Bloch à la piscine

Au théâtre de l’Essaïon, Bernard Bloch a conçu et joue en solo Après-midi, piscine. Un spectacle dans lequel il distille, savamment, sept courts récits de Kafka traduits par Jean-Pierre Lefebvre, Stéphane Pesnel ou Bernard Lortholary.

L’idée lui est venue d’une note en date du 2 août 1914, relevée dans le journal du jeune bureaucrate praguois désireux d’une vie saine et pure : « Déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie. Après-midi, piscine ». L’intuition de l’acteur s’avère stimulante. « Son » Kafka n’est pas encore tout à fait « kafkaïen ». De sa main à plume surgit alors une comédie humaine tragi-comique, dans laquelle le rêve et l’ironie, passés au crible d’une lucidité raisonnée, ne se privent pas de subtiles embardées vers l’étrange. Après un bref prologue de son cru, en costume blanc, chemise en satin écarlate,réincarné en animateur mélancolique d’un cabaret germanique des années 1920, Bernard Bloch se mue en conteur scrupuleux, attentif aux nuances infinitésimales d’une écriture d’écorché vif à l’humour sous-jacent.

Kafka ressuscité sur scène

N’est-ce pas aveuglant, par exemple, dans la nouvelle Une petite femme, dans laquelle Kafka, fiancé déçu depuis 1913, narre à la première personne du singulier chaque phase du désarroi masculin devant l’être féminin mis en énigme ? Idem, au fond, pour Blumfeld, un célibataire plus très jeune. Le plaisir de l’esprit est constant, au fil de la découverte de chacun des récits, depuis La soudaine promenade, Le grand nageur, le Pont, ou encore Un virtuose de la faim (ailleurs intitulé Un champion de jeûne). L’acteur, à l’art de dire consommé, passe d’un récit à l’autre grâce à un discret effet de tambour et de cymbale. À point nommé, il entonne en allemand, a cappella, Der König von Thule (le roi de Thulé), de Goethe, une chanson en yiddish, Le chien et l’Empereur et Mon père m’a donné un étang, chansons populaires. Bernard Bloch s’avoue de la sorte comme un lointain frère puîné de Franz Kafka, parti du poumon il y a cent un ans.

Ce florilège de textes, énoncés sur le ton si bien tempéré de l’émotion et de l’admiration éperdues, nous offre l’opportunité de mieux encore révérer le génie de celui qui sut si bien mettre au jour le revers fantastique de la vie quotidienne, scrutée avec le regard intérieur qui n’appartint qu’à lui. Quand bien même le sous-titre du spectacle est De l’impossibilité d’être Kafka, Bernard Bloch se met dans sa peau, habite son âme, nous la livre palpitante. Jean-Pierre Léonardini

Après-midi, piscine, Bernard Bloch : Jusqu’au 01/12, les lundi et mardi à 21h. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75014 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

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