Ludivine Bantigny, la Commune au présent

Il est des événements historiques étonnants, tant ils déchaînent les passions. La Commune, qui ne dura que 72 jours (du 18 mars au 28 mai 1871), en fait partie. À la veille des célébrations de ses 150 ans, avec La Commune au présent, les lettres de l’historienne Ludivine Bantigny aux communeuses et aux communeux nous éclairent brillamment quand on s’écharpe encore sur leurs cendres.

 

Comment rendre vivante et vivifiante la Commune, cent cinquante ans après son avènement ? L’historienne Ludivine Bantigny s’y emploie, avec La Commune au présent, en écrivant aux communeuses et aux communeux, célèbres et inconnus. En leur racontant des faits qu’ils n’ont sans doute pas vus sur le moment et ceux qui ont suivi, l’historienne nous plonge dans l’événement, ses coulisses et ses répercutions. Sa plume est tendre, délicate, quasi amoureuse envers ces héros du populo. À la lingère de 47 ans, Pélagie Daubain, elle explique qu’elle ne les nommera pas « communards » comme leurs adversaires et – sans vouloir la blesser – lui rapporte leurs « mots infâmes ». Ceux de Théophile Gautier, d’Alexandre Dumas fils, de Zola, de Flaubert ou de la Comtesse de Ségur… Elle apprend à Marie Soulange, passementière de 24 ans, que 1050 femmes ont été déférées comme elle au Conseil de guerre et que pour un certain Briot, auteur d’un long rapport, elles étaient des « créatures avilies et dégradées ». Elle lui raconte aussi le combat de ses « héritières », les salariées de Chantelle en 2016.

À l’instar de l’écrivaine Michèle Audin qui tient un génial blog sur la Commune, l’historienne nous transporte dans la bataille. Au fil de sa correspondance, on mesure l’humiliation de la défaite contre les Prussiens et la misère des Parisiens quand un marché aux rats se tenait à l’Hôtel de Ville. On suit les combats sur les barricades déployées par centaines mais aussi les batailles menées pour l’égalité et la fraternité dans les clubs et les assemblées, de l’Union des femmes aux chambres syndicales, en passant par les coopératives et les Frères du Grand Orient de France rejoints par les Compagnons du Devoir ! Si la Commune nous paraît si importante, c’est sans doute parce qu’elle porte tant d’avancées à venir : l’inspection du travail, la liberté de la presse, l’école laïque, l’égalité des salaires entre les hommes et les femmes – encore un effort, on va finir par y arriver (NDRL) – la séparation de l’Église et de l’État… Les lettres s’enchaînent pour leur raconter encore la répression sanglante qui les a écrasés. À une inconnue massacrée sur le pavé, « avant de vous rencontrer, votre mort représentait pour moi une sorte d’abstraction », confie l’historienne, « une querelle historiographique. 7 000 ? 10 000 ? 20 000 ? ». Elle écrit à Eugène Jumeline, dont le visage a été arraché, comme à « l’inlassable » Charles Delescluze, tombé à plus de 60 ans au Château d’Eau, future Place de la République…

« Le rêve aurait été de vous voir tous les trois, Lissagaray, Arnould et toi. La Commune n’aurait pas été écrasée. On aurait pris rendez-vous dans un troquet près de l’Hôtel de Ville et on aurait sérieusement discuté. Avec Louise, aussi, Louise Michel bien sûr. Je crois l’entendre te confiant : « En révolution, l’époque qui copie est perdue. Il faut aller de l’avant ». Sans doute la lettre de Ludivine Bantigny au communeux Félix Pyat – qui proclamait : « Plus de castes, plus de classes ! » – aurait fait des remous au Conseil de Paris, début février 2021. À propos des commémorations, les rancœurs étaient tenaces comme les anachronismes. Pour le républicain Antoine Beauquier, fidèle de Christine Boutin et élu du 16e arrondissement, les communards étaient des « casseurs » de la pire espèce. Pas question de fêter « ce triste moment de guerre civile », pas plus que l’exécution de « dix prêtres et trente-neuf gendarmes » le 26 mai 1871. Cent cinquante ans après la Semaine sanglante, la bataille entre Versaillais et Communeux se rejouerait-elle ? Pas sûr, mais ça bouillonne quand-même.

Dans les manifs, les barricades ont changé de camp mais les slogans taquinent les clins d’œil : « Moins de Jean-Michel, plus de Louise Michel ! », « Élisez Reclus ! », « Ni Macron, ni personne. Vive la Commune ! ». On la porte en bandoulière pour défendre les retraites, l’assurance chômage, les services publics, on l’exhibe sur des gilets jaunes, on la passe sur les sonos… Pendant ce temps-là, certains défilent en tee-shirt orange ou en bleu-blanc-rouge pour défendre la sacro-sainte famille ou les frontières. Parfois –  signe que les boussoles déconnent pas mal – en faisant de l’œil à l’oncle Picsou, à l’image du troupeau d’identitaires défilant à Paris en casquettes siglées «Make America Great Again» le 20 février 2021. Est-ce que leurs foudres, si elles voyageaient dans le temps, se dirigeraient contre les membres de l’Association internationale des travailleurs qui sautaient les frontières allègrement ? Sans doute…      « Aujourd’hui, nous sommes face à ce fragile équilibre : nous souvenir sans fétichisme, vous évoquez sans vous imiter, nous rappeler sans vous plagier », écrit Ludivine Bantigny. Avec elle, il est des amoureux des communeux et des communeuses qui les saluent avec talent. Amélie Meffre

La Commune au présent, une correspondance par-delà le temps, de Ludivine Bantigny (La Découverte, 220 p., 20€)

 

Des références de premier ordre :

– 1 442 pages, 35 chercheurs, 500 notices biographiques, plus de 600 documents iconographiques, articles et synthèses thématiques sur l’ensemble des éléments historiques et politiques soulevés par l’insurrection parisienne du 16 mars 1871, il y aura bientôt 150 ans… La Commune de Paris retrace les multiples facettes de l’événement et les controverses qu’il suscite encore de nos jours. Une somme indispensable, incontournable (Les éditions de l’Atelier, 34€50).

– Se libérant progressivement de l’emprise étatique, la franc-maçonnerie s’affiche en 1870 de plus en plus républicaine, laïque et sociale. Si des « Frères », et pas des moindres, accordent leur soutien aux Versaillais, un grand nombre d’entre eux rejoignent les rangs des « Communeux » et y jouent un rôle prépondérant. « En opposition souvent à leurs instances dirigeantes », écrit  l’historien Jean-Robert Ragache dans la préface à la Commune de Paris, la franc-maçonnerie déchirée d’André Combes. À lire aussi, Les francs-maçons et la commune de Paris de Marc Viellard.

– Créée en 1882 par les communards de retour d’exil, l’association des Amies et Amis de la Commune de Paris (1871) est la plus ancienne des organisations du mouvement ouvrier français. Elle perpétue les idéaux de la Commune et fait connaître son œuvre prémonitoire : école laïque, séparation de l’église et de l’état, interdiction du travail de nuit, émancipation des femmes, autogestion des entreprises… Un idéal d’une actualité brûlante dans un monde inégalitaire, dominé par le pouvoir de l’argent.

L’association se présente comme un lieu essentiel de ressources et de connaissances : édition d’un bulletin et d’ouvrages, organisation d’événements (expositions, colloques, débats). Les Amies et Amis de la Commune de Paris (1871) propose aussi des visites de Paris qui retracent le parcours des communards. La prochaine « sortie » historique ? Le 18/03, rdv à 14 h 15, place de la Bastille. Yonnel Liégeois

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Avec Bouchaud, un superbe moment !

S’il ne cesse de nous surprendre sur les plateaux de théâtre, Nicolas Bouchaud nous étonne cette fois-ci du côté de l’écriture avec Sauver le moment. Un livre au titre parfaitement explicite, saisir par les mots ce qui est de l’ordre de l’insaisissable… Superbe.

 

Si sur les plateaux de théâtre Nicolas Bouchaud ne cesse de nous surprendre, même si l’on connaît bien son style jeu, ou plutôt sa manière d’être sur scène – reconnaissable entre toutes, mais néanmoins à chaque fois renouvelée –, voilà, pour notre plus grand bonheur, qu’il nous étonne cette fois-ci du côté de l’écriture avec son livre au titre parfaitement explicite, Sauver le moment« Sauver le moment », il s’agit bien de cela dans sa démarche d’écriture ayant abouti à ce beau livre de la collection « Le Temps du théâtre » que dirigent conjointement Georges Banu et Claire David. Tenter de sauver le moment si particulier du jeu de l’acteur qu’il est par le biais de l’écriture : voilà qui ressemble fort à une tentative de réaliser la quadrature du cercle.

Nicolas Bouchaud a décidé de se lancer dans cette entreprise vitale pour lui, et peut-être désespérée, si on veut bien se souvenir du mot de Bernard Dort affirmant qu’ « écrire sur le théâtre est une entreprise peut-être désespérée » (c’est vrai qu’il parlait de l’écriture critique…). Saisir par les mots ce qui est de l’ordre de l’insaisissable : Bouchaud y parvient parce que, précisément, il ne prétend pas faire œuvre littéraire, et évolue dans un autre registre, à la fois plus modeste, et paradoxalement plus ambitieux. C’est dit d’emblée : « Je me suis demandé si on pouvait écrire de façon satisfaisante sur sa propre pratique. J’ai essayé […] J’ai essayé de ne pas les ériger en règles ou en dogme mais simplement de les laisser nous faire signe »…

Ce sont là des petits essais qui sont de véritables réussites. Chaque expérience théâtrale et même cinématographique (avec Jacques Rivette) nourrit une pensée sur l’art du jeu, « sauve un moment » qui pourrait, à son tour, saisir « le » moment de l’acte de jeu. Pas question pour Nicolas Bouchaud de se lancer dans le récit de ses expériences théâtrales, pas plus qu’il ne tente de théoriser ou de donner des conseils sur sa pratique, il évolue ailleurs, en artiste qui se cherche, qui ne cesse de chercher. D’une certaine manière, écrire sur sa pratique relève de cette recherche. L’écriture est simple, les phrases courtes, Nicolas Bouchaud va souvent à la ligne, procède, lorsqu’il est un peu plus long, par séquences jamais trop longues non plus. Une façon de faire pour aller au cœur de son sujet opère très vite, le tout en quinze chapitres précédés d’une adresse au lecteur qui donne les clés de la règle du jeu de son écriture (et non pas du jeu de l’acteur !).

Reste que c’est tout de même une biographie théâtrale en quinze stations qui nous est proposée, et il est possible de repérer le déploiement tous azimuts d’une pensée toujours en éveil. C’est d’autant plus passionnant que Nicolas Bouchaud s’avère être un grand lecteur, à la curiosité toujours en éveil, et pas seulement – on s’en réjouit – dans le domaine théâtral. Ce n’est pas un hasard si le dernier chapitre s’intitule « L’adresse du poème » et navigue autour de la parole de Paul Celan dont le Méridien, le discours prononcé à l’occasion de la remise du prix Georg Büchner qui lui avait été décerné en 1960, est devenu par la grâce de Nicolas Bouchaud et d’Éric Didry un spectacle créé en 2015. S’ensuit sous la plume de l’acteur, sous une forme quasiment poétique, une belle réflexion sur la matérialité de la parole, la poursuite des réflexions de Paul Celan sur le souffle notamment. Nicolas Bouchaud enchaîne : « Le poème tout entier est contenu dans le souffle de celui qui l’écrit, de celui qui le dit et de celui qui l’écoute »…, en un mot « l’adresse du poème passe tout entière par le souffle ». Nicolas Bouchaud n’oublie jamais ce qui concerne la corporalité. Alors il observe, s’observe.

Ce qu’il décrit, presque toujours au présent de l’indicatif, est proche de l’ordre de la dissection… toujours passionnant et juste par rapport à son métier. Ainsi, alors qu’il vient de voir Pont du Nord de Jacques Rivette, voilà ce qu’il note concernant le jeu de Pascale Ogier, l’une des actrices du film : « Pascale Ogier n’incarne pas un personnage, elle invente une figure libre. Elle ne joue pas « juste », elle joue autrement. » Et d’ajouter : « ”jouer juste” ou ”jouer naturel”, comme on dit, sont de vieilles antiennes qui, à force d’être rabâchées, ne servent à représenter qu’un simulacre de réalité. Pourquoi vouloir reproduire un simulacre ? ». Parlant de Pascale Ogier, Nicolas Bouchaud parle de lui : lui aussi ne joue pas juste, il joue autrement, effectivement. En ce sens il aura parfaitement retenu les « leçons » de Didier-Georges Gabily, l’un des tout premiers metteurs en scène (auteur et responsable du groupe T’chang’G au sein duquel il rencontrera Jean-François Sivadier avec lequel il fait équipe depuis 22 ans maintenant).

Les pages consacrées à son expérience, à sa formation peut-on dire, auprès de Gabily, avec clin s’œil à la Fonderie du Mans de François Tanguy et de Laurence Chable qui les avait accueilli en répétition, sont émouvantes, instructives… simplement belles. Bien d’autres moments sont proposés, notamment avec Jean-François Sivadier bien sûr, mais aussi avec Rodrigo Garcia ou chez les Fédérés à Montluçon (soit chez Jean-Paul Wenzel, Olivier Perrier et Jean-Louis Hourdin), alors que le chapitre qui donne son titre à l’ouvrage revient sur une scène du Roi Lear, lors de la première dans la cour d’honneur du palais des Papes, où l’auteur se retrouve avec Norah Krief , « face au public, comme si nous étions au bord d’un précipice ». Les deux comédiens avancent sur le plateau nu et légèrement incliné : « C’est un soir d’été, à Avignon, Norah et moi, nous nous avançons, muets, bras ballants, épaule contre épaule ». Et Nicolas Bouchaud de poursuivre sa description d’un moment unique, un moment qui, constate-t-il, « nous assure que rien ne se répétera jamais sans un infime déplacement du temps, un léger glissement. Chaque fois il s’agira de la sauver, de sauver ce moment… ». C’est superbe, le livre en son entier est de cette eau-là. Jean-Pierre Han

Sauver le moment, par Nicolas Bouchaud (Actes Sud, collection Le Temps du théâtre, 190 p., 20€).

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Viens voir les comédiens, les musiciens…

Au cœur de la tourmente causée par la pandémie, comédiens et musiciens, écrivains et magiciens résistent et imaginent. Une sélection de propositions régulièrement actualisée (en gras, les éléments nouvellement intégrés). Des initiatives, créations-manifestations-projections-publications, que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois

 

– Dans son numéro 335, le 1-hebdo pose la question à la une : comment rouvrir la culture ? Avec diverses contributions en tentative de réponse. La culture est le secteur le plus touché par la pandémie, juste derrière l’aéronautique ! À l’heure de la finance et de la production quoiqu’il en coûte, la voix des poètes ne porte plus, ne parvient pas à se faire entendre… Pourtant, une étude de l’institut Hermann-Rietschel de Berlin le certifie, les lieux culturels sont les lieux publics où le risque de contamination est le plus faible : il est double dans les supermarchés et les transports, triple dans les bureaux et multiplié par six dans les écoles secondaires.

 

– 1 442 pages, 35 chercheurs, 500 notices biographiques, plus de 600 documents iconographiques, articles et synthèses thématiques sur l’ensemble des éléments historiques et politiques soulevés par l’insurrection parisienne du 16 mars 1871, il y aura bientôt 150 ans… Nouvellement paru, La Commune de Paris retrace les multiples facettes de l’événement et les controverses qu’il suscite encore de nos jours. Une somme indispensable, incontournable (Les éditions de l’Atelier, 34€50).

 

– Jusqu’au 17/03, Arte.tv propose Murdoch, le grand manipulateur des médias. En trois épisodes, la saga du redoutable magnat de la presse ! Rigoureuse et explosive, une enquête fouillée sur les  dessous d’un journalisme vicié qui use du mensonge, de la corruption et de méthodes délictueuses pour manipuler et faire l’opinion. Une effarante immersion dans l’empire médiatique de Rupert Murdoch qui occupe une situation de monopole en Australie, fait la pluie et le beau temps en Angleterre, a contribué au triomphe de Trump et du Brexit.

 

– Sur France Inter, chaque dimanche à 14h, Zoé Varier propose Une journée particulière. Le principe ? Avec empathie et complicité, la journaliste tire le portrait d’un invité, qu’il soit intellectuel, scientifique, écrivain, célèbre ou anonyme, autour d’un événement qui a marqué sa vie. Une heure de dialogue, riche en partage et découvertes, hors des plateaux radio ou télé convenus.

 

– Le 19/03 à 20h50, France 5 diffuse Noire, de et avec Tania de Montaigne, dans une mise en scène de Stéphane Foenkinos. Avant Rosa Parks, en mars 1955, Claudette Colvin, jeune Noire d’Alabama, dit non : elle ne cède pas dans le bus sa place à un Blanc. Tania de Montaigne s’empare de son propre texte, l’adapte pour le théâtre et fait entrer l’auditoire dans la peau de son héroïne. Juste et sensible, finement éclairé et interprété, un spectacle qui émeut autant qu’il interroge sur le racisme d’hier à aujourd’hui.

 

– La plateforme de la Cinémathèque française, HENRI, du nom de son fondateur Henri Langlois, reprend du service ! Au menu, une centaine de films à découvrir… Mais aussi quelques 800 vidéos (leçons de cinéma avec les plus grands cinéastes, acteurs, actrices et technicien.nes au monde, essais, conférences…) à regarder, ainsi que plus de 500 articles à lire ou relire.

 

– Frédéric Ciriez et Romain Lamy signent Frantz Fanon. Un roman graphique d’une fulgurante audace qui nous plonge dans la vie et le combat anticolonialiste du célèbre psychiatre martiniquais, durablement engagé dans le combat pour l’indépendance algérienne. D’un dessin l’autre, grâce à la couleur et au graphisme original, le décryptage à portée de chacun d’une réflexion souvent complexe. Les deux auteurs, de la plume et du crayon, nous projettent à Rome, lorsque Fanon rencontre Sartre le philosophe : le dialogue entre deux grands de la pensée, deux mondes et deux  couleurs de peau (La Découverte, 240 p., 28€).

 

– Né sous François Ier en 1530, l’emblématique Collège de France nous invite à explorer gratuitement plus de 10 000 documents audiovisuels (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, entretiens filmés…). Sur Chantiers de culture en 2016, notre consœur Amélie Meffre suggérait déjà d’aller butiner dans cette incroyable caverne aux trésors qu’est le Collège de France !

 

– Julie-Marie Parmentier, l’ancienne pensionnaire de la Comédie Française, fait tout dans son Petit Théâtre : les textes, les costumes, l’image, la lumière, le son ! Un authentique voyage dans l’histoire du théâtre, avec humour et poésie, érudit mais pas savant… On y croise Molière, les artistes de la Commedia dell’arte, Shakespeare, le théâtre du Moyen Âge, les mystères et farces, toute une palette de personnages haut en couleurs. Du beau travail, aussi attrayant qu’éducatif !

 

Michel Portal a fêté ses 85 ans sur la scène de la Grande Halle de la Villette ! Un concert de jazz à couper le souffle, disponible sur la plate-forme de France TV… Entre improvisations et nouvelles compositions, entouré de talentueux complices (Bojan Z., Bruno Chevillon, Jeff Ballard et Nils Wogram), le  clarinettiste et saxophoniste de renommée mondiale témoigne d’une créativité exceptionnelle.

 

–  Il était une fois un gars du Nord qui n’avait point perdu l’accent ! Jacques Bonnaffé ? Un génial comédien qui n’a pas son pareil pour déclamer un texte ou improviser, s’approprier un rôle, susurrer ses quatre vérités : avec intelligence, humour et doigté ! Une « Brut de poésie » dont il fait lecture quotidienne : des auteurs du cru, de sa Picardie natale à Jean-Pierre Verheggen le Belge déjanté, L’Oral et Hardi couronné du Prix Nobelge avec sa Petite poésie qui ne connaît pas la crise puisque Ça n’langage que lui !

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Gérard Fromanger, haut les couleurs !

Jusqu’en janvier 21, le musée des Beaux-Arts de Caen consacrait son espace au peintre Gérard Fromanger, héraut de la rue et des couleurs. Une exposition devenue inaccessible au public, en raison de la pandémie et de la fermeture des musées… Une rétrospective, une soixante d’œuvres composées entre 1966 et 2018, à savourer en visite virtuelle.

 

L’œil espiègle, le sourire en coin, l’artiste disserte avec une poignée de journalistes au rendez-vous de l’exposition que lui consacre le musée des Beaux-Arts de Caen, Annoncez la couleur ! Hormis la blancheur de la chevelure et quelques sérieux soucis de santé, Gérard Fromanger a conservé la fougue de la jeunesse. Celle du temps de Mai 68, au temps de l’occupation de l’école des Beaux-Arts de Paris et de la création de l’Atelier populaire…

« On ne voulait plus quitter l’école, on y vivait jour et nuit », se  souvient avec gourmandise le peintre, « c’était passionnant, il y avait ce rapport direct avec le peuple, les étudiants, les ouvriers. Pour des artistes comme nous, c’était formidable ». Un temps fort de création collective, avec au final le collage d’affiches à l’imagination débridée dans les usines et les rues de Paris. « En un mois, on va faire 800 affiches à 3 000 exemplaires, aussi bien pour les marins-pêcheurs de Boulogne que pour les postiers de Marseille ». Assorties de slogans qui marqueront les esprits : « La chienlit, c’est lui », « CRS-SS », « Sois jeune et tais-toi »…

« De 68, il me reste l’éblouissement », confesse l’homme qui ne renie rien. De l’implication de l’artiste dans son temps, « je suis dans le monde, pas devant le monde » à cette révélation que rapporte Claude  Guibert, le commissaire de l’exposition, « pour  peindre la révolution, il fallait déjà révolutionner la peinture »… Depuis lors, il n’est pas surprenant que la couleur rouge s’impose durablement dans la palette de Fromanger ! « On dira plus tard le rouge-Fromanger, avec un trait  d’union ? », interroge François Busnel dans sa Grande librairie. « Comme le vert-Véronèse, le bleu-Klein, le rêve…», répond avec humour le peintre. Dès ses premières créations, Souffle de mai et l’album de sérigraphies Le Rouge avec ces scènes d’émeutes et de barricades où les manifestants forment une immense marée rouge, elle  est là, présente, forte, puissante. Mais pas orpheline parce que, depuis 1966 avec Le Soleil inonde ma toile à Impression soleil levant 2019, c’est en fait une  myriade de couleurs qui explosent sur la  toile : du jaune flamboyant au bleu/vert/orange incandescents !

Si Soulages est l’homme du point noir, Fromanger est incontestablement le héraut de la couleur en ligne. Pour qui la rue, plus et mieux que l’atelier, est source première d’illumination, d’inspiration… De ce constat, naîtront son  rapport inconditionnel à la photographie et son attachement à l’idée de série. La multiplicité des tableaux pour signifier la diversité de la couleur et du mouvement : 25 puis 30 tableaux pour la série du Boulevard des Italiens dans les années 70, celle de La vie quotidienne en 84, celles des Batailles en 95 et Le Cœur fait ce qu’il veut en 2014.

Ami de Jacques Prévert, nourri de poésie, compagnon de route de César et Giacometti, le plasticien a pensé, travaillé et dialogué aussi en toute intimité avec des intellectuels de grand renom : Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari… Installé depuis les années 80 en Toscane, dans la campagne de Sienne, désormais Gérard Fromanger nourrit son œuvre encore plus intensément de lumière, de soleil, de couleurs. De mouvements aussi, plus précisément de martèlements : ceux de son cœur qui parfois bat trop la chamade ou s’essouffle, ceux de la planète au devenir toujours plus en danger.

De Fromanger l’insoumis à Fromanger l’intranquille, comme le suggère Claude Guibert, d’hier à aujourd’hui un même fil rouge en tout cas : sa passion pour l’humain au destin parsemé de tensions et d’interrogations ! Yonnel Liégeois

À lire, à découvrir :

Paroles d’artiste, par Gérard Fromanger (Éditions Fage, 64 pages et 31 illustrations, 6€50)

Fromanger, de toutes les couleurs. Entretiens avec Laurent Greilsamer (Éditions Gallimard, 240 pages et 47 illustrations, 25€00)

Le 1-hebdo, n°100. Ce numéro double, exceptionnel, rend hommage au peintre Gérard Fromanger qui colore la une, avec un poster dédié à l’artiste (2€80).

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Au temps des coupeurs de poils…

Coupeur de poils, garde champêtre, garde messier, cantinière… Autant de professions ou de fonctions qui ont évolué, se sont raréfiées ou ont disparu des registres de Montreuil (93), et de toute ville. Sont convoqués au titre des causes : le progrès technologique et technique, la baisse de l’activité agricole, l’urbanisation et l’évolution de la fiscalité. Revue de détails

 

Le premier, le coupeur de poils, a été victime de la mécanisation conjuguée à la disparition de l’industrie de la peausserie, dont les établissements Chapal à Montreuil (93). Les autres ont succombé à l’urbanisation ou à la mise en concession de certaines activités. Les ancêtres des policiers municipaux d’aujourd’hui étaient quatre gardes champêtres, nommés par le conseil municipal et assermentés, au salaire mirobolant de 1500 francs annuels (soit un peu plus de 500 € actuels par mois) en 1905, revalorisé à un peu plus de 1100€ par mois en 1930. Lesquels gardes champêtres étaient flanqués d’auxiliaires et, un cran au-dessous dans la hiérarchie des agents du maintien de l’ordre, d’une quarantaine de gardes messiers. Cette fonction, propre à la ruralité, consistait à surveiller les récoltes. En l’occurrence, à Montreuil, celle des pêches.

Nommée chaque année par le conseil municipal, et jusqu’au XIXème siècle armée de piques, cette brigade escortait les porteuses de paniers de fruits jusqu’aux halles de Paris. Disparus, le fossoyeur et son auxiliaire, du fait de la mise en concession de la prestation. Sont aussi tombés en désuétude le brigadier appariteur ou le porteur, de même que le tambour afficheur (un peu moins de 400€ par mois de salaire), remplacé au XXIème siècle par un panneau d’affichage électronique. Les roulements de sa caisse claire avaient à tout le moins le mérite d’attirer l’attention.

De la cantinière à l’agent de restauration scolaire

Le cantonnier, qui avait fait son apparition au XVIIIème siècle, est devenu à la fin du XXème un agent d’exploitation, et la cantinière est dorénavant agent de restauration scolaire. Cette révision sémantique reflète une hausse des exigences. Ces agents formaient à eux seuls un petit régiment de trente-quatre personnes avec sa hiérarchie qui s’étalait de l’agent voyer aux cantonniers des chemins vicinaux, au bas de l’échelle, en passant par les auxiliaires dont un paveur. Disparu également l’octroi, qui rapportait gros à la ville : 363699 francs (1,469 million actuel d’euros) pour la seule année 1904. Et cela, en ne dépensant guère plus de 31000 francs (130000 €) pour rémunérer le personnel. Avec son préposé en chef basé à la mairie, la quinzaine d’agents était répartie sur les onze bureaux placés aux entrées de Montreuil. Sauf à disposer d’un « passe-bout » si la marchandise ne faisait que transiter par la ville, à peu près tout ce qui y entrait était taxé. Une forme d’incitation à la production locale avant l’heure. Il fallait s’acquitter de 1,50 franc (6 €) pour un hectolitre de vin, 2,50 francs (10 €) pour un porc et 8 francs (33 €) pour un bovin. Mais l’essentiel des recettes se réalisait avec le pétrole, le charbon et les matériaux de construction.

Encore fallait-il, pour qu’elle soit pleinement rémunératrice, que l’activité soit enveloppée de méfiance à l’égard de ceux chargés de percevoir les taxes. Une méfiance ayant largement inspiré un règlement, stipulant qu’il est « expressément interdit de recevoir qui que ce soit dans les bureaux si ce n’est pour affaires de service ou en cas d’accident, comme aussi d’entrer en conversation avec des personnes étrangères…». À cela, une bonne raison empreinte de suspicion, ce moyen étant souvent employé pour détourner leur attention d’un endroit où l’on veut faire une tentative de fraude. Il n’est pas que l’honnêteté des agents qui faisait souci. Leur nécessaire sobriété n’échappait pas au règlement, « il est défendu à tous de prendre sous prétexte de dégustation de trop fortes quantités de liquides ». En ce qui concerne les spiritueux, il est recommandé d’extraire des tonneaux ce qui est «strictement» indispensable. « La quantité qui a servi aux dégustations doit être reversée dans les vaisseaux ou, en cas d’impossibilité, remise au conducteur ou jetée sur la voie publique, sous peine de révocation ».

Il fallut attendre le 1er août 1943 pour que le gouvernement collaborationniste de Pierre Laval mette un terme à cet octroi qui datait de l’Ancien Régime, même s’il avait été successivement supprimé et rétabli à plusieurs reprises depuis. La fin d’une époque et de l’un des plus vieux métiers de la ville. Alain Bradfer

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Campañà, la guerre civile espagnole

Retour sur la guerre civile espagnole : publié au Seuil et titré La Boîte rouge, l’ouvrage présente une sélection de 400 photos d’Antoni Campañà. Enfouies pendant près de 80 ans chez ce grand photographe catalan, décédé il y a 30 ans. Plongée passionnante, découverte d’un regard.

 

C’est un beau livre, La Boîte rouge, et une captivante chronique par temps de guerre civile espagnole. Découvertes dans deux boîtes rouges enfouies au fond de sa maison pendant près de 80 ans, les 5000 photos prises — puis volontairement mises de côté — par Antoni Campañà plongent le lecteur dans la Catalogne de 1936 à 1939. Décédé en 1989, Campañà était un photographe pictorialiste et photoreporter espagnol connu. Ses photos illustraient journaux, magazines sportifs, certaines étaient devenues des cartes postales. Mais pas celles de la guerre civile, qui l’avait traumatisé.

Photographier pour filtrer la réalité

Lui n’est pas allé au-devant du conflit comme d’autres photojournalistes, dont Robert Capa, en vue de le médiatiser. Il en fut le témoin malgré lui. Ses photos déroulent une fresque du quotidien et montrent aussi bien des scènes de la vie courante, comme celles de barcelonaises récupérant leur pain avec la nouvelle carte de rationnement ou d’un enfant suspendu à une balançoire, que celle de moments historiques comme ce meeting qui réunit communistes, socialistes et anarchistes. Plaça Monumental de Barcelone, le 25 octobre 1936, sous la bannière « Le front ouvrier est le front de la victoire ». On passe de la joie et de l’espoir de la mobilisation à l’épouvante de milliers de réfugiés de Màlaga qui échouent à Barcelone après avoir fui les troupes rebelles en février 1937. Ces regards désemparés et meurtris auraient-ils poussé le photographe et le citoyen Campañà à reléguer ces clichés hors de sa vue sans jamais les détruire ?

Un regard complet

La synthèse de ces 400 photos, orchestrée par le journaliste Plàcid Garcia-Planes, l’historien Arnau Gonzàlez i Vilalta et le photographe David Ramos, offre avant tout la vision d’un témoin catalan, républicain et catholique pratiquant. Campañà ne s’interdit rien : il photographie aussi bien deux femmes au milieu des décombres de leur maison après les bombardements franquistes de mars 1937 à Poble-sec, que les momies exposées des moines de l’église de Saint-François de Sales, brûlés par les républicains. Ses photos pausées des miliciens antifranquistes devinrent en outre des cartes postales que les anarchistes firent circuler dans toute l’Europe. Le récit qui remet ces clichés dans leur contexte constitue autant un regard nuancé sur cette guerre historique qu’une plongée dans la culture catalane. Valeur de mémoire documentaire, beauté esthétique, redécouverte d’un grand photographe… La Boîte rouge est tout ça à la fois. Dominique Martinez

La Boîte rouge, par le journaliste Plàcid Garcia-Planas, l’historien Arnau Gonzàlez Vilalta et le photographe David Ramos (Le Seuil, 332 p., 32€).

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La FSGT, jeux et enjeux

Présidente de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), Emmanuelle Bonnet-Oulaldj est inquiète des effets du confinement sur le sport associatif. Elle plaide pour une plus grande solidarité entre les mondes professionnel et amateur.

 

Jean-Philippe Joseph – Quelle est la situation du sport associatif après de nombreux mois de restrictions ?

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj – La vitalité de nos associations FSGT a permis de proposer des formes d’activité à distance. Mais la réalité est que le lien social et la pratique encadrée des activités physiques et sportives ont été mis à l’arrêt. Ce qui pose question car, dans le contexte sanitaire que nous traversons, le sport est un facteur d’immunité.

J-P.J. – Quelles furent les répercussions pour les clubs ?

E.B-O. – Certaines salles ont fermé, d’autres, locataires de leurs équipements, n’ont plus de recettes. C’est un peu la double peine, car les clubs sont souvent situés dans les quartiers populaires. Les plus jeunes, par exemple, qui n’avaient pas la possibilité de partir durant les vacances scolaires, ont été pénalisés. Le sentiment d’injustice est aussi fort chez les clubs qui ont beaucoup travaillé sur des protocoles sanitaires, et qui se sont vus accuser par le ministre de la Santé d’être des foyers de contamination. Alors qu’aucune étude ne l’a démontré à ce jour.

J-P.J. – Et les conséquences sur le plan financier ?

E.B-O. – Nous avons perdu 30% de nos adhérents, or les licences constituent l’essentiel de nos recettes. Beaucoup de gens sont dans l’expectative, les retraités, les parents… Le chômage partiel pèse sur le budget des familles, à commencer par les loisirs. Le sport pour les filles en fait les frais. Les clubs ont  dû également se passer de ressources liées aux kermesses ou au sponsoring local. Nous sommes inquiets pour l’avenir. La machine bénévole et associative sera difficile à relancer, même en septembre prochain.

J-P.J. – L’État mise sur un plan de relance de 400 millions d’euros pour le sport…

E.B-O. – Ce plan ne prend en compte que les retombées économiques et marchandes. Les associations étant animées à plus de 95% par des bénévoles, elles ne reçoivent aucun soutien financier. Il est prévu 100 millions pour la création d’un « pass’sport », afin d’aider les familles à prendre une cotisation dans un club. Si ce n’est pas effectif très vite, cela ne servira pas à grand-chose. Nous sommes dans l’urgence, et rien n’a été décidé pour l’urgence.

J-P.J. – La proximité des Jeux olympiques et paralympiques de Paris, en 2024, peut-elle jouer un rôle de catalyseur ?

E.B-O. – Selon ses organisateurs, les JO étaient la promesse d’une inclusion sportive, sociale, environnementale. La promesse pour la Seine-Saint-Denis (93), qui accueillera le village olympique et plusieurs épreuves, s’évanouit petit à petit pour des raisons budgétaires, alors que le territoire est carencé en équipements sportifs. Il ne peut y avoir de développement durable sans un soutien aux associations. Ce sont elles qui permettent d’apprendre, de progresser, de transformer les pratiques, d’innover. Sans moyens pour garantir ce développement durable, il ne pourra y avoir d’héritage durable des Jeux.

J-P.J. – Qu’attendez-vous de la part des pouvoirs publics ?

E.B-O. – Les richesses dans le sport existent, il faut mieux les répartir, repenser la solidarité. Les associations ont souvent pallié les manquements de l’État et du secteur marchand. La précarisation du marché de l’emploi, la généralisation du travail le dimanche représentent une menace pour le bénévolat, qui ne peut s’organiser que si les gens ont du temps pour s’y consacrer. Il ne peut y avoir de sport pour tous dans une société où il n’y a pas un travail et un logement pour tous, un accès à la santé, à l’éducation, un droit à la retraite à 60 ans. C’est à ce prix que se fait aussi l’émancipation humaine. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph, Photo Daniel Maunoury

Repères

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj copréside la FSGT depuis 2017. La fédération est née en 1934 de la fusion de deux associations, l’une proche de la CGTU, l’autre de la CGT. Elle défend la pratique d’un sport populaire de masse et s’engage dans la lutte contre le fascisme. Aujourd’hui, la FSGT regroupe 4500 clubs et 270 000 adhérents. Sur la scène internationale, elle multiplie les coopérations visant à faire du sport un vecteur de paix et de non-violence.

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Culture, tous pour la réouverture !

À l’initiative du SYNDEAC, le Syndicat des entreprises artistiques et culturelles, des Président (e)s de région et des Maires de grandes villes de France demandent la réouverture de tous les établissements culturels recevant du public. Tous partis politiques confondus, les élus réfutent la distinction souhaitée par le Gouvernement entre les musées, les cinémas et les salles de spectacles. Yonnel Liégeois

 

Le 17/02/21, ils signaient une déclaration commune :

Parce que la culture est essentielle au maintien des liens sociaux et à la lutte contre l’isolement, notamment pour celles et ceux qui sont les plus fragiles et souvent premières victimes de la crise sanitaire (jeunes, personnes âgées, étudiants), nous demandons au Gouvernement de rouvrir tous les établissements culturels sans exception et d’annoncer une date de revoyure dans un calendrier raisonnable : musées, salles de cinéma et salles de spectacles doivent être ouverts dans un même tempo.

Nous n’acceptons pas de faire des distinctions entre les différents établissements qui tous s’engagent à mettre en œuvre des protocoles sanitaires rigoureux, déjà négociés et validés par le Gouvernement. Nous sommes prêts à renforcer encore, si besoin, les protocoles sanitaires en lien avec les différentes collectivités et en fonction de la circulation du virus dans les territoires, et ainsi garantir les meilleures conditions d’accueil des publics et des professionnels.

L’ensemble des signataires, élus et professionnels du spectacle, revendiquent une application équitable des mesures de réouverture dans tout le pays : le public, les artistes, l’ensemble des équipes, ne comprendraient pas que la culture reste « confinée » plus longtemps. Ils demandent le renforcement d’un dialogue et d’une concertation véritables entre les collectivités territoriales, les professionnels et le Gouvernement.

Dans une nouvelle étude, l’Institut Hermann-Rietschel de Berlin s’est employé à quantifier et comparer les risques de contamination par aérosols (microgouttelettes en suspension dans l’air) dans les différents lieux publics. Ses conclusions sont édifiantes : les théâtres, salles de concert et musées respectant les consignes sanitaires habituelles apparaissent comme les lieux les plus sûrs de la liste. À titre de comparaison, même avec port du masque, le risque est double dans les supermarchés, triple dans les bureaux en openspace occupés à 20%, et multiplié par 6 dans les écoles secondaires à moitié remplies.


Le Syndeac – Syndicat National des Entreprises Artistiques et culturelles
Le SNSP – Syndicat National des Scènes Publiques
Les Forces Musicales
PROFEDIM – Syndicat professionnel des Producteurs, Festivals, Ensembles, Diffuseurs indépendants de Musique.
La SACD – Société des Auteurs Compositeurs Dramatiques
FNCC – Fédération Nationale des Collectivités pour la Culture

Xavier Bertrand, Président de la Région Hauts de France
François Bonneau, Président de la Région centre Val-de-Loire
Carole Delga, Présidente de la Région Occitanie
Renaud Muselier, Président de la Région Sud
Valérie Pécresse, Présidente de la Région Ile-de-France

Nathalie Appéré, Maire de Rennes
Martine Aubry, Maire de Lille
Jeanne Barseghian, Maire de Strasbourg
Bruno Bernard, Président de Lyon Métropole
Olivier Bianchi, Maire de Clermont Ferrand
Michaël Delafosse, Maire de Montpellier, Président de Montpellier Métropole
Emmanuel Denis, Maire de Tours
Marc Gricourt, Maire de Blois
Mathieu Hanotin, Maire de Saint-Denis
Anne Hidalgo, Maire de Paris
André Laignel, Maire de Issoudun
Nicolas Mayer-Rossignol, Maire de Rouen
Eléonore Moncond’huy, Maire de Poitiers
Eric Piolle, Maire de Grenoble
Arnaud Robinet, Maire de Reims
Johanna Rolland, Maire de Nantes
Jean-Marc Vayssouze-Faure, Maire de Cahors, Président de la commission culture de l’AMF.

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France-Algérie, le fait colonial

Le 20 janvier, l’historien Benjamin Stora remettait son rapport sur les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie. Entendre la diversité des « mémoires », proposer des actes symboliques peuvent-ils se substituer à la reconnaissance par l’Histoire du crime colonial ?

 

« La colonisation fait partie de l’Histoire française. C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie. Et ça fait partie de ce passé, que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes ». En répondant ainsi à un journaliste d’une télévision algérienne, Echorouk TV, le 15 février 2017 à l’occasion d’un déplacement en Algérie, Emmanuel Macron, alors candidat à l’élection présidentielle, présente un discours en rupture avec un déni officiel durable des dirigeants français. À droite, François Fillon dénonce alors ce qu’il qualifie de « détestation de notre Histoire», et Gérald Darmanin s’étouffe d’une « Honte à Emmanuel Macron, qui insulte la France à l’étranger ! ».

Dresser un état des lieux

Trois ans plus tard, le 24 juillet 2020, Emmanuel Macron devenu président de la République confie à l’historien Benjamin Stora, reconnu comme l’un des principaux spécialistes français de cette période, une mission censée permettre de « dresser un état des lieux juste et précis du chemin accompli en France sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie, ainsi que du regard porté sur ces enjeux de part et d’autre de la Méditerranée ». L’objectif ? Favoriser « la réconciliation entre les peuples français et algérien ». Le 20 janvier 2021, Benjamin Stora remet à l’Élysée son rapport et ses propositions.

Des gestes symboliques

Dans son rapport de 160 pages intitulé Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie, Benjamin Stora détaille ce qu’il considère comme les mémoires de « plusieurs groupes de personnes traumatisées (soldats, officiers, immigrés, harkis, pieds noirs, Algériens nationalistes) » et leur cheminement. Il cerne la chronologie du discours et de l’action officielle de la France sur le sujet. Quant aux propositions qu’il formule, indiquant qu’il s’agit « d’ouvrir des possibilités de passerelles sur des sujets toujours sensibles, mais permettant d’avancer, de faire des pas », elles consistent en une série d’actes symboliques de la part de la France (mise en place d’une commission « Mémoires et vérité », restitution de restes humains de combattants à l’Algérie, commémorations, reconnaissance de l’assassinat d’Ali Boumendjel…) mais aussi, et l’on s’en étonnera dès lors qu’il s’agit d’un rapport remis à l’Elysée, de la part de l’Algérie.

Mémoire, histoire, et politique

La focalisation sur les questions mémorielles pose problème en elle-même. D’abord, pour reprendre le terme de l’historienne Sylvie Thénault, du fait d’une « assignation » des mémoires à des groupes supposés homogènes. Ensuite, parce que l’enjeu ne saurait se résumer à l’expression de la diversité de ces mémoires et des traumatismes et à leur « réconciliation », sans qu’en soit soulignée la responsabilité première – celle de l’acharnement colonial – et sans que cette histoire elle-même ne soit d’abord reconnue, comme on ne saurait tourner une page avant de l’avoir lue. L’histoire, c’est celle de la conquête coloniale et de ses crimes. Celle d’un système politique d’appropriation d’un territoire et de ses richesses, d’un peuple exclu de la citoyenneté au prétexte d’une mission civilisatrice niant le droit à l’égalité. Ensuite, l’histoire d’une guerre contre l’indépendance d’un peuple où a été envoyée toute une génération de jeunes appelés*. Puis, l’histoire des essais nucléaires au Sahara. Enfin, « il me semble erroné de vouloir, dans le même mouvement, réparer la société française pour lui permettre de trouver un consensus sur le passé colonial et, d’un autre côté, améliorer les relations diplomatiques avec l’Algérie », commente l’historienne Malika Rahal. « Ce sont deux problèmes distincts qui ne peuvent pas être traités dans un même rapport ».

Retards français

Benjamin Stora ne prône ni excuses, ni repentance. Et Emmanuel Macron, président, n’en veut pas non plus. De fait, crimes coloniaux et crime de la colonisation elle-même sont-ils excusables ? Et la repentance, telle la confession d’un péché, peut-elle se substituer à la justice face à l’imprescriptibilité du crime ? Pourtant, il n’est guère davantage question de justice. Lorsqu’en mars 1962, le cessez-le-feu est enfin décidé, il s’accompagne, en France, d’un décret d’amnistie qui garantit l’impunité pour les « faits commis dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigées contre l’insurrection algérienne ». Il faut attendre 1999, et une déclaration de Lionel Jospin, pour que ces « opérations de maintien de l’ordre », ces « événements d’Algérie », officiellement, soient enfin nommés « guerre ».

Viols et tortures

C’est la détermination de militants qui amènera en 2001 Bertrand Delanoë à déposer une plaque le 17 octobre 2001 sur le pont Saint-Michel. Les années 2000 sont celles d’une prise de conscience. On le doit non seulement au travail d’historiens mais aussi à la publication dans Le Monde des témoignages de la militante algérienne Louisette Ighilahriz, victime de torture et de viol, sous les ordres du général Massu, ou de la jeune Kheira, violée par des militaires français, témoignages recueillis par Florence Beaugé. Viendront d’autres récits, ceux de soldats témoins de la torture. Il « revient à la France, eu égard à ses responsabilités, de condamner la torture qui a été entreprise en son nom durant la guerre d’Algérie », plaident douze personnalités dans les colonnes de L’Humanité, parmi lesquels Henri Alleg, le mathématicien Laurent Schwartz, Pierre Vidal-Naquet, Gisèle Halimi…

Un partage éclairé de l’Histoire

Jacques Chirac sera le premier président français à se rendre en Algérie indépendante, en mars 2003. La question d’un pacte d’amitié est évoquée. Le projet n’aboutit pas. En 2002, l’extrême-droite était au second tour de l’élection présidentielle : Jacques Chirac, pour s’assurer de la suite, aurait-il voulu donner des gages à la frange « nostalgérique » de son électorat ? C’est en 2005 en tout cas, qu’est adoptée une loi dont l’article 4 dispose que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outremer, notamment en Afrique du Nord […] », suscitant une vive protestation, en particulier venant d’historiens. L’alinéa est finalement abrogé en 2006. À son tour, Nicolas Sarkozy, l’inventeur du ministère de l’Identité nationale, plaidera contre toute forme de repentance. Une formule chère, par ailleurs, à l’extrême droite.

Ni les relations entre la France et l’Algérie, ni les relations au sein de la société française ne peuvent se déployer sur le déni. La société française a besoin de connaître toutes les parts de son Histoire, d’en partager les enseignements. Une véritable lutte contre les inégalités, les discriminations et le racisme s’accompagne nécessairement de ce partage éclairé. Isabelle Avran

*Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? Enquête sur un silence familial, par Raphaëlle Branche (La Découverte, 512 p., 25€).

 

Ouvrage illustré

Un imaginaire colonial envahissant

Comment, des conquêtes coloniales à l’exploitation des colonies puis aux guerres contre la décolonisation, les promoteurs de la colonisation ont-ils imposé, en France, un corpus d’images sur les peuples colonisés ? Dans cet ouvrage ultra documenté, Quand les civilisateurs croquaient les indigènes, où les textes mettent l’iconographie en perspective, l’historien Alain Ruscio propose un choix très large de dessins et de caricatures qui, durant des siècles, ont contribué à façonner un imaginaire collectif en envahissant tous les supports (presse, affiches, buvards scolaires, cartes postales, expositions coloniales…).

Après l’introduction de l’historien Marcel Dorigny, qui revient sur la naissance des stéréotypes, suivent trois grands chapitres : « Le soleil ne se couche jamais sur notre empire» qui rappelle l’étendue de l’Empire colonial français, « Civilisateurs et indigènes » qui met en lumière la continuité de politiques, « Des voix qui crient dans le désert» qui revient sur la diversité des courants dénonçant l’implantation française outre-mer. Alain Ruscio montre comment les clichés ont accompagné, durant des décennies, l’autoproclamation de supériorité et de mission civilisationnelle de l’homme « blanc ». Qui n’hésitait point à qualifier les « indigènes » de « noirs » ou « petits négros », d’êtres inachevés encore à l’état d’enfance, les « jaunes » de « fourbes », les « bruns » et « basanés » ou les Arabes comme de potentiels mais éternels traîtres, enfermés dans leur religion, l’islam. Ce racisme assumé, qui était alors la norme, semble aujourd’hui impensable. Non sans laisser de traces, peut-être, dans la société. I.A.

Quand les civilisateurs croquaient les indigènes, par Alain Ruscio, introduction de Marcel Dorigny (Le Cercle d’art, 264 p., 39€).

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Glissant, le poète du Tout-Monde

Le 3 février 2011, disparaît Édouard Glissant le romancier, poète et philosophe antillais. L’auteur de La lézarde (prix Renaudot 1958) nous accordait en juillet 2009 un entretien exclusif lors du festival d’Avignon. En ce dixième anniversaire de la mort de cette grande figure des Lettres Françaises, Chantiers de culture le propose de nouveau à ses lecteurs . En hommage à une pensée vivifiante, toujours vivante.

 

Glissant1Il pleut sur la mangrove, rue Cases-Nègres pleure la Martinique. De l’océan rougi sang des traites négrières, roulent en larmes argentées les noirs sanglots de l’identité créole autant que la flamboyance poétique d’une langue archipélisée. Rugis de nouveau, toi la Pelée dont les flancs marrons ont accouché de ce fils d’esclave en 1928 et gémis enfin, toi France mal aimante qui assignas le rebelle  à résidence dans les années 60 : entre Caraïbe et « Tout-Monde », un homme de haute stature nous a quittés ! Un géant de la littérature dont l’aura dépassait largement les frontières de la francophonie, un écrivain et philosophe dont la plume mêla sans jamais faillir poétique et politique.

Dans Philosophie de la relation, son dernier ouvrage paru chez Gallimard, Édouard Glissant invitait chacun à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le « Tout-Monde ». Une pensée qui élève le particulier à l’universel, l’archipel en continent pour s’ouvrir au grand large de « l’emmêlement des cultures et des humanités ». Rencontre avec un sage qui promeut le singulier de notre identité au cœur de la diversité.

 

Yonnel Liégeois – Selon vous, la figure mythique de l’Africain représente-t-elle le symbole même de cette relation nouvelle de l’homme au monde que vous définissez comme le « Tout-Monde » ?

Glissant2Édouard Glissant – Pour ma part, il n’y a pas de figure centrale dans ce que j’entends par « philosophie de la relation », elle implique le relais entre toutes les différences au monde, sans en exclure aucune, aussi minime soit-elle. Historiquement cependant, il est certain que l’Afrique subsaharienne, l’Afrique noire, remplit un rôle de moteur de diaspora dans le monde. Depuis les origines de l’humanité jusqu’à l’immigration  d’aujourd’hui, à cause de la pauvreté : cette terre d’Afrique est incontestablement une terre originelle. Comme il est certain que les Africains déportés en esclavage ont contribué fortement à ce que j’appelle une nouvelle « America » : l’Amérique de la colonisation et du mélange, celle de la Caraïbe et du Brésil, qui devient aujourd’hui l’Amérique des États-Unis avec Obama. En conséquence, l’Africain est une figure fondamentale de la relation, non « la » figure typique de la relation. Méfions-nous de ne pas retomber dans les erreurs que les anciens dominants ont commises et tenté d’imposer !

Y.L. – Vous affirmez que cette nouvelle relation de l’homme au monde demeure un « impossible » si la politique ne s’inscrit pas dans une poétique. Qu’entendez-vous par là ?

E.G. – J’appelle « poétique » une intuition, une divination du monde qui nous aide à définir nos tracés politiques. Selon moi, tous les systèmes organisés de pensée, qu’ils soient politiques ou religieux, ont failli à établir ces tracés. Non seulement il nous faut inventer désormais un autre langage, mais il nous faut avant tout constater que l’être humain se retrouve seul en face des problèmes. Que lui reste-t-il alors, sinon d’avoir une intuition de ce qu’est le monde pour prendre une position qui s’accorde au mouvement du monde ? Si, dans un pays on en reste à ses propres impératifs, le risque est grand de commettre d’irréparables erreurs, il nous faut désormais dans un même mouvement agir en notre lieu et penser avec le monde. De la Première à la Troisième Internationale, certes, on a essayé d’agir ainsi, mais le système idéologique a étouffé le mouvement. Il nous faut aller au monde avec des intuitions, non avec une idéologie : c’est ce que j’appelle une poétique. La poétique déclenche les réflexes politiques, une poétique n’est pas une façon de cacher les problèmes, bien plutôt une manière de les révéler et de les réveiller. L’élection d’Obama, par exemple, fut d’abord un acte poétique avant d’être un acte politique, j’en suis convaincu : il se passait là un bouleversement, un retournement de l’histoire des États-Unis qui relevait d’une poétique du monde.

Y.L. – « Les pays sans falaises n’appellent pas au large », écrivez-vous. Chacun d’entre nous a donc impérativement besoin de l’aspérité pour tenter l’ailleurs ?

E.G. – Assurément, sinon nous ne faisons que du tourisme sur cette terre ! La faiblesse de la plage de sable blanc ? Elle n’offre aucune résistance… J’ai toujours été frappé, lors de mes voyages dans le Finistère, au bout du bout du monde, par le fait qu’il faut toujours faire effort pour imaginer qu’il y a aussi de la vie de l’autre côté. L’idée de la falaise nous renvoie ainsi à l’idée de frontière. Non pas comme une muraille, mais comme un passage, le passage d’une saveur à une autre saveur. La frontière est une limite entre deux saveurs à découvrir, un possible à franchir pour aller plus loin. Elle ne peut être conçue comme un enfermement, elle établit des solidarités entre des réalités différentes, et cette idée nouvelle des frontières nous permet de combattre celle des murs. Il y a quelque chose d’étonnant dans la réalité de la falaise : le risque de tomber, comme il est risqué dans le monde actuel de tenter d’aller vers l’autre !

Y.L. – C’est pourtant le risque que vous nous proposez, en franchissant une drôle de frontière : passer d’un univers continental à ce que vous nommez un univers « archipélisé » ?

E.G. – Effectivement, et cela oblige chacun à revoir sa carte du monde ! Penser le monde en cinq continents et quatre races est une représentation désuète, qu’il importe de combattre. En remettant d’abord en cause les concepts d’identité et de territoire… La vérité du territoire, et en conséquence sa conquête et sa légitimité, sont essentiellement des pensées occidentales qui ont fondé l’idée de colonisation et conduit à l’oppression de l’autre. Un moment de l’histoire à dépasser, grâce à ce que j’appelle une pensée du tremblement et de l’errance… La pensée de l’errance n’efface pas le territoire, elle le relativise, c’est ce que je nomme une « pensée archipélique ». Loin d’être une pensée du renfermement, la pensée insulaire ou archipélique induit que toute île suppose l’existence d’une île voisine et d’autres îles dans l’archipel. Elle implique donc le refus de tout absolu ou certitude, alors que nous vivons dans l’habitude du résultat et du rationnel. Elle  s’interdit surtout toute oppression de l’autre, puisqu’elle est avant tout relation à l’autre. La pensée de l’errance, loin de se perdre ou d’errer, est certes une pensée fragile et intuitive, peut-être plus chaotique et incertaine mais elle permet mieux, selon moi, de rendre compte de l’état actuel du monde, absolument imprévisible et imprédictible.      

Y.L. – Plus et mieux qu’un modèle, votre expérience de la Caraïbe se révèle pour vous une référence fondamentale dans votre réflexion ?

glissant5E.G. – C’est elle qui fonde ce que je nomme « pensée archipélique ». La Caraïbe, francophone – anglophone – hispanophone, n’est pas une sphère monolithique, elle est un lieu de créolisation intense qui invite l’écrivain et le poète, le citoyen par voie de conséquence, à changer sa vision du monde. Parce qu’en ce lieu, les cultures venues de l’extérieur se sont mélangées d’une manière fondamentale, au point de provoquer un changement de regard sur le monde où les principes de relation et de relativisation ont supplanté ceux de l’absolu et de l’universel… Un changement qui, selon moi, est devenu le changement même de notre monde actuel. En dépit de multiples résistances dont les fondamentalismes de tout genre (rationaliste, scientifique, religieux…) sont l’expression, le monde se créolise : les cultures s’échangent en se changeant ou se changent en s’échangeant ! Parce qu’il en est temps, je suggère donc à quiconque de changer sa vision du monde, qui n’est pas idéologie mais imaginaire,  pour l’harmoniser avec le mouvement actuel de notre planète Une vision qui n’enferme pas dans l’identitaire mais ouvre à d’autres cultures et à d’autres communautés. De l’identité- territoire, création des cultures occidentales, il nous faut passer à l’identité-relation qui n’est pas pour autant renoncement à nos racines, il suffit seulement d’affirmer qu’elle ne doit pas conduire à l’enfermement mais à l’ouverture. Quand les pays se créolisent, ils ne deviennent pas créoles à la manière des habitants des Antilles, ils entrent, ainsi que j’ai tenté de le formuler, « dans l’imprévu consenti de leurs diversités ».         

Y.L. – Créolité et mondialité : deux maîtres-mots dans votre réflexion qui ne sont pas à confondre avec sédentarisation et mondialisation ?

E.G. – Sédentarisation et mondialisation renvoient à une pensée de système, créolité et mondialité renvoient à ce que j’appelle communément la pensée du tremblement. La pensée du tremblement, ce n’est pas la pensée du doute ni celle de la faiblesse ou de l’hésitation. C’est la pensée du contact avec le monde, et le monde tremble dans tous les sens du terme, c’est surtout la pensée de la non-systématisation et de l’imprévisible. Il faut nous habituer à cette forme de pensée, parce qu’il y a urgence, parce que la pensée de système ne peut plus recevoir et concevoir la réalité du monde actuel. GlissantIl nous faut désormais dialectiser nos pensées, non comme le marxisme à coups d’idéologie et c’est là son drame, mais à coups de poétique : là réside la grande différence.  Le tremblement ne peut être idéologie, c’est difficile à concevoir et à accepter. Un exemple ? Ce que nous répondions à notre façon, lors de la crise aux Antilles à quelqu’un qui me reprochait d’être contre les entreprises parce que j’étais contre le capitalisme ! Non, bien sûr, je ne suis pas contre l’entreprise mais je suis contre l’entreprise telle que la considérait mon interlocuteur : la finalité de l’entreprise n’est pas d’accumuler de l’argent ou les bénéfices, je crois au contraire que la réalité de l’entreprise est de produire du bien-être. C’est ce que j’appelle passer de l’idéologique au poétique. Quelle fut la grande erreur des systèmes socialistes ? De penser qu’il fallait seulement partager les richesses au lieu de partager le bonheur, le bien-être… Se battre contre le capitalisme et le libéralisme, c’est se battre en faveur d’une société qui produit du bonheur ! Une pensée de plus en plus présente au monde, particulièrement dans les petits pays… Contre les méfaits de la mondialisation, il nous faut penser en termes de mondialité : une poétique du partage et de la diversité en réponse à l’égalisation par le bas et à l’uniformisation. Au risque de me répéter, je l’affirme et persiste à penser qu’il n’y a rien de plus exaltant en ce Tout-Monde : les hommes et les peuples peuvent changer en échangeant, sans se perdre pourtant ni se dénaturer. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Portrait

Natif de Sainte-Marie en Martinique en 1928, Édouard Glissant est élève au lycée Schoelcher de Fort-de-France à l’époque où Aimé Césaire enseigne dans les classes terminales. Elève brillant, il fait un premier séjour à Paris à l’âge de 18 ans, où il étudie la philosophie à la Sorbonne et l’ethnologie au Musée de l’Homme. Lecteur assidu des poèmes de Saint-John Perse autant que des « Peau noire et masques blancs » de Franz Fanon avec qui il se lie d’amitié, Glissant s’éveille très tôt à cette conscience aigüe de l’homme colonisé. Désormais, écriture et lutte se conjugueront à égalité dans la relation que l’écrivain affine avec le monde qui l’entoure. Alors qu’il fonde en 1959 le Front antillo-guyanais pour l’autonomie avec Paul Niger, il est expulsé de Martinique et assigné à résidence en métropole jusqu’en 1965. Il n’empêche, il poursuit à Paris la lutte anticoloniale, milite en faveur de l’indépendance de l’Algérie et signe en 1960 le Manifeste des 121 en compagnie de Jean-Paul Sartre.

Glissant4Fils spirituel d’Aimé Césaire, Édouard Glissant s’éloigne progressivement du concept de « négritude » pour s’affirmer comme le théoricien du « Tout-monde », de la « créolité » et de la « mondialité ». Devenant à son tour l’éveilleur d’une nouvelle génération d’écrivains antillais : Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Daniel Maximin… Directeur du Courrier de l’Unesco de 1982 à 1988, il se tourne alors vers une carrière universitaire : d’abord à l’université d’État de Louisiane puis, en 1995, à l’université de New York en tant que professeur « distingué » en littérature française. En 1998, il rate de peu le Nobel de littérature. En 2007, il s’oppose avec virulence à la création d’un ministère de l’Identité nationale. Une aberration pour celui qui dénonce dans toute son œuvre les « identités-racines » au détriment des « identités-relations ». Une seule certitude et conviction pour le poète, « le monde entier se créolise, il entre dans une période de complexité et d’entrelacement tel qu’il nous est difficile de le prévoir ». Faut-il craindre ce nouvel état du monde, cette « créolisation » ? Bien au contraire, « elle est un métissage d’arts et de langages qui produit de l’inattendu, elle est une façon de changer en échangeant avec l’autre, de se transformer sans se perdre ».

Nourri de St John Perse et de Faulkner, il est l’auteur d’une œuvre foisonnante entre essai et fiction, poésie et théâtre. Édouard Glissant ? Un homme de haute stature, tant par la taille que dans l’écriture, un verbe qui se joue des mots et des concepts pour caracoler sur des sentiers de traverse. De la mangrove aux flancs de la Pelée, tel l’esclave « marron » à la conquête de sa liberté. Tous les ouvrages d’Édouard Glissant sont disponibles chez Gallimard. Y.L.

À lire : L’imaginaire des langues : une série d’entretiens avec Édouard Glissant conduits par Lise Gauvin entre 1996 et 2009. Où le penseur antillais du « Tout-Monde » affine sa réflexion au fil du temps, constatant que « la pensée unique frappe partout où elle soupçonne de la diversité ».

 

Un livre à déclamer

Glissant3D’une lecture exigeante, Philosophie de la relation relève autant de la méditation poétique que du traité philosophique. Un livre à déclamer à haute voix, où les mots s’entrechoquent dans un phrasé luxuriant, où le verbe poétique se moque de la raison systémique. Une pensée qui bouscule les mots sur la page, renverse notre manière d’être au monde pour nous embarquer, nouveau Christophe Colomb ni dominant ni dominé, à la découverte de ce « Tout-Monde » où les cultures et les identités s’entremêlent au gré de l’inattendu et de l’imprévisible. Une lecture à poursuivre avec L’intraitable beauté du monde, un sublime texte coécrit avec Patrick Chamoiseau qui signe de son côté Les neuf consciences du Malfini. Une merveilleuse fable à savourer, telle la mise en œuvre romanesque de la pensée de son compère Glissant lorsque rapace et colibri apprennent à se connaître et à se reconnaître. Y.L.

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