Sobel, Kafka et Broch

Au théâtre de L’épée de Bois, Bernard Sobel présente Les Anonymes. Le metteur en scène, âgé de 90 ans, met en regard deux auteurs de langue allemande, Franz Kafka et Hermann Broch, poursuivant une exploration jusqu’à l’os de textes en écho avec notre temps. Paru dans le quotidien L’humanité, un article de Samuel Gleyze-Esteban

Voilà des années que le théâtre de Bernard Sobel se résout à un quasi-ascétisme, contraint par le peu de moyens avec lesquels il se débrouille aujourd’hui. Cette épure lui donne la force du geste théâtral rendu à son opération essentielle : faire entendre des textes qui nous précèdent, mais qui travaillent au fond des préoccupations sans âge, qui peuvent être aussi les nôtres. Dans ce diptyque intitulé Les Anonymes se jouent, chaque soir, trois textes. Deux de Kafka, L’Instituteur de village (joué en alternance avec En construisant la muraille de Chine) et Le Secret d’Amalia, que Sobel charrie comme une obsession, mais qui s’offre à chaque fois dans la profondeur irréductible de son intrigue. Puis un texte de Hermann Broch, ‌Le Récit de la servante Zerline, emprunté au chapitre cinq des Irresponsables.

Entre les murs de pierre de la grande salle du théâtre de l’Épée de bois, à la Cartoucherie, ce corpus, à l’aide d’une belle distribution, déploie un ballet d’individualités bouleversées, en lutte intérieure avec des structures sociales qui les dépassent, les déterminent, mais sur lesquelles, soudain, elles parviennent à mettre des mots dans un brutal accès de clairvoyance. Ce sont eux, les Anonymes du titre donné par Sobel : des figures qui sortent du silence quotidien et docile pour se mettre à parler. Des âmes intranquilles, défilant en passagères, charriant leurs histoires, leurs poids de vie, et disparaissant, mais sans avoir commis, par leur tracas, une faille dans l’ordre tacite des choses.

« Le Secret d’Amalia », tiré du « Château » de Kafka

Chez Kafka, c’est ce commerçant aux prises avec un instituteur de village, lequel, ayant publié dans l’indifférence générale un article scientifique sur l’apparition d’une taupe géante dans la région, s’en prend à celui qui, en voulant se faire écho de sa découverte, a produit un texte mieux argumenté. Le récit très drôle de cette passe d’armes, fait par Claude Guyonnet, oppose deux hommes voués à être ignorés par les sphères légitimes de la production de savoir. Puis il y a Le Secret d’Amalia, tiré du Château, où Olga (Valentine Catzéflis) raconte à l’arpenteur K. (Matthieu Marie), à un moment de sa pérégrination sans fin, l’ostracisme dont a été frappée sa famille après que sa sœur a subi, par voie épistolaire, un déshonneur jamais détaillé.

Dans le Récit de la servante Zerline, une domestique (Julie Brochen) se livre à cœur ouvert à un locataire de passage (Sylvain Martin). Klaus Michael Grüber l’avait mis en scène en 1986, à un moment où le dénuement de son théâtre s’était déjà affirmé. Jeanne Moreau était Zerline, que le metteur en scène allemand définissait comme une « terroriste de l’amour ». Zerline aime, mais son amour est pris dans la contrainte de son rôle social. Alors elle manigance, regagne un peu de pouvoir, traversée de la « mauvaiseté » qu’elle observe chez tous les autres. Broch en faisait un témoin de l’ordre du monde qui laissera s’épanouir le nazisme.

Un théâtre du peuple

Comme les créations précédentes de Sobel, Les Anonymes est un spectacle d’un dénuement extrême, mais il ne faut pas prendre ce dénuement pour une absence de forme. Ici, il redouble à la fois des récits émis depuis une position matérielle de rien (seul le décor esquissé d’une chambre bourgeoise pour le récit de Broch, mais où Zerline est cantonnée à une position de servante) et produit une dialectique entre les corps et les structures sociales dont ceux-ci dépendent. Chez Kafka particulièrement, le dédale de noms propres, de quasi-homonymes, de métiers et de fonctions finit par tourner tout seul au-dessus des hommes comme une machine bureaucratique infernale. En juxtaposant ces anonymes, témoins d’un moment où l’humanité commence à se déliter – dans la modernité bureaucratique chez Kafka, dans le nazisme chez Broch –, Sobel dessine aussi trois portraits de personnages secondaires qui, en se mettant à parler, prennent le devant de la scène, et éclairent de leur lucidité une armature sociale jamais révélée.

Ce théâtre du peuple, celui qui fonda le Théâtre de Gennevilliers le réalise avec des moyens extrêmement réduits, dans des conditions de production difficiles. Mais l’intuition fine de son collage permet à ces textes de faire résonner quelque chose de crucial au moment où les démocraties semblent sombrer sur le dos de peuples aliénés à leurs propres consciences. Ce qu’il y a de plus émouvant dans Les Anonymes, c’est la force performative rendue à cette parole qui, quand elle surgit, brise le statu quo, et menace de réveiller avec elles d’autres âmes de leur rêve obscur. «Faisons tout pour ne pas céder à la fatigue», écrit Bernard Sobel dans les quelques lignes qui accompagnent le spectacle. Lui a passé les 90 ans, mais il ne cède pas. Samuel Gleyze-Esteban, photos Vincent-Arnaud Chappe

Les anonymes, Bernard Sobel : jusqu’au 17/05, du jeudi au samedi à 19h et 21h pour l’intégralité, le dimanche à 14h30 et 16h30 pour l’intégralité. Théâtre de L’épée de bois, la Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél : 01.48.08.39.74).

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