Gérard Philipe, l’acteur engagé

L’année 1959 ne fut pas seulement celle du décès de Gérard Philipe, survenu le 25 novembre à l’âge de 37 ans. Quelques mois plus tôt, il avait renoncé à briguer un second mandat à la tête du SFA-CGT, le Syndicat français des acteurs. Itinéraire d’un acteur engagé.

 

Il y a un peu plus d’un demi-siècle, un 25 novembre, disparaît Gérard Philipe à l’âge de 37 ans, éternel jeune premier dans l’imagerie collective ! « Le Cid » au théâtre, « Fanfan la tulipe » au cinéma : des rôles, parmi d’autres, qui l’élèveront à jamais au rang de mythe dans le cœur des foulegerards qui, en banlieue et en province, se pressent aux soirées organisées par le TNP de Jean Vilar. Au début des années 50, Gérard Philipe a conquis le statut de vedette internationale incontestée. Tant au grand écran que sur les planches…

En coulisses, ce que nombre de nos concitoyens ignorent encore de nos jours, le comédien revêt d’autres habits pour arpenter les boulevards parisiens et manifester son soutien à la cause : celle de la paix avec les signataires de l’Appel de Stockholm, celle des comédiens et acteurs pour le respect de leurs droits. Depuis ses premiers engagements professionnels, l’ancien résistant et libérateur de Paris au côté de Roger Stéphane a rejoint les rangs de la CGT en 1946. D’abord par conviction, ensuite en réaction aux propres engagements de son père : collaborateur notoire avec l’occupant nazi, réfugié en Espagne et condamné à mort par contumace en 1945 ! Enfin son épouse, Anne, une intellectuelle de gauche sinologue et cinéaste, a certainement exercé une influence décisive sur lui. Entre eux, s’est instauré un équilibre exemplaire entre vie de couple et vie mondaine ou militante, préservant l’une par rapport à l’autre.

Si le SNA (syndicat national des acteurs) a échappé aux soubresauts de la scission de la CGT au lendemain de la Libération grâce à l’intervention de Jean-Louis Barrault et d’autres (Fernandel, Serge Reggiani, François Périer, Charles Vanel…), il en va tout autrement au mitan des années 50. L’élection de Gaby Morlay à la présidence en 1954 marque une forte poussée de conservatisme. Entre anciens et modernes, une nouvelle bataille d’Hernani s’engage : les jeunes multiplient les grèves de lever de rideau alors que les caciques paralysent l’action syndicale avec leurs luttes intestines ! Contre l’immobilisme, la fronde s’organise et cherche son leader.

Bernard Blier pense à Gérard Philipe, qu’il a rencontré sur le tournage du film « Les Grandes manœuvres ». Le futur « Prince d’Avignon », après réflexion, apporte son exceptionnelle popularité médiatique à la cause des minoritaires et organise l’offensive. Pétitions, motions, démissions massives au SNA et rencontre avec Benoît Frachon n’y changent rien : au regret de devoir quitter la CGT, Philipe et sa troupe fondent en août 1957 le CNA, le Comité national des acteurs dont il assume la destinée.

Et de lancer son cri dans l’arène publique. « Les acteurs ne sont pas des chiens », déclare-t-il en octobre 1957. « Qu’on soit acteur, fonctionnaire, commerçant ou ouvrier, les difficultés de transport, de logement, d’alimentation sont identiques… À partir de là, on songe aux rapports qui existent entre employeurs et employés et la lutte syndicale devient nécessaire… Le chômage engendre une misère morale déplorable. Quand le comédien ne joue pas, il est malade, déprimé, inquiet. Sa vie est continuellement remise en question. Il devient hypersensible. Il joue aujourd’hui, mais il sait que la stabilité n’existe pas dans ce métier… ». Et de poursuivre : « Le théâtre ne doit pas appartenir à ceux qui ont les moyens d’attendre ou la chance de trouver un second métier conciliable avec les impératifs de notre condition ». À cette époque déjà, Gérard Philipe exprime avec clarté le statut social du comédien dans la société. Il affirme en conclusion que, pour le syndicat, « l’amélioration des conditions sociales du comédien demeure le souci essentiel. Que le public nous aide et prenne nos problèmes au sérieux… Plus le comédien sera assuré de la défense de ses intérêts, plus il sera détendu et épanoui ».

Un paradoxe : la majorité des scissionnistes demeurent proches de la CGT, leur initiative vise exclusivement à ébranler les conservatismes du SNA. Alors en charge des questions culturelles à la confédération, Henri Krasucki suit l’affaire de près ! Pour Gérard Philipe, cette situation ne peut s’éterniser d’autant que Force Ouvrière use de tous les arguments pour envenimer le débat ! Dès janvier 1958, le président du CNA présente au SNA un projet de réunification, Yves Robert s’emploie en coulisses pour aplanir les différents entre les deux organisations. La polémique fait rage au sein du Conseil du SNA, à la veille d’adopter la procédure de réunification. « Pensez que Gérard Philipe est homme d’entière bonne foi, dont l’action est de jour en jour plus constructive et admirable », souligne Louis Arbessier à l’adresse des dignitaires de la profession. Dans l’après-midi du 15 janvier 1958, au Théâtre des Bouffes Parisiens, sur les cendres du CNA et du SNA naît le SFA, le Syndicat français des acteurs dont Gérard Philipe assume seul la présidence six mois plus tard !

Et d’engager alors un combat syndical de tous les instants : pour élargir les droits des artistes, réformer le théâtre en province, animer la grève dans les théâtres privés… Une activité syndicale débordante qui agace Vilar, patron du TNP, priant par écrit « Monsieur le président… de ne point faire de réunion syndicale dans un théâtre et à l’entracte d’une œuvre dont vous avez la responsabilité scénique ».

En avril 1959, débordé par ses engagements théâtraux et cinématographiques, tant en France qu’à l’étranger, Gérard Philipe annonce qu’il ne renouvellera pas son mandat à la tête du SFA. Sept mois plus tard, il est hospitalisé pour un cancer du foie. Il s’éteint le 25 novembre 1959. Gérard Philipe ? « Un homme entier, porté par une certaine utopie hors de tout académisme », souligne Noëlle Giret, conservateur à la Bibliothèque nationale de France et commissaire de l’exposition qui lui fut consacrée en 2004. « Au delà du personnage, la figure de Gérard Philipe symbolise avant tout une aventure humaine, un vrai condensé de l’histoire sociale et culturelle de France ». Sa grâce demeure, la clairvoyance de son combat aussi. Yonnel Liégeois

Cahiers de la Maison Jean Vilar, N°108  « Spécial Gérard Philipe ». La revue du SFA, « Plateaux » n°198. Le dernier hiver du Cid, de Jérôme Garcin (Gallimard, 208 p., 12€99).

De la cigale à la fourmi…

Jean-Louis Barrault, Fernandel, Jean Marais, Serge Reggiani, Michel Piccoli, Danièle Delorme, Bernard Blier, Yves Montand, Jean le Poulain… Au fil des pages du remarquable ouvrage de Marie-Ange Rauch, De la cigale à la fourmi, histoire du mouvement syndical des artistes interprètes français (1840-1960), défilent les noms illustres d’artistes et comédiens qui ont marqué une époque de la culture française autant que les batailles syndicales des années 50-60. L’historienne leur redonne vie, sous un jour nouveau et souvent méconnu : leur activité militante au service d’un art qu’ils désiraient populaire.

Certes, au firmament de ces étoiles de la scène ou du grand écran, Gérard Philipe en est la figure marquante. Marie-Ange Rauch dresse le portrait d’un homme exigeant et féru de convictions. Acteur mythique de l’après-guerre, le héros du    « Diable au corps » et de « La Chartreuse de Parme » ne s’est pourtant jamais laissé griser par sa notoriété internationale. Un homme à la conscience intègre, discret, travailleur acharné et militant infatigable.

De la cigale à la fourmi retrace les grandes heures de ce syndicalisme original, d’hier à aujourd’hui, quand les stars du soir se font petites mains en coulisses pour gagner l’adhésion de leurs partenaires. Un engagement promu sur les planches, un document historique d’une lecture facile et rafraîchissante.

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Sefsaf, artistes en péril

Habitué des planches avignonnaises, installé du côté de Saint-Étienne, Abdelwaheb Sefsaf pointe l’inquiétude dispersée de ses pairs, mais aussi le bricolage du ministère de la Culture. Comme ses compagnons de jeu, le directeur de la compagnie Nomade in France a stoppé sa création en plein vol.

 

Marina Da Silva – Quel est pour vous l’impact de ce second confinement ? Vous deviez présenter votre nouvelle création, Ulysse de Taourirt (1), en novembre.

Abdelwaheb Sefsaf – C’est plus difficile. Le moment où une compagnie sort le plus d’argent, c’est lors de la création de son spectacle, avec la nécessité de l’exploiter dans la foulée et d’équilibrer les comptes. Là, on nous interdit de le vendre. D’où une situation extrêmement périlleuse. Les aides de l’État, en mars et avril derniers, étaient de 1 500 euros pour la compagnie, des aides ridicules à l’échelle d’une création. Récemment, cette aide a été plafonnée à 10 000 euros mais il faut justifier de 50 % de chiffre d’affaires. Qui va rentrer dans ces critères calculés sur un modèle commercial ?

M-D.S. – Comment les compagnies peuvent-elles faire face à cette situation ? La vôtre, qui est ancienne, et les plus fragiles ?

A.S. – Notre équilibre repose en partie sur notre présence à Avignon tous les deux ans. La situation actuelle met tellement à mal notre trésorerie qu’il est probable qu’on ne puisse y jouer en 2021. Nous tournons beaucoup, 90 représentations pour Si loin si proche, plus de cent pour Médina Mérika. Si on fait vingt dates en 2021, ce sera le bout du monde. Ce n’est pas seulement difficile pour les petites compagnies, c’est dramatique pour celles qui tournent et ont quasiment tout perdu.

M-D.S. – Quelles pourraient être les solutions ?

A.S. – J’en suis à me questionner sur la pertinence de créer un spectacle dans les conditions actuelles. La différence fondamentale par rapport à la première crise, c’est que cette fois-ci les théâtres sont ouverts. Les artistes peuvent être accueillis en résidence, fabriquer, répéter… Mais comment reprendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois plus tard un spectacle ? Les calendriers vont être très incertains, sans garantie de pouvoir jouer. Ce qui pourrait être mis en place – et c’est ce que nous avons proposé, avec le metteur en scène ­Emmanuel Meirieu, au niveau de la région ­Rhône-Alpes –, c’est une concertation des compagnies sur ce que nous pourrions demander aux théâtres. Pour l’heure, on nous propose partout des reports de dates sans la moindre indemnité, alors que leur mission – pour laquelle ils continuent à percevoir des subventions – est d’accueillir compagnies et spectacles. Ce qui pourrait aussi être envisagé avec le ministère, c’est une concertation sur une indemnité pour tous. Dans le cadre du chômage partiel – 86 % du net –, il y a un reste à charge pour la compagnie, et la cotisation est à taux zéro pour les intermittents.

M-D.S. – Comment cette proposition est-elle reçue ?

A.S. – Nous en sommes encore à la concertation au niveau régional – quelque 70 compagnies – pour pouvoir avoir une parole et une action communes et interpeller directement les partenaires publics : l’État, la région, afin qu’ils se tournent vers les théâtres. Lors du premier confinement, un certain nombre de lieux ont dédommagé, un peu à géométrie variable. Ce n’est même plus le cas aujourd’hui. Tous les retours qu’on a eus sont très alarmants. Il faudrait une charte de « bonnes pratiques ». Les théâtres ne peuvent pas se contenter d’ouvrir aux répétitions sans engagements pour jouer. Cela va provoquer un embouteillage de tous ces spectacles reportés – dont les engagements sont la plupart du temps oraux – et de ceux qui vont continuer à être créés. Il n’y a aucune anticipation, c’est du bricolage ! Il est très important d’agir collectivement, c’est notre profession qui est en péril. La difficulté, c’est de ne pas savoir où nous allons et d’avancer encore trop en ordre dispersé. Propos recueillis par Marina Da Silva

(1) Les dates de tournée sur www.cienomadeinfrance.net

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Charles Juliet, une plume discrète

Vient  de paraître, aux éditions P.O.L., Le jour baisse, le dixième volume du journal de Charles Juliet. Une entreprise de longue haleine, débutée en l’an 2000 avec Ténèbres en terre froide qui couvrait la période 1957-1964 !

Charles Juliet ? Un diariste à la plume singulière, qui récuse complaisance et nombrilisme, couchant ainsi sur le papier le particulier de sa vie et de son quotidien pour mieux atteindre l’universel. Une langue limpide au mot léché, où la prose sans relâche affinée sur le papier prend couleur poétique, où le phrasé finement ciselé devient gouleyante peinture pour celui qui chérit celle de Cézanne. Prix Goncourt de la poésie en 2013, Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre en 2017, Charles Juliet est un auteur qu’il fait  bon découvrir, lire et rencontrer. Un homme aussi attachant que discret, scrupuleux disciple de Descartes, à la sensibilité exacerbée par les soubresauts de l’existence.

« Le jour baisse, dixième volume de mon journal, couvre quatre années, de 2009 à 2012. Dans les volumes précédents, je veillais à peu parler de moi. Ici, je m’expose davantage, parle de ce que j’ai longtemps tu… ». Un grand écrivain, une œuvre qui plonge le lecteur dans les méandres les plus profonds de la conscience.

À l’occasion de cette actualité éditoriale, Chantiers de culture se réjouit de remettre au-devant de la scène le portrait de Charles Juliet. Brossé lors de l’adaptation théâtrale de Lambeaux : la bouleversante déclaration d’amour à sa mère inconnue, à la Maison de la poésie de Paris. Yonnel Liégeois

 

Ancien enfant de troupe, Charles Juliet a surmonté doutes et affres de l’existence avant de publier L’année de l’éveil, son premier texte. Un écrivain singulier, un auteur discret et trop méconnu, pour qui intimité et vérité se conjuguent entre les lignes.

 À vingt-trois ans, c’est la rupture. Irrémédiable, terrible de conséquences. Un acte insensé, un pari de fou qui hypothèque à jamais l’avenir devant une vie toute tracée : en 1957, en pleine guerre d’Algérie, l’ancien enfant de troupe décide de quitter l’école du Service de santé militaire de Lyon. Alors qu’il n’a pour ainsi dire encore jamais ouvert un livre, sinon des ouvrages scolaires, le jeune Charles Juliet réussit à se faire réformer, sous couvert d’une intime conviction : écrire, écrire, consacrer sa vie à l’écriture !

Un pari fou et insensé pour l’homme désœuvré qui se retrouve alors sans revenu et sans travail, sans perspective. Qui ne compte plus les heures devant la feuille blanche sans aligner un mot ou, insatisfait et désemparé, déchire le lendemain ce qu’il a laborieusement couché sur le papier la veille… « Je passais le plus clair de la journée à rattraper le temps perdu : lire, lire. J’étais pris d’une véritable boulimie de lecture, entrecoupée de moments d’errance et de doute profond sur mes capacités à tenir la plume ». Et de poursuivre : « en ces années-là, je vivais dans l’insatisfaction permanente, vraiment dans le dégoût de moi-même. Entre immense confusion et désespoir absolu. Ce qui m’a sauvé ? Le bon sens et une bonne santé, physique et mentale ! ».

Une vérité au relent suicidaire que Charles Juliet exprime aujourd’hui avec une lucidité et une sincérité étonnantes. À n’en pas douter, au sortir d’une épreuve vitale au sens fort du terme, l’homme semble avoir conquis une sérénité intérieure presque déroutante pour son interlocuteur. Rencontrer Charles Juliet, ce n’est point d’abord s’entretenir avec un écrivain et poète à la plume singulière, c’est avant tout dialoguer avec un être d’une humanité à fleur de peau, d’une attention extrême à l’écoute de l’autre, l’enveloppant d’un regard profond et libérant sa parole d’une voix comme surgie des profondeurs. « Comme l’aveu d’une infinie précaution à l’instant d’approuver ou de dénier, une intime prudence devant l’idée, prudence nourrie de longues années d’incertitude, d’inquiétude, d’exigence dans l’ajustement de la pensée », commente Jean-Pierre Siméon dans l’ouvrage* qu’il consacre à l’auteur de L’année de l’éveil, L’inattendu ou  Attente en automne. Pour quiconque revient de l’enfer, il est vrai que goûter enfin au bonheur de la vie, et de l’écriture, relève presque du miracle !

Une vie en Lambeaux … Il suffit de lire l’ouvrage de Charles Juliet au titre éponyme pour saisir le sens et la portée du mot. À peine né et déjà séparé de sa mère qu’il ne connaîtra jamais, placé dans une famille d’accueil, l’adulte qui advient mettra longtemps, très longtemps, à se connaître et se reconnaître, à panser les maux et mettre des mots sur cette déchirure première. « L’écriture de ce livre fut décisive. Sans détour, je puis affirmer qu’il y a un avant et un après, jusqu’alors je m’interdisais d’être heureux ». Avec cette révélation surprenante : « douze ans d’intervalle séparent les vingt premières pages du manuscrit du point final. Il m’a fallu faire retour sur le traumatisme inconscient de cette rupture, me libérer de mon enfance et de mon éducation militaire pour qu’advienne cet inconnu que j’étais à moi-même ». Un ouvrage où le petit d’homme devenu grand chante l’amour de ses deux mères, l’inconnue dont il reconstruit le paysage intime avec des mots poignants et bouleversants et l’autre, cette paysanne à l’amour débordant pour l’enfant recueilli… Fort d’une éblouissante maîtrise du verbe, l’auteur nous embarque sur ces flots insoupçonnés de l’inconscient où luit, au plus profond de la noirceur, l’étincelle de vie qui change tout. Celle de l’espoir. Auparavant, il en avait expérimenté quelques bribes. Au travers d’émois esthétiques et poétiques : la peinture de Cézanne et la rencontre du plasticien Bram Van Velde, la découverte des poètes Blas de Otero et Machado… Charles Juliet, un écrivain de l’intime ? Le diseur de l’insondable, plutôt. Pour s’en convaincre, il suffit de plonger dans L’année de l’éveil, un authentique récit d’initiation à la vie et à l’amour. L’auteur y conte ses longues années d’enfant de troupe, la dure loi de la vie en collectivité, les corvées et contraintes de la règle militaire, la découverte de la femme et de la tendresse.

Étonnamment, celui que l’on imaginait solitaire et contemplatif, l’écrivain à la plume si finement léchée et au verbe se jouant d’une si lancinante musique intérieure, Charles Juliet le susnommé se révèle pleinement présent en son temps. Qui pose un regard acéré sur la vie de la cité, qui décrit avec justesse la société dans laquelle il est immergé. Obsédé par ces injustices dont il est témoin au quotidien, révolté par l’état de cette planète riche qui n’a jamais autant fabriqué de pauvreté, plaidant avec vigueur pour un sursaut de conscience et d’éthique… « La question de la jeunesse me hante, me désespère parfois, elle ne me quitte jamais : qui peut se satisfaire de la vision d’une jeunesse perdue ? ». Aussi, accepte-t-il fréquemment de dialoguer avec les lycéens. « Pour rejoindre leur angoisse et leur dire : étonnez-vous de vous-mêmes et de la vie, ne partez pas battus. Je souhaite aussi qu’ils comprennent que l’acte d’écrire n’est pas un geste dérisoire dans une société où règne la confusion la plus noire ». L’exigence, éthique et morale ? Pas de vains mots pour un homme qui les couche chaque jour sur le papier en lignes de clarté. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

L’année de l’éveil, de Charles Juliet (texte intégral, suivi d’un dossier établi par Isabelle d’Orsetti. Folioplus classiques / Gallimard, 273 p., 7€70). À lire aussi :  Lambeaux (Folio / Gallimard, 160 p., 6€), Attente en automne (Folio / Gallimard, 208 p., 6€), L’inattendu (Folio / Gallimard, 240 p., 7€70).

* La conquête dans l’obscur, Charles Juliet, de Jean-Pierre Siméon (JMP éditeur, 126 p., 11€).

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Lagarce, le jeune homme pressé

Décédé en 1995, l’auteur et metteur en scène Jean-Luc Lagarce s’impose aujourd’hui comme un jeune classique de la scène contemporaine. Sous la plume de Jean-Pierre Thibaudat, paraît Lagarce, une vie de théâtre. Le juste portrait définitif d’un grand jeune homme pressé.

 

L’étoile de Jean-Luc Lagarce n’est pas près de pâlir. Depuis sa mort, le 30 septembre 1995, ses pièces sont traduites en trente langues. L’une d’elles, Juste la fin du monde, a fait l’objet d’un film du cinéaste ­québécois Xavier Dolan, primé à Cannes en 2016. Elle est au programme du baccalauréat. De Jean-Pierre Thibaudat, paraît Lagarce, une vie de théâtre (1). C’est une monographie ­synthétisant le destin de l’auteur-metteur en  scène enlevé précocement par le sida (il en disait, par euphémisme, « ce que vous savez »), qui est désormais un jeune classique de la scène contemporaine.

En 2007, Jean-Pierre Thibaudat publiait chez le même éditeur, intimement lié à la vie du sujet, le ­Roman de Jean-Luc ­Lagarce. L’ouvrage actu­el, enrichi­ de la connaissance du journal de Lagarce et de témoignages inédits, constitue le juste portrait définitif d’un grand jeune homme (1,88 m) pressé, qui mena sa vie au rythme de l’incendie, mit en scène, écrivit sans répit tout en cultivant l’amitié avec pudeur, chercha l’amour dans maintes brèves rencontres et subit le pire avec stoïcisme. Suivant la chronologie, Thibaudat part de la naissance, le 14 février 1957, à ­Héricourt (Haute-Saône). Famille ouvrière protestante. Père et mère travaillent chez Peugeot. Études à Besançon. Lectures à perte de vue. Cours de théâtre en amateur. Jean-Luc Lagarce, à 20 ans, fonde sa compagnie, la Roulotte, avec une poignée d’amis qui ne le quitteront plus, dont la comédienne Mireille Herbstmeyer et François Berreur alors jeune premier, plus tard éditeur à l’enseigne des fameux Solitaires Intempestifs, du beau titre même d’une pièce de Lagarce.

Débuts sous le signe de la vache enragée, rencontre avec Théâtre Ouvert, dirigé par Micheline et Lucien Attoun, reconnaissance progressive du metteur en scène et, plus tardive, de l’auteur qui prend son bien où il le trouve (Tchekhov, Ionesco, Kafka…) et dont chaque texte, à la fin, s’avère de l’ordre auto­biographique en filigrane, jusqu’au bouquet final de chefs-d’œuvre résolus : Juste la fin du monde, donc, le Pays lointainDerniers remords avant l’oubliles PrétendantsJ’étais dans la maison et j’attendais que la pluie vienne… Un livre chaleureux, avec tact, empli d’infor­mations puisées aux meilleures sources, qui font encore plus aimer celui qui sut, dans sa brève existence comme dans son œuvre, tresser le tragique avec l’humour. N’est-ce pas ce qui fait tout le prix de la figure de Jean-Luc ­Lagarce, ­définitivement entré dans le monde des voix chères qui se sont tues ? Jean-Pierre Léonardini

(1) Éditions Les Solitaires Intempestifs, 200 pages, 10 euros.

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La Covid 19, Ebola et le sida

À l’heure où la confusion règne quant aux parades à promulguer pour contrer la pandémie de Covid 19, les attaques fusent et pas seulement virales. Comme à chaque épidémie, le combat est rude. Sur le ring : un nouveau virus, des anathèmes et une prévention à la peine. Coup de projo dans le rétro où des leçons se perdent.

 

« La Covid 19 est un défi sanitaire mondial sans précédent qui ne peut être relevé que grâce à une coopération inédite entre les gouvernements, les chercheurs, les fabricants et les partenaires multilatéraux », déclarait fin août le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’OMS. Aujourd’hui, nous voilà – a priori – tous logés à la même enseigne. Et pourtant la confusion est à son comble : les jeunes menaceraient les vieux à moins que ce ne soit l’inverse, les ripailleurs seraient des nids à virus mais pas les voyageurs des TGV ni les spectateurs du Puy du Fou… Dans les lieux clos ou à l’air libre, les gestes barrières sont de rigueur, les embrassades proscrites et la distanciation sociale portée aux nues… Si le climat est à ce point anxiogène, c’est sans doute que nous n’assistons pas qu’à une attaque virale inédite. D’autres enflent, boostées par une peur de lendemains incertains. Un voyage dans le temps est plus que jamais nécessaire pour tirer quelques leçons des épidémies passées.

Trente ans après la création de l’association Aides, la propagation du virus Ebola faisait couler beaucoup d’encre et de fiel. Les vieux démons à l’œuvre lors de la découverte du HIV ressurgissaient : « Dieu est en colère contre le Libéria et Ebola est un fléau. Les Libériens doivent prier et demander le pardon de Dieu pour leur dépravation et leurs actes immoraux tels l’homosexualité, qui continuent de pénétrer notre société ». A la fin juillet 2015, une centaine de dignitaires chrétiens d’Afrique de l’Ouest signait une résolution, publiée dans The Liberian Observer, et appelait à trois jours de jeûnes et de prières. Dans les années 1980, beaucoup virent dans l’apparition du sida le signe d’un châtiment divin, y compris la brave Mère Térésa qui ouvrit plusieurs foyers pour accueillir des malades sans-abris. Le prédicateur américain Jerry Falwell déclarait, lui, que « le sida est le jugement de Dieu sur une société qui ne vit pas selon ses Lois » (1).

Piqûres de rappel
Face aux nouvelles épidémies, les vieilles rengaines réapparaissent, aussi absurdes que mortifères. À Strasbourg, en février 1349, accusés d’empoisonner les puits, quelque 2000 juifs sont brûlés vifs. En période de syphilis, c’est la chasse aux prostituées, symboles du péril vénérien qui s’intensifie. Au 18e siècle, Louis XIV, sous couvert d’éradiquer la maladie, ordonne d’enfermer à la Salpêtrière les« femmes débauchées », via une ordonnance royale de 1713. D’autres sanctions sont prévues : les prostituées ont interdiction d’approcher les soldats du roi campés près de Versailles ou d’autres casernes provinciales, sous peine de nez et d’oreilles coupés. Autre punition prévue bien que rarissime : la déportation dans les colonies. Au 19e siècle, on les regroupera dans les maisons de tolérance pour mieux les surveiller et les exploiter. Outre de la rendre invisible, on se joue avant tout de la peur de la femme dépravée, la femme du peuple devenue « fille de joie » susceptible de contaminer moralement, autant sinon plus que physiquement, la bonne et vertueuse bourgeoisie.

À l’instar des prostituées, dans la même logique, les « classes laborieuses » deviennent des « classes dangereuses », tenues pour responsables de la propagation du choléra et de la tuberculose en même temps qu’elles représentent un danger politique. Pour faire taire leur révolte contre des conditions de vie misérables, les autorités les accusent de répandre de nouvelles maladies par une prédisposition naturelle à la saleté comme à l’ivrognerie. Ainsi, en 1866, pour le docteur Pierret, les tuberculeux sont « un troupeau de faméliques dont beaucoup ne font que payer la rançon de leurs vices, de leurs désordres, de leur paresse ou du moins de leur imprévoyance » (2). Des sons de cloches qui résonnent encore aujourd’hui.

Le club des 4 H
Au début des années 1980, face à l’apparition des premiers cas de sida, nombre de théories fumeuses tentaient d’expliquer le phénomène. Ainsi, on évoquait un cancer gay ou le club des 4 H : Homosexuels, Héroïnomanes, Haïtiens et Hémophiles. Plus que des pratiques à risques, on désignait des groupes, victimes forcément naturelles du sida. Et la bataille pour lutter contre la maladie passait autant par la recherche médicale que par la mise à mal des préjugés. Bien que les facteurs de transmission du HIV fussent assez vite détectés – sang, sperme, sécrétions vaginales –, les phénomènes d’exclusion se développaient. Là, des enfants exclus des écoles, ici, des salariés licenciés de leur entreprise. Comme le déclarait alors le docteur Jonathan Mann, responsable du programme sur le sida de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il fallait s’attaquer à la « troisième épidémie de sida », celle des réactions d’exclusion.

 Phénomène sans précédent, les malades eux-mêmes organisèrent la riposte. Aux États-Unis, les militants de la communauté gay menèrent des campagnes pour l’usage du préservatif et manifestèrent contre le silence du gouvernement Reagan face à l’hécatombe. Le slogan d’Act Up, association phare américaine, porté sur des triangles roses en référence aux stigmates imposés aux homosexuels par les nazis : « Silence = Death » (« Silence = Mort »). Le silence des pouvoirs publics qui tardaient à mettre en place une réponse médicale mais aussi le silence autour d’une maladie honteuse et de ses victimes. Comme le déclarait en 1988 le philosophe Jean-Paul Aron dans un documentaire sur Antenne 2, « en toute franchise, je suis incapable de vous avouer que j’éprouve le sida comme un châtiment. Ça me paraît scandaleux, simplement, cette guigne affreuse ». La bataille contre les discriminations fut centrale. Ainsi, aux États-Unis mais aussi en France, d’immenses patchworks furent déployés en place publique pour rendre hommage au combat des malades.

En France, c’est sous l’impulsion du sociologue Daniel Defert, compagnon du philosophe Michel Foucault décédé du sida en juin 1984, que l’association Aides va voir le jour. Comme il le raconte dans le formidable documentaire Passeurs (cf. bas de page), alors qu’il vient d’apprendre la cause du décès de son conjoint, le médecin lui dit : « Ne vous inquiétez pas, la cause de sa mort sera effacée ». « Comme si c’était un scandale. Pour moi, le scandale, c’était la maladie et non la chose sociale ». Dès lors, pour lui qui avait milité avec Foucault dans le Groupe d’information sur les prisons, l’enjeu était le droit d’un malade d’être informé de son état de santé. L’assemblée nationale votera bien des années plus tard, le 4 mars 2002, la loi Kouchner relative aux droits des malades.

Sur tous les fronts
Comme le rappelle Michel Bourrelly, le pharmacien qui participa à la deuxième antenne d’Aides à Marseille en 1985, il s’agissait de combattre les discours nauséabonds des adeptes du fichage des « sidaïques », les fausses informations sur la salive ou les moustiques susceptibles de transmettre le virus. Car dès lors, pourquoi utiliser un préservatif ou une seringue à usage unique ? Mais il fallait aussi se battre pour que tous les malades puissent bénéficier d’un traitement et qu’ils soient écoutés par les pouvoirs publics afin de mettre en œuvre des campagnes de prévention efficaces. Il faudra attendre l’arrivée de Michèle Barzach en 1986 au ministère de la Santé pour que les choses changent. Ce ne fut pas une mince affaire pour autoriser la publicité sur les préservatifs ou la vente libre des seringues. Et Michel Bourrelly de raconter qu’il vendait avant que la loi ne l’y autorise des seringues à prix coutant. L’ancienne ministre, Michèle Barzach, dut s’opposer au ministre de la Justice de l’époque, Albin Chalandon pour qui, avant tout, « les toxicomanes sont des délinquants » (3).

Il fallut des associations comme Aides et Act Up pour que les homosexuels comme les toxicomanes soient soignés sans être jugés. Il fallut encore qu’elles se battent pour pousser au dépistage systématique lors des collectes de sang. La lutte pour les traitements fut un autre combat à mener – et non des moindres : faire avancer au plus vite la recherche, batailler pour freiner la voracité des firmes. Une  constante qui pointe déjà en temps de covid. En 1992, un petit groupe interassociatif, le TRT 5, voit le jour pour accélérer la mise sur le marché de nouveaux traitements, multiplier les essais et contrôler le travail des laboratoires. De même, le bras de fer engagé notamment par l’Afrique du Sud dès 1997 pour commercialiser des médicaments génériques.« Aujourd’hui encore, la bataille continue avec les traitements de l’hépatite C », rappelait Michel Bourelly en 2014. « Leurs coûts avoisinent les 84 000 dollars alors que l’association Médecins du monde évoque une cure à 500 euros pour huit semaines de traitement ».

Grâce à la mobilisation des scientifiques mais aussi des malades, 30 ans après les premiers cas diagnostiqués, le sida est devenu une maladie chronique. L’arrivée des trithérapies et le traitement précoce des personnes infectées empêchent les contaminations. La transmission du virus de la mère à l’enfant, dès lors qu’elle est traitée, est devenue quasiment nulle. Tous les malades ne sont pas logés à la même enseigne même si le combat contre la corruption a permis que 80% des subventions étrangères en direction des pays africains soient consacrés à la prise en charge des malades contre 20% précédemment. Lors de la 20e conférence internationale sur le sida qui s’est tenue en juillet 2014 à Melbourne (Australie), les bonnes nouvelles étaient au rendez-vous, tel l’exceptionnel développement de l’accès aux traitements antirétroviraux. Entre 2002 et 2012, le nombre de personnes qui en bénéficient a été multiplié par 40 ! Cette diffusion croissante a permis de faire baisser la mortalité de 35 %. Face à de tels résultats, l’Onusida estimait que « mettre fin à l’épidémie de sida est possible » d’ici 2030.

Fausses rumeurs, vrais dangers
Les chercheurs pointaient dans le même temps les résistances toujours à l’œuvre dans certaines régions du monde. En 2014, 17 pays représentent à eux seuls 75 % des nouvelles contaminations. Ainsi, le Moyen-Orient, le Maghreb, l’Asie orientale ou l’Europe de l’Est connaissaient une recrudescence de mortalité et de nouvelles infections dues au durcissement des lois contre les populations à risque comme les homosexuels, les toxicomanes et les femmes victimes de la prostitution. Ces populations stigmatisées, de peur d’être identifiées voire arrêtées, n’osaient plus contacter les organismes de santé et se faire dépister. Les organisateurs de la conférence signaient la Déclaration de Melbourne  pour dénoncer les discriminations et les législations répressives qui les accompagnent.

Comme aux premières heures de l’épidémie de sida, les rumeurs vont bon train, freinant la prise en charge des malades. Aujourd’hui encore, des pseudo scientifiques affirment que le virus du sida n’a jamais été observé, que nous serions face à « la plus grande supercherie du 20e siècle ». Quant au virus Ebola, on l’accusa d’être une nouvelle arme bactériologique ou un virus inventé par les Blancs et propagé via les centres médicaux. Pendant ce temps-là, des voix s’élevaient pour dénoncer un besoin criant de matériels, de personnels médicaux formés mais aussi d’anthropologues. Tous étaient appelés à la rescousse pour panser les plaies, prévenir les contaminations en rappelant, encore et toujours, les voies de transmission – un contact direct avec les sécrétions corporelles – ou conseiller d’éviter certains rituels funéraires à risque. Comme le résumait alors Peter Piot, co-découvreur du virus en 1976 qui dirigea l’Onusida jusqu’en 2008, pour lutter contre cette épidémie, « il faut rétablir la confiance », alors que la population se méfie des autorités comme des systèmes de santé (4).

Aujourd’hui comme hier, le fléau est tentaculaire. La planète « en guerre » contre la circulation de la Covid 19, mais aussi contre tout ce qui l’encourage : capitalisations, désinformations, répressions, suspicions, délations… Certes, l’ambiance est plombée mais gardons à l’esprit que le dérèglement climatique ne se mesure pas qu’en degré Celsius. En d’autres termes, ceux de Michel Audiard, « Y’a pas seulement que de la pomme. Y’a autre chose… » ! Amélie Meffre

(1) Cité par Susan Sontag, Le sida et ses métaphores (Christian Bourgeois, 1989). (2) Peurs et terreurs face à la contagion, ouvrage collectif (Fayard, 1988). (3) Nos années Sida. 25 ans de guerres intimes, d’Eric Favereau (La Découverte, 2006). (4) Le quotidien Libération, 26 août 2014

 

Passeurs : un documentaire essentiel

L’association Sida Fonds pour la Mémoire a été créée en 2010 pour financer des films afin de laisser des traces des combats menés : à ce jour, une trentaine ont été réalisés. À sa tête, Michel Bourrelly explique que ces centaines de témoignages récoltés « servent pour la recherche socio-historique mais aussi pour les personnes elles-mêmes qui parfois n’avaient jamais parlé avant ». Parmi ces pépites, Passeurs, réalisé par Pamela Varela et projeté lors de la conférence internationale sur le sida à Melbourne en 2014.

Rues ensoleillées de San Francisco ou enneigées de New York, quais de Seine ou du canal de l’Ourq, couloirs d’hôpitaux ou cliniques africaines, les images d’anonymes se mêlent aux témoignages des principaux acteurs de la lutte contre la maladie, alors que la voix de Janis Joplin résonne : le militant américain d’Act Up Andrew Velez, Daniel Defert, Bruno Spire, président d’Aides, Françoise Barré-Sinoussi, co-découvreuse du HIV, mais aussi Line Renaud, à l’origine du Sidaction… Au fil de ce formidable documentaire qui retrace les combats passés comme actuels, on entendra encore Anne Bouferguene, infectée en 1988 à l’âge de 15 ans, mais aussi des patients et des médecins africains qui se battent contre les mises à l’écart et la prise en charge des malades. Un film plein de délicatesse et d’enseignements… vitaux (le mot de passe pour accéder au film : 20PSTFR ).

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Wilfrid Lupano, le bédéiste indigné

Scénariste de BD à succès, Wilfrid Lupano a refusé la médaille des Arts et Lettres. Adressant au ministère de la Culture un courrier cinglant pour dire sa « honte » de la politique du gouvernement. Explications d’un bédéiste indigné.

 

Cyrielle Blaire – Dans votre lettre adressée au ministère de la Culture, vous énumérez les raisons pour lesquelles ce gouvernement vous fait honte. Et il y en a beaucoup…

Wilfrid Lupano Je ne me voyais pas accepter une récompense d’un gouvernement avec lequel je n’ai vraiment rien à faire. Il y avait eu cette phrase violente de Macron sur le fait qu’il n’y aurait pas d’« argent magique » (en réponse à une soignante, ndlr). Mais avec la suppression de l’ISF, le refus d’aller chercher les évadés fiscaux, le CICE qui n’en finit plus d’être inefficace et, avant cela, le sauvetage des banques, on se dit que pour certaines choses, on en trouve de « l’argent magique » !

C.B. – Vous citez également les violences d’État auxquelles vous avez assisté

W.L. – En mars 2018, je suis allé à Notre-Dame-des-Landes après l’abandon du projet d’aéroport, au moment de l’opération policière menée sur la ZAD par 2500 gendarmes et des véhicules blindés. Le bilan de l’opération, qui a duré trois semaines ? Trente cabanes détruites et six personnes expulsées, des gens éborgnés et un étudiant qui a eu la main arrachée… Il s’agissait d’une pure démonstration de force, mais aussi de permettre à la police et à la gendarmerie de se venger. C’est remonté un peu dans les médias, mais comme avec la violence dans les banlieues, les gens ne se sentent pas concernés. Ils se sont dit que c’était des radicaux, qu’ils l’avaient sans doute un peu cherché. Et puis, il y a eu le déni médiatique face à la répression du mouvement des « gilets jaunes ». Alors que tout défilait sur les réseaux sociaux.

C.B. – Vous revenez aussi sur la politique migratoire de Macron et le refus d’accueillir les réfugiés de l’Aquarius.

W.L. – L’été dernier, pour l’ONG Première Urgence Internationale, j’ai fait un reportage au Liban dans les camps de réfugiés. Là-bas, il y a 1,5 million de réfugiés syriens pour 4,5 millions d’habitants. Le pays fait front comme il peut. Alors que nous, on se demande si faire entrer l’Aquarius avec 160 personnes à son bord, ce ne serait pas « le grand remplacement » ! (il rit). Le gouvernement joue toujours le même jeu : garder le débat en permanence sur l’étranger, le musulman, le voile, le terrorisme, pour diviser les pauvres. Pendant ce temps-là, il fait passer ses mesures de casse des services publics, de l’hôpital, des retraites… Quand tu as tous les médias aux ordres qui véhiculent le message, ça marche formidablement bien. On est classé au 39ème rang mondial en matière de liberté de la presse. Ça pique… Le problème, c’est qu’on n’a plus aucun organe de presse qui n’appartienne à un grand groupe proche du pouvoir, à part Le Canard enchaîné et Mediapart

C.B. – En 2016, une polémique a secoué le festival d’Angoulême : aucune auteure dans la sélection du Grand prix ! Est-ce que la représentation des femmes progresse en BD ?

W.L. – Longtemps, la bande dessinée se résumait à des histoires écrites par des mecs, avec des mecs, pour des mecs. Ce qui n’a pas donné très envie à des jeunes femmes de s’y mettre. Mais, depuis dix ou quinze ans, on a de plus en plus d’auteures et le marché a évolué : 52% des acheteurs sont désormais des acheteuses. Ça fait du bien à tout le monde. On a aussi besoin que les auteures se réapproprient des secteurs qui sont des chasses gardées masculines, comme la science-fiction et la fantaisy, où pullulent les meufs qui vont à la baston en talons aiguilles, avec de gros seins. Ce qui doit pas mal les gêner pour manier l’épée (il rit à nouveau). Ça aidera le genre à se renouveler ! Propos recueillis par Cyrielle Blaire

Le courrier de Wilfrid Lupano au ministère est à lire sur son blog, hébergé par Mediapart

 

Parcours :

Wilfrid Lupano est l’auteur et cocréateur des Vieux fourneaux, publiés aux éditions Dargaud. Une série de BD qui rencontre un très gros succès depuis son lancement en 2014, dépassant le million d’exemplaires vendus. La série raconte les tribulations d’une bande de papis anarchistes, d’anciens ouvriers et syndicalistes orchestrant des actions en mode « guérilla festive » contre des multinationales.

Wilfrid Lupano a également cofondé en 2016, avec Laure Garancher et Mayana Itoïz, The Ink Link (Le lien de l’encre, en français) : un réseau de professionnels de la BD et du développement pour mettre en valeur des actions menées par des ONG.

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Daniel Bougnoux, éveiller les esprits

Professeur émérite à l’université Stendhal de Grenoble, agrégé de philosophie et spécialiste d’Aragon dont il a dirigé l’édition des Œuvres romanesques complètes dans la bibliothèque de la Pléiade, Daniel Bougnoux nourrit un blog au titre évocateur, Le randonneur. Dans une chronique en date du 21/10, il rend hommage à Samuel Paty, à tous les enseignants. Célébrant le statut de la philosophie, l’enjeu de l’éducation, le plaisir de la disputation, le bienfait de la culture cultivée dès la jeunesse jusqu’à point d’âge.

Une méditation enrichissante, un retour historique et une projection dans l’avenir que Chantiers de culture propose à ses lectrices et lecteurs. Comme objet de réflexion et de débat. Yonnel Liégeois

 

                                 Éveiller les esprits (avec Samuel Paty)

                            

                                                  Samuel Paty (1973-2020)

L’infortuné prof d’histoire-géo victime du poignard islamiste n’était pas un héros, juste une bonne personne persuadée d’accomplir sa mission éducative, en proposant à sa classe de réfléchir, au-delà des limites du programme, sur des sujets tels que la liberté d’expression, l’intolérance, la place de la religion ou les vertus de l’humour… Je partage d’autant mieux l’émotion collective qui s’empare depuis quatre jours de notre pays qu’ancien enseignant moi-même, j’aurais fait comme lui.

Il est vrai que mon service dans l’enseignement secondaire (en philosophie) n’a duré que trois ans, à une époque (1970-1973) et dans un lieu (le lycée de jeunes filles Bonaparte à Toulon) où les conditions offertes au pédagogue étaient à l’évidence plus faciles : les valeurs de l’école faisaient encore consensus, mes étudiantes venaient pour apprendre et passer leur bac, et je n’avais pas dans mes classes pourtant remplies au maximum (40 élèves), de minorités ethniques capables de contester mes contenus de cours. Fraîchement issu moi-même de l’ENS et de l’agrégation, j’avais pour article de foi les bienfaits inconditionnels de la réflexion philosophique, et le vif désir de partager celle-ci chaque matin avec ma classe. Laquelle y consentait assez bien, faisant de moi un prof somme toute heureux.

Autre époque, heureuse utopie ? Je voudrais ici, en hommage à Samuel Paty, mieux cerner cet idéal partagé.

Si je tente d’évaluer ma situation par rapport à la sienne, je dirai d’abord que je n’ai pas affronté l’obscurantisme. Je me suis heurté comme chacun à l’ignorance, au dédain, à la bêtise crasse ou satisfaite, aux clichés et aux vulgarités où s’enlise la parole courante, mais pas à la remise en cause de ce qui m’animait : éveiller les esprits. Je croyais, et au fond je crois toujours, aux valeurs intrinsèques de l’ironie philosophique, aux bienfaits de sa discipline verbale, de son appel incessant au dialogue et aux raisons de l’autre, voire à des points de vue ou des hypothèses très étranges d’où le monde se découvre autrement. Dans la mesure où la philo se propose comme un éveil, un voyage ou une secousse libératrice hors des pensées enkystées, elle séduit assez facilement les jeunes gens qui, sur le point de quitter leur milieu familial, cherchent leur voie et leur équilibre. Ma légitimité n’était donc pas remise en cause, je n’avais pas de problème d’acceptation.

Plus qu’une autre matière, à l’exception peut-être des sports, la philo accompagne son disciple ou son étudiant sur les chemins de sa propre vie ; on peut, en classe de philo, apporter le récit d’un rêve, ou d’une péripétie intime, ouvrir le journal du matin, s’intéresser à une chanson, aborder une mode ou une œuvre d’art, bref réfléchir à toute sortes d’événements qui tissent notre quotidien sans sortir aucunement du sacro-saint programme ; la philo étant auto-référentielle, elle cherche à mieux cadrer ce qui arrive, et à composer à partir de ces sujets de réflexions en apparence disparates un monde un tant soit peu commun, ou une pensée communicante.

Commun est le grand mot : la philosophie surmonte les conflits en leur offrant une arène ou un cadre de discussion, la mise en arguments demeure sa grande affaire, elle répudie la violence, ou l’affirmation brutale d’un dogme ou d’une opinion personnelle qu’elle remplace par l’injonction : prenez la parole, vous et moi causons ! Je suis conscient, en rappelant cela, que ce filet de la dialectique ou du dialogue n’empêchera pas la révolte d’un Gorgias ou d’un Calliclès ; et qu’un islamiste, ou le porteur d’un dogme qui l’a fanatisé, ne fait pas irruption pour s’asseoir à la table des discussions, mais pour la renverser.

Le logos ou le cercle de la raison nous éclairent comme un phare, ou une lampe de poche, mais en laissant beaucoup de forces obscures et sauvages hors de leur clairière. Comment élargir ce rond de lumière ? Au niveau d’une classe, la mise en commun de la parole garde un fort pouvoir d’appel ; le sujet convié à une table ouverte où l’on échange des arguments et non des coups, sans dogmes a priori ni censure venue d’en haut, se trouve sécurisé et stimulé pour peu que cette parole, libératrice, soit présentée comme un jeu, ou une joute sportive. Car les lieux (familiaux, sociaux) qui stimulent une pensée personnelle ne sont pas si nombreux. Autour du sujet, l’institution scolaire puis universitaire trace une enceinte, protectrice, où les religions, les traditions, les trafics et les luttes d’influence en principe n’entrent pas. Et la philosophie en particulier a soin de découper cette « chambre à soi » (disait Virginia Woolf) ou ce sanctuaire, espace de retraite et de construction personnelle où le sujet retrouve des coudées franches ; elle réveille et stimule en nous cette faculté justement d’être un sujet, avec son pouvoir d’articuler, d’objecter et de répondre… Et elle fait advenir du même coup un nous, l’évidence d’une communauté de partage et d’écoute.

L’affinité entre ce programme (limité pour la philo à la terminale) et les valeurs de la laïcité et de la République n’a pas besoin d’être soulignée : chaque classe, si le prof s’appuie sur sa bienfaisante clôture pour y éveiller les esprits, à l’écart des autorités ailleurs constituées, reproduit en petit ce modèle de tolérance et d’émulation qui définit les fondements de notre République. L’école, et l’exercice philosophique en particulier, s’adressent à notre liberté. Mais l’exigence d’avoir à penser par soi-même n’est pas spontanée, ni forcément bienvenue, quel est ce soi-même qui parle par la bouche des enfants ? Trop souvent celui des préjugés extérieurs et (Descartes) des « contes de nourrice ». L’enseignant, celui qui promeut et porte véritablement le commun au-delà des intérêts et des affrontements particuliers, doit donc montrer tout ce qu’on gagne à cette ouverture, à ce passage d’une société close à une communauté moins fermée, celle dans laquelle on lit, on raconte, on pense et on joue à sa guise, selon ses propres goûts. Le grand défi est de faire préférer par les élèves cette ouverture aux routines de leurs mondes propres, de leur faire comprendre (et choisir) la supériorité de la parole et de l’examen personnel sur les dogmes ou les réponses toutes faites, de les aider à articuler contre les facilités du « J’te raconte pas », de  l’inattention, contre les mille séductions d’internet, la paresse du par-cœur ou l’expression désordonnée des pulsions, contre le chantage sentimental ou la violence primaire… Vaste programme, toujours à reprendre !

À l’horizon de cette ouverture il y aurait l’universel, auquel l’enseignement de la raison s’efforce d’accéder. Personne ne se meut dans l’universel mais il est bon, avec Kant, de poser que la moralité suppose non seulement qu’on se pense comme un autre (« ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse »…), mais encore  comme un sujet du genre humain au-delà des mœurs, des lois, des doctrines et des religions qui quadrillent les différentes sociétés. Cet appel à sortir du cercle des mimétismes partagés fait la supériorité de la science, comme de la vraie moralité. Et il ne reste pas sans écho : quelle récompense, pour chaque enseignant, de voir un jeune esprit s’ouvrir à cet horizon qui en effet l’élève, ou le grandit ! L’éducation n’est pas un mot creux ni une vaine tâche, elle amorce un cercle vertueux entre les consciences, moins d’intolérance, plus d’humour et d’audace dans la pensée.

J’imagine que Samuel Paty reproduisait, dans son coin et sans faire de foin, cet idéal des Lumières ; et que les profs sont légion, aujourd’hui en France, à transmettre sans forcément s’y référer les rudiments des philosophes qui nous ont formés, Socrate contre Calliclès, Montaigne, Pascal acharné à démêler en lui-même les évidences de la science et l’enthousiasme de la foi, Voltaire et son combat contre l’infâme, Kant et son partage critique entre les domaines de la religion et de la raison… Cet héritage est toujours à reprendre, à défendre contre ceux qui voudraient nous faire croire que ces mêmes Lumières ne sont qu’une croyance ou une idéologie parmi d’autres, ou que notre prétention à l’universel a entraîné le colonialisme et humilié les autres cultures. Au nom de quelles valeurs supérieures peut-on s’élever contre la laïcité ? Contre les principes de tolérance, et de libre circulation des idées, des pensées ?

Cette laïcité constitue un horizon indépassable, imprescriptible, mais elle ne conduit pas à l’angélisme ni à la naïveté : pas de tolérance pour les ennemis de la tolérance ! Sachons nommer, et traiter en conséquence, les adversaires de l’idéal scolaire et républicain qui nous a formés, et continue de nous inspirer. Une longue série de crimes fomentés par l’islam radical vient de culminer dans le meurtre, particulièrement atroce, de Samuel Paty.

Comment réagir ? Certainement pas en trouvant aux fanatiques des excuses, en se cachant derrière son petit doigt ou en répétant, comme le proviseur du dessin de Plantu, « pas de vagues »… Le prof comme le flic ou le juge se trouve confronté à ce qu’une société a parfois de pire, ses laissés pour compte, ceux que la famille, le quartier, le travail n’ont pas su éduquer et qui trouvent assez fatalement dans le prêche islamiste un lambeau de dignité ou une manière d’identité, fût-elle barbare. Entre leur charia et les lois de la République, la guerre est donc déclarée mais elle ne peut être, du côté des enseignants, que non-violente : nos armes sont le discours, la discussion, la lecture, cette lumière qui vient des œuvres inscrites au programme et d’une tradition critique de libre-examen… En un mot et encore une fois, l’éveil des esprits.

Grand promoteur de notre école laïque, Victor Hugo y a insisté dans des vers superbes, connaissez-vous dans La Légende des siècles le poème intitulé « An 9 de l’Hégire » ? Avez-vous ouvert et médité Le Fou d’Elsa (1963) où Aragon nous fait partager en quatre-cents pages de proses et de vers savamment mêlés la splendeur de la civilisation arabo-andalouse de Grenade, et la douleur de son égorgement par les Rois catholiques ? Quelques poètes de notre langue ont ainsi jeté des ponts ; et notre tradition critique des Lumières propose un horizon de conciliation, et un programme d’éducation. Un islam non-radical partage forcément ces valeurs, à lui de faire le ménage dans ses rangs, car il est la première victime des « amalgames », et d’aider nos profs (au lieu de les traiter de « voyous ») dans ce combat qui est aussi le sien. Daniel Bougnoux

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Jean-Pierre Vincent, le théâtre en deuil

Grande figure du théâtre public,  Jean-Pierre Vincent est décédé le 4 novembre. Parti du jeune Brecht iconoclaste, ce grand metteur en scène et pédagogue a exploré l’art du théâtre de A à Z et occupé de hautes fonctions dans son métier. Sans renoncer à le relier à une société en perpétuel changement.

 

C’est dans ce moment lugubre où le monde est malade et le théâtre public interdit de séjour qu’on apprend, le cœur serré, la mort de Jean-Pierre Vincent, le 4 novembre, des suites du virus. Ceux qui l’ont connu, ne serait-ce que par son talent étincelant de metteur en scène sans cesse au service d’une foule d’auteurs divers, son sens de la fraternité partageuse et sa probité proprement républicaine de directeur d’institutions d’envergure, ne peuvent qu’être minés par le chagrin. Il devait créer, dès que possible, l’Antigone de Sophocle au Théâtre national de Strasbourg.

Né à Paris en 1942, c’est dans le groupe théâtral du lycée Louis-le-Grand, aux côtés de Jérôme Deschamps, Michel Bataillon et Patrice Chéreau, qu’il fait des débuts de comédien, avant de signer sa première régie, en montant Amal et la lettre du roi du grand écrivain bengali Rabindranath Tagore. L’année d’après, c’est la Cruche cassée de Kleist puis, en 1963, des Scènes populaires du fameux caricaturiste balzacien Henri Monnier. La troupe de Louis-le-Grand, dont il partage deux ans durant la direction avec Patrice Chéreau, s’est vite professionnalisée. À l’invitation de Bernard Sobel, elle se produit à Gennevilliers puis à Sartrouville, dans le théâtre fraîchement créé par Claude Sévenier.

Des spectacles marqués du sceau d’une effervescence intense

En 1968, c’est la rencontre avec le germaniste et traducteur Jean Jourdheuil (on lui doit notamment la révélation de Heiner Müller en France). Ils œuvrent de concert à la mise en jeu de thèses du jeune Brecht, au rebours de l’ossification, ici et là, du grand écrivain officiel de la RDA. Cela donne de mémorables réalisations, coupantes, vitaminées, sarcastiques, de la Noce chez les petits bourgeois (1968) au Théâtre de Bourgogne et de Tambours et trompettes au Théâtre de la Ville, adaptation par Brecht d’une pièce de George Farquhar, auteur britannique férocement comique, quasi contemporain de Molière.

J’ai des souvenirs vifs des spectacles de cette époque, marquée du sceau d’une effervescence intense, quand Vincent et Jourdheuil s’attaquaient, à la Brecht, à la pièce de Goldoni  le Marquis de Montefosco (1970, au Grenier de Toulouse) et, la même saison, aux Acteurs de bonne foi de Marivaux, à la Cagnotte de Labiche (1971, au Théâtre national de Strasbourg) ou, au TNP de Planchon, à Capitaine Schelle, Capitaine Eçço de Serge Rezvani puis, du même auteur, au Camp du drap d’or. Vincent et Jourdheuil, as du détournement, fondaient en 1972 le Théâtre de l’Espérance, sous l’égide duquel ils organisèrent des œuvres de Brecht ( Dans la jungle des villes), de Büchner ( Woyzeck) et de Grabbe ( Don Juan et Faust), sans négliger un auteur vivant, tel Jean-Claude Grumberg ( En revenant de l’expo). Au Palace, alors encore un théâtre, même menacé, c’était la Tragédie optimiste de Vichnievski, âpre réflexion sur le bolchevisme face à l’anarchisme. Au Palace, leur tandem fonde le Théâtre expérimental populaire (Tex-Pop). Une revue, Rebelote, au ton incisif, paraît brièvement.

Le TNS, le Français, les Amandiers…

Jean-Pierre Vincent est nommé en 1975 à la tête du Théâtre national de Strasbourg. Il prend en main l’école et se lance dans un rigoureux travail d’expérimentation autour du réalisme et, au terme d’une sérieuse réflexion, définit les rapports avec l’institution et refonde dûment les liens avec les collectivités locales et nationales. Époque particulièrement fertile avec le compagnonnage d’André Engel et les créations marquantes de Germinal   d’après Zola (adaptation de Michel Deutsch), le Misanthrope (1977), Vichy-Fictions (1980), textes de Bernard Chartreux et Michel Deutsch sur l’ère pétainiste, et Palais de justice (1981), formidable exercice hyperréaliste sur la misère du monde au tribunal. En 1980, il y avait eu Peines d’amour perdues de Shakespeare dans la traduction de Jean-Michel Déprats, une réussite enchanteresse. Jean-Pierre Vincent, nommé administrateur général de la Comédie-Française de 1983 à 1986, ne souhaitera pas, à ce poste, jouer rebelote. Il n’y était pas à l’aise, peu porté à la posture régalienne obligée. Du moins révéla-t-il au Français la figure singulièrement poétique de Jean Audureau, avec Félicité, surgeon flaubertien sublimement interprété par Denise Gence. Il fait entrer au répertoire le Suicidé de Nicolaï Erdman, et Six personnages en quête d’auteur de Pirandello.

Il succède à Chéreau à Nanterre-Amandiers. Il y fait flèche de tout bois d’hier à ­aujourd’hui avec, de Musset, Fantasio puis On ne badine pas avec l’amour et les Caprices de Marianne, jusqu’à Princesses de Fatima Gallaire, en passant par Sénèque ( Thyeste, en 1994) et, à nouveau, Woyzeck de Büchner. En 1996, il est invité à créer, à la Comédie-Française, le drame historique de Gérard de Nerval Léo Burckart, sur l’intellectuel romantique devant l’action. Pensant au relais, il met le pied à l’étrier, entre autres, à Stanislas Nordey. Dès 2001, infiniment autonome, il crée Studio libre avec Bernard Chartreux et se consacre assidûment à l’enseignement et à la mise en scène à l’École régionale d’acteurs de Cannes, où il relève magnifiquement le défi des Pièces de guerre d’Edward Bond, puis à l’École nationale supérieure des arts et techniques du spectacle, sise à Lyon. Dommage que la plupart de ces réalisations-là, moins courues, réservées aux écoles, d’une maîtrise absolue, n’aient pu légalement toucher un public large ! En revanche, en 2008, c’était à l’Odéon, l’École des femmes, travail magistral mené avec le concours de Daniel Auteuil dans le rôle d’Arnolphe et qui fut aussi, à Avignon, sa ville natale, un Scapin d’anthologie. En quelque cent mises en scène, que de beaux succès mérités, l’un des derniers avec les Prétendants de Jean-Luc Lagarce.

Travailleur inépuisable et joyeux compagnon à l’esprit loustic

Familier de Molière et Brecht, Vincent a également chéri Shakespeare et la tragédie grecque, amenant volontiers cette dernière sur des rives actuelles. C’est à partir de Roger Planchon et de Brecht qu’il avait entamé son parcours de vie d’artiste. Fidèle en amitié et en collaboration (le peintre Chambas notamment, les comédiens Philippe Clévenot, Alain Rimoux, Évelyne Didi, Christiane Cohendy, Bernard Freyd, la liste est longue), travailleur inépuisable et joyeux compagnon à l’esprit loustic, Jean-Pierre Vincent occupe dans l’histoire du théâtre français une place capitale. N’est-il pas urgent de le marteler dans un temps d’oubli au sein du grand dégueulis d’images qui noie la pensée ?

À la fin de ce balayage, trop hâtif et bref, de la vie d’un homme qui déclarait humblement « Mon métier, c’est le texte, les acteurs et les planches », on se sent coupable de n’avoir pu mieux signifier sa vertu civique et sa puissance artistique dans un moment historique donné. Jean-Pierre Léonardini

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Pierre Jourde, de la caricature et du blasphème

Écrivain, professeur d’université et critique littéraire, Pierre Jourde tient un blog de chroniques, hébergé sur le site de L’obs. Où il publie, le 20/10, une  adresse « Aux musulmans, et en particulier aux élèves et parents d’élèves qui désapprouvent les caricatures de Mahomet ». Disponible sur le web, Chantiers de culture la propose à ses lecteurs. Comme objet de réflexion et de débat.

À lire, commander ou télécharger : Pierre Jourde est surtout réputé pour ses pamphlets et ses essais sur la littérature contemporaine. Ses principaux ouvrages : La littérature sans estomac (Prix de la critique de l’Académie française), Pays perdu, Festins secrets (Prix Renaudot des lycéens), La littérature monstre : essai sur la littérature moderne, La première pierre (Grand prix Jean-Giono). 

  

Chers concitoyens musulmans,

Ne nous voilons pas la face : il y a un problème. Tant de morts, tant de souffrances pour de simples caricatures. Comment en est-on arrivés là ?

À la fin du Moyen-Âge, tous les pays chrétiens et musulmans vivaient sous le même régime d’intolérance. Un simple soupçon de blasphème ou d’impiété pouvait vous mener à l’échafaud. Les gens des autres religions ne disposaient pas des mêmes droits et étaient à peine tolérés. On peut même dire que les pays musulmans, l’empire ottoman en particulier, étaient un peu plus tolérants envers les juifs et les chrétiens que les pays chrétiens ne l’étaient envers les juifs et les musulmans.

Et puis, en Europe, il s’est passé deux phénomènes, étroitement liés, qui ont fait la société où nous vivons aujourd’hui, la France, et plus généralement les pays occidentaux : la naissance de l’esprit scientifique et la philosophie des lumières. Cela a mis quatre siècles pour aboutir, du XVIe siècle au début du XXe siècle, le travail a été long, douloureux et sanglant. Au bout de ce travail, il y a, entre autres, le droit au blasphème.

L’esprit scientifique a cherché à expliquer rationnellement le monde, par l’observation et la logique, sans s’en tenir aux vérités religieuses. Il a d’abord fallu faire admettre aux autorités chrétiennes que la terre tournait sur elle-même et autour du soleil. Galilée a été obligé par l’Église de renoncer à ses découvertes. Au XIXe siècle encore, les découvertes de Darwin étaient refusées au nom de la Bible. Mais l’esprit scientifique a fini par s’imposer. Grâce à lui, on en sait plus aujourd’hui sur l’univers, l’homme et la nature. Mais il a aussi permis l’essor technique : si vous avez un téléphone portable, la télévision, une voiture, la lumière électrique, si vous prenez l’avion, le train, si vous pouvez vous faire vacciner, passer une radio, c’est grâce au développement de l’esprit scientifique tel qu’il s’est développé en Europe, et qui a dû lutter des siècles contre la religion et ses soi-disant vérités révélées.

L’esprit des lumières s’est opposé aux persécutions religieuses, au fanatisme religieux, à la superstition. Voltaire a lutté pour faire réhabiliter Calas, condamné à l’atroce supplice de la roue, parce qu’il était protestant et qu’on le soupçonnait d’avoir tué son fils parce qu’il voulait se convertir au catholicisme. Voltaire a lutté pour faire réhabiliter le Chevalier de la Barre. Ce garçon de vingt ans est torturé et décapité pour blasphème. On lui cloue sur le corps un exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire et on le brûle.

La Révolution française, puis les lois de la laïcité, qui s’imposent à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, vont dans le même sens : empêcher la religion catholique, qui est pourtant celle de l’immense majorité des Français, d’imposer sa vérité, son pouvoir, de torturer et de tuer pour impiété ou pour blasphème, et faire en sorte que toutes les religions aient les mêmes droits, sans rien imposer dans l’espace public. Car c’est cela, la laïcité.

Mais le catholicisme n’a pas abandonné si facilement la partie, même après avoir perdu le pouvoir, il voulait encore régner sur les esprits, censurer la libre expression, imposer des visions rétrogrades de l’homme et, surtout, de la femme. En 1880, puis encore en 1902, il a fallu expulser de France tous les ordres religieux catholiques qui refusaient de se plier aux lois de la république. Pas quelques imams : des milliers de moines et de religieuses. Ça ne s’est pas passé sans résistance et sans violences.

La critique, la satire, la moquerie, le blasphème ont été les moyens utilisés pour libérer la France de l’emprise religieuse. Tant que la religion était religion d’état, ceux qui le faisaient risquaient leur vie. Puis l’Église catholique a fini par accepter d’être moquée et caricaturée. Elle a accepté les lois de la démocratie. Les caricatures et les blasphèmes étaient infiniment plus durs et plus violents que les caricatures assez sages de Mahomet, chez les ancêtres de Charlie Hebdo, qui s’appelaient par exemple L’Assiette au beurre, et plus récemment, il y a une cinquantaine d’années, Hara-Kiri, et de nos jours dans Charlie Hebdo, beaucoup plus durs avec le Christ qu’avec Mahomet. Imaginez qu’un artiste comme Félicien Rops représentait le Christ nu, en croix, en érection, avec un visage de démon ! Et « Hara-Kiri » la sainte vierge heureuse d’avoir avorté ! Personne ne les a assassinés. Au contraire, en 2015, une revue catholique a publié des caricatures du Christ par Charlie Hebdo ! Pour montrer qu’ils étaient capables de les accepter.

Si vous êtes libres de pratiquer votre religion en France, si vous avez les mêmes droits que les chrétiens, c’est grâce au blasphème, qui a empêché une religion d’imposer sa loi. Les musulmans sont redevables de leur liberté aux blasphémateurs.

Beaucoup de gens aujourd’hui refusent l’idée de blasphème, pas seulement les musulmans. Il faudrait « respecter » les religions. Mais c’est justement parce qu’on ne les a pas respectées que nous sommes libérés de l’emprise religieuse, et que nous vivons en démocratie, dans un pays où toutes les religions sont acceptées. Charlie Hebdo ne va pas trop loin, Charlie Hebdo fait avec courage son travail de journal satirique, qui s’en prend à tout le monde, sans distinction de religion ou d’origine, parce qu’en démocratie on a le droit de se moquer de tout et de tout le monde. Sachez que Charlie Hebdo, qui est plutôt classable à l’extrême gauche, s’en est pris au racisme, à l’extrême droite, au christianisme, aux hommes politiques de tous bords. Et à l’islam, donc, à égalité avec les autres. Pourquoi auraient-ils dû faire une exception uniquement pour l’islam ?

En France, on peut critiquer avec virulence tout le monde, les partis politiques, les institutions, les hommes politiques, les artistes, etc. Faut-il faire une exception pour les religions ?

En France, on peut moquer le catholicisme, le judaïsme, le bouddhisme, sans risquer sa vie. Pourquoi ne peut-on moquer l’islam sans risquer sa vie ? L’islam serait-il une exception ?

L’islam peut être critiqué et moqué, comme toutes les autres religions, comme toutes les croyances, comme toutes les opinions, car en démocratie, une religion est une opinion, elle n’est pas sacrée. Si vous n’admettez pas cela, alors vous n’admettez pas la démocratie. Cela signifie que vous souhaitez vivre dans une société sans liberté d’expression, où on ne critiquera plus rien ni personne, dans une société sans blasphème, où la religion dictera aux gens leur manière de vivre, les limites de leur comportement et de leur parole. C’était la France au Moyen-Âge. C’est l’Arabie saoudite aujourd’hui.

L’islam est critiquable justement parce qu’il a encore du mal à accepter la liberté d’expression et la liberté des femmes. Connaissez-vous des massacres et des attentats de même ampleur, partout dans le monde, au nom du christianisme ? L’islam est la seule religion aujourd’hui au nom de laquelle on tue des centaines d’innocents partout dans le monde. Combien de massacres en France, l’Hyper Cacher, Charlie Hebdo, le Bataclan, le carnaval de Nice, les petits enfants juifs tués par Mohammed Merah, le professeur de Conflans, et bien d’autres encore ? Combien d’attentats aux Etats-Unis, en Espagne, en Angleterre, en Belgique, tous aux cris de « Allah est grand » ? Et les organisations totalitaires islamiques, comme Daech, Al Qaïda, les Tribunaux islamiques somaliens ou les Talibans, qui lapident, décapitent et crucifient au nom d’Allah les chrétiens, les musulmans chiites, les juifs, les zaïdites, les homosexuels, les femmes adultères et les blasphémateurs ? Et dans combien de pays islamiques les autres religions sont-elles persécutées, les femmes considérées comme mineures, des jeunes gens exécutés pour n’avoir pas respecté la religion?

Ces pays et ces gens ont manqué la révolution scientifique et l’esprit des lumières. Ils ont manqué de blasphème !

Critiquer l’islam n’est pas de l’« islamophobie », maladie imaginaire créée pour empêcher justement toute critique, encore moins du racisme, qui n’a rien à voir. Est-ce que critiquer l’extrême droite est de l’extrême-droitophobie ? Est-ce que critiquer le capitalisme est de la capitalistophobie ? Est-ce que critiquer le catholicisme est de la catholicismophobie ?

Critiquer l’islam, c’est le mettre sur le même plan que toutes les autres religions et opinions. C’est donc le respecter. Ne pas le critiquer, c’est penser qu’il est incompatible avec la démocratie, comme on préserve la sensibilité d’un petit enfant qui ne peut pas endurer la même chose que les adultes.

Les caricatures de Charlie Hebdo, celles des journaux danois, attaquaient l’islam justement sur le sujet de la violence et de l’intolérance. Et c’est bien un problème, ne le pensez-vous pas ? Les réactions violentes ont montré qu’ils avaient raison ! Les assassins de Charlie Hebdo démontrent qu’ils avaient raison, qu’il y a là un problème. Le jour où l’islam acceptera de se confronter à ses problèmes au lieu de tout renvoyer à l’islamophobie, le jour où il acceptera de rire de lui-même, et de prendre la moquerie avec une indulgence souriante, il montrera qu’il est compatible avec la démocratie, capable d’autocritique, comme l’a été le catholicisme. Ce jour-là, une simple petite caricature ne donnera plus lieu à des massacres. Je souhaite vivement, je ne sais par quel canal, être entendu de vous, surtout ceux que choquent les caricatures. Qu’ils comprennent enfin que c’est la loi démocratique, que c’est au prix de cette insolence qui réveille les esprits qu’on peut réfléchir, se remettre en question et avancer. Et si les religions avaient enfin de l’humour ? Si la Grande Mosquée de Paris organisait une expo Charlie Hebdo ? On peut rêver… Pierre Jourde

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Le livre, essentiel ou non ?

Une nouvelle fois, considérées comme des commerces non essentiels, les librairies sont contraintes de baisser le rideau ! Une décision qui exaspère les professionnels du livre et nourrit leur colère. Lectrices et lecteurs soutiennent la pétition nationale lancée par le Syndicat de la librairie française.

 

Considérées comme des commerces non essentiels, les librairies sont contraintes, une nouvelle fois, de baisser le rideau à l’heure du second confinement. Malgré la mobilisation citoyenne des professionnels du livre, des auteurs et éditeurs, des lectrices et lecteurs… Même le ministre de l’Économie militait en faveur de leur ouverture, décidant alors la fermeture des rayons livres dans les grandes surfaces mais laissant ainsi le champ libre aux géants de la vente en ligne !

« Fermer les librairies, c’est condamner tout un pan de l’économie culturelle, sans doute à vaciller, pour certains à disparaître », souligne François Busnel, l’animateur de l’émission La grande librairie et l’initiateur d’une pétition nationale, soutenue par le Syndicat de la librairie française, qui remporte un vif succès. « À l’heure où les salles de spectacles, les musées, les centres d’art et les cinémas sont malheureusement contraints de nouveau à la fermeture, l’ouverture des librairies maintiendrait un accès à la lecture et à la culture dans des conditions sanitaires sécurisées », soutient le SLF. Et le syndicat de poursuivre : « Le retour en nombre des lecteurs en librairie, jeunes ou adultes, à l’issue du premier confinement a illustré cette soif de lecture, porteuse de mille imaginaires, et cette volonté de défendre nos lieux de vie, de débats d’idées et de culture au cœur des villes ». Au final, le texte de la pétition demande au Président de la République de laisser les librairies indépendantes ouvrir leurs portes.

Est-il plus dangereux d’acheter un livre qu’une baguette de pain ? À l’identique du boulanger, le libraire s’est équipé pour garantir la santé de ses salariés comme des visiteurs. Avec le sourire et la rigueur requise, il exige le respect des règles sanitaires. Pour que chacune et chacun ne cessent de tourner avec ravissement les pages du livre, les pages de la vie… Un appel à ouvrir les portes auquel le gouvernement reste sourd, malgré les incohérences d’une décision qui exaspère les professionnels du secteur, en dépit de la colère qui gronde et monte des territoires !

En solidarité avec les acteurs du livre, les membres de l’académie Goncourt ont convenu de reporter, sine die, la date de remise de leurs prix. Comme d’autres jurys littéraires : le Renaudot, le prix Interallié et le Grand prix du roman de l’Académie française. Quant aux librairies, elles s’organisent pour mettre en place et développer la vente en ligne et à emporter. Tel le réseau Folies d’encre, douze librairies en Seine-Saint-Denis(93) pour 1 724 893 livres disponibles, qui s’autorise un message fort en humour : « Si vous ne savez pas quoi chercher, appelez-nous, envoyez-nous un mail, un pigeon voyageur, des signaux de fumée… ON SERA LÀ POUR VOUS ! Prenez soin de vous, laissez la stupeur retomber et lisez, on n’a pas encore trouvé mieux pour passer l’hiver sereinement ! ». Un autre site, national, à consulter : Lalibrairie.com, qui prône « un nouveau mode de distribution alternatif aux circuits traditionnels tout en protégeant votre librairie de proximité ». Le principe ? Aucun frais de port n’est facturé si vous retirez votre livre dans la librairie au coin de votre rue ! Quant au réseau Leslibraires.fr qui a pour ambition « de vous permettre de retrouver sur Internet vos librairies préférées, leur choix et leurs spécificités », le mode de fonctionnement est un peu différent : il s’appuie, toutes librairies confondues, sur un stock en ligne qui recense près de cinq millions de livres !

Averroès, l’illustre philosophe et médecin musulman, écrivait au XIIème siècle que « l’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence ». Lisez, lisons, lisez : il n’y a pas meilleur remède contre la bêtise et l’ignorance, la peur et la haine, l’obscurantisme et la violence ! Yonnel Liégeois

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