Au théâtre de la Manufacture d’Avignon (84), Marcial Di Fonzo Bo propose Au Bon Pasteur, peines mineures. L’histoire poignante de « mauvaises filles » placées par la justice dans les couvents de l’institution religieuse, un « seule » en scène d’Inès Quaireau d’une incroyable puissance.
En ce jour de septembre 1954, plaisir et joie ont déserté la vie d’Annette, 16 ans, gamine d’Aubervilliers (93). Son père l’a signalée à la protection de l’enfance, elle franchit la porte de la maison du Bon Pasteur d’Angers, tenue par les religieuses de la congrégation de Notre-Dame de Charité. Nue dans le grand couloir, fouillée, examinée par un gynécologue qui a « introduit ses doigts dans mon sexe, sans gant », elle s’est vue remettre trois robes : une pour le travail, l’autre pour les sorties et la troisième pour la prière. Une ambiance carcérale qui ne dit pas son nom, des centaines de jeunes filles « rebelles, aguicheuses, vicieuses » placées par décision de justice ou à la demande des familles en vue de modeler corps et esprit dans le respect de la norme sociale. Au programme d’Au bon Pasteur, peines mineures, travail, prière et pénitence. Le texte de Sonia Chiambretto est puissant, poignant. Au Bon Pasteur d’Angers et d’ailleurs, de prétendues « mauvaises filles » à d’authentiques mauvaises sœurs…
Avec force réalisme et conviction, Inès Quaireau narre le quotidien de ces filles en rébellion, exploitées et humiliées, qui n’espèrent qu’en la fuite… Bouillonnante de vie et d’espoir, vivace et alerte, la jeune comédienne vitupère contre un système qui avilit plus qu’il ne libère. Qui partage aussi les projets d’avenir de gamines victimes de la précarité, de conditions familiales et sociales indignes d’une société prospère. Le principe des gouvernants d’alors ? Rendre cette population invisible plutôt que favoriser leur insertion, une supposée protection qui se mue en punition et condamnation… Dans une mise en scène alerte et colorée de Marcial Di Fonzo Bo pour chasser le pathos, une interprète qui prête langue et corps à ces filles presque du même âge qu’elle. Un spectacle d’une profonde intensité où, avec humour et ironie souvent, elle salue leur combativité et leur soif d’existence, dénonce des principes éducatifs hors d’âge, propices aux pires dérives. Un vrai cri du cœur, la foi en la jeunesse ! Yonnel Liégeois
Au Bon Pasteur, peines mineures, Marcial di Fonzo Bo : jusqu’au 12/07, 11h35. Théâtre de la Manufacture, 2 rue des Écoles, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.12.71).
Des années 1940 jusqu’en 1980, le Bon Pasteur : 40 000 jeunes filles ont été placées par la justice dans les couvents de la congrégation, une institution qui faisait office de « maison de redressement ». Des centaines d’anciennes pensionnaires se battent aujourd’hui pour dénoncer les mauvais traitements infligés par les religieuses. Auditionnées lors de l’affaire Bétharram par la Commission d’enquête parlementaire sur les violences dans les établissements scolaires, avec leur association Les filles du Bon Pasteur, elles demandent des excuses officielles de l’État et la reconnaissance de leur statut de victime. Pays plus prompts que la France, Irlande et Pays-Bas ont agi en conséquence : excuses des gouvernants et versement d’indemnités réparatrices.
À lire, pour découvrir principes et dérives du Bon Pasteur : Mauvaises filles incorrigibles et rebelles (Véronique Blanchard et David Niget, éditions Textuel), Cloîtrées, filles et religieuses dans les internats de rééducation du Bon Pasteur d’Angers, 1940-1990 (David Niget, Presses universitaires de Rennes).
À voir, le film remarquable de Peter Mullan : Les Magdalene Sisters. Couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise 2002, il narre l’histoire authentique de ces institutions religieuses chargées de punir les femmes « déchues » d’Irlande. La pénibilité du travail de blanchisserie symbolisait la purification morale et physique dont les femmes devaient s’acquitter pour faire acte de pénitence. Quatre congrégations religieuses féminines (les Sœurs de la Miséricorde, les Sœurs du Bon Pasteur, les Sœurs de la Charité et les Sœurs de Notre-Dame de la Charité du Refuge) avaient la main sur les nombreuses Magdalene laundries réparties sur l’ensemble du pays (Dublin, Galway, Cork, Limerick, Waterford, New Ross, Tralee, et Belfast). À voir aussi Mauvaises filles, le film d’Émérance Dubas, l’histoire secrète des Magdalene Sisters françaises.
Au Théâtre des Halles, en Avignon (84), Faustine Noguès présente Psicofonia, silences d’Espagne. Au lendemain de la mort de Franco et au nom de la réconciliation, le gouvernement décrète l’amnistie générale. Fille de républicains espagnols, l’auteure et comédienne ravive le passé, donne visage et voix à une mémoire interdite. Un spectacle insolite, envoûtant et poignant.
Petit maillot rouge, couleur révolte et sang, visage tout à la fois grave et lumineux, Faustine Nogès invite d’emblée le public à se coiffer du casque audio à disposition sur leur siège. Pour un voyage peu banal dans les Silences d’Espagne, un retour dans le passé, une immersion totale entre paroles, musiques et sons… Nous mettons nos pas dans les siens, à la quête d’une histoire jusqu’alors tue et tuée, au plus profond de cavernes et ruines. Celles de Belchite, une ville totalement détruite pendant la Guerre d’Espagne, une ville martyre laissée en l’état comme Oradour-sur-Glane. Quand la comédienne fait silence, résonne alors dans les oreilles la « psicofonia », cette technique sonore qui fait resurgir des profondeurs les bruits et les ondes de ce lieu maudit. Alors est rompu le silence sur les atrocités commises durant la guerre civile, prélude aux horreurs de la seconde guerre mondiale. Au lendemain de la mort de Franco et au nom de la réconciliation, le gouvernement espagnol avait décrété en 1977 l’amnistie générale.
Depuis des générations, des combattants d’alors à la jeunesse d’aujourd’hui, le silence était de rigueur. Les anciens se font taiseux pour ne pas raviver les plaies, un secret mortifère qui devient traumatisme pour tous : la fille de républicains espagnols en fait l’amère expérience, comme tous les survivants et leurs enfants. « L’Espagne s’est construite sur un charnier contenant les corps de centaines de milliers de victimes de la répression franquiste », témoigne-t-elle. « Les cadavres réclament justice » à l’heure où la loi ouvre enfin la porte en 2022 aux jugements des crimes commis par les sbires du général Franco durant près de quarante ans.
Avec délicatesse et tendresse, entre humour et poésie, Faustine Noguès nous prend par la main et l’oreille (!) pour nous conter ses souvenirs d’enfance, les dialogues avec son grand-père, convoquant Federico García Lorca pour mêler l’intime à la grande histoire. L’enjeu ? Briser le silence, oser fouiller les fosses communes avec Esperanza pour « faire entrer le passé dans le champ de la mémoire et le regarder avec clarté ». Un spectacle d’une grande puissance évocatrice, d’une sidérante beauté, envoûtant, poignant. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Psicofonia, silences d’Espagne, Faustine Noguès : jusqu’au 25/07, tous les jours à 14h sauf le mercredi. Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).
Psicofonia, rompre le silence
Issue d’une famille de républicains espagnols, Faustine Noguès cherche à se réapproprier l’histoire de ses ancêtres, victimes de la répression franquiste. Elle se heurte à un phénomène troublant : une amnésie persistante l’empêche de retenir le moindre indice lié à ce passé. Face à cet empêchement intime, elle se lance dans une enquête sur le parcours mémoriel de la société espagnole et découvre un pays encore en lutte pour sortir du silence et de l’oubli.
En espagnol, le terme psicofonía désigne une pratique consistant à enregistrer le silence dans des lieux dits hantés afin d’en révéler les présences invisibles. Forte d’une expérience sonore immersive, Psicofonía fait surgir des fantômes espagnols, traces vivantes d’un passé qui ne passe pas. Entre fantaisie et prise de conscience politique, Faustine Noguès mène une quête personnelle et collective : retrouver une mémoire égarée et interroger la nécessité universelle de la transmission mémorielle.
Au théâtre du Chêne noir, en Avignon (84), Frédérique Lazarini présente L’école des femmes. Fraîche et séduisante, une mise en scène qui actualise admirablement le texte de Molière quand Agnès, encagée et sous l’œil des caméras de surveillance, conquiert amour et liberté. Un hymne, par excellence, à l’émancipation des femmes.
En ces temps où les droits des femmes sont encore plus et mieux à défendre et soutenir, la pièce de Molière est une flamboyante illustration des combats à mener pour la moitié de l’humanité, pour ce prétendu deuxième sexe qui depuis des millénaires a accouché le premier, ce deuxième sexe qui a accouché l’humanité : de tout temps, d’entre les cuisses d’une femme, l’homme est né !Une formidable École des femmes, une formidable mise en scène de Frédérique Lazarini.
C’est l’histoire d’une journée dans la demeure d’Arnolphe. Ce jour-là le tuteur décide d’épouser la jeune fille qu’il tient enfermée. Mais voilà que celle-ci se prend, depuis son balcon, à découvrir le monde… Ce jour sera aussi celui où la prisonnière, amoureuse, quittera son geôlier.
Certes, le petit chat est mort mais, de la bouche d’Agnès, la nouvelle n’émeut guère Arnolphe son tuteur, ravi bras dessus bras dessous de se promener avec celle qu’il encadre de son omnipotente autorité depuis de longues années. Ravi de voguer prochainement en justes noces, fier de se marier avec une très jeune fille éduquée à bien coudre et repriser, pas à réfléchir ni penser ! Le ton est donné, les dés sont pipés. Entre cage de verre et caméras de surveillance, nul doute dans la tête du quinquagénaire riche et arrogant, vicieux et malfaisant, il parachève l’éducation de la poulette en sa basse-cour.
Naïve peut-être la gamine, mais pas insensible aux vrais élans du cœur lorsque, sous ses fenêtres, son regard croise celui du jeune Horace. Le coup de foudre pas vraiment mais l’échange d’un sourire tendre et bienveillant, c’est peu mais déjà beaucoup, qui la bouscule dans sa torpeur et langueur, qui rompt l’ennui du quotidien, transgresse la fréquentation seule du maître de maison, despote absolu derrière ces écrans impudents qui scrute tous ses faits et gestes… Quand on a que l’amour, s’élève du plateau aux cintres la déclaration chansonnière de Jacques Brel, l’à-venir est possible, tout devient possible, rien d’impossible !
Géniale Frédérique Lazarini pour qui la vidéo n’est point accessoire de complaisance ni objet de coquetterie, mais véritablement partie prenante de l’action, magistrale Lazarini qui conduit sa troupe au meilleur de l’interprétation : du couple de gardiens sujet de risibles bévues ( Emmanuelle Galabru et Alain Cerrer) à l’amoureux et désespéré Horace (Hugo Givort), du fringant mais cupide et jaloux Arnolphe (Cédric Colas) à la jeune et pétulante Agnès (sublime Sara Montpetit), sans omettre l’oncle Chrysalde lucide et plaisant (Guillaume Veyre)…
Les mots ne sont nullement galvaudés, c’est du grand art quand une œuvre du XVIIème siècle résonne avec autant de vérité, d’actualité et de modernité ! Le roi a beaucoup ri, dit-on, à la représentation de cette École des femmes, pas vraiment les courtisans et aristocrates qui voyaient leur modèle patriarcal voler en éclats. Le message est clair, voire révolutionnaire pour l’époque, presque inattendu de la part de Molière qui vient d’épouser Armande Béjart de vingt ans sa cadette : avant l’heure le message féministe par excellence, toute femme a libre choix de sa vie amoureuse et sexuelle, quel qu’il soit tout être humain ne s’épanouit pleinement qu’entre intelligence et liberté ! Un bonheur, mieux encore un roc, un cap, un pic de plaisir assumé et partagé. Yonnel Liégeois, photos Marion Duhamel
L’école des femmes, Frédérique Lazarini : jusqu’au 25/07, tous les jours sauf le lundi à 10h15. Théâtre du Chêne noir, 8 bis rue Sainte Catherine, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.58.11).
Au théâtre du Train bleu en Avignon (84), Sylvain Maurice présente Le projet Barthes. L’adaptation flamboyante, et fascinante, du cours de Roland Barthes dispensé au Collège de France entre 1978 et 1980. De La préparation du roman à la vie intime de l’universitaire et théoricien critique, une pensée féconde accessible à tout public.
Un rectangle blanc au sol, une chaise et une table avec crayons et feuilles de papier, de temps à autre les couleurs changeantes au fil de la représentation… L’homme s’avance au-devant du public, tout à la fois détendu et concentré sur ses pensées. Pas sur ses notes, qu’il ne consultera presque jamais, pourtant il disserte sur son cours patiemment rédigé, parsemé de citations finement recherchées. Le roman en littérature, tel est le thème, sa genèse, sa conception, mieux encore : comment écrire, pourquoi écrire ? Du théâtre intello pour bobos, aucunement, un solo d’à peine 75mn flamboyant et fascinant, jouissif et festif, truffé d’intelligence et d’humour.
Le point de départ de la réflexion de Barthes, que Vincent Dissez distille avec finesse et malice, la réflexion de Dante qui rêve d’une Vita Nova, une vie nouvelle qui subjugue l’universitaire, l’invite à « une sorte de conversion littéraire », selon son propos. « L’idée d’entrer en littérature, d’entrer en écriture, l’idée d’écrire comme si je ne l’avais jamais fait », que tout instant de sa vie soit désormais intégré à l’écriture… Un projet fou, insensé bien sûr, « une sorte d’illumination » qu’il éclaire de moult illustrations puisées chez ces auteurs qui l’ont nourri et qu’il chérit, de Pascal à Chateaubriand, Flaubert à Rimbaud, Kafka à Proust… Lors de ce séminaire au Collège de France, Roland Barthes a joué de l’oralité, a beaucoup improvisé, surtout comme jamais auparavant il s’est livré, dévoilé en toute intimité, mêlant les épisodes de sa vie à ses divagations littéraires de haute intensité. Un personnage d’une grande sensibilité, proche de son auditoire, un esprit truffé d’un humour renversant.
Une série de cours, dispensés au Collège de France en 1978-80, enregistrée puis publiée en 2015 sous le titre La préparation du roman, dans l’ouvrage de 780 pages Sylvain Maurice a taillé, coupé, sélectionné pour offrir ce florilège d’une incroyable richesse. Dans une mise en scène, comme à l’habitude, épurée, ciselée avec précision, dans une économie de mouvements qui privilégie la parole, son écoute et son partage. Un égal bonheur, pour l’adolescent et ses parents, qui mêle le rire à l’érudition, le plaisir à l’émotion, qui invite avec force chacune et chacun à lire et écrire, à s’engager dans une vie nouvelle où l’intellect et le sensoriel se conjuguent avec semblable acuité.
Un récital de mots et pensées que Vincent Dissez, l’un des comédiens fétiches de Sylvain Maurice, délivre avec gourmandise et intensité, d’un naturel confondant sans prétention à copier Barthes, juste pénétré de la parole du maître, l’auteur des Mythologies et des Fragments d’un discours amoureux. D’une voix posée, d’une subtilité hésitante à l’image d’un conférencier cherchant ses mots, le miracle surgit, perdure à l’infini : le spectateur scotché au regard du récitant ! Le miracle du spectacle vivant. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Le projet Barthes, Sylvain Maurice : jusqu’au 23/07, à 11h05. Le train bleu, 40 rue Paul Saïn, 84000 Avignon (billetterie ouverte de 9h00 à 22h30. pas de réservations par téléphone).
Jusqu’au 18/07, au Parc de la Villette (75), le Cabaret sauvage fait son Festival d’été. En compagnie de John Lénine et Sylvester Staline qui, voilà plus de dix ans, ont pris les commandes du Soviet Suprem. Armés de leur dernier manifeste Rouge, ils poursuivent leur tournée jusqu’à l’automne. Un putsch jubilatoire !
Le 09/07, le groupe Soviet Suprem nous livre dans son dernier album Rouge de nouvelles salves sacrément bien balancées, tant au niveau des paroles que de la musique. Aux manettes, on retrouve les créateurs aguerris que sont Toma Feterman de La Caravane Passe dans le rôle de John Lenine et le chanteur R.Wan du groupe Java (*) dans celui de Sylvester Staline. Parés de leurs uniformes et de leurs chapkas, ils œuvrent depuis une décennie, parodiant les clichés de l’ère soviétique à coup de jeux de mots, de musiques balkaniques, de rap et de rock. De nombreux artistes participent à leur opus, venus leur prêter main forte pour parfaire la révolution du dancefloor. Les langues se mêlent comme les rythmes, l’uchronie est festive et incisive. Si leur morceau Fashion Facho, en compagnie notamment de la chanteuse brésilienne Flavia Coelho,appelle à la danse, il se charge aussi de mitrailler « Des autocrates bien maquillés en Birkenstock/Des dictateurs du nouveau Reich en coton stretch/Des collabos décolletés en coton bio/Colonialiste en bikini carreaux Vichy ».
De même, On fait le putsch dans la joie et la bonne humeur : « Fils de putsch ni pute ni soumise/ Bienvenue chez l’chti Guevara d’la banquise/Un doigt d’Molotov dans l’cocktail d’entreprise ». Un soulèvement accompagné notamment de la rappeuse d’origine indienne Tracy De Sá. Le tempo se fait plus léger dans Pacifique avec la chanteuse Aurélie Saada et Mourad Musset, du groupe La Rue Ketanou. « J’passe pour un classique/Pacifique/J’passe pour un antique/Pacifique/Sur la mer de tranquillité/Flotte une question nostalgique » : un hymne à la paix qui débarque à point nommé. Au fil des onze titres de l’album, l’ironie blagueuse se déploie et ça fait un bien fou de bouger sur leur Bis trop qui nous offre un rappel endiablé : « Bis trop, mon bistrot, tout va de plus en plus vite sur le tempo/Tout joue de plus en plus fort, fortissimo ». Idem sur leur Hiphop Condrie qui raille les années : « J’ai le rap qui s’dilate/Le hip hop pas au top ». Sur scène, ils enflamment un public intergénérationnel comme en janvier au Trianon.
Leur spectacle est un puissant cocktail contre la morosité qu’ils distribuent en tournée jusqu’à l’automne 2026. Ne les manquez surtout pas ! Amélie Meffre, photos Tijana Pakic
Le festival d’été, Soviet Suprem : le 09/07, 20h. Le cabaret sauvage, Parc de la Villette, 59 Bd Macdonald, 75019 Paris (Tél. : 01.42.09.03.09). Toutes les infos sur :https://soviet-suprem.net
(*) R.Wan nous concocte Epure, un album solo qui sortira le 04/09. Quand au groupe Java qui excelle dans le « rap musette », il revient sur scène lors d’une tournée dès l’automne prochain avec le chanteur jamaïcain Winston MacAnuff.
Du 09 au 12/07, au Grand Aslon à Lingé (36), se déroule le festival Noces de paroles. Quatre soirées de contes, de musique, de rencontres et de partage sous les arbres et les étoiles. Des récits venus d’ailleurs pour des histoires qui rassemblent.
« Ici, les histoires se racontent à la lueur du soir », confient Armelle et Peppo. Quand les deux bardes arriment leur caravane dans la Brenne, elle conteuse et lui musicien, c’est le coup de cœur ! Moins de tournées, des voisins bienveillants, des habitants passionnés d’histoires d’ici ou d’ailleurs : pari lancé et gagné, le festival Noces de paroles est né. « On s’installe sous les arbres, on écoute le vent dans les feuilles, on partage un verre, un repas, un sourire». Au premier jour, le 09/07, la soirée sera « Spéciale Martinique » avec Valèr’Egouy : « J’ai commencé à dire à la chorale… Les textes, poèmes et transitions m’étaient souvent confiés, ainsi que la présentation du groupe », explique l’artiste. « En 1989, j’ai pris le chemin des Arts de la Parole et du corps pour apprendre et depuis je marche :Mwen maché, mwen maché, mwen maché… ».
Conteuse-chanteuse et musicienne polonaise d’expression française, Magda Lena Gorska occupera la scène le lendemain. Tout en contribuant au renouveau de l’art du récit dans son pays natal avec la création d’un Festival international à Varsovie, elle s’installe en 2006 en France et devient conteuse professionnelle, en racontant dans la langue qui n’est pas la sienne. Programmée dans de nombreux festivals, elle forme un duo complice avec Serge Tamas, guitariste et compositeur guadeloupéen. Ensemble, ils embarquent le public dans un tourbillon entre univers slave et caraïbes. Le samedi, ce sera le soir de Catherine Gaillard. « Elle vous raconte un mythe, qui n’a l’air de rien. Mais peu à peu vous voilà embarqués, et vous comprenez qu’elle vous emmène dans ces zones sombres et intimes dont on ressort plus riche, certes, mais pas intact », commente le conteur Philippe Campiche.
Noces de Paroles s’achèvera en compagnie de Bérengère Charbonnier et de Kamel Guennoun. Bérengère est une musicienne, chanteuse et conteuse, autodidacte. Elle accompagne sa parole avec des instruments à cordes (guitare, basse, violoncelle, cithare). Kamel Guennoun découvre le conte en 1987 lors du festival « Paroles d’Alès ». Une rencontre qu’il enrichit, cévenol d’adoption, par des références à ses racines kabyles ! Associé au Centre méditerranéen de littérature orale (CMLO), il explore divers répertoires (cosmogoniques et philosophiques), souvent inspirés par sa grand-mère hier conteuse dans les villages kabyles. Ses spectacles intègrent des éléments musicaux comme le chant, le violon, le violoncelle ou l’accordéon. Philippe Gitton
Noces de paroles, Armelle et Peppo : du 09 au 12/07, de 18h30 jusqu’à minuit. Le Grand Aslon, 36220 Lingé (Tél. : 06.16.25.66.54).
Quand retentit la trompette de Maurice Jarre à l’heure des spectacles IN du festival d’Avignon, la Chapelle du Verbe Incarné, dédiée aux créations d’Outre-Mer, s’impose parmi les 139 théâtres du OFF. Dirigé par Marie-Pierre Bousquet et Greg Germain, un lieu que salua en son temps Édouard Glissant, le grand poète et romancier antillais.
« L’histoire de la Chapelle du Verbe Incarné, à partir du moment où elle a commencé d’être un lieu de théâtre, confirme un tel cheminement, et consacre un tel passage, de l’invitation à la relation, à la présence de la diversité, au chant du monde chanté par les poètes. Nous nous y reconnaissons donc, qui entrons ensemble dans cette nouvelle région du monde (un théâtre de la totalité), que nous nous offrons mutuellement ».
« Grâces en soient pour cette fois rendues à Marie-Pierre Bousquet et à Greg Germain. Grâces en soient louées, pour les vieilles pierres et les mots neufs. De la face de cette Chapelle au remuement du monde. La façade de tout théâtre, ou l’ouverture d’espace qui en tient lieu, est de toutes les manières une horloge muette qui mieux que tout oracle nous indique l’heure qu’il est dans notre vie ».
« Faire entendre la langue du théâtre de celles et ceux que l’on ne voyait que trop rarement sur les scènes de l’hexagone. Pourtant quelles extraordinaires richesses culturelles entre la France, la Caraïbe, l’Afrique, l’Océan Indien et tout ce vaste monde des Grands Larges. C’est long, très long de convaincre de la beauté, de la diversité, de la richesse qui se dévoilent lorsque s’entrechoquent des imaginaires divers… »
« La vie du théâtre, dans sa recherche de cette totalité qui ne serait pas totalitaire, est d’abord de tremblement. Ce qui nous étonne dans la programmation de ce lieu-ci, c’est qu’elle nous a donné à fréquenter des installations de scène qui ont allié les calmes sérénités des traditions les plus fondées, ou leurs transports les plus ingénus, d’Océanie, de la Caraïbe ou des Amériques, aux hésitations de formes de théâtre qui s’essayaient là et qui, venues elles aussi du monde, approchaient en effet le monde, tâtant et devinant. Il n’était pas étonnant qu’un tel effort fût mené en Avignon, où les théâtres de vrai se bousculent, s’interrogent et s’insurgent, et où les fumées montent de partout, parmi les carnavals d’affiches et les bals d’échasses ».
« Ces fumées des flambeaux, flambées des mots qui brûlent en chacun, sont un autre lieu de mise en scène du monde, comme le sont éternellement nos Baies et nos Anses, autour de leurs Rochers prophétiques ». Édouard Glissant
La chapelle, toute une histoire !
C’est en 1997 que le comédien Greg Germain, en compagnie de Marie-Pierre Bousquet, obtient, par convention avec la ville d’Avignon, le droit d’occuper la Chapelle du Verbe Incarné, une ancienne chapelle désaffectée. L’enjeu ? En incluant les créateurs d’Outre-Mer dans le concert culturel national, permettre que l’identité culturelle soit reconnue comme un élément de la richesse culturelle de la France d’aujourd’hui, et non comme un motif d’exclusion explicite ou implicite.
L’année suivante,celle du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage, la première édition du TOMA, Théâtres d’Outre-Mer en Avignon, y est donnée !
Depuis lors, la Chapelle s’est imposée en notoriété et qualité. Désormais incontournable dans le paysage artistique du festival, donnant à voir et applaudir talents et créations d’Outre-Mer et d’Afrique,faisant connaître la diversité des théâtres de langue française, créant des liens entre artistes par la confrontation et l’exigence des regards croisés,instaurant parmi les opérateurs du théâtre dans l’hexagone une réelle prise en compte des compagnies de l’Outre-Mer en les intégrant aux circuits de diffusion nationaux. Yonnel Liégeois
Le 04 juillet, la Cité des Papes (84) frappe les trois coups de la 80ème édition de son festival. Durant trois semaines, le théâtre va squatter la capitale du Vaucluse. Et déborder hors les remparts pour le meilleur et le pire… Un feu de planches hors norme, d’Avignon à d’autres festivals d’été : Bussang, Châteauvallon, Cosne-sur-Loire, Île de France, Paris, Pont-à-Mousson, Sarlat, Grignan.
« Pour célébrer sa 80e édition, le Festival d’Avignon brandit le drapeau des questions. Questions poétiques et politiques, intimes et collectives, théâtrales ou chorégraphiques, en français ou en coréen », souligne son directeur Tiago Rodrigues, « cette utopie culturelle fondée par Jean Vilar, qui se répète et se réinvente depuis 1947, est une fête célébrant le partage des questions entre artistes et public ». Et de poursuivre : « Dans une époque minée par de mauvaises réponses, parfois trop simplistes pour mieux diviser une société déjà dramatiquement polarisée, il est plus que jamais nécessaire de se rassembler pour cultiver l’amour des questions et la beauté du doute ». Lors de cette 80ème édition, il est donc proposé une programmation composée d’une pluralité de voix artistiques, reflétant la diversité des visions du monde dans le respect absolu de la liberté d’expression et de création… « À Avignon, les gens se rassemblent, de plus en plus nombreux, pour découvrir les multiples questions portées par les artistes et ils s’unissent à travers des échanges nourris par une pensée libre et critique », conclue le dramaturge portugais et ordonnateur de la manifestation. Une déclaration d’intention que nous faisons nôtre, pour la proclamer d’emblée hors les remparts et affirmer sa pérennité toute l’année !
C’est la raison d’être des Chantiers de culture, formulée autrement par Antonin Artaud, « extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim ». Avec le théâtre, parmi tous les arts comme expérience privilégiée, rencontre inattendue et parfois improvisée du vivant avec des vivants, qui a le don de transformer une foule en peuple, des consciences isolées en communautés d’esprit, des interrogations individuelles en émotions partagées. Quand la force d’une réplique passe la rampe, ce n’est plus une troupe de saltimbanques qui fait face à une masse de spectateurs, c’est l’humanité qui fait spectacle ensemble : qu’il soit « dégénéré » ou avant-gardiste, l’art est fondamentalement expression de l’humain en construction ou en interrogation de son devenir. Que cet art se nomme littérature, peinture, théâtre ou autre, peu importe, il importe juste que la rencontre de l’un se fasse avec l’autre, que l’un et l’autre prennent conscience de leur irréductible nécessité pour exister en humanité. D’où l’enjeu de se remémorer les propos de Jean Zay et d’affirmer haut et fort que demeure d’une urgente actualité le renouveau de la réflexion autour de ce que l’on nommait éducation populaire en des temps pas si reculés ! Sans céder aux sirènes de l’opposition factice entre populaire et élitaire : le populaire recèle les ressources de l’élitaire, l’élitaire s’offre sans retenue au populaire !
Avignon, in et off
Ainsi en va-t-il du IN d’Avignon. Des noms de metteurs en scène, des titres d’œuvres peuvent guider le festivalier en perdition sur le pont de cette 80ème édition : Thésée, sa vie nouvelle – Guy Cassiers avec Valérie Dréville (Vedène, 12-24 juillet), Un procès – après l’ennemi du peuple – Christiane Jatahy avec Wagner Moura (Gymnase du lycée Aubanel, 11-22 juillet), 1, 2, 3 Poquelin avec le tg STAN (Carrière de Boulbon, 13-25 juillet), The Last Hamlet – Ben Duke (Cloître des Célestins, 17-24 juillet), Le Pas du monde – Collectif XY (Cour d’Honneur du Palais des Papes, 22-25 juillet), Cuckoo, The History of Korean Western Theatre et Haribo Kimchi – trois mises en scène du coréen Jaha Koo (Gymnase du lycée Mistral, 5-15 juillet), CAPRA (Une Chèvre) – Jeanne Candel (Gymnase du lycée Mistral, 19-25 juillet)… Un choix forcément partiel et partial qui n’oblige en rien, sinon de ne point chuter aveuglément dans la fosse aux artistes !
« Il y a exactement 60 ans naissait une Utopie réaliste nommée Châteauvallon ; aujourd’hui, sur la colline, elle continue de vibrer comme une réalité flamboyante« , clame Charles Berling, le directeur de la Scène nationale. Jusqu’au 28/07 à Châteauvallon (83), entre musique, sauts périlleux, mots doux ou furieux, repas au clair de lune… Pour un dépaysement garanti, du 16/07 au 13/09, rendez-vous est pris àBussang (88) au cœur de la forêt vosgienne où, cathédrale laïque en bois qui a fêté ses 130 ans, le Théâtre du Peuple arbore fièrement sur son fronton sa devise légendaire « Par l’art, pour l’humanité » depuis 1895 !
Un site mythique, célébré par Romain Rolland, où chaque année la foule s’enthousiasme de la prestation des comédiens amateurs entourant les professionnels, marque de fabrique du lieu, s’émerveille à la traditionnelle ouverture des lourdes portes du fond de scène à chaque représentation. Au programme de l’été 2026, parmi moult propositions, Hériter des brumes, un feuilleton théâtral en six épisodes… « C’est l’histoire d’une troupe de théâtre, composée d’acteurices et d’auteurices d’aujourd’hui, qui tentent de reconstituer l’aventure du Théâtre du Peuple, cent trente ans après sa création. C’est une quête pour essayer de comprendre ce qu’est une utopie et ce que peut l’utopie, pour nous, aujourd’hui. Il y a dedans beaucoup d’amitiés et de passions, des fantômes, deux guerres mondiales, le village de Bussang, des histoires d’amour, des histoires de famille, d’innombrables crises, d’innombrables réconciliations, des arbres, des paysages… et des spectacles, beaucoup de spectacles ».
Quant au Garage Théâtre (58) où s’invitent chaque année de grosses cylindrées, la sixième édition de son festival se déroulera du 26 au 30/08. Sous la conduite de Jean-Paul Wenzel et de Lou, la directrice artistique des lieux, s’affichent à nouveau quelques sacrés comédiens, prompts à dépoussiérer les planches ! Le 26/08, Jean-Louis Martinelli mettra en scène Les coloniaux d’Aziz Chouaki avec le comédien Hammou Graïa. Le lendemain, Jacques et Léon Bonnaffé squatteront l’espace et le 27/08, Sylvain Maurice présentera son fabuleux Projet Barthes interprété par Vincent Dissez. Le samedi, Jean Paul Wenzel et Jean Yves Chir proposeront une œuvre musicale de Mauricio Kagel (une critique assez acerbe du fascisme) interprétée par un grand et reconnu chef d’orchestre, trois musiciens professionnels et des musiciens de l’harmonie de Cosne-sur-Loire. Le 30/08 à 18h, « Les diablotines » feront leur entrée : un texte écrit par Jean-Paul Wenzel, interprété par cinq comédiens amateurs, dont quatre jeunes femmes ayant participé à des ateliers théâtre.
S’annonce aussi la fameuse Mousson d’été, le rendez-vous incontournable pour qui veut partir à la découverte des écritures contemporaines ! Au cœur de la Lorraine, à Pont-à-Mousson (54), le superbe et prestigieux site de l’Abbaye des Prémontrés ouvre ses portes aux auteurs dramatiques, aux metteurs en scène, aux universitaires, aux comédiens et au public pour venir écouter le théâtre d’aujourd’hui. Du 21 au 27/08, un authentique terrain de rencontres nationales et internationales avec lectures, mises en espace et spectacles, un temps comme suspendu en bord de Moselle où s’écoulent et s’écoutent joyaux et pépites qui irrigueront les scènes du futur.
En Île de FranceLes Tréteaux de France, le Centre dramatique national dirigé par Olivier Letellier, seront présents du 03 au 06/07 sur l’île de loisirs de Créteil (94), du 21 au 26/07 sur celle du Port aux cerises de Draveil (91), du 31/07 au 05/08 sur celle de Cergy-Pontoise (95). Entre ateliers et lectures, ils présenteront moult spectacles de diverses formes tout à la fois virtuoses, esthétiques, parfois bordéliques et acrobatiques ! Sans oublier le festival Paris l’été qui, du 11/07 au 04/08, propose cirque-danse-musique et théâtre aux quatre coins de la capitale, ni le Théâtre de verdure dans le bois de Boulogne jusqu’au 27/09. Lyon (69) organise ses Nuits de Fourvière jusqu’au 25/07, Sarlat (24) son 74e Festival des Jeux du Théâtre du 18/07 au 03/08, le plus ancien de France après Avignon, Grignan (26) ses Fêtes nocturnes jusqu’au 22/08 !
Quelles que soient vos destinations vacancières, à chacune et chacun, lecteur des Chantiers de culture, bel été, folles escapades et superbes évasions culturelles. Yonnel Liégeois
Une sélection de RDV en Avignon
– Exposition: Au cœur de la Maison Jean Vilar, Antoine de Baecque présente Les clés du Festival : une sélection exceptionnelle de photographies, films, enregistrements sonores, témoignages, affiches, programmes, notes et correspondances inédites, décors emblématiques, dessins originaux, maquettes et costumes de légende… Une exposition pour revivre la grande aventure du Festival d’Avignon des origines à nos jours, l’occasion d’en explorer l’histoire, d’en comprendre les enjeux et les grandes étapes. C’est tout le premier étage de la Maison Jean Vilar qui est squattée pour l’occasion ! Pour s’immerger, cœur et corps, dans les créations qui ont fait les grandes heures du festival : du Prince de Hambourg signé Jean Vilar au Mahabharata de Peter Brook, de L’école des femmes de Didier Bezace au Cesena d’Anne Teresa de Keersmaeker…À travers un itinéraire bis, Julien Gosselin ouvre les coulisses de sa création pour la Cour d’honneur et partage son regard d’artiste et de spectateur du Festival.
–Débat:Le 14/07 à 16h30 au Cloître St Louis, le Syndicat de la critique organise ses Conversations critiques. Un moment privilégié où critiques et spectateurs débattent des spectacles du Festival, de l’avenir du IN et du OFF. Un temps fort aussi pour s’interroger sur l’art et le contenu de la critique, son rôle et sa place dans le paysage médiatique (à lire : Qu’ils crèvent les critiques ! de Jean-Pierre Léonardini, paru aux Solitaires intempestifs).
– Media : Le 18/07 à 23h30, Arte présente Maldoror.Dans la cour d’honneur du palais des Papes, Julien Gosselin fait dialoguer l’œuvre de Roberto Bolaño et le lyrisme noir de Lautréamont. Dix ans après son adaptation de 2666, il s’engouffre à nouveau dans les textes de l’un et de l’autre. À travers ces deux auteurs, qui ont sondé chacun à leur manière, à plus d’un siècle d’intervalle, la violence humaine, ses origines et ses zones d’ombre, le metteur en scène s’interroge sur les liens qu’entretiennent la littérature et le mal, l’art et le crime…De l’Uruguay, qui vit grandir Lautréamont, au Chili de Pinochet, dont Bolaño subit la violence, du Paris des poètes maudits aux nuits de Mexico en passant par les chambres d’écrivain de Barcelone, Julien Gosselin compose un théâtre-monde où s’enchevêtrent les époques, les langues et les continents.
Au théâtre du Lucernaire (75), Gwenhaël de Gouvello présente Les petites femmes de Maupassant. Conçu par Roger Défossez, un montage de plusieurs nouvelles de l’écrivain : sous les robes de dentelles au charme désuet, se nichent des secrets d’alcôves d’hier et d’aujourd’hui. Un souffle de vent frais pour tout l’été.
Avec Les Petites femmes de Maupassant, on découvre une face cachée de l’auteur, plus connu en coureur de jupons que comme « féministe » avant la lettre. Nous sommes en bord de mer dans la maison de Céleste, baronne de Grangerie et veuve épanouie (Alexandra Sarramona). Elle a convié sa meilleure amie, la gentille et avenante marquise Hortense de Renneton (Karine Pinoteau) à passer quelques jours sans hommes, ou plutôt loin d’eux : elles ne crachent pas sur la bagatelle, on le verra ! Débarque Coralie, la nièce de Céleste (Eurydice El-Er) nouvellement mariée, avide des conseils de sa tante. Se joint au trio une invitée surprise, la piquante Zoé Tambour, jeune comédienne à la gouaille communicative (Marie Grach). De son salon à la décoration surchargée, dans l’attente de ses convives, Céleste épie à la longue vue un peintre et son épouse invalide. Ses commentaires sur le couple, dont l’histoire a défrayé la chronique, donnent le ton. Entre cancans, anecdotes salaces et secrets d’alcôve qui s’échangeront au cours de la pièce.
Femmes en goguette
Comédien (étonnant Mr Smith dans La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco) et dramaturge, Roger Défossez (1932-2024) signa moult dramatiques radiophoniques et télévisées au cours de sa longue carrière, souvent adaptées de maitres de la littérature : Tchekhov, Gogol, Eugène Sue, Alexandre Dumas, Verlaine. On lui doit aussi une comédie musicale dédiée à Offenbach. Guy de Maupassant l’a particulièrement inspiré. Après une version théâtrale de la Maison Tellier, il s’amuse à rassembler des portraits de femmes puisés dans diverses nouvelles et à les réunir sous les traits des quatre personnages emblématiques des Petites femmes de Maupassant.En l’absence de la gent masculine, la parole des femmes se libère, révélant derrière la société corsetée de préjugés qui fut la leur, un esprit frondeur. Au rythme enlevé de la prose de l’écrivain, elles ont le verbe leste, truffé de mots d’esprit à double sens. On cerne peu à peu leurs histoires de cœur respectives, souvent en dehors du mariage (généralement arrangé à l’époque).
Roger Défossez glisse habilement dans son texte des allusions à Madame Bovary de Gustave Flaubert, symbole pour le public contemporain de la bourgeoise aliénée. Non que l’auteur du Horla soit un tenant de la libération de la femme mais en 1993, date de création de la pièce, ses héroïnes ont pris un coup de jeune à l’aune du féminisme sous la plume de l’adaptateur. Dans le contexte de #metoo, les Petites Femmes renvoie à l’actualité. Pour autant, le metteur en scène a su garder la saveur désuète du XIXème siècle grâce à un décor daté, sans se priver de petites touches anachroniques, tel un poste de radio qui diffuse des tubes des années 1930, des musiques d’Offenbach ou plus récentes. On pense aux univers picturaux d’un Auguste Renoir ou Eugène Boudin, filmiques d’un Max Ophuls (La Maison Tellier ) ou Jean Renoir (Une partie de campagne). Par contraste, franc et direct, le jeu des actrices est en prise avec le public d’aujourd’hui. Sur scène, ça chante, joue du piano, improvise une bouffonnerie. Ambiance délurée garantie, surtout après un petit coup de blanc au retour du bain ou d’une visite au poulailler où s’affaire le factotum de la Baronne.
Maupassant et les femmes
On sait Maupassant grand consommateur de prostituées autant que de femmes du monde ou d’intellectuelles. « Un petit taureau breton » selon Flaubert, « un taureau triste » commente Taine. Toute médaille a son revers. Quand il se sait atteint de la syphilis, maladie qui le rendra fou, il plastronne. Ultime défi, « je baise les putains des rues, les roulures des bornes et, après les avoir baisées, je leur dis : « J’ai la Vérole ». Et elles ont peur et moi je ris, ce qui me prouve que je leur suis bien supérieur », écrit-il. « Maupassant est misogyne parce que, sorti des prouesses de son sexe, il a finalement peur des femmes », remarque sa biographe Nadine Satiat, « aussi ne faut-il pas s’étonner de ses décrets misogynes jusque dans ses effervescences priapiques. « Le cul des femmes est monotone », note-t-il. Maupassant se masque et ce qu’il veut éviter de livrer, c’est l’éventuelle inclinaison amoureuse ».
Roger Défossez ne prétend pas être fidèle au point de vue de l’auteur. Il fait son miel de morceaux choisis qui révèlent un écrivain non conventionnel se plaisant à regarder la gent féminine par le trou de la serrure, voire à leur accorder quelque accroc aux normes matrimoniales. Il les voit rouées ou naïves et ne boudant pas leurs désirs…. Un peu à son image, mais en mode mineur et opérant en secret, contrairement à lui. Ces Petites Femmes de Maupassant nous racontent en fait une époque à la lumière de la nôtre. La mise en scène de Gouvello et les comédiennes s’y emploient avec talent, sous le signe du plaisir. Mireille Davidovici, photos Le catogan
Les Petites Femmes de Maupassant, Gwenhaël de Gouvello : jusqu’au 23/08, du mercredi au samedi à 18h30, le dimanche à 15h. Le théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.57.34).
Au Théâtre de Poche-Montparnasse (75), Caroline Silhol présente les Mémoires d’une jeune fille rangée. L’adaptation du livre de Simone de Beauvoir, une lecture superbement orchestrée sous la baguette d’Anne Bourgeois et les lumières d’Yves Angelo.
Du bureau au lutrin, elle vaque avec insouciance. Toute de grâce et de beauté, sans peur ni reproche de réduire un gros bouquin de 500 pages, au succès mondialement reconnu, en un spectacle d’un peu plus d’une heure… Gamine, son bourgeois de père la trouve moche, peu lui importe, certes Une jeune fille rangée que cette Simone de Beauvoir, pourtant dès l’enfance elle affiche et affirme son désir de se démarquer, de s’affranchir d’un milieu corseté. Sur la scène du Poche-Montparnasse, Caroline Silhol nous conte la jeunesse de l’auteure du Deuxième sexe, des premières années jusqu’à sa rencontre avec Sartre à l’aube de ses vingt ans.
De ses camaraderies estudiantines à ses amitiés féminines, de la gamine studieuse à l’agrégée de philosophie, du cousin Jacques à l’amoureuse de celui qui la surnommera le « Castor », nous est offert le portrait attachant d’une femme en quête d’identité et de liberté, avide d’émancipation familiale, sociale, intellectuelle. Livres sur le guéridon, manuscrit en main, Caroline Silhol ne lit pas, ou fait magnifiquement semblant, elle est Simone, lui donne esprit, cœur et corps. L’auditoire subjugué, avide et assoiffé d’en savoir plus : mieux qu’une lecture, une parole vivante qui, en ces temps troublés pour l’avenir du deuxième sexe, se révèle toujours aussi vivifiante. Yonnel Liégeois, photos Sébastien Toubon
Mémoires d’une jeune fille rangée, Caroline Silhol : jusqu’au 09/07, du mardi au jeudi à 19h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).
Mémoires, morceaux choisis
Je faisais des caprices ; je désobéissais pour le seul plaisir de ne pas obéir. Sur les photos de famille, je tire la langue, je tourne le dos ; autour de moi on rit. Ces menues victoires m’encouragèrent à ne pas considérer comme insurmontables les règles, les rites, la routine ; elles sont à la racine d’un certain optimisme qui devait survivre à tous les dressages.
Il y avait un point sur lequel mon éducation m’avait profondément marquée : en dépit de mes lectures, je restais une oie blanche… Je ne savais rien faire de mon corps, pas même nager ni monter à bicyclette.
La littérature prit dans mon existence la place qu’y avait occupée la religion. Ma mère me blâma de gaspiller avec Mauriac, Radiguet, Giraudoux, Larbaud, Proust, des heures que j’aurais pu employer à m’instruire sur le Béloutchistan, la princesse de Lamballe, les mœurs des anguilles, l’âme de la femme ou le secret des Pyramides. Mon père jugea mes auteurs favoris prétentieux, décadents, immoraux ; le conflit qui couvait entre nous s’exaspéra.
« À partir de maintenant, je vous prends en main », me dit Sartre quand il m’eut annoncé mon admissibilité (à l’agrégation de philosophie, ndlr). […] Quand je le quittai au début d’août, je savais que plus jamais il ne sortirait de ma vie.
Avec un budget artistique qui se réduit, le Théâtre de Sartrouville et des Yvelines-CDN va-t-il perdre son label ? Le personnel du théâtre s’en inquiète et un Collectif des spectateurs et amis du théâtre de Sartrouville a lancé une pétition. S’ajoute à cela l’avenir incertain de son directeur, Abdelwaheb Sefsaf, que Chantiers de culture assure de tout son soutien, alors que le maire souhaite son départ.
Chantiers de culture invite lectrices et lecteurs à soutenir la pétition, dont les références sont notées en pied d’article. Yonnel Liégeois
Le metteur en scène Abdelwaheb Sefsaf a fait les comptes pour la saison 2026/2027, et sa marge artistique est de 60 à 80 000 euros. Avec la baisse de subvention de 350 000 euros du Département des Yvelines et celle de 41 000 euros de l’État, il se retrouve dans l’impossibilité de financer des créations, dont le coût moyen est de 240 000 euros. « Je ne peux pas remplir le cahier des charges qui est celui d’un Centre Dramatique National », affirme celui qui, ces trois dernières années, a signé des spectacles qui ont été salués par la presse et le public, ont tourné dans toute la France, Kaldûn en 2023 et Alif cette année. « Je n’ai même pas les moyens de faire une création. Je ne peux plus mener de coproductions pour accompagner d’autres artistes. Nous sommes bloqués, et tout est lié, car nos actions culturelles sont liées aux créations. Et si je ne crée pas, je ne peux plus tourner. »
Le Théâtre de Sartrouville et des Yvelines est soutenu par son public. La pétition qu’il a lancé explique qu’un « nouveau public qui ne fréquentait pas jusqu’alors le théâtre a découvert une programmation qui lui parle, en particulier de nombreux habitants des quartiers populaires du plateau de Sartrouville. L’ouverture d’ateliers de pratique amateur a été une formidable occasion pour de nombreuses personnes de découvrir le théâtre comme un moyen d’expression sans pareil. » Ce collectif s’inquiète de « la forte diminution des moyens accordés au service public de la culture ».
Pour maintenir le label CDN, le financement doit impérativement venir d’au moins une collectivité territoriale en plus de l’État. Si le Département n’est plus là, il y a encore la Ville. Lors du conseil municipal qui s’est tenu cette semaine, le maire (LR) de Sartrouville, Pierre Fond, a affirmé publiquement qu’il souhaitait la conservation du label et qu’il s’engageait à maintenir la subvention de la Ville. Mais, lors de cette même séance, il a publiquement souligné que Abdelwaheb Sefsaf n’avait jamais été son candidat. D’ailleurs, l’actuel directeur ne sait toujours pas s’il sera encore en poste au 1er janvier 2027. Les partenaires publics devaient lui notifier son renouvellement avant le 31 mars 2026, mais il n’a toujours rien reçu à ce jour, ce qui inquiète le personnel du théâtre qui s’en est ouvert dans un communiqué. « Cette attente nous empêche de mener à bien nos missions, nos projets et ne nous permet pas d’avoir des perspectives claires pour cette fin de saison et pour la saison prochaine. Certaines actions prévues dans des structures municipales ont été annulées sans motif. Nous n’avons toujours pas de nouvelles de la rénovation énergétique prévue de longue date, et qui devient plus que nécessaire au vu du changement climatique, en hiver et en été, comme nous pouvons le constater aujourd’hui. »
Dans un courrier envoyé à Catherine Pégard, la ministre de la Culture, ainsi qu’aux élus des Yvelines, le Syndeac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles) demande « à la municipalité de Sartrouville et au Département des Yvelines de clarifier leur position concernant la reconduction du mandat d’Abdelwaheb Sefsaf […] en motivant leur décision sur la base du document d’autoévaluation remis à tous les partenaires publics en novembre dernier ». Le bilan du premier mandat du directeur du Théâtre de Sartrouville et des Yvelines montre que les objectifs demandés sont largement atteints : 82% de taux de remplissage en moyenne, huit créations, 556 représentations en tournée, onze coproductions, dont sept avec les quatre artistes associés, un partage de l’outil avec de nombreuses compagnies en résidence, et un volume important d’actions culturelles et d’EAC sur le territoire.
À l’heure actuelle, Abdelwaheb Sefsaf et son équipe ne peuvent plus rien engager au-delà de janvier 2027. « Je n’ai engagé aucun artiste associé, je ne peux prendre aucune décision, je ne peux rien mettre en place », confie, dépité, le metteur en scène, qui se demande ce qu’il a fait pour être traité de la sorte. Stéphane Capron, in sceneweb
Théâtre de Sartrouville et des Yvelines–Centre dramatique national, direction Abdelwaheb Sefsaf : Place Jacques-Brel, 78500 Sartrouville (Tél. : 01.30.86.77.79).
En septembre 1947, naît le festival d’Avignon lors de l’exposition Une semaine d’art en Avignon. Futur directeur du TNP à Chaillot (75), Jean Vilar propose trois créations, dont le Richard II de Shakespeare dans la Cour du Palais des papes… Paru dans le mensuel Sciences Humaines, un article de François Dosse.
Jean Vilar, comédien et metteur en scène, veut, dans l’après-guerre, dépasser la frontière de classe qui subsiste au plan culturel entre l’élite et le grand public. Au Théâtre national populaire (TNP), il cherche à concilier le répertoire avec une mission de divertissement capable d’attirer un nouveau public. Son ambition : réunir ceux qui ont déjà le goût et la pratique du théâtre et ceux qui n’ont pas encore sauté le pas. Pour lui, le théâtre « ne prend sa signification que lorsqu’il parvient à assembler et à unir ». En 1955, une polémique éclate entre Jean-Paul Sartre et Vilar : le premier, qui défend l’idée d’un théâtre à thèse, politiquement engagé dans une stratégie de rupture idéologique, reproche au second sa pratique d’un théâtre bourgeois. Jean Vilar lui répond indirectement : « Pour moi, théâtre populaire, cela veut dire théâtre universel ».
C’est fortuitement que Jean Vilar a trouvé le lieu idéal pour réaliser son projet et créé le Festival d’Avignon qui émergera comme rendez-vous incontournable, avec des manifestations théâtrales des plus diverses. À l’origine, il n’est question que de programmer trois spectacles pour accompagner, en 1947, une exposition d’arts plastiques: « Avignon devient, dans l’imaginaire de l’équipe du TNP, un berceau, un tremplin, un puits de jouvence », écrivent Emmanuelle Loyer et Antoine de Baecque (1). Le Festival s’impose rapidement comme un site privilégié d’expérimentation, d’aventure créative avant de rejoindre le théâtre de Chaillot à Paris, qui accueille les représentations après l’été. Il est encore aujourd’hui le creuset séminal de la création théâtrale.
En ces années 1950 des débuts du Festival d’Avignon, l’expression théâtrale se renouvelle radicalement. Le théâtre de l’absurde d’Eugène Ionesco et de Samuel Beckett a déjà pris ses distances avec le psychologisme. En attendant Godot, la pièce du second, parue en 1952, met en scène l’isolement des individus et leur incapacité à communiquer dans un monde dénué de sens. C’est aussi le succès du principe de distanciation de Bertolt Brecht, qui rompt avec le procédé classique d’identification, et dont Roland Barthes se fait le fervent défenseur. Il soutient le TNP de Jean Vilar et contribue à travers ses articles à élargir son public. Dans le cadre de son activité de critique théâtral, il assiste, enthousiaste, à une représentation par le Berliner Ensemble de Mère Courage de Bertolt Brecht au Théâtre des Nations en 1955 : il voit dans le dramaturge allemand celui qui réalise au théâtre ce qu’il a l’ambition de faire en littérature.
À l’été 1968, la contestation de mai perdure et se radicalise encore en se déplaçant vers le Festival d’Avignon, faisant cette fois le procès de la politique incarnée par Jean Vilar. On l’accuse de s’être transformé en valet de la culture bourgeoise. Alors qu’il a concocté un programme particulièrement moderne avec le Ballet du 20e siècle de Maurice Béjart et la troupe du Living Theatre dirigée par Julian Beck et Judith Malina, il est la cible d’attaques virulentes. Jean Vilar voit fleurir sur les murs de la ville les affiches qui s’en prennent à lui, le « Papape » : « Les échauffourées dans les rues et sur la place de l’Horloge se multiplient, les CRS chargent à plusieurs reprises. Le Festival est devenu un meeting permanent (1) ». De la place de l’Horloge à la place des Carmes, l’effervescence est à son comble. Le public est appelé à investir la scène et le théâtre se déplace dans la rue, donnant naissance à un Festival parallèle, le Off. On revendique un théâtre gratuit, populaire, innovant, spontané et critique. Comme l’écrit Claude Roy, le 21 août 1968 dans Le Monde, les contestataires font payer à Jean Vilar l’échec politique et social de Mai 68. François Dosse
Le théâtre, service public, de Jean Vilar, 80 textes rassemblés par Armand Delcampe (Gallimard, 568 p., 35€90).Le théâtre citoyen de Jean Vilar, d’Emmanuelle Loyer (PUF, 260 p., 18€). Avignon, le royaume du théâtre, d’Antoine de Baecque (Découvertes Gallimard, 128 p., 15€80). Le festival d’Avignon 2026 se déroule du 04 au 25/07.
Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un excellent magazine dont nous conseillons vivement la lecture.
Depuis le 26 juin et jusqu’au 28 juillet, Châteauvallon (83) inaugure la nouvelle édition de son Festival d’été. Une scène magique entre salle couverte et amphithéâtre, pinède et cigales. Pour la dernière année sous la férule de Charles Berling, son emblématique directeur.
Charles Berling découvre le théâtre à quinze ans en jouant au sein de l’atelier théâtre, créé par son frère aîné, Philippe Berling, au lycée Dumont-d’Urville de Toulon. Après son baccalauréat et une formation de comédien, il intègre le théâtre national de Strasbourg dirigé par Jean-Louis Martinelli. En parallèle à une carrière théâtrale, aux côtés des plus grands metteurs en scène (Moshe Leiser, Jean-Pierre Vincent, Bernard Sobel, Claude Régy, Alain Françon, Jean-Louis Martinelli, Ivo van Hove etc…), il se fait connaître du grand public par le film Nelly et Monsieur Arnaud de Claude Sautet et surtout, en 1996, Ridicule de Patrice Leconte. Cinquante rôles au théâtre, tout autant au cinéma, diverses mises en scène, la publication de trois romans : une carrière exceptionnelle !
En 2010, la ville de Toulon confie à Charles et Philippe Berling la direction du Théâtre Liberté qui ouvrira ses portes au public en 2011. En 2015, le Liberté, alors co-dirigé par Charles Berling et Pascale Boeglin-Rodier, et Châteauvallon dirigé par Christian Tamet, obtiennent ensemble le label Scène nationale, sous le nom de Châteauvallon-Liberté. En 2018, ces deux institutions culturelles majeures de l’agglomération toulonnaise sont réunies par une même direction, assurée depuis 2020 par Charles Berling seul, tout en poursuivant son activité artistique.
Il adapte au théâtre avec Philippe Collin et Violaine Ballet le podcast à succès de France Inter, Léon Blum, une vie héroïque, écrit et réalisé par Philippe Collin. Cet évènement théâtral participatif suscite un immense engouement. Récidivant avec la même équipe cet été, avec Les Résistantes. En 2025, travaillant sur l’œuvre de Lars Norén, il met en scène pour la première fois en France C’est si simple l’amour à Châteauvallon-Liberté. Qu’il présente en diptyque avec Lost and Found au théâtre de l’Atelier à Paris, jusqu’au 28/06. Au fil des jours d’un bel été chaud à Châteauvallon, Chantiers de culture se fera grand plaisir à revenir sur tous ces événements. Yonnel Liégeois
Châteauvallon, festival d’été : jusqu’au 28/07. Châteauvallon, 795 Chemin de Châteauvallon, 83190 Ollioules (Tél. : 09.80.08.40.40).
À l’heure de la Coupe du monde de football 2026, auteurs et éditeurs visent aussi le titre suprême dans le cœur des lecteurs. Pour tenter de faire la fête de la tête aux pieds, en dépit d’un tournoi gangréné avant même son ouverture, regard sur quelques livres gagnants.
« Pourquoi la France a-t-elle eu l’idée saugrenue en 1998 de siffler à domicile le coup d’envoi de la Coupe du monde de football ? », s’interroge la ménagère de quarante ans ou moins dont les enfants et le mari déjà peu assidus aux tâches domestiques foulent des heures durant la moquette du salon et rivent leurs yeux à la lucarne du téléviseur ? Allons droit au but et… déroulons le tapis vert de l’histoire sportive dont Jean-Yves Guillain nous rapporte les exploits dans L’œuvre de Jules Rimet(éditions Amphora). C’est au congrès d’Amsterdam de 1928 que le franc-comtois et président de la FIFA (Fédération internationale de football) de 1921 à 1954, signera d’une passe décisive la création d’un tournoi international ouvert à tous les joueurs de la planète.
Parmi les dizaines d’ouvrages consacrés au ballon rond qui promeuvent nos libraires en nouveaux gardiens du temple, Guillain signe un livre sans envolée lyrique ni « ola » dont la seule vertu est de glorifier le français qui engagea la partie, il y a bientôt cent ans ! Avec Pierre-Louis Basse, le Football, d’un monde à l’autre (éditions Mango) fait son entrée sur le stade sous des couleurs plus chatoyantes. Si le grand reporter à Europe 1 ouvre ses colonnes au journaliste et écrivain Jean Lacouture et au dessinateur Enki Bilal, respectivement admirateurs du joueur brésilien Leonidas et du club de l’Etoile Rouge de Belgrade, dans la foulée il tend aussi son micro aux nombreux supporters à remplir les stades qui refusent d’honorer la mémoire d’un Jules Rimet congratulant Mussolini en 1934 et applaudissent l’équipe des Pays-Bas n’allant pas chercher sa médaille dans la tribune présidentielle où parade Videla en 1978, général argentin et capitaine tortionnaire…
Compromission politiques, scandales financiers, dopage et salaires mirobolants de certaines vedettes, morale sportive assassinée sous l’enjeu d’intérêts économiques : sur la pelouse ou hors-jeu, la saga du foot ne cesse d’alimenter la chronique sulfureuse des médias. Dans Passions et terres de foot, du paysan d’Auxerre au mondial de Platini (éditions Amphora), Roland Passevant s’autorise l’ouverture des dossiers gênants que d’aucuns, encouragés par le mutisme et le dirigisme si peu démocratique des instances internationales, se plairaient à botter en touche. Avec ses Mordus du foot (le Cherche-Midi éditeur), le regretté Piem préférait en rire. Croquant finement tous les travers et ridicules d’une balle de cuir dont « la présence d’un deuxième exemplaire sur le terrain éviterait bien des affrontements ». Qu’il soit joueur ou supporter, sponsor ou arbitre, femme ou homme de « Téléfoot », le lecteur s’écroule d’humour dans la surface de réparation.
Plus jeune dans l’art de la caricature ou de l’ironie mais tout aussi talentueux, Bruno Heitz nous propose les savoureuses aventures de Monsieur Antibut (éditions Mango) : une histoire désopilante qui nous raconte la fuite rocambolesque d’un individu qui a « toujours eu horreur de CA » et trouve asile sur une île peuplée exclusivement de femmes qui ont fui la même chose que lui. Las, au terme de son exil, il foule à nouveau le sol de sa terre natale à la veille d’une nouvelle catastrophe sportive : le départ du Tour de France ! Un album destiné au jeune public que les grands ne manqueront pas de détourner d’une main litigieuse dans leur propre camp !
Du fantastique à l’étude sociologique
Concocté par Christine de Montvalon, Le dico du foot (éditions de l’aube) est un autre régal de l’esprit. A chaque terme plus ou moins usité dans le jargon footballistique où le « café-crème » côtoie la « savonnette » ou la « bicyclette », elle ponctue ses définitions de citations d’auteurs, célèbres adorateurs ou pourfendeurs du ballon rond. Plus noire est la vision du football que nous offrent Eric Remus et le regretté Didier Roustan. L’intrigue ? À l’heure où la fédération française, en vue de sa Coupe du monde, discute de l’attribution des marchés pour la rénovation des stades, les spécialistes de l’arnaque financière chaussent les crampons et sortent des vestiaires. Polar de la meilleure veine, d’un tacle par derrière assassin à des méthodes encore plus expéditives, Les bleus en noir (éditions Belfond) n’hésite pas à brandir le carton rouge à l’encontre de ces notables du foot-business qui font bon ménage avec les pègres locales. Dans un genre qui relève plus du fantastique que du classique roman policier, Alexandre Dumal promène son héros sur tous les stades de La coupe immonde(éditions Fleuve noir) avec « footons le cirque » et « Cacarico » pour seul chant des partisans contre la FIFA de Fred Blatteur et l’ordre républicain du préfet Broutard !
Membre du comité de rédaction de la revue Esprit, Patrick Mignon nous soumet ses réflexions de sociologue sur La passion du football (éditions Odile Jacob). Avec pertinence il nous révèle combien ce sport, d’un pays à l’autre, reflète les modes de construction des identités nationales et illustre les rapports contradictoires entre classes sociales. Plus qu’un jeu, le football devient sous sa plume le terrain de décryptage par excellence du fonctionnement de nos sociétés. Aux éditions fayard,L’équipier de François-Guillaume Lorrain nous propose le roman d’une vie à la trajectoire bien singulière… L’histoire d’un enfant né à « une portée de ballon du Parc des Princes », initié au jeu par un grand-père ancien gardien de but du Red Star. Un enfant à la carrière contrariée qui n’oubliera jamais ses premiers émois et ses premières victoires balle au pied. Un roman à la nostalgie douce-amère qui marque certes le passage de l’enfance à l’âge adulte mais incite chacun à ne jamais étouffer ses rêves inachevés au fil du temps qui passe.
Pour s’en convaincre, lisons Brésil, pays du ballon rond (éditions de l’aube). Native de Sao Paulo, Betty Milan nous offre le plus chaud plaidoyer en faveur d’un sport qui, chez elle, se joue autant dans les plus grands stades du monde que sur les plus minables terrains vagues. Une terre de contrastes où l’enfant des bidonvilles peut devenir un génie adulé de la planète. Un petit livre riche d’enseignements qui vous met à l’école de la samba, qui vous apprend à faire « beau jeu » de votre vie et vous révèle pourquoi des hommes et femmes, petits ou grands, des peuples ont élu le ballon rond pour passion. Yonnel Liégeois
LES PLUS BELLE ENVOLÉES
Par leur qualité littéraire, leur originalité ou leur sens critique, quatre livres sont susceptibles de rallier sans conteste les suffrages des « intellectuels » et des « footeux ». Tels des virtuoses du ballon rond, leurs auteurs manient la plume avec génie et délectation :
Le football, ombre et lumière : le romancier uruguayen Eduardo Galeano nous offre l’un des plus beaux livres inspiré par le ballon rond. D’une écriture magique, l’auteur scande les temps de sa passion au rythme des événements petits ou grands qui ébranlent le monde (éditions Lux, 320 p., 20€).
Le treizième but : le livre le plus original. Daniel Picouly avoue pourquoi sa mère déserta le domicile familial en 1958 et révèle pourquoi Just Fontaine demeure le meilleur buteur de la Coupe du monde. Hilarant (éditions Hoëbecke, en bouqinerie).
La vie est un ballon rond : orphelin très tôt de sa Yougoslavie natale et fondateur des éditions L’âge d’homme, Vladimir Dimitrijevic manie le ballon comme sa plume, avec passion et intelligence. Un superbe texte sur la nostalgie des pelouses d’antan (éditions de La table ronde, 128 p., 7€10)
Football et littérature, une anthologie de plumes et crampons : qu’ils soient pour ou contre le football, Patrice Delbourg et Benoît Heimermann ont rassemblé les textes d’auteurs les plus divers. De Camus à Montalban, de Pasolini à Desproges. La « bible » indispensable (éditions de La table ronde, 420 p., 8€70).
Au théâtre du Rond-Point, à Paris, Jean-François Sivadier met en scène Tout est calme dans les hauteurs. Une pièce de Thomas Bernhard, où sont poussées loin l’ironie et l’humour pour dénoncer une idéologie toujours vivace. AvecNicolas Bouchaud et Norah Krief, époustouflants dans leur rôle respectif.
Anne Meister aurait pu devenir une grande pianiste. Mais, « deux artistes dans le même couple, cela aurait fait beaucoup », dit-elle tout naturellement, le rire aux lèvres. Alors, elle se contente d’être la compagne de Moritz, qui lui-même reconnaît qu’il aurait pu être chanteur d’opéra ou quelque chose d’autre de bien brillant encore. Il se contente du rôle qu’il s’est donné, et que d’autres semblent lui concéder, celui d’être tout simplement « le plus grand romancier de la deuxième moitié du siècle ». Dans ce texte de 1980, publié en France par l’Arche en 1994 sous le titre de Maître, l’écrivain et dramaturge autrichien Thomas Bernhard (1931-1989) met en lumière l’insupportable suffisance d’une intelligentsia réactionnaire. Laquelle entretient avec furie et conviction les vieux démons du nazisme qu’elle garde toujours bien au chaud au fond de sa poche. Comme d’autres s’économisent une poire pour la soif. D’ailleurs quelques dizaines d’années plus tard, la droite la plus extrême campe toujours à la porte du pouvoir autrichien.
Anne et Moritz ne sont pas des militants. Mais pas des progressistes non plus. D’évidence, avec Tout est calme dans les hauteurs, Bernhard jubile en construisant l’image de ce couple surréaliste à la parole libérée. Nicolas Bouchaud et Norah Krief sont excellents dans leur rôle. Acteurs fétiches du metteur en scène (et adaptateur) Jean-François Sivadier, ils usent de la roublardise et de la drôlerie involontaire de leurs personnages avec une adresse remarquable. Leurs visiteurs, une doctorante photographe, un journaliste, un éditeur, un jardinier, interprétés avec talent par Frédéric Noaille, Juliette Bialek et Valérie de Champchesnel subissent leur avalanche de mots, de poncifs, d’idées reçues et nauséabondes, mais aucun ne relève le défi.
Et pourtant il y aurait matière à empoignade. Par exemple lorsque, l’air de n’y toucher que du bout d’un crayon, Moritz commente à propos de la Shoah : « Il faut dire que les Juifs eux-mêmes en sont largement coupables… mais on n’aurait pas dû faire ce qu’on a fait. » Le couple infernal occupe, dans cette région offrant le panorama extraordinaire des Préalpes bavaroises, une vaste maison mise gratuitement à sa disposition par la municipalité. Demeure qui appartenait jadis à un négociant juif, manifestement spolié et réfugié aux États-Unis. Tout est calme dans les hauteurs, proclame le titre. Tout n’est qu’apparences. En fait, cette pièce au titre si doux affiche tout du long une ironie mordante.
On rit beaucoup mais avec effroi. Jean-François Sivadier ne s’est pas embarrassé de convenances inutiles ou de faux-semblants. Ses personnages sont bruts, nature. Et en cela effrayants. Tout comme l’empilement de peintures de paysages et de portraits qui apparaissent au final en fond de scène, et que l’on imagine avoir appartenu à la famille dont c’était la maison heureuse avant que le fascisme ne répande sur terre et dans bien trop d’esprits sa boue brune et fétide. Gérald Rossi, photos Jean-Louis Fernandez
Tout est calme dans les hauteurs, Jean-François Sivadier : jusqu’au 04/07, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 19h et le dimanche à 15h. Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21). Les 24 et 25/09 à Annemasse, du 6 au 8/10 à Béthune, les 14 et 15/10 à Poitiers, du 4 au 13/02/27 à Villeurbanne.