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Totale immersion en Arcadie

Jusqu’au 21/10 au théâtre de Sartrouville, le CDN des Yvelines (78), le metteur en scène et directeur Sylvain Maurice propose Arcadie. L’adaptation réussie du roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, lauréate du prix du Livre Inter 2019. Une magistrale interprétation de Constance Larrieu, dans un féerique ballet de lumières.

L’Arcadie ? Une antique province grecque, selon Wikipedia, une terre idyllique où les habitants sont en contact direct avec les dieux… Un lieu fait homme, Arcady, dans l’imaginaire romanesque d’Emmanuelle Bayamack-Tam en ce troisième millénaire ! Un personnage énigmatique, gourou des temps modernes qui règne sur son domaine, Liberty House, lieu d’accueil pour individus déjantés, marginaux ou déclassés : supposé refuge à l’esprit libertaire, la tolérance et la permissivité sans frontières, la fusion des corps et des esprits en faveur du maître avant tout…

La famille de la jeune Farah y a trouvé refuge. La gamine de quinze ans, toujours adolescente et pas encore femme vraiment, semble se complaire dans cet univers qui bouscule les normes, invite la gente féminine à partager la couche du père fondateur de cette communauté aux étranges parfums… Un quotidien qui ne déplaît pas trop à la jeune fille à l’heure de la découverte du plaisir, du désir sous toutes ses formes. Jusqu’au jour où la métamorphose du corps questionne, bouscule la maturité de la pensée. D’un roman dense et foisonnant, fort de ses 400 pages, Sylvain Maurice en extrait la substantifique moelle pour nous conter alors, avec facétie et légèreté, les tribulations de Farah l’espiègle en quête de devenir. Qui s’interroge sur son statut, ce que veut dire être femme, ce qu’implique la construction d’une société où chacune et chacun compteraient pour un.

Le patron de Sartrouville est coutumier du fait : adapter des œuvres littéraires à la scène. Nombreux sont-ils, les spectateurs, à se souvenir de ses précédentes mises en scène, en particulier Réparer les vivants interprété par Vincent Dissez d’après l’ouvrage de Maylis de Kérangal, un éclatant et fort émouvant spectacle encore dans toutes les mémoires. C’est Constance Larrieu qui, cette fois, squatte les planches. Avec fougue et jubilation, tonitruante Farah à l’énergie débordante pour nous partager ses doutes existentiels, les interrogations sur son identité, sa conception de la vie-de la société-de la liberté. Autant de questions qui taraudent quiconque, de la jeunesse à la vieillesse, face au temps qui passe, au corps qui s’épanouit, à la conscience qui mûrit.

Un spectacle à la mise en scène enjouée, la mise en mouvement d’une pensée incarnée, sous les éclairs des éblouissants jeux de lumière de Rodolphe Martin. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 21/10, au Théâtre de Sartrouville, le Centre dramatique national des Yvelines. Les mardi-mercredi et vendredi à 20h30, le jeudi à 19h30. Bus gratuit, aller-retour Paris/Sartrouville, sur réservation.

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Basler, Ernaux et l’autre fille

Pour qui souhaite découvrir l’univers de la lauréate du prix Nobel de littérature 2022, Annie Ernaux s’affiche au Théâtre des Mathurins jusqu’au 05/02/2023. Dans un monologue particulièrement émouvant, Marianne Basler devient L’autre fille. Une grande interprète au service d’une grande plume.

Un court texte, à peine 78 pages, paru aux éditions du NilAnnie Ernaux adresse une lettre à sa sœur morte de la diphtérie, deux ans avant sa naissance. Une sœur dont elle découvre l’existence, presque par hasard, au détour d’une conversation de sa mère. Tout juste âgée de dix ans, elle s’entend dire que l’autre « était plus gentille que celle-là » ! Des paroles qui se gravent dans sa mémoire. Elle, l’enfant vivant, se construira contre l’autre, malgré l’autre, entre réel et imaginaire, au gré des objets et photos retrouvés, des paroles échappées. Annie Ernaux interroge le pourquoi du silence et son désir d’adresser cette lettre. L’aveu de la mère ? un acte insupportable, un propos inqualifiable, un uppercut en pleine face ! Des paroles fortes et lourdes de conséquences, une confession intime bouleversante… Sur les planches du théâtre des Mathurins, Marianne Basler devient alors viscéralement L’autre fille.

La scène est troublante, presque intimidante : derrière sa petite table de travail, lumière vacillante, main tremblante, voix chuchotante, il nous semble qu’Annie Ernaux en personne est en train d’écrire à la sœur qu’elle n’a pas connue ! Co-mis en scène avec Jean-Philippe Puymartin, un spectacle lourd de non-dits et d’émotions partagées, Marianne Basler comme percutée et habitée de l’intérieur par ce texte d’une intensité insoupçonnée. « Évidemment, cette lettre ne t’est pas destinée et tu ne la liras pas (…) Pourtant, je voudrais que, de façon inconcevable, analogique, elle te parvienne comme m’est parvenue jadis, un dimanche d’été, la nouvelle de ton existence par un récit dont je n’étais pas non plus la destinataire », ponctue au final la comédienne.

« Rien d’autre que la subtilité de l’interprétation. C’est comme si le texte s’écrivait devant nous. Splendide incarnation », soulignait Armelle Héliot, notre consœur du Figaro. « Marianne Basler est magistrale : elle est, elle vit le personnage, son intensité, sa densité », écrit Gérald Rossi dans les colonnes de L’Humanité. « Marianne Basler sublime », confesse Jacques Nerson pour L’Obs tandis que Jean-Pierre Thibaudat à Mediapart salue « un moment de théâtre intense qui porte haut la voix d’Annie Ernaux ». « On est saisi par l’intensité dramatique. (…) Un talent d’une rare délicatesse », reconnaît Myriem Hajoui pour À nous Paris : une interprétation unanimement saluée par la critique ! Rendez-vous au théâtre sans hésiter ni tarder, le temps est compté… Un grand merci, convaincante Marianne, la missive nous est bien parvenue. Yonnel Liégeois

L’autre fille, au Théâtre des Mathurins : jusqu’au 20/12/22, les lundi et mardi à 19h00, le dimanche à 15h00. Du 05/01 au 05/02/2023, les jeudi-vendredi et samedi à 19h00, le dimanche à 15h00 (Tél. : 01.42.65.90.00).

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Triple voyage pour la Colline…

Jusqu’au 30/12 au Théâtre de la Colline (75), trois voyages, trois points de vue, trois spectacles : Boulevard Davout, Et pourquoi moi je dois parler comme toi ?, Racine carrée du verbe être… Du plus proche au plus lointain, trois regards sur le monde : parfois incongrus, souvent déroutants, toujours percutants.

Tout commence à l’est de Paris, dans le 20ème arrondissement. Boulevard Davout, très précisément… Sur le toit de la piscine municipale, à la tombée de la nuit, se rencontrent un homme et une femme aux mines pas très engageantes : l’une aux allures de clocharde, l’autre aux intentions suicidaires ! Une entrée en matière quelque peu flippante pour ce voyage itinérant concocté par le collectif OS’O, qui nous conduira ensuite à l’inauguration d’un chantier de construction, enfin à la rencontre d’un immigré qui squatte un terrain vague. Un spectacle déambulatoire imaginé en plein confinement, qui nous invite à regarder le quartier autrement, derrière les murs à poser un regard autre sur ses habitants.

Un homme terrassé par la solitude ou la misère sociale qui pleure la perte de son animal de compagnie et une femme pas mieux lotie qui tente de lui remonter le moral, un architecte aux projets utopiques qui voit ses rêves d’un habitat enchanteur et solidaire s’effondrer sous la coupe de l’affairisme et de la rentabilité, un travailleur africain à l’humour communicatif qui loge dans sa voiture à défaut d’hébergement : entre fiction et réel, comique de situation et tragique de l’existence, un voyage qui se prolonge bien au-delà du boulevard Davout pour déboucher, jusqu’au 16 octobre, dans l’impasse d’une société en mal d’humanité.

La parole, le langage sont les maîtres-mots sur le plateau du petit théâtre ! Un duo au talent certain, la comédienne Anouk Grinberg et le musicien Nicolas Repac nous donnent rendez-vous au pays des rejetés, des ignorés, des déclassés et internés. Qui, dans l’anonymat et l’indifférence des prétendus bien-disants et bien-pensants, ont écrit et conté leurs rêves et aspirations, décrit et dénoncé leurs quotidien et conditions d’enfermement. Un hymne à la parole enfin proférée… Et pourquoi moi je dois parler comme toi ? nous embarque à l’écoute de mots bruts, « de l’art brut, on connaît la peinture, la sculpture, les broderies, mais pas les textes bruts » commente Anouk Grinberg, entre folie assumée et déraison exacerbée un bel et déroutant envol au pays de celles et ceux que l’on a refusé d’entendre.

Après avoir rassemblé une série de textes parus aux éditions Le passeur, l’artiste les modèle en un spectacle coloré et enjoué, tout à la fois d’une force et d’une tendresse inouïes. Dans une mise en scène judicieusement orchestrée par Alain Françon, entre deux airs de musique d’une enivrante écoute, s’invitent au micro des textes d’une éclatante beauté qui forcent surprise et admiration. « Ces êtres à fleur de peau parlent de nous, et parlent dans des langues qui méritent une vraie place dans la littérature, pas seulement celle des fous », témoigne la comédienne. « Avec les écrits bruts, on est à la source de pourquoi l’écriture vient, pour faire monter la vie, pour s’ébrouer du malheur et en faire des feux de camps, pour faire vivre l’esprit« . Entre mots interdits et poètes maudits, jusqu’au 20 octobre un voyage d’une fulgurante intensité où le Verbe prend note et vice-versa : la parole outragée, la parole brisée, la parole martyrisée mais enfin la parole libérée !

Nous quittons les terres d’asile pour des contrées plus lointaines. Celles du Liban, en cette journée mortifère d’août 2020 quand explosent le port et la ville de Beyrouth, une date emblématique pour nous conter la vie, plutôt les choix de vie hypothétiques, divers et variés, d’un dénommé Talyani Waquar Malik. Selon le cours du destin, au gré des circonstances et de l’insondable Racine carrée du verbe être, tout à tour vendeur de jeans à Beyrouth, chirurgien réputé à Rome ou condamné à mort à Livingstone… Comme à l’accoutumée, le franco-canadien libanais Wajdi Mouawad s’inspire de son parcours de vie pour écrire et mettre en scène cette authentique saga de près de six heures, entrecoupée de deux entractes ! Une explosion prétexte, un pays traversé par la guerre depuis des décennies, armes et clans, qui somme chacune et chacun à se déterminer : rester ou fuir le pays ?

Une question que se pose donc Mouawad : que serait-il devenu, lui l’enfant, si sa famille avait décidé d’émigrer à Rome plutôt qu’à Paris en 1978 ? D’où cette longue déambulation dans l’espace et le temps qui, au fil d’événements aussi improbables qu’incertains, se transforme en une sulfureuse méditation tragi-comique sur les aléas de l’existence, des choix de vie qui n’en sont pas vraiment… Entre fantasme et réalité, désir et délire, se déploient alors dans toute leur complexité les itinéraires croisés, et supposés, d’un homme, d’une famille, d’une fratrie : par dessus les mers, par delà les frontières. Un voyage au long cours dont on savoure les péripéties, où l’on pleure et rit au gré de situations ubuesques ou rocambolesques. Entre raisin sans pépins et hypothétiques calculs mathématiques, explosant de vitalité sur la grande scène du théâtre, une bande de comédiens aux multiples identités nous interroge jusqu’au 30 décembre : être ou ne pas être selon la racine jamais carrée de notre devenir ? À chacun de risquer une réponse, sans doute fort illusoire. Yonnel Liégeois

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Brel, rêver à d’impossibles rêves…

 Il est fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient. Le 9 octobre 1978, il y a quarante-quatre ans, disparaît Jacques Brel. L’ami de la Fanette s’en est allé vers d’autres vagues, la Mathilde ne reviendra plus. Demeurent à jamais les images du chanteur sur scène, les textes du poète, les films du comédien.

La nostalgie n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi en Artois comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Au matin du 9 octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef, ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François…

Le 16 mai 1967, l’artiste donne son ultime récital à Roubaix, un an plus tôt il a fait ses adieux au public parisien sur la scène mythique de l’Olympia. Un dernier concert, inoubliable pour les spectateurs d’alors. Une demi-heure d’applaudissements et de rappels pour qu’enfin le chanteur, les traits fatigués et le visage ruisselant de sueur, revienne saluer la foule : en robe de chambre, une première sur les planches d’un music-hall ! Demain, le Don Quichotte de l’inaccessible étoile et des impossibles rêves, à jamais orphelin de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans, revêtira les habits d’acteur, réalisateur de films et metteur en scène de comédies musicales avant d’embarquer vers un autre futur comme marin et pilote d’avion. « Il y a quinze ans que je chante. C’est marrant, personne n’a voulu que je débute et personne ne veut que je m’arrête », déclare Brel avec humour à ceux qui lui reprochent d’arrêter le tour de chant.

« Je ne veux pas passer ma vie à chanter sur une scène… Ne me demandez pas de bonnes raisons. Si je continue, je vais recevoir plus que je ne peux donner. Je ne veux pas, ce serait malhonnête… J’ai un côté aventurier, aventureux au moins. Je veux essayer d’autres choses… J’en ai pas marre du tout, j’en ai pas marre une seconde. Je veux avoir peur à des choses, je veux aimer des choses qui me sont encore inconnues, que je ne soupçonne même pas… Tout le monde est Don Quichotte ! Tout le monde a ce côté-là. Chacun a un certain nombre de rêves dont il s’occupe… Le triomphe du rêve sur la médiocrité quotidienne, c’est çà que j’aime. On ne réussit qu’une seule chose, on réussit ses rêves… La notion est de savoir si on a admirablement envie de faire admirablement une chose qui paraît admirable, c’est çà le RÊVE ».

Un florilège de bons mots glanés de-ci de-là, non pour présenter « l’homme de la Mancha » comme le nouveau philosophe de nos temps modernes mais pour marquer la force indélébile de ce qui fut peut-être l’aventure d’une vie : même trop, même mal, oser donner corps à ses rêves, tenter toujours d’atteindre l’inaccessible étoile ! Fils de bourgeois, Jacques Brel n’a jamais renié ses racines, il en a toujours assumé les contradictions, il n’est qu’un fait qu’il n’ait jamais pardonné à son milieu : le vol de son enfance, l’interdiction au droit de rêver ! « Jacques a vécu une enfance morose entre un père déjà âgé et une maman aimante mais malade, souvent alitée », nous confia Thérèse Brel, son épouse, lors de la grande exposition organisée à Bruxelles en 2003. « Dès l’âge de 17 ans, il avait cette envie de partir et de quitter l’entreprise familiale, dès cette époque il remuait beaucoup et rêvait d’aller voir ailleurs », poursuit celle que Brel surnommait tendrement Miche. Au cœur de Bruxelles, cette ville qui ne perd point la mémoire de son enfant turbulent, non loin de la « Grand Place » où passe le tram 33, Miche se souvenait encore du temps où son mari allait manger des frites chez Eugène.

« Contrairement à ce que l’on pense et à ce qu’il chante, Jacques a toujours considéré Bruxelles comme sa maison, il est demeuré fidèle à sa Belgique natale. Qu’il se moque des Flamandes ou de l’accent bruxellois, il n’égratigne que ceux qu’il aime vraiment », assure Miche. « Paris ne fut pour lui qu’un point de passage obligé pour débuter une carrière. Comme il l’affirme lui-même, il espérait seulement pouvoir vivre de la chanson, il n’attendait pas un tel succès. Ses références chansonnières ? Félix Leclerc et Georges Brassens ». La demoiselle qui connut Jacques, scout à la Franche Cordée, la compagne de toujours qui sait ce que le mot tendresse veut dire, la collaboratrice, éditrice et conseillère jusqu’à la fin, le reconnaît sans fard : l’enfance fut le grand moment de la vie de Brel. Celui de l’imaginaire en éveil dans un univers calfeutré, celui des combats sans fin entre cow-boys et indiens comme au temps du Far West…

Plus de quarante ans après sa mort, Jacques Brel garde une incroyable audience auprès du public. Nombreux sont les interprètes qui revisitent son répertoire, même les jeunes auteurs apprécient son écriture. Des textes qui n’ont pas vieilli, d’une poésie hors du temps et d’une puissance évocatrice rarement égalée. Sur des airs de flonflon et de bal musette, « Allez-y donc tous » voir Vesoul, mais pas que… Surtout, comme on déambule dans les ruelles d’une vieille ville, osez vous égarer dans les méandres d’une œuvre chansonnière aux multiples facettes. Pour découvrir avec émotion et ravissement que le temps passé, qui jamais ne nous quitte, fait de l’œil au temps présent pour mieux l’apprécier et le comprendre, le transformer. Yonnel Liégeois

L’actualité Brel

À voir : « Brel, ne nous quitte pas – 40 ans déjà », un film composé des deux concerts légendaires, « Brel à Knokke » et « Les adieux à l’Olympia », image et son restaurés pour le cinéma.

À lire : Chronique d’une vie-Jacky de France Brel, Le voyage au bout de la vie de Fred Hidalgo, Brel, la valse à mille rêves d’Eddy Przybylsi, On ne vit qu’une heure de David Dufresne.

À découvrir : la Fondation internationale Jacques Brel à Bruxelles, dirigée par sa fille France.

À offrir ou à s’offrir : l’intégrale Jacques Brel.

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Annie Ernaux, Nobel de littérature

Le jeudi 6 octobre, l’Académie royale suédoise a décerné son prix Nobel de littérature 2022 à Annie Ernaux. Chantiers de culture se réjouit fort de cette haute distinction internationale attribuée pour la seizième fois à un écrivain français depuis sa création en 1901. Huit ans après Patrick Modiano, quatorze ans après Jean-Marie Gustave Le Clézio, Annie Ernaux est couronnée pour l’ensemble de son oeuvre : des Armoires vides, son premier livre en 1974 au Jeune homme paru en mai 2022.

En 1984, Annie Ernaux reçoit le prix Renaudot pour La place, en 2008 de multiples prix pour Les années, dont le prix de la Langue Française et le prix François-Mauriac de l’Académie Française… Du supermarché au RER, de l’avortement à la dénonciation de l’état d’Israël, de l’exploitation à la libération de la femme surtout, aucun sujet n’échappe à la réflexion et à la plume de l’écrivaine. Une femme d’intelligence et de cœur, native de Normandie et citoyenne de Cergy (95). Issue d’un milieu social modeste, une intellectuelle qui n’a jamais oublié ses origines malgré son intrusion dans un autre monde grâce aux études, professeure et agrégée de lettres. Solidaire du mouvement des gilets jaunes et soutien de Jean-Luc Mélenchon à la récente élection présidentielle…

Entre mémoire individuelle et mémoire collective, oscille la plume de la romancière. Qui refuse d’être identifiée sous le label « littérature autobiographique », même si ces écrits s’enracinent dans une enfance et une jeunesse, le rapport aux géniteurs et à une culture sociale qui lui sont propres…

« Je me considère très peu comme un être singulier, au sens d’absolument singulier, mais comme une somme d’expérience, de déterminations aussi, sociales, historiques, sexuelles, de langages, et continuellement en dialogue avec le monde (passé et présent), le tout formant, oui, forcément, une subjectivité unique. Mais je me sers de ma subjectivité pour retrouver, dévoiler les mécanismes ou des phénomènes plus généraux, collectifs ».

Annie Ernaux revendique une écriture « sans jugement, sans métaphore, sans comparaison romanesque », un style « objectif qui ne valorise ni ne dévalorise les faits racontés ». Affirmant haut et fort qu’il n’existe « aucun objet poétique ou littéraire en soi », et que son écriture est motivée par un « désir de bouleverser les hiérarchies littéraires et sociales en écrivant de manière identique sur des objets considérés comme indignes de la littérature, par exemple les supermarchés, et sur d’autres, plus nobles, comme les mécanismes de la mémoire ou la sensation du temps ».

Une oeuvre puissante, attachante et bouleversante, telles L’autre fille et Mémoire de fille… En 2011, est parue dans la collection Quarto une anthologie intitulée Écrire la vie qui rassemble la plupart de ses écrits d’inspiration autobiographique et propose un cahier composé de photos et d’extraits de son journal intime inédit. Au lendemain de la parution des Années, Annie Ernaux nous accordait un entretien exclusif que Chantiers de culture s’honore de remettre en ligne. Yonnel Liégeois

L’oeuvre d’Annie Ernaux est publiée essentiellement chez Gallimard, dans la collection de poche Folio. Jusqu’au 05/02/2023, Marianne Basler interprète L’autre fille au Théâtre des Mathurins : impressionnante, bouleversante interprète !

Une femme entre les lignes

Livre bilan d’une vie, autant que livre mémoire d’une génération, Les années d’Annie Ernaux nous plonge dans la France des années 60 jusqu’à nos jours. Un récit magistral qui place la figure de la femme dans le temps comme héroïne centrale du livre.

Ernaux

« Dès l’âge de 40 ans, j’envisageai de me retourner sur ce que j’avais vécu, surtout sur ce que j’avais vécu comme femme », souligne Annie Ernaux, « depuis le temps de la guerre jusqu’aux années 80 ». Très vite cependant, mûrissant son projet, l’auteure découvre que quelque chose achoppe. « Comment saisir ma vie alors qu’elle se trouvait déposée dans tout ce qui m’a traversé ? Les événements vécus, les lectures faites, les milieux croisés : la France paysanne de ma jeunesse, les événements de mai 68, le problème de l’avortement pour la femme ».

« Dans ce livre, je regarde les choses de la même manière que dans les précédents. J’ai toujours replacé les épisodes de ma vie, celles de mon père ou de ma mère par exemple, dans leur contexte historique et social. Seule, la forme change dans Les années, la question du temps en est ici le vrai sujet. Le temps, l’histoire et une vie dans l’histoire… Les citations d’Ortega Y Gasset et de Tchekhov, en exergue de mon livre, explicitent bien ma démarche : tous, autant que nous sommes, on nous oubliera mais tous, nous voulons laisser une trace ! D’où cette ambition, qui m’a longtemps terrorisée : transmettre par des mots, par des images, par la langue ». Et de clore ainsi son livre, par cette phrase magnifique : « Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ».

Que nous transmet donc, de si vital et fondamental, l’auteure des Armoires vides et de La place ? En atteignant le « nous » à partir du « je », en recadrant l’histoire « d’elle, Annie Ernaux » dans l’histoire de toute une génération, elle croise les mémoires pour nous conter en phrases parfois sèches mais ciselées avec finesse la traversée de l’Histoire par une femme singulière qui devient « la » femme, autant de chair que de symbole. Avec cette obsession du corps des années soixante, l’évolution vestimentaire autant que celle des mœurs, le grand combat en faveur de l’avortement et la figure emblématique que fut Simone de Beauvoir en ce temps-là pour toutes celles qui se revendiquaient du « deuxième sexe ». Au gré des décennies qui filent et laissent leurs empreintes sur le corps, le visage ou les mains, le long apprentissage d’une femme pour conquérir la liberté : celle de s’habiller, de travailler, d’aimer et de penser.

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« Bien avant 1968, Simone de Beauvoir a eu une influence considérable. Toutes les femmes qui lurent à cette époque Le deuxième sexe en furent bouleversées. Pour moi et bien d’autres, nous nous retrouvions en face de notre propre condition. Le fonctionnement de la société et ses interdits non explicites condamnaient la femme à suivre la tradition, en dépit de leurs souhaits et désirs autres, le mouvement féministe qui apparaîtra dans les années 70 lui doit beaucoup. Tout ce qui fut obtenu par la loi demeure encore aujourd’hui très fragile et les mentalités n’ont pas considérablement évolué : la femme demeure toujours illégitime en bien des domaines. On va toujours chercher le point faible d’une femme, son apparence par exemple, jamais ou rarement celui d’un homme. C’est d’abord l’éducation des garçons qu’il faudrait changer ».

D’où la volonté « littéraire » d’Annie Ernaux, dans Les années, de remettre les choses à leur place : les bouleversements de la société sur soixante ans, même vécus sans mesurer leur importance à ce moment-là, qu’il s’agisse des événements de mai 68 ou de l’entrée massive des femmes en littérature. Au risque d’user de mots très souvent galvaudés, un chef d’œuvre qui incitera nombre de lectrices et lecteurs à (re)découvrir ses ouvrages antérieurs. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

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Le théâtre, émotion et plaisir

En tournée jusqu’à fin 2022, le thEâtre de l’Ultime présente Qu’est-ce que le théâtre ? Une pièce drôle et loufoque qui retrace le parcours du spectateur : de la réservation au renoncement ou… au plaisir ! Rencontre avec Claudine Bonhommeau et Loïc Auffret, les deux interprètes.

Jean-Philippe Joseph – Vous jouez Qu’est-ce que le théâtre ?, d’Hervé Blutsch et Benoît Lambert. Une pièce qui déconstruit, avec humour, un certain nombre d’idées reçues…

Loïc Auffret – Oui, les auteurs se sont amusés à écrire une vraie-fausse conférence sur les stéréotypes, les peurs, les freins qui font que 12% seulement des Français vont régulièrement au théâtre : pourquoi réserver si longtemps à l’avance ? Est-ce qu’on doit lire les critiques avant ? Est-ce qu’on peut tousser, dormir ? Est-ce qu’on va se faire chier ?

Claudine Bonhommeau – Le texte multiplie les ruptures, on passe d’un personnage à l’autre… C’est drôle, loufoque, jubilatoire ! Tout ça, avec zéro décor, zéro lumière. C’est la magie du théâtre, il suffit de peu de choses : un texte, des comédiens et l’imaginaire des spectateurs.

J-P.J. – Vous retrouvez-vous dans les questions que se posent la plupart des spectateurs ?

L.A. – Complètement ! J’avais la même appréhension par rapport à l’opéra. Je n’y étais jamais allé avec mes parents. La première fois que j’y ai mis les pieds, j’avais 28 ans, ça m’a touché. Depuis, dès que j’ai l’occasion, j’y retourne. Après, il y a des codes. Je me suis longtemps demandé, par exemple, pourquoi dans les concerts de musique classique le public n’applaudissait pas à la fin d’un mouvement…

C.B. – Ce sont des choses que l’on apprend petit à petit. Mais ce n’est pas un drame si les gens applaudissent entre les scènes. Au moins, ça montre qu’ils sont contents d’être là, avec nous. Rien ne fait plus plaisir qu’un spectateur qui dit que la pièce lui a donné l’envie d’aller plus souvent au théâtre.

L.A. – Sans spectateurs, on n’est rien. Les directeurs de salles rament pour aller chercher le public, un par un. Monter Qu’est-ce que le théâtre ? était l’occasion de faire notre part de boulot, de dire aux gens : « Venez, le théâtre est fait pour vous, pas besoin d’avoir un QI de 130 » !

J-P.J. – Quel est votre meilleur souvenir de théâtre, pour l’une et l’autre ?

C.B. – Grand peur et misère du IIIème Reich, de Bertolt Brecht, mis en scène par Didier Bezace… J’ai ri, j’ai pleuré, c’était visuellement beau, plein de poésie, politiquement engagé. J’en suis sortie avec l’envie d’agir, de faire bouger les choses. Comme au retour d’une manif réussie !

L.A. – C’est difficile, il y en a beaucoup…Je dirais Ça ira (1) Fin de Louis, de Joël Pommerat. Pour l’écriture, l’univers visuel, l’éclairage… Il m’arrive de repenser à un spectacle vingt, trente ans après, avec la même émotion.

J-P.J. – Que direz-vous à celles et ceux que la sortie au théâtre angoisse ?

C.B. – Qu’il n’y a pas qu’un seul théâtre, comme il n’y a pas qu’une seule musique…

L.A. – Que ça ne fait pas mal. Tout ce que l’on risque, c’est d’avoir du plaisir, de rire, de s’évader… On voit tous des spectacles auxquels on ne comprend rien. Ce n’est pas pour autant que l’on est con ou que c’est de notre faute.

C.B. – On se souvient de spectacles qui nous ont fait vibrer, même l’espace de quelques minutes seulement. On espère revivre ces mêmes émotions quand on y retourne, ça ne marche pas à tous les coups. Une fois, le maire d’un petit village est venu nous voir à la fin d’une représentation pour nous dire « Finalement, le théâtre, c’est comme le foot. Parfois, il ne se passe rien pendant 90 minutes et pourtant, ça ne m’empêche pas d’y retourner ». Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph, Photos Daniel Maunoury.

Le thEâtre de l’Ultime, 4 rue Célestin Freinet, 44340 Bouguenais (Rens. : 09.80.59.60.77) : contact@theatredelultime.fr

Aux salles, citoyens !

Avant la pandémie, la part de la population indiquant se rendre au théâtre une fois par an était de 19%. Selon le ministère de la Culture, les trois facteurs les plus discriminants dans l’accès aux salles sont le lieu d’habitation (ville/campagne), le niveau de diplôme et la catégorie socioprofessionnelle. Depuis la levée des restrictions sanitaires, la fréquentation des théâtres aurait baissé de 20 à 25% par rapport à 2019.

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Femmes esclaves, femmes leaders

Rebecca Hall publie Wake, l’histoire cachée des femmes meneuses de révoltes d’esclaves. Petite-fille d’esclave, la juriste et historienne a transformé sa thèse en roman graphique. L’incroyable récit de ces héroïnes aux destins cachés, effacées de l’histoire, traduit par Sika Fakambi.

Rebecca Hall est avocate, historienne. Elle a choisi de transformer sa thèse sur l’esclavage en un roman graphique. Un choix ? Pas tout à fait. Tout comme les héroïnes aux destins cachés qu’elle révèle ici, Rebecca Hall a, elle aussi, souffert de mise à l’écart parce que femme, parce que noire. « Le stade ultime pour guérir du trauma, c’est lorsque ce passé, nous l’intégrons à qui nous sommes », écrit-elle. « Il devient une part de nous, que nous reconnaissons, et qui nous éclaire sur le monde ».

De sa somme de recherches réalisées entre New York et Londres, d’archives compulsées dans les municipalités, les cours de justice, les compagnies d’assurances, est née une création hybride. L’autrice y mêle son enquête en progression, ses sentiments et son appréhension de l’horreur que ses investigations mettent au jour, sa compréhension du monde. Aujourd’hui ne peut échapper à hier, « nous nous servons de ce qui nous hante pour interroger cette soi-disant vérité de notre existence », note-t-elle encore.

Insurgées sur les bateaux négriers

Rebecca Hall situe son histoire dans ce sillage, « wake » en anglais, auquel le titre fait référence. L’avocate a observé ses plaignantes noires « recevoir en dommages et intérêts la moitié des indemnités versées à mes plaignantes blanches, pour le même type d’affaire ». Elle-même s’est vu refuser l’accès aux archives d’une cour d’assises locale pour de fallacieux prétextes. « Les vainqueurs, eux, ont besoin que nous continuions d’habiter cet au-delà de l’esclavage », dénonce-t-elle. Alors Rebecca Hall résiste, persiste. Et raconte sa découverte : contrairement à ce que dit l’histoire officielle, de nombreuses femmes esclaves ont été meneuses de révoltes, quasi systématiquement même lors des traversées en Atlantique au XVIIIe siècle.

Pourtant, leurs noms n’apparaissent pas dans les procès, leurs gestes sont tus. La résistance violente ne peut être féminine pour leurs contemporains. Les historiens qui suivront garderont les mêmes œillères. Mais l’avocate recueille les indices, multiplie les sources originales. Et s’aperçoit qu’un navire sur dix essuyait des révoltes. Si les femmes prennent souvent l’initiative, c’est parce qu’elles peuvent se déplacer sans fers sur le gaillard d’arrière, contrairement aux hommes retenus entravés dans la cale. Naïvement, l’équipage les imaginait inoffensives et, surtout, tenait à les avoir à disposition, abusant d’elles à tout moment. Comment ont-ils pu ignorer la puissance que crée l’humiliation ? L’assurance des vainqueurs dominateurs sans doute.

Pourquoi avoir mis sous silence l’existence de ses insurrections au féminin ? Pourquoi l’identité de ces femmes est-elle niée, citée par numéro ou sous des surnoms « Garce de Négresse », « Négresse démoniaque », lors de procès ? « Quand on est convaincu qu’une chose n’existe pas, on ne la cherche pas », assure l’autrice. « Et même quand on tombe dessus, on ne la voit pas ».

Rebecca Hall rétablit aujourd’hui une vérité et fait avancer l’histoire, suscitant reconnaissance, colère, gratitude et solidarité chez la philosophe féministe Donna Haraway, qui fut aussi sa directrice de thèse. Et l’admiration, chez Angela Davis ! À nous de la rendre visible. Kareen Janselme

Wake, l’histoire cachée des femmes meneuses de révoltes esclaves, de Rebecca Hall et Hugo Martinez, traduction de Sika Fakambi. Ed. Cambourakis, 208 p., 22€.

« Cet ouvrage m’a émue aux larmes et a suscité en moi reconnaissance, colère, gratitude et solidarité »
Donna Haraway

« Le récit captivant de l’action décisive des femmes noires dans les révoltes d’esclaves et l’histoire spectaculaire du travail de recherche engagé qui en a permis la découverte »
Angela Davis

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Richard II, le roi qui ne voulait pas l’être

Jusqu’au 15/10, à Nanterre (92), Christophe Rauck présente Richard II, de William Shakespeare. Le directeur du Théâtre des Amandiers s’attaque à l’une des pièces shakespeariennes les plus denses. Dans une scénographie imposante et impressionnante, Micha Lescot campe un monarque imprévisible et mélancolique.

Pleins feux sur Bolingbroke et Mowbray. Plantés dans leur rond de lumière, ils s’accusent mutuellement de trahison. Dans l’ombre, le roi écoute, interrompt, tente de calmer le jeu, en vain. Devant l’imminence d’un duel dont l’issue est incertaine, Richard II prend la décision de bannir à vie Mowbray et condamne son cousin Bolingbroke à six années d’exil en France. Un an plus tard, Jean de Gand, le père de Bolingbroke, qui fut l’un des précepteurs de Richard, meurt. Richard s’approprie tous les biens de son oncle pour alimenter les caisses du royaume et partir guerroyer en Irlande. Mal lui en prit. Bolingbroke revient avant l’heure de son exil. Soutenu par une partie des nobles qui craignent de se faire dépouiller à leur tour, acclamé par le peuple ­exsangue, il se débarrasse des derniers alliés de Richard qui se retrouve isolé. Capturé, Richard II abdique. Incarcéré, il sera assassiné par Exton, un proche de Bolingbroke, lequel devient ainsi Henry IV.

Assassinats, guerres et exils

L’histoire est un rien complexe avec ses trente personnages, ses assassinats, ses guerres et autres exils. La tragédie de Shakespeare, qui augure une tétralogie, si elle revêt un aspect historique évident, ne faillit pas à la règle dont sont porteuses toutes ses autres pièces. À savoir un questionnement permanent sur le pouvoir, sur ce qui fonde ou pas sa légitimité, auquel se greffent ses corollaires : trahison, conspiration, corruption, loyauté. Ce grand tout interroge de plein fouet la politique, le cœur de l’appareil politique et ses coulisses, hier et aujourd’hui. Voilà pourquoi Shakespeare nous est si contemporain.

Tel est le parti pris de Christophe Rauck dans sa mise en scène, nerveuse, énergique, qui s’approche au plus près de tous ces enjeux. À grande fresque, grand plateau. C’est comme si le metteur en scène avait repoussé les murs du gymnase Aubanel pour laisser à découvert un immense plateau où sont disposés des gradins amovibles manipulés à vue, où des tulles vont délimiter et ouvrir les aires de jeu, et sur lesquels seront projetées quelques scènes en gros plans ou une mer déchaînée aux mouvements hypnotiques (scénographie d’Alain Lagarde). Si les enjeux de la pièce nous échappent quelque peu au démarrage – il est vrai que nous ne sommes pas anglais et que nous connaissons mal cette histoire –, nous sommes très vite rattrapés par la force qui émane de cette intrigue dont la figure centrale, Richard II, est portée par un Micha Lescot majestueux dans son costume blanc qui, de sa longue silhouette, domine la pièce de bout en bout. Incroyable acteur qui se métamorphose à vue, tantôt mélancolique, tantôt colérique, à la fois monarque qui inspire le respect pour soudain se comporter en enfant gâté. Imprévisibles, ses décisions prennent de court ce qui lui reste de cour, lui-même naviguant à vue au milieu des trahisons qui sont légion.

Un monarque entre failles et trahisons

Il se pensait invincible, monarque de droit divin, il ne comprend que trop tard que le retour de Bolingbroke scelle à jamais son destin de roi soudain maudit. Car Bolingbroke va tirer sa légitimité du peuple et de ses alliés. Pour Rauck, ce combat presque fratricide entre ces deux-là, qu’un lien sanguin lie à jamais, annonce la fin d’un cycle, la légitimité n’étant plus d’ordre divin. La scène d’abdication de Richard II est fulgurante à bien des égards. Le roi prend soudain conscience des trahisons, mais aussi de ses propres failles, de son incapacité à avoir su anticiper ce qui allait advenir. Alors, il joue avec sa couronne, l’enlève, la remet, la tend à Bolingbroke et la lui reprend. À cet instant, on sent un Bolingbroke hésitant, qui doute de sa légitimité, qui voulait juste récupérer ses biens, pas la couronne, mais poussé par le vent de l’Histoire, n’a pas d’autre choix que de succéder à son cousin. Dépouillé de ses habits de roi, Richard, « ce monarque plus malheureux que le malheur », comme l’écrivait Aragon, ce roi « unkinged » (non-roi), disait Shakespeare, ce roi qui embrassait la terre d’Angleterre à pleine bouche, ­renonce et son corps porte tous les stigmates de la mélancolie et de la perte.

Aux côtés de Micha Lescot, Thierry Bosc, qui interprète d’abord Gand puis le duc d’York, est incroyable de lâcheté et veulerie ; Éric Challier dans la peau de Bolingbroke, d’abord tout en force, parvient à trouver le juste équilibre ; Emmanuel Noblet, Aumerle, le fils de York sans cesse ballotté entre son père et sa mère (formidable Murielle Colvez), est terriblement humain. Si Cécile Garcia Fogel revêt avec majesté les habits de reine, chante sublimement dans son jardin, son jeu, sa voix si particulière semblent moins compatibles avec les deux autres personnages qu’elle joue, Salisbury et Exton. Nous ne pouvons citer toute la distribution, mais saluons les jeunes acteurs issus de l’École du Nord, qui furent à Lille vraiment à bonne école. Marie-José Sirach

Jusqu’au 15/10 aux Amandiers de Nanterre. Les 20 et 21/10 au Centre d’art de Vélizy-Villacoublay et le 8/11 au Foirail, à Pau.

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Georges Bataille, l’insaisissable

Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe consacre son numéro de septembre/octobre à Georges Bataille. Selon les commentateurs et exégètes, un auteur « insaisissable » qui a mêlé tous les genres : poésie-récit-essai.

C’est paradoxalement que les postérités s’établissent parfois. Celle de Georges Bataille (1897-1962), plus qu’aucune autre. De cette œuvre dont on avait parlé si peu, lui vivant, il y avait peu de chances que l’on parlât davantage, lui mort. Il faut dire qu’il semble s’être plu à semer le trouble chez ses lecteurs, lui qui affirmait : « Je dirai volontiers que ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir brouillé les cartes. » Insaisissable Bataille.

Passant sans cesse en contrebande les frontières établies entre les disciplines, traitant les sujets les plus sulfureux, exposant les vues les plus originales, il aura tout fait pour déstabiliser ses lecteurs les plus bienveillants. En effet, poésie, récit ou essai, quel que soit le genre exploré, Georges Bataille s’est employé à transgresser systématiquement les usages. Il aura abordé, toujours de manière originale, des questions qui appartenaient traditionnellement à l’économie, la politique, l’anthropologie, l’histoire de l’art, la sociologie, et ce avec une manière unique de travailler la langue.

C’est sans doute cette singularité qui, précisément, lui valut l’admiration et l’amitié d’écrivains et de penseurs parmi les plus importants de notre XXe siècle. Et qui, de nos jours encore, fait de son œuvre multiple, intense et hétérogène, une référence pour de nombreux lecteurs. Jean-Baptiste Para

Dans ce même numéro, la rédaction consacre un cahier au poète Jean-Luc Steinmetz qui questionne la possibilité qu’aurait encore la poésie de dire notre monde actuel. En prélude au Salon de la revue (les 15 et 16/10, Halle des Blancs-Manteaux à Paris), Ent’revues organise, le 22/09 à 18h30, une rencontre avec l’auteur qui aura lieu au siège de l’association (54 bd Raspail, 75006 Paris, entrée libre).

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Godard, le génie subversif

Le 13 septembre 2022, un géant du cinéma a déserté l’écran, Jean-Luc Godard est mort. « Qu’est-ce que l’art, Jean-Luc Godard ? » rimait Aragon à la une des Lettres françaises, le 9 septembre 1965, pour la sortie de Pierrot le Fou. Godard n’a jamais répondu qu’en brouillant sans cesse les codes, comme on dit.

Il a autopsié le cinématographe, pour voir et montrer ce qu’il avait dans le ventre. De cette opération, un autre art du film est né, infiniment libre, coupant, monté cut, semblable à l’improvisation du jazzman ou à Picasso réinventant la peinture après l’avoir déconstruite. Truffaut, avant leur brouille, disait : « Godard a pulvérisé le système, il a fichu la pagaille dans le cinéma… » À bout de souffle a tout changé.

Qu’est-ce que l’art ? Je suis aux prises de cette interrogation depuis que j’ai vu le Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, où le Sphinx Belmondo pose à un producteur américain la question : Qu’est-ce que le cinéma. Il y a une chose dont je suis sûr, aussi, puis-je commencer tout ceci devant moi qui m’effraye par une assertion, au moins, comme un pilotis solide au milieu des marais : c’est que l’art d’aujourd’hui, c’est Jean-Luc Godard. Louis Aragon, Les Lettres Françaises 1965

Il n’a jamais dérogé à sa règle d’« organisateur conscient du film », en maîtrisant tous les postes, de l’écriture à l’image, au son, à la musique et au sens toujours surprenant, fertile dans la culture du paradoxe, ce synonyme poli de la contradiction. En lui, le poète visuel se double d’un théoricien averti, d’un dialecticien aussi surprenant que Brecht, par exemple. En témoignent ses Histoire(s) du cinéma (1988-1998) éditées par Gallimard.

Subjuguant son monde, il a été adoré et haï. Les maoïstes français n’aimaient pas la Chinoise ; les juifs américains le jugeaient antisémite parce qu’il prenait fait et cause pour les Palestiniens… Il faisait face à toute polémique de la même voix inimitable, étrangement grave, un peu suisse, semée de blancs dans le discours avec un rien d’insolence pince-sans-rire.

Qu’est-ce que j’aurais dit, moi, si Belmondo ou Godard m’avait demandé : qu’est-ce que le cinéma ? J’aurais pris autrement la chose, par les personnes. Le cinéma, pour moi, cela a été d’abord Charlot, puis Renoir, Buñuel, et c’est aujourd’hui Godard. Voilà, c’est simple. On me dira que j’oublie Eisenstein et Antonioni. Vous vous trompez : je ne les oublie pas. Ni quelques autres. Ma question n’est pas du cinéma : elle est de l’art. Louis Aragon, Les Lettres Françaises 1965 

Nous traitons par ailleurs de son œuvre entier, fait de films phares et, à un moment donné, d’interventions d’agit-prop gauchistes. Rien à jeter, il faut tout prendre chez un artiste de cette trempe qui a su filmer avec une telle intensité les affres de l’amour et les vertiges politiques de la société de son temps. La Suisse n’est pas que le pays des coucous et du chocolat au lait. Elle produit, de temps en temps, un Marat et un Godard.

Pendant que j’assistais à la projection de Pierrot, j’avais oublié ce qu’il faut, paraît-il dire et penser de Godard. Qu’il a des tics, qu’il cite celui-ci et celui-ci là, qu’il nous fait la leçon, qu’il se croit ceci ou cela… enfin qu’il est insupportable, bavard, moralisateur (ou immoralisateur) : je ne voyais qu’une chose, une seule, et c’est que c’était beau. Louis Aragon, Les Lettres Françaises 1965

À l’ère du streaming et des blockbusters, l’effacement du génie subversif de Godard nous signale que le septième art du XXe siècle a définitivement mis la clé sous la porte. Jean-Pierre Léonardini

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Adieu, Godard !

Le 13 septembre 2022, un géant du cinéma a déserté l’écran, Jean-Luc Godard est mort. Dans la petite lucarne comme à la radio, les éloges pleuvent. En hommage à ce monument du 7ème art, Chantiers de culture vous propose la (re)lecture de l’article sensible, empreint de justesse et de passion, que signait Jean-Pierre Burdin dans ces colonnes en juin 2014, à l’heure de la sortie d’Adieu au langage. Yonnel Liégeois

Printemps 2014,  je sors d’un film de Jean-Luc Godard. Je suis allé écouter un film. Oui, je suis allé écouter hier le dernier film de Godard, son Adieu au langage, au cinéma du Panthéon. Chez Godard, on écoute. On écoute même les images. Ce film est une musique, un poème. Il n’est pas l’illustration d’un poème. Il EST poème. Il ne se donne pas, il faut en conquérir la vision de l’écoute. « Cet instant (qui) s’allonge (et) qui a sa profondeur », dont parle Guillevic, me remonte alors aux lèvres. La profondeur de l’instant perdu dans cette sorte de compétition, de sprint qui rend nos journées courtes.
Comment parler d’un tel film et le faut-il, d’ailleurs ? Parler d’Adieu au langage, n’est-ce pas prendre le risque de fermer, de clore précisément ce que Godard ouvre avec tant de force dans son exploration du réel ? Éclosion des fleurs, je note qu’elles sont sauvages, et même des nuages ouatés qui diffusent une lumière mouvante faite de nuées baroques prodiguant, en manne bénie, pluie, neige, vents traversés de rais furtifs du soleil. Présence de la nature et la nature peut être dans l’urbain. Et parfois du soleil blanc à la lumière fatigante, qu’on sent Godard ne pas aimer vraiment. Elle nie l’obscurité et ne permet pas de la traverser.

Nuit et Jour. Intérieur/extérieur. Saisons. Là-dessus, regard de la caméra au plus près de celui du chien Roxy. Impeccablement filmé, Roxy ! Comme les films animaliers me semblent ici poussiéreux, vieux… Ils paraissent projeter sur l’animal un tel anthropomorphisme. Godard cherche le contraire. Il fouille, scrute, colle au regard porté par le chien sur le monde dont nous avons besoin, rappelle-t-il, pour constituer le nôtre. Besoin de ce regard là, oublié. De Bussang à l’été 2011, j’ai de bonnes raisons de m’en bien souvenir maintenant, cette idée cousine me revient, trouvée chez Erri de Luca, et je nous revois lisant, mon épouse et moi, dans la petite chambre de l’hôtel, Le poids du papillon. Envie de rester dans cette béance du film. Dans l’interrogation portée par cette ouverture. Dans cette indétermination. Ne pas parler sur le film donc, mais de son travail en nous. De la force qu’il libère, de l’impression qu’il laisse en nous. Du silence qu’il instaure. Pas parler sur le film mais du film en nous. La révélation qu’il fait de nous en nous.

C’est un film éminemment politique. Je n’entends pas par là l’analyse, la stratégie ou la tactique politiques. Je ne parle pas non plus ni du pouvoir, ni des hommes et des partis politiques. Nous ne sommes pas ici dans la pensée « calcul » où le politique s’abîme tellement aujourd’hui puisqu’il n’est plus porté par une vision, une écoute. Il s’agit de la vie de l’esprit, de la pensée sensible. Il s’agit ici du politique dans ce qui le fonde, et qui est pourtant déjà pleinement du politique, mais n’y est pas soumis, s’en soustrait un temps du moins. Du politique qui n’aurait pas dit « Adieu au langage ». Péguy a de belles pages là-dessus. Il est mal vu, je sais, de le citer, il parle de mystique… Jaurès aussi, autrement. Perte de cela par le politique et qui épuise la radicalité du Non dans la recherche éperdue, effrénée d’un bonheur fabriqué. Plat. Ce film nous rend insatisfait et nous montre dans quels assouvissements, assoupissements nous sommes englués, embourbés. Nous sommes comme aliénés dans notre désir même. Cet Adieu au langage explore l’oubli du langage, sa perte, en tout cas son déclin à l’horizon de tous. Dans son pessimisme, peut-être, il témoigne pourtant du chemin de résistance inouïe du poème. C’est pour cela qu’il est important. Il montre l’éclipse de la radicalité du NON lorsqu’elle s’épuise dans un bonheur idolâtré qui n’est pas vraiment le nôtre mais qui nous vient de la « bête sociale ». « Dire Non et mourir. Rien d’autre ».

Comme ils m’agacent, ceux-là, lorsqu’ils disent qu’ils ne comprennent pas. C’est abscons, ésotérique. C’est comme si c’était trop compliqué pour nous. « N’y allez pas, vous n’aimerez pas, vous ne comprendriez pas ! » Que d’abscons, que d’ésotérique dans ce regard porté sur les êtres, les choses ? Dans ces fragments d’une réalité diffractée dans une sorte de vue kaléidoscopique qui redistribue les cartes du réel ? Besoin de nouvelles formes. Un vrai regard. Ce film parle à tous. Il institue en tous un silence. En fait, Godard est clair, c’est nous qui sommes sourds et aveugles. Il est tellement clair. Si je dis limpide, on va se rire de moi ! Et pourtant, in petto, je le pense vraiment. Godard sature tout, les couleurs, la bande son, la 3 D même, qu’il malmène jusqu’à ce que du son elle rende la musique qui est en nous. Dehors/dedans. C’est un travail de peintre, nous obligeant à questionner ce que nous croyons voir ! Pour voir et entendre, il faut lâcher prise, passer par le regard de l’animal !

Savoir entendre et voir, et les êtres et les choses. Laisser venir en nous les paysages. C’est comme s’ils étaient fiers, ceux-là, de ne rien comprendre ! De ne rien entendre. Et pourquoi ne s’interrogent-ils pas d’abord sur eux-mêmes, sur leurs propres capacités d’écoute, de dépaysement, tous ceux-là qui, au revers d’une phrase, ne voient chez Godard que vains artifices factices, le trouvent snob, provocateur. Vieux patibulaire dont ils ne comprennent pas la jeunesse. Et si nous ne comprenons pas, n’est-ce pas parce que précisément nous avons déjà dit adieu au langage, ou que le langage nous a largués, abandonnés ? Que nous n’arrivons plus à parler, à se parler ? Que nous ne pouvons plus sortir du plat du langage, ou plutôt justement y entrer, n’est-ce pas cela même que nous vivons aujourd’hui au plus brûlant de l’actualité ?

Ce reflux du langage en nous, et donc de la pensée, n’a-t-il pas une histoire politique ? Qui remonte loin. Et dont Jacques Ellul, dont Godard fait un bel éloge, a entrevu la portée. Notons qu’à leur façon nombre de philosophes portent aujourd’hui cette question, c’est selon leur manière et leur esprit, Jean-Luc NancyCynthia FleuryJulia Kristeva… Mais ce film n’est en rien un cours de philosophie. Il ne manipule rien, ni idées ni personnes. Il est une métaphore de toute l’histoire de l’humanité saisie dans l’instant. Il est cheminement (méditation) donné à entendre. Il donne simplement à être « inquiet », à ne pas trouver le repos, a être insatisfait de l’état dans lequel l’on se trouve ». Et si obscurité il y a, c’est pour chercher la lumière. Métaphore de la salle de cinéma.
J’ai l’impression qu’on refuserait aux enfants d’aujourd’hui de lire Rimbaud ou Mallarmé, parce que chercher à comprendre serait désespérant ! Pourtant, il faut bien aller vers ce que l’on ne comprend pas et suspecter ce que l’on croit comprendre. « Le propos est simple », assure Jean-Luc Godard à force de citations. Mais les citations pour lui, comme pour Sollers, sont les preuves que ce qui est perdu existe pourtant, et dont probablement leurs auteurs sont des sortes de témoins. Mais son film ne laisse ni l’intelligence, ni l’âme en repos. Mais qu’est-ce que comprendre un poème, une musique ? Où voit-on que les choses se donnent spontanément à comprendre, à voir, à entendre ? Ne s’agit-il pas de les laisser venir à nous, nous envahir ?

Fermons les yeux et laissons venir les larmes. Elles coulent, inondent. Ce ne sont pas des larmes de bonheur, ni de souffrance, mais de joie. Joie de croiser aussi dans la salle à la même séance, lumière revenue, Michel Piccoli accompagné d’une amie. Être à l’écoute d’une même parole, celle de Jean-Luc Godard, avec Piccoli. Le Michel Piccoli du Mépris ! J’embarque dans mon souvenir Brigitte Bardot, puisque France Inter hier matin m’a appris qu’elle fêtait ces jours-ci ces quatre-vingts ans ! Jean-Pierre Burdin

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Récit et chant d’exil kurde

Le 09/09 à Marseille (13), les 12 et 13/09 au Théâtre Paris-Villette (75), Élie Guillou propose Happy Dreams Hotel. Une nouvelle création, où l’auteur et metteur en scène poursuit sa documentation poétique de la tragédie d’un peuple sans État. Entre conte, théâtre et ballade, un récit qui touche au cœur.

Dispersé en Turquie à plus de 50 %, en Iran à près de 25 %, en Irak à plus de 15 % et en Syrie à 5 %, le peuple kurde est sans État, l’Iran et l’Irak en reconnaissant tout juste deux régions. Élie Guillou, metteur en scène et auteur, découvre la tragédie et la lutte kurdes en 2012 lors d’un voyage en Turquie, et y consacre une première pièce, Sur mes yeux, en 2018 . Dans une nouvelle création, Happy Dreams Hotel, qu’il écrit et met en scène avec le Théâtre du passeur, il raconte l’histoire d’Aram Taştekin, dramaturge et comédien, arrivé en France en 2017 après avoir été contraint de fuir le régime d’Erdoğan. Tous deux s’étaient rencontrés à̀ Diyarbakir, dans l’Est de la Turquie, où Aram était comédien dans la troupe municipale. Il a depuis obtenu l’asile politique, a été l’assistant de Peter Brook sur la création Why ?, en 2019, et ses projets sont accompagnés par l’Atelier des artistes en exil dont il est membre.

Élie et Aram ont élaboré ce texte biographique dans les deux langues, français et kurde mais aussi avec des mots en turc et en anglais, travaillant les sonorités et la musicalité comme une matière première. Le texte est né du vécu d’Aram et de ses compatriotes, mais aussi de la complicité et des échanges de deux amoureux de poésie et de musique. Oscillant entre tragédie et comédie, désespoir et utopie, il porte avec distance et humour la parole de ceux qui reviennent de loin. Elle est incarnée avec brio et enchantement par Aram, rejoint au plateau par Neşet Kutas, un musicien d’exception qui a aussi quitté la Turquie pour la France et lui donne la réplique pour faire vivre les multiples personnages et épisodes de ce récit proustien. Il interprète le cousin – de deux ans son aîné – avec qui Aram commet toutes les transgressions de l’enfance et de l’adolescence et dont il partage les aspirations à la révolte et à la liberté. Aussi décide-t-il de l’accompagner lorsque ce dernier s’apprête à rejoindre la guérilla à Mus, dans l’est de la Turquie. Ils atterrissent dans un hôtel – dont la chambre sert de cadre à la mise en scène, espace clos et étroit mais où les fenêtres s’ouvrent vers l’inconnu et l’infini – et passent la nuit, comme dans une veillée d’armes, à évoquer leur vie par fragments.

L’on apprend qu’ils gardaient les agneaux ensemble et que leur découverte du coca-cola – pris pour du vin ! – avait privé leur village d’eau potable durant plusieurs jours. On apprend surtout, comme lui enseigne son père, qu’en Turquie les Kurdes ont deux prénoms, celui du village et celui de l’État. « Le premier c’est en kurde, le deuxième c’est en turc ». Et qu’il vaut mieux ne pas se tromper dans l’usage de l’un ou de l’autre. On entend le récit des brimades qu’il lui faut subir à l’école, de l’arrestation des hommes et du village incendié par les soldats turcs précipitant sa famille dans l’exode jusqu’à Diyarbakir. Mais on entend aussi l’acharnement à vivre à tout prix. À Diyarbakir, il y a l’électricité, le satellite et les films de Yilmaz Guney qui donne une voix internationale aux Kurdes. Les murs semblent infranchissables mais ils se recouvrent du mot Berxwedan, Résistance. Sous toutes ses formes. En cachette des parents, les deux cousins font un voyage à Antalya où, au lieu de vivre le luxe fantasmé, ils travailleront à l’Hôtel  Happy Dreams – qui donne son titre à la pièce. Aram y découvre le théâtre et sa puissance subversive lorsqu’il veut monter le Tartuffe de Molière où il est question « d’un prêtre manipulateur. Il parle de religion mais il pense qu’à l’argent. Comme Erdoğan ». Entre conte, théâtre et ballade, ce récit nous touche au cœur. Marina Da Silva

Le 09/09 à la Friche de la Belle de Mai à Marseille, les 12 et 13/09 au Théâtre Paris-Villette ( dans le cadre du festival spot #9), les 15 et 16/11 au centre culturel le Forum à Boissy-Saint-Léger.

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Un loup dans les froufrous

Grand prix du livre de la mode, signé de l’anthropologue Giulia Mensitieri et disponible désormais en édition de poche, Le plus beau métier du monde lève le voile sur les coulisses du milieu. À l’heure des grands défilés, derrière la façade glamour, prospère une industrie qui se repaît de l’exploitation de travailleurs créatifs.

Eva Emeyriat – Pourquoi cet intérêt pour le secteur de la mode et du luxe en tant qu’anthropologue ?

Giulia Mensitieri – Lorsque j’étais doctorante à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), j’ai été saisie par le décalage produit entre le regard admiratif porté sur mon statut et la réalité de mon quotidien, plutôt galère, parce que plus personne ne finance de bourse. J’ai eu envie d’enquêter sur ces nouvelles formes de précarité « prestigieuses ». J’ai alors rencontré une styliste photo. Cette femme, qui travaillait pour de grandes marques et portait des habits de luxe, n’avait en même temps pas de quoi payer son loyer ou simplement se soigner. Sa situation est la norme dans la mode ! Un secteur dont on ne connaît rien du travail qui y est produit, alors qu’il nous bombarde constamment de ses images. La mode est intéressante, car elle agit comme une loupe sur le monde du travail. C’est le lieu de l’individualité par excellence. Tout ceci est éminemment néolibéral.

E.E. – Dans Le plus beau métier du monde, vous décrivez la mode comme un écran du capitalisme moderne. Qu’entendez-vous par là ?

G.M. – La mode est une industrie qui vend du désir. Elle montre à quel point le capitalisme a besoin de l’imaginaire pour vivre. Elle est aussi l’une des industries les plus puissantes au monde, la seconde en France, la plus polluante sur la planète avant le pétrole, en raison de la production textile. Sa puissance symbolique, économique et environnementale, est hallucinante mais, en dépit de son excellente santé financière, elle a réussi à rendre le travail gratuit ! Cette dynamique du travail gratuit est un élément central de la production capitalistique. On la retrouve dans d’autres univers : la photo, l’édition, l’architecture ou bien la musique…

E.E. – Des stagiaires paient les repas des équipes lors de shooting photos, des mannequins sont rémunérés un bâton de rouge à lèvres pour un défilé… Pourquoi acceptent-ils cela ?

G.M. – Plus on travaille pour une marque prestigieuse, moins il y a d’argent… L’aspect créatif, l’adrénaline, la lumière font tenir les gens. La reconnaissance sociale est aussi fondamentale. Pouvoir dire « je bosse dans la mode », c’est valorisant. Il y a aussi des cas de domination de travail plus classiques, que l’on peut avoir partout. Les gens sont tellement sous pression qu’ils n’ont plus la force de chercher ailleurs.

E.E. – Que nous dit la mode du monde du travail d’aujourd’hui ?

G.M. – Pour la génération de ma mère, le travail payait l’emprunt de la maison, les vacances… Le compromis fordiste classique. À partir des années 1980, le capitalisme s’est approprié des modèles d’existence « bohémiens » issus des mouvements contestataires des années 1960. On refuse la monétarisation de l’existence, l’aliénation du travail salarié, pour se tourner vers la réalisation de soi… Ces notions ont été injectées dans le modèle néolibéral qui valorise la responsabilité de l’individu, dans sa réussite ou son échec. C’est un changement majeur : le travail est un lieu où l’on se construit d’abord comme individu, l’argent vient après. L’auto-entreprenariat n’est pas qu’un statut, c’est aussi l’idée qu’on doit vendre son image… Les gens sont prêts à s’auto-exploiter, la précarité est intériorisée.

E.E. – Des personnes s’en sortent-elles ?

G.M. – Hormis les célébrités, il y a celles qui renoncent au glamour. Elles travaillent pour des marques plus commerciales et deviennent salariées, avec des horaires. D’autres ouvrent leur boutique de créateur, il n’y a plus l’hystérie des défilés, le luxe. Propos recueillis par Eva Emeyriat

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XY, l’abécédaire poétique

Du 07 au 18/09, la compagnie XY propose Möbius à Chaillot (75), le Théâtre national de la Danse. Une incroyable valse poétique de portés acrobatiques, la grâce et la beauté au rendez-vous. La gestuelle des corps portée à son extrême perfection !

Grâce, beauté, poésie en une incandescente harmonie : durant plus d’une heure, subjugué par les prouesses de la compagnie XY, autant physiques que symboliques, l’imaginaire du spectateur s’envole dans les cintres du chapiteau. Alors que tout se passe au sol, dans la blancheur d’un faisceau lumineux, dans la noirceur des tenues des interprètes… Acrobates, danseurs ? Une envolée d’oiseaux plutôt, majestueuse séquence d’un film animalier, l’impressionnante image d’entrée de la troupe sur le plateau ! Collés-serrés, battant des ailes, un nuage roule, s’enroule et déroule, noir sur blanc, nuée d’humains s’envolant vers un ailleurs incertain. La gestuelle des corps portée à son extrême perfection !

Un voyage en terre inconnue où seuls saltos, portés et voltiges scandent le temps qui file et défile en mouvements d’une grâce et d’une beauté indescriptibles. Projeté en un autre monde, le public retient son souffle, de crainte d’ébranler l’époustouflante pyramide qui s’élève dans l’espace… Sans effort apparent, scandé par une languissante musique, avec élégance et douceur quand la puissance et la dextérité physiques s’estompent dans la magie d’un fantastique porté… Et de son impressionnante hauteur, images au ralenti d’une poésie sidérante, la majestueuse colonne de glisser au sol dans une lenteur calculée. Orchestrées par Rachid Ouramdane, le chorégraphe et directeur de Chaillot, le théâtre national de la danse, les figures s’enchaînent sans temps mort. Un mouvement perpétuel des corps, même si l’un ou l’autre des dix-neuf interprètes fuient le plateau un fugace instant pour y revenir de plus belle, à vive allure, de petits sauts en larges envolées…

Le message fuse dans les airs, abolissant la frontière entre l’individuel et le collectif : seul on est rien, ensemble soyons tout ! La gestuelle fine et précise pour assurer, rassurer et protéger l’autre dans un périlleux exercice, le numéro solitaire qui prend sens et toute beauté sous le regard protecteur et dans la main ferme de la troupe, aucun plus doué et affranchi qu’un autre, chacune et chacun d’un égal talent lorsque les figures s’enchaînent à une cadence effrénée. Un ballet réglé à grande vitesse, où la peur de faillir libère les applaudissements nourris, les respirations suspendues et les bouches grandes ouvertes. Un public en apnée, du début à la fin d’un spectacle étonnamment signifiant, presque une expérience métaphysique nimbée d’une puissante poétique où les mots solidarité et fraternité s’enracinent dans le blanc des yeux pour s’envoler au bleu des cieux. Yonnel Liégeois

Une expérience inédite

Pour la première fois, la compagnie XY, dont les spectacles Le Grand C et Il n’est pas encore minuit… avaient enchanté La Villette en 2012 et 2015, s’est associée avec Rachid Ouramdane, chorégraphe et directeur de Chaillot, le théâtre national de la danse. Forts de leurs expériences artistiques respectives, ils se tournent ensemble vers ce qui les dépasse et cherchent à explorer les confins de l’acte acrobatique. À l’instar des centaines d’étourneaux qui volent de concert dans d’extraordinaires ballets aériens, les dix-neuf interprètes de Möbius inscrivent leurs mouvements dans une fascinante continuité. Leur communication invisible autorise les renversements, les girations, les revirements de situations. Se crée ainsi un territoire sensible tissé de liens infiniment denses et parfaitement orchestrés, une véritable ode au vivant qui nous rappelle l’absolue nécessité de « faire ensemble ».

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Cosne, les mécanos du théâtre

Du 26 au 31 août, à Cosne-sur-Loire (58), le Garage Théâtre propose la troisième édition de son festival d’été. Un lieu imaginé et conçu par le dramaturge Jean-Paul Wenzel et Lou, sa fille comédienne… Une décentralisation réussie en ce troisième millénaire et un souffle nouveau pour une programmation de haute volée.

Jean-Paul Wenzel n’est point homme à s’effondrer devant l’adversité ! Que la Drac Île-de-France lui coupe les subventions et l’envoie sur la voie de garage pour cause d’âge avancé ne suffit pas à l’intimider… Bien au contraire, jamais en panne d’imagination, avec le soutien de sa fille Lou et d’une bande de joyeux drilles, il retape « au prix de l’énergie de l’espoir, et de l’huile de coude généreusement dépensée » selon les propos du critique Jean-Pierre Léonardini, un asile abandonné pour voitures en panne : en 2020, les mécanos nouvelle génération inaugurent leur nouvelle résidence, le Garage Théâtre ! Loin des ors de la capitale, dans la Bourgogne profonde, à Cosne-sur-Loire, bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre…

« J’avais envie de créer une nouvelle aventure de décentralisation », confie Jean-Paul Wenzel. « Grâce à Agnès Decoux, une amie de longue date qui habite Cosne, m’est venue l’idée de rechercher un lieu pour y fabriquer un abri théâtral et j’ai trouvé cet ancien garage automobile avec une maison attenante ».

Wenzel est connu comme le loup blanc dans le milieu théâtral. Comédien, metteur en scène et dramaturge, avec une bande d’allumés de son espèce, les inénarrables Olivier Perrier et Jean-Louis Hourdin, il co-dirige le Centre dramatique national des Fédérés à Montluçon durant près de deux décennies. Surtout, il est l’auteur d’une vingtaine de pièces, dont Loin d’Hagondange, un succès retentissant, traduite et représentée dans plus d’une vingtaine de pays, Grand prix de la critique en 1976. Loin de courir après les honneurs, l’homme de scène peut tout de même s’enorgueillir d’être deux fois couronné par la SACD, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques : en cette année 2022 pour l’ensemble de son œuvre et quarante-cinq ans plus tôt, en tant que… jeune talent !

Depuis trois ans maintenant, le Garage Théâtre accueille donc à l’année des compagnies où le public est convié gratuitement à chaque représentation de sortie de résidence. À l’affiche également un printemps des écritures où, autour d’un atelier d’écriture ouvert aux habitants de la région, sont conviés des auteur(es) reconnus comme Michel Deutsch, Marie Ndiaye, Eugène Durif… Enfin, du 26 au 31/08, se tient le fameux festival organisé par la Louve, du nom de la compagnie de Lou Wenzel : au programme théâtre, musique et danse avec des spectacles ouverts à tous et de plus en plus plébiscités par le public.

« Cette nouvelle aventure de décentralisation est encourageante, elle promet un avenir joyeux », confie Jean-Paul Wenzel avec gourmandise. « Après la création du Centre dramatique de Montluçon et les Rencontres d’Hérisson (petit village de 700 habitants) dont j’ai partagé l’animation avec Olivier Perrier pendant 28 ans, ce désir de poursuivre un théâtre de proximité et d’exigence ouvert au plus grand nombre, tel le Théâtre du Peuple à Bussang, me tient toujours autant à cœur », avoue le dramaturge sans cesse à fouler les planches ! Qu’on se le dise : en novembre 2022, il squattera les Bouffes du Nord à Paris, lieu emblématique du regretté Peter Brook, dans Les couleurs de l’air du jeune auteur et metteur en scène Igor Mendjisky !

Confiant en l’avenir, Jean-Paul Wenzel l’affirme, persiste et signe, « le théâtre ne peut pas mourir » ! « J’ai fait toute ma carrière dans le théâtre public, je suis un enfant de la République ». Se désolant cependant qu’aujourd’hui « cette même République s’éloigne peu à peu de son rôle essentiel qui est de soutenir ce lien si précieux entre l’art et le peuple », élargissant son regard à tous les services publics en déshérence : éducation, hôpital, transports… « Un peuple sans éducation, sans culture, sans confrontation à l’art, est un grand danger pour la République », affirme-il avec force et moult convictions. Jean-Paul Wenzel ? Un grand homme des planches, un citoyen de haute stature. Yonnel Liégeois

Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères-Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93) le.garage.theatre@gmail.com

DEMANDEZ LE PROGRAMME, une sélection :

– Le 26/08 à 21h00 : « Le trouble fête », (cie La Louve). Scénario et mise en scène : Vivianne Théophilidés. Jeu : Lou Wenzel

– Le 27/08 à 20h30 : « Léo 38 ». Chant : Monique Brun. « C’est bouleversant, sans rien que l’amour le plus franc », Jean-Pierre Léonardini

– Le 28/08 à 19h00 : « Profession prophétesse » ou la prophétie dans mon boudoir. Adaptation et jeu : Valérie Schwarcz et Karine Dumont. Une production du Théâtre des Ilets, CDN de Montluçon, et du Théâtre des Lucioles, avec le soutien des Plateaux sauvages.

– Le 29/08 à 21h00 : « LUX » (cie Yma) : Qu’avons-nous fait des étoiles ? Conception- Chorégraphie : Chloé Hernandez. Interprétation-chorégraphie : Juliette Bolzer. Création vidéo-chorégraphie : Orin Camus. Création Lumière-régie générale : Sylvie Debare. Création Musicale : Fred Malle. Texte additionnel : Fabrice Caravaca

– Le 30/08 à 21H00 : « Colère Noire », de Brigitte Fontaine (texte édité aux éditions Les belles lettres/Archimbaud). Adaptation, mise en scène et jeu : Gabriel Dufay. Musique : Alice Picaud. Lumière : Juliette Oger-Lion. Régie son/vidéo : Anais Georgel

– Le 31/08 à 19h00 : Surprise avec Gilles David, de la Comédie Française. À 21h00 : Close UP, de Koffi Kwahulé. Jeu : Denis Lavant. Saxophone : Camille Secheppet

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