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Erri De Luca, l’œuvrier de la plume

À l’occasion de la parution de son dernier roman, Le tour de l’oie, le grand auteur italien Erri De Luca évoque ses années de jeunesse, ses combats et convictions avec le public français. À l’heure où Gallimard publiait Les poissons ne ferment pas les yeux et le Mercure de France Les saintes du scandale, tandis que ressortait en poche chez Folio Le poids du papillon, le ciseleur de mots au regard bleuté et envoûtant se confiait en exclusivité à Chantiers de culture. Retour sur une rencontre passionnante.

 

Yonnel Liegeois – Dans Le poids du papillon, vous dépeignez trois figures au fil des pages. Celles d’un braconnier, d’un chamois, et d’un papillon

Photo Daniel Maunaury/DR

justement : sous laquelle des trois avancez-vous masqué ?

Erri De Luca – Aucune, je suis juste le lieu de l’histoire, l’endroit où elle se déroule : je profite des droits d’auteurs mais je crois être seulement un rédacteur d’histoires ! Un « récolteur d’histoires » plus précisément, qui sont miennes ou d’autrui, envers lesquelles je suis à l’écoute. Vous le savez, je suis un pratiquant d’alpinisme, plus encore je suis un « écouteur » d’alpinisme. Quand des montagnards se sentent à l’aise, à l’écart des grandes voies ou des grandes parois, ils bavardent, ils se racontent. J’aime écouter, et retenir bien sûr. À la publication de Sur la trace de Nives (le récit de ses expéditions himalayennes dans les pas de la célèbre alpiniste italienne aujourd’hui disparue, ndlr), elle-même s’étonnait que j’aie pu retenir ainsi nos conversations sans jamais prendre de notes, je suis une espèce de réservoir d’histoires ! Dans l’un des psaumes de David, il y a une image qui me plaît où il prétend que « la divinité lui a creusé des oreilles ». Un verbe concret, manuel que les traducteurs modernes de la Bible délaissent au profit de « former », alors que dans l’hébreu ancien c’est le même mot qui définit l’action de creuser un puits. Qu’est-ce à dire, sinon que l’oreille de David est un puits où la parole divine entre et demeure ? Une transmission où, telles des gouttes d’eau, pas un mot ne se perd. Un puits où les mots peuvent être récupérés sans jamais gaspiller la réserve. Les histoires se présentent, ainsi, pour moi : des provisions dont je peux m’abreuver à tout moment.

Y.L. – À lire cette histoire de braconnier à l’heure de sa dernière chasse, on se dit que vous aimez bien laisser traîner une oreille sur les chemins de traverse ?

E.D-L. – Là ou ailleurs ! J’écoute, j’écoute où que je sois,  là où je suis dans l’instant. J’ai écouté des braconniers et des chasseurs sans être moi-même ni l’un ni l’autre. Avec cette expérience de la montagne qui nourrit mon imaginaire, comme elle nourrit celui de tous ceux qui vont s’égarer là-haut : l’écoute des pierres, des arbres, des animaux… On ne peut défier la nature, je suis une fourmi face à un géant. Devant elle je suis à la rigueur un passant, celui qui bénéficie d’un sauf-conduit provisoire, jamais un résident.

Y.L. – Deux éléments sont frappants dans votre roman : d’abord la solitude de vos deux héros, chamois et braconnier, ensuite le fait que l’histoire se déroule intégralement sur les hauteurs, loin de la foule et de l’agitation. Faut-il donc désormais fuir la société pour se faire homme et braver l’altitude pour atteindre notre humanité ?

E.D-L. – J’apprécie la société parce qu’elle permet à une grande partie de ses membres de vivre, ou de survivre. Pour moi, la vraie question, ce n’est pas le choix de la solitude mais la pratique de l’isolement. La solitude relève d’une démarche poétique, pour ma part je suis né et j’ai grandi dans l’isolement quand, à 18 ans, je me suis retrouvé au cœur d’une génération d’insurgés : comme on retourne sa veste, mon caractère en fut renversé ! J’ai connu la violence faite et subie, je ne vivais que pour la cause. Tout le reste de mon existence, mes amours, mes lectures, je les vivais comme des éléments extérieurs à moi-même C’est une part de ma vie que je ne puis renier ou censurer. Mon engagement militant, dans les années 70, relevait de la nécessité. On ne devient pas révolutionnaire parce que l’on rêve d’aventure, on le devient parce que la situation est révolutionnaire et contraint les gens à réagir ainsi : je ne pouvais déserter ce combat, j’ai quitté Naples à cette époque pour appartenir totalement à la cause.

Y.L. – Entre votre précédent roman, Le jour avant le bonheur et celui-là, semble s’opérer justement comme un glissement entre révolte et apaisement. L’homme, et l’écrivain, aurait-il enfin touché à la sérénité, à défaut de n’être plus

Photo Daniel Maunaury/DR

un révolté ?

E.D-L. – Révolté, on ne l’est jamais seul, c’est un mot qui a horreur du singulier ! La révolution concerne une multitude en lutte, sans ce collectif être révolté n’a aucun sens, le mot a nécessité d’être relié à une expérience chorale. Je dois mon éducation sentimentale, qui englobe mes indignations, à ma ville de Naples. C’est là que se sont formées mes colères, mes compassions, mes hontes, c’est là où elles se sont ancrées historiquement et collectivement. C’est pourquoi j’éprouve quelques réserves à l’égard du titre « Indignez-vous » de Stéphane Hessel. « Indignons-nous » oui, d’autant que pour s’indigner il faut avoir expérimenté la honte. Je considère la honte comme le sentiment politique par excellence : c’est elle qui oblige à réagir, plus que la colère qui s’éteint et n’est que passagère. La honte, c’est une lèpre sur la peau qui a besoin d’être soignée ! L’indignation de ma jeunesse ?  Une réponse à la honte d’appartenir à un monde qui fut responsable des pires massacres de l’humanité, je suis d’un siècle où l’histoire majeure est entrée dans les histoires mineures de chacun.

Y.L. – Osons la comparaison entre la position de chefs d’état actuels et l’attitude du roi des chamois : comme lui, ne vaut-il pas mieux se retirer élégamment plutôt que de risquer le mandat, le combat de trop ?

E.D-L. – À la différence de l’homme, l’animal sait lorsque vient le moment de se retirer. Il sait, dans le présent, ce qu’il doit faire. Aucun animal ne se repentit de ce qu’il a fait. À contrario, l’espèce humaine est peu lucide dans le présent, trop alourdie de cet immense passé chargé sur les épaules de chacun d’entre nous. Non seulement nous sommes surchargés de passé, mais en plus nous avons cette incroyable faculté d’imaginer le futur, de l’organiser : nous sommes ainsi coincés entre cette immensité du temps passé et celle du temps futur ! Alors, nous trébuchons dans le présent, souvent incapables de réagir au bon moment… La bête, au contraire, est précise, exacte à l’heure du rendez-vous, concentrée sur le présent parce que distraite ni par le passé ni par le futur : le chamois sait qu’il a épuisé ses forces et qu’il doit sortir de l’arène. Comme la mer est formée d’une myriade de gouttes, la vie est composée d’instants et le poids du papillon a exactement le poids du dernier instant, celui de l’ultime gouttelette. La supériorité de l’animal, la faiblesse de l’homme : l’animal sait quand il va mourir, le chasseur non.

Y.L. – Et le rendez-vous entre le chamois et le chasseur, à la vie à la mort, se joue dans un décor grandiose ! Loin du délabrement actuel de l’Italie berlusconienne ?

E.D-L. – La vie politique italienne ? Pour moi un sujet inintéressant, insignifiant… Je reste toujours émerveillé à l’écoute de gens d’autres pays qui se posent encore la question ! Il faut s’interroger aujourd’hui au delà de l’Italie : la politique a changé de centre, l’Europe n’est plus un centre, elle est une espèce de grande Suisse : une expression économique, une entité qui a juste unifié et sa monnaie et sa police. Ce qui rend l’ensemble peu intéressant, au contraire de ce qui se passe dans les pays au sud de la Méditerranée. En Turquie et en Syrie, là se joue l’avenir ! De même qu’en Amérique du Sud et en Afrique : je m’imagine un jour, nous Européens, devenir à notre tour les émigrants en Afrique… L’histoire offre parfois de belles surprises ! D’autant que nous Italiens, nous avons l’expérience, d’un bateau l’autre nous fûmes les meilleurs passagers du XXème siècle. En troisième classe, certes, mais ce siècle fut celui des grandes migrations pour nous. Y compris pour moi, qui suis venu travailler sur les chantiers en France… Je fus certainement  le dernier italien, ouvrier maçon en France : le chef d’équipe était déjà portugais, l’italien l’entrepreneur qui organisait l’embauche !

Y.L. – Vous ne craignez donc point l’arrivée en masse de ces Africains qui débarquent à Lampedusa ?

E.D-L. – Aucunement, parce que l’Italie est une forme de pont jeté par l’Europe en direction du sud de la Méditerranée. De tout temps. C’est un fait historique, la géographie a bâti l’histoire de l’Italie. C’est donc un non-sens de construire des barrages pour rejeter à la mer des hommes qui fuient la guerre. Plus forte que le risque du naufrage et de la mort, ils éprouvent la nécessité de la fuite. Obéissons à notre géographie, laissons les passer, ils émigreront un peu partout en Europe, ils sont déjà arrivés à Paris : nous ne pouvons mettre un condom à l’Europe ! On peut arrêter un train, un avion, à pied l’homme passe partout. Même aux États-Unis, la frontière avec le Mexique est perméable.

Y.L. – À vous entendre parler aussi passionnément de l’avenir du monde, on est loin d’imaginer l’homme, autodidacte, plongé dans l’étude de l’hébreu ancien !

Photo Daniel Maunaury/DR

Cette langue vous subjugue toujours autant ?

E.D-L. – Je ne m’en lasse point ! Tous les jours, chaque matin au lever, en fait avant même le matin parce que je me lève très tôt, je lis un chapitre de la Bible en hébreu ancien. Pas mon livre de chevet donc, celui du réveil : un besoin, une nécessité ! Avec ces lignes qui marchent de droite à gauche, la rencontre de mes paupières occidentales avec ces lettres orientales produit de l’énergie dans mon corps ! Une expérience qui renouvelle mon point de vue : en tant que laïc je ne m’autorise pas à tutoyer la divinité, il n’empêche, c’est dans cette langue que s’est fondée la civilisation du monothéisme. Et dans cette langue, cette langue seule, cette civilisation est encore là présente, toute entière. Ce qui me donne l’impression de la recevoir à la source. Je suis un peu comme Livingston, remontant à la source du Nil. Lentement, avec discipline… Révolutionnaire, l’indiscipline était ma maîtresse. La discipline, la règle, les contraintes, les horaires, je les ai appris grâce à la vie ouvrière. La « vie ouvrière », une belle expression pour moi…

Y.L. – Le Nil, disiez-vous, le sable et l’immensité désertique donc… N’est -t- il pas paradoxal d’affirmer dans « Le poids du papillon » qu’il n’y a pas plus grand silence que celui de la neige ?

E.D-L. – C’est en fait une question de stabilité, de pression sur la terre qui contribue à cette impression de silence. Dans le désert, où j’ai dormi quelquefois, j’ai souvent eu la sensation que même l’étoile faisait du bruit ! Au final toutefois, en montagne comme au désert, le bruit est présent parce que le règne minéral est un monde du vivant. Et puis, au plus profond du silence, il y a le bruit du vent, le bruit de notre corps, celui de notre cœur qui bat, que l’on grimpe ou que l’on marche… Notre corps a une cadence musicale. Quand j’étais à l’usine ou sur le chantier, mon corps épousait le rythme du travail. Au point d’avoir parfois envie de chanter. Non parce que le travail me rendait heureux, juste parce que notre corps est musical. D’où le choix d’écrire mes livres à la main ! La frappe n’intervient qu’au stade ultime, pour la remise du manuscrit. Le corps ? Une formidable machine que nous exploitons sans vraiment bien la connaître. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

L’homme et la bête

Le poids du papillon ? Une incroyable histoire entre un braconnier, un chamois et un papillon, une fable, une parabole à vrai dire où l’on voit s’affronter trois maîtres en leur domaine : le dieu de la chasse, le roi de la horde et le prince de la légèreté. Dans la majesté des cimes enneigées, loin du tumulte de la cité, sur ces hauteurs escarpées où le sabot de l’animal se pose avec assurance là où le pied de l’homme se fait tremblant. Un combat de titans entre l’homme et la bête, narré avec ce souffle épique et poétique cher à De Luca : une légèreté de la phrase, à l’image de celle du papillon qui virevolte d’un héros à l’autre, entre ciel et terre. Vaincre ou mourir ? Selon De Luca, le dernier mot est ailleurs : vivre en harmonie avec soi-même.

 

Des poissons et des saintes

Chez Erri de Luca, le paradoxe n’est point de mise ! Dans un même élan, l’écrivain sait se faire aussi magistralement conteur de la petite comme de la grande histoire, du portrait d’un enfant parmi tant d’autres à celui de saintes à la biographie consacrée dans les pages de la Bible… Avec le même étonnement, la même jubilation pour le lecteur : d’un authentique récit d’initiation dans Les poissons ne ferment pas les yeux à la revisitation de ces portraits de femmes qui eurent pour nom Ruth, Bethsabée ou Marie dans Les saintes du scandale, le romancier italien use du même verbe léché et poétique pour nous rendre ses héros de plume, le gamin napolitain en vacances au bord de mer comme ces figures féminines historiques, formidablement proches et attachants … La découverte du monde des adultes et du verbe « aimer » pour l’un, la puissance de leur féminité pour les autres ! Entre le parler napolitain et la musique de l’hébreu ancien, la langue d’Erri De Luca ne marque aucune frontière, sinon celle du souvenir ou de la méditation pour l’un et l’autre genre littéraire. Du bel et grand art.

 

Portrait

Du marteau au stylo

Autodidacte, Erri De Luca a tout fait, tout appris de ses mains. A manier la faucille et le marteau de la révolution, comme la plume et le stylo pour l’écriture… Sa vraie rencontre avec les livres ? Pas à l’école, mais à la maison. « Une famille pauvre, mais riche en livres. S’il y avait eu des armes au mur, peut-être serai-je devenu chasseur ! C’est dans les livres que j’ai découvert la meilleure part de moi-même. Lecture et écriture ont toujours accompagné ma vie alors que je n’ai commencé à publier que très tard, vers l’âge de quarante ans ». Le gamin découvrit les livres en dévorant ceux de son père. Une frénésie de lectures qui a nourri sa passion de l’histoire autant que sa volonté de changer le monde… Ouvrier à la chaîne de la Fiat, militant de « Lotta Continua » durant les années de plomb, maçon sur les chantiers du bâtiment en France, l’homme a trempé sa plume au dur labeur quotidien, avec la lecture et l’écriture toujours à la fin d’une journée de travail, un temps sauvé contre le temps vendu ! Le livre, compagnon de tous les jours, à l’usine comme au temps de la révolution : l’homme ne renie rien de ses engagements antérieurs, défendant en son temps la cause de Cesare Battisti jusqu’au bout, s’insurgeant « contre cet État italien qui s’obstine à proclamer des victoires à perpétuité sur les vaincus d’un autre temps ».

Son ambition aujourd’hui, de livre en livre ? Explorer notre humanité trébuchante au regard de ce siècle tourmenté où s’est commis en Europe « le plus grand massacre de l’humanité, une génération avant la mienne ». Et tenter de renouer avec la vie, « au rez-de-chaussée de la ville », dans les souterrains napolitains ou au sommet de l’Himalaya, à la fréquentation surtout des gens de peu, ses compagnons de travail « d’une humanité parfois brutale mais honnête et loyale ». Il le reconnaît, un apprentissage rude sur les chantiers au contact par exemple de ces ouvriers napolitains déracinés, nostalgiques de leurs terres, de leurs familles. « Je fus durablement touché par leurs souffrances, leurs cous tordus ou tendus vers leurs origines ». Naples ? La ville où il naquit en 1950, la ville de tous les apprentissages et de toutes les révoltes pour celui qui en fit souvent matière à roman : Pas ici, pas maintenant, Montedidio, Le jour avant le bonheur… De Luca ne se veut pourtant point écrivain de terroir. Ses héros sont figures de proximité certes, napolitaines ou populaires, mais il les convoque d’une plume légère et jamais prisonnière, s’évadant d’emblée du singulier vers l’universel. Se risquant même, lui le laïc invétéré qui s’interdit de tutoyer la divinité, sur les chemins plus austères de la spiritualité : l’apprentissage, en solitaire, de l’hébreu ancien. Pour tenter, comme le montagnard au pied du sommet ou le saumon sautant le gué, de remonter sans relâche à la source de vie. Ultime étape avant la mort.

Raconteur d’histoires ou passeur de mémoire, en tout cas vrai montagnard, l’ouvrier devenu écrivain sait mieux que quiconque accoucher vertiges poétiques et textes flamboyants sur notre humanité vacillante, et pourtant sans cesse renaissante. Erri De Luca ? Une langue ciselée, un souffle épique, le mot juste… Prix Fémina  étranger en 2002 pour Montedidio, l’un des plus grands auteurs italiens contemporains.

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Antisionisme, antisémitisme : confusion ou distinction ?

L’antisémitisme, comme tous les racismes, mérite une mobilisation citoyenne intransigeante. Journaliste et historien, Dominique Vidal montre, dans Antisionisme = Antisémitisme ?, les ressorts de la dangereuse confusion et les enjeux de la nécessaire distinction. Entre l’un, opinion politique et philosophique, et l’autre, qui est un délit.

 

En juillet 1942, la police française arrêtait à Paris et parquait au Vél’ d’Hiv’ 13 000 juifs, français et étrangers. Dont quelque 4000 enfants, qui devaient être déportés vers les camps de la mort. En juillet 2017, Emmanuel Macron, en leur rendant hommage, reconnaissait, et l’on peut s’en réjouir, les responsabilités de l’État français dans ce crime mais il commettait en même temps une double faute. D’abord, il accueillait à la cérémonie le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou. Comme si les Français juifs n’étaient pas tout à fait français et qu’ils devaient être aussi représentés par le premier ministre d’un autre État, l’État d’Israël. Un homme à qui, en outre, le locataire de l’Élysée donnait du « cher Bibi » ! Un mauvais signal pour la lutte contre l’antisémitisme dans notre pays.

Ensuite, le chef de l’État affirmait en fin de discours que l’antisionisme serait « la forme réinventée de l’antisémitisme ». Une déclaration aussitôt dénoncée par nombre de défenseurs du droit et de juifs antisionistes eux-mêmes. Comme s’il était possible de confondre l’une des formes du racisme, en l’occurrence l’antisémitisme qu’il s’agit de condamner, combattre et sanctionner, avec une position philosophique et politique, qu’on la partage ou non : l’antisionisme. Une position qui consiste d’une part à refuser une politique nationale, celle d’Israël fondée sur la séparation ethnico-religieuse, en l’occurrence au détriment des droits individuels et nationaux du peuple palestinien, d’autre part à préférer à l’émigration hors de France la lutte contre tous les racismes et pour l’égalité des droits. Ici comme au Proche-Orient.

 

En février 2019, alors que s’est multipliée en peu de temps une série d’actes de racisme antisémite, allant jusqu’aux meurtres pour la première fois ces dernières années depuis la victoire contre les nazis, Emmanuel Macron réitère son propos lors d’un dîner du Crif, le Conseil représentatif des institutions juives de France… Historien et journaliste, spécialiste d’Israël et de la Palestine, mais aussi de la société française, Dominique Vidal écrit en réponse que « ce n’est pas avec des manœuvres politiciennes d’un autre âge qu’on combattra efficacement l’antisémitisme ». Et d’ajouter : « Emmanuel Macron prend le risque d’alimenter la campagne maccarthyste de la droite sioniste contre les militants de la solidarité avec le peuple palestinien. Et de cautionner, par la même occasion, la radicalisation du gouvernement le plus ultra de l’histoire d’Israël. ». Aussi, est-t-il utile de lire ou relire le livre de Dominique Vidal Antisionisme = antisémitisme ?. Bien plus qu’un pamphlet, il s’agit d’une analyse documentée, claire, accessible à tous, sur les enjeux qui se cachent derrière un tel amalgame.

Dominique Vidal consacre ainsi toute la première partie de son ouvrage à l’histoire du sionisme. Il revient sur ce qui a fondé son émergence : le constat de l’antisémitisme européen (lequel est à l’origine du sionisme), mais aussi le postulat de l’existence d’un peuple juif en tant que peuple, l’hypothèse de l’impossible assimilation des juifs dans les sociétés où ils vivent, leur droit sur la « terre promise », et la négation de l’existence d’un autre peuple (le peuple palestinien) sur cette terre (c’est la formule connue d’« une terre sans peuple pour un peuple sans terre »). Il étudie les évolutions de ce projet, né en Europe à la fin du XIXe siècle, et il rappelle qu’« il n’a jamais été l’unique courant politique juif ».

 

L’auteur le souligne. « Emmanuel Macron ne définit pas l’antisionisme qu’il condamne ainsi sans appel. Or, ce concept renvoie à des notions très diverses et qui, de surcroît, ont évolué à travers le temps ». Il rappelle notamment que « avant la Seconde Guerre mondiale, l’immense majorité des juifs rejette le projet d’État juif en Palestine ». L’historien interroge aussi la crise stratégique où est entré le sionisme aujourd’hui, alors que la perspective d’annexion par Israël de la Cisjordanie qu’il occupe, « et donc l’abandon de deux États au profit d’un seul, de fait binational, mais selon un système d’apartheid, menace l’existence même d’une majorité juive durable, objectif (…) de l’État d’Israël ». Dans une veine analogue, il scrute les ravages du libéralisme au pouvoir à Tel-Aviv. Et de citer Avraham Burg, ancien président du Parlement israélien (la Knesset) et ancien président de l’organisation juive mondiale, lequel diagnostiquait dès 2003 que « le sionisme est mort et ses agresseurs sont installés dans les fauteuils du gouvernement à Jérusalem ».

D’où vient l’antisémitisme contemporain ? C’est la troisième question que pose l’historien, qui étudie l’évolution « de l’antijudaïsme à l’antisémitisme ». S’appuyant notamment sur les études de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) pour ce qui concerne la France, il met en lumière la corrélation des préjugés contre les juifs avec toutes les autres formes de racisme. Il souligne que « c’est à l’extrême droite que le niveau d’antisémitisme reste le plus élevé ». Et non dans les rangs des soutiens aux droits du peuple palestinien, au contraire. En revanche, Dominique Vidal énonce une mise en garde. Certains antisémites, dans la galaxie Soral par exemple, essaient quant à eux de détourner vers l’antisémitisme la colère qui s’exprime contre la politique israélienne. Une tentative abjecte, dangereuse, et insultante à l’égard des valeurs du combat des Palestiniens. Dominique Vidal écrit clairement que « destiné à faire taire la critique d’Israël, le chantage à l’antisémitisme ne date évidemment pas d’aujourd’hui. Mais il a pris un tour nouveau en fonction du contexte géopolitique du pays ».

 

Le 6 février 2017, la Knesset (le parlement israélien) adoptait une loi dite de « régularisation » qui ouvrait la voie à l’annexion de tout ou partie de la Cisjordanie que réclament le parti des colons et même plusieurs ministres. À quoi sont venus s’ajouter, d’une part en juillet 2018 une nouvelle loi, attribuant en Israël au seul « peuple juif », le droit à l’autodétermination au détriment de près d’un cinquième de sa population et, d’autre part, un arsenal législatif liberticide pour museler en interne toute critique de la politique gouvernementale. C’est aussi contre l’expansion du mouvement exigeant la fin de l’impunité des dirigeants israéliens face à leurs violations du droit international que ceux-ci cherchent, en particulier en Europe où ils s’allient aux gouvernements les plus à l’extrême droite, à délégitimer voire à criminaliser toute critique. C’est bien ce qui est en jeu aujourd’hui. Isabelle Avran

 

En savoir plus :

« La discorde : Israël-Palestine, les Juifs, la France. Conversations avec Élisabeth Lévy », de Rony Brauman et Alain Finkielkraut (Flammarion, 375 p., 9€20).

– « Comment la terre d’Israël fut inventée, de la Terre sainte à la mère patrie », de Shlomo Sand (Flammarion, 432 p., 10€).

– « Un autre Israël est possible, vingt porteurs d’alternatives », de Dominique Vidal et Michel Warschawski (Éditions de l’Atelier, 171 p., 19€).

– « La maison au citronnier », de Sandy Tolan (J’ai lu, 572 p., 8€).

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Melquiot, jamais sans son père !

Dramaturge contemporain, Fabrice Melquiot est un auteur prolixe. Jusqu’au 10/03, au Théâtre du Rond-Point (75), se joue J’ai pris mon père sur les épaules. Dans une mise en scène d’Arnaud Meunier, le directeur de la Comédie de Saint-Étienne, une tragédie urbaine sur le mode antique. Sans oublier, en tournée, La vie est un songe, la pièce de l’espagnol Calderon mise en scène par Clément Poirée.

 

Banlieue stéphanoise, une tour HLM… Ni plus belle ni moins laide que celles de Montreuil ou de Boulogne-Billancourt en région parisienne, toute aussi humaine et fraternelle entre locataires, d’un étage l’autre ! Le décor est planté, le rideau levé, J’ai pris mon père sur les épaules peut entamer sa longue marche, près de trois heures de représentation… Sur la scène du Rond-Point, un corps de béton avec vue sur les divers appartements où vivent, s’aiment et se querellent des gens simples, comme dans la vie ordinaire. Sans trop de moyens, de condition modeste certes, mais au cœur débordant d’amour, de convivialité et de fraternité. La preuve ? Père et fils, Roch et Enée,

Co Sonia Barcet

sont amoureux et amants de la même femme, Anissa, la voisine du dessus !

Un amour qui se fissure, comme le léger tremblement de terre qui craquèle les murs de la cité, lorsque Roch se découvre porteur d’un cancer des os incurable… Point de misérabilisme chez Fabrice Melquiot, plutôt une chaîne de solidarité qui se met en branle, une vérité insoutenable qui oblige chacun des protagonistes à regarder la réalité en face, la vérité mise à nu entre tous, non sans heurts ni trahisons, reniements parfois : la vie est rarement un long fleuve tranquille ! C’est alors que le fils projette de conduire son père, sur ses épaules s’il le faut, jusqu’au Portugal, ce « Far-West de l’Europe » dont il rêve par dévotion envers l’acteur Clint Eastwood… De la culture bas de gamme, diront peut-être les lettrés patentés, des références porteuses de sens lorsqu’elles sont énoncées avec l’intelligence du cœur. Nous connaissions déjà, sur le mode de la tragédie antique, l’hallucinante chevauchée d’un fils porteur du cadavre de son père dans Littoral du dramaturge libano-canadien Wajdi Mouawad. Melquiot quant à lui, comme pour certifier sa copie conforme, n’hésite point à composer son épopée urbaine sur la trame de l’Énéide de Virgile : les habitants des cités ne sont pas plus incultes que ceux des Champs-Élysées où se joue la représentation ! Des mots justes et tendres, doux ou colériques, émaillent les

Co Sonia Barcet

propos des huit protagonistes, une humanité sans fioritures mais d’une extrême sensibilité.

« La pièce de Fabrice Melquiot met en scène des personnages issus des milieux populaires où la solidarité et l’affection ne sont pas de vains mots », témoigne Arnaud Meunier. Et d’œuvrer alors à la partition avec tact et finesse, peaufinant au fil des scènes le portrait attachant de cette bande de héros du quotidien. De l’auteur au metteur en scène, leur désir commun, sans voyeurisme ni effets de manche ? Entre une vie sans relief et une mort sans gloire aux yeux de certains, faire s’exhaler de l’une et l’autre de subtils parfums, effluves émouvantes sur la grande scène du Rond-Point ! Avec, outre l’étincelante Rachida Brakni et le tonitruant Philippe Torreton, une troupe de comédiens au diapason de leur talent. Yonnel Liégeois

Du 13 au 23/03, au Théâtre des Célestins (Lyon). Les 27 et 28/03, à Bonlieu (Scène nationale d’Annecy). Du 9 au 11/04, à la Comédie de Saint-Étienne. Du 16 au 18/04, à la Scène nationale de Sète. Du 24 au 26/04, au CDN de Normandie-Rouen. Les 9 et 10/05, au Théâtre de Villefranche. Du 16 au 18/05, au Théâtre du Gymnase (Marseille). Le 24/05, à la Maison des arts du Léman ( Thonon les Bains).

À voir aussi :

Des cauchemars pour une couronne

Au terme d’une reprise à succès au Théâtre de La Tempête (75), la pièce de l’espagnol Pedro Calderon de la Barca, La vie est un songe, entame une longue tournée. Conte initiatique autant que fable politique, entre rêve et réalité, dans un clair obscur subtilement dosé et une mise en scène diaboliquement imagée par Clément Poirée, l’histoire mouvementée du jeune Sigismond est captivante. Bien avant l’emblématique père Ubu de Jarry, mais parfois avec autant d’humour et de dérision, nous sommes déjà en terre de Pologne où le vieux roi quelque peu déjanté, un obsédé ou un « timbré » de prescience, inflige à son fils un traitement inhumain : à craindre un

Co Antonia Bozzi

futur comportement bestial, il en fait un animal !

« Trois journées qui conduisent de la soumission à la révolte (…), trois journées pour que l’enfant renoue le lien de filiation rompu par un père défaillant », commente Clément Poirée. Et le metteur en scène, au mieux de sa forme, de poursuivre : « La vie est un songe est une pièce monstre qui échappe en grande partie aux règles de l’écriture dramatique, nous devons nous risquer à l’immersion dans ce monde de visions ». Un délirant enchevêtrement de quiproquos parfaitement maîtrisés, mentaux et verbaux, sur les désirs et les passions, les fantasmes et les pulsions… Une troupe de huit comédiens au jeu époustouflant d’inventivité, une magnifique traduction de l’œuvre du dramaturge espagnol sous la plume de Céline Zins : tous les ingrédients sont posés sur le plateau pour en faire un spectacle à ne vraiment pas manquer ! Yonnel Liégeois

Le 26/02/19, Equinoxe Châteauroux (36). Les 5 et 6/03/19, Théâtre d’Angoulême (16). Les 8 et 9/03/19, Théâtre Saint-Louis Pau (64). Le 12/03/19, Le Carré magique Lannion (22). Le 16/03/19, La Scène Watteau Nogent-sur-Marne (94). Le 5/04/19, Le Figuier blanc Argenteuil (95). Le 11/04/19, Théâtre Jacques Carat Cachan (94). Le 13/04/19, Les Bords de Scènes Juvisy-sur-Orge (91). Le 16/04/19, Centre des Bords de Marne Le Perreux (94). Le 18/04/19, Théâtre des Bergeries Noisy-le-Sec (93). Le 23/04//19, Le Préau CDN Vire (14). Le 25/04/19, Théâtre de Laval (53). Le 30/04/19, Forum de Flers / Scène nationale (61).

 

 

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Leonardo Padura, la plume de Cuba

Natif de La Havane en 1955 et y vivant toujours, Leonardo Padura dépeint d’un roman l’autre les contradictions de la société cubaine. À travers son personnage fétiche d’abord, Mario Conde, un inspecteur de police devenu un « privé » au fil des livres. Avec d’imposants romans, ensuite, au verbe critique et désabusé. L’écriture débridée d’un homme viscéralement attaché à son île.

 

Yonnel Liégeois – Journaliste et critique culturel au préalable durant quelques années, comment en êtes-vous venu au livre et à la littérature ?

Leonardo Padura – Selon un processus très naturel. Entre 1980 et 1983, alors que j’étais étudiant et que je travaillais dans une revue littéraire et théâtrale, j’avais écrit quelques contes et nouvelles ainsi qu’un roman d’initiation, dans tous les sens du terme. Ensuite, pour des problèmes « idéologiques », une punition pour une certaine façon de penser et d’interpréter la réalité du monde, on m’a envoyé dans un autre journal. Pour moi, en fait, une récompense : pendant six ans, j’ai pu écrire des tas d’articles en ne parlant que de littérature ! C’est ainsi que j’ai fait mon apprentissage pour devenir à mon tour écrivain. Jusqu’en 1989, date de la chute du mur de Berlin, cette catastrophe naturelle que je nomme « Chute du Niagara ». Cette année-là, j’ai commencé à écrire dans une perspective beaucoup plus professionnelle, sans jamais pour autant cesser de me situer comme journaliste et romancier.

Y.L. – 1989 : une date symbolique pour vous, pour Cuba et le reste du monde ?

L.P. – Absolument. C’est aussi à Cuba l’année du procès des officiers impliqués dans de supposés trafics de drogue. Ce fut ici des chutes physiques, mais aussi morales et symboliques… Quand j’écris « Vents de carême » deux ans plus tard, ce futur que nous ne pouvions imaginer arrive de la pire des manières : une terrible crise économique, où tout manque. Une réalité tellement singulière qu’elle nécessitait des explications, mais la littérature ne peut le faire. Aussi Mario Condé mon héros, dans « l’automne à Cuba », décide de quitter la police à l’heure où passe un ouragan : un ouragan plus métaphorique que météorologique ! Mon objectif ? Montrer par le biais du roman noir des secteurs de la société ignorés jusqu’alors : l’establishment politique, la corruption, le mensonge… Le monde ouvrier ou syndical était lié à l’appareil d’État, la littérature réaliste des années 70 avait beaucoup écrit sur ces réalités, ma génération a donc surtout tenté de s’en éloigner pour parler de l’homosexualité et de la prostitution, des marginaux et de ceux qui optent pour l’exil.

Y.L. – Vous n’avez jamais redouté la prison, ou des restrictions à votre liberté d’écriture ?

L.P. – À Cuba, il n’y eut jamais d’écrivains emprisonnés pour leurs romans. Si on écrivait un livre qui ne plaisait pas au gouvernement, il n’était pas publié ! Tous mes romans furent publiés, sans censure aucune. Récompensés, en outre, par de nombreux prix… Mario Conde est devenu le personnage symbolique du Cuba des années 90. Une situation étrange, d’autant qu’il est un représentant de l’ordre, un policier mais un policier tellement atypique dans ses modes de pensée qu’il fut tout de suite adopté par les gens ! Il est vraiment représentatif de toute ma génération. Dans le nouveau roman noir (Mankell le suédois, Montalban le barcelonnais, Camillieri le sicilien, Izzo le marseillais), les personnages ont des relations de proximité, des liens du sang, deux caractéristiques fondamentales : jouir avec gourmandise de la vie et, pour chacun de leurs auteurs, avoir conscience au cœur de l’intrigue policière de faire de la littérature. Ainsi, c’est parler de la culture ou des cultures qui leur sont propres, ça rend toute leur humanité aux personnages. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Padura, l’insulaire de renommée mondiale

Auréolé de multiples et prestigieux prix littéraires, publié dans plus d’une quinzaine de pays et traduit en de nombreuses langues, Leonardo Padura est un écrivain insulaire dont la renommée, mondiale, déborde les côtes cubaines. Tous ses livres sont publiés aux éditions Métailié. En particulier sa célèbre tétralogie, Les quatre saisons.

Alors que Mario Conde, son héros récurrent, a définitivement abandonné son commissariat de police de La Havane pour s’adonner à la recherche de livres anciens, Leonardo Padura nous gratifie toujours de romans tout aussi foisonnants, d’une écriture limpide et à l’intrigue finement ciselée. Pour preuve, L’homme qui aimait les chiens, un formidable roman qui conte les derniers jours de Ramon Mercader, l’assassin de Trotski réfugié sur le sol cubain. Dans ce pavé de plus de six cent pages, il nous propose un voyage à rebours au cœur de la révolution soviétique jusqu’à ces conséquences actuelles dans la grande île des Antilles, à l’heure surtout de l’assassinat de Trotski au Mexique en 1940. Le point de départ de cette puissante œuvre à forte incidence historique ? La rencontre de son héros Ivan sur une plage cubaine avec un étrange personnage qui promène ses chiens et prétend avoir bien connu Ramon Mercader, le tueur du célèbre révolutionnaire… Un livre à l’écriture envoûtante, empreint de nostalgie et nourri de désillusions.

Suivront les Hérétiques. Un roman noir d’un nouveau genre mais surtout véritable fresque historique qui nous plonge dans l’Amsterdam du XVIIe siècle jusqu’au Cuba contemporain… L’objet du délit ? Un petit tableau de Rembrandt mis aux enchères à Londres en 2007 ! Depuis des générations, il se transmettait dans la famille juive d’Elias Kaminsky. Jusqu’à sa disparition en 1939, lorsque ses grands-parents fuyant l’Allemagne accostent au port de La Havane avant d’être refoulés par les autorités et de mourir dans les sinistres camps d’extermination. Valsant dans le temps, entre l’ère Batista et le régime castriste contemporain dont l’enquête de Condé est prétexte à nous en révéler la face cachée, le roman de Padura nous livre surtout une passionnante incursion au pays de Rembrandt à l’heure où un jeune juif brave les interdits de sa communauté pour apprendre la peinture. Entre excommunications religieuses, audaces et trahisons d’hier à aujourd’hui, le grand romancier cubain tisse surtout une ode à tous les amoureux de la liberté. Un vibrant hommage à ces « hérétiques » de chaque côté de l’océan qui refusent contraintes et diktats, qu’ils soient religieux ou politiques.

Leonardo Padura publie en 2016 Ce qui désirait arriver, un recueil de nouvelles au titre quelque peu énigmatique. La chaleur, le rhum, la musique, le décor est planté, nous sommes bien à Cuba, petites magouilles et pauvreté sont aussi au rendez-vous. Au même titre que la nostalgie, la fin des rêves et les regrets : treize nouvelles pour nous dépeindre le quotidien d’hommes et de femmes désabusés entre utopies révolutionnaires et amours désenchantés. Jusqu’au retour en janvier 2019, tant espéré et attendu, du privé Mario Conde dans La transparence du temps ! À la recherche d’une étrange Vierge noire, une statue dérobée chez son ami Bobby… Au cœur d’un roman noir à l’intrigue magnifiquement ficelée, là encore une occasion pour Padura l’insulaire de nous plonger dans la réalité cubaine, une grande fresque historique loin des clichés touristiques, entre nouveaux riches et éternels perdants, des bidonvilles mal famés aux somptueuses résidences. Un grand roman tout court, une plume et un style qui s’imposent durablement dans la flamboyance du paysage littéraire sud-américain. Y.L.

« Je publie Leonardo Padura depuis ses premiers romans (1998) et je l’ai vu grandir et conquérir une audience internationale impressionnante. Malgré les prix littéraires et les succès, il a gardé son amour indéfectible pour sa ville La Havane, victime des vicissitudes de l’histoire. Dans ses romans, face à l’adversité il y a toujours un point fixe, l’amitié qui protège de tout. Dans la vie, Leonardo Padura m’honore d’une amitié fidèle et généreuse dont je suis fière. Il fait partie de ces auteurs qui ont construit notre catalogue au cours de ces 40 ans d’édition ». Anne-Marie Métailié

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Sport, l’exécutif hors-jeu

Le gouvernement envisage de transférer au budget des fédérations le financement des conseillers techniques sportifs. Un projet ministériel qui fait l’unanimité contre lui ! Ce changement de braquet condamnerait un modèle qui allie haute performance et droit à la pratique pour tous.

 

Il est rare qu’une annonce ministérielle fasse à ce point l’unanimité contre elle ! Des clubs aux associations, en passant par le sport amateur ou de haut niveau, et ce jusqu’au Comité olympique français, le projet d’exclure de la fonction publique les 1600 conseillers techniques sportifs (CTS) rattachés au ministère des Sports a provoqué un véritable tollé. Il faut dire qu’à six ans des J.O. de Paris, la décision fait tâche… Mis en place dans les années 1960, après la débâcle des Jeux Olympiques de Rome, les conseillers techniques sportifs ont pour rôle le développement du sport pour tous et de la pratique licenciée, la détection de jeunes talents, le perfectionnement des élites, la formation des cadres… Suivant son plan de réduction de 50 000 emplois dans la fonction publique d’État, le gouvernement voudrait donc que les CTS soient à terme salariés directement par les fédérations. « La perte du statut de fonctionnaire reviendrait à rompre avec les trois principes qui guident notre action », avertit un CTS du sud de la France, « l’intérêt général, l’égalité des chances et des territoires, l’indépendance ».

Ce changement de tutelle entérinerait aussi le désengagement de l’État des politiques publiques du sport, à l’œuvre dans le secteur associatif et amateur. Or, entre la baisse des dotations aux collectivités et la suppression des contrats aidés, de nombreuses structures ont déjà du mal à boucler leur budget. « La baisse des subventions a atteint 10% sur les cinq dernières années », constate Stéphane Anfosso, de l’AIL Blancarde à Marseille. « Pour nous, c’est énorme. Alors, pour ne pas augmenter les cotisations, on tente de développer les animations payantes ». La création de l’Agence nationale du sport sur le modèle anglo-saxon, opérationnelle au 1er mars 2019, illustre les nouvelles orientations du pouvoir. En charge du haut niveau et du sport de masse, elle serait articulée autour d’une conférence de financeurs : l’État, les collectivités locales, le mouvement sportif et les entreprises…représentées par le Medef. Une présence qui laisse songeur Lionel Lacaze, ancien lutteur sélectionné olympique, jusqu’alors en charge de la formation des directeurs techniques nationaux à l’Insep. « J’ai du mal à imaginer le privé intéressé par autre chose que des athlètes ou des champions accomplis. Or, sans le sport amateur, il n’y a pas de haut niveau ».

Le ministère ne s’occuperait plus que des aspects réglementaires et de la formation. Pour combien de temps ? De plus en plus, les certificats de qualification professionnelle délivrés par les branches professionnelles se substituent aux diplômes d’État. « Cela favorise l’embauche d’éducateurs plus précaires, moins bien formés et moins qualifiés, notamment sur le plan de la sécurité », alerte Dany Ranggeh, moniteur de natation. L’abandon du modèle actuel au profit de la marchandisation généralisée du secteur aurait une autre conséquence, grave selon Marie-Thérèse Fraboni, syndiquée CGT au ministère de la Jeunesse et des Sports. Celle de casser le lien entre les activités physiques et sportives et les autres politiques publiques du champ de la jeunesse, « dans le cadre de plans éducatifs territoriaux intégrant aussi l’éveil aux pratiques culturelles en général, la musique, la danse ou les sciences ».

En réponse à l’éventuelle suppression des CTS, 357 athlètes, dont Teddy Riner et Martin Fourcade, ont écrit une lettre ouverte à Emmanuel Macron, dans laquelle ils alertent sur une « famille du sport en danger ». Jean-Philippe Joseph

Déjà inférieure à 1%, le budget du ministère des Sports sera de nouveau en baisse en 2019 (-7%). Avec la disparition des 1600 CTS, les heures du ministère seraient comptées, lui dont les effectifs ont fondu de 8000 à 5000 agents en dix ans. De mauvais augure pour les 16 millions de licenciés, les 307 000 associations sportives et les quelques 3,5 millions de bénévoles.

 

Paroles de sportifs

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj, vice-présidente FSGT : Un conseiller de l’Elysée m’a clairement dit que leur intention était de libéraliser la concurrence entre les associations et le secteur marchand. D’ailleurs, dans le rapport sur la gouvernance du sport remis à la ministre des Sports à la mi-octobre 2018, il est partout question de répondre à des attentes de consommation, nulle part de répondre à des besoins.

Jean-Pierre Favier, président US Ivry (94) : Les médaillés d’or aux J.O. ou les joueurs qui ont remporté la Coupe du monde en juillet ont tous commencé par les clubs ou le mouvement associatif. Luc Abalo, trois fois champion du monde et deux fois champion olympique avec l’équipe de France de handball, a été découvert à l’école avant d’entrer à l’US Ivry puis de signer au PSG.

Benjamin Giannini, maître d’armes à Guilherand-Granges (07) : Jusqu’à la fusion des régions, le club avait trois CTS. Aujourd’hui, nous n’en avons plus qu’un qui se partage entre trois territoires, l’Auvergne-le Dauphiné Savoie et le Rhône. Sur le plan des subventions, nous étions financés avant sur des postes, aujourd’hui nous le sommes sur des projets. Ça ne représente pas les mêmes montants, ce qui a fait que nous avons perdu deux salariés.

Pierre Mourot, École nationale de voile et de sports nautiques : D’ici aux J.O. de Paris, il n’y a pas à craindre de baisse de niveau. Mais les gamins qui iront à Los Angeles en 2028, il faudra les faire grandir. Jusqu’à présent, on a réussi à constituer un vivier de cadres fédéraux de haut niveau. Si on casse le système actuel, il faudra payer très cher des entraîneurs compétents venus de l’étranger.

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Naufragés, quelle planche de salut ?

Qu’ils soient des morts-vivants alanguis dans leur transat, des miséreux criant respect ou des peuples autochtones décimés, chacun fait entendre sa voix, tous naufragés de notre temps. Sur la scène du Rond-Point, celles des Déchargeurs et du Théâtre du Soleil. Trois spectacles qui surprennent, émeuvent et interrogent.

 

Sous une lumière éclatante, paisible et alangui, il sied dans son transat ! Lunettes de soleil sur le nez, maillot de bain et musique franchouillarde en fond sonore, il passe le temps… Il attend plutôt quelqu’un. Pour tuer le temps, dialoguer pas vraiment, s’entendre parler surtout. Il n’attend pas n’importe qui, un escort boy très précisément. Le décor est planté, la mascarade

Co Diego Bresani

peut commencer. Naufragé (s), comme le précise le titre de la pièce à l’affiche du Rond-Point, l’homme l’est assurément.

À son interlocuteur de commande payé pour faire silence, il narre avec force détails son dernier, grand et fol amour : dans un cadre paradisiaque, en bord de mer. Avec un peu d’imagination, on entend déjà les oiseaux piaffer, batifoler les dauphins et les crabes crisser sur le sable fin… Las, la comédie ne dure qu’un temps, celui qui assume la réalité de sa condition sans faux-semblant n’est-il pas plus sincère et authentique que celui qui rêve et fantasme sa vie ? Gabriel F., l’auteur-metteur en scène et interprète brésilien, signe là une pièce à l’ironie mordante et à l’humour grinçant sur la solitude, la détresse affective et le désir de paraître de tout un chacun. En un duo réussi avec Gaspard Liberelle, un jeune comédien au talent certain, issu de l’École de la Comédie de Saint-Étienne.

 

Un autre homme, solitaire, crie sa colère. Porte-parole des miséreux, face à tous les nantis de la terre… « Il est l’ami des pauvres, des gueux, des trimardeux, des peineux, de tous les traineux », comme le rappelle Michel Bruzat qui met en scène Les soliloques du pauvre de Jehan Rictus sur les planches des Déchargeurs. Un long monologue en argot, cette langue française des bas-fonds chantante et enchantante, ancêtre du rap, écrit en 1885 par un authentique poète du peuple, un François Villon du XIXème siècle. Qui s’insurge aussi et déjà contre le mépris des possédants à l’encontre des invisibles, de tous les laissés pour compte.

Un texte qui résonne avec force et vigueur en ces temps troublés qui agitent nos contemporains, sur les ronds-points ou bien ailleurs, dans certains quartiers de Marseille ou dans nos provinces déshéritées… Des mots simples mais criants de vérité pour dénoncer misère et exploitation de tout temps, une poésie crue mais criante de beauté pour clamer la dignité et le respect de tout être humain. En dialogue avec l’accordéon discret mais déchirant de Sébastien Debard, Pierre-Yves Le Louarn est poignant de naturel. Emmitouflé dans sa couverture élimée pour ne point se cailler les miches, il est plus et mieux qu’un simple récitant de litanies surgies d’un autre temps. Il est Rictus, éructant la prière païenne du temps présent.

 

Ils sont un, dix, cent et mille au Soleil ! La troupe d’Ariane Mnouchkine, sise à la Cartoucherie de Vincennes, donne voix, corps et sang aux peuples autochtones du Canada que les conquérants ont si longtemps chassés, martyrisés, exploités et violés dans leurs droits, leurs coutumes et leurs terres… Surgie à l’heure de la création de Kanata sans aucun comédien autochtone intégré à la bande dirigée par le metteur en scène québécois Robert Lepage, la polémique autour d’une prétendue « appropriation culturelle » est vaine et sans fondement : aucune culture n’est et ne sera « brevetée » ou brevetable par quiconque, toute culture est fille de

Co Michele Laurent

métissage. Ensemencée par d’autres peuples, toute culture appartient à la grande histoire de l’humanité !

À travers l’horrible destin de femmes Huron violées et tuées, données en pâture aux cochons, face à l’inertie et à l’indifférence de la police locale, Kanata donne ainsi à voir sous une forme dramatiquement « spectaculaire » le traitement génocidaire que le Canada appliqua aux Premières Nations du territoire jusqu’en 1996 ! Des tableaux et des dialogues qui alternent judicieusement entre amour et haine, solidarité et incompréhension, tendresse et violence, poésie et réalisme. Une évocation à forte charge émotionnelle, sublimée par le talent des artistes du Soleil, au terme de laquelle on en vient presque à s’interroger sur l’opportunité d’applaudir ou non tant la représentation fait écho historiquement à moult pages sombres et tragiques.

Trois spectacles au final qui en disent long sur notre humaine condition, individuelle et collective. Trois planches à la dérive peut-être, trois planches de salut aussi, ultimes signaux de détresse envoyés d’un radeau en perdition pour la sauvegarde de notre espèce. Yonnel Liégeois

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Cesare Battisti : oui à l’amnistie, non à l’amnésie

Arrêté en Bolivie et extradé vers l’Italie, Cesare Battisti risque la prison à perpétuité. Depuis les années 80 pourtant, l’ancien militant et romancier clame son innocence. Ex-membre de Lotta Continua, son compatriote Sergio Tornaghi s’exprimait en 2004 sur « l’affaire Battisti », dénonçant une mascarade de justice et la violence d’État toujours impunie qui sévissait dans l’Italie des années soixante-dix. Des propos toujours d’actualité.

 

Yonnel Liégeois – Comment réagissez-vous à la décision rendue (le 13/10/2004, ndlr)) par la Cour de cassation de Paris ?

Sergio Tornaghi – Je suis bien sûr extrêmement choqué par le rejet du pourvoi en cassation de mon ami Cesare Battisti. Il est désormais menacé d’une peine de prison à perpétuité en Italie, au lendemain d’une éventuelle arrestation. Déçu, certes je le suis, mais pas vraiment surpris. Depuis la rencontre entre Jacques Chirac et Sylvio Berlusconi à Paris, le sort de Battisti était scellé. Ce que tous les observateurs et militants du droit redoutaient s’est produit : le « politique » l’a emporté sur le devoir de justice, la parole de « repentis » sur le devoir de vérité. Avec une telle décision, nous sortons du cadre judiciaire où le droit ne fait plus force de loi. Avec un flot de contre-vérités déversées à la télévision et dans des journaux français, présentant Cesare Battisti comme un monstre et allant jusqu’à soutenir que la Cour européenne reconnaissait le principe de « jugement par contumace » inscrit dans le droit italien.

 

Y.L. – Redoutez-vous que la décision fasse jurisprudence à l’encontre de tous vos compatriotes réfugiés en France ?

S.T. – Comme Cesare, j’ai été condamné à la prison à perpétuité pour crime en 1984, sur la seule parole d’un « repenti », alors que j’ai toujours clamé mon innocence. Je suis réfugié en France depuis cette date, au vu et au su de tous, y compris des autorités françaises qui ont rejeté une première demande d’extradition en 1986, conformément à la promesse de François Mitterrand. La France m’a accordé des papiers en règle en 1989… Je suis avant tout un militant politique, un homme de gauche avec des convictions et des idéaux, pas un adepte de la clandestinité ou de la cavale qui commet des braquages de banque pour survivre. Je suis marié avec une Française, j’ai deux enfants et un métier. Désormais, je ne veux plus me taire, cela fait vingt ans que je vis dans « l’intranquillité ». Quand je découvre les horreurs qui circulent à notre propos sur Internet, les « dérives fascistes » me font plus peur désormais que n’importe quelle décision judiciaire.

 

Y.L. – Quel regard portez-vous sur ces « années de plomb », sur cette vague de violence qui a secoué l’Italie dans les années 70 ?

S.T. – L’analyse encore à faire de cette page d’histoire relève d’une enquête pluridisciplinaire : sociologique, psychologique, économique et politique… Il apparaît que l’Italie de ce temps-là relevait d’une situation bloquée où toute contestation sociale était impossible, où tous les rouages de l’État étaient entre les mains du parti Démocratie Chrétienne. Que l’on fasse grand cas du terrorisme de gauche, c’est un fait, ce qui l’est moins, c’est le silence toujours de mise sur la violence, la répression et le terrorisme de droite qui ont plombé cette époque. Une époque où les forces de l’ordre n’ont pas hésité à me tirer dessus à l’âge de 16 ans, où les camions de police roulaient sciemment sur les manifestants pour les écraser, où l’on dénombre la mort de 250 militants… Je n’ai aucun sentiment de culpabilité, seulement la douleur d’avoir perdu des êtres chers. J’assume mon passé. À ce moment-là, nous devions agir et faire face à un gouvernement qui avait des intérêts financiers et économiques à ce que la situation demeure explosive. Contrairement à ce que certains prétendent, si je suis favorable à une mesure d’amnistie pour tout ce qui s’est passé dans les années 70, je suis farouchement opposé à une quelconque amnésie : il nous faut faire enfin la vérité, toute la vérité sur cette époque.

 

Y.L. – Comment envisagez-vous l’avenir ?

S.T. – Je suis inquiet face à cette Italie qui confie son sort à un mafieux, à un bandit, face à cette Europe qui se construit prioritairement sur des principes « sécuritaires ». Je crains aussi pour la France qui se trouve aujourd’hui dans un contexte politique bloqué. Prenons garde, l’explosion sociale guette. Que les responsables d’État, Berlusconi-Blair-Chirac, fassent leur cinéma, c’est leur droit. En revanche, ils n’ont pas le droit de conduire leurs peuples sur des voies suicidaires. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

L’affaire Battisti

Accusé de quatre meurtres sur la seule parole d’un « repenti », sans preuves ni témoignages, au terme d’une mascarade de procès, Cesare Battisti est condamné par contumace en 1984 (le droit italien n’ouvre pas à l’ouverture d’un autre procès au lendemain d’une éventuelle arrestation) à la prison à perpétuité. Cesare Battisti, comme nombre de militants italiens réfugiés en France, bénéficiait alors de ce que l’on a nommé « la doctrine Mitterrand ». Jusqu’à la présidence de Jacques Chirac… Pour comprendre les dessous de l’affaire, deux livres indispensables : La vérité sur Cesare Battisti de Fred Vargas et Romanzo criminale de Giancarlo De Cataldo.

Erri De Luca, l’un des plus grands romanciers italiens contemporain, ancien militant de Lotta Continua : « J’ai connu la violence faite et subie. C’est une part de ma vie que je ne puis renier ou censurer. Mon engagement militant, dans les années 70, relevait de la nécessité. Je ne puis dire s’il était important ou non, il était indispensable. On ne devient pas révolutionnaire parce que l’on rêve d’aventure, on le devient parce que la situation est révolutionnaire et contraint les gens à réagir ainsi. D’où mon opposition à cet acharnement dont mon pays fait preuve aujourd’hui à l’égard de Battisti, et d’autres. Je m’insurge contre cet État qui s’obstine à proclamer des victoires à perpétuité sur les vaincus d’un autre temps. Une rancune de l’État, hélas partagée par la société civile italienne qui n’éprouve qu’indifférence à ces soubresauts du passé » (mars 2004, ndlr. Propos recueillis par Y.L.).

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