Le 16/09 au Kibélé (75) et le 25/09 à Marcq-en-Barœul (59),Annick Cisaruk et David Venituccirevisitent le répertoire de Léo Ferré. Riche des arrangements de l’accordéoniste, un récital à forte intensité servi par la gouaille de la comédienne et chanteuse qui épouse révolte et poésie du libertaire à la crinière blanche.
Il le disait, le proclamait, le chantait, le bel et grand Léo… « Avec le temps… Avec le temps va tout s’en va On oublie le visage, et l’on oublie la voix« , murmurait Ferré au micro, visage en gros plan dans la lumière tamisée des projecteurs. Peut-être, oui, probablement et pourtant Annick, la gamine de quinze ans groupie de Sheila en ce temps-là, n’a rien oublié, ne peut pas oublier comme le chante Jacques Brel, un autre monument de la chanson ! Bourse du travail à Lyon, haut-lieu de concerts en ses années de jeunesse, une place de récital offerte par son frère… Le chanteur à la crinière blanche entonne L’albatros, le poème de Baudelaire qu’il a mis en musique. « Je suis complètement fascinée, fracassée, je décolle », avoue Annick Cisaruk, des années plus tard l’émotion toujours aussi vive à l’évocation de l’anecdote.
Public collé-serré, ambiance des années 60 dans les caves à musique, le piano à bretelles entame sa litanie. Jusqu’à ce que la dame en noir enchaîne de la voix sur la scène du Kibélé… Regard complice, œil malicieux, gambettes au diapason, c’est parti pour un tour de chant de plus d’une heure. La Cisaruk ne fait pas du Ferré, elle habite Ferré, convaincante, émouvante ! Osant visiter l’ensemble de la carrière chansonnière du libertaire natif de Monaco en 1916, d’un père employé de la Société des bains de mer et d’une maman couturière, célébrant la femme et l’amour, la révolte et la liberté, la poésie en compagnie de Baudelaire et Rimbaud, Apollinaire et Aragon, autant d’auteurs qu’il orchestre avec un incroyable génie mélodique… « En illustrant ainsi toutes les facettes du répertoire de Léo Ferré, je veux donner à aimer un poète visionnaire et un compositeur universel », confesse Annick Cisaruk avec tendresse et passion, « pour moi, Léo Ferré demeure le plus important parmi les grands auteurs-compositeurs du XXème siècle ».
Avec Didier-Georges Gabily le grand auteur dramatique trop tôt disparu, son amour de jeunesse, la belle interprète aura découvert théâtre et littérature. En 1981, elle entre au Conservatoire de Paris. Sous la direction de Marcel Bluwal, elle joue Le Petit Mahagonny de Brecht au côté d’Ariane Ascaride, régulièrement elle foulera les planches sous la houlette de Giorgio Strehler et Benno Besson. Derrière le micro, elle fait les premières parties des récitals de Pia Colombo et Juliette Gréco. D’hier à aujourd’hui, Annick Cisaruk cultive ses talents avec la même passion. Toujours elle aura mêlé chant, théâtre, comédie musicale. Reconnaissant toutefois, sans honte ni remords, sa détestation de l’accordéon jusqu’à sa rencontre, amoureuse et musicale, avec les doigts d’orfèvre de David Venitucci ! Du classique au jazz, en passant par la variété, d’une touche l’autre, le musicien compose et libère moult mélodies enchanteresses. Depuis lors, lorsqu’il n’accompagne pas Patricia Petibon ou Renaud Garcia-Fons, Michèle Bernard à la chanson ou Ariane Ascaride au théâtre, en duo ils écument petites et grandes scènes. « Je prends tout de la vie », affirme avec conviction la fiancée du poète, « de l’Olympia au caboulot de quartier, j’éprouve autant de bonheur et de plaisir à chanter ».
Outre Ferré, Annick Cisaruk a conçu un spectacle autour des textes de Louis Aragon, « Qu’est-ce qu’il m’arrive ? ». Toujours sur des compositions originales de David Venitucci, un nouvel éclairage sur l’œuvre majeure du grand poète… Enfin, entre répétitions et récitals, jamais en panne de créativité,la belle ingénue s’immerge dans l’univers de Serge Reggiani, textes-peintures et lettres. C’est moi, c’est l’Italien / Est-ce qu’il y a quelqu’un ? / Ouvre-moi, ouvrez-moi la porte… En coulisse, musique et chanson, se peufine un vibrant hommage à l’inoubliable interprète et comédien. Silenzio, bocca chiusa ! Yonnel Liégeois
Où va cet univers ? Un hommage vibrant à Léo Ferré. Le 16/09, à 19h30 : Le Kibélé, 12 rue de L’échiquier, 75010 Paris (réservation indispensable : 01.82.01.65.99). Le 25/09, à 20h00 :Théâtre Colisée Lumière, 56 rue Montgolfier, 59700 Marcq-en-Barœul (réservation indispensable : 03.20.31.37.17 ou sur le site de Marcq-en-Baroeul).
En septembre 1960, Jacques Brel se produit sur la scène de la Fête de l’Humanité. Un concert qui n’a guère laissé de traces si ce n’est, sans doute, dans les souvenirs de celles et ceux qui l’ont vécu.
Pas de photo en 1960, heureusement Brel revient en 1963 !
Il est des concerts dont seule la date demeure, auréolée d’un mystère insondable, celui des choix éditoriaux et des archives. Ainsi en va-t-il de celui de Jacques Brel, lors de l’édition des 3 et 4 septembre 1960 de la Fête de l’Humanité, tout juste annoncé dans l’édition quotidienne du 1er septembre par un bref encadré, pas même 500 signes, surmonté d’une photo. Un bien court rappel biographique pour ce chanteur belge né en 1929 dans une famille catholique d’industriels spécialisés dans la vente de carton. « Quand il a senti qu’il allait étouffer, il a crevé le couvercle et il est sorti de sa boîte comme un jeune diable ébouriffé, une guitare à la main », nous dit le texte. Belle manière de présenter les débuts – difficiles – de cet artiste protéiforme qui, en 1960, a connu quelques succès mais n’en est qu’au tout début de son ascension.La suite ? « Vous la connaissez », concluent les confrères de l’époque.
De son concert de 1960 à la « Grande Fête de l’Humanité », pour la première année au parc des sports de La Courneuve, il ne nous reste presque rien. Combien, sur la scène de la Fête, a-t-il chanté de chansons ? Il a sans doute interprété Ne me quitte pas, créée l’année précédente à Bobino, tout comme La valse à mille temps. Et l’inoubliable Quand on n’a que l’amour, son premier grand succès public, composé en 1956. Mais le mélancolique Plat Pays, la cruelle – mais jouissive – Ces gens-là, Jef, et Mathilde mûrissaient encore dans l’esprit de l’artiste, tels les blés aussi blonds que les cheveux de la belle Frida… Il y a fort à parier qu’il n’a concédé ni bis, ni rappel, lui qui n’en faisait jamais, même pour son dernier concert à l’Olympia. Brel n’aurait dérogé à cette règle qu’une seule fois, si l’on en croit son accordéoniste Jean Corti. À Moscou, en 1965, il a « bissé » Amsterdam, l’un de ses titres phares que, pourtant, lui-même n’appréciait guère. Mais le public avait tranché : la chanson a son alchimie lyrique, ses accents tragiques.
La maison familiale de Brel, rue du Moulin à vent, Montreuil (93)
À la Fête, en 1960, elle n’était encore qu’une promesse qui ne se réalisera que quatre ans plus tard. Brel n’a pas non plus fredonné Jaurès, sortie en 1977 sur son dernier album, Les marquises. Nul doute que les fidèles du journal fondé en 1904 par l’homme politique l’auraient bien accueillie, qui ont défendu la classe ouvrière que le chanteur y dépeint si subtilement. Ce concert à la Fête de l’Humanité advient un peu plus d’un an avant sa première prestation à l’Olympia, qui signe le véritable envol de sa carrière de chanteur. Lui qui ne s’est jamais débarrassé du trac et vomissait avant de monter sur scène a, sans doute et à son habitude, bu un grand verre d’eau, peut-être un whisky ou une bière.
Combien de cigarettes a-t-il fumées ? On imagine qu’il a transpiré sur la scène de la Fête de l’Humanité, gesticulant des pieds à ses longs bras, donnant tout, avec ses tripes. Fidèle à lui-même, Brel ne trichait pas – c’est trop facile de faire semblant, nous dit-il. Seize ans plus tard, il annonçait ses adieux à la scène, se consacrait au cinéma, devenait pilote, et puis skipper. Jusqu’à ce que le « Grand Jacques » se taise finalement, en 1978, à seulement 49 ans. Dix-huit ans après son premier passage à la Fête de l’Humanité – il y reviendra en 1963 –, dont il ne reste qu’un rêve. Jessica Stephan, in l’Humanité
La Fête de l’Humanité, concerts-spectacles-cinéma-livres-débats-conférences : les 11-12-13/09.Base 217/Le Plessis-Pâté, 91220 Brétigny-sur-Orge (infos Billetteries).
À Saint-Arnoult-en-Yvelines(78), le plasticien Jérôme Mesnager investit la Maison Elsa Triolet-Aragon.Philosophe et professeur émérite à l’université de Grenoble, Daniel Bougnoux a dirigé l’édition des Œuvres romanesques complètes d’Aragon dans l’emblématique collection La Pléiade : 15 ans de travail pour 5 volumes.
Yonnel Liégeois – Disparu en 1982, Louis Aragon nous lègue une oeuvre considérable. Grâce à la chanson, sa poésie est mieux connue du grand public que son œuvre romanesque. Selon vous, un bienfait ou une injustice ? Daniel Bougnoux – Les chansons tirées des poèmes d’Aragon (plus de deux-cents aujourd’hui) ont fait beaucoup pour la diffusion de son œuvre qui, pour moi-aussi, est d’abord entrée par les oreilles ! Cette mise en musique privilégie évidemment ses poèmes réguliers, et risque donc de donner de lui une image plus sage ou harmonieuse que d’autres textes, poétiques ou romanesques, qui se prêtent moins à la mise en chansons. Le chant constitue toujours pour Aragon le critère du bien écrire: il appelle poésie d’abord ce qui chante, et cette oralité heureuse traverse tous ses textes. Ce musicien avait l’oreille absolue !
Y.L. – A propos de Céline, on parle de révolution dans l’écriture romanesque. Qu’en est-il chez Aragon ? D.B. – Si Aragon n’est pas repéré dans l’histoire littéraire comme un inventeur de formes, l’invention concerne en revanche chez lui les images dont fourmillent ses textes, les personnages ou les intrigues. C’est aussi quelqu’un qui toute sa vie s’est réinventé, ne réécrivant jamais le même livre, passant d’un genre à l’autre (la poésie, le roman, l’essai critique ou théorique, le journalisme…) avec une souveraineté déconcertante car il excelle dans tous, et il excelle surtout à les mêler, à les féconder les uns par les autres : Aragon ou la confusion des genres ! Le roman, terme qu’il inscrit dans quatre de ses titres, nomme justement cette orgie potentielle des mots, une sarabande de personnages et de situations telle qu’on risque, à première lecture, de perdre pied (dans « Les Communistes » ou « La Semaine sainte» par exemple) mais il faut perdre, « perdre vraiment pour laisser place à la trouvaille » comme dit Apollinaire, souvent cité par lui.
Y.L. – Selon vous, l’image du grand homme en littérature souffre-t-elle encore de celle de l’homme politique ? D.B. – Il est certain que l’image et l’œuvre d’Aragon demeurent enfouies dans les décombres du communisme, dont il faut le désincarcérer pour lui rendre justice. Quel contre-sens d’en faire un apparatchik coupable d’avoir produit une littérature « aux ordres » ! Aragon n’a cessé de se battre, dans le surréalisme puis le PCF, pour élargir et renouveler la doctrine, pour faire entrer de l’air et du jeu là où les choses risquaient chaque fois de se figer en idéologie ou en recette. Son style autant que son personnage proposent, à chaque époque ou à chaque page, des leçons de non-conformisme, il est d’abord pour moi un professeur de liberté.
Y.L. – Quel premier roman conseilleriez-vous à un lecteur peu coutumier de l’écriture d’Aragon ? D.B. – Il me semble qu’« Aurélien» (1944) ou « Les Voyageurs de l’impériale» (achevé en 1939) ont un charme prenant et irrésistible. A condition qu’on accepte, ou épouse, le temps de la rêverie c’est-à-dire de l’approfondissement d’une conscience qui se cherche, et médite, au fil de la plume : Aragon étudie par le roman la formation de la conscience dans l’homme, il s’en sert pour saisir « comment cela marche, une tête ». Admirable programme, toujours à reprendre !
Y.L. – En quoi Louis Aragon peut-il être encore parole d’avenir pour un lecteur du troisième millénaire ? D.B. – Aragon a vécu avec le désir de l’avenir, c’est-à-dire de ce qui nous démentira, ou nous étonnera, et il met toute sa passion à guetter l’emploi que les hommes font du temps, et ce que le passage du temps nous fait en retour. Il n’y a donc pas prescription pour cela, non plus que pour des affects fondamentaux qui sont de tous les âges, l’amour, la jalousie, la fraternité, l’espoir ou le désespoir. Aragon est passé maître dans l’expression des sentiments, il sait fixer mieux que personne leurs délicates nuances. Or ces mondes charnels ou sentimentaux sont plus que jamais la chose à défendre dans une société où le profit et la consommation dominent.
Y.L. – Vous avez signé aussi un décapant essai, « Aragon, la confusion des genres ». Qui pose un regard critique, mais bienveillant et érudit sur l’œuvre et l’homme… D.B. – Je tenais, en marge des cinq volumes de l’édition de La Pléiade (qui m’a occupé une quinzaine d’années), à dire ma propre relation à cette œuvre et à cet homme, avec lequel j’aurai eu moi-même « un roman » ! Et puis parler aussi du poète, ou de l’essayiste, confronter par exemple Aragon avec Derrida, avec Althusser au destin autrement tragique, ou encore avec les peintres, ou avec Breton. Le titre choisi, « Aragon, la confusion des genres », pointait aussi la question du genre sexuel : Aragon brouille les frontières entre le masculin et le féminin, et cela entre pour beaucoup dans l’attirance ou la détestation qu’il suscite. Bref, ce petit livre est un peu le « making of » des cinq volumes de La Pléiade, on y croise un Aragon plus intime, parfois choquant mais toujours très touchant. Le principe de la collection « L’un et l’autre » imaginée par Jean-Bertrand Pontalis, où un auteur est invité à écrire ce que lui fait penser et dire un autre auteur, me convenait parfaitement. Propos recueillis par Yonnel Liégeois
Louis Aragon, l’intégrale des œuvres romanesques : cinq volumes. Édition publiée sous la direction de Daniel Bougnoux avec la collaboration de Philippe Forest, Raphaël Lafhail-Molino, Bernard Leuilliot, Nathalie Piégay-Gros.
Elsa Triolet, l’intégrale de ses œuvres : seize titres, avec ses traductions théâtrales de Tchékhov (La cerisaie, La mouette, Les méfaits du tabac et autres pièces en un acte, Platonov).
Mesnager, le blanc en mouvement
Jérôme Mesnager entre en 1974 à l’école Boulle. En 1979, il suit les cours de bande dessinée d’Yves Got et de Georges Pichard, professeurs à l’École supérieure des arts appliqués Duperré. En 1982, il est l’un des fondateurs de Zig-Zag, un groupe d’une dizaine de très jeunes artistes en « zig-zag dans la jungle des villes » qui décident d’occuper la rue en dessinant des graffitis et, aussi, d’occuper brièvement, le temps d’une performance artistique, des usines désaffectées. Le 16 janvier 1983, il invente l’Homme en blanc, « un symbole de lumière, de force et de paix ».
Jérôme Mesnager, Da balaïa, 1989, acrylique sur toile, 210 × 390 cm
Cette silhouette blanche aussi appelée « Corps blanc » ou « l’Homme blanc », Jérôme Mesnager l’a reproduite à travers le monde entier, des murs de Paris à la muraille de Chine. Il peuple les murs de la ville de ses silhouettes libres et en mouvement qui transforment l’espace urbain en terrain poétique. traversent frontières et supports. « Je fais des tableaux et la toile, c’est le monde ». Fresques, rues et fragments urbains : partout, Mesnager fait surgir une légende discrète qui rappelle que l’art peut naître sous nos pas.
Exposition Jérôme Mesnager : jusqu’au 26/04, tous les jours de 14h à 18h. Le moulin de Villeneuve, Maison Elsa Triolet-Aragon, Rue de Villeneuve, 78730 Saint-Arnoult-en-Yvelines (Tél. : 01.30.41.20.15).
Le moulin de Villeneuve
Le moulin de Villeneuve, ou Maison Elsa Triolet-Aragon, est un ancien moulin à eau situé sur la Rémarde à Saint-Arnoult-en-Yvelines (78), entouré d’un parc de six hectares. Il fut construit au XIIᵉ siècle et remanié aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles. Acquis par le couple Aragon-Triolet en 1951, il affiche aujourd’hui une triple vocation : un lieu de mémoire avec les appartements et le tombeau des deux écrivains, un lieu de recherche avec une bibliothèque de plus de 30 000 volumes, un lieu de création artistique contemporaine. Régulièrement, une multitude d’événements sont programmés (conférences, concerts, expositions, spectacles…). Suite aux intempéries d’octobre 2024, la Maison a été durement touchée par les inondations. Plus d’un mètre d’eau a inondé les lieux : le rez-de-chaussée du musée (la cuisine du couple, le bureau d’Aragon et le grand salon), la librairie-boutique, les espaces d’expositions. L’association sollicite donc tous les soutiens, quel que soit leur montant, afin de préserver ce formidable legs et d’entamer au plus vite une nouvelle page de l’histoire du moulin de Villeneuve. Y.L.
Journaliste et historien du sport, auteur de Latéral Gauche aux éditions Libertalia, Nicolas Kssis-Martov pose son regard sur la compétition la plus regardée de la planète, la Coupe du Monde de football. Quel bilan peut-on tirer du tournoi, quand les millions d’euros et l’éventuelle privatisation de la FIFA deviennent plus importants que le jeu ou les supporters ?
Plus de 100 matchs joués sur plus d’un mois de compétition, quel regard portez-vous sur cette Coupe du monde 2026 ? Y a-t-il encore une place pour un football populaire ?
Je ne vois pas forcément un lien très fort avec le football populaire dans cette Coupe du monde. Aujourd’hui, même les équipes les plus modestes sont composées de joueurs professionnels, qui évoluent souvent à l’étranger, parfois même dans les grands championnats. L’équipe qui m’a procuré le plus d’émotions, c’est le Cap-Vert. Personne ne les attendait à ce niveau-là et ils ont failli éliminer l’Argentine. C’est une belle histoire de football. Mais ce qui m’a surtout marqué, c’est la domination européenne. On retrouve toujours les mêmes rapports de force. Même les équipes africaines qui ont réalisé de belles performances, comme le Maroc, s’appuient aujourd’hui sur des joueurs formés ou évoluant en Europe. C’est là que se concentre désormais la puissance du football mondial. L’Amérique du Sud, à part l’Argentine, est dans un véritable marasme. Quant à l’Asie, elle est quasiment absente du très haut niveau.
Bizarrement, le match qui m’a le plus amusé, c’était la petite finale entre la France et l’Angleterre. Il n’y avait plus d’enjeu, les équipes jouaient complètement libérées, ça ressemblait presque à un match entre copains. Ça finit à 6-4, c’était complètement débridé. C’était probablement ce qui se rapprochait le plus d’un football populaire : du plaisir, de l’improvisation, des erreurs, des buts. À l’inverse, la finale entre l’Espagne et l’Argentine m’a beaucoup moins enthousiasmé. L’Espagne était très organisée, très dominante, avec des certitudes collectives. L’Argentine, elle, a surtout refusé de jouer. Ce n’était pas une grande finale.
Lors d’un entretien au journal Le Monde en juin 2026 vous avez évoqué un « football de gauche » comme celui des petites équipes résistant face aux grandes équipes. Que reste-t-il de cette idée dans un mondial où les petits ont disparu ?
Je ne chercherais pas un « football de gauche » dans une Coupe du monde. On a le droit de supporter son pays, celui de ses origines, ou simplement une équipe parce qu’on aime ses joueurs ou son style de jeu. Il ne faut pas se fabriquer des questions politiques artificielles autour du football. En revanche, je lisais un article qui disait « ce n’est plus vraiment la Coupe du monde de football, mais la Coupe du monde de la FIFA ». Aujourd’hui on est face à un à une compétition qui est pensée avant tout par la FIFA.
Gianni Infantino, son président, sera probablement réélu, je n’ai aucune illusion. Mais le problème n’est pas seulement Infantino. La FIFA n’a jamais été une organisation particulièrement démocratique ou transparente. C’est une institution très conservatrice. Infantino n’est pas une anomalie : il est un produit de cette institution. Il accélère peut-être certaines évolutions, parce que le monde lui-même change, mais il ne les invente pas.
En revanche, on peut être sensible à certaines histoires. Le Cap-Vert, la République démocratique du Congo, ces équipes qui résistent face à beaucoup plus fortes qu’elles. Les gardiens héroïques qui évitent l’humiliation. Ce sont des images auxquelles chacun peut s’attacher. On peut aussi aimer une équipe offensive comme l’Espagne, parce qu’elle propose du jeu. Mais je crois que chacun projette ce qu’il veut sur le football. Il n’existe pas une seule manière légitime de supporter une équipe durant cette compétition.
Le possible élargissement à 64 équipes pour le prochain tournoi en 2030 ne permettra-t-il pas malgré tout à des petits pays, comme on a pu le voir cette année avec Haïti ou le Curacao, d’exister davantage ?
Je comprends parfaitement la joie que cela représente. Voir Haïti, la République démocratique du Congo ou l’Irak jouer en Coupe du monde, c’est une immense fierté pour leurs supporters. Mais il ne faut pas nourrir d’illusions. Cela ne changera rien à la situation de ces pays. Les joueurs vivent déjà, pour la plupart, à l’étranger. Les structures locales restent extrêmement fragiles. À Haïti ou au Congo, les difficultés sont immenses. Même les supporters n’ont souvent pas pu profiter de cette Coupe du monde. Les Haïtiens installés aux États-Unis hésitaient à se rendre dans les stades par peur des contrôles migratoires de l’ICE. Beaucoup de supporters n’avaient tout simplement pas les moyens d’acheter des billets. La Coupe du monde est devenue un événement très élitiste.
Face à ce constat, que faut-t-il faire ?
Arrêter de croire que tout se joue à la FIFA ! Le football est plus grand que la FIFA. Le vrai football existe dans les clubs amateurs, le football féminin, le football mixte, les initiatives populaires, les groupes de supporters qui inventent d’autres façons de vivre ce sport. C’est là qu’il faut investir son énergie. On peut très bien prendre du plaisir à regarder un grand match de Coupe du monde, tout en sachant ce qu’est la FIFA et ce qu’elle représente. Mais il ne faut pas croire qu’on transformera cette institution de l’intérieur. Ce qui compte ? Continuer à jouer, créer des espaces où le football appartient encore à celles et ceux qui le pratiquent. C’est cela, le football populaire. Propos recueillis par Emil Dromery, in La vie ouvrière.
Latéral gauche, Nicolas Kssis-Martov (éditions Libertalia, 208 p., 10€). Journaliste et historien du sport, Nicolas Kssis-Martov écrit pour Sport et plein air (revue de la FSGT), So Foot, Politis, Section 26…Il a publié Terrains de jeux, terrains de luttes (L’Atelier, 160 p., 16€) et Qatar, le Mondial de la honte (Libertalia, 82 p., 8€).
Du 26 au 30/08, à Cosne-sur-Loire (58), le Garage Théâtre propose la 7ème édition de son festival d’été. Un lieu conçu par le dramaturge Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou, directrice de la compagnie La Louve… En ce troisième millénaire, une décentralisation réussie pour une programmation de haute volée.
Jean-Paul Wenzel n’est point homme à s’effondrer devant l’adversité ! Que la Drac Île-de-France lui coupe les subventions et l’envoie sur la voie de garage pour cause d’âge avancé ne suffit pas à l’intimider… Bien au contraire, jamais en panne d’imagination, avec le soutien de sa fille Lou et d’une bande de joyeux drilles, il retape « au prix de l’énergie de l’espoir, et de l’huile de coude généreusement dépensée » selon les propos du critique Jean-Pierre Léonardini, un asile abandonné pour voitures en panne : en 2020, les mécanos nouvelle génération inaugurent leur nouvelle résidence,le Garage Théâtre ! Loin des ors de la capitale, dans la Bourgogne profonde, à Cosne-sur-Loire, bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre… À la veille de l’ouverture de la sixième édition de leur festival d’été, du 27 au 31 août, ils peuvent s’enorgueillir du succès : ni panne d’essence et encore moins d’inspiration, ni pénurie de pièces moteur et encore moins d’erreurs d’allumage, l’imagination au volant et le public conquis sur la banquette arrière !
« J’avais envie de créer une nouvelle aventure de décentralisation », confie Jean-Paul Wenzel. « Grâce à Agnès Decoux, une amie de longue date qui habite Cosne, m’est venue l’idée de rechercher un lieu pour y fabriquer un abri théâtral et j’ai trouvé cet ancien garage automobile avec une maison attenante ».
Wenzel est connu comme le loup blanc dans le milieu théâtral. Comédien, metteur en scène et dramaturge, avec une bande d’allumés de son espèce, les inénarrables Olivier Perrier et Jean-Louis Hourdin, il co-dirige le Centre dramatique national des Fédérés à Montluçon durant près de deux décennies. Surtout, il est l’auteur d’une vingtaine de pièces, dont Loin d’Hagondange, un succès retentissant, traduite et représentée dans plus d’une vingtaine de pays, Grand prix de la critique en 1976. Loin de courir après les honneurs, l’homme de scène peut tout de même s’enorgueillir d’être deux fois couronné par la SACD, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques : en 2022 pour l’ensemble de son œuvre et quarante-cinq ans plus tôt, en tant que… jeune talent !
Depuis sept ans maintenant, le Garage Théâtre accueille donc à l’année des compagnies où le public est convié gratuitement à chaque représentation de sortie de résidence. À l’affiche également un printemps des écritures où, autour d’un atelier d’écriture ouvert aux habitants de la région, sont conviés des auteur(es) reconnus comme Michel Deutsch, Marie Ndiaye, Eugène Durif… Enfin, se tient le fameux festival organisé par la Louve, du nom de la compagnie de Lou Wenzel : au programme théâtre, musique et danse avec des spectacles ouverts à tous et unanimement plébiscités par le public.
« Cette nouvelle aventure de décentralisation est passionnante, elle ouvre à un avenir joyeux », confie Jean-Paul Wenzel avec gourmandise. « Après la création du Centre dramatique national de Montluçon et les Rencontres d’Hérisson (petit village de 700 habitants) dont j’ai partagé l’animation avec Olivier Perrier pendant 28 ans, ce désir de poursuivre un théâtre de proximité et d’exigence ouvert au plus grand nombre, tel le Théâtre du Peuple à Bussang, me tenait vraiment à cœur », avoue le dramaturge sans cesse à fouler les planches !
Rapidement, après l’ouverture des portes, aux nouveaux mécanos se greffe en février 2022 l’association Les Amis du Garage dont Jean-Yves Lefèvre, le local de l’étape, assume désormais la présidence. Lors de son installation en bord de Loire, ce fut la découverte du premier festival d’été du Garage, la rencontre avec le comédien Denis Lavant, Jean-Paul et Lou Wenzel. « Nous tombons en amitié, on se voit désormais plusieurs fois par semaine« . Fort de sa soixantaine rugissante, l’ancien informaticien et pilote d’engins en tout genre survole l’événement et anime avec doigté et convivialité la joviale bande d’allumés ! Leur objectif ? « Aider et seconder nos amis artistes dans les tâches extérieures aux spectacles (travaux, communication, billetterie, gestion du bar et de la restauration durant les deux festivals annuels) », confie Jean-Yves, « notre association est devenue, je le pense, indispensable au bon fonctionnement de ce bel espace de culture ».
Un bel espace assurément, professionnels du spectacle vivant et critiques dramatiques en attestent, où plaisir du vivre ensemble et partage d’émotions fortes transpirent de cour à jardin ! Avec son enthousiasme communicatif, le chef de bande le reconnaît, « depuis notre premier contact, que d’émotions, que de belles rencontres ! Une foultitude de spectacles de qualité tout au long de l’année avec la présence sur scène de grands noms du théâtre, de la danse, de la littérature… Et l’énorme chance pour moi de partager des moments rares autour d’une assiette avec tous ces artistes qui ont tant à raconter et à partager ».
Aujourd’hui, l’apport culturel et artistique du Garage Théâtre déborde au-delà de la sphère nivernaise. Frontalière du Cher, de l’Yonne, du Loiret et proche de Paris, la petite entreprise Wenzel et consorts attire des spectateurs en provenance de toute la France !
Confiant en l’avenir, Jean-Paul Wenzel l’affirme, persiste et signe, « le théâtre ne peut pas mourir » ! « J’ai fait toute ma carrière dans le théâtre public, je suis un enfant de la République ». Se désolant cependant qu’aujourd’hui « cette même République s’éloigne peu à peu de son rôle essentiel qui est de soutenir ce lien si précieux entre l’art et le peuple », élargissant son regard à tous les services publics en déshérence : éducation, hôpital, transports… « Un peuple sans éducation, sans culture, sans confrontation à l’art, est un grand danger pour la République », affirme-il avec force et moult convictions. Jean-Paul Wenzel ? Un grand homme des planches, un citoyen de haute stature. Yonnel Liégeois
Le festival, du 26 au 30/08 : spectacles à 19h dans le jardin, à 21h en salle. Pour tout savoir et réserver : Les amis du garage. Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères-Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 06.26.75.38.39). Courriel : le.garage.theatre@gmail.com
CHANTEZ, DANSEZ, JOUEZ : MOTEUR !
Le mercredi 26/08 : La surprise du jardin à 19h. Moi le glorieux (création), à 21h : l’adaptation de l’ouvrage de Mathieu Belezi, Attaquer la terre et le soleil (prix du livre Inter 2023). L’histoire d’Albert Vendée, l’homme le plus riche d’Algérie en 1962 : un texte sur la colonisation mis en scène par Jean-Louis Martinelli, avec le comédien Hammou Graïa.
Le jeudi 27/08 : La surprise du jardin à 19h. Abysses, de Davide Erinia à 21h : son carnet de séjours à Lampedusa, l’île italienne connue pour ses innombrables accostages de migrants et son centre de rétention. Interprétation de Jacques et Léon Bonnaffé, mise en scène de Sara Amrous.
Le vendredi 28/08 : La surprise du jardin : Théodule à 19h, par la compagnie Les Affranchis. Le projet Barthes à 21h, d’après La préparation du roman de Roland Barthes : l’homme s’adresse au public du Collège de france, l’auditoire découvre la magie de sa parole, son intensité et son humour. Dans une mise en scène de Sylvain Maurice, avec le comédien Vincent Dissez.
Le samedi 29/08 : La surprise du jardin à 19h. Le tribun ou dix marches pour rater la victoire à 21h. : le petit opéra burlesque de Mauricio Kagel, avec Jean-Paul Wenzel le récitant et Jean-Yves Chir à la direction musicale de l’harmonie municipale, les élèves et professeurs de l’école de musique Coeur de Loire.
Le dimanche 30/08 : Avec la participation de Magali Kothenschulte et de Jean-Yves Lefèvre, un texte de Jean-Paul Wenzel : Les diablotines à 18h. Un spectacle, issu d’un atelier, avec cinq femmes du Centre médico-psychologique de Cosne. Dans une mise en scène des Wenzel, père et fille.
Depuis longtemps, les pompiers dénoncent la dégradation de leurs conditions de travail et le manque de reconnaissance des risques du métier. Rencontre avec Laurent Guilloteau, alors sapeur-pompier professionnel au Centre de secours de Port-de-Bouc (13), aujourd’hui affecté à Miramas. Mis en ligne en octobre 2019, un article toujours d’actualité au lendemain des incendies catastrophiques en Gironde.
« Pimpon ! Pimpon ! Pimpon ! », claironne la petite dernière de la famille. Les raisons de la grève qui, depuis le 26 juin (2019, ndlr), touche 90% des Services départementaux d’incendies et de secours (SDIS), n’entament pas encore son enthousiasme pour les soldats du feu. « Si elle est comme ses deux aînés, bientôt elle se verra en futur pompier », plaisante l’adjudant Laurent Guilloteau, sapeur-pompier au centre de secours de Port-de-Bouc (13). D’abord pompier volontaire pendant cinq ans, il est devenu professionnel en 2004. Il l’avoue, sa passion du métier s’enracine dans l’enfance. « J’habitais en face de la caserne et je passais mes journées à la fenêtre à regarder partir les camions ». Les valeurs familiales ont fait le reste. Il y a « cinq sapeurs-pompiers professionnels [dans son entourage] et deux volontaires qui travaillent dans le milieu médical », précise-t-il. À noter qu’au plan national c’est l’inverse avec près de 80% des effectifs constitués de volontaires. C’est également l’état d’esprit familial qui l’a très vite amené à se syndiquer, plusieurs proches étant cégétistes. Le 26 juin dernier, face à l’état du service public de secours et à la situation faite à ses agents, il a logiquement rejoint la grève déclenchée unanimement par les sept organisations syndicales.
Hommes et femmes à tout faire
En quinze ans d’exercice dans quatre SDIS (37, 79, 49 et 13), Laurent a vu « le service public rendu par les pompiers changer du tout au tout ». Et le travail réel percuter les valeurs. « Aujourd’hui on est le service public des hommes et des femmes à tout faire », résume-t-il. Amère, la formule exprime la « frustration » de toute une profession « sur-sollicitée » et en colère. « Les pompiers sont affectés à un engin de secours aux victimes mais ils se retrouvent à faire des tâches répétitives qui ne relèvent pas de leurs missions », déplore l’adjudant. Bref, intervenant en bout de chaîne, ils pallient les manquements des services de l’État. Cela va de la police qui les appelle sur une rixe mais les laisse seuls sur place, aux urgences psychiatriques qui ne se déplacent plus, en passant par la situation dite de « carence ambulancière ». Qui relève de la désertification médicale, du vieillissement de la population et d’une organisation défaillante entre les pompiers et le Samu. Débordé, trouvant de moins en moins d’ambulances privées pour transporter les malades, il fait appel aux pompiers.
Un système en bout de course
« Les SDIS font aussi des transports intra-hospitaliers, prennent en charge l’ivresse sur la voie publique, sont appelés parce que le médecin libéral voire le plombier ne sont pas disponibles… Jusqu’aux députés qui veulent qu’on s’occupe des frelons asiatiques ! », persifle Laurent. Entre 2003 et 2018, les sapeurs-pompiers ont assuré plus d’un million d’interventions supplémentaires dans un contexte notamment de baisse du temps de travail annuel des professionnels et d’un recul du volontariat. En effet, « les volontairess’essoufflent aussi et il est de plus en plus difficile d’en attirer ». Pourtant, les employeurs et l’État continuent de beaucoup compter sur eux. Et pour cause : rémunérés en indemnités non encadrées, ils ne coûtent rien en cotisations sociales et permettent de dissimuler les heures supplémentaires (47% des professionnels ont le double statut). Néanmoins, si personne ne conteste l’engagement citoyen de la plupart d’entre eux, nombre d’acteurs du secteur, notamment les syndicats, estiment que ce système est en bout de course. Outre le « recrutement massif d’emplois statutaires pour répondre aux besoins des SDIS », les grévistes réclament notamment « une revalorisation significative de la prime de feu ». Dans l’attente d’une réponse concrète du ministère de l’Intérieur à leurs revendications, au lendemain de leur journée d’action d’octobre, à l’unanimité les pompiers de France ont convenu de reconduire leur mouvement jusqu’en janvier 2020. Propos recueillis par Christine Morel
En savoir plus :
« L’effectif cible des centres de secours n’est pas harmonisé au niveau national. Il est défini par le « schéma départemental d’analyse et de couverture des risques » et celui-ci s’avère obsolète », tempête Laurent Guilloteau. « Prenons Port-de-Bouc (13) et Saumur (49) qui font tous les deux à peu près 3 500 interventions par an : Saumur compte quatre ou cinq pompiers de plus que Port-de-Bouc ». Ayant fait le choix stratégique de la professionnalisation, le SDIS 49 utilise en fait avec parcimonie le volontariat. En revanche, le SDIS 13, l’un des plus gros de France, a longtemps compté sur le volontariat. Résultat ? « Dans le 13, cet été, il est par exemple arrivé qu’il manque jusqu’à 10 pompiers à la garde (25 au lieu de 35) au centre de secours d’Aix-en-Provence ou qu’il en manque 3 à Port-de-Bouc pour pouvoir armer un véhicule de secours ».
Depuis de longs mois, l’intersyndicale porte diverses revendications. Dont, en particulier : la revalorisation significative de la prime de feu à hauteur des autres métiers à risques (28% du salaire de base contre 19% actuellement), la prise en compte des questions de protection de leur santé (toxicité des fumées, temps de travail), le recrutement massif d’emplois statutaires pour répondre aux besoins des SDIS… Face à la montée des violences, les syndicats réclament aussi des dispositions adaptées. Ils évoquent notamment un renforcement de la pénalisation des faits de violence à leur encontre. Plus globalement, ils attendent une réorganisation du modèle de secours qu’ils estiment « malade » et « à bout de souffle ». Un constat partagé par la Fédération nationale des sapeurs-pompiers qui, après son congrès annuel à Vannes fin septembre, en a même appelé à un arbitrage du chef de l’État. C.M.
2026, les pompiers toujours en colère
À la sortie de l’entrevue avec le ministre de l’Intérieur Laurent Nuniez, le 13/08, le porte-parole de l’intersyndicale, Xavier Boy, a dénoncé des « moyens qui ne suivent pas » et demandé des « recrutements massifs ». Il estime que les pompiers « ne peuvent pas compenser indéfiniment les insuffisances d’un système arrivé à saturation ». Le ministre de l’Intérieur n’est « pas au rendez-vous », les neuf syndicats composant l’intersyndicale se disent très déçus. « On n’a aucune réponse sur la question des ressources humaines ou sur la santé », dénonce Laurent Guilloteau (notre interlocuteur en 2019, ndlr !), membre du collectif CGT-Sdis. Pour le syndicaliste, aucun élément concret n’est ressorti de la rencontre.
Ce n’est pas la première fois que les syndicats alertent le gouvernement. En avril 2026, déjà, les neuf syndicats écrivaient au Premier ministre pour dénoncer leurs conditions de travail de plus en plus dégradées, « le manque de moyens et de personnels sur le terrain ». Aussi, appellent-ils à la mobilisation pour faire entendre leurs revendications. Les 26-27 et 28/09, ils prévoient une imposante « manifestation statique », place de la République à Paris. « On ne va pas lâcher, ce ne sera pas 18 représentants des sapeurs-pompiers, mais plusieurs milliers de pompiers », prévient Laurent Guilloteau. Yonnel Légeois
En août 2011 à Antraigues (07), pays de Jean Ferrat, Allain Leprest se donne la mort.Aux éditions de l’Archipel, est paru Allain Leprest, donne-moi de mes nouvelles. Un pavé de 600 pages, 376 textes présentés en hommage au grand poète de la chanson française, l’intégrale de ses chansons enregistrées. Avec une longue préface, inédite et émouvante, de Didier Pascalis, son ami et producteur.
« Vingt ans aujourd’hui que ma rencontre avec Allain a changé mon parcours de vie », confesse Didier Pascalis, plus et mieux que protecteur et producteur, son meilleur ami ! Souvent, régulièrement, de jour comme de nuit, il a ouvert son portail et défait le canapé pour que se repose le poète entre petits verres et grands vers ! En coin de table, il couche sur le papier des rimes à frissons, griffonne sur la nappe des dessins à foison. Leprest ? Un parolier de grand talent, un génie de la plume, un artiste au firmament de la chansonnette comme le prétendait le fantasque Gainsbourg au sujet de son art. L’ami des bons et mauvais jours, l’ami de toujours n’oubliera jamais ce jour où, dans l’intimité de son salon, Allain sortit de sa poche des bouts de papier, des feuilles scribouillées, quand il s’est mis à chanter… « Je suis resté sans voix. Médusé, hypnotisé, fasciné, le choc, un grand choc ». Et Pascalis de poursuivre, « un souffle puissant, celui de la poésie pure, m’a envahi », et de produire le disque et CD Donne-moi de mes nouvelles, dont l’ouvrage paru chez l’Archipel reprend le titre deux décennies plus tard.
Une absence, un départ, la mort en 2011 qui nous laissent à jamais orphelin de celui que Claude Nougaro apostrophait comme « l’un des plus foudroyants auteurs que j’ai entendu au ciel de la langue française » ! Malgré l’admiration de ses pairs et la reconnaissance de la profession, Allain Leprest était demeuré un artiste discret, presque méconnu du grand public. Le chroniqueur et romancier Jean d’Ormesson l’avait surnommé « le Rimbaud du XXe siècle », Claude Lemesle, le vice-président de la Sacem, le considérait comme « le plus grand poète vivant »… L’ancien peintre en bâtiment s’était reconverti en ciseleur de mots pour écumer les cabarets et faire un tabac en 1985 au Printemps de Bourges ! En 1992, il enregistre Voce a Mano avec l’accordéoniste Richard Galliano, un album couronné du Prix de l’Académie Charles-Cros l’année suivante. En 1995, il fait salle comble à l’Olympia.
Poète au franc-parler, boudé des médias et de la télé, écorché vif mais d’une tendresse infinie, il sut à merveille allumer les yeux dans la noirceur du ciel. Atteint d’un cancer du poumon, il revint sur scène en 2007 avec Chez Leprest, disque sur lequel il invitait quantité de chanteurs (Michel Fugain, Olivia Ruiz, Jacques Higelin, Daniel Lavoie, Nilda Fernandez, Enzo Enzo) à revisiter avec lui son répertoire. Un second opus est publié deux ans plus tard. Dans l’intervalle, deux cédés gravés, autant de perles chansonnières et bijoux littéraires : Donne-moi de mes nouvelles en 2005, Quand auront fondu les banquises en 2008… Stupeur et douleur à Antraigues, terre d’accueil de Jean Ferrat son frère en chansons, Leprest se suicide en août 2011.
Bonheur et richesse des archives, demeure un émouvant coffret Connaît-on encore Leprest ? qui comprend trois disques et un magnifique livret illustré par les propres dessins du poète et chanteur. Un CD d’abord, une sélection de ses plus belles chansons enregistrées ces huit dernières années chez son producteur Tacet (dont trois extraites de Leprest symphonique), ensuite deux DVD : le concert de sa dernière tournée et l’hommage que la SACEM rendit, avec ses amis chanteurs (Romain Didier, Agnès Bihl, Loïc Lantoine, Anne Sylvestre, Jean Guidoni, Nathalie Miravette, Kent…), à celui qui reçut le Grand Prix de la poésie en 2009 ! Un superbe objet chansonnier pour (re)découvrir la voix rauque de celui qui osait tutoyer Villon, Rimbaud et Hugo, et ses mots ciselés au plus fin du quotidien des humains. Des pépites pour interpeller nantis et puissants, une poésie à s’en écarteler cœur et poumons, de subtils couplets pour apostropher le chaland sur l’état du monde et l’avenir des enfants. Et, cadeau suprême, un original livret pour effeuiller feu le quotidien de l’artiste : c‘est beau, c’est fort, c’est sublime, le souffle d’un géant !
Allain Leprest ? Un ami et poète, compagnon de colère et de misère, qu’il était bel et bon de tutoyer par monts et vallées, contre vents et marées. Entre couplets lyriques et envolées symphoniques, de nouveau l’artiste nous fait signe. N’hésitez point à prendre de ses nouvelles, avec tendresse et passion à lire ou relire ses ritournelles et bagatelles, petits bijoux littéraires à fredonner ou chanter. Yonnel Liégeois
Bukowski s’était invité chez moi…
« Allain a sorti de sa poche des feuilles scribouillées, des bouts de papier, des lambeaux de nappes de restaurant… Il a commencé à chanter, Bukowski s’était invité chez moi… Je suis resté sans voix. Médusé, hypnotisé, fasciné, le choc, un grand choc… Je l’ai vu et j’y ai cru : cet homme était beau, il était vrai, il était pur. À ce moment-là, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas seulement de faire un disque, de le promouvoir avec tout le toutim qui compose ce métier.
Non, ma vie devait et allait changer parce qu’il fallait que le monde sache que ce poète existe, qu’il était vivant, à portée de main. Croiser un génie et avoir le privilège de participer à son œuvre ? C’est une opportunité qui ne se présente pas tous les jours, voire jamais, et l’on n’est vraiment pas préparé à telle situation…De mon parcours somme toute ordinaire, le fait d’avoir pu orienter le chemin de bohème extraordinaire d’un artiste absolu me rassure… « Le génie, c’est bizarre », écrivait Leprest dans Saint Max, j’ai cherché sans relâche à comprendre ce qu’il voulait dire…
Merci mon poète, puisque c’est comme cela que tu aimais que je t’appelle. Depuis peu, je me couche moins tard mais je dors toujours avec mon téléphone allumé à côté de moi. Toi, tu es dans les étoiles ». Didier Pascalis, extraits de la préface
Allain Leprest, donne-moi de mes nouvelles : Présentée par Didier Pascalis, l’intégrale des 376 chansons d’Allain Leprest, enregistrées par lui ou d’autres artistes. Avec des articles thématiques rédigés par Céline Pruvost (L’univers poétique d’Allain Leprest), Pascal Pistone (L’univers musical), Cécile Prévost-Thomas (L’univers scénique). Préface de Didier Pascalis, postface de Claude Lemesle (éditions de l’Archipel, 610 p., 28€).
Didier Pascalis, le producteur et ami d’Allain Leprest, signe la préface bouleversante de l’ouvrage Donne-moi de mes nouvelles. Avec des mots d’amour fraternel qui retracent à traits vifs le parcours météorique de ce contemporain « aux semelles de vent », boudé par les médias et admiré des musiciens. Indispensable à ses admirateurs, un livre nécessaire aux autres. Clément Garcia, L’humanité.
Un kilo de Leprest pour ses soixante-dix piges, ce livre est un trésor ! Un kilo qui pèse dans l’Histoire de la chanson française même s’il ne fait pas grand poids dans les choix discutables car franchement médiocres et serviles des programmateurs radios et télé. Michel Kemper, le site Nos enchanteurs.
Le recueil Donne-moi de mes nouvelles, que publie Didier Pascalis en hommage à Allain Leprest, rassemble donc les plus belles paroles de ce génie des mots, boudé par les grands médias mais admiré par les plus grands noms de la scène française : Nougaro, Jean Ferrat, Juliette Gréco. Radio France Musique.
Allain Leprest a laissé une empreinte singulière dans le paysage de la chanson, il aura exploré les méandres de l’existence dans une langue réinventée, entre humour et gravité. Michel Cordeboeuf, Radio RCF.
L’excellence de l’écriture n’est pas forcément liée à la notoriété. Allain Leprest est l’auteur le plus brillant, par la plume, par les yeux, par le cœur, de ces vingt dernières années que les majors dans leur myopie lucrative n’ont pas su distinguer. Michel Arbatz, Le moulin du parolier.
Les thèmes de prédilection d’Allain Leprest ? La vie, celle de tous les jours. Que ce soit l’attente de l’amoureux assis à une table de bistrot d’une amoureuse, qui, saison après saison, ne viendra pas (Les Tilleuls), la méditation d’un regard sur la mer (Y a rien qui s’passe)… Les volutes bleues de la cigarette de son père (La Gitane), ou bien la poésie métaphorique la plus belle qui soit (Où vont les chevaux quand ils dorment). Tout le nourrissait : de la beauté du monde, de celle des gens et par une écriture simple, épurée, il parvenait à faire écho chez l’auditeur à des sentiments ressentis et touchant l’âme. Yasmina Jafaar, La Ruche Media.
Pour la première fois sont réunis en un volume les textes des 376 chansons qu’Allain Leprest a lui-même enregistrées ou que d’autres artistes ont gravées sur disque. Une somme présentée par Didier Pascalis, son ami et producteur, qui en signe la préface. Les ondes du monde
Talentueux producteur, tourneur, manager… Didier Pascalis vient de sortir son premier album Yuri composé il y a 27 ans ! Dans la foulée, il présente également Donne-moi de mes nouvelles, un ouvrage rassemblant pour la première fois 376 chansons enregistrées d’Allain Leprest dont il fut le producteur et ami. Weculte, le mag culture
Le 11/08 à 21h30, au théâtre de verdure, dans le cadre du festival de Ramatuelle (83), Charles Tordjman présente Douze hommes en colère. Une adaptation de la pièce du dramaturge américain Reginald Rose, signée Francis Lombrail. Captivante, poignante.
Les débats sont houleux, serrés, la sentence pourtant ne souffre aucun doute dans l’esprit de la majorité des jurés : la chaise électrique ! Des images sont gravées dans notre mémoire, celles du célèbre film de Sidney Lumet réalisé en 1957 avec Henry Fonda dans le rôle-titre. Sur la scène du théâtre de verdure, point de salle des délibérations, juste une longue et large banquette… Au banc des accusés, un jeune noir, 16 ans, soupçonné du meurtre de son père. Les douze jurés se sont retirés pour statuer. Un jugement qui doit être rendu à l’unanimité : acquittement ou condamnation à mort.
Francis Lombrail et Charles Tordjman, l’adaptateur et le metteur en scène, en conviennent, il faut de l’audace pour s’intéresser à une œuvre dont tout le monde, aujourd’hui, connaît la fin ! Comment étonner, surprendre encore dans cette affaire de meurtre, si typique de la société américaine des années 50 : un jeune noir des ghettos déjà bien connu des services de police selon l’expression consacrée, un père truand patenté, un avocat commis d’office de piètre stature… « D’abord, je fus intrigué à l’idée que l’on adapte Douze hommes en colère de nos jours », reconnaît Charles Tordjman, « comme les trois quarts de l’humanité, je connaissais le film mais je ne pensais pas au théâtre ». Ce qui emporte l’adhésion des deux hommes ? En ce huis-clos serré dans une chaleur étouffante, plus que le débat juridique sur la place du « doute raisonnable » entre présomption d’innocence et preuves de culpabilité, la mise à nu des choix et convictions intimes de chacun des douze jurés ! En fait, d’hier à aujourd’hui, d’un film devenu un classique à la représentation théâtrale, l’illustration de toutes les composantes de nos sociétés décortiquées à vif.
Une société encore traumatisée par le soupçon mortifère du maccarthisme à l’heure où Réginald Rose écrit sa pièce et change de patronyme quand le couple Rosenberg est condamné puis exécuté, un peuple toujours fracturé par la ségrégation raciale, un pays où les préjugés de classe et de race ont force de loi… « Ce gamin a le crime dans les veines, ceux de sa race tous les mêmes », avance l’un des jurés. Inutile de perdre son temps en de longues conjectures et tous, petits Blancs de bonne fréquentation dans leur costume-cravate, d’acquiescer. Sauf l’un d’eux, ni meilleur ni plus juste que les autres, qui invite seulement ses partenaires à examiner plus en détail le dossier, les affirmations des deux témoins-clefs : l’arme du crime, la reconnaissance des voix, la claire vision du présumé coupable sur la scène de crime.
Les dialogues fusent, vifs et virulents. Les insultes et agressions verbales aussi, au point d’en arriver parfois presque aux mains… Chacun se confond en propos et arguments hérités de l’enfance, de l’éducation ou des convenances sociales, douze hommes affichent diversité et complexité avec leurs failles et blessures intimes. Une mise en scène sobre et toute en nuances, captivante et poignante quand s’immisce progressivement le doute dans les consciences. Qui ouvre petit à petit au dialogue, à l’écoute de l’autre quand tombent masques et préjugés. Au final, d’une main unanime, douze hommes paraphent leur colère contre la faillite d’un système judiciaire : non coupable ! Yonnel Liégeois
Douzehommes en colère, Charles Tordjman : le 1108, 21h30. Théâtre de verdure, 83350 Ramatuelle (Tél. : 04.94.79.20.50).
Homme du terroir, Robin Renucci crée en 1997 les « Rencontres internationales artistiques » en Corse. Jusqu’au 09 août, un temps de formation clôturé par une semaine de représentations. Nommé en 2022 à la direction du Théâtre National de La Criée, à Marseille, un comédien et metteur en scène pétri de convictions sur sa conception du développement culturel et de l’éducation populaire.
Il était une fois un petit village du nom d’Olmi-Cappella, au cœur du parc naturel régional de Corse. Un petit village vivant au rythme des saisons, progressivement déserté par sa population comme tant d’autres, à l’écart des grandes routes touristiques et des grands schémas de développement proposés sur l’île de beauté…
Au cœur de la vallée du Giussani, région natale de la famille de Robin Renucci, il se passe de drôles de choses dans le maquis et sur la place publique depuis près de trente ans. Depuis que les mamies du cru citent les vers d’Antigone avec un naturel confondant, depuis que l’ARIA (Association des rencontres internationales artistiques) organise ses stages de théâtre et que les autochtones se sont appropriés une culture qu’ils font leur. En accueillant les stagiaires venus du monde entier, en participant activement à l’organisation des rencontres, ils sont devenus à leur tour acteurs de la manifestation. Le pari était osé : au cœur d’une région enclavée dépourvue d’infrastructures, bâtir un projet culturel et artistique fondé sur le respect des populations et des cultures locales pour mieux s’ouvrir aux cultures venues d’ailleurs ! « Renucci, c’est du Vilar pur jus », affirme sans fard Jean-Bernard Pouy, l’auteur de romans noirs à succès et co-scénariste deSempre vivu !, le film qui rend compte à sa façon de l’expérience. « Il a réveillé une région qui se mourait, surtout il a redonné du plaisir aux gens. C’est un vrai miracle qui se produit ici chaque été, c’est magique : des villages qui revivent, des hommes et femmes qui se parlent dans toutes les langues, le bonheur de vivre et de jouer ensemble, vraiment on en retire la conviction que la Corse mérite mieux que les clichés éculés qui l’habillent ordinairement ».
« Je suis très attaché à ce que l’on nomme éducation populaire », reconnaît pour sa part le comédien, « faut-il encore s’entendre sur les mots et ne pas dénaturer le propos. Pour moi, c’est un certain attachement aux singularités en opposition à la pensée unique, c’est reconnaître à chacun sa capacité de création. Quel qu’il soit, où qu’il soit… ». Désormais, le petit village corse s’est enrichi et doté d’une vraie salle, d’un bel équipement au service des projets que porte chaque année Robin Renucci dans la vallée : un théâtre réel, un théâtre libre pour des hommes libres, qui rassemble des milliers de personnes chaque été de France et du Japon, d’Australie et de Roumanie. Et, au fil du temps, l’expérience théâtrale au cœur du Giussani a fait ses preuves : des centaines de stagiaires chaque été, une revitalisation économique de la région, le maintien de l’école qui avait pourtant failli disparaître, la réhabilitation d’un imposant bâtiment qui sert de structure d’accueil, l’ouverture d’une route pour faciliter les échanges… Économiquement, culturellement, c’est tout un territoire qui revit grâce à l’implantation de l’ARIA en 1998, la création d’un syndicat mixte de communes en 2001, la pérennité du projet en 2026 ! Yonnel Liégeois
L’ARIA : Association des rencontres internationales artistiques en Corse, A Stazzona, 20259 Pioggiola (Tél. : 04.95.61.93.18).
Comédien et citoyen
Passionné de théâtre dès l’enfance, natif de Bourgogne mais petit-fils d’un forgeron corse de la vallée du Giussani, Robin Renucci s’impose très vite tant sur le grand écran que sur les plateaux de théâtre. En 1998, il crée en Corse l’ARIA, un pôle d’éducation et de formation par la création théâtrale dans la tradition de l’éducation populaire. Les rencontres internationales d’été en assurent rayonnement et réputation mais l’association organise des stages tout au long de l’année en partenariat avec divers ministères, tant de l’Éducation Nationale que de la Culture.
Les maîtres de Renucci ? Dullin et Copeau pour qui éducation artistique se décline sur le même mode qu’esprit critique… L’ambition du comédien et meneur de troupe ? Rendre à chacun sa culture et sa dignité. Longtemps directeur du Centre dramatique national des Tréteaux de France, en juillet 2022 il est nommé directeur de La Criée de Marseille. Durant cet été, il met en scène L’école des femmes de Molière en la Cour d’honneur du château de Grignan, avec François Morel dans le rôle-titre, dans le cadre des Fêtes nocturnes. Y.L.
L’école des femmes, mise en scène de Robin Renucci : Jusqu’au 22/08, du lundi au samedi à 21h. Château de Grignan, 23 rue Montant au Château, 26230 Grignan (Tél. : 04.75.91.83.65). L’école des femmes, Molière (Folio Gaimard, 176 p., 3€20).
La Criée, direction Robin Renucci : Théâtre national de Marseille, 30 Quai de Rive Neuve, 13007 Marseille (Tél. : 04.91.54.70.54).
Le 31 juillet 1914, rue du Croissant à Paris, Raoul Villain assassine Jean Jaurès. Ses obsèques sont organisées le 4 août. La veille, l’Allemagne a déclaré la guerre à la France. Aux éditions Fayard, Gilles Candar et Vincent Duclert ont publié Jean Jaurès. L’ouvrage de référence, la somme incontournable sur ce géant du socialisme, autant homme d’action que de réflexion.
Le 31/07 à 11h, comme chaque année, le directeur du quotidien L’Humanité invite le public à se rassembler devant le Bistrot du Croissant, anciennement Café du Croissant, pour un hommage à Jaurès, le fondateur du journal
Jaurès ? Plus qu’un roc, pour paraphraser la célèbre tirade de Cyrano, il personnifie le gigantisme même de la pensée politique, sociale et philosophique ! Rien n’échappe à la sagacité du professeur de philosophie, à l’élu du Tarn, au défenseur des ouvriers de Carmaux ou de Decazeville : qu’il s’agisse de l’enseignement des enfants, des droits de douane sur les céréales, de l’avenir des retraites ouvrières ou du statut des délégués mineurs… Jean Jaurès, signé Gilles Candar et Vincent Duclert, nous plonge dans une authentique saga. Le décryptage d’une personnalité hors du commun, d’une figure profondément enracinée dans l’imaginaire collectif du peuple de France.
« Son assassinat, le 31 juillet 1914 au Bar du Croissant à Paris, y est pour beaucoup », confirme Gilles Candar, professeur d’histoire à l’E.N.S. (École normale supérieure) et président de la Société d’études jaurésiennes depuis 2005. « Une mort à l’image de celle des grands tragiques grecs, qu’il aimait beaucoup… La guerre de 14-18, et la grande boucherie qui va suivre sa disparition, donneront sens à la vie et à la vérité de Jaurès : son combat pour la paix, son engagement politique enraciné dans un profond humanisme. Las, au fil des décennies, il deviendra aussi ce totem que l’on exhibe, mais que l’on ne lit plus : le culte a fait place à l’étude ! ». Le vrai travail sur l’œuvre et la pensée de Jaurès ne débutera en fait que dans les années 50-60. Grâce à une génération d’historiens tels que Maurice Aghulon, Ernest Labrousse, Jean Maîtron, Rolande Trempé et surtout la regrettée Madeleine Rebérioux…
La biographie que signent Candar et Duclert nous livre d’abord des éléments éclairants et déterminants sur l’enfance de Jaurès : le petit Jean, issu d’un milieu bourgeois désargenté, n’est pas un gamin de la ville, le monde rural est pour lui la première référence. Brillant élève, il sera reçu troisième à l’agrégation de philosophie, derrière Bergson ! Ensuite, au fil des pages, l’ouvrage nous permet surtout de déceler comment se construit, s’affine et mûrit la pensée du futur tribun. La force et grande qualité de Jaurès ? « Être en permanence capable de se renouveler », souligne Gilles Candar. « Il refuse de se laisser enfermer là où on l’attend, il refuse de s’installer dans un socialisme convenu ou dans un socialisme de dénonciation. Il aurait pu faire une belle carrière de grand républicain, or il se veut avant tout un homme libre ». Jaurès, l’enfant à la tête farcie des héros de Plutarque et qui vit au carrefour des milieux rural et urbain, élargira son univers en partant à la découverte d’un milieu ouvrier qui n’était pas le sien d’origine : celui des mineurs de Carmaux, celui des ouvriers du textile dans le Nord.
Jean-Claude Drouot : Jaurès, une voix, une parole, une conscience. Théâtre de la Bourse du travail, festival d’Avignon 2023
Il fait alors le choix de s’adresser à un électorat ouvrier, mais sans jamais s’y enfermer : un monde certes encore minoritaire en cette fin de XIXème siècle, mais un monde d’avenir qui, pour lui, s’imposera comme une force essentielle dans le développement de l’économie et de la société. « Aux yeux de Jaurès, cette minorité détient les clefs de l’avenir », confirme l’historien. « C’est ainsi d’ailleurs que Jaurès le patriote, en s’intéressant au sort des ouvriers allemands après l’annexion de l’Alsace-Lorraine, forge sa conscience internationaliste ! L’humanisme de Jaurès se caractérise ensuite par cette capacité à joindre vision politique à vision de l’être : chez lui, le politique est toujours très lié au philosophique, au métaphysique. C’est d’ailleurs ce regard profondément humaniste qui le fait bouger, avancer, qui le démarque de bien des socialistes de son temps. En particulier, à l’heure de l’affaire Dreyfus ».
Le lecteur de Jean Jaurès éprouve un plaisir évident et un intérêt grandissant à découvrir cette pensée en train de se faire, au sens fort du terme, jamais prisonnière de sa propre production, toujours réinvestie et réévaluée au contact du quotidien et des soubresauts de l’actualité : de la « question sociale » à l’urgence des réformes à mettre en œuvre sous une IIIème République foncièrement conservatrice, du débat sur la loi de séparation de l’Église et de l’État à la défense de l’école laïque, de l’unification des courants socialistes aux idéaux de justice à l’heure de l’affaire Dreyfus, de la grande cause de la paix à la veille de l’embrasement guerrier de l’Europe… « Jaurès est avant tout un homme politique qui ne prétend pas détenir un système tout fait. Pour le trouver, il va lire, rencontrer d’autres gens, changer d’avis : une pensée en mouvement en quelque sorte, ce qui en fait toute la richesse parce qu’elle se construit au cœur des évolutions et des contradictions d’une société. Le Jaurès d’hier s’inscrit fortement dans le monde d’aujourd’hui où nous sommes revenus des grands systèmes idéologiques. D’où l’intérêt de retrouver la pensée d’un homme tout à la fois génial, ouvert et en recherche constante ». Candar et Duclert y parviennent avec brio et talent dans cette magistrale biographie qui ambitionne de « rapprocher, synthétiser, résumer ou suggérer l’immense connaissance, toujours fragmentée, sur Jaurès », lui qui désirait « aider les hommes de pensée à devenir des hommes de combat ».
Outre leur plongée érudite dans le corpus jaurésien, Gilles Candar et Vincent Duclert s’aventurent sur des terres d’histoire plus mouvantes, mais pas moins passionnantes : qu’en est-il de « Jaurès au XXème siècle … et au XXIème » ? Près d’un siècle après sa panthéonisation (23/11/1924), « en ascension constante au sein de la gauche française à la fin du XXème siècle, Jaurès se retrouve même au cœur des campagnes pour l’élection présidentielle de 2007 et de 2012», soulignent les auteurs. Or, il est aujourd’hui bien plus qu’une référence à la solde des hommes politiques : « un personnage d’aventure, un héros de roman ou de bande dessinée, joué au théâtre ou au cinéma, une chanson de Brel revisitée par le groupe Zebda, une affiche d’Ernest Pignon-Ernest, un souvenir fugace mais essentiel d’un moment de la conscience humaine ». Le chapitre « Jaurès, du roman national à l’histoire problème » l’atteste, il faut attendre 1959 et la création de la Société d’Études Jaurésiennes (SEJ) pour que se construise une authentique recherche universitaire, scientifique et historique, surtout collective, autour de Jaurès… En 2009, cinquante ans plus tard est publié Les années de jeunesse, le premier volume des « Œuvres » suivi de neuf autres dont « Le Pluralisme culturel », l’un des seuls à ne pas être chronologique et paru en 2014, l’année du centenaire.
Richesse du verbe et de la plume, intelligence hors norme, profondeur d’esprit et rigueur philosophique : autant de qualités qui nous font aimer Jaurès, « notre bon Maître », qui nous incitent à le (re)lire et (re)découvrir ! Avec une valeur fondamentale qui en assoit la stature : sa haute conscience morale. Dans les pas de Jaurès assurément, « il est temps de réfléchir à la dignité politique au XXIème siècle », concluent d’une même voix les deux historiens. Yonnel Liégeois
À lire : Jaurès, la parole et l’acte, de Madeleine Rebérioux. Les années de jeunesse, 1859-1889, de Madeleine Rebérioux et Gilles Candar : l’éminente et regrettée historienne signe la préface à l’édition des œuvres de Jaurès. Le monde selon Jaurès, de Bruno Fuligni qui, à travers citations-réflexions et extraits de discours replacés dans leur contexte, invite à découvrir la pensée vivante d’un orateur et d’un chercheur hors-pair. Jean Jaurès ou le pari de l’éducation, sous la direction de Gilles Candar et Rémy Pech : historiens, juristes, philosophes et théoriciens de l’enseignement décryptent la pensée jaurésienne en matière d’éducation.
Du 24 au 26/07, sous la houlette de la pianiste Irina Kataeva, le Manoir des arts de Jaugette (36) organise son traditionnel festival de musique. Au cœur du parc naturel de la Brenne, entre portées de notes et ambiances ludiques, de Schubert à Sofia Goubaïdoulina.
En cet été 2026, du 24 au 26/07, les mondes de la musique et de l’art vont se conjuguer en un original projet poétique et ludique ! Une authentique invitation à l’évasion, marque de fabrique du festival de Jaugette depuis 2012... Rien ne prédestinait Irina Kataeva-Aimard à diriger de telles rencontres musicales : la pianiste a grandi à Moscou, au sein d’une famille d’artistes. « J’ai eu la chance de baigner dans un environnement fabuleux », elle le reconnaît bien volontiers, « parmi les invités de mes parents, il y avait des gens comme Samson François ». Son père, Vitali Kataev, était chef d’orchestre et sa mère, Liouba Berger, musicologue. Un univers pour le moins favorable au développement de l’expression artistique, tel fut le chemin emprunté par Irina qui s’initie très jeune à la musique et notamment aux créations contemporaines. Fervente admiratrice de la musique de Messiaen, dès les années 1980 elle interprète ses œuvres dans de nombreux lieux de culture de l’ex-URSS. En France où elle s’installe en 1985, et un peu partout dans le monde, elle multiplie concerts et festivals, jouant Prokofiev, Scriabine, Chostakovitch.
Elle devient une sorte de pianiste attitrée des compositeurs contemporains russes, tels Alexandre Rastakov ou Edison Denisov. Elle rencontre et travaille avec Pierre Boulez et Olivier Messiaen. Au début des années 2000, elle enregistre les œuvres de plusieurs compositeurs contemporains européens. Son talent et son expérience l’autorisent naturellement à transmettre son savoir : elle enseigne au Bolchoï le répertoire des mélodies françaises aux jeunes chanteurs russes, elle est par ailleurs professeur titulaire de piano au Conservatoire à rayonnement départemental Xenakis d’Évry Grand Paris Sud.
Et puis… Les hasards de l’existence la conduisent dans le parc naturel régional de la Brenne. Coup de cœur pour un manoir datant des XVème et XVIIème siècles : Irina trouve à Obterre plus qu’un lieu de villégiature, surtout un cadre propice à la présentation d’œuvres musicales diverses. D’une grange, elle fait une salle de concert. À partir de 2011, l’artiste investit dans les bâtiments et crée une association. Au final, trois festivals de musique par an marient concerts d’instruments anciens, création d’œuvres contemporaines, prestations de groupes folkloriques, conférences et master class permettant la rencontre de jeunes musiciens. À chaque initiative, son thème : du Romantisme en Europe au XIX ème siècle à la Splendeur russe, en passant par Tradition et modernité ou encore La nature les animaux et la musique… La palette est large, le pari osé. « Aux habitants éloignés des grandes salles de concert, je veux offrir l’ouverture aux musiques du monde. Passées et actuelles. L’art ne doit pas être réservé à une élite des métropoles ».
Son désir le plus cher, en créant un tel festival ? Faciliter l’échange culturel, agir concrètement pour la découverte d’une région et de son patrimoine. Les rencontres de Jaugette sont ainsi l’occasion pour les visiteurs de se familiariser avec des paysages, une gastronomie locale. L’hébergement sur place des artistes est aussi un vecteur de rapprochement. Et il en est passé, depuis 2012, des artistes de renommée internationale ! Irina garde de ces prestations des souvenirs impérissables. De sa mémoire jaillissent quelques moments phares, comme la présence en 2015 d’Andreï Viéru, l’un des plus talentueux interprètes de Bach sur la scène internationale. Elle fut aussi honorée de la participation de Simha Arom, l’un des plus grands ethnomusicologues de notre temps, qui anima un atelier consacré au groupe africain Gamako.
« La venue de dix-huit chanteurs de l’opéra du Bolchoï fut pour moi un moment magique », s’enthousiasme-t-elle. Dans le même registre, elle apprécia tout particulièrement la visite d’un groupe d’une quinzaine d’artistes de Mestia en Georgie : le plus jeune avait 17 ans, le plus ancien 85… Les virtuoses qui ont répondu à l’invitation d’Irina ont souvent servi avec brio des projets innovants. Tels ces Miroirs d’Espaces de François Bousch où, au cours de l’écoute de cette création pour électronique et diaporamas, le public intervient sur le déroulé musical par l’intermédiaire de leur smartphone : le compositeur a créé une sorte d’alphabet sonore qui permet de transcrire en notes les textes envoyés par les téléphones. En 2019, Pierre Strauch dirigea à six heures du matin un quatuor à cordes sur la terrasse du château du Bouchet : Haydn, Webern et Schumann à un jet de pierre de l’étang de la mer rouge, l’un des plus beaux plans d’eau de la Brenne, au cœur du parc naturel régional ! Plus d’une centaine de personnes ont eu le privilège de vivre cette communion entre la musique et le réveil de la nature.
Une symbiose qui touche même la sensibilité du monde animal, si l’on en croit la réaction de pensionnaires du parc animalier de la Haute-Touche. Des événements musicaux et chorégraphiques ont été présentés au public dans les allées de la réserve. « Nous avons vécu des moments magiques », confie Irina. « Captivée par le spectacle, une meute de loups s’est rassemblée au bord de leur enclos, plus tard ce sont deux lamas qui sont restés figés, visiblement fascinés par le jeu des artistes ». Une expérience qui montre à quel point les idées bouillonnent dans l’esprit des organisateurs ! D’ores et déjà, des réflexions sont engagées pour ouvrir les visiteurs à d’autres réalisations : un projet d’espace réservé aux sculptures contemporaines est en gestation. D’une année l’autre, Irina et son association innovent et surprennent. L’objectif ? Faire du Manoir des arts un rendez-vous exceptionnel de la création artistique. Philippe Gitton
En cette édition 2026, le festival souhaite redonner à la musique sa dimension première : un art de l’intériorité, du partage et de l’éveil des sens. C’est une expérience artistique rare, intime et apaisante qui est ainsi proposée. Des moments exceptionnels dans une région qui l’est tout autant, la Brenne : trois jours magiques !
Si tout le monde connait Franz Schubert, ne serait-ce que de nom, si ce n’est par ses notes, Sofia Goubaïdoulina reste plus confidentielle. Or cette dernière, compositrice russe (tatar) majeure de la musique contemporaine, est reconnue pour ses œuvres profondément spirituelles, son langage sonore très personnel et un usage novateur des timbres et des instruments. Par-delà les époques et les langages, les œuvres de Franz Schubert et Sofia Goubaïdoulina se répondent dans une même quête de l’essentiel : celle de la couleur sonore, du silence habité et d’une méditation profonde sur la condition humaine. Leur musique, d’une intensité intérieure rare, invite l’auditeur à une véritable expérience de contemplation. Associer Franz Schubert et Sofia Goubaïdoulina et en faire le fil rouge de l’édition 2026 du Festival de Jaugette c’est faire écho a cette envie inspirante de relier musique, contemplation, nature et arts visuels pour offrir un supplément de poésie à ce moment musical.
À l’exception du concert du samedi soir, chaque programme fera entendre un dialogue subtil entre ces univers : musique, arts visuels et méditation. Musique de chambre instrumentale et vocale, récital de piano, sieste musicale autour du Handpan (instrument aux résonances méditatives ) accompagnée des improvisations d’une artiste peintre iranienne, séances de yoga et de méditation dans le parc du Château de Charnizay, promenades et découvertes des étangs de la Brenne. Autant de moments pensés comme des respirations sensibles, offrant au public une immersion dans un univers de sérénité, d’écoute et de présence au monde !
Durant le festival, les artistes et musiciens donnent rendez-vous au public au cœur du Parc Animalier de la Haute Touche.
À L’artéphile d’Avignon (84), Élise Noiraud propose Toutes les autres. Une pièce de Clotilde Cavaroc, l’histoire d’un amour partagé entre une femme handicapée et son assistant sexuel. Rencontre avec une artiste et femme talentueuse, aux fortes convictions.
Toutes les critiques sont unanimes, Élise Noiraud sert Toutes les autres, la pièce de Clotilde Cavaroc, avec tact et sensibilité. Une nouvelle fois, le succès semble de mise en terre avignonnaise. Depuis quinze ans déjà, la metteure en scène et comédienne fréquente le festival d’Avignon avec assiduité. « D’abord comme spectatrice, ensuite comme chroniqueuse pour un site internet… J’en garde un souvenir plutôt positif et joyeux, je n’en reste pas moins lucide sur la réalité du OFF, ses contraintes humaines et financières pour la majorité des compagnies théâtrales ».
Directrice artistique de la Compagnie 28 implantée à Aubervilliers (93), elle reconnaît avoir bien évolué et grandi après le formidable succès de sa trilogie(La banane américaine, Pour que tu m’aimes encore, Le champ des possibles). Trois « seule en scène » relatant le temps de son enfance et de sa jeunesse jusqu’à sa majorité qui, usant d’une énergie débordante et d’une exceptionnelle qualité de jeu, forte d’un talent rare dans son incroyable capacité à interpréter moult personnages d’un revers de main ou de réplique, parvient à transformer avec humour et émotion un parcours personnel en devenir collectif… « Aujourd’hui, je m’attèle à des projets différents dans la forme, mais toujours avec la même simplicité. L’objectif premier demeure : parler de la vie, parler « du » et « au » quotidien des gens ». Qui n’hésite pas à s’emparer de questions sociales fortes, « pas dans une démarche militante, plutôt dans la mise à nu de la vie de mes contemporains dans toute leur complexité ». Une preuve ? Son adaptation sur les planches du film de Laurent Cantet, Ressources humaines : elle signait une mise en scène fluide et sans temps mort, usant juste de quelques tables et chaises manipulées à vue pour promener le spectateur de la maison familiale au cœur de l’usine !
De la complexité du monde ouvrier à celle des protagonistes de Toutes les autres, Élise Noiraudne se sent point dépaysée. « C’est une thématique qui me parle beaucoup, en cohérence avec mes précédentes réalisations : donner à voir la vraie vie, penser le monde sous ses multiples facettes, soulever des questions qui interpellent chacun ». Et de s’interroger sur la place accordée aujourd’hui à la culture en général, au spectacle vivant en particulier… « Serait-ce une activité économique quelconque, qui doit générer profit et rentabilité ? La culture, c’est un bien précieux, qui ouvre à l’autre et crée du lien social. En tant que citoyenne et mère, je me pose la question : quelle vision du monde avons-nous et proposons-nous ? C’est effrayant ! Quel avenir pour nos enfants, pour toute la jeunesse ?. Comédiens, nous ne nous battons pas seulement pour défendre nos acquis ». Élise Noiraud ? Assurément, une dame des planches à inscrire au tableau des femmes fréquentables pour ses talents multiples ! Yonnel Liégeois
Toutes les autres, Élise Noiraud : les 13 et 14/07, 15h35. Théâtre L’artéphile, 7 rue Bourg Neuf, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.70.14.02).
Clémence et Antoine
Être handicapé ne dispense pas d’éprouver des désirs et de chercher à prendre du plaisir. Clotilde Cavaroc aborde la manière d’y répondre avec beaucoup de tact et de finesse.
Clémence est dans un fauteuil roulant. On apprendra au fil de la pièce qu’un accident dramatique, qui a tué son compagnon, l’a laissée privée de l’usage de ses deux jambes. Lasse de trop de solitude et d’enfermement, elle fait appel à un « accompagnant sexuel » pour retrouver le chemin de son corps et de ses sensations. Un homme se présente. Antoine est infirmier le reste du temps. Il a décidé, avec l’accord de son épouse, de donner de son temps – et de son corps – à des personnes en situation de handicap. Leur donner du plaisir sous quelque forme que prenne celui-ci, en répondant à la demande de combler un manque affectif et sexuel.
Le thème était épineux. La mise en scène d’Élise Noiraud, sobre et resserrée, le jeu juste et sans emphase de Kimiko Kitamura et de Stéphane Hausauer ainsi que le lent ballet amoureux de la gestuelle dépouillent le spectacle de toute tentation de voyeurisme. Ils en font une tranche de théâtre et de vie sensible et emplie d’émotion. Une belle manière de se préoccuper de l’Autre et un témoignage fort. Sarah Franck, in Arts-chipels.fr. Photos Clément Sautet
Au théâtre La Bruyère (75), Kelly Rivière présente La vie rêvée. Un « seule en scène » pour évoquer la vie d’une intermittente du spectacle… Avec tendresse et humour, les deux ingrédients qui ont nourri An Irish Story (au théâtre Firmin Gémier d’Antony), son premier spectacle et formidable succès. Entre rêve et réalité, rencontre avec une talentueuse comédienne.
« Rêver un impossible rêve, brûler d’une possible fièvre »… Suivre son étoile, peu importe les chances et le temps ? La quête hier du grand Jacques, Brel bien sûr, semble présentement s’apparenter pour beaucoup à celle de Kelly Rivière ! Une femme, des rêves pleins la tête mais qui, en dépit de la reconnaissance du public, paraît cultiver le doute en permanence… « Un héritage de jeunesse, probablement », avoue la comédienne avec bonhomie, détendue à la veille du grand départ pour une nouvelle saison artistique.
« Il faut que ça marche cette fois, autrement j’arrête, me suis-je souvent dit ! ». Celle qui rêvait d’être danseuse réalisera, encore gamine, qu’elle ne brillera jamais, étoile, dans un grand corps de ballet… « L’échec n’est pas chose aisée, demeure l’essentiel : oser rêver encore et toujours, ne jamais abandonner ses rêves, tel est le défi ». Des propos sincères, aujourd’hui Kelly Rivière constate qu’elle ne s’habitue toujours pas à capitaliser sur le succès, à la chaleur que le public lui témoigne, à la critique élogieuse devant son talent. Une réalité qui nourrit son nouveau « seule en scène » construit sur des résonances, des échos à sa propre vie : ses doutes face à l’avenir mais aussi sa découverte heureuse du théâtre, ses galères d’apprentie comédienne mais aussi le soutien d’une grand-mère aimante qui connut les douleurs de l’Assistance Publique… « Il est toujours difficile de passer de l’ombre à la lumière », reconnaît la jeune femme à La vie rêvée.
Bruyère et froufrou
Au théâtre La Bruyère, tout commence par la fin : salves d’applaudissements, musique galvanisante, saluts répétés en froufrou, bouquet de fleurs, messages réconfortants de la mamie… Pas du goût de la mère de Kelly Ruisseau qui doute fortement des capacités de sa fille à embrasser une carrière artistique ! Après un projet avorté de danseuse étoile, trop musclée – pas assez fine, il faut bien vivre et remplir le frigidaire pour la petite famille ! Des cachets minables, des castings hasardeux, ce n’est pas vraiment la vie rêvée… Sur scène, Kelly, la vraie, non seulement sait tout faire, chanter – danser – jouer – imiter, mais en plus elle nous raconte tout de sa vie d’artiste, d’hier à aujourd’hui. Avec humour, tendresse et talent, prêtant sa voix à tous les membres de la famille comme aux éphémères partenaires de scène. Plaisant et convaincant, le public conquis : au final, qu’on se le dise, les applaudissements sont authentiques et mérités !
Du Cours Florent où elle apprend le métier jusqu’à ses premiers rôles, le chemin ne fut pas toujours un long fleuve tranquille. « Je fus d’abord traductrice, j’ai fait des animations théâtrales, enfin je me suis mise à l’écriture avec An Irish Story, mon premier spectacle ». Formidable : seule sur scène pour donner vie à pas moins de vingt-cinq personnages, mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre ! La géniale franco-irlandaise s’inspirait d’une authentique histoire familiale pour nous entraîner avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. Une performance d’une rare qualité qu’elle reconduit à Paris sur les planches du théâtre de la Scala. Plus fort encore, récemment le metteur en scène Philippe Baronnet lui passait commande d’une pièce, Si tu t’en vas, dont elle fut aussi l’une des interprètes : Mme Ogier, l’enseignante qui tente de convaincre un élève de poursuivre ses études ! Une belle écriture, un échange houleux entre les deux protagonistes qui oscille entre émotion et provocation.
Mère de deux enfants en pleine croissance, une vie bien chargée pour l’auteure-interprète qui s’investit intensément dans ce qu’elle entreprend, en ce qu’elle croit. Qui ne refuse jamais d’animer des ateliers en milieu scolaire. Toujours émerveillée de constater ce que de telles initiatives provoquent, au collège Robert Doisneau dans le XXème arrondissement de Paris par exemple : une meilleure ambiance de classe, des dialogues entre élèves d’une richesse incroyable, des jeunes qui retrouvent la confiance en eux… « Les comédiens ne songent pas qu’à leur nom en haut de l’affiche, nombre d’entre eux s’engagent dans un formidable travail de proximité ». D’où l’incompréhension, voire la colère de Kelly Rivière face aux coupes budgétaires qui fragilisent le secteur culturel. « Outre des compagnies en voie de disparition, des artistes et techniciens réduits au chômage, c’est tout ce qui se joue à côté et que les décideurs ne voient pas qui se retrouve en danger de mort : l’ouverture aux autres, l’éveil culturel, le partage de savoirs, le soutien et l’accompagnement des jeunes générations vers toujours plus de créativité ».
Des valeurs que la citoyenne trouve plaisir à partager sur Montreuil (93), sa ville d’adoption depuis seize ans maintenant… Foulant régulièrement la scène du théâtre municipal Berthelot, partie prenante du collectif local Créature dédié aux écritures contemporaines. « Jouer à Paris c’est bien, m’investir dans ma ville, travailler localement c’est pas mal ! ». De la parole aux actes dès l’ouverture de saison, « soucieuse de porter haut et fort le service public de la culture ! ». Yonnel Liégeois
La vie rêvée, Kelly Rivière : jusqu’au 27/06, les vendredi à 19h et samedi à 18h30. Théâtre La Bruyère, 5 rue La Bruyère, 75009 Paris (Tél. : 01.48.74.76.99).
An irish story, une balade irlandaise
Il était une fois… une histoire irlandaise, An irish story, qui pourrait fort bien être espagnole, portugaise, italienne ou autre, à l’heure où des hommes et des femmes, fuyant la misère de leur existence et de leur pays, tentent d’aller voir ailleurs si plus verte est la vallée ! Mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre, Kelly Rivière s’inspire d’une authentique histoire familiale. Entre joies et frustrations au détour de ses recherches, elle nous entraîne avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. La saga joliment contée d’une génération l’autre entre exil et mémoire, la reprise d’un spectacle à la tendresse infinie et à l’émotion retenue. Entre humour et authenticité, seule en scène pour donner vie à pas moins de vingt-cinq personnages, une performance artistique d’une rare qualité, à ne vraiment pas manquer ! Y.L.
An Irish Story, une histoire irlandaise, de et avec Kelly Rivière : Le 11/06, 20h30. Théâtre Firmin Gémier, 13 rue Maurice Labrousse, 92160 Antony ( Tél. : 01.41.87.20.84).
Le 5 juin, à l’âge de 81 ans, Christiane Cohendy s’est éteinte à Paris. Elle fut intensément de la belle aventure de la seconde génération de la décentralisation. Elle a brillé chez les classiques et les modernes avec une foule de metteurs en scène.
Christiane Cohendy, après une existence d’actrice d’exception, s’est éteinte à Paris le 5 juin, à l’âge de 81 ans. Elle a participé, de tout son cœur, à la grande aventure novatrice du théâtre public, sans pour autant négliger de fécondes incursions dans le privé. En 1996, elle obtenait un Molière pour son interprétation dans Décadence, de l’auteur britannique Steven Bercoff, mise en scène par Jorge Lavelli. En 2009, elle avait été nommée pour un second rôle, dans Equus, de Peter Shafter, sous la direction de Didier Long. En 2018, elle était encore sélectionnée pour Tableau d’une exécution, de Howard Baker, mise en scène de Claudia Stavisky au théâtre des Célestins de Lyon.
Née à Clermont-Ferrand dans une famille ouvrière, c’est là-bas qu’elle s’initie au théâtre. Douée pour l’étude, elle apprend l’allemand. Tout commence vraiment en 1972, avec la fondation du Théâtre Éclaté d’Annecy, par un spectacle d’intervention véhément, la Farce de Burgos, dont j’ai encore des images en tête. Une création collective, aux côtés d’Alain Françon, Evelyne Didi, André Marcon, Alexandre Guini et Brigitte Lauber.
Une brillante Célimène
Deux ans après, c’est Trotsky à Coyoacan, de Hartmut Lange, mise en scène d’André Engel, qu’elle retrouvera plus tard dans des événements de théâtre magnifiquement singuliers. Cela aura lieu lors de son insertion au Théâtre national de Strasbourg, dans l’élan audacieux qu’imprime Jean-Pierre Vincent à cette institution. En 1975, elle est de Germinal, œuvre scénique phare qui rebat les cartes du naturalisme. La même année, elle est du Faust Salpêtrière, conçu par Klaus Michael Grüber – qui se révèle alors en France avec éclat -et André Engel, avec lequel on la verra dans des productions hors les murs du théâtre, d’une densité poétique et politique inouïe : Baal, de Brecht, Week-end à Yaïck d’après Essenine, Kafka Théâtre complet. Elle a été dans le Misanthrope, sous la direction de Vincent, une brillante Célimène à part, face à Philippe Clévenot en Alceste.
Une présence unique
À ce point du récit, je mesure déjà la gageure que supposerait la nomenclature exhaustive de tout ce que Christiane Cohendy a prodigalement offert à l’art de jouer, de tout son corps, de sa voix, de sa présence unique. Plus de soixante-quinze pièces, une vingtaine de films, autant pour la télévision. Elle a joué Racine (dans Phèdre, par Chéreau), l’Orestie d’Eschyle (par Lavaudant), Shakespeare, Kleist, Oscar Wilde, Claudel, Pirandello, Bernanos, Camus, Gorki, Tchekhov, Beckett, Goldoni, Marie Ndiaye, Serge Valletti, Eric-Emmanuel Schmitt, Jean-Pierre Siméon, j’en passe et non des moindres.
Elle fut la partenaire de Roman Polanski dans la Métamorphose et la mère d’un Hamlet que jouait Charles Berling. Elle a été choisie par une foule de metteurs en scène d’obédiences diverses (au premier rang desquels Matthias Langhoff), tous sachant qu’elle apportait dans son travail de théâtre une dignité exemplaire, étant de surcroît une partenaire amicale, chaleureuse, compréhensive, néanmoins ferme sur le respect dû au droit dans son métier, surtout dans le privé, où les règles sont autres. Elle a signé avec talent une poignée de mises en scène. Elle a enseigné au Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Grande dame, une notion si passablement galvaudée, va comme un gant à Christiane Cohendy, femme exquise, cultivée, sans cesse attentive à l’autre, dans sa vie comme sur le plateau.
Une conteuse fabuleuse
Ces temps derniers, deux mois, au bas mot, à l’instigation de son amie Claudia Stavisky, qui la mit en scène dans des spectacles ô combien mémorables (la Chatte sur un toit brûlant de Tennessee Williams, Tableau d’une exécution de Howard Baker, la Trilogie de la villégiature de Goldoni et Rabbit Hole de David Lindsay-Abaire), nous nous retrouvions chez Christiane, non loin de la porte de Bagnolet. Dans son petit appartement ensoleillé, elle nous confiait les souvenirs de sa vie en théâtre. C’était un plaisir, comment l’exprimer, bouleversant, car nous la savions en soins palliatifs. C’était une conteuse fabuleuse, à la mémoire vive si expressive. Nous buvions du café. Le temps allait trop vite. Son Molière coinçait la fenêtre, pour éviter les courants d’air. C’est un crève-cœur, de ne plus la voir, de ne plus l’entendre. Jean-Pierre Léonardini
Châtelain de Saint-Fargeau en Puisaye, initiateur du site médiéval de Guédelon, Michel Guyot n’est point duc de Bourgogne. Juste un homme passionné de vieilles pierres, surtout un étonnant bâtisseur de rêves qui construit des châteaux pour de vrai.
En cet après-midi ensoleillé, les portes du château s’ouvrent aux visiteurs. Quittant le banc installé en la somptueuse cour de Saint-Fargeau, l’homme se lève subitement pour sonner la cloche. Une vraie, une authentique pour rassembler la foule sous l’aimable autorité de la guide du moment… Le groupe de touristes s’en va remonter le temps, plus de 1000 ans d’histoire, dans des salles magnifiquement rénovées sous les vigilants auspices des Monuments Historiques. Le « patron » des lieux les suit d’un regard attendri. Michel Guyot est ainsi, seigneur en sa demeure : sonneur de cloches, collectionneur de vieilles locomotives à vapeur, metteur en scène de spectacles son et lumière, « murmureur » à l’oreille de ses chevaux, veilleur éclairé devant un tas de vielles pierres… À plus de soixante-dix piges, il garde ce visage de gamin toujours émerveillé d’avoir osé donner corps à ses rêves. Les pieds bien en terre, les yeux toujours fixés sur la ligne d’horizon. Du haut de son donjon, bien réel ou imaginaire…
Né à Bourges en 1947, Michel Guyot n’est pas peu fier de sa famille. Une lignée implantée dans le Berry depuis sept générations, un papa formé à la prestigieuse École Boulle, spécialisé dans la vente de meubles et la décoration. Un père et une mère bien accrochés à leur terre natale, qui transmettent aux six enfants le goût et l’amour du terroir, le goût et l’amour des chevaux à Michel et son frère Jacques. Dès cette date, l’achat d’une jument de concours aux seize ans du Michel, ces deux-là ne se quittent plus et batifolent de concert dans tous leurs projets et aventures, aboutis ou inachevés… Après cinq ans d’études aux Beaux-Arts de Bourges, le « Don Quichotte » du Berry organise d’abord des stages d’équitation dans les prestigieuses écuries du château de Valençay, encore plus obnubilé par sa passion : celle des châteaux, pas des moulins à vent !
En 1979, c’est le coup de foudre : Jacques et lui découvrent celui de Saint-Fargeau, décor d’une série télévisée. À la recherche déjà d’une « ruine » depuis de longs mois, ils n’hésitent pas : ce sera celle-là, pas une autre ! « On n’avait pas un sou, on était jeunes, ce ne fut pas facile de convaincre les banquiers à nous consentir les prêts indispensables. Notre seule ligne de crédit ? Nos convictions, notre passion communicative, nos projets fous mais pas éthérés ». Et les deux frangins réussissent l’impossible : pour un million de francs, les voilà propriétaires d’un château vide et délabré avec deux hectares de toitures à restaurer, pas vraiment une sinécure ni une vie de prince héritier ! Quatre décennies plus tard, le visiteur succombe d’émerveillement devant la splendeur de ce bijou architectural, ce mastodonte aussi finement ciselé et rénové : le château et son parc, la ferme et ses dépendances. Chez les Guyot, outre poursuivre leur quête de châteaux à sauver et rénover, n’allez pas croire qu’un rêve chasse l’autre ! Freud ne les démentira pas, on nourrit surtout le suivant. Encore plus fou, plus démesuré, plus insensé : en construire un vrai de vrai, quelque chose de beau et de fort, un château fort donc, pour l’amoureux de l’histoire médiévale.
C’est ainsi que Guédelon voit le jour ! Un chantier ouvert en 1997, où se construit un authentique château fort comme au temps du roi Philippe Auguste, dans le respect des techniques du XIIIème siècle. Un chantier du bâtiment au silence impressionnant : seuls se font entendre le chant des oiseaux, le hennissement des chevaux, sur la pierre les coups de ciseau… Une leçon d’histoire à ciel ouvert pour écoliers et collégiens durant toute l’année, pour petits et grands durant l’été ! La spécificité de l’entreprise médiévale ? Ce sont les parchemins d’antan qui livrent les procédés de fabrication, rien n’est entrepris qui ne soit certifié par les archéologues, chercheurs et universitaires composant le comité scientifique… Fort du travail de la cinquantaine d’hommes et de femmes à l’œuvre au quotidien, le château de Guédelon impose enfin sa puissance et sa majesté en Puisaye. Le vœu de Michel Guyot, pour chacun ? « Aller jusqu’au bout de ses rêves, petits ou grands », vivre ses passions et surmonter les échecs, tenter toujours pour ne point nourrir de regrets. Yonnel Liégeois
Une idée, un projet, un rêve : la réalité
L’idée de construire de toute pièce un château fort a vu le jour en 1995 au château de Saint-Fargeau. Nicolas Faucherre, spécialiste des fortifications, et Christian Corvisier, castellologue, rendent à Michel Guyot, le propriétaire du château, une étude intitulée « Révélations d’un château englouti ». Aux conclusions surprenantes : enfoui sous le château de briques rouges, existe un château médiéval ! Le dernier paragraphe se termine par « Il serait passionnant de reconstruire Saint-Fargeau ». Cette phrase ne laisse pas Michel Guyot indifférent. Fort d’une expérience de plus de vingt années passée à sauver des châteaux en péril, il réunit autour de lui une petite équipe de passionnés pour se lancer dans cette folle aventure.
Très vite, la reconstruction du château de Saint-Fargeau est oubliée, « cela n’aurait été qu’un projet de reconstruction servile d’un édifice existant ». L’équipe préfère construire un château « neuf » inspiré des châteaux voisins, gardant comme période de référence le premier tiers du 13e siècle et l’architecture philippienne. Leur détermination indéfectible permet d’obtenir les aides à l’achat des terrains, la rémunération des premiers salariés, la construction de la grange d’accueil des visiteurs… Guédelon n’étant pas une restauration mais une construction à part à entière, il faut adopter une méthodologie pour les choix architecturaux. D’où des déplacements et relevés sur d’autres châteaux de référence de la même période, forts des mêmes caractéristiques : Druyes-les-Belles-Fontaines (89), Ratilly (89), Yèvre-le-Châtel (45), Dourdan (91).
En 2025, les œuvriers ont poursuivi les maçonneries de l’imposante porte entre deux tours. Attaquant aussi la maçonnerie de la courtine Est avec la construction d’une nouvelle porte vers le village. Les charpentiers ont taillé et assemblé une passerelle piétonne reliant le château et l’escarpe Est . En forêt, les talmeliers, appellation médiévale du boulanger, réalisent des cuissons de pain dans le « four banal » nouvellement construit.
Une page d’histoire à ciel ouvert
Plus grand site d’archéologie expérimentale au monde, la construction du château de Guédelon associe depuis 1997 le savoir-faire des artisans à l’expertise des historiens et archéologues, notamment ceux de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives). Tailleur de pierre, forgeron, bûcheron, tisserand, potier, charpentier, cordelier, berger, boulanger et cuisinier : plus qu’un château fort en construction, c’est tout un village du Moyen Âge qui revit sur le site de Guédelon ! Où les maîtres oeuvriers du jour sont régulièrement conviés, par les visiteurs qui déambulent sur le chantier, à expliquer leurs gestes, commenter le pourquoi et comment de leurs tâches : une authentique leçon d’histoire à ciel ouvert ! En ces lieux, le geste artisanal se conjugue avec connaissance et rigueur scientifiques, lecture des textes anciens et respect des techniques ancestrales.
Nul besoin d’éteindre son smartphone, les liaisons ne passent point en ce lopin de terre de Puisaye ! Logique en ce XIIIème siècle florissant où l’histoire revisitée donne vie, pour celles et ceux qui veulent bien y croire, à un seigneur de Guédelon imaginaire : vassal de Philippe Auguste, fidèle ensuite à Blanche de Castille qui assure la régence de son jeune fils Louis IX (le futur Saint Louis), il a décidé d’ériger sa demeure. Pour asseoir son autorité sur cette parcelle de Bourgogne, se protéger de rivaux souvent belliqueux et conquérants. Un château sans grand faste, plutôt austère, avec ses tours de guet, sa chapelle et les dépendances… Un site historique à la mode des années 1200, surgi de terre en fin du second millénaire un lieu magique !
À visiter : le site de Guédelon est ouvert jusqu’au 01/11 (10h à 18h jusqu’au 05/07, fermé le mercredi. Du 06/07 au 31/08, ouvert tous les jours de 09h30 à 18h30).Guédelon, Route départementale 955, 89520 Treigny (Tél. : 03.86.45.66.66). Le château de Saint-Fargeau (ouvert tous les jours, jusqu’au 11/11) et son spectacle Son et Lumière « 1000 ans d’histoire »(du 10/07 au 22/08, les vendredi et samedi).Château de Saint-Fargeau, Place du château, 89170 Saint-Fargeau (Tél. : 03.86.74.05.67).
À lire :J’ai rêvé d’un château, par Michel Guyot (Éd. JC Lattès). La construction d’un château fort, par Maryline Martin et Florian Renucci (Éd. Ouest-France). Guédelon – Des hommes fous, un château fort, par Philippe Minard et François Folcher (Éd. Aubanel). L’authentique cuisine du Moyen Âge, par Françoise de Montmollin (Éd. Ouest-France).