cette révolution. N’en déplaise à certains qui voudraient effacer le mot, ce fût une révolution.

M-J.S. – Vous appartenez à la première génération née après la dictature. Comment grandit-on dans un pays libéré, avec un présent à inventer, la démocratie, et une mémoire à reconstruire ?

T.R. – J’ai grandi entouré d’adultes qui ont vécu sous la dictature, un régime qui entretenait la culture de la peur et du silence à tous les endroits de la société. Contrairement à eux, j’ai grandi dans une atmosphère de liberté. Pour ma génération, c’était naturel, pas pour eux. La présence de la dictature ne s’est pas évaporée en quelques semaines. On la retrouvait dans des réflexes, la peur de la hiérarchie, ne pas dire tout haut ce que l’on pense, le silence, le besoin d’un chef fort, de cette figure messianique et patriarcale. J’ai grandi dans un pays peuplé de gens qui semblaient venir d’un autre pays. Je ressens beaucoup de responsabilité pour être à la hauteur de l’héritage de la Révolution des œillets. Ma façon d’envisager le théâtre dans sa dimension politique, mes mises en scène… sont nourries d’une dette envers celles et ceux qui ont souffert et qui ont fait cette Révolution.

M-J.S. – En 2012, vous montez Trois doigts sous le genou, une pièce sur la censure sous Salazar et, en 2020, Catarina et la beauté de tuer des fascistes, sur la montée de l’extrême droite au Portugal, comme un signal d’alarme…

T.R. – Pendant la dictature, la censure s’intéressait en premier lieu aux rôles et aux corps des femmes, d’où ces Trois doigts qui font référence à la longueur autorisée des jupes. Ensuite, elle cherchait des propos qui pouvaient nuire à la religion ; enfin, plus tard, elle s’est faite encore plus idéologique, traquant tout ce qui pouvait se référer au marxisme, au communisme, à la démocratie. Jusqu’aux années cinquante, la société comme les artistes s’autocensuraient. Il a fallu attendre une génération de metteurs en scène (celle du théâtre de la Cornucopia de Luis Miguel Cintra, la compagnie A Barraca, Joao Motta, Joaquim Benite, Jorge Silva Melo, NDLR) qui, dans les années 70, ont créé un théâtre subversif, suffisamment aguerri pour passer à travers les mailles de la censure. Les compagnies indépendantes ont joué un grand rôle dans la transition vers la démocratie, avec un théâtre plus politique.

Quant à Catarina, j’ai imaginé une fiction qui cherchait à mesurer ce qui est resté de l’esprit révolutionnaire aujourd’hui alors que l’on assiste à la montée de l’extrême droite. Une extrême droite qui puise ses arguments dans le corpus idéologique de la dictature. C’est pour cela, qu’aux termes d’extrême droite ou de droite radicale, j’ai utilisé le mot fasciste dans cette pièce. Pour provoquer une réaction. La pièce est éditée au Portugal depuis le 24 avril. Entre le moment où je l’ai écrite et aujourd’hui, l’extrême droite compte 50 députés. Catarina et la beauté de tuer des fascistes n’est pas une pièce prophétique, mais une hyperbole dystopique. On a beau faire du théâtre, ce n’est pas le théâtre qui va empêcher la menace qui pèse sur la démocratie. Mais il est nécessaire pour penser autrement.

M-J.S. – Justement, vous disiez, il y a quelque temps, qu’aller au théâtre était un des gestes les plus révolutionnaires. Qu’entendez-vous par là ?

T.R. – Aller au théâtre, c’est refuser les contraintes qui nous sont imposées. Le capitalisme veut nous domestiquer, nous inculquer que notre valeur humaine est connectée au moindre effort. D’un clic, tu as accès à l’infini. Le théâtre oblige à sortir de son canapé, il bouscule nos habitudes de consommateurs, il nous considère comme des citoyens, aller au théâtre c’est révolutionnaire ! Parce qu’il nous invite à entrer dans l’inconnu, échappe aux lois du marché, propose d’autres règles. C’est presque anti-système d’aller au théâtre. Je remarque que les salles sont pleines, qu’il y a un vrai renouvellement du public. Tous ces éléments, aussi minoritaires soient-ils, permettent de garder sa liberté. Propos recueillis par Marie-José Sirach

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