Poésy et Massini, femmes et ouvrières

Au théâtre Dijon-Bourgogne (21), Maëlle Poésy présente 7 minutes. Une pièce de Stefano Massini, revisitée par la directrice du CDN avec une équipe franco-belge et le Théâtre National Wallonie-Bruxelles. Au retour de négociations avec les repreneurs de leur entreprise, onze ouvrières débattent de leur avenir. Une œuvre originale et percutante qui porte le monde du travail au-devant de la scène.

Une nouvelle équipe de comédiennes, une nouvelle production avec le Théâtre National Wallonie-Bruxelles, une nouvelle mise en scène en mode bi-frontal… Après le succès à la création de 7 minutes en 2021 avec la troupe de la Comédie Française, Maëlle Poésy revisite la pièce de Stefano Massini… Tension extrême sur la scène dijonnaise, branle-bas de combat au sein de l’entreprise de textile Picard & Roche ! Rassemblées dans le local du comité d’usine, très impatientes et inquiètes face aux heures d’attente qui défilent, dix femmes scrutent le retour de Blanche leur déléguée, représentante des salariées au conseil d’administration qui s’éternise en longueur.

Que fomentent les dirigeants de la multinationale qui vient de racheter leur usine : la fermeture ou la délocalisation d’une partie de la production, une vague de licenciements, une baisse des salaires ? Dès son arrivée, porte franchie, Blanche abat les cartes. Elle est porteuse d’une lettre couperet sur laquelle doivent se prononcer les membres du comité d’usine. Les nouveaux actionnaires, « les cravates » comme elles les surnomment, posent leurs conditions à la reprise de l’usine de confection. L’offre des dirigeants est sans appel : aucune réduction d’effectifs ni de diminution de salaire si les deux cents ouvrières renoncent à 7 minutes de leur pause journalière sur les 15 dont elles bénéficient encore. Doivent-elles ou non accepter cette offre, ce supposé « cadeau » ? Les onze élues disposent de peu de temps pour voter, et trancher, au nom de l’ensemble du personnel ! Le débat s’engage, rude, âpre, long entre celles qui sont favorables à la mesure, « pour sauver l’entreprise », et Blanche, la seule qui s’y oppose : 100 minutes de confrontation pour 7 minutes à brader ou à ne point lâcher. 100 minutes palpitantes, stressantes où les avis contradictoires s’affrontent, de bonne ou mauvaise foi, entre attaques personnelles et réflexions porteuses d’avenir. 100 minutes surtout où le monde du travail fait une entrée remarquée sur les planches.

À la Mousson d’été 2018, dans le cadre majestueux  de l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson, le metteur en scène Michel Didym avait déjà proposé une lecture de la pièce de Stefano Massini, avant d’en créer une version lyrique à l’opéra Nancy-Lorraine. Captivante, et une pièce qui le demeurait sous la houlette de Maëlle Poésy en 2021 à la Comédie Française, sur la scène du Vieux Colombier… Pour l’heure, la nouvelle mise en scène de la directrice du CDN semble accentuer l’enfermement dans lequel sont plongées les protagonistes, elle donne toute la mesure du drame social qui se joue sous nos yeux. Comme dans la tragédie antique, des mots forts et puissants résonnent sous les cintres du théâtre : respect, vérité, dignité. Hors le papier glacé des magazines féminins, c’est une équipe de femmes ordinaires qui squattent les planches, des salariées ignorées et surexploitées comme tant en use et abuse le monde de l’entreprise, multinationale ou non. Des femmes confrontées à une vie de galère, souvent au bas salaire et statut précaire, parfois à leur condition d’étrangère… Ici, l’idéologie a déserté le haut du pavé, ici c’est l’humanité qui se fait chair.

Point de manichéisme dans le propos de Massini, point d’outrance dans la mise en scène, les salariées de Picard & Roche s’expriment et bougent avec les mots et gestes du quotidien, leurs aspirations peut-être terre à terre mais ô combien salutaires : le besoin impérieux d’un salaire même de misère, le désir précieux de reconnaissance sociale avec un emploi même précaire. Accepter la réduction du temps de pause ? Une évidence, imparable pour l’une traumatisée de son précédent licenciement, incontournable pour l’autre immigrée qui reprend goût à la vie, un avis identique pour l’ancienne de l’atelier comme pour la petite jeune récemment embauchée… Magistrale Blanche, seule elle l’affirme, persiste et signe : non, c’est non !

Blanche : La prochaine fois, à quoi on renoncera ?

À trois jours de sécu par mois ?

À un mois de mutuelle par an ?

À quoi ? Dîtes-moi : à quoi ?

Peu nombreux sont les dramaturges à s’emparer de la thématique du travail comme objet d’écriture : Michel Vinaver, Alexandra Badea, Rémi de Vos pour les plus reconnus et joués… L’auteur italien Stefano Massini s’est inspiré du conflit qui secoua en 2012 l’entreprise de lingerie Lejaby sise à Yssengeaux en Haute Loire. Une œuvre superbement construite sur la trame de Douze hommes en colère, le célèbre film de Sidney Lumet… Blanche parviendra-t-elle à convaincre ses dix collègues à refuser ce marché de dupes ? « L’usine est rentable, les comptes sont florissants. 7 minutes de pause rognées à chacune des salariées, ce sont à la fin du mois 600 heures de travail offertes aux actionnaires ». 7200h sur l’année travaillées « gracieusement », à bien calculer et compter, alors la déléguée de conclure : « notre décision sera symbolique pour les autres entreprises ».

Le propos de Blanche ne relève pas du discours militant. Juste un sursaut de résistance, un poignant cri de dignité, un incroyable saut dans l’inconnu pour passer d’un destin individuel à une aventure collective… C’est tout à la fois peu et beaucoup, un possible chemin de lutte ! Une pièce sur la tension qu’il faut traverser pour rester unies, les luttes ouvrières se jouent ici à travers une parole collective, fragile et forte : il faut s’écouter, argumenter, convaincre et peut-être, au final,, faire un pas vers l’autre. Cent minutes de confrontation houleuse mais captivante entre salariées pour sept minutes de pause à brader ou à ne point lâcher. Le temps est compté, il est temps de voter… Haletant, émouvant, l’étonnant huis-clos féminin enflamme notre imaginaire, une pièce chorale pour magnifier la hauteur d’intelligence née de la réflexion collective ! Yonnel Liégeois

7 minutes (comité d’usine) de Stefano Massini, mise en scène de Maëlle Poésy : les 3-4-5-9 et 10/11 à 20h, le 06/11 à 18h30, le 07/11 à 17h. Théâtre Dijon-Bourgogne, Parvis Saint-Jean, rue Danton, 21000 Dijon (Tél. : 03.80.30.12.12). Le texte est disponible chez L’arche éditeur (traduction Pietro Pizzuti, 96 p., 13€50).

Tournée : Les 18 et 19/11 Théâtre national de Bretagne, CDN (35). Les 26 et 27/11 Scène nationale du Sud‑Aquitain (64). Du 02 au 12/12 Théâtre de la Cité, CDN Toulouse Occitanie (31). Les 16 et 17/12 Espaces Pluriels de Pau (64). Les 06 et 07/01/27 Le Grand R, Scène nationale de La Roche‑sur‑Yon (85). Du 15 au 23/01 Théâtre de la Ville ­– Les Abbesses, Paris (75). Du 26 au 28/01 La Comédie de Saint‑Étienne, CDN (42). Les 10 et 11/02 Le Théâtre, Scène nationale de Saint‑Nazaire (44). Du 16 au 18/02 Le Lieu Unique, Scène nationale de Nantes (44). Du 03 au 13/03 Théâtre National Populaire, CDN de Villeurbanne (69). Les 18 et 19/03 MC2 Grenoble, Scène nationale (38). Les 24 et 25/03 Châteauvallon‑Liberté, Scène nationale de Toulon (83).

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