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Molière, une formidable école !

Au théâtre du Chêne noir, en Avignon (84), Frédérique Lazarini présente L’école des femmes. Fraîche et séduisante, une mise en scène qui actualise admirablement le texte de Molière quand Agnès, encagée et sous l’œil des caméras de surveillance, conquiert amour et liberté. Un hymne, par excellence, à l’émancipation des femmes.

En ces temps où les droits des femmes sont encore plus et mieux à défendre et soutenir, la pièce de Molière est une flamboyante illustration des combats à mener pour la moitié de l’humanité, pour ce prétendu deuxième sexe qui depuis des millénaires a accouché le premier, ce deuxième sexe qui a accouché l’humanité : de tout temps, d’entre les cuisses d’une femme, l’homme est né ! Une formidable École des femmes, une formidable mise en scène de Frédérique Lazarini.

C’est l’histoire d’une journée dans la demeure d’Arnolphe.
Ce jour-là le tuteur décide d’épouser la jeune fille
qu’il tient enfermée.

Mais voilà que celle-ci se prend, depuis son balcon,
à découvrir le monde…

Ce jour sera aussi celui où la prisonnière, amoureuse,
quittera son geôlier.

Certes, le petit chat est mort mais, de la bouche d’Agnès, la nouvelle n’émeut guère Arnolphe son tuteur, ravi bras dessus bras dessous de se promener avec celle qu’il encadre de son omnipotente autorité depuis de longues années. Ravi de voguer prochainement en justes noces, fier de se marier avec une très jeune fille éduquée à bien coudre et repriser, pas à réfléchir ni penser ! Le ton est donné, les dés sont pipés. Entre cage de verre et caméras de surveillance, nul doute dans la tête du quinquagénaire riche et arrogant, vicieux et malfaisant, il parachève l’éducation de la poulette en sa basse-cour.

Naïve peut-être la gamine, mais pas insensible aux vrais élans du cœur lorsque, sous ses fenêtres, son regard croise celui du jeune Horace. Le coup de foudre pas vraiment mais l’échange d’un sourire tendre et bienveillant, c’est peu mais déjà beaucoup, qui la bouscule dans sa torpeur et langueur, qui rompt l’ennui du quotidien, transgresse la fréquentation seule du maître de maison, despote absolu derrière ces écrans impudents qui scrute tous ses faits et gestes… Quand on a que l’amour, s’élève du plateau aux cintres la déclaration chansonnière de Jacques Brel, l’à-venir est possible, tout devient possible, rien d’impossible !

Géniale Frédérique Lazarini pour qui la vidéo n’est point accessoire de complaisance ni objet de coquetterie, mais véritablement partie prenante de l’action, magistrale Lazarini qui conduit sa troupe au meilleur de l’interprétation : du couple de gardiens sujet de risibles bévues ( Emmanuelle Galabru et Alain Cerrer) à l’amoureux et désespéré Horace (Hugo Givort), du fringant mais cupide et jaloux Arnolphe (Cédric Colas) à la jeune et pétulante Agnès (sublime Sara Montpetit), sans omettre l’oncle Chrysalde lucide et plaisant (Guillaume Veyre)…

Les mots ne sont nullement galvaudés, c’est du grand art quand une œuvre du XVIIème siècle résonne avec autant de vérité, d’actualité et de modernité ! Le roi a beaucoup ri, dit-on, à la représentation de cette École des femmes, pas vraiment les courtisans et aristocrates qui voyaient leur modèle patriarcal voler en éclats. Le message est clair, voire révolutionnaire pour l’époque, presque inattendu de la part de Molière qui vient d’épouser Armande Béjart de vingt ans sa cadette : avant l’heure le message féministe par excellence, toute femme a libre choix de sa vie amoureuse et sexuelle, quel qu’il soit tout être humain ne s’épanouit pleinement qu’entre intelligence et liberté ! Un bonheur, mieux encore un roc, un cap, un pic de plaisir assumé et partagé. Yonnel Liégeois, photos Marion Duhamel

L’école des femmes, Frédérique Lazarini : jusqu’au 25/07, tous les jours sauf le lundi à 10h15. Théâtre du Chêne noir, 8 bis rue Sainte Catherine, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.58.11).

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1947, Jean Vilar et Avignon

En septembre 1947, naît le festival d’Avignon lors de l’exposition Une semaine d’art en Avignon. Futur directeur du TNP à Chaillot (75), Jean Vilar propose trois créations, dont le Richard II de Shakespeare dans la Cour du Palais des papes… Paru dans le mensuel Sciences Humaines, un article de François Dosse.

Jean Vilar, comédien et metteur en scène, veut, dans l’après-guerre, dépasser la frontière de classe qui subsiste au plan culturel entre l’élite et le grand public. Au Théâtre national populaire (TNP), il cherche à concilier le répertoire avec une mission de divertissement capable d’attirer un nouveau public. Son ambition : réunir ceux qui ont déjà le goût et la pratique du théâtre et ceux qui n’ont pas encore sauté le pas. Pour lui, le théâtre « ne prend sa signification que lorsqu’il parvient à assembler et à unir ». En 1955, une polémique éclate entre Jean-Paul Sartre et Vilar : le premier, qui défend l’idée d’un théâtre à thèse, politiquement engagé dans une stratégie de rupture idéologique, reproche au second sa pratique d’un théâtre bourgeois. Jean Vilar lui répond indirectement : « Pour moi, théâtre populaire, cela veut dire théâtre universel ».

C’est fortuitement que Jean Vilar a trouvé le lieu idéal pour réaliser son projet et créé le Festival d’Avignon qui émergera comme rendez-vous incontournable, avec des manifestations théâtrales des plus diverses. À l’origine, il n’est question que de programmer trois spectacles pour accompagner, en 1947, une exposition d’arts plastiques : « Avignon devient, dans l’imaginaire de l’équipe du TNP, un berceau, un tremplin, un puits de jouvence », écrivent Emmanuelle Loyer et Antoine de Baecque (1). Le Festival s’impose rapidement comme un site privilégié d’expérimentation, d’aventure créative avant de rejoindre le théâtre de Chaillot à Paris, qui accueille les représentations après l’été. Il est encore aujourd’hui le creuset séminal de la création théâtrale.

En ces années 1950 des débuts du Festival d’Avignon, l’expression théâtrale se renouvelle radicalement. Le théâtre de l’absurde d’Eugène Ionesco et de Samuel Beckett a déjà pris ses distances avec le psychologisme. En attendant Godot, la pièce du second, parue en 1952, met en scène l’isolement des individus et leur incapacité à communiquer dans un monde dénué de sens. C’est aussi le succès du principe de distanciation de Bertolt Brecht, qui rompt avec le procédé classique d’identification, et dont Roland Barthes se fait le fervent défenseur. Il soutient le TNP de Jean Vilar et contribue à travers ses articles à élargir son public. Dans le cadre de son activité de critique théâtral, il assiste, enthousiaste, à une représentation par le Berliner Ensemble de Mère Courage de Bertolt Brecht au Théâtre des Nations en 1955 : il voit dans le dramaturge allemand celui qui réalise au théâtre ce qu’il a l’ambition de faire en littérature.

À l’été 1968, la contestation de mai perdure et se radicalise encore en se déplaçant vers le Festival d’Avignon, faisant cette fois le procès de la politique incarnée par Jean Vilar. On l’accuse de s’être transformé en valet de la culture bourgeoise. Alors qu’il a concocté un programme particulièrement moderne avec le Ballet du 20e siècle de Maurice Béjart et la troupe du Living Theatre dirigée par Julian Beck et Judith Malina, il est la cible d’attaques virulentes. Jean Vilar voit fleurir sur les murs de la ville les affiches qui s’en prennent à lui, le « Papape » : « Les échauffourées dans les rues et sur la place de l’Horloge se multiplient, les CRS chargent à plusieurs reprises. Le Festival est devenu un meeting permanent (1) ». De la place de l’Horloge à la place des Carmes, l’effervescence est à son comble. Le public est appelé à investir la scène et le théâtre se déplace dans la rue, donnant naissance à un Festival parallèle, le Off. On revendique un théâtre gratuit, populaire, innovant, spontané et critique. Comme l’écrit Claude Roy, le 21 août 1968 dans Le Monde, les contestataires font payer à Jean Vilar l’échec politique et social de Mai 68. François Dosse

(1) Histoire du Festival d’Avignon, d’Emmanuelle Loyer et Antoine de Baecque (Gallimard, 648 p., 42€).

Le théâtre, service public, de Jean Vilar, 80 textes rassemblés par Armand Delcampe (Gallimard, 568 p., 35€90). Le théâtre citoyen de Jean Vilar, d’Emmanuelle Loyer (PUF, 260 p., 18€). Avignon, le royaume du théâtre, d’Antoine de Baecque (Découvertes Gallimard, 128 p., 15€80). Le festival d’Avignon 2026 se déroule du 04 au 25/07.

Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un excellent magazine dont nous conseillons vivement la lecture.

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Châteauvallon, un bel été

Depuis le 26 juin et jusqu’au 28 juillet, Châteauvallon (83) inaugure la nouvelle édition de son Festival d’été. Une scène magique entre salle couverte et amphithéâtre, pinède et cigales. Pour la dernière année sous la férule de Charles Berling, son emblématique directeur.

Charles Berling découvre le théâtre à quinze ans en jouant au sein de l’atelier théâtre, créé par son frère aîné, Philippe Berling, au lycée Dumont-d’Urville de Toulon. Après son baccalauréat et une formation de comédien, il intègre le théâtre national de Strasbourg dirigé par Jean-Louis Martinelli. En parallèle à une carrière théâtrale, aux côtés des plus grands metteurs en scène (Moshe Leiser, Jean-Pierre Vincent, Bernard Sobel, Claude Régy, Alain Françon, Jean-Louis Martinelli, Ivo van Hove etc…), il se fait connaître du grand public par le film Nelly et Monsieur Arnaud de Claude Sautet et surtout, en 1996, Ridicule de Patrice Leconte. Cinquante rôles au théâtre, tout autant au cinéma, diverses mises en scène, la publication de trois romans : une carrière exceptionnelle !

En 2010, la ville de Toulon confie à Charles et Philippe Berling la direction du Théâtre Liberté qui ouvrira ses portes au public en 2011. En 2015, le Liberté, alors co-dirigé par Charles Berling et Pascale Boeglin-Rodier, et Châteauvallon dirigé par Christian Tamet, obtiennent ensemble le label Scène nationale, sous le nom de Châteauvallon-Liberté. En 2018, ces deux institutions culturelles majeures de l’agglomération toulonnaise sont réunies par une même direction, assurée depuis 2020 par Charles Berling seul, tout en poursuivant son activité artistique.

Il adapte au théâtre avec Philippe Collin et Violaine Ballet le podcast à succès de France Inter, Léon Blum, une vie héroïque, écrit et réalisé par Philippe Collin. Cet évènement théâtral participatif suscite un immense engouement. Récidivant avec la même équipe cet été, avec Les Résistantes. En 2025, travaillant sur l’œuvre de Lars Norén, il met en scène pour la première fois en France C’est si simple l’amour à Châteauvallon-Liberté. Qu’il présente en diptyque avec Lost and Found au théâtre de l’Atelier à Paris, jusqu’au 28/06. Au fil des jours d’un bel été chaud à Châteauvallon, Chantiers de culture se fera grand plaisir à revenir sur tous ces événements. Yonnel Liégeois

Châteauvallon, festival d’été : jusqu’au 28/07. Châteauvallon, 795 Chemin de Châteauvallon, 83190 Ollioules (Tél. : 09.80.08.40.40).

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Football, plumes et crampons

À l’heure de la Coupe du monde de football 2026, auteurs et éditeurs visent aussi le titre suprême dans le cœur des lecteurs. Pour tenter de faire la fête de la tête aux pieds, en dépit d’un tournoi gangréné avant même son ouverture, regard sur quelques livres gagnants.

« Pourquoi la France a-t-elle eu l’idée saugrenue en 1998 de siffler à domicile le coup d’envoi de la Coupe du monde de football ? », s’interroge la ménagère de quarante ans ou moins dont les enfants et le mari déjà peu assidus aux tâches domestiques foulent des heures durant la moquette du salon et rivent leurs yeux à la lucarne du téléviseur ? Allons droit au but et… déroulons le tapis vert de l’histoire sportive dont Jean-Yves Guillain nous rapporte les exploits dans L’œuvre de Jules Rimet (éditions Amphora). C’est au congrès d’Amsterdam de 1928 que le franc-comtois et président de la FIFA (Fédération internationale de football) de 1921 à 1954, signera d’une passe décisive la création d’un tournoi international ouvert à tous les joueurs de la planète.

Parmi les dizaines d’ouvrages consacrés au ballon rond qui promeuvent nos libraires en nouveaux gardiens du temple, Guillain signe un livre sans envolée lyrique ni « ola » dont la seule vertu est de glorifier le français qui engagea la partie, il y a bientôt cent ans ! Avec Pierre-Louis Basse, le Football, d’un monde à l’autre (éditions Mango) fait son entrée sur le stade sous des couleurs plus chatoyantes. Si le grand reporter à Europe 1 ouvre ses colonnes au journaliste et écrivain Jean Lacouture et au dessinateur Enki Bilal, respectivement admirateurs du joueur brésilien Leonidas et du club de l’Etoile Rouge de Belgrade, dans la foulée il tend aussi son micro aux nombreux supporters à remplir les stades qui refusent d’honorer la mémoire d’un Jules Rimet congratulant Mussolini en 1934 et applaudissent l’équipe des Pays-Bas n’allant pas chercher sa médaille dans la tribune présidentielle où parade Videla en 1978, général argentin et capitaine tortionnaire…

Compromission politiques, scandales financiers, dopage et salaires mirobolants de certaines vedettes, morale sportive assassinée sous l’enjeu d’intérêts économiques : sur la pelouse ou hors-jeu, la saga du foot ne cesse d’alimenter la chronique sulfureuse des médias. Dans Passions et terres de foot, du paysan d’Auxerre au mondial de Platini (éditions Amphora), Roland Passevant s’autorise l’ouverture des dossiers gênants que d’aucuns, encouragés par le mutisme et le dirigisme si peu démocratique des instances internationales, se plairaient à botter en touche. Avec ses Mordus du foot (le Cherche-Midi éditeur), le regretté Piem préférait en rire. Croquant finement tous les travers et ridicules d’une balle de cuir dont « la présence d’un deuxième exemplaire sur le terrain éviterait bien des affrontements ». Qu’il soit joueur ou supporter, sponsor ou arbitre, femme ou homme de « Téléfoot », le lecteur s’écroule d’humour dans la surface de réparation.

Plus jeune dans l’art de la caricature ou de l’ironie mais tout aussi talentueux, Bruno Heitz nous propose les savoureuses aventures de Monsieur Antibut (éditions Mango) : une histoire désopilante qui nous raconte la fuite rocambolesque d’un individu qui a « toujours eu horreur de CA » et trouve asile sur une île peuplée exclusivement de femmes qui ont fui la même chose que lui. Las, au terme de son exil, il foule à nouveau le sol de sa terre natale à la veille d’une nouvelle catastrophe sportive : le départ du Tour de France ! Un album destiné au jeune public que les grands ne manqueront pas de détourner d’une main litigieuse dans leur propre camp !

Du fantastique à l’étude sociologique

Concocté par Christine de Montvalon, Le dico du foot (éditions de l’aube) est un autre régal de l’esprit. A chaque terme plus ou moins usité dans le jargon footballistique où le « café-crème » côtoie la « savonnette » ou la « bicyclette », elle ponctue ses définitions de citations d’auteurs, célèbres adorateurs ou pourfendeurs du ballon rond. Plus noire est la vision du football que nous offrent Eric Remus et le regretté Didier Roustan. L’intrigue ? À l’heure où la fédération française, en vue de sa Coupe du monde, discute de l’attribution des marchés pour la rénovation des stades, les spécialistes de l’arnaque financière chaussent les crampons et sortent des vestiaires. Polar de la meilleure veine, d’un tacle par derrière assassin à des méthodes encore plus expéditives, Les bleus en noir (éditions Belfond) n’hésite pas à brandir le carton rouge à l’encontre de ces notables du foot-business qui font bon ménage avec les pègres locales. Dans un genre qui relève plus du fantastique que du classique roman policier, Alexandre Dumal promène son héros sur tous les stades de La coupe immonde (éditions Fleuve noir) avec « footons le cirque » et « Cacarico » pour seul chant des partisans contre la FIFA de Fred Blatteur et l’ordre républicain du préfet Broutard !

Membre du comité de rédaction de la revue Esprit, Patrick Mignon nous soumet ses réflexions de sociologue sur La passion du football (éditions Odile Jacob). Avec pertinence il nous révèle combien ce sport, d’un pays à l’autre, reflète les modes de construction des identités nationales et illustre les rapports contradictoires entre classes sociales. Plus qu’un jeu, le football devient sous sa plume le terrain de décryptage par excellence du fonctionnement de nos sociétés. Aux éditions fayard, L’équipier de François-Guillaume Lorrain nous propose le roman d’une vie à la trajectoire bien singulière… L’histoire d’un enfant né à « une portée de ballon du Parc des Princes », initié au jeu par un grand-père ancien gardien de but du Red Star. Un enfant à la carrière contrariée qui n’oubliera jamais ses premiers émois et ses premières victoires balle au pied. Un roman à la nostalgie douce-amère qui marque certes le passage de l’enfance à l’âge adulte mais incite chacun à ne jamais étouffer ses rêves inachevés au fil du temps qui passe.

Pour s’en convaincre, lisons Brésil, pays du ballon rond (éditions de l’aube). Native de Sao Paulo, Betty Milan nous offre le plus chaud plaidoyer en faveur d’un sport qui, chez elle, se joue autant dans les plus grands stades du monde que sur les plus minables terrains vagues. Une terre de contrastes où l’enfant des bidonvilles peut devenir un génie adulé de la planète. Un petit livre riche d’enseignements qui vous met à l’école de la samba, qui vous apprend à faire « beau jeu » de votre vie et vous révèle pourquoi des hommes et femmes, petits ou grands, des peuples ont élu le ballon rond pour passion. Yonnel Liégeois

LES PLUS BELLE ENVOLÉES

Par leur qualité littéraire, leur originalité ou leur sens critique, quatre livres sont susceptibles de rallier sans conteste les suffrages des « intellectuels » et des « footeux ». Tels des virtuoses du ballon rond, leurs auteurs manient la plume avec génie et délectation :

Le football, ombre et lumière : le romancier uruguayen Eduardo Galeano nous offre l’un des plus beaux livres inspiré par le ballon rond. D’une écriture magique, l’auteur scande les temps de sa passion au rythme des événements petits ou grands qui ébranlent le monde (éditions Lux, 320 p., 20€).

Le treizième but : le livre le plus original. Daniel Picouly avoue pourquoi sa mère déserta le domicile familial en 1958 et révèle pourquoi Just Fontaine demeure le meilleur buteur de la Coupe du monde. Hilarant (éditions Hoëbecke, en bouqinerie).

La vie est un ballon rond : orphelin très tôt de sa Yougoslavie natale et fondateur des éditions L’âge d’homme, Vladimir Dimitrijevic manie le ballon comme sa plume, avec passion et intelligence. Un superbe texte sur la nostalgie des pelouses d’antan (éditions de La table ronde, 128 p., 7€10)

Football et littérature, une anthologie de plumes et crampons : qu’ils soient pour ou contre le football, Patrice Delbourg et Benoît Heimermann ont rassemblé les textes d’auteurs les plus divers. De Camus à Montalban, de Pasolini à Desproges. La « bible » indispensable (éditions de La table ronde, 420 p., 8€70).

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Olivier Hanne, l’islam des lumières

Aux éditions Tallandier, Olivier Hanne publie L’islam des lumières. Une fresque de quatorze siècles pour mettre en lumière les courants humanistes de la civilisation musulmane. Paru dans le magazine Sciences Humaines (n°389, 06/26), un article de Tigrane Yégavian

Dans un contexte où le débat public sur l’islam oscille entre fascination orientaliste et rejet catégorique, Olivier Hanne, islamologue et chercheur associé à l’université d’Aix-Marseille, ouvre dans cet ouvrage une perspective aussi nécessaire qu’audacieuse. Loin des clichés, l’auteur déploie une fresque de quatorze siècles pour mettre en lumière les courants humanistes de la civilisation musulmane. Le choix du titre tient d’un pari historiographique, car évoquer un « islam des Lumières » revient à défier les narratifs qui opposent raison occidentale et obscurantisme musulman.

Hanne ne verse cependant pas dans l’apologie. Avec la rigueur qu’on lui connaît, il documente les moments où la pensée musulmane a épousé des valeurs humanistes : le mutazilisme rationnel des 9e et 10e siècles, la philosophie d’Averroès, le soufisme d’Ibn Arabî, jusqu’aux réformateurs de la Nahda et aux intellectuels contemporains, comme Mohammed Arkoun. L’ouvrage montre comment des penseurs musulmans ont défendu l’exégèse contextuelle contre le littéralisme, la raison contre le dogme, l’ouverture universaliste contre le repli identitaire. Ces courants, loin d’être marginaux, ont profondément marqué l’histoire intellectuelle de l’islam.

Le livre déconstruit l’idée d’une incompatibilité essentielle entre islam et humanisme. Particulièrement stimulante est la manière dont Olivier Hanne établit des parallèles entre les débats théologiques en terre d’islam et ceux de la chrétienté. Foi et raison, liberté individuelle et autorité religieuse, interprétation et texte sacré : ces questionnements ont travaillé les deux civilisations simultanément. Cette histoire croisée sort du piège de l’exceptionnalisme comme du relativisme culturel. L’ouvrage manque parfois de profondeur sur certaines périodes, notamment le XXème siècle. Néanmoins, L’islam des lumières s’impose comme une contribution majeure. Olivier Hanne offre les outils pour penser un islam compatible avec les valeurs humanistes, non par concession mais par fidélité à ses propres traditions intellectuelles trop souvent oubliées. Tigrane Yégavian

L’Islam des Lumières, histoire de l’humanisme musulman (VIIe-XXIe siècle), d’Olivier Hanne (éditions Tallandier, 368 p., 23€90)

« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Le numéro 389 consacre sa une aux Nouvelles élites, portrait de classe, célébrées (rarement) et critiquées (souvent)… Sans oublier un imposant dossier sur Marc Bloch panthéonisé ce 23 juin, l’historien qui fera de sa discipline une science sociale à part entière ! Avec, enfin, un émouvant portrait de Rosalind Franklin à qui l’on vola les découvertes scientifiques (à voir dans le off du festival d’Avignon 2026, la pièce que lui consacre Elisabeth Bouchaud). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel en ouverture de ses pages au titre des Sites amis. Un remarquable magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Montreuil livre bataille

Le 9 juin, au Théâtre Public de Montreuil (93), s’est tenue l’assemblée générale du collectif Livrer Bataille. Forts d’une charte qui fédère plus de 500 signataires, artistes et compagnies s’organisent pour se faire entendre face aux coupes budgétaires des collectivités et de l’État qui affectent le secteur culturel.

Jamais la volonté politique de baisser drastiquement le financement du spectacle vivant n’a été aussi brutale et aussi rapidement suivie d’effet. En nombre, des régions, des départements, des villes se désengagent. Quant à la baisse de budget du Ministère de la Culture qui affecte l’ensemble du paysage culturel, elle impacte au premier chef les équipes artistiques, c’est-à-dire la matrice à partir de laquelle le secteur s’organise et fonde sa légitimité. Partout les financements publics aux compagnies et lieux indépendants se raréfient, et les critères d’attribution se complexifient. Les contraintes administratives, les logiques de contrôle et de précarisation se multiplient. La mise en concurrence des équipes artistiques et les lois de l’ingénierie culturelle sont devenues la règle. Face à cette perte quasi-totale de maîtrise des conditions d’exercice de nos métiers, et face à l’absence de prise en compte de nos réalités, il ne nous semble plus possible de demeurer isolés et muets.

La façon de penser et d’organiser nos pratiques, nos temporalités, nos modes de production, de répartir les financements, de rencontrer le public et d’administrer les théâtres nous concerne, il nous appartient d’en prendre conscience et d’oser faire entendre une parole que personne ne portera pour nous. Nous — plus de 100 équipes artistiques — proposons à celles et ceux qui partagent notre volonté d’agir — artistes, technicien·nes, lieux indépendants et leurs équipes — de constituer un collectif qui nous permettra de peser dans la bataille en cours et à venir. Sur la base d’une réflexion, d’aspirations et de revendications communes, nous nous adresserons au public, à la presse et à l’ensemble des interlocuteurs concernés (ministère, collectivités locales, syndicats, élus, partis politiques…) pour défendre une autre conception de nos métiers et œuvrer à une indispensable réinvention des politiques publiques de l’art et la culture.

Pour rejoindre le mouvement et signer l’appel, contacter : livrer.bataille@gmail.com

Des voix pour se faire entendre

Devant plus de 350 participants, Irène Voyatzis, co-directrice de la compagnie du Dahlia Blanc et l’une des initiatrices du collectif, explique que l’idée de fonder ce collectif est venue récemment, à la suite de réunions menées au Théâtre de l’Échangeur, lieu bagnoletais menacé depuis un an de disparition« L’Échangeur, c’est un partenaire pour 80 compagnies par an. Alors, l’hypothèse de sa fermeture est une vraie menace pour elles. Mais les problématiques des équipes artistiques sont souvent plus diffuses, plus cachées. Nous avons fondé ce collectif pour lancer une réflexion d’ensemble sur le fonctionnement du système et, en même temps, pour passer à l’action. Il faut arrêter de se faire maltraiter collectivement ».

Manon Ayçoberry, passée à l’action depuis quatre mois dans la région Grand Est, l’affirme : « Il faut du concret ». On évoque la mobilisation qui a permis de retourner la situation à Vanves. La mise en place d’une coordination nationale est envisagée en septembre, avant se déroule le festival d’Avignon« Il y aura au moins une assemblée générale, on est en négociation avec le In pour qu’ils nous accueillent ». Au final d’une soirée enthousiaste, chacune et chacun sont conviés à se mettre en ordre de bataille. Yonnel Liégeois, photos Olivier Werner.

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Julien Bouffier refait le match

À l’heure où le Mondial de football bat son plein, en 2021 Julien Bouffier plongeait Dans la foule : le ballon rond s’invitait sur la scène. Une adaptation du roman de Laurent Mauvignier, narrant la tragédie du stade du Heysel. Une mise en abîme où les destins basculent, les amours trépassent.

Ils viennent de France, d’Italie, d’Angleterre et d’ailleurs… Ils arrivent, en fait, de toute l’Europe pour assister à la finale de la Ligue des champions qui se joue à Bruxelles entre la Juventus de Turin et Liverpool. Des femmes et hommes jeunes pour beaucoup, l’esprit à la fête en ce mois de mai 1985, les yeux rivés sur les crampons qui foulent le gazon. Jusqu’au moment fatidique où la tribune tremble et frémit : 450 blessés, 39 morts. Dans la fièvre du samedi soir, ils sont là, impatients et surexcités, dans la foule : les français Jeff et Tonino, l’anglais Geoff et ses frères, les jeunes mariés italiens Tana et Francesco…

Revêtus des maillots de leurs équipes favorites, ils jonglent avec le ballon sur la scène du théâtre Jean-Claude-Carrière de Montpellier, lors de la création en ce Printemps des comédiens. Les projecteurs scintillent, les filets tremblent quand le rond de cuir franchit la ligne de but. À cette heure-là, l’ambiance est encore à la fête, même si ultras et hooligans ont déjà démontré de quoi ils étaient capables dans les rues de Bruxelles. Geoff s’est laissé convaincre, le ballon rond n’est pas sa passion, il accompagne seulement ses frères et leurs copains: tous des mordus, des fans, des durs à la castagne pour afficher ferveur et soutien à leur club favori, presque la haine au bout des poings contre les supporters adverses. Qui explosera plus tard : une tragédie, une catastrophe humaine et sportive. Pour un match de foot, tout çà pour çà !

En des pages sensibles et prenantes, Laurent Mauvignier avait narré l’événement, Dans la foule tentait d’exorciser le malheur. Un roman dont s’emparait avec talent Julien Bouffier pour faire œuvre théâtrale. Quand Mauvignier et Bouffier s’engageaient à refaire le match, tous les deux vainqueurs, c’est un résultat prometteur : pour l’émotion contenue et l’élégance de la plume du premier, pour le regard tout à la fois réaliste et poétique du second… Grâce aux jeux de lumière, aux dialogues en français-italien-anglais qui se mêlent et s’entremêlent, à la vidéo qui scrute au plus près corps et gestes des protagonistes emportés dans le mouvement de foule mortifère. Qui crient, gémissent, étouffent, appellent au secours, ne veulent point lâcher la main de la bien-aimée, Tana et Francesco venus là pour leur voyage de noces. Lui ne s’en relèvera pas, bousculé, écrasé, piétiné. Pour elle, ce seront des lendemains qui déchantent entre tentatives de suicide et dégoût de la vie. La fête est finie, tristes les jours à venir : la honte pour Geoff en arpentant solitaire les rues de Liverpool, les nuits hantées de cauchemars pour Jeff et Tonino, les forces de sécurité laxistes et surpassées, un procès à suivre indigne et bâclé.

Julien Bouffier réussissait son pari : dépasser l’événementiel pour donner à penser sur la fragilité de la vie, sonder les cœurs à l’heure où les corps basculent dans la tourmente et l’épouvante. Comment faire face à l’inimaginable, comment le surmonter et s’en relever ? Des questions plutôt incongrues à propos d’une compétition sportive. Depuis, entre séismes naturels, guerres sans fin et tueries intégristes, on a connu bien pire… Des malversations sportives aux relents racistes et homophobes dans les stades et sur les pelouses, de 1985 à 2026, le football, encore et toujours gangréné par l’affairisme et les enjeux médiatiques ? Sur scène comme dans la vie réelle, en ultime dénouement, la parole est laissée aux survivants des injustices et des tragédies. Yonnel Liégeois

Dans la foule, Laurent Mauvignier (éditions de Minuit, 432 p., 9€65)

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Et le football continue…

Le 11 juin, s’est ouvert à Mexico la 23ème édition de la Coupe du monde de football organisée par les États-Unis, le Canada et le Mexique. Une compétition qui se déroule jusqu’au 19/07, déjà émaillée de scandales, polémiques, malversations et controverses. Entre consternation – culture et passion, le billet de Jean-Marie Pottier, journaliste au magazine Sciences Humaines.

J’ai raté la chute du mur de Berlin, mais pas la conquête de Rome. Je n’ai gardé aucun souvenir médiatique de la nuit du 9 novembre 1989 (j’avais sept ans pas tout à fait « et demi », comme je disais probablement à l’époque), mais je me rappelle avoir veillé, huit mois plus tard, pour voir la RFA, bientôt réunifiée à sa voisine de l’est, remporter la Coupe du monde de football 1990 dans la capitale italienne. J’avais vu, sans le comprendre encore, en quoi ce jeu fait à la fois l’histoire et nos histoires.

Ce souvenir fondateur, j’y ai repensé ces dernières semaines à mesure que je vois approcher, avec un mélange d’excitation et de lassitude, la prochaine édition de la Coupe du monde, qui s’ouvre ce jeudi 11 juin. Cette compétition est coorganisée par des États-Unis en pleine dérive autoritariste, dérive qui plus est saluée par la fédération internationale de football, qui a décerné à Donald Trump un risible « prix Fifa de la paix ». Elle survient dans un football toujours plus inégalitaire, et où la richesse des plus grands peine à ruisseler vers la base. Elle sera saucissonnée de pinaillage vidéo et de « pauses fraîcheur » publicitaires. Et pourtant, je continue à la guetter avec une certaine impatience.

Cette puissance du football sur nos imaginaires, je l’ai retrouvée il y a quelques jours en visionnant Et la vie continue (1992), un film du cinéaste iranien Abbas Kiarostami. En 1987, ce dernier s’est révélé aux yeux du public occidental avec Où est la maison de mon ami ?qui met en scène la quête par un gamin de huit ans de la maison d’un de ses condisciples, dont il a embarqué par erreur le cahier et qui risque d’être renvoyé. L’histoire se passe à Koker, un village du nord de l’Iran. Trois ans plus tard, le 21 juin 1990, la bourgade est dévastée par un gigantesque tremblement de terre qui fait près de 50 000 morts dans le pays. Kiarostami se rend sur les lieux du désastre, à la recherche des enfants-acteurs de son film précédent : ont-ils survécu ? 

Et la vie continue raconte cette quête sur le mode du docu-fiction. À bord de leur Renault 5 brinquebalante, un cinéaste et son fils tentent de rallier le nord de l’Iran dévasté depuis Téhéran. Le petit garçon évoque ses souvenirs de la nuit du séisme, teintés de ceux de la Coupe du monde en cours en Italie : « Peut-être que les garçons sont venus à Téhéran pour voir le match de foot, puisqu’ils n’ont même pas la télé. L’Écosse jouait le Brésil cette nuit-là, non ? » Le père doute – que les garçons soient venus, que c’était bien ce match-là. Vers la fin du film, dans un virage pierreux, il croise un jeune homme en train de bricoler une antenne de fortune. Il ose une question :

« Avec le tremblement de terre, et tout ce deuil, vous allez regarder le match ?

– Je suis en deuil aussi. J’ai perdu ma petite sœur et trois neveux et nièces. Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? La Coupe du monde revient tous les quatre ans, et la vie continue. Et un tremblement de terre, tous les quarante ans. »

Le père n’aime pas trop le football, mais il sourit.

Près de quatre décennies plus tard, peut-être que, dans un Iran en guerre contre l’un des pays organisateurs, des gamins continueront à se repérer dans le temps à l’aide du calendrier de la Coupe du monde, des gens continueront à chercher comment voir le match du soir par tous les moyens. On pourra y voir les effluves d’un opium du peuple voire d’une fièvre nationaliste (l’Iran participe à la compétition pour la septième fois, mais a été forcé d’installer son camp de base au Mexique plutôt qu’aux États-Unis en raisons des tensions géopolitiques). Ou, à l’inverse, une manifestation de la résistance de ce sport au monde tel qu’il ne va pas. Un reste d’enfance contre les sales réalités du monde adulte

Peu après avoir découvert le film de Kiarostami, je me suis replongé dans Le football entre ombre et lumière, un essai de l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano. Ce « mendiant de bon football » y décrit le « voyage triste » de ce sport passé du « plaisir au devoir » : pour lui, le football « a banni la beauté qui naît de la joie de jouer pour jouer », sauf quand, « par bonheur », apparaît sur les terrains un « chenapan effronté » qui s’écarte des scénarios préécrits. Ce zeste d’espièglerie est une bonne définition de ce qui reste de beauté au football. J’évoquais il y a quelques jours, dans un article consacré à l’impact des migrations sur la Coupe du monde, le petit sourire du français Désiré Doué voyant son grand frère Guéla marquer un but pour la Côte d’Ivoire contre la France, comme si les deux étaient adversaires d’un derby de cour d’école. Vers la fin de son livre, Galeano se souvient d’un dialogue entre un journaliste et la théologienne allemande Dorothee Sölle :

« Comment expliqueriez-vous à un enfant ce qu’est le bonheur ?

Je ne le lui expliquerais pas. Je lui lancerais un ballon pour qu’il joue avec ».

Jean-Marie Pottier, in Sciences Humaines

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Christiane Cohendy, une grande dame

Le 5 juin, à l’âge de 81 ans, Christiane Cohendy s’est éteinte à Paris. Elle fut intensément de la belle aventure de la seconde génération de la décentralisation. Elle a brillé chez les classiques et les modernes avec une foule de metteurs en scène.

Christiane Cohendy, après une existence d’actrice d’exception, s’est éteinte à Paris le 5 juin, à l’âge de 81 ans. Elle a participé, de tout son cœur, à la grande aventure novatrice du théâtre public, sans pour autant négliger de fécondes incursions dans le privé. En 1996, elle obtenait un Molière pour son interprétation dans Décadence, de l’auteur britannique Steven Bercoff, mise en scène par Jorge Lavelli. En 2009, elle avait été nommée pour un second rôle, dans Equus, de Peter Shafter, sous la direction de Didier Long. En 2018, elle était encore sélectionnée pour Tableau d’une exécution, de Howard Baker, mise en scène de Claudia Stavisky au théâtre des Célestins de Lyon.

Née à Clermont-Ferrand dans une famille ouvrière, c’est là-bas qu’elle s’initie au théâtre. Douée pour l’étude, elle apprend l’allemand. Tout commence vraiment en 1972, avec la fondation du Théâtre Éclaté d’Annecy, par un spectacle d’intervention véhément, la Farce de Burgos, dont j’ai encore des images en tête. Une création collective, aux côtés d’Alain Françon, Evelyne Didi, André Marcon, Alexandre Guini et Brigitte Lauber.

Une brillante Célimène

Deux ans après, c’est Trotsky à Coyoacan, de Hartmut Lange, mise en scène d’André Engel, qu’elle retrouvera plus tard dans des événements de théâtre magnifiquement singuliers. Cela aura lieu lors de son insertion au Théâtre national de Strasbourg, dans l’élan audacieux qu’imprime Jean-Pierre Vincent à cette institution. En 1975, elle est de Germinal, œuvre scénique phare qui rebat les cartes du naturalisme. La même année, elle est du Faust Salpêtrière, conçu par Klaus Michael Grüber – qui se révèle alors en France avec éclat -et André Engel, avec lequel on la verra dans des productions hors les murs du théâtre, d’une densité poétique et politique inouïe : Baal, de Brecht, Week-end à Yaïck d’après Essenine, Kafka Théâtre complet. Elle a été dans le Misanthrope, sous la direction de Vincent, une brillante Célimène à part, face à Philippe Clévenot en Alceste.

Une présence unique

À ce point du récit, je mesure déjà la gageure que supposerait la nomenclature exhaustive de tout ce que Christiane Cohendy a prodigalement offert à l’art de jouer, de tout son corps, de sa voix, de sa présence unique. Plus de soixante-quinze pièces, une vingtaine de films, autant pour la télévision. Elle a joué Racine (dans Phèdre, par Chéreau), l’Orestie d’Eschyle (par Lavaudant), Shakespeare, Kleist, Oscar Wilde, Claudel, Pirandello, Bernanos, Camus, Gorki, Tchekhov, Beckett, Goldoni, Marie Ndiaye, Serge Valletti, Eric-Emmanuel Schmitt, Jean-Pierre Siméon, j’en passe et non des moindres.

Elle fut la partenaire de Roman Polanski dans la Métamorphose et la mère d’un Hamlet que jouait Charles Berling. Elle a été choisie par une foule de metteurs en scène d’obédiences diverses (au premier rang desquels Matthias Langhoff), tous sachant qu’elle apportait dans son travail de théâtre une dignité exemplaire, étant de surcroît une partenaire amicale, chaleureuse, compréhensive, néanmoins ferme sur le respect dû au droit dans son métier, surtout dans le privé, où les règles sont autres. Elle a signé avec talent une poignée de mises en scène. Elle a enseigné au Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Grande dame, une notion si passablement galvaudée, va comme un gant à Christiane Cohendy, femme exquise, cultivée, sans cesse attentive à l’autre, dans sa vie comme sur le plateau.

Une conteuse fabuleuse

Ces temps derniers, deux mois, au bas mot, à l’instigation de son amie Claudia Stavisky, qui la mit en scène dans des spectacles ô combien mémorables (la Chatte sur un toit brûlant de Tennessee Williams, Tableau d’une exécution de Howard Baker, la Trilogie de la villégiature de Goldoni et Rabbit Hole de David Lindsay-Abaire), nous nous retrouvions chez Christiane, non loin de la porte de Bagnolet. Dans son petit appartement ensoleillé, elle nous confiait les souvenirs de sa vie en théâtre. C’était un plaisir, comment l’exprimer, bouleversant, car nous la savions en soins palliatifs. C’était une conteuse fabuleuse, à la mémoire vive si expressive. Nous buvions du café. Le temps allait trop vite. Son Molière coinçait la fenêtre, pour éviter les courants d’air. C’est un crève-cœur, de ne plus la voir, de ne plus l’entendre. Jean-Pierre Léonardini

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Edgar Morin, l’insatiable

Aux éditions des Sciences Humaines, paraît Edgar Morin, le penseur insatiable. La réédition d’un hors-série exceptionnel, publié en 2024, qui retrace le parcours de l’infatigable penseur, disparu le 29 mai.

Edgar Morin fut le compagnon de route de Sciences Humaines, parmi les plus fidèles. Déjà, en 1988, le premier numéro lui fut consacré. C’est peu dire combien sa démarche transdisciplinaire inspira le projet éditorial du magazine. En 2024, paraissait un hors-série exceptionnel qui retraçait le parcours et l’œuvre de cet intellectuel boulimique, rétif à toutes les frontières disciplinaires. Ses grandes idées y côtoyaient ses petites histoires.

C’est ce hors-série que Sciences Humaines réédite en son hommage. Pour faire (re)découvrir au plus grand nombre, surtout aux jeunes générations, une œuvre monumentale, qui mêle anthropologie de la mort et sociologie du présent, des analyses brillantes sur les stars ou les rumeurs, jusqu’à cette somme déroutante qu’est La Méthode (six volumes chez Points, ou coffret de deux tomes). Pour (re)découvrir un homme complexe, forcément, et attachant aussi, qui s’est dévoilé dans ses journaux intimes avec auto-ironie et sincérité. Jean-François Dortier et Samuel Lacroix

Edgar Morin, le penseur insatiable : hors-série Sciences Humaines (N°30, 120 p., 12€50).

AU SOMMAIRE DU NUMÉRO

GRAND ENTRETIEN : « L’amour et la curiosité me permettent de garder de la jeunesse dans la vieillesse »
L’AMI : La colocation chez Marguerite Duras, le bon vivant, les amours, les emmerdes…
L’ENGAGÉ : La liberté d’opinion, la cause palestinienne et la question juive, l’écologie…
LE SOCIOLOGUE : La culture de masse, l’étude du présent…
LA COMPLEXITÉ : La Méthode, une pensée reliante, auto-organisation, dialogique, émergence, métamorphose, paradigme, principe hologrammique…
L’ARTISTE : Le cinéma, Chronique d’un été (1961), un auteur contrarié, son Journal

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Charbon, amour et accordéon

Au Palais Royal (75), Jean-Philippe Daguerre présente Du charbon dans les veines. Une pièce consacrée aux mineurs du Nord et à leurs familles, entre espoirs sociaux et jolies romances. Quand l’accordéon résonne au fond de la mine, un spectacle aux cinq Molières.

Ici, tout est gris, sombre, avec des reflets brillants comme l’anthracite. Le décor d’Antoine Milian fait merveille dans cet univers imaginé par Jean-Philippe Daguerre, qui signe aussi la mise en scène (la pièce couronnée de cinq Molières en avril 2025). Du charbon dans les veines a pour horizon la petite ville de Nœux-les-mines, dans le département du Pas-de-Calais, en territoire minier du nord de la France. Nous sommes en 1958. Et chacun de ces détails a son importance, tant cette fiction romantique puise profond ses ressorts, dans un univers sensible et réaliste. En 1850, sont découverts des gisements de charbon sur le territoire de la petite commune d’un millier d’habitants. Elle en comptera jusqu’à 14 000 en 1962. Quant à l’exploitation du sous-sol, elle s’achèvera définitivement en 1968. Mais dix ans plus tôt, dans le café de Simone (Raphaëlle Cambray) les anciens côtoient les jeunes mineurs, autrement dit les pères et les fils.

Sosthène (Jean-Jacques Vanier) se sait condamné par la silicose qui lui ronge inexorablement les poumons. Il conserve pourtant sa faconde de « boute-en-train philosophe de comptoir », sans abandonner non plus la direction de l’harmonie locale, véritable fabrique de lien social. Dans cet ensemble musical, composé uniquement d’accordéonistes, on rencontre les deux fistons, Vlad et Pierre (Julien Ratel et Théo Dusoulié) amis comme des frères, mineurs comme tout un chacun. Ils creusent en sous-sol, préparent un concours de musiciens, élèvent des pigeons voyageurs. Et, comme tout le monde, ils regardent la télévision qui vient de faire son entrée au café ! Le Général de Gaulle passe aux actualités : il est question d’une cinquième République, proclamée en octobre, il est surtout question de la Coupe du monde de football qui doit se tenir en Suède. Parmi les joueurs sous le maillot tricolore, on distingue un fameux Raymond Kopaszewski, dit Kopa, enfant du pays, né de parents d’origine polonaise.

Des origines que partage Bartek (Aladin Reibel), le syndicaliste blessé par l’existence. Les mineurs viennent de divers pays, notamment du Maroc. Leila (Juliette Behar) est la fille de l’un d’eux. Non seulement elle est mignonne, mais en plus elle est musicienne : Sosthène la recrute pour l’harmonie ! Ce qui entraîne quelques turbulences sentimentales, et aussi quelques éclaboussures racistes finalement sagement remises à leur place. Jean-Philippe Daguerre, qui s’est réservé là un petit rôle est à l’unisson de son équipe : parfait, avec autant de verbe que de justesse. Remarqué déjà avec ses précédentes pièces, Adieu Monsieur Haffman en 2016 – Le petit coiffeur en 2020, il développe ici des thèmes qui lui sont chers. En s’emparant de petits (ou sinistres) moments de l’Histoire, il les ramène au niveau de ceux qui les ont vécus pour les donner à mieux comprendre à tous. Ainsi, Du charbon dans les veines est une poésie contemporaine, sensible et subtile. Gérald Rossi, photos Grégoire Matzneff

Du charbon dans les veines, Jean-Philippe Daguerre : jusqu’au 28/06, les mardi et jeudi à 20h30, le samedi à 19h, le dimanche à 15h30. Théâtre du Palais-Royal, 38 rue de Montpensier, 75001 Paris (Tél. : 01.42.97.59.76). Reprise au Théâtre Saint-Georges (75) à partir du 15/09/26.

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Edgar Morin, complexité et humanité

Le 29 mai, Edgar Morin est décédé à l’âge de 104 ans. Le sociologue et philosophe, ancien résistant puis humaniste engagé à gauche, est l’auteur de La Méthode et d’une œuvre à ramifications nombreuses. Un éminent penseur de la complexité et passionné de l’humanité. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Pierre Chaillan.

C’est une perte considérable pour le monde intellectuel français dont il était depuis plusieurs décennies une figure majeure. L’annonce de la mort d’Edgar Morin, ce vendredi 29 mai, plonge aussi dans la tristesse les rangs de la gauche politique et citoyenne dont il était une figure créative à la pugnacité lumineuse et à la réflexivité généreuse. Ces derniers temps, sa longévité ajoutait à son panache d’optimisme et de courage à toute épreuve, forgé dans la Résistance aux heures les plus noires de notre continent européen, sous le joug de la barbarie nazie.

David Salomon Edgar Nahoum est né à Paris le 8 juillet 1921. Ses parents, juifs originaires de Salonique (Grèce), se sont installés en France lors de la Première Guerre mondiale. Un drame marque les premières années de la longue vie du philosophe et sociologue. Ce fils unique, âgé seulement de 10 ans, va perdre sa mère. Est-ce le manque irrémédiable qui produira chez lui une véritable prise de conscience de la fragilité mais aussi de la force de la vie ? Quoi qu’il en soit, une perception très profonde de la condition humaine se mettra très jeune chez lui au service du respect des autres. Ce sens de l’humain sera le fil conducteur de son existence. Son combat humaniste passe d’abord par l’antifascisme et l’antinazisme au cours de ces terribles années 1930-1940 durant lesquelles la bête immonde antisémite dévore le monde. Son éveil précoce à la politique date du Front populaire. Comme il le racontera plus tard, il est « enthousiasmé par l’ambiance pleine d’espoir qui règne dans le monde du travail au cours des grèves du printemps 1936 ». Mais, très lucide des dangers du fascisme, le jeune politisé, libertaire et internationaliste, se mobilise en faveur de la République espagnole.

L’antifascisme et l’antinazisme

C’est en 1941 qu’il transforme ses idées généreuses en actes. Il rejoint le PCF et entre en résistance en 1942 sous le pseudonyme de « Morin », nom qu’il adoptera définitivement. Dans un entretien accordé à l’Humanité le 25 octobre 2019, il évoquait ainsi son engagement dans « l’armée des ombres » : « Quand j’avais 20 ans, je voulais vivre, connaître les expériences de la vie. Mais c’était une époque où je sentais qu’il y avait une sorte de lutte mondiale menaçant toute l’humanité. Cela m’a conduit à m’engager dans la Résistance communiste. (…) C’était un acte patriotique, mais c’était quelque chose de plus ample : le sort de l’humanité était en jeu… » Après ces années de lutte clandestine, le jeune résistant, engagé volontaire, devient attaché à l’état-major de la 1ère Armée française en Allemagne en 1945, puis chef du bureau « Propagande » dans le gouvernement militaire français en 1946. À la Libération, après cette expérience outre-Rhin, il écrit l’An zéro de l’Allemagne, où il dresse un état des lieux du pays, insistant sur l’état mental du peuple vaincu, en état de « somnambulisme », en proie à la faim et aux rumeurs.

Engagé contre la guerre d’Algérie

C’est la période durant laquelle Maurice Thorez l’invite à écrire dans l’hebdomadaire les Lettres françaises. En 1948 et 1949, il rédige des articles dans la rubrique Arts et spectacles du Patriote résistant, édité par la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP), avant d’en partir à la suite de divergences. Il s’éloigne alors du PCF à partir de 1949 et en sera exclu en 1951. Depuis 1950, titulaire d’une licence en histoire et géographie et d’une licence en droit, il est entré au CNRS et fait partie du Centre d’études sociologiques dirigé par Georges Friedmann. À l’image de ce dernier ou encore de Sartre, il côtoie les compagnons de route et intellectuels engagés et parfois critiques du PCF. En 1955, il participe à la fondation du comité contre la guerre d’Algérie. Il complète sa formation universitaire en philosophie, économie et sciences politiques, en véritable autodidacte. On retrouve dès lors Edgar Morin sur tous les fronts intellectuels. Il est à l’origine de plusieurs revues comme Arguments, qu’il cofonde en 1956, Communications et la Revue française de sociologie.

En défricheur, il s’intéresse aux pratiques culturelles encore émergentes en publiant l’Esprit du temps (1960) et la Rumeur d’Orléans (1969). Sur le plan politique, il vogue au sein de la social-démocratie et reste ainsi attaché à un projet d’émancipation qu’il préfère maintenant socialiste. En 1965, il conduit une étude transdisciplinaire sur une commune du Finistère en Bretagne, publiée sous le nom de la Métamorphose de Plodémet (1967), où il séjourne près d’un an. Ce sera un des premiers essais d’ethnologie dans la France contemporaine. Durant ces années 1960, il part près de deux ans en Amérique latine, où il enseigne à la faculté latino-américaine des sciences sociales de Santiago du Chili. En 1969, il est invité à l’institut Salk de San Diego. Il y retrouve Jacques Monod, l’auteur du Hasard et la Nécessité. C’est la période durant laquelle il conçoit les fondements de la « pensée complexe » et de ce qui deviendra sa Méthode. En 1970, Edgar Morin est nommé directeur de recherche. Il ne cesse alors de participer aux débats intellectuels et médiatiques. Il dirige le Centre d’études des communications de masse (Cecmas) de 1973 à 1989, qui publie des recherches sur la télévision, la chanson dans la revue Communications.

Les « oasis de résistance ou de solidarité ».

Il conduit ensuite son œuvre majeure, la Méthode, publiée entre 1977 et 2004. En s’appuyant sur une vision interdisciplinaire de l’enseignement, il invite à penser l’humain dans sa complexité autour d’un universalisme qui tient compte de son environnement. Très attaché à l’éducation et à la connaissance d’autrui, il considère qu’« enseigner la compréhension entre les humains est la condition de la solidarité intellectuelle et morale de l’humanité ». Et, comme il le souligne dans l’Humanité en 2015, il encourage à ce sujet à regarder de près ce qu’il nomme « les oasis de résistance ou de solidarité ». Toujours en éveil, à l’écoute des idées neuves, il écrira une soixantaine d’ouvrages. Les plus marquants ? Les six tomes de La MéthodeLe paradigme perdu – la nature humaine, la nature de la nature (premier tome de La Méthode, Seuil, 1977), La vie de la vie (tome II), La connaissance de la connaissance (tome III), Les idées (tome IV), L’humanité de l’humanité – L’identité humaine (tome V), Éthique (tome VI, Seuil, 2004).

Edgar Morin édite aussi plusieurs ouvrages qui reviennent sur son passé, dont Autocritique en 1959, Vidal et les siens en 1989, Itinérance en 2006, Mon chemin en 2008 et Les souvenirs viennent à ma rencontre en 2019. Directeur de recherche émérite au CNRS depuis 1993, il est nommé docteur honoris causa de plusieurs universités à travers le monde. Son travail exerce une forte influence sur la réflexion contemporaine, notamment dans le monde méditerranéen et en Amérique latine, jusqu’en Asie. Il crée et préside l’Association pour la pensée complexe (APC). Il reste attentif à la recherche d’un chemin, sinon d’une voie émancipatrice globale. Il est alors de plus en plus sensible à la question environnementale en se disant attaché à une « politique de civilisation« , il invite à une « prise de conscience de la communauté du destin terrestre ».

Contre le « Choc des civilisations »

À l’approche d’un siècle d’existence, le sociologue publie encore Impliquons-nous (Actes Sud, 2015) un ouvrage sous forme de clin d’œil à Stéphane Hessel où, plus que l’indignation, il en appelle à l’implication. Le 13 octobre 2015, rédacteur en chef d’un jour de l’Humanité, il enjoignait à prendre une voie émancipatrice en ces termes : « Être humain, c’est à la fois épanouir son » moi », mais toujours dans la communauté. C’est d’ailleurs une aspiration qui traverse toute l’histoire humaine, qui s’est incarnée dans le socialisme et le communisme et va s’incarner sous des formes nouvelles. (…) L’émancipation humaine se pose aujourd’hui au niveau global. » Et d’ajouter sans se départir de son espoir : « Une nouvelle conscience planétaire naît un peu partout à l’heure actuelle, mais elle n’est pas encore devenue une force historique. »

Dans la dernière période, en sage jamais assagi et toujours prompt à dénoncer les injustices, il rejette en bloc la théorie du « choc des civilisations ». Il propose, au contraire, de créer des passerelles entre les humains, les cultures et les religions, ce qui le conduira à accepter un dialogue avec « l’islamologue » suisse décrié Tariq Ramadan, et dont l’échange paraîtra sous le titre L’urgence et l’essentiel (Don Quichotte, 2017). Certains lui reprochent la naïveté de cet échange. Toujours sensible aux évolutions du monde, il a continué à partager ses prises de position en faveur d’une communauté internationale de justice, en s’engageant pour la paix, particulièrement aux côtés du peuple palestinien dont il demandait encore « la reconnaissance d’un État » dans nos colonnes le 31 mai 2024. Jusqu’à son dernier souffle, la recherche de compréhension de l’autre aura guidé ses recherches et sa pensée. Pierre Chaillan

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Le Front populaire et les maçons

Il y a 90 ans naissait le Front populaire. Derrière les congés payés, la semaine de quarante heures et l’élan démocratique de 1936, se dessine aussi l’empreinte de nombreux francs-maçons engagés dans la République sociale. À l’occasion de cet anniversaire 1936-2026, retour sur ces Frères qui voulurent faire entrer davantage de lumière dans la cité. Paru sur le site 450.fm, un article d’Alexandre Jones.

Le Front populaire appartient à ces rares moments où l’Histoire semble soudain accélérer le pas L’Europe bruisse alors des bottes du fascisme. Hitler est au pouvoir depuis 1933. Mussolini règne en Italie. L’Espagne vacille bientôt vers la guerre civileEn France, les ligues d’extrême droite ont tenté la démonstration de force du 6 février 1934. Face à cette montée des périls, socialistes, communistes et radicaux décident l’union. Le scrutin de mai 1936 leur donne raison. Dans cette coalition victorieuse, les francs-maçons sont nombreux.

Non parce que la franc-maçonnerie aurait dirigé le Front populaire dans l’ombre – fantasme classique des imaginaires complotistes, nourri jadis par Vichy et la presse antisémite, et qui ne résiste à aucune analyse historique sérieuse –, mais parce que les loges constituent alors un immense laboratoire républicain, laïque, social et humaniste. Le Grand Orient de France (GODF) demeure profondément lié à la culture radicale et républicaine de la IIIe République.

La Grande Loge de France (GLDF) nourrit également une réflexion spirituelle et sociale attentive à la dignité humaine. L’Ordre mixte international Le Droit Humain, quant à lui, accueille des femmes et des hommes engagés dans les luttes d’émancipation. Il convient d’abord de lever une ambiguïté persistante : Léon Blum, chef du gouvernement, n’est pas franc-maçon – ce point est historiquement établi. Son attachement aux valeurs républicaines, sa culture dreyfusarde et son engagement socialiste le rendent évidemment proche des sensibilités qui traversent les loges, mais il n’appartient à aucune obédience. Le tableau maçonnique du Front populaire est donc celui de ses ministres et de ses grandes figures de second rang, non de son Premier ministre.

Les personnalités confirmées

Jean Zay s’impose comme la figure la plus lumineuse. Initié en 1926 à la loge Étienne Dolet du Grand Orient de France, à l’Orient d’Orléans, mais aussi affilié à une loge de la Grande Loge de France L‘éducation civique, à l’Orient de Parisil entre au gouvernement Blum comme ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts à trente et un ans à peine. Sa vision est profondément émancipatrice : il porte la conviction que la culture et le savoir constituent des droits, non des privilèges. Nous lui devons notamment le projet du futur Festival de Cannes, conçu comme une réponse démocratique aux instrumentalisations fascistes de la Mostra de Venise. Son destin tragique – assassiné par la Milice en juin 1944 – fait de lui, bien au-delà de la seule histoire maçonnique, un martyr de la République.

Roger Salengro, ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Blum, appartient à la Grande Loge de France, à la loge La Fidélité n° 256, à Lille. Homme de la classe ouvrière du Nord, syndicaliste, ancien combattant de la Grande Guerre, il incarne une certaine façon d’habiter la République – par le bas, par le travail, par la fidélité à sa parole. Sa mort, en novembre 1936, conséquence directe d’une campagne de calomnies orchestrée par l’extrême droite, frappe le gouvernement en plein cœur et révèle jusqu’à quel degré de violence les adversaires du Front populaire sont prêts à s’abaisser.

Marc Rucart, ministre de la Justice, présente la singularité d’une double appartenance : le Grand Orient de France d’une part, via la loge La Fraternité vosgienne à Épinal, et l’Ordre mixte international Le Droit Humain de l’autre. Cette double affiliation illustre la fluidité des engagements maçonniques dans certains milieux radicaux, où l’appartenance à l’Ordre se conjugue volontiers avec un féminisme et un universalisme affirmés.

Camille Chautemps, radical, président du Conseil en 1937 et 1938, figure parmi les hauts dignitaires maçonniques les mieux attestés de cette génération au sein du Grand Orient de France. Maurice Viollette, ministre d’État, y est également généralement admis, même si la documentation précise de sa loge reste fragmentaire dans les sources ouvertes. Georges Monnet, ministre de l’Agriculture, est quant à lui rattaché au Grand Orient de France, à la loge Le Phare Soissonnais.

Pierre Mendès France occupe une place à part, qui mérite d’être restituée avec exactitude. Initié le 19 mai 1928 à la loge à l’Orient de Paris, puis affilié à la loge Honneur et Probité à l’orient de Pacy-sur-Eure, dans l’Eure dont il est le député depuis 1932, il est alors le plus jeune avocat de France – vingt et un ans. Son appartenance maçonnique est réelle, mais brève et peu active. Il ne se réinscrit pas après la guerre, et renonce à toute activité dans les loges dès 1945. Secrétaire d’État au Trésor en 1938 dans le gouvernement Daladier, il appartient bien à la génération forgée par le Front populaire, à ces hommes pour qui l’engagement républicain, la rigueur intellectuelle et le sens de l’État constituent une même exigence morale. Sa trajectoire ultérieure – gouvernement de 1954, négociations de Genève mettant fin à la guerre d’Indochine, modernisation de la gauche non communiste – dépasse largement le seul cadre maçonnique, mais on ne comprend pas pleinement le républicanisme mendésiste sans mesurer le terreau où il a pris racine

Dans les temples maçonniques des années 1930, les débats sont intenses et souvent douloureux. Il y est question de paix, d’école publique, de justice sociale, de condition ouvrière, de montée des totalitarismes. Les loges ne sont pas des havres préservés du monde : elles en reflètent les fractures. Beaucoup de frères voient dans le Front populaire non une révolution, mais une tentative d’équilibre entre liberté politique et progrès social. D’autres s’en méfient, redoutant les grèves, les occupations d’usines, l’influence communiste. Car la franc-maçonnerie n’est pas un parti : elle rassemble des hommes – et des femmes, dans certaines obédiences – aux convictions diverses, que traverse en commun une exigence de méthode, de fraternité et de perfectionnement intérieur. Les acquis de 1936 portent une marque symbolique que les francs-maçons de l’époque n’ont pas manqué de percevoir.

Les congés payés ne sont pas seulement une réforme économique. Ils constituent une reconnaissance de la dignité du travailleur, du droit au repos, du droit à la culture, du droit à exister hors de l’usine. Derrière les photographies des premiers départs vers la mer, derrière les vélos et les tentes et les visages heureux, il y a une vision presque initiatique de l’émancipation humaine. L’homme ne doit pas être réduit à sa seule force de production. Cette conviction, qui circule dans les loges depuis des décennies, trouve là l’une de ses traductions les plus concrètes. Lorsque le régime de Vichy interdira la franc-maçonnerie en 1940, il ne se trompera pas sur ce qu’il abat. Dans l’imaginaire des ennemis de la République, les francs-maçons du Front populaire incarnent précisément les valeurs à détruire : la laïcité, la démocratie parlementaire, l’universalisme, l’idéal d’émancipation. Les fichiers des obédiences seront livrés à l’occupant. Des frères seront déportés. D’autres, comme Jean Zay, mourront de la main française. Il y a, dans cette persécution, une forme de reconnaissance sinistre : on ne s’acharne pas sur ce qui est sans importance.

Quatre-vingt-dix ans plus tard, l’anniversaire 1936-2026 résonne avec une acuité particulière. À l’heure des crispations identitaires, des fractures sociales et des défiances démocratiques, revisiter les francs-maçons du Front populaire revient à interroger une vieille question, la même au fond depuis que les hommes construisent des temples et des républiques : comment bâtir une société plus juste sans renoncer à la liberté ? Comment transformer le monde sans y perdre son âme ? Le Front populaire ne fut ni un âge d’or ni une légende parfaite. Ses limites étaient réelles, ses tensions profondes, son épilogue douloureux. Mais il porta une espérance. Cette espérance, dans les loges comme dans la cité, repose sur une conviction simple mais exigeante. L’Homme peut encore se perfectionner lui-même et améliorer le monde qu’il habite. Alexandre Jones

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L’esclavage et le vote onusien

Le 21 mai 2001, il y a 25 ans, la loi Taubira reconnaît la traite négrière et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. Le 25 mars 2026, l’ONU adopte une résolution les reconnaissant comme « le plus grave crime commis contre l’humanité ». Par 123 voix et 52 abstentions, dont la France. Paru dans le magazine Sciences Humaines (N°388, 05/26), un article de Nicolas Journet.

Le 25 mars dernier, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution qui a fait quelque bruit, même si celui-ci, il faut bien l’avouer, est resté couvert par le fracas des explosions qui frappent le Moyen-Orient. Par 123 voix contre 3, et 52 abstentions, une majorité de pays ont voté pour que la traite et la mise en esclavage des Africains soient reconnues comme constituant « le plus grave crime commis contre l’humanité ». Ce texte, porté par la délégation du Ghana au nom du groupe des États d’Afrique, évoquait ensuite la nécessité « de remédier aux torts historiques subis par les Africains et personnes d’ascendance africaine », et se félicitait de faire « un pas concret vers la réparation de ces torts ».

Vue depuis la France, cette reconnaissance internationale ne résonne pas comme un éclair dans le ciel bleu : il y a vingt-cinq ans que la loi dite Taubira votée sans opposition a reconnu le caractère hautement criminel de la traite atlantique. Plus que le résultat du vote, c’est donc le manque d’unanimité du scrutin onusien qui fait question, étant entendu que d’un point de vue éthique, la condamnation de l’esclavage est partagée. Mais l’éthique n’est pas la politique, et vice versa, et, comme on le verra, les responsabilités historiques, mais aussi la couleur politique et l’alignement international des gouvernements actuels éclairent bien souvent leur vote.

Commençons par les partisans. Ce sont bien sûr tous les pays d’Afrique, du nord comme du sud, les pays du Moyen-Orient, presque tous en Asie sauf le Japon, dont trois grandes puissances, l’Inde, la Chine et la Russie. Ce sont donc des pays aussi bien victimes que non concernés par l’esclavage atlantique qui ont approuvé le texte, sur la base pour ces derniers de leurs affinités géopolitiques. On a remarqué que l’Amérique latine avait le plus souvent approuvé, et des pays comme la Colombie et le Brésil, ayant des populations d’origine africaine plus ou moins importantes, ont pris le parti de leurs minorités, tandis que l’Argentine, cavalier solitaire, est allée jusqu’à voter contre. Il n’y a quasiment pas d’Afrodescendants en Argentine, et cette tocade reflète la posture de son gouvernement férocement antionusien et proaméricain.

Car les deux autres bulletins négatifs sont les États-Unis et Israël. Deux alliés stratégiques, mais qui avancent des motifs différents. Pour Israël, qui n’a rien à se reprocher en matière de traite, c’est la relégation de la Shoah en deuxième ligne qui ne passe pas : n’oublions pas que le texte qualifie l’esclavage des Africains de crime « le plus grave ». Quant aux États-Uniens, leurs sénateurs se sont bien excusés pour l’esclavage et la ségrégation en 2009, mais aujourd’hui, ils ne veulent plus entendre parler de crime ni de réparations d’aucune sorte.

Reste les 52 abstentionnistes, qui tous abondent à condamner l’esclavage et la traite, mais refusent le superlatif criminel. Qui sont-ils : essentiellement les membres de l’Union européenne (dont la France), le Royaume-Uni et certaines de ses colonies de peuplement, Nouvelle-Zélande, Australie, qui tous ont refusé de hiérarchiser les crimes. On reconnaît quand même parmi eux les principaux acteurs de la traite atlantique, leurs alliés européens, plus certains pays qui se verraient bien les rejoindre (Ukraine, Macédoine du Nord). Pour les Européens au passé colonial, la perspective désagréable d’avoir à « réparer des torts », à restituer des biens est toujours envisagée avec la plus grande méfiance. L’esclavage fut un grand crime moral, mais ce qu’en font les pays aujourd’hui ressemble plus à une session du « Dessous des cartes ». Nicolas Journet

« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 388, un imposant dossier sur Nos démons intérieurs (les combattre ou les apprivoiser ?) ainsi qu’un long entretien avec le psychologue américain Jonanthan Haidt alertant du fait que l’IA contrôle bientôt la plupart de nos relations humaines. Ce qui invite à revenir au numéro précédent du magazine consacrant justement son dossier, riche et instructif, à l’intelligence artificielle. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel en ouverture de ses pages au titre des Sites amis. Un brillant magazine dont nous conseillons la lecture. Yonnel Liégeois

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Jack Ralite, de A à Z…

Aux éditions Arcane 17, est paru Mon alphabet d’existence, l’autobiographie posthume de Jack Ralite. L’ancien ministre communiste et homme de lettres se raconte entre son amour pour les arts et les artistes, ses combats pour la culture.

Mon Alphabet d’existence… Quel beau titre pour un ouvrage qui se lit sans modération, en toute liberté, puisant au fil des pages qui alternent savamment souvenirs intimes, publics et portraits savoureux d’artistes qui furent ses amis – Marcello Mastroianni, Ettore Scola, Jean Prat –, une grande et belle leçon de vie entièrement dévouée à la politique, à l’art et aux artistes. Tout commence dès la couverture du livre, des notes manuscrites jetées en vrac, comme celles que prenait Ralite sur des bouts de papier qu’il conservait précieusement dans ses poches. « Sans être poète, Jack Ralite pensait poétiquement », écrit dans sa préface Laurent Fleury. Toute sa vie, Ralite a puisé chez les poètes des citations, non pour fleurir artificiellement ses discours, mais pour repousser plus loin les chants/champs du possible, donner du souffle à cet idéal communiste qu’il avait chevillé au cœur, les partager avec tous, qu’ils soient prolos ou professeurs au Collège de France.

Un communiste atypique

On se promène ainsi dans les souvenirs d’un homme qui dès l’enfance, marquée par l’Occupation et son arrestation par les nazis à 14 ans, ne cessera de lutter contre les injustices et pour l’émancipation humaine. Maire d’Aubervilliers, député, ministre de la Santé en 1981 puis sénateur, Ralite consigne ses souvenirs sans hiérarchie, mais avec la même passion qui ne l’a jamais lâchée depuis l’enfance. Dirigeant communiste, il ne cache rien de ses désaccords avec le parti, « son » parti, qu’il ne quittera pourtant jamais. Vivant toute sa vie, malgré les nombreuses fonctions qu’il a occupées, dans son petit HLM d’Aubervilliers, pour sentir le pouls de ses habitants, il confie : « C’est vrai que j’ai toujours une main chez les artistes et une autre chez les ouvriers. Si j’en lâche une, je boite et je n’aime pas boiter. »

Fondateur des états généraux de la culture, il rencontre poètes, artistes et intellectuels du monde entier. Il fut l’un des principaux artisans de cette idée, fondamentale, de l’exception culturelle. Il nous a laissé des outils pour repenser au présent une autre politique culturelle publique. Laissons le mot de la fin à sa grande amie, Leïla Shahid : « Je dois beaucoup à Jack. La Palestine aussi. Et il restera dans nos cœurs une lueur au bout du tunnel, un guide ». Marie-José Sirach

Mon Alphabet d’existence, Jack Ralite (éd. Arcane 17, 220 p., 25€).

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