Bernhard, à l’heure du crime

Du 3 au 11 juin, au Théâtre national de Strasbourg, Séverine Chavrier propose Ils nous ont oubliés. L’adaptation théâtrale de La plâtrière, le roman de Thomas Bernhard. Un récit où l’angoisse va crescendo tout au long du spectacle.

D’entrée de jeu, on connaît la victime. On connaît le meurtrier. Konrad a tué sa femme, la veille de Noël. La police a retrouvé l’assassin caché dans un trou, deux jours plus tard, à moitié gelé. Mais, au-delà du crime, le récit se concentre sur les jours qui ont précédé le meurtre, sur la vie de ce couple jadis grand voyageur, qui, un beau jour, a échoué à la Plâtrière.

Blanche la neige du ciel, la poussière de plâtre qui se soulève. Noirs ces boyaux de l’ancienne mine qui ne mènent nulle part, ces fusils alignés sur le mur. Noire la bile qui provoque l’ire de ces deux personnages, Konrad et Madame Konrad. Peut-être se sont-ils aimés un jour, autrefois. Ils ne se supportent plus, se provoquent, se disputent mais sont dépendants l’un de l’autre, ne peuvent vivre l’un sans l’autre. Une vie en miroir. Une vie figée dans une relation toxique poussée à son paroxysme. Clouée sur son fauteuil, quasi mutique, elle tricote et détricote des moufles à longueur de journée, quand elle ne lit pas un livre de Novalis. Konrad, lui, feuillette un livre de Kropotkine. Il ne cesse de bouger, d’aller et venir, de parler encore et encore à sa femme, aux murs, aux rares et étranges visiteurs qui passent, à lui-même. Soliloque ininterrompu, logorrhée verbale jusqu’à l’étourdissement pour dire l’impossibilité d’écrire…

De leur ancienne vie, il ne reste plus rien. Konrad a tout vendu, jeté, à l’exception de quelques vieilles photos jaunies. Dans cette maison en ruines, au milieu d’une nature hostile et rabougrie, des visiteurs passent, fantômes d’hier et d’aujourd’hui, anciens ouvriers de l’usine ou jeunes toxicos en déshérence. Le silence de la Plâtrière est troué de bruits étranges et inquiétants et peuplé de fantômes. Tremblement des murs, murmures à peine perceptibles, tirs des chasseurs au loin, cris d’animaux nocturnes, tout vient perturber le recueillement nécessaire à l’écriture du fameux Traité. Alors Konrad vire à la paranoïa : lui qui écrit sur l’ouïe perd désormais la vue et transforme sa maison en bunker, avec des armes à feu partout à portée de main et des caméras de vidéosurveillance dans chaque pièce.

Si l’adaptation de Séverine Chavrier prend des libertés avec le roman de Thomas Bernhard, c’est pour s’approcher au plus près de l’esprit de l’œuvre, laisser entendre son ironie mordante, dérangeante, cet étrange mélange de cruauté et d’empathie qui se lit entre les lignes. La plume de Thomas Bernhard est féroce à l’égard de ses compatriotes et cette Plâtrière est bien la métaphore d’un pays où le nazisme rôde encore, jusque dans les rapports intimes.

Les choix dramaturgiques affirmés de la metteuse en scène, le parachutage de personnages extérieurs au roman – l’aide-soignante, la jeune adolescente, le livreur Deliveroo –, la scénographie qui met à nu cette maison terrier, la musique – omniprésente, omnipuissante –, la valse des lumières, les images géantes projetées dans l’espace, tout participe de cette symphonie découpée en trois mouvements et deux pauses. Séverine Chavrier, qui est aussi musicienne, orchestre sa partition de main de maître. Dans cet espace modulaire où le moindre recoin se transforme en espace de jeu, la tension va crescendo. La vidéo agit comme une loupe grossissante, traquant les personnages. Chaque geste est épié. Rien ne semble échapper au contrôle de Konrad, or tout lui échappe. Au milieu de ces fantômes masqués, le couple ricane et son rire est effrayant, annonciateur du drame.

Dans le rôle de Konrad, Laurent Papot donne toute la démesure de son personnage, corps tendu à l’extrême, visage ravagé par la folie, regard révulsé, débit syncopé, saccadé, toujours sur le pont. Il est impressionnant, bouleversant aussi parfois. Marijke Pinoy campe une Madame Konrad ambiguë, à la fois victime et tyran, exerçant sur son mari un étrange chantage. Leur jeu, parfaitement raccord, dévoile cette part de mystère de l’intimité du couple. Les apparitions de Camille Voglaire, que ce soit dans la peau de l’aide-soignante ou de la jeune toxicomane, électrisent l’atmosphère, comme la présence, à cour, de Florian Satche, qui malmène son tambour et amplifie tous les bruits de la Plâtrière, participent de cet étourdissement théâtral des plus impressionnants. Et puis, il y a les oiseaux. Des pigeons et un corbeau noir. La dizaine de volatiles, que les effets sonores et lumineux n’effraient pas, grignotent peu à peu l’espace des humains. Et c’est terrible… Séverine Chavrier signe un thriller qui nous tient en haleine jusqu’au bout. Marie-José Sirach

Du 3 au 11 juin, au Théâtre national de Strasbourg. À partir de l’automne : en tournée à Toulouse, Liège (Belgique), Annecy, Orléans, Villeurbanne et Grenoble.

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Azay, les impromptus du château

Les 26 et 28 mai, situé en région Centre-Val de Loire, le château d’Azay-le-Ferron (36) dévoilera une partie de ses secrets. Deux visites, dites « insolites », offriront au public une approche différente de cet édifice de la Renaissance.

Chaque année, le château d’Azay propose au public des visites qui se distinguent du programme classique. Diverses, insolites… Le jeudi 26 mai, place à la « ballade chantée » : le guide accompagne ses explications habituelles de pauses mélodiques. Il interprète plusieurs chansons, de la Renaissance à nos jours, symbolisant sans doute l’histoire de ce château étalée sur plusieurs siècles. Le samedi 28 mai, « Trésors cachés » ouvre les portes de pièces ordinairement interdites au public. Ambiance nocturne et torche allumée pour pénétrer dans la salle des jeux, l’office, la chambre du docteur, et bien d’autres endroits fréquentés par les maîtres des lieux.

Des rendez-vous insolites avec le château, sont ainsi prévus durant toute la saison. « Dans les pas d’un domestique » révèle un aperçu du quotidien des gens de maison. Les visiteurs emprunteront les couloirs et les escaliers de service. Le personnel les utilisait pour accéder à telle ou telle pièce à vivre, sans pour autant en traverser d’autres. L’occasion est donnée au public de découvrir coins et recoins, chambres et salles ignorées probablement des invités. Des lieux parfois surprenants, marqués pour certains de quelques innovations techniques, étonnantes pour l’époque. « Scandales au château » livre enfin les petites histoires de la demeure et de ses occupants : affaires plus ou moins sordides, squelettes retrouvés emmurés, espionnage, secrets en tout genre….

Les plus jeunes (entre 5 et 12 ans), quant à eux, ont droit à leur visite costumée. Le déguisement est toujours de rigueur pour une balade en extérieur ! « Il était une fois un jardin » offre aux promeneurs une petite virée d’un autre temps, au cœur du très beau parc paysager. Ses parterres, son jardin, ses vergers : on se laisse aller facilement à la flânerie… On profite aussi de la vue intégrale sur le château, les différentes phases de sa construction y apparaissent. Il fut érigé, pour l’essentiel, du XVe au XIXe siècle. La galerie qui relie le château aux anciennes dépendances date de 1926. Un haut lieu chargé d’histoire, le premier seigneur connu et occupant du château était le Chevalier Turpin de Crissé en 1250.

Six siècles plus tard, la famille Luzarche devient propriétaire. En 1951, Madame Hersent, née Luzarche, lègue la propriété à la ville de Tours et demande qu’elle soit ouverte au public, en préservant chaque pièce aménagée du temps des Hersent et des Luzarche. Raison pour laquelle il est possible désormais de découvrir les appartements, les décors, les meubles, de connaître les modes de vie et tout leur environnement. Philippe Gitton

Ouverture du château, parc et jardins : tous les jours, jusqu’au 13/11. Initiatives et visites insolites sont proposées durant toute la saison, suivies d’une dégustation de produits locaux (Tél. : 02.54.39.20.06).

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L’amour à mort

Jusqu’au 4 juin, au Théâtre du Rond-Point (75), Arnaud Meunier met en scène Tout mon amour. La pièce de Laurent Mauvignier, avec Anne Brochet et Philippe Torreton dans les rôles titres. Une disparition énigmatique, un amour problématique.

« C’est une pièce sur l’intime », commente Arnaud Meunier, le metteur en scène et nouveau directeur de la MC2 de Grenoble, « sur le possible ou impossible dépassement de la douleur ». Sur le supportable et l’insupportable à entendre, pourrait-on dire, dans l’expression de l’amour d’une mère pour son époux et son fils, surtout pour sa fille disparue dix ans plus tôt… Un polar métaphysique, Tout mon amour ? Certes, selon les chroniqueurs qui se plaisent à tout classifier, surtout la mise en demeure d’un dialogue rompu entre les membres d’une même famille et relevant désormais de l’incompréhensible !

Avec cette première pièce inscrite à sa biographie, écrite en 2012, Laurent Mauvignier ne fait pas dans la dentelle ! Fidèle à ses thèmes d’écriture, le lauréat du prix du Livre Inter en 2001 pour Apprendre à finir, talentueux auteur de Dans la foule et Des hommes, nous conte l’histoire d’une famille fissurée par la perte, morte ou vivante, de leur fille alors âgée de six ans. De retour à la maison familiale, dix ans plus tard à l’heure de l’enterrement du grand-père, le passé refait surface, les morts parlent aux vivants, une jeune femme sonne à la porte : qui est-elle, que veut-elle ? Si père et fils semblent reconnaître, comme le grand-père d’une voix surgie d’outre-tombe, celle qui décline son impensable identité, la mère s’enferre dans le déni et s’enterre dans un dialogue nourri d’incompréhension et de non-dits. D’où une suite d’échanges verbaux entre les protagonistes, entrecoupés de noirs de scène et d’un univers musical à la limite de la saturation, où la violence des propos exacerbe les antagonismes entre mère-père et fils…

Face à une intrigue d’une teneur aussi déroutante, Arnaud Meunier navigue avec doigté pour échapper au pathos, éviter la lourdeur psychologisante. Entre ombres et lumières, d’un espace de vie à l’autre, une mise en scène servie par cinq comédiens subtilement identifiés à leurs personnages. D’abord Ambre Febvre et Romain Fauroux, jeunes promus de l’École de la Comédie de Saint-Etienne découverts dans le Candide précédemment mis en scène par Arnaud Meunier, ensuite Anne Brochet et Philippe Torreton dans les rôles titres : l’une évanescente et perdue à elle-même, l’autre enraciné dans la réalité. Des propos accusateurs de Jean-François Lapalus, le grand-père revenant, aux hurlements déchirants de la mère, un spectacle qui plonge le public dans un étrange huis-clos. Entre stupeur, malaise et mal-être. Yonnel Liégeois

Les 9 et 10/06 à L’estive, Scène nationale de Foix et de l’Ariège (09).

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Auzet, osez l’Europe !

Créé lors du festival d’Avignon 2019, Nous, l’Europe, banquet des peuples s’invite à la table du Théâtre de l’Atelier (75) jusqu’au 29/05. Un texte de Laurent Gaudé, mis en scène par Roland Auzet, qui fait écho aux Mises à feu d’Erri De Luca. À voir en urgence, à l’heure où l’Europe semble enfin se présenter « communautaire » et  solidaire.

En cette soirée de juillet 2019, Cour du lycée Saint-Joseph d’Avignon, nombreux sont les invités à la table, un original banquet y est donné à la nuit tombée. Orchestré, mis en scène et en musique par Roland Auzet, un étrange bateleur et orfèvre en l’art dramatique. Au menu, des mots, rien que des mots, encore des mots… Ceux de Laurent Gaudé, prix Goncourt 2004 pour son roman Le soleil des Scorta et signataire de ce Nous, l’Europe, banquet des peuples !

Un long poème épique, tragique et flamboyant, qui narre l’histoire mouvementée, longtemps guerrière et mortifère, de ce vieux continent que l’on nomme Europe. « Un continent qui a inventé des cauchemars, fait gémir ses propres peuples mais qui a su aussi faire naître des lumières qui ont éclairé le monde entier » : c’est ce long périple, chemin de mort et de vie, entre la révolution enflammée de 1848 et les chambres à gaz nazies des années 40, qui nous est conté sur les planches. Du rêve d’Europe d’une Allemagne bottée qui l’imagine continent soumis, surgit une Union européenne proclamant « plus jamais çà » ! Alors, en ce vingt et unième siècle naissant, qu’avons-nous fait de cette utopie, de cette joie partagée quand les murs de la honte s’effondrent, quand les frontières entre nations s’effacent ? Les peuples sont abandonnés sur le bas-côté, les vieux démons resurgissent, les discours politiques accouchent de sombres nationalismes, l’esprit de compétition et de domination sème à nouveau la discorde. Aujourd’hui, « l’Europe semble avoir oublié qu’elle est la fille de l’épopée et de l’utopie », écrit Laurent Gaudé en introduction à son banquet. Clamant avec conviction à sa voisine et voisin de table, lecteurs devenu spectateurs, qu’il est temps de se réveiller « pour que l’Europe redevienne l’affaire des peuples et soit à nouveau pour le monde entier le visage lumineux de l’audace, de l’esprit et de la liberté ».

Bel et juste programme qui embrase la scène. Entre musique, voix et chants entremêlés, diaspora des langues d’interprètes issus de moult ailleurs… Une polyphonie de mots et de sons que le metteur en scène, aussi musicien, dirige d’une baguette festive et incarnée : onze comédiens pour exprimer espoirs et désillusions, craintes et espérances en faveur d’une Europe qui ne soit plus seulement tiroir-caisse des possédants et fosse commune des migrants, pour une Europe des différences et de la solidarité. Pour une Europe conviée à se ressourcer, se régénérer, se recomposer à l’heure où la terre d’Ukraine rougit sang sous les canons et missiles russes…

Une œuvre poignante pour réveiller les consciences, près de trois heures hautes en couleurs pour conjuguer le « je » en « nous » porteur d’avenir. Une parole salvatrice à psalmodier en écho aux Mises à feu de l’écrivain italien Erri De Luca, parues dans la collection Tracts chez Gallimard : « L’Europe doit (…) miser sur une union plus solide. Si elle tente de maintenir son état présent, elle le perdra. Qu’elle accepte le seul risque raisonnable, celui de se dépasser ». Propos de romancier, libre expression de poète : quand théâtre et littérature se révèlent prophétiques nourritures, tous auteurs et acteurs de l’Histoire, osez, osons, Auzet l’Europe sous l’étendard de Gaudé et De Luca ! Yonnel Liégeois

À (re)lire : Nous, l’Europe, banquet des peuples chez Actes Sud. Europe, mes mises à feu chez Gallimard. À (re)voir : la captation complète de la pièce, réalisée lors du festival d’Avignon 2019.

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Le colonialisme en mémoire

Du 19 au 23/05, au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (93), l’auteure et metteure en scène Alice Carré propose Brazza-Ouidah-Saint-Denis. Une fresque monumentale, de l’Afrique à Madagascar, narrant les ravages du colonialisme en un très simple espace scénographique. Un voyage au plus profond des mémoires.

Pour une première mise en scène « officielle », Alice Carré fait preuve dans son Brazza-Ouidah-Saint-Denis d’une rare maîtrise. En réalité, elle n’est pas sans avoir déjà une véritable pratique de la scène, ayant fait office de dramaturge dans tous les sens du terme auprès de Margaux Eskenazi pour des spectacles qui ont connu un véritable succès, notamment le dernier en date, Et le cœur fume encore, qui continue à tourner. Elle possède également une solide pratique d’animation de stages auprès d’étudiants et de gens du métier. Tout dernièrement encore elle était à l’affiche du spectacle signé par Olivier Coulon-Jablonka, présenté dans le même théâtre de l’Échangeur à Bagnolet, Kap O mond ! Mais c’était dans la fonction désignée d’autrice (au côté de Carlo Handy Charles)… Cette fonction, Alice Carré l’assume à nouveau dans Brazza-Ouidah-Saint-Denis, un titre qui dit bien la complexité de l’aventure dans laquelle elle s’est engagée qui, on l’aura compris, va se développer dans des constants allers et retours entre ces trois points cardinaux, que sont le Congo, le Bénin et la Seine Saint-Denis !

Si l’espace est ainsi éclaté, la temporalité, elle ne l’est pas moins. Espaces et temps mêlés, Alice Carré ne craint pas la difficulté : son projet consiste rien moins qu’à faire surgir du passé et de l’oubli, volontaire ou non, un épisode bien enfoui de la Seconde Guerre mondiale, celui concernant des combattants (appelés ou engagés volontairement) issus de nos pays colonisés en Afrique et en Asie. Concernant l’Afrique on engloba vite tous ces soldats sous la seule appellation de « tirailleurs sénégalais » (pourquoi s’embarrasser à donner leur véritable identité à ces chers colonisés ?)… Ancienne universitaire rompue au travail de recherche, Alice Carré a travaillé pour ce spectacle pendant plusieurs années sur la question de la relation de la France avec ses colonies à partir de la Deuxième Guerre mondiale (on rappellera que de Gaulle avait fait de Brazzaville la capitale de la France libre)…, et plus précisément à partir de l’épisode emblématique qu’ont subi les combattant « sénégalais » lors de cette guerre et dans les années qui ont suivi le massacre de Thiaroye qui s’est déroulé en décembre 1944. Des soldats et des gendarmes français ont tirés – un authentique massacre – sur des tirailleurs sénégalais récemment rapatriés dans un camp dans la banlieue de Dakar, et qui réclamaient leurs indemnités promises depuis longtemps…

On retrouve le récit de cette affaire très longtemps occultée (comme quelques autres épisodes « coloniaux » peu glorieux – on pense à la révolte de 1947 à Madagascar, une colonie française à l’époque) au cœur même de la pièce. C’est à partir de cet événement central que le spectacle peut dérouler ses multiples tentacules. En 2018 Alexandra Badea avait déjà évoqué ce massacre, Alice Carré y revient, écarte tout ce qui pourrait ressortir du théâtre platement documentaire tel qu’on le connaît souvent aujourd’hui, écrit, tisse une (des) histoires où elle est personnellement engagée : l’un des personnages, Luz, une jeune femme qui s’en va à Brazzaville à la recherche d’un voisin congolais disparu et qui va faire des découvertes sur sa propre famille, est dans un premier temps pour ainsi dire son double. Ce qu’elle a entrepris dans un très savant et subtil tissage construit comme une enquête aux multiples ramifications, et où l’on va de découverte en découverte, de révélation en révélation (secrets familiaux dévoilés) trouve encore dans notre société d’aujourd’hui des échos : les ravages du colonialisme imprègnent et expliquent sans doute encore certains de nos comportements.

« Je sais que la France est malade de son histoire coloniale, de n’avoir pas voulu l’assumer » dit l’une des femmes du spectacle ajoutant qu’elle « n’en peut plus de voir comment on traite les descendants d’africains en France, comme des étrangers à la nation, des indésirables, alors que c’est sur leurs ancêtres que s’est appuyé De Gaulle pour sauver la France envahie »… C’est bien ce que nous rappelle le spectacle d’Alice Carré mené de main de maître dans un superbe et pourtant très simple espace scénographique signé Charlotte Gauthier Van-Tour qui a le mérite d’ouvrir l’espace et de laisser toute latitude aux acteurs et aux spectateurs de voyager au plus profond de leurs mémoires. Les comédiens en font un excellent usage : bien dirigés, aidés par le travail chorégraphique d’Ingrid Estarque, Kaïnana Ramadani, Loup Balthazar, Marjorie Hertzog, Eliot Lemer, Josué Ndofusu et Basile Yawanke, évoluent avec beaucoup de mesure et de justesse, ce qui n’était pas forcément donné d’avance. Jean-Pierre Han

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Viens voir les comédiens…

En ces heures troubles et troublantes, comédiens, musiciens et écrivains, plasticiens et magiciens ne cessent de rêver, chanter, créer. Actualisée chaque mois, une sélection de propositions que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois

– Jusqu’au 22 mai, au Théâtre Paris-Villette (75), le metteur en scène Ahmed Madani propose Incandescences. Après Illuminations en 2012 et F(l)ammes en 2016, le spectacle compose le dernier chapitre d’une trilogie intitulée « Face à leur destin ». Comme à son habitude, Ahmed Madani se joue de comédiens non professionnels, issus des milieux populaires, pour dessiner une cartographie de la jeunesse d’aujourd’hui. Des vies ballottées entre louables projets, désirs d’une vie autre, aspirations à un à-venir heureux qui se heurtent aux regards des bien-pensants et mal-disants, aux relents de racisme et aux penchants du communautarisme, aux propos misogynes sur le statut de la femme et aux fausses solidarités des cités… Bouillonnant de vie et d’énergie, pétillant d’humour et d’amour, un collectif de neuf interprètes, garçons et filles, qui chantent, dansent et clament leurs doutes et convictions avec audace et franchise. La voix d’une jeunesse rarement entendue, les récits trop souvent passés sous silence de vies ordinaires au caractère extraordinaire. Un plaisir des yeux et du cœur, poétiquement percutant et émouvant, quand une génération intrépide et solidaire ose prendre son destin en main.

– ENTRE COUPS DE COEUR ET CRIS DE COLERE, CHANTIERS DE CULTURE VOUS INVITE À RÉFLÉCHIR, LIRE ET SORTIR ! UN PETIT CLIC POUR LE GRAND CHOC… GRATUIT MAIS QUI PEUT RAPPORTER GROS, ABONNEZ-VOUS : CHANTIERS DE CULTURE

– Toujours en salles en ce mois de mai, Retour à Reims de Jean-Gabriel Périot nous incite fortement à retourner au cinéma ! Pour son documentaire long métrage, le réalisateur s’inspire du récit au titre éponyme de Didier Eribon, Retour à Reims publié en 2009. Un document où le sociologue et philosophe découvrait que « le retour dans le milieu d’où l’on vient est toujours un retour à soi, des retrouvailles avec un soi-même autant conservé que nié ». Et sa mère de le guider sur le chemin des souvenirs refoulés en lui rappelant le dur labeur qu’ils ont assumé toute leur vie, son père et elle : « l’usine l’attendait. Elle était là pour lui. Il était là pour elle ». Périot s’empare alors de ces dires pour tisser, au fil d’incroyables et riches archives, une histoire très personnelle mais intimement politique du monde ouvrier en France des années 50 à aujourd’hui. Des « fragments » du livre, joliment énoncés par la voix de la comédienne Adèle Haenel, entrent ainsi en dialogue avec de précieuses images sur la réalité familiale et professionnelle d’une classe sociale encore trop souvent niée et méprisée. Un prodigieux travail de cinéphile, passionnant, qui ne cesse d’interpeller sur le temps présent.

– La plateforme de la Cinémathèque française, Henri, du nom de son fondateur Henri Langlois, poursuit l’aventure ! Au menu, des projections en exclusivité, des œuvres à voir ou revoir, une centaine de films à découvrir… Mais aussi quelques 800 vidéos (leçons de cinéma avec les plus grands cinéastes, acteurs, actrices et technicien.nes au monde, essais, conférences…) à regarder, ainsi que plus de 500 articles à lire ou relire.

– Jusqu’au 27 mai, au Théâtre des Amandiers à Nanterre (92), Jean Bellorini met en scène Il Tartufo de Molière. Toutes les figures de la comédie à l’italienne sont convoquées sur le plateau par le directeur du Théâtre National Populaire, le TNP de Villeurbanne (69) et interprété par les acteurs du Teatro Nazionale de Naples. Sous ses airs de comédie, la pièce de Molière alerte sur la mécanique du mensonge, dénonce les apôtres de l’obscurantisme, tous ces imposteurs dont les discours et les théories n’ont pas d’autre objet que de nous empêcher de vivre libres. Les Tartuffe désormais officient derrière des écrans, tissent leurs mensonges dans une toile aux dimensions cosmiques, disséminent les contre-vérités, flattent la peur, la bassesse et la médiocrité. Chanter le plaisir de la vie et la joie d’être ensemble », tel est le fil rouge de ce Tartufo. Une bonne claque aux idées rabougries, à la grisaille du monde.

– Disponible désormais en édition de poche, il est plaisir garanti que de lire ou relire Dalva, l’un des chefs d’œuvre de Jim Harrison, le grand romancier américain disparu en 2016. La formidable histoire d’une femme qui se veut libre, hors toutes contraintes et préjugés, fière de retrouver le ranch familial et la terre indienne du Nebraska. Un hymne à l’amour et aux grands espaces.

– Jusqu’au 29 mai, au Théâtre de l’Athénée (75), se donne George Dandin ou Le mari confondu, la comédie-ballet de Molière. En cette année du 400ème anniversaire de la naissance de maître Poquelin, un spectacle qui dénote, de par son audace et sa singularité, de toutes les créations à l’affiche de l’événement ! Michel Fau, le metteur en scène et interprète, en propose une version où le tragique le dispute au comique dans l’illustration des déboires conjugaux d’un riche paysan marié à la fille d’une noble famille désargentée… Quand l’argent ne fait pas le bonheur, pourrait-on dire en paraphrasant le propos de Jean-Jacques Rousseau s’offusquant « d’une pièce où le public applaudit à l’infidélité, au mensonge, à l’impudence d’une femme qui cherche à déshonorer son époux et rit de la bêtise du manant puni » ! Derrière le rire, avance masquée la virulence du propos, voire sa violence, à la vue d’un homme déconfit et humilié pour lequel la mort par noyade ou l’oubli dans l’alcool semblent les seules issues. Un spectacle d’une rare beauté avec les fantasques costumes signés Christian Lacroix et les sublimes musiques baroques de Lully interprétées par l’Ensemble Marguerite Louise sous la direction de Gaétan Jarry.

– Né sous François Ier en 1530, l’emblématique Collège de France nous invite à explorer gratuitement plus de 10 000 documents (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, entretiens filmés…). Sur Chantiers de culture en 2016, notre consœur Amélie Meffre suggérait déjà d’aller butiner dans cette incroyable caverne aux trésors qu’est le Collège de France !

– Jusqu’au 29 mai, au Théâtre-Studio d’Alforville (94), Christian Benedetti et sa compagnie propose une intégrale Tchékhov ! Depuis La mouette en 2010, l’homme des lieux a mis en scène toutes les grandes pièces de l’auteur. Entouré de la même équipe de comédiens, il propose aujourd’hui 137 évanouissements… Les classiques ( Oncle Vania, La Cerisaie, Trois soeurs, La Mouette, Ivanov), suivis des neuf pièces en un acte et de Sans Père au mois de mai ! « Tchekhov raconte toujours des histoires qui se passent dans des maisons », commente Christian Benedetti, « notre théâtre devient d’une certaine façon sa maison pour une intégrale ». Un théâtre à montrer tel que le suggérait Tchékhov : « je voudrais qu’on me joue d’une façon toute simple, primitive. Comme dans l’ancien temps, une chambre, sur l’avant scène un divan, des chaises… Et puis de bons acteurs qui jouent, c’est tout… Et sans oiseaux et sans humeurs accessoiresques, ça me plairait beaucoup de voir mes pièces représentées de cette façon-là ». Ce à quoi s’emploie Christian Benedetti avec talent !

– Chaque dimanche, sur France Inter à 23h00, Zoé Varier propose sa Journée particulière ! La rencontre avec une personnalité célèbre ou méconnue qui conte ses choix de de travail ou de recherche à partir d’un événement marquant de sa vie. Un entretien hors des propos convenus : la collusion entre histoire personnelle et histoire collective.

– Du 02 juin au 30 juillet, la ville de Lyon propose la nouvelle édition de son festival Les nuits de Fourvière. Théâtre, musique, danse, opéra, et même le cirque, sont au rendez-vous de cet événement culturel incontournable pour tous les publics : 59 spectacles, 12 créations et 173 représentations ! L’édition 2022 s’ouvrira avec la Comédie-Française qui présentera Le Tartuffe ou l’Hypocrite, la version initiale et interdite de la pièce de Molière mise en scène par Ivo van Hove. Du côté de la danse, est annoncée la nouvelle création de Benjamin Millepied avec Roméo & Juliette tandis que le temps d’un week-end, les 2 et 3 juillet, le festival s’associera à Villeurbanne, Capitale française de la culture 2022, qui accueillera des ateliers de jonglage. Le cirque fera d’ailleurs son grand retour au Domaine de Lacroix-Laval, où seront implantés deux chapiteaux et un camion-théâtre, dans un espace festif et onirique. Le jazz sera également présent avec Archie Shepp & Jason Moran et une soirée carte blanche à Raphaël Imbert intitulée Jazz, South & Spirit. Parmi les nombreux concerts de l’été, est inscrit un hommage à Brassens avec Jean-Claude Vannier et le Conservatoire de Marseille. Pour petits et grands, une programmation riche et diversifiée sur l’emblématique colline de Fourvière !

– Le 13 juin à 19h, embarquez au lac Daumesnil du bois de Vincennes (75) en compagnie du conteur Abbi Patrix pour une expérience exceptionnelle ! Librement inspiré du Peer Gynt d’Henrik Ibsen, une performance originale où les spectateurs, équipés de casques audio, se laissent porter sur l’eau au son d’une fresque musicale composée en live. Fake ? Une création proposée par La Muse en circuit, le Centre national de création musicale d’Alfortville (94).

Jusqu’au 22 juin, chaque mercredi à 21h, Laurent Viel chante Barbara à l’Essaïon (75). Le risque est grand, toujours, à oser s’emparer des textes et de l’univers d’un créateur. D’une icône de la chanson… Si l’exercice est délicat, Laurent Viel ne force nullement son talent pour poser sa voix, avec émotion et délicatesse, sur quelques titres emblématiques, mais pas seulement, de la dame en noir ! Il a pris le temps de s’imprégner des chansons « d’une artiste qui nous touche dans ce que nous avons de plus intime ». Fort de son sens du jeu, avec la complicité de Xavier Lacouture le metteur en scène et de Thierry Garcia à la guitare, il impose véritablement sa présence pour nous donner à voir et à entendre Barbara avec authenticité. De Göttingen à Nantes, de La dame brune à L’aigle noir, Laurent Viel nous partage en fait sa plus belle histoire d’amour, nous invitant à savourer autrement des chansons ciselées comme de véritables poèmes.

– Avec sa nouvelle livraison (N°34, 168 p., 15€), encore une fois Frictions frappe fort ! La revue consacre un imposant dossier, jubilatoire et instructif, à l’iconoclaste Mister Tambourine Man. Un spectacle inclassable, tant sur la forme que le fond, que décortiquent ses protagonistes : Durif Eugène l’auteur, Holz Nikolaus et Lavant Denis les interprètes, Prugnaud Karelle la metteure en scène… Un grand moment de lecture !

– Jusqu’au 29 juin, la troupe des Absurdistes fait son numéro à la Comédie Saint-Michel (75) ! Avec deux spectacles à l’affiche… La bande de givrés intrépides s’empare d’abord, dans une mise en scène complètement loufoque de Patrick Dray, du texte complètement déjanté du dramaturge russe Valentin Kataïev, Je veux voir Mioussov. « Une comédie burlesque de haut vol, une intrigue échevelée à fond satirique, un témoignage du jus et de la verve indispensables à ce théâtre de boulevard au temps des kolkhozes », commente en fin connaisseur notre confrère Jean-Pierre Léonardini de L’humanité ! Un grand éclat de rire, de quiproquos en malentendus, à la recherche de Mioussov comme d’autres du temps perdu… Et l’inénarrable Patrick Dray, joyeux luron aussi de la bande de la Girandole, jamais avare de travestissement en clown patenté, d’apparaître en gentille bête à fourrure dans un conte écologique joliment troussé pour petits et grands ! Mais je suis un ours, de Frank Tashlin, illustre avec humour la bêtise humaine qui conduit à détruire une forêt pour bâtir une usine très vite vouée à la casse.

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Penthésilée, une femme libre

Jusqu’au 22/05, au Théâtre de la Tempête (75), Laëtitia Guédon propose une magnifique évocation de la reine des Amazones avec Penthésilé·e·s/Amazonomachie. Une recherche audacieuse et passionnante sur le rapport des femmes au pouvoir. Entre mythe et perspective, un spectacle troublant et puissant.

Les Amazones sont-elles les premières figures féministes ? C’est ce qu’explorent Laëtitia Guédon et Marie Dilasser, metteuse en scène et autrice dans Penthésilé·e·s/Amazonomachieune recherche audacieuse et passionnante sur le rapport des femmes au pouvoir. Après avoir dirigé le Festival au féminin de la Goutte-d’or et aujourd’hui directrice des Plateaux sauvages et de la Compagnie 0,10, Laëtitia Guédon n’a eu de cesse d’interroger la place des femmes dans les arts et la société, la tragédie et les mythes (elle a monté les Troyennes d’Euripide). La rencontre a eu lieu en 2018, à l’occasion des Intrépides, projet mis en place par la SACD pour valoriser des œuvres portées par des femmes. L’écriture libre, crue et renversante, de Marie Dilasser est un territoire d’interprétation formidable pour Laëtitia Guédon, qui creuse depuis longtemps l’entrelacement du théâtre, de la danse, de la musique, du chant et de la vidéo. Rappelons qu’elle l’avait porté à un point d’incandescence avec Samo, a Tribute to Basquiat, un merveilleux portrait du peintre noir américain décédé à 27 ans.

Ici, il s’agit donc de convoquer Penthésilée, reine des Amazones, figure mythique célébrée par Heinrich von Kleist, dont la représentation a donné lieu à « l’amazonomachie », un terme spécifique pour désigner les scènes de combat qu’elles livraient contre les Grecs sous les murs de Troie. Ici, Penthésilée, plurielle, complexe, irréductible, revêt plusieurs visages. Un prologue dansé et envoûtant pose sa mort sur le champ de bataille : s’est-elle suicidée ou a-t-elle succombé sous les coups d’Achille ? La passion fulgurante qu’elle éprouve pour le héros de la guerre de Troie aux portes de la mort est irrecevable. Pour les Amazones, entre le féminin et le masculin, la guerre est sans rémission. Si elles s’approchent des hommes, c’est dans l’unique but de procréer, élevant les filles comme des guerrières et se débarrassant des garçons. Cette irruption de l’amour fait vaciller Penthésilée et bousculer l’ordre genré sur lequel elle s’est construite.

Dans la première partie d’un spectacle fragmenté en deux approches autonomes et complémentaires, comme dans un renversement de perspective, la présence sculpturale et magnétique de la comédienne et chanteuse québécoise Marie-Pascale Dubé hypnotise. Elle compose une Penthésilée mythologique et spectrale, poignante. Face au public, elle évolue dans une sorte de hammam, espace féminin ritualisé, où les murs servent de surface de projection à des images insolites qui entrent en résonance avec son chant de gorge inuit. Une autre Penthésilée sera incarnée par Lorry Hardel, dans une écriture plus manifestement rebelle et revendicative. Le texte interroge, déplie, défroisse l’intime et le politique.

Le roman de l’écrivaine et militante lesbienne Monique Wittig les Guérillères a clairement été la source d’inspiration d’une écriture et d’une langue dégenrées : « Elles disent, je refuse désormais de parler ce langage, je refuse de marmotter après eux les mots de manque, manque de pénis, manque d’argent, manque de signe, manque de nom ». Un dernier visage de Penthésilée sera celui du danseur burkinabé Seydou Boro se délestant de son habit d’Achille pour incarner une Penthésilée 2.0 d’aujourd’hui, semant le trouble dans le genre. Quatre jeunes comédiennes et chanteuses (Sonia Bonny Juliette Boudet, Lucile Pouthier, Mathilde de Carné) lui répondent dans un chœur de voix et de mélopées issues d’un répertoire baroque, classique ou contemporain qu’elles entrelacent à des chants de deuil.

De ce récit-oratorio, qui se déroule dans un fondu enchaîné d’évocations magistralement orchestré de sons et de lumières, on retiendra que la réconciliation entre le féminin et le masculin reste à trouver pour inventer « un nouvel être ensemble ». Cela commence aussi par cette place, libre et puissante, que prennent de plus en plus les femmes sur les plateaux de théâtre, comme dans la cité. Marina Da Silva

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Tignous, le crayon pour salut

Jusqu’au 21/05, au Centre d’art contemporain de Montreuil (93), s’expose Tignous Forever. Un hommage à Bernard Verlhac, dessinateur de Charlie Hebdo assassiné en 2015, à travers 400 dessins dont 60 inédits. Une œuvre joyeuse et vivante.

On rit, on pense, on réfléchit ! Se rendre au 116 rue de Paris à Montreuil (93), étonnant Centre d’art contemporain au cœur de la banlieue ouvrière, n’est point pèlerinage mortifère… D’une salle d’expo à l’autre, d’un dessin l’autre, la bonne humeur, les légendes policées et l’éclat des couleurs nous accueillent à bras ouverts. Les impressions se confirment, la rumeur s’affirme : Bernard Verlhac, alias Tignous ? Un sacré bonhomme, « un mec bien », un grand dessinateur ! « Un grand artiste qui était à n’en point douter un humaniste, ce qui émane de chacun de ses dessins », commentent Nicolas Jacquette et Jérôme Liniger, les deux scénographes de l’exposition.

Nombreux sont-ils à se remémorer les tragiques événements de janvier 2015, l’assassinat de douze personnes dans les locaux de Charlie Hebdo dont Cabu-Charb-Honoré-Tignous-Wolinski au nombre des dessinateurs, les images fortes de l’après-attentat : la « marche républicaine » qui rassemble plus d’un million et demi de personnes sur les boulevards parisiens le 11 janvier, les mots forts du maire et de la garde des sceaux, Patrice Bessac et Christiane Taubira au cours de l’hommage rendu en l’Hôtel de ville de Montreuil le 15 janvier (depuis trente ans Tignous en était citoyen, fortement engagé dans les collèges et lycées), le cercueil bariolé de moult dessins des copains et voisins à la sortie de la mairie sous les applaudissements de la foule rassemblée !

« Tignous dessinait partout, tout le temps, même pendant les vacances », témoigne Cloé Verlhac, son épouse et commissaire de l’exposition. « Sur les galets qu’il ramassait à la plage, sur les bras des enfants et même sur mes jambes, créant des meubles avec des caisses à pommes, des sculptures avec des canettes et des bouchons » ! Au fil des œuvres exposées, s’affiche un artiste à la fine pointe du crayon, sachant d’un trait baliser une intuition, d’un coup de plume colorier ses impressions, d’une incise percutante formuler ses intentions. Un regard acéré, engagé sur notre société, ses dérives et contradictions, Tignous ne faisait pas semblant, enfant de la banlieue il l’était demeuré, jamais il n’oublia que le dessin le sauva des « conneries » qui furent fatales à ses copains d’enfance et de quartier.

Ici, un ours blanc tend un pinceau noir, proposant à son copain de se peinturlurer en panda : « C’est notre seule chance si tu veux que le WWF nous vienne en aide ». Un peu plus loin, un homme au sourire vorace en tient un autre à bout de bras : « Il y a 8,5 millions de pauvres en France, offrez en un à Noël » ! « Tout est drôle », glisse une jeune femme, face aux dessins de Tignous. « Plus c’est noir, plus ça me fait rire », rapporte la journaliste Elsa Marnette dans les colonnes du Parisien. Effectivement, ce n’est pas triste de flâner d’un dessin l’autre, d’un panda hilare becquotté par deux charmantes damoiselles à « Un nichon guidant le peuple », selon un tableau célèbre ! Outre des dessins originaux, des photographies, des vidéos, les écrits et témoignages des amis et complices de plume !

Une œuvre joyeuse et vivante, une exposition festive et « bordélique » à l’image de ce croqueur d’images jamais rassasié qui avait ses thèmes de prédilection : le travail, l’écologie, le social, l’amour et le sexe… Une geste artistique qui en appellera certainement d’autres à la découverte de plus de 20 000 dessins enfouis dans les chemises, dossiers et cartons de ce grand plasticien et coloriste que fut Tignous. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 21 mai, Tignous Forever. Centre d’art contemporain, 116 rue de Paris, 93100 Montreuil (Tél. : 01.71.89.28.00). Du mercredi au vendredi de 14h à 18h, le samedi de 14h à 19h. Nocturne le jeudi, jusqu’à 21h.

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Gabriel Garran, commun Commune !

Grand homme de culture, fondateur du Théâtre de La Commune à Aubervilliers (93), Gabriel Garran est décédé le 6 mai à Paris. D’une incroyable puissance de vie, ce petit d’homme a inspiré moult créateurs, auteurs et artistes. Un héraut de la francophonie, du Maghreb au Québec, de l’Asie à l’Océanie.

Metteur en scène, écrivain et poète, Gabriel Garran était un homme d’une courtoisie exemplaire. C’est toujours avec le sourire qu’il accueillait d’une poignée de main chaleureuse en son TILF, le Théâtre international de langue française qu’il fonda en 1985 au Parc de la Villette, critiques, amis et public grand ou petit. Vingt ans plus tôt, éminent défricheur et baroudeur, avec la complicité du maire communiste Jack Ralite, il créait à Aubervilliers le premier théâtre populaire permanent en banlieue, le Théâtre de la Commune depuis lors devenu Centre dramatique national.

De son vrai nom Gabriel Gersztenkorn, l’œuvrier des planches est né en 1927 à Paris d’un couple de juifs polonais. Lorsque la guerre éclate, son père est déporté à Auschwitz, où il meurt. « Après ces années noires, le théâtre sera sa planche de salut », écrit notre consœur Armelle Héliot. Rappelant aussi que, du TILF au Parloir contemporain sa dernière compagnie, il n’aura de cesse d’arpenter les territoires de la francophonie. Prenant fait et cause pour les auteurs d’Afrique, du Québec, d’Haïti, du Maghreb… « De Sony Labou Tansi à Nancy Huston, en passant par Normand Chaurette, Marie Laberge, Koffi Kwahulé, tous ceux que l’on connaît aujourd’hui, que l’on retrouve à Limoges et partout ailleurs, sont là », constate l’ancienne critique dramatique du Figaro. « La disparition de Gabriel Garran laisse orphelins tous ceux qui se sont autoproclamés les « enfants d’Aubervilliers » ainsi que plusieurs générations d’artistes qui ont pu trouver auprès de lui une filiation artistique et populaire profonde », notent avec une infinie tristesse ses proches et complices de longue date. En 2015, il était récompensé de la grande médaille de la francophonie par l’Académie française. Sa devise ? « L’avenir du théâtre appartient à ceux qui n’y vont pas » !

Auteur de deux pièces de théâtre et de centaines de poèmes édités à tirage restreint, Gabriel Garran signait en 2014 une poignante biographie. Géographie française nous révélait le périple d’un enfant, fils d’immigrés polonais, au cœur de la tourmente et de la débâcle des années 40, au cœur surtout de la déportation ou de la clandestinité pour les juifs de France. Avec force émotion et une mémoire à fleur de peau, il nous livrait ses fragments de jeunesse qui le marqueront à tout jamais. En errance sur les routes de l’hexagone, un bel hymne à la révolte et à la liberté de tout temps menacées et, à la vie à la mort, sans cesse à reconquérir. Yonnel Liégeois

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Césaire est de retour !

Jusqu’au 15 mai, au théâtre de L’épée de bois à la Cartoucherie (75), se donne le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. Une langue flamboyante, un texte percutant déclamé par Jacques Martial. Pour la liberté et l’émancipation des peuples, la voix puissante et envoûtante d’un Nègre conquérant.

Il apparaît, godillots pesants, lourd de ses trois sacs de guenilles. Le dos courbé sous la misère du monde, les haillons des exclus de la terre pour tout bagage… Le Nègre à la parole indomptée, libéré de ses fers aux pieds, est de retour au pays, en terre afro-américaine. La terre des champs de canne au soleil brûlant, du corps mutilé et des coups de fouet du maître de l’habitation, des sombres nuits au cachot et des morsures du chien Molosse aux trousses du nègre-marron… Accostant au rivage rougi sang des traites négrières, désormais il se revendique avec fierté « la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche » ! Sa voix ? « La liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ».

S’avançant d’une intime conviction en devant du public, pour cette poétique traversée Jacques Martial a troqué le bois du navire aux puanteurs suffocantes à celui, odorant et chaleureux, d’un mythique théâtre sis à la Cartoucherie, celui de L’épée de bois. Une tenture aux couleurs chatoyantes en fond de scène, quelques nippes éparpillées sur le plateau, la voix s’élève. Tantôt impérieuse et tumultueuse, tantôt sourde et caverneuse, elle n’est point banale récitation du luxuriant poème d’Aimé Césaire publié en 1939, elle psalmodie corps et maux à l’empreinte des mots de cet emblématique Cahier d’un retour au pays natal ! Visage et peau ruisselants sous la chaleur tropique des projecteurs, roulent en larmes argentées les noirs sanglots de l’identité créole autant que la poétique flamboyance d’une langue archipélisée. Criant en un suprême et ultime souffle d’humanité liberté, dignité, fraternité pour les peuples humiliés et enchaînés, ceux des Antilles et d’ailleurs, sans haine pour les colonisateurs, les tueurs et violeurs, les exploiteurs…

Aimé Césaire a 26 ans lorsque, étudiant à Paris, il se jette à corps perdu dans l’écriture du Cahier. La prise de conscience d’une couleur, d’une histoire, d’une culture qui unifie dans un même souffle racines africaines et déportation négrière. Au cœur de la flamboyance du dire, d’une phrase l’autre, il faut entendre la force du retournement intérieur dont est agité le poète à l’évocation de la cellule de Toussaint Louverture et de « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ». Pourquoi ce cri d’un Nègre eut alors tant d’échos ? Parce que « j’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… » Parce que, proclame-t-il alors en 1939 à la veille d’un autre génocide aussi mortifère, « ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes, que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie, que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes ».

 « La langue d’Aimé Césaire demande à être dite autant qu’elle est faite pour être entendue. Une poésie vivante, riche, luxuriante et tout à la fois précise, tranchante », confesse le comédien. À la veille du 10 mai, Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage crime contre l’humanité et de son abolition, un spectacle d’une beauté et d’un verbe incandescents. Proféré avec émouvante gestuelle et impressionnante puissance, époumoné de la voix envoûtante d’un Nègre conquérant du haut de sa magistrale stature ! Un dénommé Jacques Martial, natif Rue Cases-Nègres chère à Zobel, Damas, Glissant et Chamoiseau. Baptisé Bain-Marie par les Zoreilles, compère Lapin pour les uns et infatigable conteur pour d’autres, assurément frère de cœur de Sanite Belair, Mulâtresse Solitude, Harriet Tubman ou Tituba la sorcière. Yonnel Liégeois

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Rite de passage

Les 17 et 18/05 à Vire (14), Pierre Cuq propose Seuil. Un texte de Marilyn Mattei, en direction d’un public d’adolescents lorsque l’intrigue se noue autour de leurs préoccupations. Un rite de passage, un seuil à franchir sur les bancs du collège ou du lycée.

Le titre du spectacle signé par Pierre Cuq sur un texte de Marilyn Mattei est d’une parfaite justesse. La jeune autrice qui commence à posséder une certaine expérience (Seuil est son sixième opus à notre connaissance) œuvre en direction d’un public d’adolescents (mais pas que, bien sûr), ce qui semble être d’une parfaite logique puisque ce sont ces mêmes adolescents qui forment l’essentiel de ses personnages, et que les intrigues de ses pièces sont nouées autour de leurs préoccupations et de leurs problèmes. Seuil ne faillit pas à cette dynamique et annonce donc d’emblée son aire de réflexion.

Une aire singulièrement délicate, l’adolescence étant précisément cet état intermédiaire – un Seuil – entre l’enfance et l’âge adulte. Comment rendre compte et faire spectacle sans tomber dans le didactisme à deux sous et la mièvrerie ? On pouvait donc tout craindre à la perspective de cette réalisation d’autant que les documents d’annonce et de genèse du projet expliquent bien l’étroite relation avec les instances scolaires, avec un focus sur les violences et les agressions sexuelles qui se déroulent dans les collèges et autres lycées. Le terrain était pour ainsi dire miné. D’autant que le lieu désigné est d’abord celui d’une salle de classe avec ses tables que l’on pourra fort heureusement, au fil de la représentation, disposer selon différents schémas évoquant d’autres emplacements à l’intérieur du bâtiment scolaire. Quant au sujet c’est bien celui – encore un seuil à franchir – d’un rite d’initiation qui en passe inévitablement par des protocoles d’ordre sexuel.

Tout était à craindre, donc ! Or, le premier mérite du travail de Pierre Cuq (réalisé en étroite collaboration avec Marilyn Mattei) est d’éviter tous les écueils, de nous mener là où peut-être nous ne nous y attendons pas. Déjà, l’écriture de Marilyn Mattei ne s’embarrasse pas de fioritures, elle possède une efficace simplicité et le metteur en scène la saisit telle quelle. Ensuite, le travail de plateau qu’il effectue est tenu d’un bout à l’autre, ce qu’atteste sa direction d’acteurs. Ils sont deux, Baptiste Dupuy, l’adolescent mis en cause, et Camille Soulerin qui assume tel un Frégoli tous les autres rôles, homme ou femme, fille ou garçon, pour mener à bien la démonstration (c’en est une, mais intelligemment et discrètement présentée) en une série de courtes séquences bien découpées. Ce qui frappe dans le déroulement du spectacle qui prend les allures d’une enquête, c’est véritablement la grâce de ces deux acteurs qui, à eux deux et un peu plus avec l’apport de voix enregistrées (mais sans vidéo, merci), parviennent à bâtir un univers sensible et trouble tout à la fois. Jean-Pierre Han

Programmé au Festival « À Vif », CDN de Vire-Le Préau les 17 et 18/05. Du 8 au 27/07 au Train Bleu, lors du Festival d’Avignon Off.

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Une île au Soleil

Jusqu’au 15 mai, Ariane Mnouchkine et la troupe du Soleil proposent L’île d’or à la Cartoucherie (75). Pour s’installer ensuite au TNP de Villeurbanne (69), du 9 au 26 juin… La meneuse de troupe enflamme à nouveau les planches et embrase le monde d’une scène à l’autre. Du Japon au Brésil, de Palestine en terre afghane.

Comme à l’accoutumée, l’accueil est chaleureux, le décor et menu japonisants à l’unisson de l’œuvre à l’affiche, le public au rendez-vous… De représentation en représentation, ils sont toujours nombreux à garnir les travées du Théâtre du Soleil. Un public fidèle, enthousiaste, prompt à excuser d’éventuelles faiblesses au terme des trois heures de représentation. Les images sont belles, le métissage des langues et des accents exaltant, le souffle déployé sur le plateau ensorcelant. Le voyage à la Cartoucherie de Vincennes ? Plus qu’un rituel, un incontournable pèlerinage artistique, une incursion à haut risque dans un foisonnant labyrinthe poétique, le miracle espéré au bout du fil d’Ariane !

L’argumentaire de L’île d’or s’enracine dans une actualité brûlante : la culture sombrera-t-elle sous les assauts conjugués des requins de la finance et des magnats de l’immobilier ? Il existe justement un lieu, l’île japonaise de Kanemu-Jima, imaginaire certes mais qui se révèle havre de paix, siège de toutes les utopies possibles pour que les humains développent corps et esprit en totale harmonie. Au pays du Soleil-Levant où se lèvent les projets les plus fous pour le bonheur des peuples, terre bénie des dieux et des mers, la maire envisage la création d’un festival hors du commun,  fantasque rassemblement des cultures du monde : du Brésil de Bolsonaro aux States de Trump, en terre afghane ou palestinienne. Las, en sourdine, manœuvre une bande d’opposants qui n’ont de cesse de contrecarrer le projet. Leur objectif ? Implanter un casino sur l’île, la privatiser au bénéfice de leurs intérêts financiers.

David contre Goliath ? Le bon, la brute et les truands ? De tableau en tableau se succédant parfois à une vitesse vertigineuse dans une féérie de couleurs et de sons, de péripéties en rebondissements surgis d’une imagination débridée, de fulgurances esthétiques en impensables voyages poétiques au point de ne plus savoir où nous sommes , le propos s’enracine au-delà des frontières. Invités, chacune et chacun, à déserter l’ancien monde pour le Tout-Monde cher à Glissant, conviés à ériger culture et esprit créatif comme liants d’une nouvelle humanité. Une folle utopie, certes, pourtant la seule susceptible d’assurer peut-être l’avenir de la planète. Yonnel Liégeois

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Vinaver, un label théâtral

Ami d’Albert Camus et de Roland Barthes, admirateur de l’art africain et de la peinture de Jean Dubuffet, Michel Vinaver est décédé le 1er mai. Disparaît un grand dramaturge à l’écriture originale, nourrie de son rapport singulier au monde de l’entreprise. En hommage à cette immense figure des arts, Chantiers de culture fait retour sur le parcours d’un homme de plume dont simplicité et authenticité en imposaient avec naturel.

Notre première rencontre date de 2008 à la création de Par-dessus bord au Théâtre National Populaire de Villeurbanne (69), dans une mise en scène de Christian Schiaretti. Six heures durant, des spectateurs avaient osé caler leurs fessiers dans les fauteuils d’un théâtre. L’entreprise Ravoire et Dehaze, « N°1 du papier toilette en France », se chargeait des éventuels désagréments. Disponible désormais en DVD, une fresque magistrale et captivante, sérieuse et désopilante toute à la fois . Celle-là même du capitalisme triomphant, avec vue sur le cabinet d’aisances.

Michel Vinaver ? Un maître des planches, un label de la scène contemporaine, le « Shakespeare des temps modernes » comme le pleurent critiques dramatiques et amoureux du théâtre à l’heure où tombe le rideau. Yonnel Liégeois

 

 Nous sommes dans les années 60. Un homme singulier, Michel Vinaver, est nommé PDG de Gillette Belgique, Italie puis France. Licencié es lettres de la Sorbonne, il a publié dans les années 50 deux romans remarqués chez Gallimard (Lataume soutenu par Albert Camus et L’objecteur couronné d’un prix littéraire) mais il se consacre désormais à l’écriture théâtrale. À son actif, trois pièces déjà (Les Coréens interdite par la censure, Les Huissiers et Iphigénie Hôtel) mais, depuis près de dix ans, il fait silence devant la page blanche. Écrire ou produire, rédiger ou diriger ? « J’ai toujours apprécié le milieu de l’entreprise, j’ai beaucoup aimé mon travail », confesse simplement Michel Vinaver. D’autant que ce patron atypique a toujours refusé d’endosser le statut d’écrivain professionnel… « Je menais une double vie », commente-t-il avec humour, « passionnante », mais lorsqu’il devient PDG en 1960, il l’avoue, « je me sens comme dans une impasse, en pleine contradiction et pendant près de dix ans c’est la panne sèche d’écriture ». Impossible pour l’homme de concilier engagement professionnel au plus haut niveau et travail d’écriture, de créer du lien entre ses deux passions.

Jusqu’à cette année 67, où le déclic se produit : pourquoi ne pas écrire sur ce monde de l’entreprise qu’il connaît bien, sur ce système économique qu’il sert et observe à une place de choix ? Durant deux ans alors, au petit matin avant de rejoindre son bureau directorial, il noircit les pages, laisse son imagination caracoler entre les lignes, insouciant quant à l’avenir du manuscrit final : gigantesque, titanesque, une « pièce injouable » de son propre aveu avec ses soixante personnages et le temps supposé de représentation. La libération, la clef de sortie de Vinaver du labyrinthe où il se sentait jusqu’alors prisonnier ? Il a tant de choses à dire et à montrer qu’il prête plume et costume de cadre dirigeant à Jean Passemar, « chef du service administration et des ventes » chez Ravoire et Dehaze mais surtout écrivain en herbe qui tente d’écrire une pièce de théâtre d’avant-garde, Par-dessus bord.

Le tour est joué, l’œuvre bouclée, et… refusée au conseil éditorial de Gallimard. « Trop longue, trop bavarde, à proposer à la rigueur aux instances des comités d’entreprise » : tels sont les arguments avancés à l’époque par la célèbre maison d’édition, rapportés avec force humour par Michel Vinaver ! Écrite entre 1967-1969, non seulement la pièce n’a pas pris une ride mais elle contient déjà tout ce qui advient aujourd’hui : la mise au pas de l’entreprise familiale par le capitalisme financier, la prise de pouvoir de la finance internationale sur le patrimoine industriel national. Qu’on ne s’y méprenne, l’auteur est bien homme de théâtre, non un théoricien de l’économie mondiale. À l’image de la scène brechtienne, mieux encore, sur les pas d’Aristophane l’antique, Michel Vinaver ne démontre pas, il montre. Plus enclin à construire « un théâtre du réel » qu’un « théâtre réaliste » : au spectateur d’en rire et d’y réfléchir, de se forger ensuite sa propre opinion au final de la représentation.

« Mousse et bruyère », doux et moelleux

L’entreprise familiale « Ravoire et Dehaze » bat de l’aile. Son produit phare dans sa gamme de papier-toilette, « Bleu-Blanc-Rouge », subit une érosion du marché. « Mousse et Bruyère », un produit plus doux et moelleux, une révolution hygiénique, doit reconquérir des parts de marché. Las, les conflits de succession s’exacerbent entre le fils légitime accroché au classicisme d’un produit lancé par son père et le « bâtard » branché sur des modes et modèles de production plus modernes… Sous peu, la guerre va faire rage en cette fabrique de papier-toilette érigée en nouvelle Cour des rois et des princes. Sauf que, génie de Vinaver nourri de ses classiques, plus qu’un décor l’entreprise s’impose comme lieu même de la tragédie et la merde, cette réalité-là se décrivant aussi en termes moins policés, devient objet de convoitise, une marchandise qui peut rapporter gros : les experts en marketing made in USA ne s’y trompent pas, le PQ se révèle une bonne affaire pour le pécule de certains ! En six heures de représentation, Vinaver décortique donc à loisir, et au quotidien, sa petite entreprise dont il connaît les rouages à la perfection. Grâce à ce cher monsieur Passemar, son double dans Par-dessus bord et véritable passe-muraille qui entraîne le spectateur du bureau directorial aux réserves de l’entreprise, des succursales en province jusqu’à la séance de « brainstorming » des commerciaux à la recherche du nom de baptême du futur produit… C’est fort, juste, désopilant et d’autant plus grinçant que la réalité des rouages de production, et d’aliénation pour les salariés, est ainsi montrée hors tout discours moralisateur ou dénonciateur. Vinaver fait confiance au public : derrière la farce  grand-guignolesque,  à lui de discerner la justesse du regard et du propos !

L’intégrale, un triomphe

En ce jour d’intégrale au TNP de Villeurbanne, le pari fut gagné. En dépit de la longueur de la représentation, les spectateurs firent un triomphe à Par-dessus bord ! Christian Schiaretti réussissait là où, en 1973, son prédécesseur en ce même lieu, le metteur en scène Roger Planchon, n’avait osé monter qu’une version écourtée.

L’action, ici, se joue partout, devant et derrière cet amas de cartons d’emballage qui squattent le plateau. Murs de production pour papier – toilette, murs de protection pour les comédiens qui apparaissent et disparaissent au gré de dialogues impromptus qui se répondent d’une scène à l’autre… Drame et comédie, rire et facéties, toute la palette de l’art dramatique se déploie avec démesure. Mai 68 est passé par là, plus rien ne sera comme avant chez Ravoire et Dehaze, la petite entreprise familiale devenue une multinationale entre les mains d’United Paper C°, le géant américain ! Vinaner, en visionnaire qui écrit entre 1967 et 1969, ne masque rien non plus sur ce que deviendront ces fameux rapports sociaux : la course à la promotion, les jalousies entre salariés et conflits entre services. C’est que l’argent n’a pas d’odeur, même quand on fait dans le papier – toilette, hormis qu’il corrompt tout : les relations entre les gens, du plus bas de l’échelle jusqu’au plus hauts dirigeants.

En fond de scène, l’orchestre rythme avec bonheur le passage d’un monde à l’autre : de la petite boîte à la grosse entreprise, des conflits de classe aux conflits d’intérêt. Rabelais s’invite à la fête avec ses procédés « torcheculatifs », Dumézil aussi au temps où Michel Vinaver suivait ses cours sur les mythes nordiques au Collège de France, mais encore l’antisémitisme qui avançait alors masqué dans cette France des années soixante. Par-dessus Bord ? Une œuvre de son temps qui le subvertit pour devenir parabole universelle, parole vivante de tout temps. Yonnel Liégeois

                                 

                          Michel Vinaver, une grande plume

Devant le succès et la notoriété, Michel Vinaver reste serein. Le dramaturge respire la simplicité et l’authenticité de ces grands hommes et grandes plumes qui en imposent avec naturel. Figure emblématique du théâtre contemporain en France, l’ancien PDG de Gillette France recueille enfin la reconnaissance de ses pairs, lui dont les pièces furent vraiment montées avec parcimonie jusqu’alors : désormais, elles sont de plus en plus fréquemment jouées sur les tréteaux de France, grâce en particulier au compagnonnage que l’auteur entretient de longue date avec Alain Françon. Pourtant, ce sont encore les pays étrangers (Allemagne, Angleterre, Corée, Japon…) qui semblent aujourd’hui les plus réceptifs à son écriture.

Alors qu’il est entré chez Gillette deux ans auparavant et qu’il a déjà publié deux livres, Michel Vinaver découvre le théâtre en 1955. Sur les répétitions d’Ubu Roi mis en scène par Gabriel Monnet à Annecy, qui lui demande d’écrire pour le théâtre… Sa première pièce, Les Coréens, est montée par Planchon à Lyon en 1956, par Jean-Marie Serreau à Paris l’année suivante. « L ‘écriture théâtrale est une forme littéraire qui me plaît beaucoup », confie Michel Vinaver. « Je préfère la réplique à la narration. Une écriture sans ponctuation, dès mon premier texte, pour sauvegarder le rythme de la phrase… Je suis partisan d’un théâtre ancré sur le réel, je ne fais pas dans l’abstraction ni dans la fantasmagorie. Le théâtre doit donner à voir en décalant le regard. Même s’il n’a jamais déclenché de révolution, il peut déjà donner à penser autrement la réalité en déplaçant le curseur sur la perception qu’on en a ».

Avec Par-dessus bord, Vinaver traite un univers qu’il connaît bien. « Dans mon quotidien à l’entreprise, je vivais déjà une fantastique comédie. D’où mon ambition d’écrire à la mode d’Aristophane… Le monde de l’entreprise est un univers un peu hors norme dans notre société, avec cette vertu extraordinaire de pouvoir raconter le monde dans son intégralité. Le champ du travail est peu ordinaire pour le théâtre, alors que paradoxalement théâtre et entreprise sont très liés par un certain nombre de codes identiques. Dans Par-dessus bord, contrairement à d’autres pièces (La demande d’emploi, Les travaux et les jours…, ndlr), le rôle des syndicats n’apparaît pas tout simplement parce qu’au siège il n’y en avait pas, Gillette avait les moyens de s’offrir la paix sociale ! Je me souviens de mai 68 : un temps formidable, une véritable déflagration avec la levée de nombre de tabous. Le capitalisme relève intrinsèquement d’un fonctionnement implacable : tout ce qui est nuisible à sa croissance est jetable, hommes et biens. Le plus frappant, sa capacité à se régénérer en dévorant tout ce qui se trouve à portée de main, en produisant du déchet avec jubilation… Las, les syndicats n’ont plus la même capacité de résistance qu’auparavant ».

« Ce qui me réjouit le plus, aujourd’hui, dans mon parcours d’auteur ? Lorsque des spectateurs me témoignent leur gratitude de faire une sorte de théâtre citoyen. C’est vraiment la plus belle récompense pour moi ». Propos recueillis par Y.L.

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Le 1er mai et moi, émoi

Ancien animateur culturel, Jacques Aubert a publié, en mars 2017, son premier recueil de chroniques. Au gré du temps et des vents, il offre aux Chantiers de culture ses billets d’humeur à l’humour acidulé.

Pourquoi défile-t-on le 1er mai ? Je m’en souviens comme si j’y étais.

En fait, en 1789, comme je crevais la dalle, j’ai quitté ma campagne pour venir à Paris. Dans un estaminet, un type s’est levé, a grimpé sur une table, il a dit : « et si on prenait la Bastille ? », pourquoi pas, qu’on a répondu… « Et si on renversait la royauté ? », d’accord qu’on a dit… On est sorti et on l’a fait.

Mais la République, ça nourrit pas toujours son homme ! Alors, je me suis fait embaucher dans un atelier du faubourg. Là, c’était pire que les galères : on bossait 16 heures par jour, les femmes et les gosses aussi. C’était sale, bruyant, on se blessait, on tombait malade et on était payé des clopinettes. De plus, si tu gueulais t’étais viré, les syndicats, personne savait ce que c’était. Des années plus tard, un copain nous a dit qu’en Angleterre, un certain Karl Marx prétendait que les travailleurs ne devraient trimer que huit heures par jour et que les patrons on pouvait s’en passer. On n’y croyait pas.

En 1864, à Londres il y eut une réunion, rien que des militants. Nous, on y a envoyé le petit Eugène Varlin, un gars qui causait bien. Quand il est revenu il était tout chamboulé. Il voulait qu’on fasse la révolution. « Encore, qu’on a dit ! Bon, on va essayer ». Et comme en plus les prussiens sont arrivés pour nous chercher des noises, là, on s’est fâché. On a fait des barricades, on a décrété « La Commune de Paris ». On a écrit nos propres lois pour dire que c’était plus les patrons et les curés qui décidaient, que les garçons et les filles devaient aller à l’école et être payés pareil. C’est là que j’ai rencontré Marianne, elle soignait les blessés. Mais ça n’a pas duré… ils sont arrivés avec les fusils et ce fut un massacre.

En 1880, le fameux Karl Marx, qui décidément avait la tête dur, il a appelé son copain Friedrich Engels, qui a prévenu Jules Guesde, lequel en a causé à Paul Lafargue qui lui-même nous a avertis. Et on a relancé l’idée des 8 heures de travail, 8 heures de sommeil, 8 heures de loisirs. Dans tous les pays, les travailleurs ont dit qu’on avait raison, ça gueulait si fort qu’il a bien fallu nous entendre. Du coup, les syndicats ont été autorisés. Alors en 1889, à Paris avec des camarades d’un peu partout, on a eu l’idée de faire une journée de lutte, tous ensemble, à la même date, pour qu’on reconnaisse les droits des travailleurs à vivre mieux.

Comme le 1er mai 1886 à Chicago, lors d’une manif, ils y avaient tué des potes et que des syndicalistes avaient été condamnés à mort, on a dit que ce jour de lutte ce serait le 1er mai. La première manifestation du 1er mai, qu’on avait baptisée « Journée internationale des Travailleurs », elle a eu lieu le 1er mai 1890. Dans plusieurs pays, on a défilé et en France on était quasiment 100.000, plus deux : Marianne et moi !

L’année suivante, à Fourmies, chez nos copains mineurs, l’armée, pour faire plaisir aux patrons, elle a tiré sur la foule. Il y a eu dix morts, dont deux petits gosses. C’était à vomir, ça ne nous a pas arrêtés et les années suivantes, on était de plus en plus nombreux. Je me souviens qu’en 1906 on était sacrément remonté parce qu’on a défilé en criant « grève générale révolutionnaire ». En 1936, vu que les fachos montraient le bout de leur nez, on s’est rabiboché avec des potes avec qui on avait eu des mots et on a de nouveau défilé tous ensemble. Mais voilà que le lendemain, un gars du Havre a été viré parce qu’il s’était mis en grève le 1er mai.

Ça nous a pas plu ! De suite ses collègues ont cessé le travail, d’autres usines ont suivi, puis d’autres encore et à la mi-mai il y avait un sacré paquet d’usines qui étaient occupées. Comme le « Front Populaire », la gauche unie quoi, venait de gagner les élections, on a obligé les patrons à négocier. On a eu les 8 heures, des augmentations de salaires et des conventions collectives, on a même eu des congés payés. Marianne m’a dit « Fais les valises, on va à La Baule ». Mais la guerre est venue et ce cochon de Pétain, en 41, il a voulu que le 1er mai devienne la fête du travail mais sans qu’on parle des revendications.

On a repris les défilés à la Libération avec encore plus d’ardeur, même qu’en 1947 le 1er mai est devenu un jour férié, chômé et payé. Pendant les guerres d’Indochine et d’Algérie, comme pendant toutes les guerres, les manifestations ont été interdites. Ça ne nous empêchait pas de nous réunir mais impossible de battre le pavé. Il faudra attendre 1968 pour que le grand Charles, qui sentait la température monter, autorise la manifestation du 1er mai à Paris. 100.000 personnes défilent, plus Marianne et moi bien sûr… à ce moment-là, on ne se doutait pas qu’on allait être plus d’un million, trois semaines plus tard ! En 2002, hasard du calendrier, le 1er mai tombe entre les deux tours de l’élection présidentielle. Et comme un facho était qualifié pour le 2ème tour, c’est un million cinq cent mille (+2) qu’on était, pour dire qu’on ne voulait pas de ça.

Maintenant, je commence à me faire vieux mais Marianne, elle lâche rien. « Allez mon gars, faut y aller au 1er mai, la lutte elle est loin d’être finie ». « T’inquiètes pas » que je réponds, « je me rappelle encore où j’ai rangé le drapeau rouge ». Jacques Aubert

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Zahia Ziouani, à la baguette !

Une exception dans le monde de la musique, Zahia Ziouani est devenue cheffe d’orchestre. Malgré les embûches, élevée en Seine-Saint-Denis par des parents venus d’Algérie, elle a créé son  ensemble symphonique, Divertimento. Au micro de France Inter, retour sur son parcours.

Pantin en banlieue parisienne, la ville où Zahia Ziouani a grandi, là où elle vit toujours… C’est là où les parents, immigrés algériens, se sont installés dans les années 1980. Des parents mélomanes : quand il arrive en France, le père achète très vite un transistor. Branché sur France Culture, il devient un grand amateur de musique classique (Mozart et Beethoven) et d’opéra (La Flûte enchantée, les Noces de Figaro). Quand Zahia et sa sœur jumelle Fettouma ont 8 ans, leur mère veut les inscrire au conservatoire de musique de Pantin, mais il ne reste qu’une place. C’est leur petit frère qui l’obtiendra. Qu’à cela ne tienne, la maman accompagne son fils, elle suit tous les cours. De retour à la maison, elle les prodigue à ses filles. Quand des places se libèrent en cours d’année, les jumelles peuvent intégrer le conservatoire sans avoir perdu de temps. Au fur et à mesure de sa formation, Zahia s’épanouit en cours de guitare mais elle envie sa sœur qui, au violoncelle, a accès à l’orchestre. Elle choisit alors l’alto, l’instrument à cordes placé au centre des orchestres symphoniques !

Elle redouble d’efforts pour pouvoir intégrer l’orchestre du conservatoire. Et le rôle de chef la fascine de plus en plus. Elle emprunte des conducteurs d’orchestre à la partothèque du conservatoire. C’est un déclic, elle découvre un monde qui semblait l’attendre, comme une évidence, mais aussi comme un rêve inatteignable. Tous les chefs d’orchestre qu’elle découvre sont des hommes âgés, pas des jeunes femmes comme elle. Pour continuer leur parcours de musiciennes douées, les sœurs Zahia et Fettouma intègrent le prestigieux lycée Racine à Paris, qui propose des horaires aménagés pour les jeunes musiciens de haut niveau. Difficile pour elles de faire leur trou, tant elles sont vues comme « les filles qui viennent de banlieue ». Mais leur détermination et leur talent forcent l’admiration. L’autre déclic ? La rencontre lors d’une masterclass avec le grand chef roumain Sergiu Celibidache qui lui dit de s’accrocher « parce que souvent les femmes manquent de persévérance« . Il n’en fallait pas plus pour motiver encore plus Zahia.

Une fois ses diplômes obtenus, Zahia se rend compte qu’il sera difficile pour elle de trouver un poste de chef d’orchestre. Elle a l’idée de créer son propre ensemble, la femme d’à peine vingt ans fonde Divertimento avec les meilleurs musiciens qu’elle côtoie à Paris et en Seine-Saint-Denis.. Pas un projet « socio-culturel », avant tout un orchestre professionnel reconnu sur le plan musical… Avec Fettouma et son frère, elle organise des tournées et décide d’installer cet orchestre en Seine-Saint-Denis. Un engagement politique, militant : faire le pari du 93. La cheffe défend l’idée que les habitants des banlieues ont droit à la même qualité, au même accès à ce qui est exigeant, ce qui est beau. Malgré les difficultés matérielles : le département n’a pas les infrastructures pour accueillir un orchestre symphonique, pas de salle assez grande. D’où l’obligation de se délocaliser pour répéter en formation, par exemple à la Seine Musicale des Hauts-de-Seine. Sa vocation ? Aller jouer dans les salles les plus prestigieuses comme auprès des publics les plus défavorisés.

Zahia Ziouani, un symbole ? Elle répond modestement qu’elle se voit surtout comme un message d’espoir. Son parcours doit inspirer les jeunes filles qui ont des grands rêves. Elle passe du temps dans les collèges et les lycées pour dire aux jeunes que tout est possible, à condition de travail et d’exigence. Si les politiques la saluent souvent, elle n’est pas dupe, mais elle veut se servir de cette attention pour faire avancer les projets culturels dans les quartiers défavorisés. Son histoire inspire le cinéma : à l’automne 2022 sortira Divertimento, un film qui retrace son parcours et celui de sa sœur. Un film qui parle de jeunes des banlieues populaires qui réussissent, une victoire pour Zahia. Amélie Perrier

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