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La culture, avant… et après ?

Salles de concert et cinémas, musées et théâtres : à compter du 22 juin,tout est « déconfiné » désormais ! Une décision plus virtuelle que réelle, pourtant, en raison des consignes sanitaires et d’une fin de saison artistique… Tandis qu’au tableau s’affichent les chiffres clés de l’économie culturelle, artistes et professionnels s’interrogent : quid de la culture, demain ?

 

Des chiffres, pas des lettres…

– Selon l’étude de France créative et EY en date de novembre 2019, l’ensemble du secteur pèse 91,4Mds€ de revenus totaux. Sa valeur ajoutée (47,5 Mds€ en 2017) équivaut à 2,3% du PIB. Un poids comparable à celui de l’industrie agro-alimentaire et 1,9 fois plus important que celui de l’industrie automobile.

– 1,3 million de personnes ont exercé en 2018 une activité, directe ou indirecte, principale ou ponctuelle, dans un secteur culturel ou créatif. La moitié seulement (635 700 personnes) en ont retiré leur revenu principal.

– La part de professionnels de moins de 30 ans est plus élevée que la moyenne de la population active (22,6% contre 18,8% en 2018). Elle est aussi devenue plus féminine et plus représentative de la diversité française : 43% de femmes en 2015, contre 30% en 1991.

– Le territoire français est maillé par des infrastructures culturelles essentielles à la vie des territoires : en 2016, 1450 communes bénéficiaient d’une salle de spectacle ou d’un festival, 850 accueillaient un musée. Le spectacle vivant, les musées ou le patrimoine irriguent une très grande variété d’activités économiques locales, en particulier dans le champ du tourisme.

… la crise, pendant et après

Outre sa richesse inestimable pour l’humain et le citoyen, le secteur culturel est un atout majeur dans le développement économique d’une nation. D’où le malaise croissant devant le silence assourdissant du ministère de la Culture à l’heure de la crise du coronavirus… Rompu le 30 avril par l’appel d’artistes et professionnels au Président de la République. Suivi, le 6 mai, de l’intervention télévisée d’Emmanuel Macron qui annonce une « année blanche » dans le cadre des droits des intermittents du spectacle.

Depuis, les commentaires abondent : « Le secteur de la culture prudent après les annonces d’Emmanuel Macron », titre le quotidien Le Monde. « Discours de Macron pour la culture : aide-toi et l’État t’aidera ! », écrit Télérama. Sans omettre les réactions des artistes : Ariane Mnouchkine (« Je ressens de la colère devant la médiocrité, les mensonges et l’arrogance de nos dirigeants »), Stanislas Nordey (« Je n’attendais pas le New Deal »), Jean-Michel Ribes (« Mr le Président, donnez-nous des rames, nous nous chargerons d’affronter la tempête »).

La culture, demain ?

Festivals d’été annulés, salles de spectacle et de concert toujours fermées pour cause de mesures sanitaires strictes… Alors que le « déconfinement » total est programmé en ce 22 juin, doutes et peurs, questions et incertitudes taraudent artistes et professionnels du secteur : quid de la culture, demain ? De la MC93 de Bobigny au T2G de Gennevilliers, du Théâtre du Nord à la Comédie de St Etienne, qu’ils soient soutiers du spectacle vivant ou directeurs de structures labellisées, tous le reconnaissent. À demi-mots ou à découvert : le malaise autant que le mal-être, voire la colère, sont profonds entre gouvernants et intermittents. Et l’allocution d’Emmanuel Macron, en date du 14 juin, n’a fait que creuser le fossé : des milliards pour l’industrie de l’automobile, aucune mesure concrète pour la culture, le mot prononcé seulement deux fois dans une banale énumération ! Le secteur de la culture n’échappe pas au questionnement généralisé : le monde d’après sera-t-il semblable ou différent, sinon pire, à celui d’avant ?

Personne n’est dupe, ce n’est point seulement affaire de masques et de jauge à respecter ! Jouer ou applaudir avec ou sans, instaurer ou non la distanciation physique, des critères importants mais pas déterminants… Comme en bien d’autres secteurs économiques, la crise du coronavirus met à nu la faillite d’une politique inaugurée il y a trois décennies : sans souffle ni moyens, sans utopie ni perspectives ! Le saupoudrage catégoriel ( la culture à l’hôpital, la culture à l’entreprise, la culture en milieu carcéral…), un Pass culture pour les jeunes et un tarif réduit pour le troisième âge n’ont jamais construit un projet culturel à haute teneur éducative et artistique ! Comme il semble loin le temps où l’on parlait d’exception culturelle, où l’on affirmait urbi et orbi que la culture n’est pas une marchandise comme les autres face aux prétentions de l’OMC…

Les chantiers ouverts par Jack Lang au temps de la Mittérrandie, les États généraux de la culture initiés en 1987 par Jack Ralite ? Des utopies bannies de l’imaginaire collectif au nom de l’immédiateté, de l’efficacité, de la rentabilité ! Déjà en 2018, plus de 200 personnalités du monde des arts et du spectacle s’interrogeaient : « nous ne sommes pas disposés à laisser les logiques marchandes et mercantiles envahir le monde de l’art et de la culture et prendre progressivement le pas sur le service public de la culture sans agir. Nous ne souhaitons pas laisser aux seuls gestionnaires le pouvoir de décider seuls de l’avenir de tous. Nous ne pouvons plus attendre, dans « l’attitude stérile du spectateur » selon Aimé Césaire, sans mot dire et sans agir, la fatale issue de notre silence. Il signe un péril majeur pour les arts et la culture, l’ensemble de ses professionnels et de ses publics ».

Outre les coupes budgétaires et la baisse des subventions, désormais l’État, comme bon nombre de collectivités territoriales, exigent de leurs « prestataires » culturels de se conformer aux règles de l’entreprise privée, de se plier aux aléas du mécénat, de privilégier expositions ou spectacles qui remplissent les caisses, d’accorder des loisirs aux masses à défaut de les ouvrir à d’inavoués désirs : la survie du parc du Puy du Fou vaut bien un Tartuffe ou une Flûte enchantée ! De la colère du monde du spectacle, fort de la complicité présidentielle, monsieur le vicomte Philippe-Marie-Jean-Joseph Le Jolis de Villiers de Saintignon se moque. De sa retraite ministérielle, Aurélie Filippetti s’époumone, « on ferme le Festival d’Avignon mais cet individu d’extrême droite pourra continuer à faire l’apologie de son révisionnisme historique » ! Une décision et des réactions à mourir de rire, illustration parfaite d’un profond vide de la pensée… À ce stade de la réflexion, au risque d’user encore de ce terme, Chantiers de culture s’autorise la publication, hilarante, du billet d’Ève Beauvallet, notre consœur du quotidien Libération :

Revenons un peu sur la « distanciation ». Pas sociale, mais brechtienne – cet effet d’étrangeté produit sur le spectateur, visant à rompre le pacte de croyance en ce qu’il voit. Un exemple type a été donné le 20 mai, lorsqu’à l’occasion d’un conseil de Défense réuni à l’Elysée, le chef de l’État a poussé en faveur de la réouverture rapide – elle sera effective le 11 juin – du Puy du Fou, célèbre parc à thème médiévo-zemmourien de Vendée, fondé par une bonne relation d’Emmanuel Macron, Philippe de Villiers. Voici alors que les acteurs de la culture, et en particulier les directeurs des grands festivals sommés d’annuler leurs événements jusque mi-juillet, échangèrent des regards incrédules pour savoir si, mortecouille, cela relevait ou non de l’hallucination. Aurélie Filippetti leur a confirmé qu’ils avaient bien compris le coup de théâtre : il s’agit bien, selon l’ex-ministre de la Culture, d’un « passe-droit monstrueux […] Copinage relevant de la trahison la plus totale des idéaux républicains, Liberté-Égalité-Fraternité ».

Quelque temps avant la création de cette devise, les royalistes étaient engagés dans la sanglante guerre de Vendée. Est-ce par sympathie monarchiste qu’ Emmanuel Macron dépose aujourd’hui cette offrande aux pieds du Disneyland de la droite identitaire ? Ou, plus prosaïquement, pour adresser un gros « fuck » à tous ces snobinards du théâtre public en même temps qu’une pichenette sur l’oreille de son Premier ministre, Edouard Philippe, puisque ce dernier préférait, paraît-il, temporiser l’annonce ? Nous voilà en tout cas propulsés, comme jadis Jean Reno et Christian Clavier dans le blockbuster gaulois les Visiteurs, en un autre temps, dont on ne sait encore s’il correspond au « monde d’après » ou plutôt au monde de bien, bien avant – soit cette époque d’il y a plusieurs siècles où les privilèges étaient vraiment « okay ». Alors que l’ensemble du secteur culturel pourrait sombrer dans une précarité border Jacquouille-la-Fripouille, on en viendrait à croire que les personnages du film de Jean-Marie Poiré n’inspirent plus seulement l’esthétique du parc à thème vendéen mais aussi la politique du chef de l’État.

Le 17 février 2020, dans un assourdissant silence médiatique, Aurore Bergé, l’ancienne élue LR et nouvelle députée En marche, remet au premier Ministre le rapport que lui avait commandé Matignon Émancipation et inclusion par les arts et la culture. Avançant 60 propositions pour « permettre à chaque citoyen de ressentir l’émotion que provoque la rencontre avec les œuvres et les artistes » à l’heure, selon ses dires, d’un amère et double constat 60 ans après la création d’un ministère de la Culture : « la persistance du sentiment que la culture exclut, en étant réservée à la petite minorité de privilégiés qui en détiennent les codes par héritage […] Ensuite, le décalage entre la réalité de la vie artistique et culturelle sur les territoires, foisonnante d’initiatives et d’occasions de partage grâce à l’engagement des acteurs culturels locaux, et la manière dont l’État appréhende cette réalité, se faisant toujours prescripteur quand on l’attend davantage pilote et soutien de ces actions ». Outre la remise en  cause en termes feutrés de la culture comme service public, de l’éducation culturelle et artistique à l’école à la relance de la mission « Culture et Monde du travail », des recommandations formulées depuis des décennies et qui, en ces temps de tourmente sociale et économique majeure, une nouvelle fois demeureront vœux pieux ! Yonnel Liégeois

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1968, pandémie et trou de mémoire !

Après le H2N2 en 1957 (2,5 millions de morts), un nouveau virus grippal, le H3N2, frappe la planète en 1968. En provenance de Chine, il fera plus de 30 000 morts en France, un million dans le monde. Une pandémie occultée de la mémoire collective.

 

Qu’ils s’appellent Lydie, Éliane, Louis ou Daniel, elles et eux avaient la vingtaine ou la trentaine en 1969 et n’en ont – pas davantage que l’auteur de ces lignes – conservé la mémoire. Cet hiver-là, pourtant, 31 000 Français sont morts en deux mois de la grippe. Au décompte macabre, ils étaient plus de 50 000 aux États-Unis et un million dans le monde. Comment expliquer une telle béance de la mémoire, voire la relative indifférence dans laquelle s’est déroulée cette pandémie grippale ?

Cette année-là, la France digère les suites de Mai 68. Le Français a retrouvé le loisir de faire le plein de sa Renault 4L, De Gaulle a quitté l’Élysée au mois d’avril, Jacques Duclos a renvoyé dos-à-dos les deux finalistes de l’élection présidentielle, Georges Pompidou et Alain Poher d’un « bonnet blanc et blanc bonnet ». Un nouveau Premier ministre, Jacques Chaban-Delmas, séduit les foules en grimpant quatre-à-quatre les marches du perron de l’Élysée et annonce une « nouvelle société ». Le monde est hanté par les images des enfants mourant de faim, victimes de la guerre du Biafra, conserve le souvenir de l’invasion de Prague par les chars soviétiques au mois d’août 1968 et de la glaciation du Bloc de l’Est qui s’est ensuivi, sans compter cette guerre qui ravage le Vietnam. Bref, le monde et la France ont la tête ailleurs. S’il en fallait une confirmation, Le Monde daté du 11/12/69 la livre sous la plume de Claudine Escoffier-Lambiotte, médecin et chroniqueuse médicale du journal : « Des chiffres souvent fantaisistes pourraient inciter à croire que la France entière est alitée. Toute absence au travail est attribuée à « la grippe », et les enrhumés classiques de décembre se croient en danger de mort s’ils ne se livrent pas aux joies du repos absolu, des vitamines C et des boissons chaudes ». En contrepoint de la « grippette », associée à la paresse notoire des Français évoquée par la chroniqueuse du Monde, un médecin niçois se souvient : « Les gens arrivaient en brancard, dans un état catastrophique. Ils mouraient d’hémorragie pulmonaire, les lèvres cyanosées, tout gris. On n’avait pas le temps de sortir les morts. On les entassait dans une salle au fond du service de réanimation et on les évacuait quand on pouvait, dans la journée ou le soir ». Pas moins de 15% des cheminots du sud-ouest sont hors d’état de prendre les commandes de leur machine, la Caisse d’Assurance-maladie de Périgueux a fermé ses portes le 22 décembre faute de personnel, de même que pas mal écoles d’Aquitaine ou de Normandie privées d’enseignants.

Une semaine plus tard, le 18/12, le même journal balance entre légèreté et prise de conscience : « Les Français, comme la plupart des Européens, subissent les misères de l’hiver, rhumes et grippes en tête. Mais est-il bien utile d’ajouter à ces maux, somme toute banals, les risques d’une véritable psychose collective ? Toute l’Europe, sauf la Scandinavie, a été envahie par le virus A2, et en Allemagne fédérale notamment on enregistre cette semaine de très nombreuses absences dues à la grippe. Le chancelier Willy Brandt est lui-même alité ». Et d’ajouter, pour souligner la gravité de la situation : « Cette régression de la grippe en France ne signifie pas, loin de là, que tout risque de contamination soit écarté. Les cas de grippe observés en « queue d’épidémie », et que verront les praticiens jusqu’à fin janvier, sont souvent, par leurs complications, difficiles à soigner ». Cette grippe A (plus précisément virus H3N2) est née en février 1968 au cœur d’une Chine en pleine Révolution culturelle dont les Gardes rouges ont davantage le souci d’inculquer la « Pensée Mao Tsé Toung » que celui de la santé. Il fait une pause estivale avant de resurgir à Hong Kong dont la grippe à virus A prend le nom. C’est de ce qui est encore une colonie britannique, véritable plaque tournante, que le virus migre vers Singapour et le Vietnam. De là, des soldats américains permissionnaires vont l’importer aux États-Unis où il tue plus de 50 000 personnes. Il s’y repose le temps d’un été avant de voyager à la vitesse du Boeing 707 vers l’Europe. On connaît la suite avec ses 25 000 morts de décembre 1969 auxquels s’ajoutent les 6 200 de janvier 1970 pour la seule France.

Le H3N2 de 1968 n’est rien d’autre que le descendant d’un H2N2 qui a sévi une dizaine d’années plus tôt, en 1957. Au palmarès des pandémies grippales, ce H2N2 tient une bonne place avec 2,5 millions de morts dans le monde, 116 000 aux États-Unis et certainement – les statistiques ne sont pas précises – près de 25 000 en France. Si cette grippe est qualifiée d’« asiatique », c’est parce qu’elle est apparue dans le Yunnan et le Guizhou, transite par sa plateforme de Hong Kong et ne met que six mois à se répandre dans le monde. Avec une particularité qui la distingue notablement du covid-19 d’aujourd’hui : l’essentiel de ses victimes se situent dans les tranches d’âges inférieures à 70 ans. En clair, ce sont les forces vives qui sont les premières atteintes et à l’inverse de sa version « de Hong Kong » qui lui succédera dix ans plus tard, les places financières de New York et de Londres s’effondrent. Les virologues et autres épidémiologues expliquent cette ségrégation par l’âge des survivants de la grippe « espagnole » (une grippe importée des États-Unis dont seule la presse espagnole non soumise à la censure en 1918 avait eu le droit d’évoquer) dont le bilan se chiffre entre 30 et 50 millions de morts dans le monde. Les « vieux » de 1957 auraient développé les anticorps leur permettant de résister à ce nouvel assaut d’un virus.

Comment expliquer la relative indifférence des épisodes de pandémies opposée à la psychose qui a saisi le monde en 2020 ? Outre la virulence inédite du microbe, Bernardino Fantini, historien suisse de la médecine, livre une explication puisée dans l’évolution de la société : « Ce changement d’attitude sociale est d’abord liée à l’espérance de vie. À l’époque, les plus de 65 ans étaient considérés comme des survivants de la mortalité naturelle. Alors qu’aujourd’hui, même la mort des personnes âgées est devenue un scandale ». Une histoire oubliée qui resurgit à la faveur de la crise du coronavirus. Alain Bradfer

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Vargas Llosa, une peste libertine !

Prix Nobel de littérature en 2010, Mario Vargas Llosa publie en 2015 Les contes de la peste. Une pièce de théâtre inspirée du Décaméron de Boccace qui avait assisté à la terrible peste noire qui ravagea Florence en 1348. À lire en ces temps de pandémie, une œuvre sous le signe d’un humanisme élégamment libertin.

 

Pour rester dans l’air du temps, il faut évoquer, du grand écrivain Mario Vargas Llosa (né au Pérou en 1936, naturalisé espagnol, libéral « éclairé », prix Nobel de littérature en 2010, ses œuvres romanesques étant dans la Pléiade depuis 2016), la pièce de théâtre intitulée Les contes de la peste. De son propre aveu, il s’agit d’un exercice de réécriture libre à partir du Décaméron de l’érudit toscan Boccace (1313-1375), ouvrage composé de 1350 à 1355. Il avait assisté à la terrible peste noire qui ravagea Florence en 1348. Il mettait en jeu dix jeunes gens (sept femmes, trois hommes) de la société aisée de la ville qui, ayant fui le fléau, se retrouvent luxueusement confinés dans une vaste demeure à la campagne. Dix jours durant, ils se racontent des histoires qui ne parlent que d’amour, du conjungo (mariage) à l’adultère, de sensualité et de fidélité, d’idylle et de tragédie, car chez Boccace, si on meurt, c’est d’amour seulement. En 1971, déjà, Pasolini tirait du Décaméron un film truculent, doté d’une forte densité érotique. Sur ce chapitre, en moins plébéien, Vargas Llosa est marquis, Les contes de la peste ne le cèdent en rien.

C’est conçu pour cinq acteurs. À charge pour eux, de scène en scène, de changer souvent de peau, multipliant maints personnages au gré de situations modifiées : Boccace vieux, le duc Ugolin (prénom dantesque), Pamphile, Philomène et Aminta, « êtres de pure invention », nous dit l’auteur dans une brillante préface, extrêmement précise quant à ses intentions. « Ainsi la littérature, le théâtre et les arts défendent-ils l’être humain contre la déréliction provoquée chez lui par des menaces comme la peste noire », affirme-t-il. Voilà une pièce bien faite, comme on ne dit plus volontiers, placée sous le signe d’un humanisme élégamment libertin, écrite de main de maître dans une langue subtilement claire.

Elle offre à d’éventuels interprètes d’incessants jeux de rôle en relief. Les Contes de la peste  ont permis à Vargas Llosa de renouer avec le théâtre, y compris in person, puisque, en janvier 2015, dans un théâtre de Madrid, il a tenu le rôle d’Ugolin, « aristocrate célibataire, adepte de la chasse et de l’aventure, qui a nourri un amour impossible pour une femme qu’il a sûrement inventée » et qui continue d’être « le creuset de ses fantasmes, de ses appétits cachés et avec laquelle il ne cesse de jouer ». On verrait bien un jour Les contes de la peste à la Comédie-Française. Jean-Pierre Léonardini

Les contes de la peste de Mario Vargas Llosa, traduction de l’espagnol par Albert Bensoussan (Gallimard, collection « Le manteau d’Arlequin ». 162 p., 18€).

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Ionesco à La Huchette, 70 ans d’absurdité !

Au cœur du Quartier latin, le théâtre de La Huchette voue un culte au maître de l’absurde : à l’affiche depuis 1957, La cantatrice chauve et La leçon d’Eugène Ionesco ! En fait, La cantatrice fut créée le 10 mai 1950 au Théâtre des Noctambules, dans la mise en scène de Nicolas Bataille. Pleins feux sur une œuvre et un lieu hors du temps.

Pour fêter ce 70ème anniversaire, le Théâtre de la Huchette raconte en 7 épisodes l’incroyable histoire de cette Cantatrice. Tous les vendredis de mai et de juin… Pour (re)voir les six premiers épisodes de cette peu banale aventure, découvrir le 7ème et ultime épisode  : https://www.youtube.com/channel/UCZLV8jwbVG8bLxqiEK-My3Q/videos et https://youtu.be/JfeEbAU7nrw

En complément, tous les comédiens du spectacle Ionesco du Théâtre de la Huchette proposent, chaque jour et à tour de rôle, une pastille humoristique d’une minute : https://twitter.com/theatrehuchette

 

Comme à l’accoutumée, en cette fatidique soirée où est décrété le temps du confinement, s’affiche au-dessus de la porte de la petite salle du Quartier latin, un chiffre énigmatique. Emblématique, surtout : le nombre de représentations de La cantatrice chauve et de La leçon, la 19 235ème sans discontinuer et plus de deux millions de spectateurs ! Une exclusivité mondiale, dans les mises en scène originales des regrettés Nicolas Bataille et Marcel Cuvelier à la création des deux pièces d’Eugène Ionesco… L’absurde aventure commence, en fait, le 10 mai 1950 sur la scène du théâtre des Noctambules.

La première représentation de la Cantatrice s’achève. Le public reste coi, les critiques éberlués. Tous s’interrogent, comme à la recherche de la fameuse dame annoncée à l’affiche : chauve de surcroît, il était donc impossible de la manquer, de ne pas la remarquer… Scandale, quolibets et sarcasmes : hormis  le chroniqueur du journal Combat, la presse unanime renvoie le fieffé roumain à ses élucubrations. Ionesco ? « Un plaisantin, un mystificateur, un fumiste ». Insulte suprême, « en attendant qu’ils découvrent Molière ou Vitrac, ils font perdre des spectateurs au théâtre », tempête Jean-Baptiste Jenner dans les colonnes du Figaro.

Organisés désormais en sociétaires et pensionnaires comme à la Comédie Française (!), les quelques 70 comédiens et comédiennes qui assurent les représentations chaque soir, et à tour de rôle, préfèrent aujourd’hui en sourire. Japonais et américains, anglais ou italiens, touristes et provinciaux de passage à la capitale font vite salle comble, comme au Stade de France La Huchette joue souvent à guichets fermés : au fil des décennies, succès oblige, les 87 fauteuils rouges de l’unique théâtre rescapé de l’emblématique Quartier latin

Marcel Cuvelier, Eugène Ionesco, Nicolas Bataille. Photo Huchette

sont devenus l’affiche vivante du tout Paris, une institution labellisée dans les circuits culturels !

L’auteur avait pourtant pris soin d’alerter le public en sous-titrant son œuvre La cantatrice chauve, anti-pièce. Force est de le constater, le propos a de quoi dérouter ! Pour la première fois sur une scène de théâtre, dès le lever de rideau, un couple se raconte par le menu les détails de son repas du soir : soupe, poisson, pommes de terre au lard et salade anglaise… En outre, Monsieur et Madame Smith n’en finissent pas de louer la qualité de l’huile de l’épicier du coin plutôt que celle de l’épicier d’en face, de se lécher les babines à l’évocation du poisson bien frais et des pommes de terre bien cuites. Sans parler de la soupe un peu trop salée, du yaourt « excellent pour l’estomac, les reins, l’appendicite et l’apothéose »… Drôle de théâtre, en effet, que celui de Ionesco qui bouscule toutes les conventions, jongle avec les mots et les situations, se moque du théâtre dans le théâtre : avec

Eugène Ionesco (Slatina, Roumanie 1909 – Paris 1994)

ses amis surréalistes, Breton et Queneau, c’est vrai qu’il fut à bonne école !

« Dans cette pièce, il ne se passe rien, cette soirée entre deux couples de petits bourgeois n’est que prétexte à faire débiter aux personnages quantité de clichés et de truismes », note Michel Corvin dans son incontournable Dictionnaire encyclopédique du théâtre. Même processus de déconstruction du langage avec La leçon : des dialogues sans queue ni tête, la banalité du propos face au réalisme macabre du dénouement, le viol et le meurtre de l’élève par le vieux professeur… Coup de génie, dans un même mouvement Ionesco allie sur les planches l’incroyable vacuité des mots et l’insoutenable tragique de l’existence…

« Le langage piège à cons et l’homme sujet aux pires contradictions », semble nous susurrer à l’envie le maître de l’absurde dans un gros éclat de rire surgi justement de cette distorsion entre le creux des mots et le plein des situations. Une philosophie de l’existence, une réflexion sur la fragilité de notre humaine condition que Ionesco explicite au fil du temps et des pièces à venir comme autant de chefs d’œuvre, dont Les chaises, Rhinocéros, Le roi se meurt. La force de l’insolite huchette5pour masquer la banalité du quotidien, la puissance du rire pour masquer l’angoisse de la vie : tels sont en vérité les principes fondateurs de l’écriture du « prince de l’absurde » !

« L’absurde » ? Quoiqu’il semble historiquement abusif de parler d’école, Ionesco ne fut pas le seul porte-voix de ce courant littéraire. En prélude, les romans et pièces de Sartre et de Camus, cet existentialisme exacerbé qui fait de l’homme un individu rivé au néant de sa solitude face au monde… « Sous l’appellation « théâtre de l’absurde », on désigne la plus importante génération d’auteurs dramatiques de la seconde moitié du XXe siècle, au premier rang desquels Beckett, Ionesco, Adamov, Genet et Pinter », note Jean-Pierre Sarrazac  toujours dans le fameux dictionnaire dirigé par Corvin. Et l’universitaire de poursuivre, « parcelles de vie prises dans les tourbillons du néant, êtres repliés sur eux-mêmes, enkystés dans leur « vieux coin » et/ou perdus dans le no man’s land, créatures d’un langage qui prolifère de façon cancéreuse et se perd dans le « nonsense », les personnages du « théâtre de l’absurde » sont des anti-héros par excellence ». Le grand mérite de tous ces auteurs, selon Sarrazac ? « Transformer en splendeur théâtrale toute cette misère métaphysique, sublimer ce malheur invisible en lui donnant,

La cantatrice chauve. Photo Huchette

paradoxalement, une littéralité et une sorte d’hypervisibilité sur la scène » !

Natif de Roumanie en 1909, un temps prof de français à Bucarest, abreuvé aux mamelles du futurisme et du surréalisme, Ionesco émigre définitivement à Paris dans les années 40. C’est plus par jeu que par désir de notoriété dramatique qu’il se lance dans l’écriture théâtrale. Sa référence, son inspiration ? Les cours d’anglais dispensés par la fameuse méthode Assimil… En ces temps d’après-guerre, le théâtre de boulevard triomphe, l’apparition de La cantatrice chauve en 1950 va en décoiffer plus d’un ! Élu à l’Académie française en 1970, Ionesco s’éteint le 28 mars 1994, ne cessant depuis lors d’enthousiasmer les jeunes générations par sa mise en pièces de tous les systématismes, la mise à mal de tous les clichés et poncifs. Et, de décennie en décennie, son fantôme ne cesse de hanter les murs du théâtre de La Huchette.

À l’époque jeune comédien, Nicolas Bataille découvre la pièce presque par hasard. « Une actrice roumaine de la troupe m’a proposé de lire le texte d’un compatriote inconnu. Ce fut le coup de foudre pour la cantatrice… Le lendemain, je rencontrai Ionesco au bistrot : génial ! », nous racontait le metteur en scène lors d’un entretien en 1997. « J’ai tout de suite pensé que ce texte était pour nous, « la bande d’anars du théâtre », comme on nous surnommait, Cuvelier et moi ». Les deux hommes par qui le scandale arrive : Bataille crée La cantatrice chauve aux Noctambules en 1950, Cuvelier La leçon en 1951 au Théâtre de Poche « Pour 25 représentations », se souvient le facétieux et regretté Nicolas Bataille, « la critique nous a éreintés. Pour nous, c’était un échec mais pas une défaite. Nous étions jeunes, à 22 ans nous avions

Les comédiens associés, sociétaires et pensionnaires de la Huchette.

envie de découvrir autre chose sur une scène de théâtre ».

En 1957, les deux pièces sont reprises sur la scène de La Huchette, elles ne quitteront plus jamais l’affiche ! « Dans les décors d’origine de Jacques Noël. Pour un mois, au départ… », nous raconte Marcel Cuvelier lors de ce même entretien, lui-aussi disparu depuis. « Grâce à un prêt de 1000 francs de Louis Malle conquis par le spectacle vu en 1953 », alors jeune assistant de Cousteau sur Le Monde du silence et futur réalisateur d’un Ascenseur pour l’échafaud. « Jusqu’à sa mort, Ionesco a fréquenté assidûment La Huchette. Normal, pour le chantre du non-sens et de la dérision ! ».

Deux autres grands noms de la scène sont attachés durablement au succès mondial du roumain : Jacques Mauclair et Michel Bouquet ! Avec Tsilla Chelton sa partenaire et inoubliable Tatie Danielle dans le film d’Etienne Chatiliez, dès 1961 Mauclair met en scène et joue avec succès Les chaises sur toutes les scènes du huchette7monde. « La pièce n’a pas vieilli, il n’y a que Tsilla et moi pour nous rapprocher désormais de l’âge véritable des personnages », nous confessait-il en 1997.

« Je suis sans cesse étonné de l’accueil enthousiaste que les jeunes réservent au théâtre de Ionesco », poursuivait Jacques Mauclair, « il fut le premier à déclarer la guerre au théâtre traditionnel, à tenter de bousculer l’écriture et la dramaturgie scéniques. Sans prétendre à un théâtre de l’absurde, mais en donnant à voir surtout l’absurdité de la vie… Depuis l’origine, la littérature a tout dit sur la vie, l’amour et la mort et pourtant Ionesco est parvenu à renouveler les thèmes sans vouloir faire œuvre philosophique. C’est pourquoi son théâtre trouve une telle résonance chez nos contemporains ». Quant à Bouquet le monstre sacré, il l’affirme, persiste et signe : s’il est une pièce qu’il continuera d’interpréter en dépit d’un âge avancé, c’est sans conteste Le roi se meurt. Avec Juliette Carré, sa compagne et partenaire, mis en scène par Georges Werler, un morceau d’anthologie à ne rater sous aucun prétexte dès l’annonce d’une reprise !

Oyez, citoyennes et citoyens, amoureux de l’insolite : il sera temps pour vous, le jour du grand soir où le spectacle à nouveau sera vivant, de franchir la porte du temple de l’absurde. Sans tarder, bien vite la salle affiche complet… Qu’importe, la cantatrice s’engage à vous faire la leçon durant encore soixante-dix ans ! Yonnel Liégeois

La vache et le veau

« Un jeune veau avait mangé trop de verre pilé. En conséquence, il fut obligé d’accoucher. Il mit au monde une vache. Cependant, comme le veau était un garçon, la vache ne pouvait pas l’appeler « maman ». Elle ne pouvait pas lui dire « papa » non plus, parce que le veau était trop petit. Le veau fut alors obligé de se marier avec une personne et la mairie prit alors toutes les mesures édictées par les circonstances à la mode » (in La cantatrice chauve, scène 8 ).

En savoir plus

Toutes les pièces de Ionesco sont disponibles en collection de poche. À signaler l’édition, en un seul volume de La Pléiade, de son théâtre complet savamment commenté par Emmanuel Jacquart : un ouvrage indispensable pour les amoureux du maître de l’absurde ! Pour découvrir l’homme et son œuvre : Ionesco, de Simone Benmussa (Seghers). Eugène Ionesco, de Marie-Claude Hubert (Seuil).

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Christiane Taubira, femme de Guyane

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Christiane Taubira. L’ancienne Garde des sceaux, native de Cayenne en Guyane, s’adresse à une jeune femme sans abri. Inquiète de la vulnérabilité des personnes sans domicile.

à lire, commander ou télécharger : Nuit d’épine, Baroque sarabande, L’esclavage racontée à ma fille.

 

Cayenne, hello Julie

Avant tes mots, c’est ta moue puis ton sourire puis une légère raideur vertébrale qui me répondent… m’auraient répondu. Car je ne peux plus passer te voir. C’est ainsi depuis plus de quatre mois maintenant. Je vis à des milliers de kilomètres. Ici, nous n’avons pas besoin de guetter un printemps capricieux. Il fait beau toute l’année. Et ce n’est pas un cliché. Même les deux saisons pluvieuses sont traversées, tous les trois ou quatre jours, d’après-midis ardemment ensoleillées. D’ailleurs depuis quelques temps, ici comme partout, le temps fait comme il veut.

Les météorologistes eux-mêmes semblent désorientés. Et je peux te dire que le Covid n’a rien à y voir. C’était déjà comme ça des mois avant ce fléau. C’est étonnant la vie des mots ! Il n’y a pas si longtemps, disons quoi, vingt, trente ans – pour toi qui n’étais pas née, évidemment, ça fait un siècle – donc il n’y a pas si longtemps, calamité était un mot plus fort que fléau. Calamité suggérait une plus grande diversité de dégâts. Je ne crois pas que ça ait à voir avec son genre… féminin. Je pense plutôt que ses sonorités courtisaient l’imagination bien davantage que ne sait le faire le fléau. Assurément, ce n’est pas tout à fait ainsi que le dit le Dictionnaire historique des mots, d’Alain Rey. Mais les savants proposent, les langages populaires disposent. 

Je te disais donc, chère Julie, que les météorologistes perdent le nord. Ou plutôt le sens des marées. Il faut dire que c’est à vue d’œil que la mer se livre à des foucades. Elle se retire loin, très loin, laisse remonter puis durcir pendant des heures, d’immenses étendues de vase parcourues ça et là d’entailles plus tendres, presque liquides, où les aigrettes, ces oiseaux au plumage immaculé qui volent en escadrilles, se régalent de larves jusqu’au retour de l’eau. Chez nous, l’eau de la mer est marron car elle reçoit les alluvions de l’Amazone. Cela fait près d’un an déjà que la mer joue à ça. Il n’y aucune raison pour que les choses aient changé ces deux dernières semaines. Je crois plutôt que cela va durer encore une bonne année et que nous verrons revenir plus tôt que d’habitude la mangrove de palétuviers.

Mais je suis incorrigible avec mes digressions ! Ce n’est pas de la mer que j’avais prévu de te parler. Je voulais juste te dire que je pense très fort à toi. Et à quelques autres, ici et chez toi. Je me demande ce que tu deviens. J’avais renoncé à te convaincre. Par respect pour ton choix de liberté. Mais je n’ai jamais cessé d’en être inquiète. J’ai admis ce choix dès la nuit de notre première rencontre. J’accompagnais une maraude du SAMU. Tu ne voulais pas être hébergée. Admettre ne signifie ni comprendre ni accepter.

Julie ? Julie ???? Tu réponds ?! 

Je repasserai. Je reviendrai dans cet angle de rues. Et ta moue et ton sourire et ta raideur m’accueilleront. Dis-moi oui. Christiane Taubira

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Le coronavirus, en quête d’un nom

Pasteur et la rage, Kock et la tuberculose, Calmette et le BCG, Yersin et la peste… Une épopée scientifique contée par Patrick Deville dans Peste et choléra. Qui pour le coronavirus, le (ou « la », selon l’Académie française toujours en retard d’un débat sur l’usage courant) covid-19 ?

 

Le théâtre, qu’Artaud rêvait semblable à la peste, est aujourd’hui bêtement malade du coronavirus. Des soins palliatifs ont été annoncés. La voilà bien, pour paraphraser la psychanalyse, la clôture de toute représentation. Pascal estimait que « le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre ». Sauf le respect dû à l’auteur des Pensées, on voudrait bien l’y voir, le nez à la fenêtre depuis deux mois. De santé délicate, n’était-il pas « à risque » ?

Dans le but de s’ébrouer un peu du côté de l’espoir au sein du marasme, on doit évoquer la haute figure énigmatique et bienfaisante du bactériologue né en Suisse Alexandre Yersin (1863-1943). De nombreux ouvrages lui ont été consacrés, le dernier en date, sauf erreur, étant le « roman sans fiction » – selon la formule de son auteur, Patrick Deville – intitulé Peste et Choléra, qui obtint le Goncourt des lycéens et fut couronné par le prix Femina.

Yersin, confrère de Pasteur, découvrit en 1894 le bacille de la peste (il porte son nom : Yersinia pestis) et le vaccin pour s’en prémunir. Une place du 13ème arrondissement de Paris lui est dédiée. Solitaire, quasi un ermite, planteur d’hévéa, ce grand voyageur, avant tout en Asie (au Vietnam, où il fonda un Institut Pasteur, il fut considéré comme « un bouddha vivant ») est le prototype du savant imaginatif et opiniâtre dont le XIXème siècle honora l’image avec ferveur.

Bousculant avec art la chronologie, Patrick Deville inscrit Yersin dans un récit foisonnant, au fil duquel l’on reconnaît aussi bien – entre maints protagonistes d’une période fertile en découvertes et explorations en tout genre – le légendaire Louis Pasteur évidemment, le chercheur allemand Robert Kock (1843-1910) qui mit à jour la bactérie de la tuberculose, Albert Calmette (1863-1933) qui inventa contre elle le BCG, ainsi que le maréchal Lyautey, Arthur Rimbaud ou James Joyce… Qui donnera son nom au covid-19 ? Stéphane Harcourt

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Covid, regards rétrospectifs sur l’après !

Le covid-19 plonge la communauté humaine divisée en un désarroi  universel. Qui a des antécédents flagrants dans l’imaginaire… Penseurs, écrivains et cinéastes en ont déjà témoigné.

 

Depuis Ponce Pilate, on ne s’est jamais autant lavé les mains… À part ça, c’est à toute heure que l’effroi, distillé par d’intarissables canaux, s’insinue en chacun, où qu’il se trouve sur la planète infectée, le pire étant qu’on s’habitue aux annonces aléatoires les plus baroques, fussent-elles aussitôt démenties ou mises au conditionnel. En France, n’a-t-on pas entendu suggérer que le défilé du 14 juillet, vieux rite républicain mangé au mythe, pourrait ne pas être uniquement martial ? Après les armées de terre, de ciel et de mer, après la Légion au pas compté, les gendarmes, les pompiers et la police, serait enrôlée la cohorte des médecins, infirmiers, aides-soignants, suivis des éboueurs et des caissières de Carrefour, tous personnels qui sauvent l’honneur du pays au risque de leur vie au cœur du désastre. Ne pas oublier les fossoyeurs en fin de cortège ! Le covid-19 a déchiré l’espace-temps d’un coup de hachoir. Ci-gît dans les limbes la société d’avant. Ah ! Boire une bière au soleil à la terrasse d’un café en plaisantant avec les amis… Un monde vieux, masqué, sans avenir, sinon celui d’une surveillance généralisée, avec survol de drones mouchards et téléphones mobiles espions. Le Big Brother d’Orwell multiplié par cent. Une ère vide, d’un prosaïsme encore plus terrifiant, sans joie, dans des villes désertes la nuit sans âme qui vive. J’exagère ? A peine.

Rien ne rassure de ce que répandent les informations sur les écrans. Les médecins, consultables à merci dans les journaux télévisés, pas d’accord entre eux, font part de leurs doutes quant à l’essence inexplicable du virus. Un seul émerge, rendu au rang d’icône, le professeur Raoult de Marseille, dont le portrait géant a supplanté, sur un haut mur de la Corniche, face à la mer, l’effigie de Zinédine Zidane. À la Ciotat, on fabrique des bougies parfumées à l’image de Saint Raoult et dans « la vieille cité phocéenne » – comme dit la presse locale – on redécouvre l’industrie savonnière en produisant un « savant de Marseille » avec sa silhouette en relief. Sur les chaînes privées, les blouses blanches étatsuniennes sont plus que jamais de rigueur dans le style « amour et bistouri » (Greys’Anatomy, Urgences, The Resident). Au secours, docteur House ! Nous pouvons au moins, par skype, pratiquer par vidéo-consultation, face à notre toubib, l’anamnèse ; ce bien beau mot précieux signifiant l’autobiographie de nos antécédents médicaux de patients virtuels anxieux.

Les chercheurs cherchent mais n’ont encore rien trouvé. D’une puissance militaro-industrielle à l’autre, on se renvoie la balle toxique. La Chine ment-elle ? Dans ses campagnes, ne décèle-t-on pas une promiscuité coupable avec des animaux bizarres ? Le pangolin, tiens, dont, paraît-il, sont friands les ressortissants de « l’empire du Milieu » (l’expression remonte au XIXème siècle, lorsque les Anglais signèrent avec l’empereur Xianfeng le traité mettant fin aux guerres de l’opium). Certes, la Chine n’est plus un empire, en dépit du fait que son dirigeant suprême, Xi Ping, est élu à vie. Les Chinois goûtent la viande du pangolin en préservant ses écailles à des fins thérapeutiques traditionnelles, notamment pour un genre de Viagra archaïque. Le pangolin, braconné à outrance, serait près de l’extinction. Va-t-on la souhaiter ? On se rappelle soudain ce film de 1962, Mondo Cane (chien de monde), fabriqué par l’italien Gualtiero Jacopetti, lequel, en une suite de brefs documentaires, donnait à ricaner devant des pratiques culturelles exotiques censées aberrantes, sous l’effet d’un voyeurisme ethnocentriste délirant. Trump au front de taureau persiste dans le déni, supprime en éructant l’allocation des États-Unis à l’Organisation mondiale de la santé. Ses partisans, la bave aux lèvres, klaxonnent en faveur de la reprise du travail, quand les pauvres tombent par milliers. En Pologne, le parti calotin met à profit le virus pour prêcher l’arrêt immédiat de l’interruption de grossesse. En Inde, des populations de miséreux affamés se traînent dans des égouts à ciel ouvert en guettant leur fin massive inéluctable. On prévoit que la famine va toucher 250 millions d’êtres humains…

Et l’on scrute à satiété ces images où des espèces de scaphandriers, revêtus des pieds à la tête d’une armure de plastique, se penchent sur des corps en réanimation au bord de l’apnée éternelle. Un seul mot vient aussitôt à l’esprit : science-fiction, surtout qu’au moment où l’on en est de la pandémie, se pose avec acuité la question d’un futur immédiat, quand bien même nous n’en sommes qu’au début de la catastrophe annoncée. Nous voici donc sommés d’envisager sur le champ « le monde d’après ».

La science-fiction n’est-elle pas véritablement issue du XIXème siècle, dans l’élan né de l’idée de progrès, fût-ce au prix de l’exploitation infernale d’innombrables multitudes ouvrières – soit l’invention du prolétariat – accompagnée de l’expansion coloniale ? L’Allemand Leibniz (1646-1716), qui fut à la fois philosophe, mathématicien et philologue, avait auparavant décrété que « le temps présent est gros de l’avenir ». Hegel puis Marx s’en souvinrent. Au plus fort de l’ère scientiste, Jules Verne apparut comme l’incontestable messie populaire d’un avenir gros des plus surprenantes aventures. Quelques titres des Voyages extraordinaires de cet écrivain si prolifique suffisent à ranimer la flamme de son souvenir d’anticipateur émérite : Vingt mille lieues sous les mers, De la Terre à la Lune, Voyage au centre de la Terre, Autour de la Lune, la Maison à vapeur, etc. On cite moins souvent son roman Sans dessus dessous, de 1889, six ans avant sa mort : il y met facétieusement en doute sa foi en les expériences imaginaires de techniques destinées à domestiquer la non-indifférente nature, dont on voit de nos jours qu’elle se rebelle avec violence. Il y va fort. Les membres de l’équipe internationale des artilleurs du Gun-Club de Baltimore, des mathématiciens, se sont mis en tête, à l’aide d’un canon monstrueux (la Grosse Bertha de 14-18 semblerait à côté une minable pétoire) d’expédier un méga-projectile destiné à redresser l’axe de rotation de la Terre, afin de le rendre perpendiculaire à l’écliptique, lequel, il faut le préciser, n’est autre que le grand cercle représentant la projection, sur la sphère céleste, de la trajectoire annuelle apparente du Soleil sur la Terre. Vaste programme, conçu dans le but de rendre possible l’extraction du charbon des zones arctiques. Une grossière erreur de calcul met fin à ce projet fou qui, par suite de l’aplatissement de la Terre aux pôles, aurait eu pour conséquences, entre autres menus inconvénients, d’assécher totalement l’Atlantique Nord et la Méditerranée, ainsi que d’élever l’archipel des Açores à la hauteur de l’Himalaya.

Entre l’utopie et la science-fiction, il est une sorte de cousinage maudit, lequel se résout dans la dystopie, qui a généralement trait, de nos jours, à la déshumanisation par la science. L’utopie – le mot vient du titre de l’ouvrage de l’érudit anglais Thomas More qui fut décapité en 1535 – tend à l’invention d’une société idéale où les hommes vivraient en harmonie suivant des lois justes, grâce à une organisation sociale dûment adaptée. On sait le rôle de l’utopie dans l’histoire des révolutions. Lénine, par exemple, qui disait « Il faut rêver », lisait la Cité du Soleil, du moine dominicain Tommaso Campanella (1568-1639), lequel prônait une république philosophique héritée de Platon, égalitaire, socialisante, où la polygamie obéirait à des critères astrologiques et où les sodomites marcheraient la tête en bas… Plus tard, Charles Fourier, en qui Marx et Engels virent une figure du « socialisme critico-utopique », théoricien de « l’attraction passionnée » (impulsion fournie par la nature avant toute réflexion) aura la faveur d’André Breton, qui composera son Ode à Charles Fourier. N’est-ce pas face aux échecs irrémédiables de la pensée utopique, mise en demeure devant la réalité brute de la cité politique à transformer, que s’engendre la dystopie ? Ils sont légion, ceux qui la pratiquent à l’heure du néo-libéralisme hégémonique, du transhumanisme agissant et autres joyeusetés. N’y a-t-il pas, notamment, Michel Houellebecq et Boualem Sansal, grand dénonciateur de la menace islamiste ?

Quant à la science-fiction proprement dite, en son « âge d’or » aux États-Unis, qui va de 1938 à 1949, riche d’auteurs devenus classiques (Ray Bradbury, Clifford D. Simak, A.E. Van Vogt, L. Sprague de Camp…) comme chez ses continuateurs, elle ne rayonne pas d’optimisme, car on ne peut transporter ailleurs, fût- ce sur une planète lointaine, que de l’humanité en état perpétuel de péché terrestre. Le film somptueux de Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace, sorti en 1968, année utopique – le romancier et futurologue britannique Arthur C. Clarke a contribué au scénario – constitue sans conteste l’apogée littéral du genre. Dans le feu d’artifice d’effets spéciaux grandioses escortés par le poème symphonique aux accents tellement prophétiques d’Ainsi parlait Zarathoustra, de Richard Strauss, ce chef-d’œuvre cinématographique expose et épuise, en somme, tous les thèmes de rigueur : l’évolution de la technologie, l’intelligence artificielle, la perspective d‘une vie extra- terrestre. Passons, en glissant, sur le module du Space Opera, du type Star Wars, de George Lucas et sur Mad Max, western postapocalyptique de l’australien George Miller, prétextes à de juteuses franchises commerciales, quelles que puissent être leurs vertus spectaculaires. Le film de Kubrick, lui, constitue bel et bien une odyssée de l’espèce. À son début surgit une horde de singes anthropoïdes. Ils découvrent avec stupeur un monolithe noir tombé du ciel. Enigme compacte, sujette à pas mal d’interprétations. Allez savoir. A chacun sa vérité hypothétique. Pierre philosophale originelle ?, bloc minéral d’essence prométhéenne ?, fragment géométriquement découpé de la pierre noire de la Mecque ? En 2001, justement, les tours du World Trace Center n’étaient-elles pas anéanties au nom d’Allah ?

Le poète Fernando Pessoa a défini l’homme comme « un singe avec une montre ». Il n’a pourtant pu voir le film de Franklin Schaffner sorti en 1968, encore, la Planète des singes, d’après un roman de Pierre Boulle. Astronaute, le capitaine Taylor amerrit sur une planète aux mains de singes évolués. Ils ont réduit en esclavage des humains arriérés. Sous la protection de deux chimpanzés amicaux, Taylor, poursuivi par Zaïus, un orang-outan cruel qui est ministre des sciences, découvre les vestiges d’une civilisation humaine avancée… Au championnat des dystopies, la palme revient au roman de l’anglais Aldous Huxley, le Meilleur des mondes (1931) qui dépeint une société où les castes inférieures sont fécondées in vitro, en série (comme les Ford T), tandis que les membres des castes supérieures, les Alpha, sont grands, beaux, intelligents. Huxley remet ça en 1948 avec Temps futurs. En 2108, après la 3ème guerre mondiale qui a pris fin depuis plus d’un siècle, un chercheur en botanique venu de la Nouvelle-Zélande miraculeusement épargnée, découvre, dans Los Angeles atomisée, une société dominée par un clergé vêtu de peaux de bêtes vouant un culte au démon Bélial, autrement dit le seigneur des mouches, lequel se retrouve dans le roman de William Golding, Sa majesté des mouches (1954), dont Brook fit un film neuf ans plus tard ; où l’on voit sur une île un groupe d’adolescents naufragés passer de la barbarie à la tyrannie. Au chapitre de l’espoir relatif, on inscrit Malevil (1972) roman de Robert Merle : six survivants, dans un château, s’efforcent de recréer l’humanité avec les maigres moyens du bord, après une explosion, supposée atomique, survenue le dimanche de Pâques 1977 !

Que sera notre « monde d’après » le covid-19 ? Chi lo sa ? Sans nul doute le théâtre d’âpres luttes, à imaginer en tous sens, sous le sceau du « principe espérance ». Jean-Pierre Léonardini

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Andrevon, de l’utopie à la dystopie

Auteur de science-fiction, Jean-Pierre Andrevon publie une anthologie des dystopies. Un genre explorant les scénarios les plus pessimistes à venir. Pour mieux s’en prémunir…

 

Cyrielle Blaire – Qu’est-ce qu’une dystopie ?

Jean-Pierre Andrevon – Une histoire qui met en scène une société où les gens sont coincés dans des cases et doivent obéir à un ordre supérieur : politique, militaire, religieux. C’est un genre qui dérive de son contraire, l’utopie. Aux XVIe et XVIIe siècles, des auteurs comme Thomas More ont essayé de créer des sociétés idéales où les gens seraient tous égaux. Mais c’était aussi des sociétés contraignantes. Dès qu’on voulait réguler la vie des gens, les rendre heureux sans leur consentement, on dérivait vers la dystopie. Les récits d’anticipation explorent un futur qui part du présent. Ce sont des leçons.

C.B. – Reconnaissance faciale, intelligence artificielle, drones… Les nouvelles technologies sont-elles un vivier pour la science-fiction ?

J-P.A. – On vit une accélération technologique, avec le tout-connecté, notamment. On est espionné par son frigo, qui nous dit : « Va vite acheter du lait ! » La dystopie entre dans le réel. C’est inquiétant, car cela ira forcément avec une restriction des libertés. Plus les moyens de contrôler les individus, de les surveiller, seront technologiques, et donc invisibles, moins on aura besoin d’armée ou de police dans la rue. Le roman qui a tout vu, c’est 1984, de George Orwell.

C.B. – L’élection de Trump a fait exploser les ventes de 1984

J-P.A. – Orwell avait compris que pour tenir les gens sous sa coupe, il fallait inventer un danger ailleurs, une guerre mystérieuse, afin que les gens marchent comme un seul homme. Le personnage principal essaie de se révolter, puis il est peu à peu pris dans l’engrenage. À la fin de 1984, le héros, Winston Smith, nous dit: « Maintenant, j’aime Big Brother ». La dystopie, c’est une société acceptée par les gens. On ne se rend pas compte qu’on est manipulés, contraints. Des Allemands, au milieu de Berlin en ruines, continuaient à soutenir Hitler. Et des milliers de gens ont pleuré à la mort de Staline.

C.B. – Les récits d’anticipation recèlent une dimension de critique sociale ?

J-P.A. – Oui, d’ailleurs le genre était à ce sujet plutôt optimiste. Puis, tout a changé avec Hiroshima, la Shoah… Fahrenheit 451, de Ray Bradbury, décrit une société où l’on a éliminé l’écrit et où l’on brûle les livres. La série La Servante écarlate joue sur la peur de la stérilité des femmes, sur l’emprise de la religion. Ces histoires sont basées sur le réel, elles donnent l’impression aux gens qu’ils vivent dans un monde qui peut rapidement basculer vers la dystopie. Les gens aiment se faire peur, comme l’enfant qui se couche dans le noir. On a toujours craint que la Terre se retourne contre nous. La science-fiction a beaucoup exploité la fin de la civilisation, celle de l’homme. Souvent, dans ces récits, un personnage se révolte et en entraîne une poignée d’autres.

C.B. – Avec l’épidémie qui oblige au confinement, les gens se rendent compte qu’ils ont besoin de « faire société » ?

J-P.A. – Le réflexe de s’enfermer serait la pire des choses. Le darwinisme nous l’enseigne : ce ne sont pas les plus forts qui résistent, ce sont les plus organisés. Les abeilles dans la ruche ou les loups qui vivent en meute. La solidarité et l’entraide sont essentielles, on commence à s’en rendre compte. Autour de ces thèmes, on peut relire Malevil de Robert Merle ou Ravage de René Barjavel. Après un cataclysme, une poignée de gens survivent et essaient de reconstruire une société meilleure. Les pires évènements entraînent toujours des choses positives. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

De la dystopie :

Contrôle social par les écrans, dictatures, apocalypses nucléaires, catastrophes climatiques, sélection eugénique, abrutissement des masses par le consumérisme… Du roman Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932) à la série télé Black Mirror (2011-2019), les auteurs d’anticipation se sont emparés depuis un siècle de la dystopie pour tendre à notre présent un miroir angoissant. Et nous mettre en garde contre les futurs indésirables. À lire : Anthologie des dystopies […], de Jean-Pierre Andrevon (éditions Vendémiaire, 348 p., 26€).

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Adieu, Michel Piccoli !

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre d’Emmanuelle Béart. La comédienne s’adresse à Michel Piccoli, disparu le 12 mai. L’adieu à un monstre sacré du cinéma et de la scène, qui fut son partenaire de jeu dans La Belle Noiseuse, le film de Jacques Rivette. Grand Prix du jury au festival de Cannes 1991.

 

Avignon, le 18 mai 2020

Ce soir nous ne sommes pas septembre, et j’ai froid en ce doux jour de mai.

S’il faut que tu partes ô pars, mon ami, du jour où l’on vient le départ est promis.

Michel a fait sa grande valise et nos baisers volent vers ses lèvres endormies, nos mains redessinent les trajectoires de chacun de ses souvenirs. La bicyclette des choses de la vie parcourt les sentiers de nos mémoires. Tes gestes, tes regards, tes mots, ta voix résonnent comme la beauté du cinéma en plein soleil, toutes générations entremêlées.

Michel, tu les aimes mes pieds ?

Loin du bruit et de la fureur, sans mépris, toi, si limpide, au rythme tranquille, au sourire ravageur que trahit la tendresse de deux grands yeux rieurs. Michel, comme si tout était une blague, ou comme si l’on ne pouvait plus guère s’illusionner sur soi même. En marchant le long des routes cinématographiques, j’ai croisé ton chemin, nos corps se sont fracassés l’un contre l’autre, jusqu’à se tordre, se déformer… Je garde le souvenir de tes mains grandes comme des palmes, tout un monde en mouvement, prêtes au combat de la création, de ton visage beau, inflexible et furieux. Non tu n’as pas quitté mes yeux. Je ferme mes paupières. Comme il m’en vient, des souvenirs. J’ai la gorge pleine de larmes comme dirait notre amie Jeanne.

Michel, Tu les aimes mes fesses ?

Pardon de cette indélicatesse, tu as rendez-vous, je ne veux pas te retenir, juste te dire que le combat continue, que ce corps que tu as pétri et pétri et repétri sous les yeux du grand Jacques, cette terre que tu as modelée de tes paumes, n’oublie rien de ce que tu lui as insufflé. Le combat continue entre l’ombre et la lumière, entre la lucidité et la ferveur. En désaccord avec notre temps, c’était, dis-tu, notre raison d’être.

Sur ton chemin vers les étoiles, embrasse Vincent, François, Paul et les autres.

Adesias Michel, Emmanuelle Béart

 

Piccoli, le monstre

Jean Renoir, Alain Resnais, Agnès Varda, Alain Cavalier, Claude Sautet, Claude Chabrol, Jacques Rivette, Luis Buñuel, Costa-Gavras, Marco Ferreri, Alfred Hitchcock, Marco Bellocchio, Ettore Scola, Manoel de Oliveira, Nanni Moretti : du Mépris à La grande bouffe, de Belle de jour aux Choses de la vie, de La belle noiseuse à Habemus papam, Michel Piccoli a tourné avec les plus grands réalisateurs de cinéma.

Jean-Louis Barrault, Jacques Audiberti, Jean Vilar, Jean-Marie Serreau, Peter Brook, Luc Bondy, Patrice Chéreau, Claude Régy, André Engel : Michel Piccoli a joué sous la direction des plus grands metteurs en scène de théâtre. En 1984, le Syndicat de la critique lui décerne le prix du meilleur comédien pour son rôle dans Terres étrangères d’Arthur Schnittzler, au Théâtre des Amandiers.

Homme sincère et discret, il demeura toujours fidèle à ses engagements de jeunesse. En 1953, il tourne Horizons, un film commandé par la CGT pour son 29°congrès confédéral. Benoit Frachon, alors secrétaire général, y joue son propre rôle ! Dans Les copains du dimanche réalisé en 1956 par Henri Aisner, à l’initiative encore de la CGT, il tient le rôle d’un directeur d’Aéro-club. Dans ce même film, joue également Jean-Paul Belmondo, dont c’est le premier rôle. Sur son site, François Bon nous révèle que Michel Piccoli a tenu la main de Bernard-Marie Koltès, le grand auteur dramatique, au moment de sa mort. Un témoignage bouleversant recueilli dans les couloirs de Radio France…  La très suggestive bande-annonce de Je rentre à la maison montre l’étendue de la  palette de jeu de Michel Piccoli : un très beau film de Manoël de Oliveira où il joue un rôle majeur.

À l’image de l’inoubliable Gérard Philipe, statut de star et notoriété publique ne l’empêchent nullement de renouveler chaque année son adhésion au SFA-CGT, le Syndicat français des acteurs. Au côté de Jack Ralite, en 1987 il s’engage pleinement dans la tenue des États généraux de la culture. Un souvenir personnel : en charge d’un dossier pour l’hebdomadaire de la CGT La Vie Ouvrière, « Ces étrangers qui ont bâti la France : les Italiens », je le sollicite pour un entretien. Indisponible, il s’en excuse. Élégance du geste pour le journaliste méconnu que je suis : « l’ancien étranger avec papiers » renouvelle ses regrets par écrit ! Yonnel Liégeois

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Yasmina Khadra, propos déconfinés

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Yasmina Khadra. Né en Algérie, l’écrivain s’adresse à sa mère décédée. Souvenirs d’instants de grâce, désarroi face au temps qui sépare les êtres qui se sont aimés.

à lire, acheter ou télécharger : Natif du Sahara algérien, ancien commandant en charge de la lutte contre les groupes djihadistes durant la guerre civile, Yasmina Khadra quitte l’armée en 2000 pour se consacrer exclusivement à l’écriture. Des nouvelles, des polars, des romans couronnés de nombreux prix littéraires : Morituri, Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat, Dieu n’habite pas La Havane

 

Paris, ma chère petite maman

Durant des jours, je fus confiné chez moi à cause du coronavirus. L’enfermement est devenu une habitude, pour moi. Je sors rarement. Le temps parisien ne se prête guère à un enfant du Sahara qui ne reconnaît le matin qu’à sa lumière éclatante et qui a toujours rangé la grisaille du côté de la nuit. Je suis en train de terminer un roman. Le seul que j’aurais aimé que tu lises, toi qui n’as jamais su lire ni écrire. Un roman qui te ressemble sans te raconter et qui porte en lui le sort qui a été le tien.

Je sais combien tu aimais la Hamada où tu adorais traquer la gerboise dans son terrier et martyriser les jujubiers pour quelques misérables fruits. Eh bien, j’en parle dans mon livre comme si je cherchais à revisiter les lieux qui avaient compté pour toi. Je parle des espaces infinis, des barkhanes taciturnes, des regs incandescents et du bruit des cavalcades. Je parle des héros qui furent les tiens, de Kenadsa et de ses poètes, des sentiers poussiéreux jalonnés de brigands et des razzias qui dépeuplaient nos tribus. C’est toi qui m’as donné le courage de m’attaquer enfin à cette épopée qui me hante depuis des années. Je craignais de n’avoir pas assez de souffle pour aller au bout de mon texte, mais il a suffi que je pense à toi pour que mes peurs s’émiettent comme du biscuit.

Chaque fois que j’emprunte un chapitre comme on emprunte un passage secret, je perçois une présence penchée par-dessus mon épaule. Je me retourne, et c’est toi, ma maman adorée, ma petite déesse à moi. Je te demande comment tu vas, là-haut ? Tu ne me réponds pas. Tu préfères regarder l’écran de mon ordi en souriant à cette écriture si bien agencée dont tu n’as pas les codes. Je sais combien tu aimes les histoires. Tu m’en racontais toutes les nuits, autrefois, lorsque le sommeil me boudait. Tu posais ma tête sur ta cuisse et tu me narrais les contes berbères et les contes bédouins en fourrageant tendrement dans mes cheveux. Et moi, je refusais de m’assoupir tant ta voix était belle. Je voulais qu’elle ne s’arrête jamais de bercer mon âme. Il me semblait, qu’à nous deux, nous étions le monde, que le jour et la nuit ne comptaient pas car nous étions aussi le temps.

C’est toi qui m’a appris à faire d’un mot une magie, d’une phrase une partition et d’un chapitre une saga. C’est pour toi, aussi, que j’écris. Pour que ta voix demeure en moi, pour que ton image tempère mes solitudes. Toi qui frisais le nirvana lorsque tu te dressais sur la dune en tendant la main au désert pour en cueillir les mirages, toi qui ne pouvais dissocier un cheval qui galopait au loin d’une révélation divine, tu te sentirais dans ton élément dans ce roman en train de forcir et tu ferais de chacun de mes points d’exclamation un point d’honneur. Comment oublier l’extase qui s’emparait de toi au souk dès qu’un troubadour inspiré se mettait à affabuler en chavirant sur son piédestal de fortune ?

Pour toi, comme pour Flaubert – un roumi qui n’était ni gendarme ni soldat, rassure-toi – tout était vrai. Étaient vraies les légendes décousues, vraie la rumeur abracadabrante, vrai tout ce qui se disait parce que, pour toi, c’était cela le pouls de l’humanité. Quand il m’arrive de retourner à Oran, je vais souvent m’asseoir à notre endroit habituel et convoquer nos papotages qui se poursuivaient, naguère, jusqu’à ce que tu t’endormes comme une enfant.

C’était le bon vieux temps, même s’il ne remonte qu’à deux ans, deux ans interminables comme deux éternités. Nous prenions le frais sur la véranda, toi, allongée sur le banc matelassé et moi, tétant ma cigarette sur une marche du perron, et nous nous racontions des tas d’anecdotes en riant de notre candeur. Tu plissais les yeux pour mieux savourer chaque récit, le menton entre le pouce et l’index à la manière du Penseur.

Mon Dieu ! Que faire pour retrouver ces moments de grâce ? Quelle prière me les rendrait ? Mais n’est-ce pas dans l’ordre des choses que de devoir restituer à l’existence ce qu’elle nous a prêté ? On a beau croire que le temps nous appartient, paradoxalement, c’est à lui que revient la tâche ingrate de séparer à jamais ceux qui se chérissent. Ne reste que le souvenir pour se bercer d’illusions. Ma petite maman d’amour, depuis que tu es partie, je te vois dans toute grand-mère ! Qu’elles soient blondes, brunes ou noires, il y a quelque chose de toi en chacune d’elles. Si ce ne sont pas tes yeux, c’est ta bouche. Si ce n’est pas ton visage, ce sont tes mains. Si ce n’est pas ta voix, c’est ta démarche. Si ce n’est rien de tout ça, c’est l’émotion que tu as toujours suscitée en moi.

Et pourtant, partout où je vais, même là où il n’y a personne, c’est toi que je vois me faire des signes au fond des horizons. Tantôt étoile filante dans le ciel soudain triste que tu lui fausses compagnie, tantôt île de mes rêves au milieu d’un océan de tendresse aussi limpide que ton cœur, tu demeures mon aurore boréale à moi. Si je devais un jour te rejoindre, maman, je voudrais qu’il y ait une part de nous deux dans tout ce qui nous survivrait. Puisque seul l’amour sait nous raconter à ceux qui savent écouter. Yasmina Khadra

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