Archives de Catégorie: Rencontres

Allocs contre écran plat

L’allocation de rentrée scolaire est versée à trois millions de familles modestes en France. Cet argent ne sert pas toujours qu’à ça, d’après Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale. « On sait bien qu’il y a des achats d’écrans plats plus importants au mois de septembre qu’à d’autres moments », a-t-il déclaré sur France 3, le dimanche 29 août. Une affirmation mensongère, dénoncée par Daniel Schneidermann dans l’émission Arrêt sur images.

Et revoici le marronnier de la rentrée : mais que font donc les pauvres de leur allocation de rentrée scolaire, une aide financière d’un peu moins de 400 euros par enfant ? Ne pourrait-on pas encadrer un peu tout ça, et remplacer par des « bons d’achat » vertueusement fléchés vers les cahiers à grands carreaux les euros tentateurs qui ruissellent sur les comptes en rouge ?  Après avoir semblé lui-même tenté par la suggestion, le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer a été vivement secoué par Rémy Buisine, de Brut, sur le thème « mais d’où tenez-vous donc cette info sur le boom des écrans plats en septembre ? » Peu habitué à être relancé sur la langue de bois qu’il déverse devant des journalistes qui n’ont pas mis les pieds dans une école depuis vingt ans, Blanquer a bafouillé des « on sait bien que », des « c’est une évidence », bafouillements qui ont réjoui mon Twitter de la nuit. À noter que Rémy Buisine rebondissait lui-même sur une intervention, quelques jours plus tôt, du ministre sur France 3, dans laquelle le journaliste Francis Letellier (après cinq relances, déjà, d’un Blanquer bafouillant que la suggestion était « intéressante » et qu’il allait « regarder ça ») parvenait à faire prononcer à son invité la phrase fatale : « On sait bien, si on regarde les choses en face, que parfois il y a des achats d’écrans plats plus importants au mois de septembre ».

Plusieurs choses sont passionnantes dans la séquence. Si Blanquer peine à répondre à Buisine, c’est que non, en réalité, on n’en sait rien, comme l’ont aussitôt établi plusieurs fact-checkings de presse. Seule source à cette increvable rumeur des pauvres se précipitant sur les écrans plats de septembre : une étude de 1994, démentie par toutes les études suivantes sur le même sujet, selon laquelle 4% des familles admettaient en effet dépenser leur allocation à d’autres achats que des fournitures scolaires. À Blanquer qui objecte que « c’est du déclaratif », autrement dit que les arnaqueurs aux allocs ne vont pas avouer qu’ils arnaquent, les fact-checkeurs les plus pointus ont riposté en interrogeant les vendeurs de téléviseurs : ils ne constatent aucun boom en septembre, mais bien deux mois plus tard, à l’occasion du « black friday ».

Face à Buisine comme à Letellier, la gêne de Blanquer est palpable.  Délectable gêne du bourgeois se débattant avec l’inavouable préjugé, imprégné jusqu’au plus profond de son être, que les pauvres, pour dépenser le « pognon de dingue » que leur distribuent généreusement les CAF, ne savent que se ruer vers les promos de Nutella et autres écrans plats. Ce préjugé a été fort bien documenté par le sociologue Denis Colombi (voir notre émission avec lui). Risible épouvantail aussi des « écrans plats », éternel symbole de luxe et de luxure, alors qu’ils représentent la quasi-totalité du marché actuel des téléviseurs, comme le remarque Nassira El Moaddem.

L’impact de l’interview de Buisine rappelle surtout que la plus efficace parade aux infamies proférées impunément sur tous les écrans (plats ou non) n’est pas la contradiction frontale à la Hanouna, éructation contre éructation. C’est la question des sources, l’éternelle question des sources. La seule fois à ma connaissance, dans les dix dernières années, où Eric Zemmour a été mis en difficulté sur un plateau de télévision, c’est en réponse à une simple et basique question : « Mais d’où tenez- vous ça, Eric Zemmour ? » Rien de moins glorieux que ce basique rappel au réel ? Oui. Mais on n’a pas autre chose en magasin. Daniel Schneidermann

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Rencontres

Monestiés, un village à l’écoute

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

Pendant la longue parenthèse estivale, les carnets ont fait le plein d’initiatives, d’actions et de solutions dans toutes les régions. Cette saison, nous continuons à glaner ici et là ces bonnes idées dont vous êtes les auteurs et à les partager avec le plus grand nombre. De nombreux rendez-vous prévus durant l’été et le début de l’automne ont été supprimés ou décalés en raison des mesures sanitaires.

D’autres ont été toutefois maintenus comme le très particulier festival Rien à voir qui se tiendra samedi, le 4 septembre, dans le village médiéval de Monestiés dans le Tarn (81). Monestiés est un village qui a conservé son architecture médiévale, ce qui le classe dans les plus beaux villages de France. Nous sommes à 20 kilomètres au nord d’Albi. Ici, à Monestiés est né en 2019 cet étrange festival « Rien à Voir » qu’il faudrait sous-titrer « mais tout à écouter » puisqu’il est construit sur la base de créations sonores. Il s’agit donc de regarder le monde avec ses oreilles comme l’écrit Célia, membre de l’association Bricoles, organisatrice de cet événement.

Le terme de bricoles est expliqué dans la présentation de l’association « Aller traîner ses micros dans les recoins de la vie, là où se cachent les récits qu’on juge trop ordinaires pour les partager (je n’ai rien à vous dire, je vais vous raconter des bricoles), or, ce sont justement ces petits rien que l’on va chercher. Et puis il s’agit d’entendre la vie dans les sonorités du quotidien. Chuchotis de savates sur linoléum, gargouillis du café passant dans l’italienne, cliquetis onctueux d’un vélo en roue libre ou caresses de truelle sur ciment frais ».

Un avant-goût du programme de samedi avec des installations visuelles et sonores, une marche sonore conduite par Stéphane Marin, artiste du son en résidence à Monestiés ou encore des ateliers d’écoute. Philippe Bertrand

Poster un commentaire

Classé dans Carnets de campagne, Festivals, Rencontres

Leprest, l’orfèvre de la rime

Le 6 août à 21h, sur la Place de la Résistance d’Antraigues sur Volane, la cité adoptive de Jean Ferrat rend hommage à Allain Leprest. Au cœur de l’été 2011, il y a dix ans, en ce lieu-même disparaissait ce grand auteur et interprète de la chanson française. Un concert Leprest en quatuor, dirigé par Romain Didier.

Dernière heure :

Face aux nouvelles restrictions liées au Pass sanitaire, la maison de production Tacet et La Maison Jean Ferrat annoncent le report du spectacle « Leprest en quatuor » programmé le vendredi 6 août 2021.

Une absence, un départ qui nous laisse à jamais orphelin de celui que Claude Nougaro apostrophait comme « l’un des plus foudroyants auteurs que j’ai entendu au ciel de la langue française » ! Malgré l’admiration de ses pairs et la reconnaissance de la profession, Allain Leprest était demeuré un artiste discret, presque méconnu du grand public. Le chroniqueur et romancier Jean d’Ormesson l’avait surnommé  « le Rimbaud du XXe siècle », Claude Lemesle, le vice-président de la Sacem, le considérait comme « le plus grand poète vivant »… L’ancien peintre en bâtiment s’était reconverti en ciseleur de mots pour écumer les cabarets et faire un tabac en 1985 au Printemps de Bourges ! En 1992, il enregistre Voce a Mano avec l’accordéoniste Richard Galliano, un album couronné du Prix de l’Académie Charles-Cros l’année suivante. En 1995, il fait salle comble à l’Olympia.

Communiste patenté, poète au franc-parler, boudé des médias et de la télé, écorché vif mais d’une tendresse infinie, il sut à merveille allumer les yeux dans la noirceur du ciel. Atteint d’un cancer du poumon, il revint sur scène en 2007 avec Chez Leprest, disque sur lequel il invitait quantité de chanteurs (Michel Fugain, Olivia Ruiz, Jacques Higelin, Daniel Lavoie, Nilda Fernandez, Enzo Enzo) à revisiter avec lui son répertoire. Un second opus est publié deux ans plus tard. Dans l’intervalle, deux cédés gravés, autant de perles chansonnières et bijoux littéraires : Donne-moi de mes nouvelles en 2005, Quand auront fondu les banquises en 2008… Stupeur et douleur à Antraigues, Allain Leprest se suicide en août 2011.

Bonheur et richesse des archives, demeure un émouvant coffret Connaît-on encore Leprest ? qui comprend trois disques et un magnifique livret illustré par les propres dessins du poète et chanteur. Un CD d’abord, une sélection de ses plus belles chansons enregistrées ces huit dernières années chez son producteur Tacet (dont trois extraites de l’album « Leprest symphonique »), ensuite deux DVD : le concert de sa dernière tournée et l’hommage que la SACEM rendit, avec ses amis chanteurs (Romain Didier, Agnès Bihl, Loïc Lantoine, Anne Sylvestre, Jean Guidoni, Nathalie Miravette, Kent…), à celui qui reçut le Grand Prix de la poésie en 2009 !

Un superbe objet chansonnier pour (re)découvrir la voix rauque de celui qui osait tutoyer Villon, Rimbaud et Hugo, et ses mots ciselés au plus fin du quotidien des humains. Des pépites en guise de ritournelles, un phrasé tranché à la faucille et au marteau pour interpeller nantis et puissants, une poésie à s’en écarteler cœur et poumons, de subtils couplets pour apostropher le chaland sur l’état du monde et l’avenir des enfants. Et, cadeau suprême, un original livret pour effeuiller feu le quotidien de l’artiste : c‘est beau, c’est fort, c’est sublime, le souffle d’un géant ! Allain Leprest ? Un ami et poète qu’il faisait bon de tutoyer par monts et vallées, contre vents et marées. Yonnel Liégeois

Connaît-on encore Leprest ?. Un coffret Tacet, 34€.

Antraigues pour Leprest :

Dix ans plus tard, Allain Leprest revient à Antraigues ! Par la voix de ses amis chansonniers qui ne l’ont jamais oublié… C’est par la volonté de la maison Jean Ferrat et de Didier Pascalis, directeur de Tacet productions, qu’il a été décidé d’adapter, pour le concert du 6 août, le Leprest en symphonique en Leprest en quatuor. Avec Clarika, Enzo Enzo, Cyril Mokaiesh, le Quatuor Les Solistes d’Avignon, Romain Didier au piano et à la direction musicale.

Poster un commentaire

Classé dans Musique et chanson, Rencontres

Mulhouse, 60 têtes d’affiche !

Jusqu’au 17 août, soixante citoyen(ne)s s’affichent dans les rues de Mulhouse. Des portraits grand format, sans masque ni geste barrière… à l’initiative de La Filature, la scène nationale, pour saluer les habitants de la ville, épicentre de la pandémie en mars 2020.

Ils sont venus, ils sont presque tous là, les hommes et femmes mis en boîte par les trois photographes que la Filature de Mulhouse avait mandatés à leur rencontre… Souriants et rassemblés dans la grande salle du théâtre, heureux et fiers ensuite de découvrir le tirage photo qui leur est offert ! Des dizaines d’élus, cependant seuls soixante portraits affichés sur les panneaux publicitaires de la ville. Convoqués en studio, rencontrés dans leur salle de sport ou croisés dans la rue, ils se sont prêtés aux clics de Franck Christen, Léa Crespi et Aglaé Bory. Une aventure, humaine et citoyenne, originale où s’affichent des regards métissés et colorés, jeunes ou plus âgés.

« à l’heure de la crise sanitaire et du port du masque obligatoire, où l’on pourrait se laisser aller à oublier les visages, il nous a paru essentiel de convoquer la photographie », commente Emmanuelle Walter, la responsable des arts visuels à la Filature de Mulhouse. Et de faire appel alors à trois photographes pour produire une série de portraits de Mulhousiens dont la vie fut durement éprouvée à l’heure où la ville était l’épicentre de la pandémie… La scène nationale a l’habitude de solliciter ses concitoyens. Déjà, durant l’été 2020, elle lançait le projet « Lettre à ma ville » : témoigner de la crise de la covid, partager ses angoisses et ses espérances ! 150 personnes répondirent à l’appel et leurs écrits furent portés à la scène par le musicien Abd Al Malik. Sur grand écran en ce dernier jour de juin, les portraits défilent, ponctués par les « ho » et les « ha » de l’assistance : pour d’aucuns, mamie ou sans domicile fixe, c’est la première fois de leur vie qu’ils franchissent la porte d’un espace culturel, pour un grand nombre la première fois qu’ils sont ainsi mis à l’honneur.

« Une proposition hyper enthousiasmante », reconnaît la photographe Aglaé Bory. Originaire de Colmar, l’ancienne élève de l’école nationale de photographie d’Arles apprécie la réalisation de portraits, une façon pour elle de tisser des liens entre les paysages et les humains. « J’aime bien partir à l’aventure, me frotter au concret, je suis sensible à ce premier instant de la rencontre ». Déambuler dans les rues, découvrir l’espace que les passants empruntent et partagent… « Juste le temps de capter la lumière dans les yeux, de saisir le beau à l’angle d’une porte », la jeune photographe adore ! Avec cette envie aussi de parler, de se dévisager après ce temps de confinement, d’instaurer une relation de confiance en toute simplicité et gratuité… « Comme les mots dans un livre, la poésie se niche aussi là dans l’éphémère d’une pose », commente Aglaé Bory.

Une exposition à ciel ouvert qui remet l’humain au cœur de la cité. Qui invite chacun, un visage pour tout visa, à regarder et rencontrer l’autre, le voisin ou l’étranger. Yonnel Liégeois

« 60 portraits à Mulhouse » sur les panneaux Decaux de la ville et de l’agglomération, jusqu’au 17 août. Carte interactive pour visualiser où se situent les portraits sur le site de la Filature.

Poster un commentaire

Classé dans Expos, Rencontres, Rideau rouge

Murkus et le théâtre palestinien

Jusqu’au 25/07 à la Chapelle des Pénitents Blancs, à 14h et 19h, le metteur en scène et auteur Bashar Murkus propose Le musée. Une première, pour une œuvre palestinienne, dans le In du festival d’Avignon. Un geste artistique et politique fort.

Avec une vingtaine de pièces à son actif, Bashar Murkus ouvre une brèche dans l’invisibilité du théâtre palestinien. Dans Le musée, un homme est incarcéré depuis sept ans, il attend son exécution. Il a attaqué un musée – dans une ville que l’on ne situe pas – où il a tué 49 enfants et leur enseignante. à son dernier repas, il a convié l’enquêteur qui l’a interrogé. Le dialogue qui s’engage entre les deux protagonistes, et dissèque le passage à l’acte dans la terreur, est saisissant. Le jeune et talentueux metteur en scène palestinien invite à une réflexion dialectique sur la violence dans une forme rapprochée et dérangeante. Né en 1992, il a fondé le Théâtre indépendant Khashabi en 2015 à Haïfa. Entretien

Marina Da Silva – Pour la première fois, un metteur en scène palestinien est présent dans le In d’Avignon ! Vous serez également au Théâtre de la Ville à Paris, en novembre prochain, avec Hash. On connaît les difficultés de la création palestinienne dans un contexte d’occupation et de déni de citoyenneté. Comment en êtes-vous arrivé là ?

Bashar Murkus – J’ai pu me former au théâtre à l’université ou avec des artistes. Notamment avec François Abou Salem – j’étais encore un enfant –, fondateur du Théâtre national palestinien à Jérusalem. En 2014, j’ai monté au Théâtre Al-Midan, à Haïfa, où je vis et travaille, le Temps parallèle, qui évoquait la figure de Walid Dakka, alors le plus ancien prisonnier politique détenu en Israël. Cela a fait l’effet d’une déflagration, provoqué la suppression des subventions du ministère de la Culture et de la municipalité et la fermeture du théâtre. Mais cela a aussi montré la peur et la crainte du gouvernement israélien à l’égard de la culture et de l’art palestiniens. Avec cette pièce, la représentation sortait de la salle vers la rue et ses enjeux étaient posés dans l’espace public. À partir de là, avec d’autres artistes, nous avons créé le Théâtre Khashabi pour pouvoir travailler librement, indépendants financièrement et politiquement. Pour nous, l’art et le théâtre ont un rôle à jouer dans la construction de la conscience individuelle.

M.D-S. – On ne peut situer dans quelle ville ou pays se déroule l’attaque terroriste et d’où sont les protagonistes du Musée. Pourquoi ?

B.M. – Je n’ai surtout pas voulu ramener la pièce au conflit israélo-palestinien. Nous ne voulons pas délimiter notre champ de création et de réflexion. Ici, ce n’est pas l’attaque terroriste qui est l’enjeu de la pièce, mais plutôt comment on définit le terrorisme. On interroge les conditions du point de bascule. Les protagonistes sont à deux pôles contradictoires et opposés. Mais ces deux pôles impactent notre vie quotidienne et nous font nous interroger – philosophiquement et politiquement – sur le pouvoir. Il nous faut trouver un sens à cette violence qui, aujourd’hui, traverse toute l’Europe. Je m’intéresse aux sujets contemporains qui amènent les spectateurs devant des questions humaines, politiques et artistiques. Cela place le spectateur – de façon symbolique – dans une position de mise en danger.

M.D-S. – Ce qu’on a appelé « la révolte de Jérusalem » a embrasé toute la Palestine. Qu’est-ce que ce moment a représenté pour vous ? Vous inspire-t-il théâtralement ?

B.M. – Je travaillais en Allemagne à ce moment-là. Mais, bien sûr, j’ai pu prendre la mesure de l’historicité d’un tel événement et, dès mon retour, observer ce qui était changé. Cela a montré l’unité du peuple palestinien qui se révoltait dans toute la Cisjordanie et à Gaza contre l’occupation sous toutes ses formes. À Haïfa, nous avons vu au grand jour se déployer le racisme contre les Palestiniens, qui sont considérés comme des citoyens de seconde zone. Bien sûr, humainement, le prix à payer est considérable, mais c’est une victoire symbolique très importante. En tant qu’artiste, je ne peux pas écrire tant que je ne maîtrise pas encore l’analyse de la situation. Peut-être ultérieurement… Mais, sur le terrain, nous avons vu se mettre en œuvre de nouveaux processus d’entraide et de solidarité. Propos recueillis par Marina Da Silva

Jusqu’au 25 juillet, à la chapelle des Pénitents-Blancs. Les 18 et 19 novembre, au Théâtre des 13 Vents à Montpellier, puis tournée internationale. Hash au Théâtre de la Ville, du 23 au 27 novembre.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Rencontres, Rideau rouge

Fromanger, Rouge soleil !

Le rouge fut la couleur de sa vie, de ses engagements, de son œuvre. Qui ne fit jamais de l’ombre au soleil de ses derniers tableaux ! Ami de Prévert, compagnon de route de César et Giacometti, partenaire privilégié de Foucault et Deleuze, Gérard Fromanger s’est éteint le 18 juin. Un créateur atypique, rebelle en Mai 68, qui érigea la rue en atelier, le peuple des humains en modèle, la photo en tableau. Un moment fort, notre rencontre lors de l’exposition au Musée des Beaux-Arts de Caen, Annoncez la couleur ! Un homme à l’esprit vrillant de jeunesse et l’œil de malice, la main toujours aussi chaleureuse. En hommage à l’artiste, Chantiers de culture remet en ligne l’article qui lui était alors consacré. Yonnel Liégeois

GERARD FROMANGER, HAUT LES COULEURS !

Jusqu’en janvier 21, le musée des Beaux-Arts de Caen consacrait son espace au peintre Gérard Fromanger, héraut de la rue et des couleurs. Une exposition devenue inaccessible au public, en raison de la pandémie et de la fermeture des musées… Une rétrospective, une soixante d’œuvres composées entre 1966 et 2018, à savourer en visite virtuelle.

L’œil espiègle, le sourire en coin, l’artiste disserte avec une poignée de journalistes au rendez-vous de l’exposition que lui consacre le musée des Beaux-Arts de Caen, Annoncez la couleur ! Hormis la blancheur de la chevelure et quelques sérieux soucis de santé, Gérard Fromanger a conservé la fougue de la jeunesse. Celle du temps de Mai 68, au temps de l’occupation de l’école des Beaux-Arts de Paris et de la création de l’Atelier populaire…

« On ne voulait plus quitter l’école, on y vivait jour et nuit », se  souvient avec gourmandise le peintre, « c’était passionnant, il y avait ce rapport direct avec le peuple, les étudiants, les ouvriers. Pour des artistes comme nous, c’était formidable ». Un temps fort de création collective, avec au final le collage d’affiches à l’imagination débridée dans les usines et les rues de Paris. « En un mois, on va faire 800 affiches à 3 000 exemplaires, aussi bien pour les marins-pêcheurs de Boulogne que pour les postiers de Marseille ». Assorties de slogans qui marqueront les esprits : « La chienlit, c’est lui », « CRS-SS », « Sois jeune et tais-toi »…

« De 68, il me reste l’éblouissement », confesse l’homme qui ne renie rien. De l’implication de l’artiste dans son temps, « je suis dans le monde, pas devant le monde » à cette révélation que rapporte Claude Guibert, le commissaire de l’exposition, « pour  peindre la révolution, il fallait déjà révolutionner la peinture »… Depuis lors, il n’est pas surprenant que la couleur rouge s’impose durablement dans la palette de Fromanger ! « On dira plus tard le rouge-Fromanger, avec un trait  d’union ? », interroge François Busnel dans sa Grande librairie. « Comme le vert-Véronèse, le bleu-Klein, le rêve…», répond avec humour le peintre.

Dès ses premières créations, Souffle de mai et l’album de sérigraphies Le Rouge avec ces scènes d’émeutes et de barricades où les manifestants forment une immense marée rouge, elle  est là, présente, forte, puissante, sa couleur fétiche. Mais pas orpheline parce que, depuis 1966 avec Le Soleil inonde ma toile à Impression soleil levant 2019, c’est en fait une  myriade de couleurs qui explosent sur la  toile : du jaune flamboyant au bleu/vert/orange incandescents !

Si Soulages est l’homme du point noir, Fromanger est incontestablement le héraut de la couleur en ligne. Pour qui la rue, plus et mieux que l’atelier, est source première d’illumination, d’inspiration… De ce constat, naîtront son  rapport inconditionnel à la photographie et son attachement à l’idée de série. La multiplicité des tableaux pour signifier la diversité de la couleur et du mouvement : 25 puis 30 tableaux pour la série du Boulevard des Italiens dans les années 70, celle de La vie quotidienne en 84, celles des Batailles en 95 et Le Cœur fait ce qu’il veut en 2014.

Ami de Jacques Prévert, nourri de poésie, compagnon de route de César et Giacometti, le plasticien a pensé, travaillé et dialogué aussi en toute intimité avec des intellectuels de grand renom : Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari… Installé depuis les années 80 en Toscane, dans la campagne de Sienne, désormais Gérard Fromanger nourrit son œuvre encore plus intensément de lumière, de soleil, de couleurs. De mouvements aussi, plus précisément de martèlements : ceux de son cœur qui parfois bat trop la chamade ou s’essouffle, ceux de la planète au devenir toujours plus en danger.

De Fromanger l’insoumis à Fromanger l’intranquille, comme le suggère Claude Guibert, d’hier à aujourd’hui un même fil rouge en tout cas : sa passion pour l’humain au destin parsemé de tensions et d’interrogations ! Yonnel Liégeois

À lire, à découvrir :

– Paroles d’artistepar Gérard Fromanger (Éditions Fage, 64 pages et 31 illustrations, 6€50)

– Fromanger, de toutes les couleursEntretiens avec Laurent Greilsamer (Éditions Gallimard, 240 pages et 47 illustrations, 25€00)

– Le 1-hebdo, n°100Ce numéro double, exceptionnel, rend hommage au peintre Gérard Fromanger qui colore la une, avec un poster dédié à l’artiste (2€80)

Poster un commentaire

Classé dans Expos, Pages d'histoire, Rencontres

Michel Séméniako s’est échappé !

Photographe, Michel Séméniako fut aussi maître de conférences en photographie à l’université d’Amiens. Il publie L’échappée vive, une série de photographies illustrées des textes de Louise L.Lambrichs.

Deux approches principales caractérisent la recherche photographique de Michel Séméniako. Sans doute de nombreux lecteurs de Chantiers de culture connaissent ses portraits partagés, négociés. Images construites, réalisées en concertation créative avec leurs sujets, associant les membres d’une communauté, d’un collectif à la production de leurs images.  « Cette recherche est également un travail sur l’identité », nous dit-il sur son site. « Négocier, c’est commercer, élire un partenaire avec lequel passer contrat à fin d’échanges. Contrat qui sera, dans ce cas, la rencontre photographique. Sujet et photographe discutent et décident à part égale, qui du contenu, qui de l’économie de l’image (..). Le statut de l’image est comme de double obédience, du participant et du producteur. De là, l’effet premier des images obtenues. Impression de translation, d’effective contamination du réel par l’art et inversement ». C’est cette dynamique, qui se dégage, par exemple, dans « Identité / Activité, autoportraits d’agents EDF », des photos réalisées en 1999 lors d’une résidence EDF à la demande de la CCAS. Photos exposées en grand formats par la CGT à la Bourse du Travail d’Arles durant les rencontres de la photographie la même année.

Par-là surtout, Michel Séméniako est connu dans la large société du travail comme dans beaucoup de sphères des activités humaines (hôpitaux, lycées, mondes de l’enfance, prisons, territoires…). Il est très probablement l’un des photographes les plus soucieux de repérer ce qui dans l’activité humaine modèle le corps/cœur et âme. Il donne à voir hors de tout chagrin, de toute résignation et ressentiment, ce qui fait humanité et comment elle se symbolise dans de bien mystérieuses correspondances avec le monde des objets : meubles, outils, décors… C’est cette correspondance qui nous est rendue présente

Il y a une autre dimension du travail de Michel Séméniako, un peu différente mais qui parfois s’y mêle. Une autre modalité d’un même regard photographique en quelque sorte. On pourrait dire que c’est celle de l’étrange, du songe qui surgissent dans l’errance et l’accompagnent comme une promesse de voyages intérieurs. C’est tout autant peut-être d’ailleurs le regard de l’incarcéré qui, dans sa solitude forcée, voit les choses autrement qu’il ne les voyait.  Et qui probablement même les voit véritablement. Et c’est pourquoi il s’y attache comme à une bouée. Images aussi de l’index de l’enfant courant sur le papier peint alors que, malade, il est alité et là, s’ouvre en lui le monde abyssal du sensible.   Dans le détail, il n’y a pas que le diable mais peut-être aussi ce qui sauve de la neurasthénie : le fil reliant à cette baudruche qu’est le vaste monde.

Proche du rêve, ce n’est toutefois pas le rêve, car dans le mot rêve on entend trop souvent l’écho de la mauvaise chanson que la société nous chante.Abîmant par-là l’idée-même du bonheur dont elle fait un cliché stéréotypé, mais pas une image. Pas pour rien peut-être que l’on voit le jeune Michel S dans « La Chinoise », le film de Godard où il s’appelle Henri ! Les vraies images de bonheur se reçoivent de l’errance, du songe éveillé. Un regard flottant, pour paraphraser Freud qui, lui, parle d’écoute flottante mais qui conduit à une fixité d’une grande précision lorsque qu’il s’arrête. L’ilage est tout autant un don qu’une prise. Une précision d’oiseaux de proie, alors. Un plein présent. La succession des images, comme un collage, renvoyant de nouveau à un « paysage » en vues croisées du photographe et de celui à qui l’image est adressée et qui y puise des ressources pour enrichir de nouvelles rencontres esthétiques son propre imaginaire.

« Lorsque nos pas nous entraînent, comme chaque jour, vers une destination quelconque, notre esprit est tout à ce qui est devant nous. Très rarement, il se tourne vers le sol, sauf à éviter une crotte de chien ou un objet abandonné.
Alors oublions tout et perdons-nous, explorons le sol où nos pas nous égarent et découvrons la richesse de cet espace ignoré. Il porte une incroyable variété d’objets, de matières, de lumières et leur mise en relation par le cadrage en fait un territoire d’exploration plastique
 »

Encore un nouveau territoire de l’art ! On aura deviné que les temps et les espaces qui ont strictement limitées nos courtes promenades respiratoires auront été très particulièrement propices à de telles explorations, à ces marches où,comme dans un rituel-chaque jour-dans la limite d’un kilomètre, le marcheur établit un itinéraire citadin. Que Michel Séméniako ait photographié inlassablement le territoire de ses flâneries au plus près du sol, déambulant sur les trottoirs, découvrant la richesse de ces espaces ignorés, ne surprend pas. Ils portent, nous dit-il, « une incroyable variété d’objets, de matières, de formes et de lumières ».

Cela en fait un livre accordéon. Un livre accordéon, cela a un nom. Un nom italien. En Italie, toutes les formes de livres ont un nom. Un livre accordéon, c’est un laporetto. Le titre, évocateur, de celui-ci est L’échappée vive. « L’échappée vive » invite le lecteur à se promener dans les chemins buissonniers de la création, ces chemins qui ont continué à se chercher en secret, au cœur du confinement qui les a rendus plus nécessaires que jamais. Jean-Pierre Burdin

Toutes les photographies, coloriant cet article, sont signées Michel Séméniako

Un espace de rencontre

 « L’échappée vive » esquisse cet espace de rencontre où Michel Séméniako invite Louise L.Lambrichs, comme il l’avait conviée à faire écho à son travail photographique, « Exil ».  Louise L. Lambrichs est auteure, romancière, essayiste et poète. Pour en savoir plus, accéder au descriptif de l’ouvrage et au bon de commande : Trans Photographic-Press. La souscription sera close le 31 mai. Le site du photographe : www.michel-semeniako.com

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Rencontres

La Commune de Paris, 150 ans (7)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

LA COMMUNE, un bien commun

Historien, Roger Martelli est codirecteur de la rédaction du magazine Regards. Il est aussi coprésident de l’Association des amies et amis de la Commune de Paris 1871. Entretien

Dominique Martinez – Dans quelle mesure la Commune est-elle la suite des mouvements révolutionnaires des XVIIIème et XIXème siècles en France (1789, 1830 et 1848) ?

Roger Martelli – La Révolution de 1789 a installé, en France, un courant populaire et révolutionnaire qui marie les aspirations sociales et démocratiques à l’égalité et à la liberté. À la différence d’autres pays, ce courant a été minoré après la chute de Robespierre, mais n’a jamais été marginalisé. Périodiquement, il se manifeste et infléchit le cours de l’histoire nationale, comme il le fait en 1830 et en 1848. Il revient sur le devant de la scène après la débâcle du Second Empire, à la fin de l’été 1870. Mais désormais deux phénomènes s’entremêlent : le regain de l’idée républicaine et l’affirmation d’un acteur nouveau qui est le mouvement ouvrier. Le mouvement communaliste de 1871 est à la charnière des deux phénomènes. Il continue une histoire, en même temps qu’il ouvre des pistes nouvelles. C’est en cela qu’il est un événement décisif.

D.M. – Historiquement, comment a-t-on traité de la Commune et du conflit de classes qui s’y joue ?

R.M. – La Commune a toujours été l’objet de violentes polémiques, plus dures encore que celles qui accompagnèrent la Révolution française. Les adversaires de la Commune, majoritairement monarchistes et conservateurs, ont aussitôt fixé un argumentaire à charge, installant d’emblée une légende noire de la Commune, qui fait de celle-ci un mal absolu que la France doit encore expier. Quand ils parviennent enfin au pouvoir, après 1879, les républicains embarrassés s’en tiennent à un compromis : l’amnistie de 1880 efface la peine, mais pas la condamnation ; l’amnistie se confond avec l’amnésie. La Commune a été ainsi vouée officiellement à l’oubli, événement malheureux englouti dans cette « année terrible » évoquée par Victor Hugo et qui va de la déclaration de guerre à la Prusse, en juillet 1870, à la Semaine sanglante de mai 1871. Il a fallu attendre novembre 2016 pour que l’Assemblée nationale se décide enfin à réhabiliter les communard-e-s et à mettre à l’honneur les valeurs portées par la Commune. Manifestement, la droite française n’a pas digéré cette décision, comme si la Commune gardait pour elle un esprit subversif qu’il fallait encore et toujours conjurer. C’est une raison supplémentaire pour célébrer avec éclat ce cent-cinquantième anniversaire.

D.M. – Le mouvement ouvrier en a-t-il fait un cadre de référence pour les luttes menées postérieurement ?

R.M. – Il en fait aussitôt un événement de référence. Jusqu’en 1871, il doit se déterminer, non sans difficulté, par rapport à des révolutions nécessairement ambiguës, populaires par leur impulsion et bourgeoises par leur contenu. À partir de 1871, il dispose d’une révolution et d’un essai de gouvernement massivement populaires et même ouvriers. Le monde ouvrier n’est donc plus voué à être à la remorque de mouvements pilotés par d’autres. Il devient une composante majeure de ce « bloc historique » qu’évoquera plus tard le philosophe et communiste italien, Antonio Gramsci, et qui est la clé du devenir de tout mouvement d’émancipation démocratique et sociale. Évidemment, tout le monde n’a pas la même interprétation d’un événement d’une incroyable richesse et diversité. En fait, chacun lit la Commune en fonction de ses grandes options et de sa stratégie, qu’elle soit syndicale ou politique.

à partir du retour des exilés et déportés, après 1880, l’habitude se prend de venir se recueillir devant le mur des Fédérés, devenu un symbole ardent de la Commune et de ses combattant-e-s. Force est de constater que, jusqu’à ce jour, le souvenir de la Commune a plus divisé ses héritiers qu’elle ne les a rassemblés. Mais quand le rassemblement a été possible, la mobilisation s’est faite populaire et massive. Sans doute est-il bon d’en tirer les leçons aujourd’hui. La Commune n’a pas été un mouvement uniforme, relevant d’une lecture unique. Elle a constitué à la fois l’affirmation de valeurs et l’ébauche d’actes significatifs, avec son cortège de possibles dont beaucoup, en si peu de temps, ont à peine été esquissés. La Commune n’a pas besoin de consensus lénifiants. Mais qui se reconnaît dans l’héritage de la Commune devrait apprendre à conjuguer la pluralité des regards et la volonté convergente de faire, de la mémoire de la Commune, un bien commun pour la société tout entière. Propos recueillis par Dominique Martinez

à découvrir : l’Association des amies et amis de la Commune de Paris 1871. à lire : Commune 1871-La révolution impromptue, de Roger Martelli (éd. Arcane 17, 240 p, 18€).

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire, Rencontres

Didier Ruiz, un homme de foi

Le 19 mai, le théâtre de la Bastille (75) rouvre ses portes avec Que faut-il dire aux hommes ? Du théâtre documentaire, où Didier Ruiz donne à entendre des hommes et des femmes de foi qui témoignent de ce qui les habite. Un metteur en scène, qui ne croit pas en la divinité, pétri de convictions.

Le 19 mai, si tout va bien, si tout se passe comme prévu, nous retrouverons l’excitation dès le matin du rdv prévu avec le public à 18 h, avant l’ouverture des portes. Le bruissement du hall qui se remplit pour la première fois depuis des mois, les cris de joie, les rires, les portes qui s’ouvrent.

Je ne veux pas gâcher mon plaisir.

Comme un cortège de noce, le public entrera dans cette salle si merveilleuse du théâtre de la Bastille. Le cœur battra très fort, les portes se fermeront, en retard, comme toujours, mais le 19 mai, tout est permis. Il y aura l’annonce, et la lumière s’éteindra dans la salle.

Et puis, quand l’histoire sera dite, nous pourrons aussi nous retrouver assis sur une terrasse pour boire un verre. Une douce température, une chemise de coton qui flotte, des orteils en fête sans chaussettes.

Le 19 mai 2021, nous referons du théâtre, avec un public. Nous partagerons à nouveau les mots tus depuis si longtemps.

Une folie. Le jour de la folie, ce 19 mai. J’ose à peine le dire, alors je le murmure pour que ce soit pour de vrai, que cela se réalise comme un vœu, comme un souhait précieux.

J’ose le dire, j’ose vous donner rendez-vous le 19 mai. Quel joli jour et quel joli mois de mai. Didier Ruiz

Que faut-il dire aux hommes ?

Dans une société où les religions sont synonymes de déchirements et de haine, nous avons besoin de soleil… La religion ne m’intéresse pas en tant que telle. La spiritualité oui. Elle m’aide à conserver mon statut d’être humain, à vivre avec les autres. Et surtout elle m’aide à penser la mort. Ils seront sept sur le plateau : cinq hommes, deux femmes.

J’entends beaucoup de choses communes dans leur bouche, des certitudes mais aussi des doutes. Ils ne représentent en rien des courants officiels mais plutôt des manières différentes de vivre leur foi. Aujourd’hui et dans la joie. Parler de spiritualité au théâtre n’est pas chose courante.

J’ai bien conscience que laisser apparaître sans affirmer, laisser la porte ouverte sans certitude, nourrir une réflexion sans avoir la main lourde est une position délicate, le fil est mince… Après les ex-prisonniers d’Une longue peine, les personnes transgenres de TRANS, ce troisième volet fermera un triptyque consacré aux invisibles, engagés dans des convictions pour atteindre la liberté. D.R.

Du 19 au 22/05, à 19h au Théâtre de la Bastille.

Poster un commentaire

Classé dans Rencontres, Rideau rouge

L’écrit et la vie

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

L’association qui ouvre cette séquence touche le domaine de la santé et de la vie, mais aussi de la fin de vie, via l’écriture. Sujet délicat que d’aborder la maladie grave auprès d’adultes mais aussi d’enfants sans être pris de peur, voire de frayeur. Depuis son siège de Dôle, Traces de vie envoie des biographes dans les hôpitaux de la région.

Depuis 2011, l’association accompagne des personnes en fin de vie, personnes âgées ou atteintes de maladies, enfants en soins palliatifs ou gravement malades, dans l’écriture de leur récit personnel. Elle intervient sur la région Bourgogne Franche-Comté en services de gériatrie, dans les unités d’oncologie-hématologie pédiatriques ou adultes, dans les EHPAD, en maisons de fin de vie et à domicile. Pour cela, une des deux biographes de l’association se déplace auprès de la personne et intervient sur une dizaine de séances d’écoute souvent réparties sur 2 à 3 mois. Le récit est retranscrit avant d’être imprimé en une dizaine d’exemplaires, remis à la famille et aux proches.

Traces de vies ambitionne maintenant d’intensifier ses actions, en région et au plan national, afin d’accompagner plus de personnes dans la rédaction de leur récit personnel : recruter des biographes bénévoles et assurer leur formation, sensibiliser plus de structures hospitalières ou d’accueil. L’objectif ? Offrir à toutes et tous l’opportunité de laisser à leurs proches un témoignage de leur vie, sur son ensemble ou sur un moment particulier. Il permet également de lutter contre l’isolement social, de travailler sur l’estime de soi, de bénéficier d’un moment de répit psychique qui sort de la routine des soins. Philippe Bertrand

Poster un commentaire

Classé dans Carnets de campagne, Rencontres

Culture, tous occupés !

Huit témoignages racontent les occupations de théâtres de l’intérieur. Un tour de France de ce mouvement qui déborde le seul cadre de l’emploi culturel pour s’étendre aux précaires, aux étudiants… Malgré le virus, il souffle un petit air de printemps !

Le mouvement d’occupation des théâtres, qui a débuté le 4 mars à l’Odéon, ne cesse de s’étendre. Plus de quatre-vingt lieux, à l’heure où nous écrivons ces lignes, sont désormais occupés par des intermittents du spectacle et de l’emploi. Leurs revendications s’enrichissent de jour en jour, non pas dans une surenchère vaine mais dans une volonté de ne laisser personne sur le bord de la route. À Lille, Villeurbanne, Nantes, Toulouse, Marseille, Montreuil, Angers, Bordeaux, Paris (etc,…), les assemblées générales ne désemplissent pas, les tableaux de bord fleurissent de propositions et d’initiatives.

Toutes et tous ont conscience d’une situation inédite. La présence du virus, un reconfinement planifié dans certaines régions, la gestion pour le moins approximative de la crise sanitaire, le silence de la ministre de la Culture n’entament en rien leur détermination. En ligne de mire, la réouverture des théâtres, des cinémas, des musées. Mais pas seulement. Planifier le retour à l’emploi, anticiper les « embouteillages » prévisibles dans les théâtres et les cinémas, prolonger l’année blanche, flécher, partager les aides équitablement. Combien de spectacles qui, à peine créés, n’ont jamais pu être joués ? Combien de films entassés dans les tiroirs ? Et si le ministère organisait, comme le suggèrent les InterLuttants du Nord, un « festival des reportés » ? Permettre que tous ces spectacles annulés, décalés on ne sait plus à quelle date, puissent enfin se jouer, être vus cet été, partout en France. Voilà un an que le monde de la culture est à l’arrêt, libérons les imaginaires !

« Retrouver l’accès à la culture pour tous » : Jean  Bellorini, directeur du Théâtre national populaire ( TNP ) de Villeurbanne

« Je me bats pour tous les intermittents de l’emploi » : Ahcène Azem, maître d’hôtel à Paris

« Je suis dans le milieu de l’hôtellerie-restauration depuis vingt ans. Je travaille dans les grands palaces parisiens et on m’appelle à l’occasion d’événements culturels ou sportifs comme le Festival de Cannes ou Roland-Garros, de séminaires ou de mariages. Je me considère chanceux car j’ai encore des droits cette année même si je n’ai pas travaillé depuis un an. Mais depuis le mois de mars, on n’a reçu absolument aucune aide par rapport à nos amis du monde du spectacle, qui ont bénéficié d’une année blanche. Personnellement, je refuse la qualification d’« extra de l’événementiel ». Si je me bats aux côtés de mes camarades de l’Odéon, c’est pour tous les « intermittents de l’emploi », pas seulement dans l’événementiel, qui travaillent de manière discontinue mais ne bénéficient pas du régime de l’intermittence. Cette tranche de la société représente 10 % de la population en France et se sent abandonnée. La réforme de l’assurance-chômage sera aussi mortifère et assassine pour ceux qui travaillent en contrat court ».

« Une coupure dramatique avec le public » : Nathalie Huerta, directrice du Théâtre municipal Jean-Vilar à Vitry-sur-Seine

« Dans un contexte très incertain, sans visibilité, nous accueillons des artistes en résidence, nous maintenons des actions en milieu scolaire et auprès de publics précaires dans les centres sociaux, avec les associations, tout cela en respectant strictement les règles sanitaires. Nous avons mené des animations dans l’espace public, et dès qu’une petite brèche permet de faire travailler des artistes, on s’y engouffre, mais bricoler sans perspective véritable dégrade nos conditions de travail. C’est en fait vécu par les équipes comme une injustice, un mépris de notre professionnalisme. Comme si l’on n’était pas des gens sérieux. Lorsque nous avons pu fonctionner quelques semaines, nous avons tous mis en place des protocoles qui se sont révélés efficaces, et le public se sentait en sécurité. Aujourd’hui, je croise beaucoup de personnes, notamment âgées, qui me disent être dans un isolement total, sans théâtre, sans cinéma, sans expositions. Cette coupure avec le public me semble dramatique. Il faut que ce public prenne la parole… ».

« L’espace crée la convergence » : Pierre Boudeulle, comédien et metteur en scène à Lille

« Ce qui se passe est puissant, enthousiasmant. On bouillonnait d’immobilisme, d’isolement et en quelques jours d’occupation… On vivait sous une chape de plomb et là, on ouvre un espace. Les mesures de la ministre ne suffisent pas. 20 millions, pour qui ? Pour quoi ? Les petites structures sont menacées de disparaître. Comment va-t-on gérer l’effet entonnoir lors de la reprise ? On devrait pouvoir organiser le festival des reportés. On n’est pas en charge de toutes les luttes, on assure la nôtre, mais toutes se rejoignent. Les étudiants commencent à venir. Beaucoup de porosité entre ce qu’ils vivent, entre ce que nous vivons. La force du lieu, c’est un espace où les gens peuvent se retrouver alors que tout est fermé, que l’université est fermée. L’espace créé la convergence… ».

« Guides conférenciers, on ne veut pas rester isolés » : Iris Lucand, guide conférencière à Clermont-Ferrand 

« Ici, nous sommes dans ce qui fut la gare routière de la ville. C’est une sensation étrange de me retrouver dans ce hall de la Comédie, où j’ai assuré ma dernière visite guidée, il y a tout juste un an. Le nouveau théâtre venait d’être inauguré. Je terminais mon congé maternité lorsque le confinement a été décidé. Tout mon programme de visites a été annulé. Je me suis retrouvée sans rien ou quasiment. Guide conférencière au chômage, je n’ai pas droit au chômage partiel. Dans le Puy-de-Dôme, privés de touristes, les musées et monuments fermés, 25 % de mes collègues n’ont aucun revenu. En temps normal, je suis salariée d’une association qui propose des visites guidées à des offices de tourisme, des institutions. J’ai également un statut d’auto-entrepreneur au cas où, car nous, guides, travaillons à la demande, parfois en indépendants. Nous sommes un peu des intermittents. Nous participons aux occupations partout où nous le pouvons pour ne pas rester isolés. Nous ne sommes que 4 000 en France ».

« Favoriser l’économie et interdire la culture, ça a du sens » : Marianne Suner, chanteuse lyrique à Marseille

« Je participe à l’occupation du Théâtre du Merlan depuis vendredi dernier. Je suis chanteuse lyrique, chef de chœur et compositrice, habituellement je mets en place des créations participatives avec des habitants des quartiers populaires de Marseille, notamment avec le Vivier Opéra Cité. Tout a été annulé depuis le premier confinement. À part quelques activités avec les enfants, tout est interdit. Il y a une perte de sens dans nos métiers. Je suis intermittente, nous nous sommes mobilisés pour la réouverture des salles, mais nous avons très vite compris que la lutte contre la précarité était fondamentale. Comme tous les précaires, j’ai très peur des conséquences de la réforme de l’assurance-chômage qui va arriver. On a vu dans les AG que si des théâtres ont maintenu activités et salaires, ce n’est pas du tout le cas des petites structures où il n’y a plus rien. Favoriser la reprise économique et interdire la culture, c’est quelque chose qui a un sens. Ce n’est pas celui que nous voulons pour le monde d’après ».

« Fiers d’être chaque jour plus nombreux » : Clara Hubert, élève en scénographie au TNS de Strasbourg

« On est en train de créer du lien tous les jours à 13 heures au cours d’un forum avec des gens de Strasbourg qui nous soutiennent. C’est ce qui me fait tenir, ça fait du bien de sortir de l’entre-soi. Récemment, des archéologues sont venus expliquer leurs difficultés. Au début, nos revendications étaient assez minces, mais à force de rencontrer des gens, on se rend compte qu’il y a une colère qui commence à gronder, que les gens souffrent, qu’on ne sait pas ce qui va se passer dans un an. Le passeport vaccinal, la loi de « sécurité globale » nous donnent le sentiment d’être de plus en plus contrôlés. Tout l’enjeu va être de réussir à ne pas se laisser démoraliser et de réfléchir à autre chose qu’une simple habitation au TNS. On nous a suggéré de faire un état plus général de la culture et de la jeunesse. Est-ce qu’on a envie de faire de l’art pour des gens qui ne nous entendent pas ? On veut que ça continue longtemps et que ça évolue. On est très fiers de voir qu’il y a de plus en plus de gens qui occupent des lieux qui n’étaient pas les leurs ».

« Un sentiment d’amputation en l’absence de culture » : Audrey Campourcy, technicienne et régisseuse à Toulouse

« Depuis un an, j’ai très peu travaillé. Il y a eu une faible reprise de juin à septembre. Pendant ces quatre mois, j’ai totalisé 130 heures. Lors du festival de rue de Ramonville, en banlieue toulousaine, il a fallu distancier les spectateurs et les spectacles étaient accessibles sur réservation. C’est un non-sens pour des arts de la rue ! Je ne travaille plus depuis octobre, je vis de mes allocations, soit près de 1 300 euros par mois. La reconduction de l’année blanche pour les intermittents, c’est bien, mais nous voulons l’abrogation de la réforme de l’indemnisation du chômage. On a tous envie d’une réouverture des lieux culturels mais dans quelles conditions pourront-ils redémarrer ? Que vont devenir les petites structures ? L’absence de culture est dangereuse à l’échelle de la société, ça fragilise l’humain, ça rapetisse l’esprit. Le public privé de culture éprouve un sentiment d’amputation. Je n’imagine pas que, l’été prochain, on demande un passe sanitaire aux spectateurs du théâtre de rue. Je ne suis pas là pour trier le public ! Je fais partie de ceux qui ont préparé l’occupation du Théâtre de la Cité, à Toulouse. Des étudiants des filières artistiques ont rejoint le mouvement. Je suis contente de participer à cette action et j’attends que d’autres métiers nous débordent, envahissent les usines, les entreprises. Débordez-nous ! ».

Poster un commentaire

Classé dans Rencontres, Rideau rouge

La FSGT, jeux et enjeux

Présidente de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), Emmanuelle Bonnet-Oulaldj est inquiète des effets du confinement sur le sport associatif. Elle plaide pour une plus grande solidarité entre les mondes professionnel et amateur.

Jean-Philippe Joseph – Quelle est la situation du sport associatif après de nombreux mois de restrictions ?

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj – La vitalité de nos associations FSGT a permis de proposer des formes d’activité à distance. Mais la réalité est que le lien social et la pratique encadrée des activités physiques et sportives ont été mis à l’arrêt. Ce qui pose question car, dans le contexte sanitaire que nous traversons, le sport est un facteur d’immunité.

J-P.J. – Quelles furent les répercussions pour les clubs ?

E.B-O. – Certaines salles ont fermé, d’autres, locataires de leurs équipements, n’ont plus de recettes. C’est un peu la double peine, car les clubs sont souvent situés dans les quartiers populaires. Les plus jeunes, par exemple, qui n’avaient pas la possibilité de partir durant les vacances scolaires, ont été pénalisés. Le sentiment d’injustice est aussi fort chez les clubs qui ont beaucoup travaillé sur des protocoles sanitaires, et qui se sont vus accuser par le ministre de la Santé d’être des foyers de contamination. Alors qu’aucune étude ne l’a démontré à ce jour.

J-P.J. – Et les conséquences sur le plan financier ?

E.B-O. – Nous avons perdu 30% de nos adhérents, or les licences constituent l’essentiel de nos recettes. Beaucoup de gens sont dans l’expectative, les retraités, les parents… Le chômage partiel pèse sur le budget des familles, à commencer par les loisirs. Le sport pour les filles en fait les frais. Les clubs ont  dû également se passer de ressources liées aux kermesses ou au sponsoring local. Nous sommes inquiets pour l’avenir. La machine bénévole et associative sera difficile à relancer, même en septembre prochain.

J-P.J. – L’État mise sur un plan de relance de 400 millions d’euros pour le sport…

E.B-O. – Ce plan ne prend en compte que les retombées économiques et marchandes. Les associations étant animées à plus de 95% par des bénévoles, elles ne reçoivent aucun soutien financier. Il est prévu 100 millions pour la création d’un « pass’sport », afin d’aider les familles à prendre une cotisation dans un club. Si ce n’est pas effectif très vite, cela ne servira pas à grand-chose. Nous sommes dans l’urgence, et rien n’a été décidé pour l’urgence.

J-P.J. – La proximité des Jeux olympiques et paralympiques de Paris, en 2024, peut-elle jouer un rôle de catalyseur ?

E.B-O. – Selon ses organisateurs, les JO étaient la promesse d’une inclusion sportive, sociale, environnementale. La promesse pour la Seine-Saint-Denis (93), qui accueillera le village olympique et plusieurs épreuves, s’évanouit petit à petit pour des raisons budgétaires, alors que le territoire est carencé en équipements sportifs. Il ne peut y avoir de développement durable sans un soutien aux associations. Ce sont elles qui permettent d’apprendre, de progresser, de transformer les pratiques, d’innover. Sans moyens pour garantir ce développement durable, il ne pourra y avoir d’héritage durable des Jeux.

J-P.J. – Qu’attendez-vous de la part des pouvoirs publics ?

E.B-O. – Les richesses dans le sport existent, il faut mieux les répartir, repenser la solidarité. Les associations ont souvent pallié les manquements de l’État et du secteur marchand. La précarisation du marché de l’emploi, la généralisation du travail le dimanche représentent une menace pour le bénévolat, qui ne peut s’organiser que si les gens ont du temps pour s’y consacrer. Il ne peut y avoir de sport pour tous dans une société où il n’y a pas un travail et un logement pour tous, un accès à la santé, à l’éducation, un droit à la retraite à 60 ans. C’est à ce prix que se fait aussi l’émancipation humaine. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph, Photo Daniel Maunoury

Repères

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj copréside la FSGT depuis 2017. La fédération est née en 1934 de la fusion de deux associations, l’une proche de la CGTU, l’autre de la CGT. Elle défend la pratique d’un sport populaire de masse et s’engage dans la lutte contre le fascisme. Aujourd’hui, la FSGT regroupe 4500 clubs et 270 000 adhérents. Sur la scène internationale, elle multiplie les coopérations visant à faire du sport un vecteur de paix et de non-violence.

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire, Rencontres

Glissant, le poète du Tout-Monde

Le 3 février 2011, disparaît Édouard Glissant le romancier, poète et philosophe antillais. L’auteur de La lézarde (prix Renaudot 1958) nous accordait en juillet 2009 un entretien exclusif lors du festival d’Avignon. En ce dixième anniversaire de la mort de cette grande figure des Lettres Françaises, Chantiers de culture le propose de nouveau à ses lecteurs . En hommage à une pensée vivifiante, toujours vivante.

 

Glissant1Il pleut sur la mangrove, rue Cases-Nègres pleure la Martinique. De l’océan rougi sang des traites négrières, roulent en larmes argentées les noirs sanglots de l’identité créole autant que la flamboyance poétique d’une langue archipélisée. Rugis de nouveau, toi la Pelée dont les flancs marrons ont accouché de ce fils d’esclave en 1928 et gémis enfin, toi France mal aimante qui assignas le rebelle  à résidence dans les années 60 : entre Caraïbe et « Tout-Monde », un homme de haute stature nous a quittés ! Un géant de la littérature dont l’aura dépassait largement les frontières de la francophonie, un écrivain et philosophe dont la plume mêla sans jamais faillir poétique et politique.

Dans Philosophie de la relation, son dernier ouvrage paru chez Gallimard, Édouard Glissant invitait chacun à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le « Tout-Monde ». Une pensée qui élève le particulier à l’universel, l’archipel en continent pour s’ouvrir au grand large de « l’emmêlement des cultures et des humanités ». Rencontre avec un sage qui promeut le singulier de notre identité au cœur de la diversité.

 

Yonnel Liégeois – Selon vous, la figure mythique de l’Africain représente-t-elle le symbole même de cette relation nouvelle de l’homme au monde que vous définissez comme le « Tout-Monde » ?

Glissant2Édouard Glissant – Pour ma part, il n’y a pas de figure centrale dans ce que j’entends par « philosophie de la relation », elle implique le relais entre toutes les différences au monde, sans en exclure aucune, aussi minime soit-elle. Historiquement cependant, il est certain que l’Afrique subsaharienne, l’Afrique noire, remplit un rôle de moteur de diaspora dans le monde. Depuis les origines de l’humanité jusqu’à l’immigration  d’aujourd’hui, à cause de la pauvreté : cette terre d’Afrique est incontestablement une terre originelle. Comme il est certain que les Africains déportés en esclavage ont contribué fortement à ce que j’appelle une nouvelle « America » : l’Amérique de la colonisation et du mélange, celle de la Caraïbe et du Brésil, qui devient aujourd’hui l’Amérique des États-Unis avec Obama. En conséquence, l’Africain est une figure fondamentale de la relation, non « la » figure typique de la relation. Méfions-nous de ne pas retomber dans les erreurs que les anciens dominants ont commises et tenté d’imposer !

Y.L. – Vous affirmez que cette nouvelle relation de l’homme au monde demeure un « impossible » si la politique ne s’inscrit pas dans une poétique. Qu’entendez-vous par là ?

E.G. – J’appelle « poétique » une intuition, une divination du monde qui nous aide à définir nos tracés politiques. Selon moi, tous les systèmes organisés de pensée, qu’ils soient politiques ou religieux, ont failli à établir ces tracés. Non seulement il nous faut inventer désormais un autre langage, mais il nous faut avant tout constater que l’être humain se retrouve seul en face des problèmes. Que lui reste-t-il alors, sinon d’avoir une intuition de ce qu’est le monde pour prendre une position qui s’accorde au mouvement du monde ? Si, dans un pays on en reste à ses propres impératifs, le risque est grand de commettre d’irréparables erreurs, il nous faut désormais dans un même mouvement agir en notre lieu et penser avec le monde. De la Première à la Troisième Internationale, certes, on a essayé d’agir ainsi, mais le système idéologique a étouffé le mouvement. Il nous faut aller au monde avec des intuitions, non avec une idéologie : c’est ce que j’appelle une poétique. La poétique déclenche les réflexes politiques, une poétique n’est pas une façon de cacher les problèmes, bien plutôt une manière de les révéler et de les réveiller. L’élection d’Obama, par exemple, fut d’abord un acte poétique avant d’être un acte politique, j’en suis convaincu : il se passait là un bouleversement, un retournement de l’histoire des États-Unis qui relevait d’une poétique du monde.

Y.L. – « Les pays sans falaises n’appellent pas au large », écrivez-vous. Chacun d’entre nous a donc impérativement besoin de l’aspérité pour tenter l’ailleurs ?

E.G. – Assurément, sinon nous ne faisons que du tourisme sur cette terre ! La faiblesse de la plage de sable blanc ? Elle n’offre aucune résistance… J’ai toujours été frappé, lors de mes voyages dans le Finistère, au bout du bout du monde, par le fait qu’il faut toujours faire effort pour imaginer qu’il y a aussi de la vie de l’autre côté. L’idée de la falaise nous renvoie ainsi à l’idée de frontière. Non pas comme une muraille, mais comme un passage, le passage d’une saveur à une autre saveur. La frontière est une limite entre deux saveurs à découvrir, un possible à franchir pour aller plus loin. Elle ne peut être conçue comme un enfermement, elle établit des solidarités entre des réalités différentes, et cette idée nouvelle des frontières nous permet de combattre celle des murs. Il y a quelque chose d’étonnant dans la réalité de la falaise : le risque de tomber, comme il est risqué dans le monde actuel de tenter d’aller vers l’autre !

Y.L. – C’est pourtant le risque que vous nous proposez, en franchissant une drôle de frontière : passer d’un univers continental à ce que vous nommez un univers « archipélisé » ?

E.G. – Effectivement, et cela oblige chacun à revoir sa carte du monde ! Penser le monde en cinq continents et quatre races est une représentation désuète, qu’il importe de combattre. En remettant d’abord en cause les concepts d’identité et de territoire… La vérité du territoire, et en conséquence sa conquête et sa légitimité, sont essentiellement des pensées occidentales qui ont fondé l’idée de colonisation et conduit à l’oppression de l’autre. Un moment de l’histoire à dépasser, grâce à ce que j’appelle une pensée du tremblement et de l’errance… La pensée de l’errance n’efface pas le territoire, elle le relativise, c’est ce que je nomme une « pensée archipélique ». Loin d’être une pensée du renfermement, la pensée insulaire ou archipélique induit que toute île suppose l’existence d’une île voisine et d’autres îles dans l’archipel. Elle implique donc le refus de tout absolu ou certitude, alors que nous vivons dans l’habitude du résultat et du rationnel. Elle  s’interdit surtout toute oppression de l’autre, puisqu’elle est avant tout relation à l’autre. La pensée de l’errance, loin de se perdre ou d’errer, est certes une pensée fragile et intuitive, peut-être plus chaotique et incertaine mais elle permet mieux, selon moi, de rendre compte de l’état actuel du monde, absolument imprévisible et imprédictible.      

Y.L. – Plus et mieux qu’un modèle, votre expérience de la Caraïbe se révèle pour vous une référence fondamentale dans votre réflexion ?

glissant5E.G. – C’est elle qui fonde ce que je nomme « pensée archipélique ». La Caraïbe, francophone – anglophone – hispanophone, n’est pas une sphère monolithique, elle est un lieu de créolisation intense qui invite l’écrivain et le poète, le citoyen par voie de conséquence, à changer sa vision du monde. Parce qu’en ce lieu, les cultures venues de l’extérieur se sont mélangées d’une manière fondamentale, au point de provoquer un changement de regard sur le monde où les principes de relation et de relativisation ont supplanté ceux de l’absolu et de l’universel… Un changement qui, selon moi, est devenu le changement même de notre monde actuel. En dépit de multiples résistances dont les fondamentalismes de tout genre (rationaliste, scientifique, religieux…) sont l’expression, le monde se créolise : les cultures s’échangent en se changeant ou se changent en s’échangeant ! Parce qu’il en est temps, je suggère donc à quiconque de changer sa vision du monde, qui n’est pas idéologie mais imaginaire,  pour l’harmoniser avec le mouvement actuel de notre planète Une vision qui n’enferme pas dans l’identitaire mais ouvre à d’autres cultures et à d’autres communautés. De l’identité- territoire, création des cultures occidentales, il nous faut passer à l’identité-relation qui n’est pas pour autant renoncement à nos racines, il suffit seulement d’affirmer qu’elle ne doit pas conduire à l’enfermement mais à l’ouverture. Quand les pays se créolisent, ils ne deviennent pas créoles à la manière des habitants des Antilles, ils entrent, ainsi que j’ai tenté de le formuler, « dans l’imprévu consenti de leurs diversités ».         

Y.L. – Créolité et mondialité : deux maîtres-mots dans votre réflexion qui ne sont pas à confondre avec sédentarisation et mondialisation ?

E.G. – Sédentarisation et mondialisation renvoient à une pensée de système, créolité et mondialité renvoient à ce que j’appelle communément la pensée du tremblement. La pensée du tremblement, ce n’est pas la pensée du doute ni celle de la faiblesse ou de l’hésitation. C’est la pensée du contact avec le monde, et le monde tremble dans tous les sens du terme, c’est surtout la pensée de la non-systématisation et de l’imprévisible. Il faut nous habituer à cette forme de pensée, parce qu’il y a urgence, parce que la pensée de système ne peut plus recevoir et concevoir la réalité du monde actuel. GlissantIl nous faut désormais dialectiser nos pensées, non comme le marxisme à coups d’idéologie et c’est là son drame, mais à coups de poétique : là réside la grande différence.  Le tremblement ne peut être idéologie, c’est difficile à concevoir et à accepter. Un exemple ? Ce que nous répondions à notre façon, lors de la crise aux Antilles à quelqu’un qui me reprochait d’être contre les entreprises parce que j’étais contre le capitalisme ! Non, bien sûr, je ne suis pas contre l’entreprise mais je suis contre l’entreprise telle que la considérait mon interlocuteur : la finalité de l’entreprise n’est pas d’accumuler de l’argent ou les bénéfices, je crois au contraire que la réalité de l’entreprise est de produire du bien-être. C’est ce que j’appelle passer de l’idéologique au poétique. Quelle fut la grande erreur des systèmes socialistes ? De penser qu’il fallait seulement partager les richesses au lieu de partager le bonheur, le bien-être… Se battre contre le capitalisme et le libéralisme, c’est se battre en faveur d’une société qui produit du bonheur ! Une pensée de plus en plus présente au monde, particulièrement dans les petits pays… Contre les méfaits de la mondialisation, il nous faut penser en termes de mondialité : une poétique du partage et de la diversité en réponse à l’égalisation par le bas et à l’uniformisation. Au risque de me répéter, je l’affirme et persiste à penser qu’il n’y a rien de plus exaltant en ce Tout-Monde : les hommes et les peuples peuvent changer en échangeant, sans se perdre pourtant ni se dénaturer. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Portrait

Natif de Sainte-Marie en Martinique en 1928, Édouard Glissant est élève au lycée Schoelcher de Fort-de-France à l’époque où Aimé Césaire enseigne dans les classes terminales. Elève brillant, il fait un premier séjour à Paris à l’âge de 18 ans, où il étudie la philosophie à la Sorbonne et l’ethnologie au Musée de l’Homme. Lecteur assidu des poèmes de Saint-John Perse autant que des « Peau noire et masques blancs » de Franz Fanon avec qui il se lie d’amitié, Glissant s’éveille très tôt à cette conscience aigüe de l’homme colonisé. Désormais, écriture et lutte se conjugueront à égalité dans la relation que l’écrivain affine avec le monde qui l’entoure. Alors qu’il fonde en 1959 le Front antillo-guyanais pour l’autonomie avec Paul Niger, il est expulsé de Martinique et assigné à résidence en métropole jusqu’en 1965. Il n’empêche, il poursuit à Paris la lutte anticoloniale, milite en faveur de l’indépendance de l’Algérie et signe en 1960 le Manifeste des 121 en compagnie de Jean-Paul Sartre.

Glissant4Fils spirituel d’Aimé Césaire, Édouard Glissant s’éloigne progressivement du concept de « négritude » pour s’affirmer comme le théoricien du « Tout-monde », de la « créolité » et de la « mondialité ». Devenant à son tour l’éveilleur d’une nouvelle génération d’écrivains antillais : Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Daniel Maximin… Directeur du Courrier de l’Unesco de 1982 à 1988, il se tourne alors vers une carrière universitaire : d’abord à l’université d’État de Louisiane puis, en 1995, à l’université de New York en tant que professeur « distingué » en littérature française. En 1998, il rate de peu le Nobel de littérature. En 2007, il s’oppose avec virulence à la création d’un ministère de l’Identité nationale. Une aberration pour celui qui dénonce dans toute son œuvre les « identités-racines » au détriment des « identités-relations ». Une seule certitude et conviction pour le poète, « le monde entier se créolise, il entre dans une période de complexité et d’entrelacement tel qu’il nous est difficile de le prévoir ». Faut-il craindre ce nouvel état du monde, cette « créolisation » ? Bien au contraire, « elle est un métissage d’arts et de langages qui produit de l’inattendu, elle est une façon de changer en échangeant avec l’autre, de se transformer sans se perdre ».

Nourri de St John Perse et de Faulkner, il est l’auteur d’une œuvre foisonnante entre essai et fiction, poésie et théâtre. Édouard Glissant ? Un homme de haute stature, tant par la taille que dans l’écriture, un verbe qui se joue des mots et des concepts pour caracoler sur des sentiers de traverse. De la mangrove aux flancs de la Pelée, tel l’esclave « marron » à la conquête de sa liberté. Tous les ouvrages d’Édouard Glissant sont disponibles chez Gallimard. Y.L.

À lire : L’imaginaire des langues : une série d’entretiens avec Édouard Glissant conduits par Lise Gauvin entre 1996 et 2009. Où le penseur antillais du « Tout-Monde » affine sa réflexion au fil du temps, constatant que « la pensée unique frappe partout où elle soupçonne de la diversité ».

 

Un livre à déclamer

Glissant3D’une lecture exigeante, Philosophie de la relation relève autant de la méditation poétique que du traité philosophique. Un livre à déclamer à haute voix, où les mots s’entrechoquent dans un phrasé luxuriant, où le verbe poétique se moque de la raison systémique. Une pensée qui bouscule les mots sur la page, renverse notre manière d’être au monde pour nous embarquer, nouveau Christophe Colomb ni dominant ni dominé, à la découverte de ce « Tout-Monde » où les cultures et les identités s’entremêlent au gré de l’inattendu et de l’imprévisible. Une lecture à poursuivre avec L’intraitable beauté du monde, un sublime texte coécrit avec Patrick Chamoiseau qui signe de son côté Les neuf consciences du Malfini. Une merveilleuse fable à savourer, telle la mise en œuvre romanesque de la pensée de son compère Glissant lorsque rapace et colibri apprennent à se connaître et à se reconnaître. Y.L.

1 commentaire

Classé dans Littérature, Pages d'histoire, Rencontres

Jacques Bonnaffé, le ch’ti des planches

Amoureux de la poésie, des langues mais aussi des accents, Jacques Bonnaffé a débuté sa carrière dans le Nord, sa région natale. Le 08/02 à 21h00, il est sur la chaîne Culturebox, canal 19, dans Kadoc. Une pièce de Rémi De Vos, mise en scène par Jean-Michel Ribes et créée au théâtre du Rond-Point (75).

Avec l’aimable autorisation de notre confrère et ami  Stéphane Capron, journaliste au service culture de France Inter et créateur du site Sceneweb, Chantiers de culture se réjouit de publier cet entretien à l’image du comédien.

 

Avez-vous le trac lors des soirs de première ?
Il vaut mieux, après tout le mal qu’on s’est donné. C’est plus solidaire. Parfois des personnes autour me refilent le trac, si jamais je l’oubliais.

Comment passez-vous votre journée avant un soir de première ?
Je n’ai pas de plan prévu, pas de rituel, cela va dépendre du spectacle. Certaines fois, il faut tomber de la dernière pluie, penser à tout sauf à ça. D’autres fois, il ne faut faire qu’y penser et se chauffer toute la journée

Avez-vous des habitudes avant d’entrer en scène, des superstitions ?
Je me donne une représentation mentale détaillée d’un cornet de frites, en me récitant ce passage de Montaigne sur les échecs de la volonté :
La main se porte souvent où nous ne l’envoyons pas. La langue se transit, et la voix se fige à son heure. (…)
Les outils, qui servent à descharger le ventre, ont leurs propres dilatations et compressions, outre et contre nostre advis,
comme ceux destinés à descharger les roignons.

La première fois où je me suis dit « je veux faire ce métier » ?
En voyant mon prof d’anglais jouer avec conviction enflammée une jeune fille effarouchée dans une farce médiévale. Il avait conservé sa moustache sous une perruque de laine, était en proie à un texte extravagant, qu’il ne récitait pas : il le créait littéralement et il semblait en train de l’écrire et de le vivre tout à la fois. Et l’étonnement muet qu’il suscitait m’a fait comprendre l’amour du public.

Le premier bide ?
À sept ans, pour la communion de mon frère ! Je fus incapable de déclamer « Pauvre Ruteboeuf » où je croyais être particulièrement insurpassable !

La première ovation ?
Quelques minutes après, quand, dans un élan de cruauté sans borne, la tablée se mit à applaudir ma crise de sanglots avec cette compassion minable des adultes. Ils me refusaient les huées nécessaires à une évolution fulgurante et redoublèrent évidemment (standing ovation) quand je me mis à passer aux braiments étranglés. J’ai passé plus de 40 ans à m’en remettre.

Le premier fou rire ?
Dans La Veuve, comédie de Corneille, mise en scène de Christian Rist. Je peux citer les coupables, dont Alcidon, imperturbable et magnifique.

Les premières larmes, en tant que spectateur ?
La Classe Morte, de Tadeusz Kantor

La première mise à nue ?
C’est Godard qui s’en est chargé, du grand art (dans Prénom Carmen) !

La première fois sur scène avec une idole ?
Tout est relatif, j’ai côtoyé des idoles qui ne pouvaient pas faire autre chose que « le job » un peu comme des élus en campagne. Puis j’ai joué, je me souviens, avec Myriam Boyer. En quelques minutes, elle emportait cette adhésion incroyable. Comme si les spectateurs étaient en elle.

La première interview ?
Avec Marcel Proust, il m’avait refilé un questionnaire interminable qu’il avait piqué à Jacques Chancel, c’était évident.

Le premier coup de cœur ?
Dans Jacques ou la Soumission de Ionesco, au lycée. Ma partenaire avait trois nez, mais d’autres attributs largement compensatoires, des genoux inoubliables. Propos recueillis par Stéphane Capron

Poster un commentaire

Classé dans Rencontres, Rideau rouge

Éric Sadin, 5G et mutations

Philosophe, écrivain et enseignant, Éric Sadin est l’auteur de L’Ère de l’individu tyran, la fin d’un monde commun. Une exploration des mutations décisives liées aux évolutions technologiques et numériques de notre époque. Entretien

 

Dominique Martinez – Quel modèle de société préfigure le déploiement de la 5G actuellement défendu par le gouvernement?

Éric Sadin – Ce modèle de société est à l’œuvre depuis longtemps. Nous en atteignons juste un nouveau seuil, du fait d’une plus grande rapidité des connexions permise par la 5G. Les gens, du reste, auraient pu aussi bien se mobiliser contre la 3G ou la 4G, car cela signifiait, à chaque fois, une augmentation du rayonnement électromagnétique. Un sursaut a lieu maintenant, au début de ces années 2020. Elles constituent donc un marqueur temporel d’une prise de conscience partielle des excès et des dérives d’une industrie numérique qui ne cesse de s’immiscer dans nos existences individuelles et collectives. Cela s’inscrit dans une histoire qui est déjà à l’œuvre depuis une quinzaine d’années : celle de l’extension des services via des systèmes numériques. Et l’histoire de ce que j’ai nommé la « marchandisation intégrale de la vie », c’est-à-dire l’émergence d’applications destinées à nous offrir des services devant satisfaire tous nos désirs, à tout instant de notre quotidien. Cela s’inscrit aussi dans une volonté d’hyperoptimisation de la société où, de plus en plus, aux fins de vouloir éviter la moindre anomalie ou défaillance, quantité d’actions sont gérées par des systèmes numériques. Que, dans tous les secteurs de la vie, l’hyperoptimisation ne cesse de prévaloir, elle constitue le modèle d’une organisation algorithmique et d’une marchandisation intégrale de la vie. La 5G n’instaure pas ce modèle, elle le consolide, et n’est que la partie visible de l’iceberg.

D.M. – Rapidité, ultraconnectivité, réactivité en temps réel. Cette avancée technologique permettra l’accélération de la collecte de données, la montée en puissance de l’intelligence artificielle… Qu’est-ce qui se joue? Avec quels risques?

É.S. – Ce qui se joue, c’est que, de plus en plus, des systèmes orientent l’action humaine en vue de signaler, en continu, des services et produits adaptés individuellement à chacun d’entre nous. Or, cela a un impact sur l’autonomie de notre jugement, sur notre faculté à pouvoir décider, librement et en conscience, de nos actions. Et ce, sans recevoir continuellement des notifications sur telle chose à acheter, tel restaurant à fréquenter, tel chemin à emprunter. C’est une pression incessante, imposée par un nouveau modèle économique qui affine de plus en plus la connaissance de nos comportements et qui entend continuellement orienter le cours de notre quotidien. C’est le cas de l’intelligence artificielle, par exemple avec les enceintes connectées qui nous disent les bonnes actions à entreprendre, acheter tel produit, écouter telle musique… Certes, on ne cesse de s’inquiéter de la protection de sa vie privée, du traitement des données personnelles et des risques d’atteinte à la liberté. Cependant, nous devrions tout autant nous soucier du modèle de société qui est en jeu. Celui où l’action humaine – individuelle et collective – est appelée à subir une pression constante opérée par des systèmes numériques toujours plus sophistiqués.

D.M. – Vous dites que l’extension de capteurs tous azimuts, croisée à la puissance de l’intelligence artificielle, constitue l’horizon industriel majeur de la troisième décennie de notre siècle. Comment évolueraient le monde du travail et l’action syndicale dans votre projection?

É.S. – Ce ne serait rien moins que l’usine 4.0, entièrement pilotée par des données. Jusqu’ici, les lieux de travail étaient considérés comme des collectifs humains œuvrant en vue d’un même objectif et décidant, dans la pluralité et la contradiction, de modes d’organisation. Là, c’est une rupture. Cette usine 4.0 nouvelle génération repose sur deux principes technologiques majeurs : d’une part, l’extension des capteurs sur toutes les chaînes de conception et de production, et, d’autre part, des systèmes d’intelligence artificielle qui permettent une visibilité en temps réel de toutes les chaînes (conception, production, logistique, satisfaction client). De surcroît, il y a des systèmes capables, non seulement d’analyser le fonctionnement en temps réel de tout ce qui est mis en œuvre, mais aussi de dicter en retour les actions à entreprendre. C’est le cas, par exemple, des préparateurs d’Amazon ou d’autres entrepôts, qui reçoivent des signaux sur leur casque en fonction de leur localisation, des besoins, des commandes et des lieux où se trouvent les produits. Il y a là une sorte de robotisation de l’action humaine en entreprise… jusqu’au moment où ce seront des robots métalliques qui s’y substitueront. Pourquoi pas, me direz-vous, si c’est pour réduire la pénibilité? Bien sûr, et de ce point de vue-là, tant mieux ! Mais le problème vient des modes de management que cela induit. C’est-à-dire que des personnes décident des cadences et des modalités d’organisation que d’autres personnes subissent sans avoir le droit à la parole, parce qu’elles les subissent de façon automatisée. Allez donc vous opposer à des équations algorithmiques qui assignent vos tâches, votre cadence, etc. Pis, d’autres métiers à haute compétence cognitive sont également appelés à être remplacés – ou en tout cas encadrés – par l’intelligence artificielle. Ce sera par exemple le cas des recruteurs, des avocats, des comptables, des radiologues… ce qui entraînera au passage la destruction d’une masse importante de compétences ayant pourtant nécessité de nombreuses années d’études.

D.M. – Quel serait le rôle de l’action syndicale?

É.S. – En mettant en avant une certaine atténuation de la pénibilité, la doxa du progrès technologique a berné les syndicats. Ceux-ci n’ont pas suffisamment pris en compte les nouvelles modalités automatisées de management et d’encadrement de l’action humaine, non plus que leurs incidences. C’est pourtant fondamental, car cela pose la question de l’apport singulier et subjectif de chaque être au sein d’un collectif. Or, ces systèmes ont contribué, parfois de façon insidieuse, à une surhomogénéisation des pratiques de travail, à une réduction des actions à l’obtention de résultats automatisés qui doivent être produits continuellement. La robotisation des modes d’organisation en entreprise suppose une équivalence indifférenciée de tous les salariés, et presque une négation de l’apport subjectif et singulier de chacun. Toutes les actions doivent s’adosser à des résultats prédéfinis. Il n’y a plus de place pour l’ambiguïté, pour la singularité, pour la créativité de chacun. Le travail ne serait donc que la réalisation d’opérations entièrement prédéfinies ? Ce sujet est éthique et philosophique. D’où le besoin de témoignages, de contre-expertises, d’évaluations et d’études pour nourrir des mobilisations en vue de s’opposer à ce mouvement puissant qui s’est déployé. L’action syndicale a une mission historique de bataille pour l’amélioration des salaires, certes, mais l’évolution ultrasophistiquée des modes de travail me semble devoir – et ô combien – constituer un motif central de mobilisation.

D.M. – Les risques sanitaires et écologiques du très haut débit de cinquième génération suscitent également le débat. Quels seraient-ils, selon vous ?

É.S. – Il est difficile de se prononcer, pour l’instant, sur les études produites sur la 5G, souvent contradictoires et fort complexes. Il y a évidemment besoin de la plus grande transparence de la part de la puissance publique sur les risques sanitaires, mais aussi écologiques, générés par les ondes électromagnétiques et l’utilisation des serveurs. Mais au-delà de ça, l’heure est venue de ne pas nous contenter de seulement dénoncer la 5G et l’industrie du numérique. Il convient autant, maintenant, d’en analyser nos usages et d’être assez cohérents pour décider, individuellement et collectivement, de nous défaire de certains d’entre eux, quand bien même ils ne cessent de nous procurer un confort prétendu. Car, à vrai dire, la conscience ne se divise pas. Propos recueillis par Dominique Martinez

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Rencontres