Robert Badinter, le sage et le juste

Le 9 octobre 1981, la France promulgue l’abolition de la peine de mort. Ardent opposant à la peine capitale, Robert Badinter avait présenté le projet de loi à l’Assemblée Nationale. Dans la nuit du 8 au 9 février 2024, il décède à Paris, à l’âge de 95 ans : ce même jour de février 1943 où son père, arrêté à Lyon par la Gestapo de Klaus Barbie, est transféré à Drancy puis déporté au camp de Sobidor dont il ne reviendra jamais… Le 9 octobre 2025, le Panthéon accueille la dépouille de l’avocat et ancien ministre de la Justice de 1981 à 1986.

En novembre 2000, l’ancien Garde des Sceaux et Président du Conseil constitutionnel nous accordait un long entretien à l’occasion de la sortie de son livre L’abolition. Une rencontre qui marque durablement les consciences… D’une profonde humanité, le regard d’une infinie tendresse sous ses sourcils abondants et broussailleux, Robert Badinter n’hésita point à prolonger le temps initialement imparti à notre dialogue : sans notes, une mémoire infaillible, un propos nourri de convictions, une foi inébranlable en la morale et la justice ! Un homme qui incarnait et respirait pleinement les valeurs humanistes, qui les défendait d’une forte voix.

En hommage à cette grande figure du droit, à ce sage et juste d’une haute stature éthique et politique, Chantiers de culture propose à ses lectrices et lecteurs ce temps du dialogue où les mots échangés conservent, 26 ans plus tard, toute leur saveur, leur force et vigueur. Yonnel Liégeois

Quand un abolitionniste passe aux aveux…

De l’affaire Buffet-Bontems en 1972 jusqu’à ce mémorable mois de septembre 1981 où l’Assemblée nationale vote la suppression de la peine capitale en France, Robert Badinter raconte dans L’abolition ses combats juridiques et politiques au quotidien. Un livre empreint d’émotion et de passion où l’ancien Garde des Sceaux de François Mitterrand plaide en faveur d’une autre justice à instaurer partout dans le monde. Surtout et d’abord aux États-Unis, par la force symbolique que la décision recouvrerait.

Yonnel Liégeois – À la lecture de L’abolition, une certitude semble poindre : que l’exécution de Bontems, condamné à mort en 1972, hante toujours votre conscience.

Robert Badinter – Alors que Bontems ne fut pas reconnu d’assassinat mais seulement de complicité dans l’affaire de Clairvaux, celui qui n’avait pas tué et celui qui avait tué furent tous les deux condamnés à mort. Le Président Pompidou refusa sa grâce et j’escortai donc le condamné jusqu’à la guillotine. Ce jour-là, je compris ce que veut dire une justice qui tue et je me fis le serment, en quittant la prison de la Santé, d’accepter de défendre celui qui me le demanderait quel que soit le crime commis. Dès l’instant où il encourrait la peine de mort et tant que subsisterait cet archaïsme sanglant… Avant ces faits, j’étais un abolitionniste comme bon nombre d’intellectuels et de confrères de ma génération, comme plus généralement toute la gauche française. Mais être abolitionniste c’est une conviction, la mort de Bontems m’a transformé en un militant. C’est devenu pour moi une cause essentielle, voire la première des causes durant de nombreuses années jusqu’en 1981.

Y.L. – C’est ainsi que vous êtes devenu le plus célèbre avocat « pénaliste » de France ?

R.B. – Je ne l’ai jamais été ! J’étais spécialisé dans les problèmes de droit littéraire et artistique, je m’occupais beaucoup d’affaires de presse. L’un de mes collaborateurs m’a d’ailleurs fait remarquer qu’entre 1972 et 1981 j’ai dû plaider au maximum douze à quinze affaires en Cour d’assises. Ce n’est pas beaucoup.

Y.L. – Certes, mais ce ne sont pas n’importe lesquelles !

R.B. – Effectivement. J’avais un certain nombre de dossiers où se jouait réellement, pas symboliquement, la tête d’un homme. Et comme le public n’a retenu que ces affaires, je suis devenu « le » spécialiste. D’autant que je militais aussi ardemment par la plume. À partir de l’affaire Patrick Henry, j’ai véritablement incarné la lutte pour l’abolition parmi mes confrères du barreau. Après la disparition d’Émile Pollak, je suis apparu comme celui le plus en avant dans la tranchée.

Y.L. – Vous utilisez une formule « choc » pour stigmatiser la peine de mort. « Guillotiner, ce n’est rien d’autre », écrivez-vous, « que prendre un homme et le couper, vivant, en deux morceaux ». Une image très réaliste, hors toute considération morale ou éthique ?

R.B. – Par tempérament, je ne suis pas un lyrique mais plutôt, comme on dit, un introverti. Je ne m’imaginais pas en Cour d’assises en train de raconter la marche vers la guillotine et décrire le supplice. Après l’affaire Buffet-Bontems et avant de plaider pour Patrick Henry, j’ai longtemps cherché. Je cherchais comment expliquer aux jurés de la façon la plus saisissante, et en même temps la plus sobre possible, ce qu’était réellement la guillotine. Cette expression, prendre un homme et le couper vivant en deux morceaux, m’est apparue la plus juste. J’ai vu d’ailleurs qu’elle avait absolument saisi les jurés. Bien des années plus tard, le hasard m’a permis de retrouver les origines de la phrase. Dans une lettre de Buffet adressée à Pompidou… J’ai compris alors pourquoi j’avais refoulé cette image, au sens propre du terme !

Y.L. – Venons-en à l’affaire Patrick Henry et au procès qui s’ouvre en 1977 aux assises de Troyes, devant cette même Cour qui condamna à mort Buffet et Bontems. N’est-ce pas celle qui représente pour vous le « summum », « l’exemplarité » de votre combat ?

R.B. – Ce fut véritablement « l’affaire », une grande affaire et dans la bataille en faveur de l’abolition un moment essentiel, pas suffisant mais essentiel. Rappelez-vous que médias et public étaient déchaînés, les ministres aussi, et que chacun considérait que Patrick Henry n’avait aucune chance. Si la guillotine devait fonctionner, au lendemain de cet odieux crime d’enfant, elle devait d’abord fonctionner pour lui ! C’est dans cet état d’esprit d’ailleurs que s’est déroulé le procès. Le retour à Troyes m’est apparu comme un signe négatif du destin, mais je n’ai pas hésité un seul instant lorsque le bâtonnier Bocquillon m’a sollicité pour le seconder dans les débats. Je ne pouvais pas me dérober. En sachant qu’une seule perspective s’ouvrait lors de mon retour cinq ans plus tard dans cette même salle d’audience, devant le même avocat général qui avait déjà requis la peine capitale : substituer le procès contre la peine de mort à celui de Patrick Henry. La voie était très claire : si l’on croyait à la peine de mort, le cas était tellement cité comme exemplaire qu’il ne pouvait y échapper, si l’on n’y croyait pas le moment était venu de mettre le verdict en accord avec sa conviction. Je reste convaincu, à ce jour, que c’était la seule chance de Patrick Henry, même si on m’a reproché d’avoir escamoté les débats en remplaçant un procès par un autre. Le verdict ? Condamnation à perpétuité, non à mort… Je savais qu’il pèserait dans la conscience collective, je savais aussi que ce n’était pas fini et que seule une décision politique imposerait l’abolition.

Y.L. – Vous livrez au public une image étonnante de l’avocat en pleine plaidoirie. Contrairement à l’homme serein, assis aujourd’hui en face de moi, vous apparaissez comme tétanisé par l’enjeu. Loin des effets de manche, tel un boxeur qui, au gong final, finit le combat, épuisé ?

R.B. – Je ne fabule pas, il en était ainsi. Demandez à Frédéric Pottecher ou à Josyane Savigneau, alors jeune journaliste au Monde. Je suis toujours demeuré pénétré, hanté, par ce qui était advenu à Bontems. Les jeunes avocats ne connaîtront plus jamais ça, il vous faut imaginer l’ambiance. Des heures et des heures d’audience face à un auditoire hostile, après les plaidoiries des parties civiles, écouter dans un climat de haine et dans une atmosphère de mort l’avocat général demander au sens propre du terme, parfois avec talent et passion, la tête de celui que vous défendez, celui-là même que vous entendiez respirer juste derrière vous… Et il ne vous reste que 35 ou 40 minutes de parole non seulement pour convaincre mais surtout renverser cette espèce de courant qui conduit tout droit à l’échafaud. La responsabilité était telle, si immense, l’angoisse de ce qui était en jeu si forte qu’il me fallait absolument m’ouvrir aux jurés. Non pas leur donner l’impression d’avoir un avocat devant eux, mais simplement un homme qui leur parlait. D’où la nécessité d’aller toujours plus loin à l’intérieur de vous pour trouver les mots qui ne vous identifient pas à ce qui relève de l’habilité professionnelle. Une tâche extraordinairement épuisante et difficile, de plus en plus épuisante et difficile d’un procès à l’autre. Plus je devenais connu, plus on attendait la « performance » de Badinter : la pire chose qui soit pour un avocat, dans ces conditions-là. Il me fallait à chaque fois casser cet engrenage pour revenir à une relation d’homme à d’autres hommes ou femmes. Hors toute éloquence et artifice, ne pas amener les jurés là où ils ne voulaient pas aller mais les conduire là où ils devaient aller : que ce n’est ni la Justice ni la Cour qui rend un verdict, qu’il relève de leur responsabilité et qu’ils devront assumer toute leur vie le fait d’avoir envoyé un homme à la guillotine. L’heure de vérité, une décision terrifiante. La tension, l’angoisse, le manque de sommeil…

Y.L. – À l’horizon d’une campagne présidentielle décisive, en janvier 1981, 63% des Français sont encore favorables à la peine de mort. Avez-vous douté un moment des choix de François Mitterrand ?

R.B. – Mitterrand, nécessairement, voulait gagner les élections. En outre, c’était sa dernière chance. En mars 81, rien n’était joué et il faut souligner là son courage politique lorsqu’il se prononce ouvertement en faveur de l’abolition en risquant de perdre les quelques centaines de milliers de voix qui avaient déjà fait la différence en 1974. « Dans ma conscience, dans la foi de ma conscience, je suis contre la peine de mort », répond-il à Jean-Pierre Elkabbach lors de l’émission Cartes sur table. À cet instant, j’ai frémi de joie : sans détour ni précautions oratoires, François Mitterrand se déclarait pour l’abolition ! Ce que je redoutais avant tout, c’était une phrase dont Mitterrand avait le secret et qui, dans la complexité du propos, aurait ouvert de multiples possibilités. Je frémissais, je me disais « pourvu qu’il se jette à l’eau » ! C’est allé au-delà de mes espérances, ce fut un grand geste de courage politique et j’étais convaincu que ça le servait. J’en suis persuadé, affirmer ses convictions est toujours valable en politique, mais je dois reconnaître que ce n’était pas le sentiment de beaucoup de ses amis et conseillers. Mitterrand est certes un personnage politique éminemment complexe, mais il reste une constante : il n’a jamais supporté, et de personne, qu’on lui dicte ce qu’il devait faire.

Y.L. – En septembre 81, Garde des Sceaux, vous présentez votre projet de loi avec cet article premier : « La peine de mort est abolie ». Une réforme acquise à l’Assemblée nationale mais, plus étonnant, au Sénat aussi ! Une décision surprenante ?

R.B. – Encore aujourd’hui, j’ai du mal à l’expliquer et à en déceler les raisons. Un vote étonnant. Je pense qu’il y a eu une influence importante de l’Église catholique. Ces hommes-là, profondément chrétiens, ont œuvré à pas feutrés, en coulisses, nous ramenant aux délices des discussions parlementaires de la IIIème République… De grands dirigeants de droite ont voté la loi : Chirac, Seguin, Stasi et le député Pierre Bas qui réclamait chaque année la suppression des crédits du bourreau lors du vote du budget.

Y.L. – De Pompidou à Giscard, en passant par leurs différents ministres de la Justice, vous n’êtes pas tendre avec ces personnalités qui se déclarent abolitionnistes jusqu’à la veille de leur élection.

R.B. – Dans sa jeunesse, Alain Peyrefitte avait écrit un livre contre la peine de mort. Je pensais sincèrement qu’il serait l’homme de l’abolition et là il y a une part indiscutable d’attente déçue… Pompidou ? Normalien, Jeunesses socialistes, homme de grande culture, ça me paraissait aller de soi qu’il soit l’homme de la situation… Giscard reste pour moi un sujet d’étonnement encore à ce jour. Jamais, jamais je ne comprendrai pourquoi il a fait exécuter Christian Ranucci. Je cite dans L’abolition le passage de son livre de mémoires où il déclare mettre son réveil à l’heure de l’exécution, ouvrir les rideaux de sa chambre puis se rendormir… C’est extraordinaire, sidérant. À la lecture du texte, je n’en croyais pas mes yeux ! Dans l’histoire de l’abolition, l’exécution de Christian Ranucci est un moment-clef au même titre que l’affaire Patrick Henry. Il n’a jamais cessé de clamer son innocence. S’il y a une affaire où la grâce s’imposait, s’il y a un homme qui n’a vraiment pas bénéficié de la clémence judiciaire, c’est bien Ranucci. Face à la peine de mort, il ne faut jamais cesser de souligner son caractère de loterie sanglante.

Y.L. – Vous militez en faveur de l’abolition de la peine de mort aux États-Unis. Même si 3700 condamnés attendent leur sort dans les couloirs de la mort, vous espérez encore et toujours ?

R.B. – Oui, je reste optimiste, même si 66% des citoyens américains se disent partisans de la peine de mort, même si au Texas on compte une condamnation à mort tous les onze jours ! Vous avez là-bas l’abominable inégalité sociale et ce racisme structurel qui encombre les couloirs de la mort des enfants des communautés noires et hispaniques, non par les fils des startups. Ils ont des avocats médiocres ou indifférents nommés par les juges. Enfin, la procédure accusatoire qui régit le fonctionnement de la justice américaine oblige à l’ouverture d’enquêtes et de contre-enquêtes qui coûtent très cher. Sur quoi se fonde mon optimisme face à cette réalité sordide ? Le fait que 12 états américains maintiennent leur position abolitionniste, que le taux de criminalité n’a pas augmenté chez eux contrairement aux états voisins, que l’étude de la Columbia University portant sur la totalité des condamnations à mort depuis 1977 révèle de nombreuses erreurs judiciaires… On parviendra à l’abolition par étapes, de moratoire en moratoire il se passera ce qui s’est produit en Angleterre et au Canada : au bout d’un moment, ils se rendront compte que le taux de criminalité sanglante n’a pas changé et la peine de mort tombera en désuétude. Certes, le processus va demander du temps et des efforts, aussi nous faut-il soutenir les initiatives qui vont dans ce sens. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Jusqu’au 11/10, France.TV propose en replay la cérémonie officielle de l’entrée de Robert Badinter au Panthéon. À voir aussi Les combats méconnus de Robert Badinter, le documentaire de Dominique Missika et de Bethsabée Zarca qui retrace les grandes batailles de l’ancien garde des Sceaux : de la dépénalisation de l’homosexualité au regard neuf sur la prison qui n’est pas « l’honneur de la France »… Haï par la droite conservatrice, il contribua aussi à poser les bases d’une justice pénale internationale. Et de poursuivre avec le documentaire de Romain Icard, Robert Badinter la vie avant tout : le sens de la justice et la valeur de la vie humaine au cœur de son combat, le portrait de la droiture morale faite homme. Sans oublier le documentaire de Franck Johannès et Caroline du Saint, Badinter contre la peine de mort, le procès Patrick Henry : servie par les acteurs de la Comédie Française, la reconstitution des assises de Troyes en janvier 1977 avec la fameuse plaidoirie de Badinter qui évitera à son client « la lame qui coupe un homme en deux ». Bouleversante, une archive sonore historique !

L’abolition, la plume d’un juste

Après L’exécution, L’abolition… Le même souffle de l’homme juste, du citoyen de haute stature morale, irradie les deux ouvrages. Derrière l’image de l’éminent juriste et grande figure du barreau, L’abolition nous révèle surtout un homme à la personnalité attachante. Un personnage au caractère trempé, dont la froideur apparente masque les vraies émotions : doux et attentif à son interlocuteur, virulent et passionné dans les causes auxquelles il consacre la défense. Un homme peut-être convaincu du rôle essentiel qu’il a joué dans l’évolution de la justice française, un homme pourtant qui ne cache rien de ses faiblesses et de ses doutes, de sa lassitude et de ses hésitations sur ces chemins de l’histoire qui conduisent le fils d’un petit immigré juif de la prison de la Santé en 1972 jusqu’aux portes de la Chancellerie en 1981…

L’abolition ? Un témoignage émouvant et bouleversant, œuvre de mémoire face aux jeunes générations tentées d’oublier et de considérer comme une évidence la disparition de la guillotine. 8 pays abolitionnistes en 1948, 28 en 1981, 103 en l’an 2000, 113 en 2024, 145 si l’on ajoute ceux qui renoncent à l’appliquer en droit et en pratique : et demain ? D’une page à l’autre, Robert Badinter nous insuffle l’intime conviction que le temps de l’Histoire peut s’inscrire aussi dans le temps des hommes. Un livre à méditer, à offrir à tous, hommes et femmes qui désespèrent et croient leur cause perdue. Yonnel Liégeois

L’abolition, de Robert Badinter (Le livre de poche, 352 p., 8€90)

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Je pense, donc je suis…

Du 14 au 17/10, au Théâtre de la Ville (75), Sylvain Maurice met en scène Les pensées. Un texte de Nicolas Doutey, subtil et jouissif, quand les jeunes Ida et Paul découvrent leur capacité à penser. Un banc, deux comédiens, trois notes de musique et quatre fourchettes, le bonheur est dans la plaine !

Sur le plateau du CDN de Tours, lors de la création des Pensées, Ida se promène. Une banale balade dans la plaine… Lorsqu’elle rencontre Paul, elle lui fait une étrange révélation : à la vue d’un nuage blanc devenu sombre, « dans la pluie sur la plaine, subitement je pense, quelque chose s’active, j’ai une pensée, je pense au matin ». Au grand étonnement de Paul, qui interroge son amie. Non, il ne s’est rien passé de particulier ce matin-là, Ida pense au matin en général, « je me promène dans du matin en y pensant ». Penser, ce n’est pas rien, un phénomèe singulier, une sorte d’événement, « un gros morceau qui risque de changer pas mal de choses », estime le garçon.

Comme Bérangère Vantusso, la directrice de l’Olympia depuis 2024, les deux compères sont des familiers des Chantiers de culture. De Longueur d’ondes à Faire le beau pour la première en complicité d’écriture avec Nicolas Doutey qui signa Bouger les lignes, jusqu’à Réparer les vivants et le remarquable Projet Barthes de Sylvain Maurice programmé au récent festival d’Avignon… L’écriture incisive de Nicolas Doutey, imagée et comme complice de l’intelligence première, fait mouche, autant que la mise en scène épurée et dynamique de Sylvain Maurice ! Un petit banc de bois pour tout décor, de palabre en palabre, Jeanne Louis-Calixte et Mikaël-Don Giancarli pensent à loisir, une sarabande verbale mise en musique par Laurent Grais ! Penser, penser bien, penser juste ? Une tâche pas facile, mais excitante lorsqu’on s’y met à deux, surtout quand il s’agit de retrouver Bill, de retour au pays paraît-il… D’aucuns l’ont aperçu : est-ce vrai ? Où çà ? Est-ce bien lui ? Sacré Bill, il faut y réfléchir… C’est pas gagné, mais Ida et Paul sont satisfaits, ils ont bien échangé, « on a complètement échangé nos pensées »…

Ils se souviennent, l’une du réparateur de vélos et l’autre de la quincaillère, ce n’est pas simple de demander quelque chose quand on ne connaît pas le vrai nom, entre mortaiseuse et clé à pipe…Il faut chercher, tenter de se faire comprendre. Mais c’est formidable, rien que d’y penser, penser c’est fantastique, ça ne change rien et ça change tout ! « On peut penser n’importe où, on a besoins de rien pour penser ». Et le duo de s’éclater alors dans un ballet de fourchettes, digne de celui des petits pains à la Charlot. Un dialogue revigorant, quand Doutey rend émoustillant la banalité du quotidien, un premier texte pour la jeunesse qui l’invite à ne pas tout accepter au comptant, à oser s’aventurer sur les chemins du questionnement et de la réflexion. Comme à l’habitude, dans une mise en scène limpide de Sylvain Maurice qui s’enroule et se déroule avec joliesse, à l’image du tapis roulé-boulé sur scène. Allez y voir, le temps est compté, il n’est plus l’heure de penser ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Les pensées, Nicolas Doutey et Sylvain Maurice : du 14 au 17/10, huit représentations à différents horaires. Le texte est disponible aux éditions Actes Sud-Papiers (144 p., 16€). Théâtre de la Ville, 2 Place du Châtelet, 75004 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77).

Penser, un jeu d’enfant

Ida et Paul découvrent qu’ils pensent et ils en sont tout étonnés. Ils sont deux amis, naïfs et peut-être un peu clowns aussi. Ils jouent avec les mots, avec les pensées. Et quand on est deux, les pensées, ça peut se partager. Ça permet d’avancer et ça rend libre aussi… Ce n’est pas tout à fait un hasard si le titre de la pièce fait écho au célèbre texte du penseur Pascal ; il s’agit ici d’incarner, avec tout le sérieux et la joie dont sont capables les enfants, de grandes questions de philosophie. Sylvain Maurice a imaginé un spectacle pour deux acteurs et un musicien avec un dispositif simple, pour pouvoir l’installer partout et le rendre accessible à tous. Par la langue vive de Nicolas Doutey, qui signe là son premier texte pour la jeunesse, le théâtre devient un champ d’exploration au présent. Maïa Bouteillet

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Châtillon, le fluid’art de Boscarino

Jusqu’au 31/10, à Châtillon-sur-Indre (36), la médiathèque expose les œuvres de Robert Boscarino. Des tableaux surgis du fluid’art, des peintures où les couleurs explosent au gré de l’inspiration.

La technique est importée des États-Unis, il n’y a pas besoin de pinceaux : ce style de peinture se nomme Fluid’art ou Acrylic pouring. Tout l’art consiste à verser la peinture sur la toile et selon la fluidité, la composition du mélange et la façon de procéder, les résultats peuvent être stupéfiants avec d’infinies possibilités !

Robert Boscarino a déjà présenté ses œuvres dans plusieurs médiathèques et autres lieux d’exposition. Autodidacte complet, il s’attelle à maîtriser une technique qui consiste à travailler la peinture à l’aide de divers objets du quotidien. Sèche-cheveux, billes, fourchettes, chaînettes, boîtes d’oeufs, passoire, souffleurs, pailles, ou tout autre ustensile, donnent vie aux tableaux… Ce sont les mouvements imprimés par le matériel et les gestes du peintre qui déterminent le résultat. « Lorsque je commence un tableau, je ne pars pas avec une idée précise. Mais parfois, au fil de sa composition, une idée émerge à partir de ce qui prend forme » commente le plasticien.

Toile après toile, Robert Boscarino s’est approprié ce style de peinture. « Cette technique est accessible à tout le monde, je ne me considère pas comme un peintre », relativise-t-il. Encore faut-il une bonne dose d’inspiration, de sensibilité et d’inventivité, qualités essentielles sans lesquelles il ne peut y avoir de création ! Ce qui n’a pas échappé à l’entourage de Robert Boscarino, l’encourageant à persévérer et à montrer sa production. Sans nul doute, c’est avec plaisir que les visiteurs se laisseront porter au gré de leur imaginaire, tant couleurs et motifs abstraits invitent à moult interprétations. Philippe Gitton

Exposition Robert Boscarino : jusqu’au 31/10, du mardi au samedi 10h-12h/15h-17h30, le vendredi 10h-12h/15h-17h. La médiathèque François Rabelais, 8 place John Stewart de Buchan, 36700 Châtillon-sur-Indre (Tél. : 02.54.38.92.13).

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Bodin, l’humour en fanfare

Au Moulin du Roc, la scène nationale de Niort (79), Jean-Pierre Bodin présente Le banquet de la Sainte Cécile. L’histoire de la fanfare municipale de Chauvigny, en Poitou-Charentes : entre humour et humanité, un spectacle hautement créatif et festif !

Soirée conviviale au Moulin du Roc à Niort, une grande table à la nappe blanche, quelques verres de bon rouge posés de-ci de-là, d’autres en attente d’être remplis : à n’en point douter, la soirée sera bien arrosée ! D’un concert à l’autre, de pause en pause, l’évidence s’impose : outre un gosier souvent à sec, ils ont la descente facile, les musiciens de la mémorable fanfare de Chauvigny ! Ce n’est point un souci pour le chef de l’harmonie municipale. Son exigence première ? « Vous faîtes ce que vous voulez pendant le morceau, mais à la fin on s’arrête tous en même temps », les adjure-t-il ! Depuis le festival d’Avignon en 1994, le temps a filé, crinière et barbe blanches désormais, Jean-Pierre Bodin n’a pourtant rien perdu de sa verve enjouée.

Ni les souvenirs de sa jeunesse poitevine quand il déambulait, sax alto au bec, dans les rues de Chauvigny (chef-lieu de canton, département de la Vienne, 7000 habitants) et jouait de concert, chaque 11 novembre, devant le monument aux morts… Une histoire fort patriotique, mais quelque peu éthylique entre fausses notes et vraies chienlits, dont il nous narre l’épopée collective à grandes rasades de rire. Pour fêter son trentième anniversaire, après plus de 1000 représentations à guichet fermé, le spectacle s’était posé au théâtre Charles Trenet de Chauvigny, son lieu de création ! Un succès garanti, c’est toujours avec plaisir que le public trinque à cette randonnée musicale et langagière, imaginée en complicité avec François Chattot !

Ses copains d’avant, Jean-Pierre Bodin nous en dresse un portrait aussi hilarant qu’attachant. Le verbe cru, à défaut d’être bien bu (!), ne masquant aucune de leurs faiblesses mais tissant une belle bordée de camaraderie, tous fiers de défiler, tous derrière et lui devant, fiers de s’en venir répéter pour mieux picoler et rigoler. Manque juste à l’appel monsieur le curé… Se retrouvent là le boucher, le pharmacien, le boulanger, l’épicier et bien d’autres qui, sans oublier femmes et enfants, embellissent les amours et nourrissent les querelles entre citoyens d’une petite ville de province.

Sur scène, Jean-Pierre Bodin raconte sa madeleine de Proust trempée dans un verre de vin rouge (Le courrier de l’Ouest)

Pour rien au monde pourtant, chacune et chacun ne manqueraient le banquet de la Sainte Cécile, cette soirée festive en l’honneur de la patronne des musiciens ! L’occasion pour notre conteur émérite de s’épancher sur les dons incertains de ces compères instrumentistes à la technique douteuse et au solfège rebelle dont répétitions et prestations ressemblent à tout, sauf à un long concert tranquille ! Toutes générations entremêlées, un portrait de groupe qui sent bon le terroir : bal des pompiers à la mairie, gilets jaunes au rond-point, rendez-vous au champ de foire, citoyens conviés à la salle des fêtes, « celle qui sert à tout, qui sert à rin » selon un autre conteur poitevin, Yannick Jaulin…

Perclus ou fringants, vieux croûtons ou jeunes enfants, pressez-vous à la table du banquet, une soirée mémorable entre humour et convivialité à l’écoute d’un comédien de haut vol ! Qui déploie sa folle partition du marais poitevin aux Deux-Sèvres avec une extrême tendresse, dévoilant une portée de rêves et délires qui est nourriture terrestre à tout humain, même s’il n’est pas musicien. Citadine ou rurale, une chronique des terres profondes. Fanfare locale sur le plateau pour clore les ébats, sans hésiter, un spectacle à déguster cul sec ! Yonnel Liégeois

Le banquet de la Sainte Cécile : le 10/10, 18h. Le Moulin du Roc, 9 boulevard Main, 79000 Niort (Tél. : 05.49.77.32.32). Le banquet de la Sainte Cécile, Jean-Pierre Bodin et François Chattot, préface de Jean-Louis Hourdin (Les publications chauvinoises, 59 p., 9€90).

« Au début, nous croyions qu’il ne portait en lui qu’une génération de Chauvinois, l’ambiance d’une petite ville du Poitou, certes de belle manière. Aujourd’hui, nous savons que le monde de Jean-Pierre Bodin est universel, ses regards partagés par chaque harmonie du monde francophone. Il a réalisé dans son spectacle le rêve de tous les ethnologues : décrire, fixer le comportement d’une société. Le rêve de tous les poètes : donner à entendre un monde nouveau que chacun reconnaît. Le rêve de tous les comédiens : transporter ses sœurs et frères humains l’espace d’un moment, dans un temps hors du temps, celui de l’artiste. Nous devons à Bodin et Chattot un récit de bonheur, un regard amusé et sensible sur les joies et les peines estompées des musiciens du banquet de la Sainte-Cécile. L’humanisme dont se repaissent les politiques est ici montré et nourri avec simplicité, connivence, offert comme un cadeau aux lecteurs avides de joies simples ». Max Aubrun

« Conteur de génie et comédien généreux, Jean-Pierre Bodin dépeint avec plaisir le quotidien pittoresque de la fanfare municipale de son enfance. Saxophoniste, il était de toutes les fêtes, de tous les défilés, partageant l’amitié fraternelle et festive de ces musiciens au solfège approximatif. Le récit d’événements ordinaires racontés avec naïveté et sérieux, ingrédients d’un comique subtil, qui embarque le public jusqu’au bouquet final. Créé par l’auteur en 1994 sur des bases autobiographiques, Le Banquet de la Sainte-Cécile renoue avec une tradition orale, la mémoire d’une France dite profonde. Un spectacle tendre et cocasse, rempli d’une humanité bienfaitrice. Culte ! ». L’équinoxe, Scène nationale de Châteauroux

« Quelle malice pour ressusciter, avec verve et tendresse, ces figures villageoises rabelaisiennes. De l’humour rural. Cela existe. Avec quelle ruse ! […] Jean-Pierre Bodin a un charme fou, l’œil brillant, un sens irrésistible de l’effet dans l’art du conteur ». Jean-Pierre Léonardini – L’Humanité

« Jean-Pierre Bodin réussit parfaitement son solo riche en personnages attachants et agaçants (…) On est un peu de la famille, jamais tout à fait seul. De concert avec le destin peu ordinaire de ceux d’en bas et de ceux d’en haut ». Robert Migliorini – La Croix

« Quelle histoire ! Que Jean-Pierre Bodin égrène à merveille, lui qui tint réellement, de 6 à 26 ans, le saxo alto de l’harmonie de Chauvigny. Avec gourmandise, il se souvient de tout (…) Aller les rejoindre l’espace d’un soir réchauffe le cœur, réveille en chacun sa mémoire provinciale, ses racines familiales... » Fabienne Pascaud – Télérama

« Chaque personnage est campé avec courtoisie et insolence : une leçon de tolérance, voire de civisme, qui resserre les liens de la communauté de façon exquise ». Fabienne Arvers – L’Express

« Bodin, seul en scène et un verre de vin à la main, (…) a une façon aussi drôle que diabolique de nous croquer ces dizaines d’individus formant l’harmonie, chacun dans son jus. C’est merveilleusement écrit et joué ». Jean-Pierre Thibaudat – Médiapart

« Un théâtre pictural et champêtre. Bodin renoue avec une tradition orale, courroie de transmission de la mémoire d’une France dite profonde et surtout rurale. Les couacs de l’harmonie ne sont pas épargnés et rendent encore plus réjouissante la performance ». V. Klein – Les inrockuptibles

« Au banquet de l’harmonie municipale de Chauvigny, ils étaient tous là ! C’est un fragment d’humanité qui apparaît dans ce spectacle généreux, tendre et surtout terriblement cocasse (…) Jean-Pierre Bodin croque et raconte les gens qui ont rempli son enfance au détour des rues, au hasard des conversations de café, au sein de l’harmonie. Bref, ceux qui l’ont marqué en bonheur, en beauté ». Hugues Letanneur – Le Monde

« Bodin: le « raconteur » mirobolant. Il (Jean-Pierre Bodin) est au centre de l’histoire la plus incroyable qui se soit développée dans le monde du théâtre ces dernières années. Il est l’inventeur et l’acteur d’un spectacle culte ! » Armelle Héliot – Le Figaro

« Une merveilleuse et drolatique photographie de la France profonde. Tous ces gens-là, nous les connaissons, nous avons leurs doubles dans nos familles. Jean-Pierre Bodin brosse un tableau de la vie en province, dont le style oscille entre la gentillesse rieuse d’un Doisneau et la rosserie énorme d’un Dubout ». Gilles Costaz – Les Echos

« Le banquet de la Sainte Cécile avec l’ami Bodin, un grand moment de complicité, de tendresse, d’humour et de convivialité : l’histoire d’une fanfare dans un petit bourg, comme jamais elle ne vous sera narrée. Une soirée qui se termine habituellement en musique et autour d’un petit verre ! » Yonnel Liégeois – Chantiers de culture

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Genet, Claire et Solange

Au théâtre de l’Athénée (75), Carme Portaceli présente Les Bonnes. La pièce de Jean Genet, quand Claire et Solange projettent de tuer leur maîtresse. Au service d’une impertinente mise en scène, trois sulfureuses interprètes de la Comédie Française « hors les murs ».

En un décor d’une blancheur éclatante, salle de bain et toilette d’un intérieur bourgeois, Solange fait une entrée pétaradante ! Chantant, gesticulant, dansant, enfilant les beaux atours de sa patronne durant son absence… Claire, sa soeur employée de maison aussi, participe du travestissement. Les deux femmes, et Bonnes, ne supportent plus les regards méprisants et les propos humiliants de la maîtresse des lieux.

Quelques huit décennies après la création de la pièce de Jean Genet en 1947 par Louis Jouvet, alors directeur de l’Athénée, la metteure en scène catalane installe les protagonistes dans un environnement très contemporain, diction-musique-costumes, n’étouffant ni crudité ni nudité des situations. Plus que la haine maître-esclave, explosent sur les planches ce ressentiment, ce profond mépris social que les deux sœurs affirment subir à longueur de journée, du matin au soir. Plus que le dérèglement psychologique, Carme Portaceli met l’accent sur la cruauté, la violence du dysfonctionnement dans le quotidien. Point de gestes de tendresse entre Claire et Solange, le dialogue est tendu vers un seul objectif : de la soumission à la subversion, réduire la patronne au silence, éteindre ce regard si méprisant et insultant, l’assassiner finalement !

Une patronne fort déphasée, qui semble aussi dérangée que ses servantes… Les trois femmes à tour de rôle, magistrales Anna Cervinka – Elissa Alloula – Edith Proust ordonnant, vociférant, jouant des vêtements comme de la nudité pour habiller ou dévoiler leurs failles et dérives. La mort s’invite au final, un double jeu macabre où Claire et Solange signent leur défaite au fond d’une tasse de thé : entre délires du paraître et injonctions sociales, rêves de liberté et visions mortifères, les masques tombent, les murs s’envolent au propre comme au figuré. Double vérité du théâtre, double langage de Jean Genet ! Yonnel Liégeois, photos Agathe Poupeney

Les bonnes, Carme Portaceli et la troupe de la Comédie Française : jusqu’au 25/10, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h. L’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, 4 square de l’Opéra-Louis-Jouvet, 7509 Paris (Tél. : 01.53.05.19.19). Les Bonnes, Jean Genet (Folio Gallimard, 128 p., 8€10).

De janvier à mars 2027, en France et en Suisse : Miramas, Antibes, Arcachon, Enghien-les-Bains, Troyes et Berne. Les 20 et 21/03/27 à Varsovie, au théâtre Polski.

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La petite affaire de Bellorini

Au TNP de Villeurbanne (69), Jean Bellorini présente Une petite affaire. L’adaptation de Seul dans Berlin, le roman méconnu de Hans Fallada qui évoque deux héros de l’ombre au cœur de l’Allemagne nazie. Avant son départ, le directeur et metteur en scène signe sa dernière création avec la sobriété et le talent qu’on lui connait, continuant à interroger l’Histoire pour éclairer notre présent.

Nous sommes à Berlin en pleine guerre. Otto et Anna Quangel apprennent brutalement la mort de leur fils unique, tombé « au champ d’honneur ». Sous le choc, leur conscience s’éveille. Dès lors, pour dénoncer le régime et ses crimes, ils se mettent à écrire contre Hitler de petits textes sur des cartes postales qu’ils déposent dans les halls d’immeubles et les cages d’escaliers. Cet acte de résistance, à la fois dérisoire et héroïque, redonne un sens à leur vie. Arrêtés par la police, ils comparaissent au tribunal et, condamnés à mort, jusqu’au fond de leur cachot ils affirment leur foi en la liberté.

Dans la nuit du fascisme

Jean Bellorini avait fait œuvre exemplaire en adaptant L’Ordre du jour pour quatre acteurs de la Comédie-Française, au printemps 2026. La pièce, d’une économie toute brechtienne avec masques et chants, montrait, sous la plume vive, corrosive et implacable d’Éric Vuillard, la collusion entre le monde de l’industrie et de la politique à la montée du nazisme, jusqu’au moment de l’Anschluss (l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie). Une petite affaire, sur un tout autre registre, nous plonge plus avant dans le drame allemand. Le fascisme et ses effets sont vécus ici au plus près de la société berlinoise, par deux individus, lesquels posent avec détermination un acte de rébellion. À la froideur factuelle de l’Ordre du jour répond une tragédie à hauteur de citoyens ordinaires. Avec leurs modestes moyens, ils persévèrent, bravant la terreur nazie.

Seul dans Berlin, un livre d’un millier de pages écrit en 1947, est une exception dans le parcours littéraire de Hans Fallada. Resté en Allemagne, contrairement à beaucoup d’écrivains, il n’avait pas brillé jusque-là par son opposition au régime, et ses écrits n’avaient rien d’engagé. Mais une fois la paix revenue, il vit à Berlin-Est et, dans les archives de la Gestapo, il épluche le dossier d’Otto et Elise Hampel. À partir de cette histoire vraie, dans son ultime roman il dépeint le quotidien des Berlinois pendant la guerre et l’acte courageux de ce couple d’ouvriers. Alors que toutes les catégories sociales et tendances politiques y sont représentées, Jean Bellorini se focalise sur les époux orphelins de leur fils, qui trouvent une raison de vivre en se rebellant.

Lumière sur sombre destin

L’adaptation opère des coupes radicales dans le roman et s’articule en trois temps forts : le jour où ils sont informés de la mort de leur fils et prennent leur décision, leur procès, leurs derniers moments en prison – cette partie, plus intimiste s’attarde sur leur manière, différente selon chacun, de faire face à la mort. Jean Bellorini réunit sur scène Clara Mayer et Camille de La Guillonnière. Ils s’emparent du texte avec simplicité et passent sans transition de la narration romanesque aux dialogues directs, selon une méthode éprouvée par le metteur en scène depuis sa version théâtrale des Misérables de Victor Hugo. Les deux comédiens entretiennent ainsi un rapport distancié à leurs personnages et apportent la lumière nécessaire à leur sombre destin. Une petite affaire devient l’épopée en mode mineure de deux anti-héros, servie par la prose minutieuse de Hans Fallada.

Ici, sont retenus les mots qui disent les petits riens : les gestes du mari envers l’épouse, « à sa manière taciturne, calme et rude », ses lèvres minces qui se crispent, ses précautions minutieuses quand il écrit à la plume la première carte. On entend l’entêtement de la femme face au juge, jusqu’au persiflage, le culot de celle qui n’a plus rien à perdre. On voit l’homme au tribunal, privé de ses bretelles, affronter l’humiliation et défier la justice afin de se faire évacuer, privant ainsi le tribunal du plaisir de prononcer la sentence de mort devant lui… L’esprit de résistance tient à peu de chose, mais il persiste et irradie. Il illumine les derniers instants de la femme qui tricote au fond de son cachot dans l’espoir que, la guerre finie, elle retrouvera son mari. L’acte de rébellion réveille chez le vieux couple un sentiment amoureux. C’est l’une des belles surprises du roman qui donne un peu de lumière à cette sombre affaire.

Un décor pour la vie

Monumental, écrasant, le décor de Véronique Chazal accompagne à sa façon cette histoire, il se transforme et se recompose au gré des séquences. Il semble doté d’une vie propre, comme s’il représentait les instances du système d’oppression. Il devient le mur qui enferme, le cachot, le couloir de la mort, le lieu de la guillotine … mais, à claire voie, il laisse la lumière pénétrer les ténèbres. C’est dire que les Quangel mesurent parfaitement l’absurdité apparente de leur combat, eu égard à la disproportion des forces : « la guerre entre eux d’un côté, les pauvres et insignifiants petits ouvriers, qui à cause d’un mot pouvaient être éliminés pour toujours, et de l’autre le Führer, le parti, ce monstrueux appareil avec lui. Et tous deux ici, dans cette petite pièce de la rue Jablonski, tous les deux tout seuls ! »

Face aux monstres qu’ils affrontent, des lumières en clair-obscur soulignent l’isolement et la petitesse des protagonistes. La bande sonore du pianiste et compositeur Clément Griffault intervient sans lourdeur aux moments de transition, un peu comme au cinéma. Un quatuor de trombones conclue la pièce en fanfare. Contrepoint à la noirceur du récit, ce requiem en demi-teinte dresse un tombeau lumineux à ces petites gens au courage qui les dépasse. Ils étaient partis du simple sentiment qu’il y a des choses qui ne se font pas, qui ne sont pas convenables. Leur résistance prend racine dans le refus d’une guerre perçue comme un monstrueux assassinat d’enfants. « On ne met pas les enfants au monde pour qu’ils aillent se faire tuer ».

Dans son duel final avec le juge qui ironise sur la vanité de sa lutte contre « le Führer et toutes les forces derrière lui », l’humble menuisier trouve des mots inattendus. « Peu importe qu’il n’y en ait qu’un qui lutte ou bien dix mille. Quand il se rend compte qu’il doit lutter, alors il lutte, qu’il y ait des gens qui luttent à ses côtés ou non. Il fallait que je lutte, et si c’était à refaire, je le referais ». Des mots qu’il est bon d’entendre par les temps qui courent. Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage

Une petite affaire, Jean Bellorini : jusqu’au 17/10, du mardi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h et le dimanche à 15h30. Le TNP, Théâtre National Populaire, 8 Place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne (Tél. : 04.78.03.30.00). Seul dans Berlin, Hans Fallada (Folio Gallimard, 768 p., 11€20).

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Les femmes, à l’école de Renucci

Du 07 au 09/10, à la Maison de la culture de Bourges (18), Robin Renucci présente L’école des femmes. Avec François Morel dans le rôle-titre, entre humour et sérieux, une mise en scène pétillante de la pièce de Molière à l’heure où la jeune Agnès conquiert la liberté. Un hymne, par excellence, à l’émancipation des femmes.

En ces temps où les droits des femmes sont encore plus et mieux à défendre et soutenir, la pièce de Molière est une flamboyante illustration des combats à mener pour la moitié de l’humanité, pour ce prétendu deuxième sexe qui depuis des millénaires a accouché le premier, ce deuxième sexe qui a accouché l’humanité : de tout temps, d’entre les cuisses d’une femme, l’homme est né ! En la cour d’honneur du château de Grignan où la pièce fut créée sous la baguette de Robin Renucci, à Bourges en ce mois d’octobre et reprise en janvier 2027 sur la scène de la Criée de Marseille au final d’une longue tournée, avec force et puissance les femmes sont à bonne École !

Certes, le petit chat est mort mais, de la bouche d’Agnès, la nouvelle n’émeut guère Arnolphe son tuteur, ravi d’encadrer la donzelle de son omnipotente autorité depuis de longues années. Ravi de voguer prochainement en justes noces, fier de se marier avec une très jeune fille éduquée à bien coudre et repriser, pas à réfléchir ni penser ! Le ton est donné, les dés sont pipés, le quinquagénaire entend bien parachever l’éducation de la poulette en sa basse-cour. Naïve peut-être la gamine, mais pas insensible aux vrais élans du cœur lorsque, sous ses fenêtres, son regard croise celui du jeune Horace. Le coup de foudre pas vraiment mais l’échange d’un sourire tendre et bienveillant, c’est peu mais déjà beaucoup, qui la bouscule dans sa torpeur et langueur, qui rompt l’ennui du quotidien, transgresse la fréquentation seule du maître de maison, ce despote absolu.

Après L’avare en 2023 (Le Cid en 2024, Le barbier de Séville en 2025), c’est à nouveau Molière qui se joue à ciel ouvert et guichets fermés en cette 39ème édition des Fêtes nocturnes, qui fait le bonheur des festivaliers massés sur les gradins, comme chaque été ! Directeur de la Criée de Marseille, Robin Renucci l’avoue, la pièce de Molière lui semble de pleine actualité. Pour donner corps à son propos, il a fait le choix d’un dispositif scénique fort éclairant ; une maison de bois, isolée et vétuste, la cellule idéale pour femme à écarter de tout regard. Le malotru qui veille à la bonne exécution de son projet ? François Morel qui impose sa présence de toute sa superbe, humour et mimiques assumées, qui révèle dans le clair-obscur drômois sa parfaite maîtrise de l’alexandrin ! La joute verbale soulève rires et exclamations, les spectateurs jubilent. Jeunesse en bandoulière, petite moue de l’une et vivacité de l’autre, Juliette Cahon (Agnès) et François Deblock (Horace) ne s’en laissent point conter, ils offrent belle réplique à Morel, le monstre de scène.

« Votre sexe n’est là que pour la dépendance, du côté de la barbe est la toute-puissance.

Bien qu’on soit deux moitiés de la société, ces deux moitiés pourtant n’ont point d’égalité.

L’une est moitié suprême, et l’autre subalterne. L’une en tout est soumise à l’autre, qui gouverne »

Le roi a beaucoup ri, dit-on, à la représentation de cette École des femmes, pas vraiment les courtisans et aristocrates qui voyaient leur modèle patriarcal voler en éclats. Le message est clair, voire révolutionnaire pour l’époque, presque inattendu de la part de Molière qui vient d’épouser Armande Béjart de vingt ans sa cadette : avant l’heure un regard féministe par excellence, toute femme a libre choix de sa vie amoureuse et sexuelle, quel qu’il soit tout être humain ne s’épanouit pleinement qu’entre intelligence et liberté. Au tableau final, la baraque se déglingue et tombe en ruines. Chaînes brisées, Agnès s’ouvre à la vie et à l’amour : d’hier à aujourd’hui, de beaux jours pour demain ! Yonnel Liégeois, photos Chadam Com./G. Thevenet

L’école des femmes, Robin Renucci : du 07 au 09/10, à 20h. Maison de la culture de Bourges,  Place Séraucourt, 18000 Bourges (Tél. : 02.48.67.74.70). L’école des femmes, Molière (Folio Gaimard, 176 p., 3€20). En tournée nationale, jusqu’en décembre 2026.

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Ariane, la fée du Lucernaire

Au théâtre du Lucernaire (75), Ariane Ascaride propose Touchée par les fées. Sur un récit de vie confié à Marie Desplechin, entre humour et émotion, pétulance et autodérision, la comédienne égrène ses souvenirs. De l’enfance à l’aujourd’hui, une déclaration d’amour à la scène pour la gamine issue des milieux populaires de Marseille.

Comme pour d’autres avant elle, la valeur n’a point attendu le nombre des années ! De là à prétendre que la jeune Ariane fut une âme bien née, il ne faut tout de même pas abuser… Dès l’enfance, la gamine foule les planches. Sous la houlette du padre, son napolitain de père, coiffeur de métier mais directeur-metteur en scène d’une troupe de théâtre amateur… Le bel italien, tombeur de ces dames au grand dam de son épouse au point que le couple n’échangera plus une seule parole au fil de leur vie commune, est alors fier de sa fille. Dans ce quartier populaire de Marseille, pour la famille Ascaride, à défaut de la misère, la pauvreté a droit de cité. Le pastis et le drapeau rouge aussi, coco de père en fille, la culture également : le théâtre de Bretch pour le maître barbier, les grands airs d’opéra pour la mère de famille.

Entre représentations théâtrales et séances de tournage, d’un rendez-vous l’autre au fil d’un petit noir ou d’une tasse de thé, Ariane Ascaride a confié quelques séquences de vie marquantes à la romancière Marie Desplechin, son amie et complice. Pour offrir au final Touchée par les fées, fada en langage méridional, un récit chargé d’un lourd vécu oscillant entre soleil lumineux de la Canebière et grisailles d’un quotidien assombri par les querelles familiales, grands bonheurs de la petite enfance et amours interdites d’un père dont il sera longtemps fait silence.

« Je viens une dernière fois convoquer ces personnages, des êtres simples mais capables de croire aux fées, aux sorcières, aux anges », confie Ariane l’espiègle qui n’en perd jamais ni son humour, ni son latin ! Qui se veut témoin d’un héritage complexe, « la vie d’hommes et de femmes qui laissent à leurs descendants des pépites d’or et de bouts de charbon ». Une parole, superbement animée et chantée sous la houlette de Thierry Thieû Niang, talentueux metteur en scène : quelques valises à souvenirs, une dizaine d’images accrochées aux épingles à linge, trois bouts d’étoffe et un doudou, enthousiasme et optimisme à foison, la magie opère, plaisir et émotion sont à l’affiche du Lucernaire.

Formidable conteuse, la Jeannette de Robert Guédiguian, duo gagnant italo-arménien, n’a rien perdu de sa générosité, de sa verve et de sa spontanéité. Sous la plume gracieuse de Marie Desplechin et le regard aérien de Thierry Thieû Niang, l’attrait de l’à-venir l’emporte sur la nostalgie du temps écoulé. Entre révoltes, douleurs et combats, entre la folle passion des planches et l’amour du grand écran, un spectacle d’où l’on ressort grandi et ragaillardi ! Yonnel Liégeois, photos Louie Salto

Touchée par les fées, Ariane Ascaride : jusqu’au 15/11, du mercredi au samedi à 21h, le dimanche à 18h. Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.57.34).

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L’Algérie, terre mère

Au Studio-Théâtre de Stains (93), les 01-02/10, Abdelwaheb Sefsaf présente Si loin, si proche. Un concert-récit sur son enfance, un spectacle plein d’humour et de tendresse quand ses parents, immigrés algériens, rêvaient du retour en terre promise. Sous le regard avisé de deux fidèles contributeurs aux Chantiers de culture.

Un spectacle à fleur de peau

Avec une belle constance, Abdelwahab Sefsaf poursuit son chemin avec Si loin, si proche, creusant le même sillon avec la même générosité. Ce n’est pas pour rien que la compagnie qu’il a créée en 2010 porte avec ironie le nom de Cie Nomade in France… Après le beau et mérité succès de Medina Merika, le voici à une autre station de son parcours. Une autre étape qui le mène cette fois-ci à l’évocation d’un retour (momentané) au pays, l’Algérie, pour cause de mariage de son frère aîné. Petite et très folklorique épopée de toute la famille réunie – parents, enfants et ami de toujours très cher – embarquée dans l’aventure vers cette maison que le père passionné par la politique et… l’Algérie, s’est acharné des années durant à faire construire. Mais, par-delà l’anecdote familiale, c’est encore et toujours la recherche de la mère, de la terre mère, de la langue maternelle dont il est question chez Abdelwahb Sefsaf, lui, l’enfant d’immigrés né à Saint-Étienne !

Cette thématique se retrouve ici comme elle apparaît dans les chansons qu’il compose et chante dans toutes les langues. On en avait déjà un bel aperçu dans le spectacle Quand m’embrasseras-tu ? consacré avec Claude Brozzoni au poète palestinien Mahmoud Darwish. Elle se développe ici et comme toujours entre récit et chant, Abdelwahad Sefsaf a l’art de passer de l’un à l’autre avec une belle aisance, il habite de sa forte présence le bel espace que lui a aménagé sa femme Souad Sefsaf et qu’éclaire avec subtilité Alexandre Juzdzewski. Comme toujours dans ses spectacles, le spectateur se retrouve dans un univers chaud propice à la rêverie et à qui l’accompagnement musical et sonore (Georges Baux et Nestor Kéa avec Sefsaf bien sûr) donne toute son ampleur. On n’aura garde d’oublier la présence de Marion Guerrero qui partage avec Abdelwahab Sefsaf, tout comme dans Medina Merika, le travail de mise en scène que l’aisance sur le plateau de ce dernier ferait presque oublier. Tout le spectacle oscille entre ce que le titre Si loin si proche induit : dans le balancement douloureux entre deux pôles opposés et dans le recherche d’une difficile réconciliation. Jean-Pierre Han

L’éternel retour d’Abdelwaheb Sefsaf

« Le monde arabe est un cimetière ». La première scène du spectacle où trône un immense crâne et des tombes aux calligraphies arabes, ne donnent pas le la du récit, loin s’en faut. Bientôt, les tombes se transforment en fauteuils fleuris et la tête de mort s’ouvre, ornée de boules à facettes. Abdelwaheb Sefsaf nous plonge dans son enfance à Saint-Étienne et le rêve de ses parents de retourner en Algérie. Son père Arezki, commerçant ambulant de fruits et légumes, après avoir trimé à la mine, se saigne pour faire construire sa maison du côté d’Oran. « Pour construire la maison témoin, l’immigré algérien des années 70/80, se saigne à blanc et vit en permanence dans du « provisoire ». Vaisselle dépareillée, ébréchée, meubles chinés, récupérés, rustinés, voire fabriqués ».  Car, selon les termes de Lounès, l’ami de la famille qui a réussi, « un centime dépensé en France est un centime perdu ».

Entrecoupé de chants en français et en arabe, le récit nous enchante. Qui prend toute sa force avec la voix puissante d’Abdelwaheb Sefsaf, accompagnée par Georges Baux aux claviers et à la guitare et de Nestor Kéa aux claviers électroniques. Et le chanteur comédien de nous conter l’interminable voyage vers Oran, à onze dans une camionnette surchargée, pour célébrer le mariage du fils, un temps reparti au bled. Le joint de culasse lâchera en Espagne et la famille attendra, dix jours durant, sur le parking du garage que la pièce de remplacement arrive. Il évoque avec tendresse et ironie le malaise de ces immigrés, tiraillés entre deux cultures et cette « maison témoin » en Algérie dont les meubles resteront emballés à jamais pour éviter les tâches. Un texte très fort porté par une musique orientale, rock et électro à savourer. Amélie Meffre

Si loin si proche, Abdelwaheb Sefsaf : Les 1-2/10, 19h. Studio-Théâtre de Stains, 19 Rue Carnot, 93240 Stains (Tél. : 01.48.23.06.61).

STAINS, la culture du vivant

Dans l’une des banlieues les plus pauvres du nord de Paris, à Stains (93) est implanté le Studio Théâtre. Depuis plus de quarante ans, un lieu de convivialité et de partage qui cultive l’art du vivant ! Tout commence en 1983, à l’Espace Paul-Eluard de Stains, une salle phare du département. Xavier Marcheschi en prend la direction et fonde le Studio Théâtre en 1984 avec Marjorie Nakache, alors jeune comédienne. Enraciner le théâtre dans la société, en faire un espace de partage et de confrontation prend une forme plus active en 1989 avec son installation dans une maison de ville attenante à un cinéma. La compagnie investit le lieu à l’heure où la ville en devient propriétaire.

Faire théâtre pour les habitants, et avec eux, telle est la clé de voûte du Studio Théâtre, sa marque de fabrique. Soutenu par la ville, la Drac et la Région Île-de-France, d’une année à l’autre il parvient à réaliser créations et accueil en résidence de diverses compagnies. L’équipe s’appuie également sur un travail, en profondeur et dans la durée, avec le réseau associatif. Désormais directrice artistique du lieu, Marjorie Nakache demeure fidèle à l’esprit hérité du temps de l’éducation populaire, « créer avec les gens et pour les gens ». Yonnel Liégeois

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Haenel, le prof rebelle

Aux éditions Gallimard, Yannick Haenel publie La solitude des professeurs est infinie. Roman de rentrée, le dernier opus de l’ancien prof de français l’est à double titre : il s’ancre dans la rentrée scolaire et dans la rentrée littéraire, deux institutions françaises.

À ses débuts, le romancier Yannick Haenel (prix Médicis 2017) a enseigné le français dans le secondaire pendant quelques années. La solitude des professeurs est infinie revient sur cette expérience inaugurale. Yannick Haenel puise dans ses souvenirs des années 1990. Son alter ego, Jean Deichel, jeune agrégé de lettres modernes idéaliste, passe pour la première fois le seuil du collège où il s’apprête à effectuer son année de stage. Sis à Mantes-la-Jolie, cet établissement accueille des élèves issus des classes populaires. Si l’apprenti prof, passionné de littérature, attend de cette nouvelle vie « des aventures, des lumières passionnantes, et cette joie que procure la poésie », la réalité du collège de banlieue parisienne se rappelle vite à lui. « Vous êtes au courant qu’il y a de la violence ici, et pas seulement du mal-être adolescent ou ce genre de trucs, indique Gaëlle, la conseillère principale d’éducation (CPE), lors de la réunion de prérentrée. Alors faites attention, ça peut péter à n’importe quel moment. »

De même, la réalité administrative, celle des casiers et des emplois du temps, vient percuter de façon assez incongrue, voire délibérément comique, les élans du nouvel enseignant qui vit la transmission comme une « vocation ». « Tant qu’il y a des enfants pour réciter l’alphabet, le monde ne s’écroule pas », lance le stagiaire enthousiaste au proviseur médusé. De l’entrée dans la carrière à la démission annoncée, l’ouvrage de Yannick Haenel se lit d’un bout à l’autre comme un roman de formation : l’enseignement éprouve et modifie le débutant malchanceux, enclin aux élans mystiques. Entre ses bévues catastrophiques et son désir de transmettre la flamme, comment va-t-il se tirer d’affaire ?

Après Entre les murs, de François Bégaudeau (2006), Un hamster à l’école de Nathalie Quintane (2020), Le Grand Secours de Thomas B. Reverdy (2023) ou Miskine la prof de Sandrine Elichalt (2025), La solitude des professeurs est infinie vient confirmer qu’il existe dans notre pays un genre littéraire très particulier : le roman de l’Éducation nationale. Ce livre est révélateur de sa centralité et de son caractère paradoxalement romanesque. Avec 1,2 million d’agents et plus de 6 millions d’élèves à la rentrée 2026, les écoles, collèges et lycées, surtout ceux des quartiers dits « sensibles », sont les lieux où se rencontrent de façon quotidienne des jeunes issus des couches populaires précarisées et des enseignants venus pour la plupart des classes moyennes, voire de la bourgeoisie. Une rencontre d’univers sociaux aussi contrastés ne se produit nulle part ailleurs à si grande échelle, c’est pourquoi elle donne à voir les (més)aventures des grandes promesses républicaines, égalité et émancipation.

De surcroît, le nouvel opus de Yannick Haenel constitue un hommage, un peu appliqué peut-être, à la littérature. Outre que le protagoniste dévore le Zohar, œuvre de la Kabbale dont il a cousu des feuillets à sa doublure, les scènes de lecture en classe, de Gérard de Nerval ou de Charlotte Delbo notamment, font surgir les moments de grâce d’une transmission accomplie. À cet égard aussi, il s’agit d’un livre de rentrée, mais littéraire, cette fois. Publié dans la prestigieuse collection blanche des éditions Gallimard, le livre est promis à une certaine visibilité en librairie comme dans les médias, parmi les 461 nouveaux romans qui paraissent cette année entre fin août et début octobre. Institution spécifiquement française, comme le souligne la sociologue américaine Priscilla Parkhurst Ferguson dans La France nation littéraire (1991), la « rentrée littéraire » et son déferlement de titres correspond à un « culte » rituel rendu à la littérature. Le roman de Yannick Haenel en constitue un exemple presqu’archétypal. Eve Charrin*

La solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel (Gallimard, 320 p., 21,50 €).

*Un article paru dans le magazine Sciences Humaines (n°391, septembre 26. Dossier à la une : Où ai-je la tête ? Trouble dans l’attention). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Une excellente publication dont nous conseillons vivement la lecture.

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Classé dans Cinéma, Littérature

La Palestine, d’hier à aujourd’hui

Disponible sur France.tv, la série documentaire réalisée par Alain Lewkowicz relève le défi de raconter l’histoire de la Palestine de 1840 à nos jours. Trois épisodes précieux pour comprendre la destinée de ce territoire et de ses habitants.

Prenant le contrepied du slogan affirmant que la Palestine était « une terre sans peuple », Alain Lewkowicz retrace l’histoire du territoire en donnant la parole aux Palestiniens, et en s’appuyant sur l’expertise d’un comité scientifique composé de quatre historiens et d’une géographe. « Notre famille est présente à Jérusalem depuis la fin de la période des croisades », raconte ainsi l’économiste palestinien Raja Khalidi dans le premier volet de la série Palestine, une histoire (1840 à 1947). Avec des documents d’archives rares, nous voilà plongés dans une histoire peu connue, celle d’une société cosmopolite, urbaine et moderne avec des élites ouvertes sur le monde.

Au XIXe siècle, sous le contrôle de l’Empire ottoman, la Palestine prospère grâce, notamment, au commerce de l’orange. Dans le même temps, un récit orientaliste promeut « un Orient figé, désertique », balayant la dynamique urbaine, souligne l’historienne Jihane Sfeir. En 1881, avec la flambée de l’antisémitisme et les pogroms perpétrés en Europe de l’Est, quelques 30 000 juifs immigrent en Palestine, se définissant comme des colons agricoles. Ils ne possèdent alors que 2% des terres. Le mouvement sioniste se structure autour de Théodor Herzl. Les Britanniques, avec la déclaration de Balfour en 1917, le soutiennent, promettant l’instauration d’un foyer national juif en Palestine, avant d’administrer le territoire en 1922.

Colonies et émeutes

Une distinction entre les populations voit le jour. Les mentions juif, musulman, chrétien sont apposées sur les cartes d’identité. Les premières colonies sionistes embauchent exclusivement des migrants juifs et clôturent leurs terrains. Comme le rappelle l’historien Vincent Lemire, « il va y avoir une coupure très concrète entre le projet sioniste et les populations palestiniennes locales ». Des émeutes éclatent, faisant des centaines de morts. Les experts britanniques de la commission Peel soulignent, dans un livre blanc en 1939, la nécessité de freiner l’immigration juive, alors que la Palestine est surpeuplée. La seconde guerre mondiale et le génocide de 6 millions de juifs font voler en éclat les conclusions du livre blanc. Un plan de partage du territoire est voté le 29 novembre 1947 par l’Assemblée générale des Nations Unies : 43% du territoire reviennent aux Palestiniens contre 55% pour les juifs, alors que Jérusalem sera sous tutelle internationale. Inacceptable pour les Palestiniens qui détiennent 85% du territoire.

Quand, en 1948, l’État d’Israël est décrété, les frontières sont redessinées : plus de 78% des territoires sont sous son contrôle. Des centaines de milliers de Palestiniens sont contraints à l’exil, les combats s’intensifient entre les milices sionistes et les nationalistes Palestiniens, plus de 600 villes et villages sont détruits. Sur leurs ruines sont plantées des forêts afin d’empêcher le retour de leurs habitants. Le deuxième volet de la série, Un peuple sans terre (1948 à 1987), revient sur les grandes étapes de la résistance palestinienne, tandis que les camps de réfugiés se déploient. « Je suis venu porteur d’un rameau d’olivier et d’un fusil de combattant de la liberté. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main », déclare, en 1974, Yasser Arafat à la tribune de l’ONU. On suit son ascension à la tête de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), tandis que Leila Khaled témoigne de son engagement au sein du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Détournements d’avions, attentats aux Jeux Olympiques de Munich en 1972, la lutte palestinienne est médiatisée.

Le dernier épisode de la série, Une terre en miettes (1988 à 2025), s’ouvre sur l’espoir suscité par les accords d’Oslo de 1993, leur mise en place comme les oppositions qu’ils suscitent dans les deux camps. Attentats suicides en Israël, assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin en 1995 par un membre de l’extrême droite israélienne, montée du mouvement islamiste Hamas… L’escalade dans la violence se déploie avec l’arrivée au pouvoir de Benjamin Netanyahou, puis celle de Donald Trump aux États-Unis. Jusqu’à l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 et la riposte d’Israël qui n’en finit pas. Croisant les analyses d’éminents chercheurs, les témoignages de Palestiniens et une multitude d’archives, la série réalisée par Alain Lewkowicz nous aide à comprendre les différentes étapes qui ont conduit à une telle tragédie. Amélie Meffre

Palestine, une histoire, une série réalisée par Alain Lewkowicz : 3 x 60 min, en replay jusqu’au 23/10 sur www.france.tv/

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Alligny, les nourrices du Morvan

Les 25 et 26/09, à Alligny-en-Morvan (58), le Musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique fête son dixième anniversaire. Un original lieu d’histoire, qui mêle la petite à la grande. Du local au national, de la pauvreté paysanne aux riches familles parisiennes, un regard touchant sur des femmes au grand coeur et au bon lait.

« Allons les Morvandiaux, chantons la Morvandelle « , écrit le parolier Maurice Bouchor en 1903 ! Au coeur du parc naturel, à Alligny-en-Morvan dans la Nièvre, un lieu original la célèbre à sa façon, cette femme morvandelle au bon lait : le Musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique. Déjà, à l’orée du deuxième millénaire, le chansonnier ne s’y trompe pas et ne s’en laisse point conter. « Gardons ô mes amis, nos femmes près de nous, Nos filles et nos fils ont droit à leurs nounous », clame-t-il. Et de conclure sa complainte par un appel solennel aux fermiers qui triment sur des terres pauvres et aux forestiers qui usent leur force à exploiter la forêt, « Nos bûches qui s’en vont, Paris s’en chauffera, Nos gars et leurs mamans, Paris s’en passera » ! Depuis le XVIème siècle, des quais de Clamecy (58) à ceux de Bercy, au péril de leur vie les flotteurs conduisent leurs trains de bois sur la Cure, l’Yonne et la Seine jusqu’à la capitale.

Comme l’illustre la chanson devenue hymne régional, le Morvan, longtemps, fut terre nourricière à plus d’un titre. Jusqu’à la Première Guerre mondiale et aux années 20, les Morvandelles réputées pour la qualité de leur lait servent de « nourrices sur lieux » aux enfants de l’aristocratie et de la haute-bourgeoisie parisiennes, aux bébés des cours princières en Europe. « Des milliers de jeunes mères vont ainsi quitter leur foyer peu de temps après leur accouchement pour aller allaiter un autre enfant que le leur », commente Sylvain Mathieu, alors président du Parc naturel régional du Morvan. Des noms de famille célèbres qui usèrent de leurs services ? Les Rothschild, les Roosevelt et Wendel, les Coubertin et Brooglie… Sans oublier Marie Guyot originaire de Château-Chinon, la capitale du Morvan, nourrice du futur Napoléon III !

Quant aux  » nourrices sur place », jusque dans les années 1960 elles accueillent des dizaines de milliers d’enfants de l’Assistance publique, essentiellement parisiens, les « Petits Paris » comme ils étaient surnommés ! Parmi eux, un bébé de 7 mois devenu célèbre : en 1911, la famille Régnier, lui menuisier à Alligny, elle en charge du bureau de tabac, se voit confier Jean Genet. Entouré de bienveillante affection, jusqu’en 1924 : l’année où il est reçu au certificat d’études premier de la commune avec la mention « bien », l’année où il apprend qu’il est enfant de l’Assistance publique, l’année où il commet sa première fugue. Pour connaître, âgé de quinze ans, sa première incarcération en 1925 à la prison de la Petite Roquette, plus tard son placement – un terme policé pour ne point parler d’enfermement – à la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray, un bagne pour enfants près de Tours en Indre-et-Loire.

Au recensement de 1921, sur 1840 habitants, Alligny compte pas moins d’une centaine d’enfants en nourrice. Cette réalité, couplée aux traces laissées par son gamin prodige, explique pourquoi le bourg fut choisi comme lieu d’enracinement du Musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique. Inauguré en 2016, il retrace cette activité nourricière dans sa dimension économique, vitale autrefois dans cette région pauvre, mais aussi dans ses aspects intimes, au plus près des enfants et des familles. Construit dans l’ancien hôtel de la Poste, il propose de cheminer à travers données historiques et témoignages familiaux, un long périple de la nourrice d’hier à l’assistante maternelle d’aujourd’hui. D’un espace l’autre, le visiteur déambulant comme dans une ruelle de village aux maisonnettes accueillantes, le parcours est riche en informations, touchant en émotions.

Les 25 et 26/09, et jusqu’à la fin de l’année 2026, à l’occasion de ses dix ans d’existence le musée des nourrices se fait Passeurs d’histoire, passeurs d’histoires : rencontres, débats et tables rondes, chansons et spectacles au programme. L’occasion aussi de s’interroger sur l’enjeu d’une telle structure, comment en assurer le développement et la pérennité en ces temps troublés où culture et mémoire sont mis à mal sur tout le territoire. Yonnel Liégeois

Le musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique : ouvert du 18/03 au 15/11, du mercredi au dimanche de 10h à 18h, fermé le samedi matin. À lire : Morvan terre d’accueil, terre nourricière / de l’Assistance publique au vivre ensemble (Cahiers scientifiques n°11, les 6èmes entretiens de Bibracte, 144 p., 15€). Le Bourg, 58230 Alligny-en-Morvan (Tél. : 03.86.78.44.05). Courriel : accueil@museedesnourrices.fr

Alligny, dans les pas de Genet…

Initiatrice d’un circuit de randonnée imaginé par Jean-Pierre Cortet, l’association des Amis du musée invite à marcher Dans les pas de Jean Genet. Un parcours sur les traces des lieux qui ont inspiré l’écrivain, du Captif amoureux à Notre dame des fleurs : le village d’Alligny-en-Morvan et son « vieux château féodal entouré de fossés bruissant de grenouilles », la « maison d’ardoises » d’Eugénie et Charles Régnier et ses « cabinets tout au bout du jardin où la vie me parvenait singulièrement douce, câline, légère », l’école des garçons avec la mairie à l’étage, l’église St Hilaire où « le curé n’était pas pris très au sérieux, le catéchisme raconté de façon si bêtasse que ça avait l’air d’une blague », la maison d’Antonin et Berthe la fille Régnier qui, à la mort de sa mère en 1922, recueillit le jeune garçon. Sources : Jean Genet, essai de chronologie 1910-1944 (Bibliothèque de littérature française contemporaine, Albert Dichy/Pascal Fouché).

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Limoges, les zèbres font de la résistance

Du 23/09 au 03/10 à Limoges (87), les Zébrures, festival des écritures et des créations théâtrales, fêtent la francophonie. Durant dix jours, la capitale du Limousin s’affiche comme la ville-monde de la planète francophone. Comme un temps de résistance aussi, à l’heure des budgets tranchés à la hache et des financements qui s’évaporent.

Il y a mille raisons de se rendre à Limoges : la découverte de la « ville rouge », lieu mythique de puissantes luttes ouvrières et siège constitutif de la CGT en 1895… La découverte de la ville d’art, reconnue mondialement pour ses émaux et sa porcelaine depuis le XIIème siècle… La découverte, enfin, de l’espace francophone imaginé il y a plus de quarante ans, sous l’égide conjuguée de Monique Blin et Pierre Debauche, alors directeur du Centre dramatique national du Limousin ! Reconnus aujourd’hui sur la scène théâtrale, de jeunes talents y ont fait leurs premiers pas : Robert Lepage, Wajdi Mouawad…

« Qu’un grand rendez-vous destiné aux auteurs et autrices dramatiques des cinq continents d’expression francophone puisse se tenir hors Paris constituait déjà un exploit, qu’il s’impose au fil du temps comme une référence mondiale pouvait relever de l’utopie ! », témoigne avec fierté Alain Van der Malière, le président des Francophonies. Désormais, aux côtés de la nouvelle Cité internationale de la langue française de Villers-Cotterêts et du réseau actif constitué avec la Cité internationale des arts de Paris et La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, « il est absolument nécessaire de protéger cette halte singulière qui nous apprend ou nous rappelle cette manière poétique d’être au monde » selon le propos de Felwine Sarr énoncé en 2024. Aussi, pour les amoureux des belles lettres comme de la belle langue, le rendez-vous est immanquable : rencontres et débats, expos et lectures, musique et chanson, cinéma et théâtre sont au menu. Autant de propositions artistiques pour célébrer la francophonie et son pouvoir de création, de mots accouchés en mots bigarrés dans une riche palette multiculturelle !

Désormais rendez-vous incontournable à l’affiche de l’hexagone, les Zébrures, festival des écritures et des créations francophones, imposent leurs singularités langagières et leurs richesses culturelles. De la Belgique au Sénégal, de Haïti au Québec, de la Guadeloupe au Burkina Faso, du Liban à la Roumanie, du Congo à La Réunion, de la Martinique à la Slovaquie, de la Côte d’Ivoire au Pakistan, de la Jamaïque à la Corée du Sud, de la Turquie à la Serbie, du 23 septembre au 03 octobre, ils sont venus, ils sont tous là ! NON, PAS TOUS… « En dernière minute, nous avons dû annuler la programmation de Requiem pour un théâtre, une création proposée par une compagnie indienne pour laquelle les moyens nécessaires n’ont pas été rassemblés », constate amèrement Hassane Kassi Kouyaté, le directeur des Francophonies. « Dans un monde de crises et face à l’adversité financière, nous refusons de nous avouer vaincus : on nous prédit la disparition du théâtre ? Nous répondons par l’insoumission, nous allumons les feux de la résistance ». Et le maître burkinabè, descendant d’une famille de griots, de conclure « ce festival est plus que jamais nécessaire. Il est un miroir tendu à l’humanité (…), un espace où les peurs peuvent être nommées et les espoirs, même les plus utopiques, peuvent éclore ». Qui, entre résignation et combativité, sagesse et folie, a composé encore une fois, et malgré tout, une programmation très riche !

Outre la remise du Prix SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques) de la dramaturgie francophone et du Prix RFI Théâtre, moult débats sont à l’affiche de cette 43ème édition. Les créations théâtrales qui scandent les temps forts du festival se déploient de la Maison des Francophonies à l’Espace Noriac, des Centres culturels municipaux à l’auditorium Sophie Dessus d’Uzerche, du Théâtre de l’Union au Grand théâtre de Limoges, du théâtre Jean Lurçat d’Aubusson au Centre international de la caricature et du dessin de presse de Saint-Just-le-Martel… De 5 à 25€ pour tous les spectacles, l’expérience initiée en 2024 est reconduite : les tarifs d’entrée sont libres, sans justificatif d’âge ou de ressources. En fonction des possibilités de chacun pour que toutes et tous, sans barrières ni frontières, puissent partir à la découverte d’autres horizons, osent emprunter ces chemins de traverse qui ouvrent à l’imaginaire, à l’autre, à l’ailleurs… Les Francophonies de Limoges ? Un hymne au Franc parler où l’on danse et chante le Tout-Monde selon le regretté Édouard Glissant, l’humanité créolisée et la fraternité partagée. Yonnel Liégeois

Les zébrures, festival des écritures et des créations francophones : du 23/09 au 03/10. La Maison des Francophonies, 11 avenue du Général-de-Gaulle, 87000 Limoges (Tél : 05.55.10.90.10).

« Le monde entier vient à Limoges pour créer de nouveaux espoirs en termes de création mais aussi d’ouverture des esprits et d’ouverture des cœurs (…) Limoges est le seul lieu de création théâtrale francophone (…) Notre objectif ? Que celles et ceux qui participent au festival en ressortent différents, qu’ils fassent toutes les découvertes qu’ils souhaitent. L’argent ne peut être un frein ». Hassane Kassi Kouyaté, metteur en scène et directeur

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Une Ruche plus que centenaire

Léger, Soutine, Chagall, Modigliani… Créée en 1902 par le sculpteur Alfred Boucher, La Ruche abrita une foule d’artistes de renom. Elle en héberge encore une cinquantaine. Un site incroyable à découvrir les 19 et 20/09, lors des Journées européennes du patrimoine.

La Ruche voit le jour passage de Dantzig dans le 15e arrondissement de Paris en 1902, grâce au sculpteur Alfred Boucher (1850-1934), alors en pleine gloire. Quand il acquiert un terrain de 5000 m2 près des abattoirs de Vaugirard, il se réserve un petit pavillon et projette d’y installer des ateliers pour accueillir des artistes sans le sou. Couronné par le grand prix de sculpture de l’Exposition universelle de 1900, il va en racheter des éléments pour aménager son nouveau lieu : la grille d’entrée du Palais des Femmes, les cariatides du pavillon d’Indonésie et le pavillon des vins de Gironde conçu par Gustave Eiffel. L’heure est à l’utopie et des artistes du monde entier en profitent.

Lors de son inauguration en 1902, la Ruche compte plus d’une centaine d’ateliers et autant d’artistes, installés seuls ou en famille pour des loyers dérisoires. La Ruche, à l’image de Montparnasse, est en plein bouillonnement artistique où se côtoient sculpteurs, peintres, écrivains mais aussi comédiens. Un théâtre de 300 places, aujourd’hui disparu, est d’ailleurs installé dans le jardin central qui recevra Louis Jouvet, Marguerite Moreno ou Jacques Copeau. Pas mal d’artistes russes tels Soutine ou Chagall y trouvent refuge quand Max Jacob, Blaise Cendrars ou Guillaume Apollinaire y traînent leurs guêtres.

Une cité toujours sur pied

Après la Première Guerre mondiale, Alfred Boucher est moins en vogue et les finances ne suivent pas mais les artistes sont toujours là. À la fin des années soixante, alors que la Ruche n’est plus qu’un « bidonville englué dans un terrain boueux », les héritiers du sculpteur décident de la vendre à un promoteur immobilier qui veut y construire immeubles et parkings. Un comité de défense se met en place. Une vente des œuvres des artistes résidents est organisée et les époux Seydoux mettent la main à la poche pour sauver la cité. En 1972, les façades et les toitures du bâtiment sont inscrites aux monuments historiques et la Fondation La Ruche-Seydoux est reconnue d’utilité publique en 1985. Un site incroyable et inattendu à découvrir les 19 et 20/09, lors des Journées européennes du patrimoine. En outre, jusqu’au 27/09, les artistes de la Ruche organisent la dixième édition de leur exposition collective (ouverte les vendredi, samedi et dimanche, de 14h à 19h).

Aujourd’hui, sur quelque 1000 m2, la Ruche accueille toujours une cinquantaine d’artistes, dont Ernest Pignon Ernest ou Philippe Lagautrière, qui occupe depuis plus de 25 ans l’atelier où séjourna Chagall. Amélie Meffre

La Ruche, 2 passage de Dantzig, 75015 Paris : Portes ouvertes les 19 et 20/09, lors des Journées européennes du patrimoine. Sur inscription : https://www.fondationlaruche-seydoux.org/journees-europeennes/

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Annick Cisaruk, Ferré revisité

Le 16/09 au Kibélé (75) et le 25/09 à Marcq-en-Barœul (59), Annick Cisaruk et David Venitucci revisitent le répertoire de Léo Ferré. Riche des arrangements de l’accordéoniste, un récital à forte intensité servi par la gouaille de la comédienne et chanteuse qui épouse révolte et poésie du libertaire à la crinière blanche.

Il le disait, le proclamait, le chantait, le bel et grand Léo… « Avec le temps… Avec le temps va tout s’en va On oublie le visage, et l’on oublie la voix« , murmurait Ferré au micro, visage en gros plan dans la lumière tamisée des projecteurs. Peut-être, oui, probablement et pourtant Annick, la gamine de quinze ans groupie de Sheila en ce temps-là, n’a rien oublié, ne peut pas oublier comme le chante Jacques Brel, un autre monument de la chanson ! Bourse du travail à Lyon, haut-lieu de concerts en ses années de jeunesse, une place de récital offerte par son frère… Le chanteur à la crinière blanche entonne L’albatros, le poème de Baudelaire qu’il a mis en musique. « Je suis complètement fascinée, fracassée, je décolle », avoue Annick Cisaruk, des années plus tard l’émotion toujours aussi vive à l’évocation de l’anecdote.

Public collé-serré, ambiance des années 60 dans les caves à musique, le piano à bretelles entame sa litanie. Jusqu’à ce que la dame en noir enchaîne de la voix sur la scène du Kibélé… Regard complice, œil malicieux, gambettes au diapason, c’est parti pour un tour de chant de plus d’une heure. La Cisaruk ne fait pas du Ferré, elle habite Ferré, convaincante, émouvante ! Osant visiter l’ensemble de la carrière chansonnière du libertaire natif de Monaco en 1916, d’un père employé de la Société des bains de mer et d’une maman couturière, célébrant la femme et l’amour, la révolte et la liberté, la poésie en compagnie de Baudelaire et Rimbaud, Apollinaire et Aragon, autant d’auteurs qu’il orchestre avec un incroyable génie mélodique… « En illustrant ainsi toutes les facettes du répertoire de Léo Ferré, je veux donner à aimer un poète visionnaire et un compositeur universel », confesse Annick Cisaruk avec tendresse et passion, « pour moi, Léo Ferré demeure le plus important parmi les grands auteurs-compositeurs du XXème siècle ».

Avec Didier-Georges Gabily le grand auteur dramatique trop tôt disparu, son amour de jeunesse, la belle interprète aura découvert théâtre et littérature. En 1981, elle entre au Conservatoire de Paris. Sous la direction de Marcel Bluwal, elle joue Le Petit Mahagonny de Brecht au côté d’Ariane Ascaride, régulièrement elle foulera les planches sous la houlette de Giorgio Strehler et Benno Besson. Derrière le micro, elle fait les premières parties des récitals de Pia Colombo et Juliette Gréco. D’hier à aujourd’hui, Annick Cisaruk cultive ses talents avec la même passion. Toujours elle aura mêlé chant, théâtre, comédie musicale. Reconnaissant toutefois, sans honte ni remords, sa détestation de l’accordéon jusqu’à sa rencontre, amoureuse et musicale, avec les doigts d’orfèvre de David Venitucci ! Du classique au jazz, en passant par la variété, d’une touche l’autre, le musicien compose et libère moult mélodies enchanteresses. Depuis lors, lorsqu’il n’accompagne pas Patricia Petibon ou Renaud Garcia-Fons, Michèle Bernard à la chanson ou Ariane Ascaride au théâtre, en duo ils écument petites et grandes scènes. « Je prends tout de la vie », affirme avec conviction la fiancée du poète, « de l’Olympia au caboulot de quartier, j’éprouve autant de bonheur et de plaisir à chanter ».

Outre Ferré, Annick Cisaruk a conçu un spectacle autour des textes de Louis Aragon, « Qu’est-ce qu’il m’arrive ? ». Toujours sur des compositions originales de David Venitucci, un nouvel éclairage sur l’œuvre majeure du grand poète… Enfin, entre répétitions et récitals, jamais en panne de créativité, la belle ingénue s’immerge dans l’univers de Serge Reggiani, textes-peintures et lettres. C’est moi, c’est l’Italien / Est-ce qu’il y a quelqu’un ? / Ouvre-moi, ouvrez-moi la porte… En coulisse, musique et chanson, se peufine un vibrant hommage à l’inoubliable interprète et comédien. Silenzio, bocca chiusa ! Yonnel Liégeois

Où va cet univers ? Un hommage vibrant à Léo Ferré, Annick Cisaruk et David Venitucci : les 16/09 et 18/11, à 19h30. Le Kibélé, 12 rue de L’échiquier, 75010 Paris (résa indispensable : 01.82.01.65.99). Le 25/09, à 20h00 : Théâtre Colisée Lumière, 56 rue Montgolfier, 59700 Marcq-en-Barœul (réservation indispensable : 03.20.31.37.17 ou sur le site de Marcq-en-Baroeul).

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