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France-Algérie, le fait colonial

Le 20 janvier, l’historien Benjamin Stora remettait son rapport sur les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie. Entendre la diversité des « mémoires », proposer des actes symboliques peuvent-ils se substituer à la reconnaissance par l’Histoire du crime colonial ?

« La colonisation fait partie de l’Histoire française. C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie. Et ça fait partie de ce passé, que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes ». En répondant ainsi à un journaliste d’une télévision algérienne, Echorouk TV, le 15 février 2017 à l’occasion d’un déplacement en Algérie, Emmanuel Macron, alors candidat à l’élection présidentielle, présente un discours en rupture avec un déni officiel durable des dirigeants français. À droite, François Fillon dénonce alors ce qu’il qualifie de « détestation de notre Histoire», et Gérald Darmanin s’étouffe d’une « Honte à Emmanuel Macron, qui insulte la France à l’étranger ! ».

Dresser un état des lieux

Trois ans plus tard, le 24 juillet 2020, Emmanuel Macron devenu président de la République confie à l’historien Benjamin Stora, reconnu comme l’un des principaux spécialistes français de cette période, une mission censée permettre de « dresser un état des lieux juste et précis du chemin accompli en France sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie, ainsi que du regard porté sur ces enjeux de part et d’autre de la Méditerranée ». L’objectif ? Favoriser « la réconciliation entre les peuples français et algérien ». Le 20 janvier 2021, Benjamin Stora remet à l’Élysée son rapport et ses propositions.

Des gestes symboliques

Dans son rapport de 160 pages intitulé Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie, Benjamin Stora détaille ce qu’il considère comme les mémoires de « plusieurs groupes de personnes traumatisées (soldats, officiers, immigrés, harkis, pieds noirs, Algériens nationalistes) » et leur cheminement. Il cerne la chronologie du discours et de l’action officielle de la France sur le sujet. Quant aux propositions qu’il formule, indiquant qu’il s’agit « d’ouvrir des possibilités de passerelles sur des sujets toujours sensibles, mais permettant d’avancer, de faire des pas », elles consistent en une série d’actes symboliques de la part de la France (mise en place d’une commission « Mémoires et vérité », restitution de restes humains de combattants à l’Algérie, commémorations, reconnaissance de l’assassinat d’Ali Boumendjel…) mais aussi, et l’on s’en étonnera dès lors qu’il s’agit d’un rapport remis à l’Elysée, de la part de l’Algérie.

Mémoire, histoire, et politique

La focalisation sur les questions mémorielles pose problème en elle-même. D’abord, pour reprendre le terme de l’historienne Sylvie Thénault, du fait d’une « assignation » des mémoires à des groupes supposés homogènes. Ensuite, parce que l’enjeu ne saurait se résumer à l’expression de la diversité de ces mémoires et des traumatismes et à leur « réconciliation », sans qu’en soit soulignée la responsabilité première – celle de l’acharnement colonial – et sans que cette histoire elle-même ne soit d’abord reconnue, comme on ne saurait tourner une page avant de l’avoir lue. L’histoire, c’est celle de la conquête coloniale et de ses crimes. Celle d’un système politique d’appropriation d’un territoire et de ses richesses, d’un peuple exclu de la citoyenneté au prétexte d’une mission civilisatrice niant le droit à l’égalité. Ensuite, l’histoire d’une guerre contre l’indépendance d’un peuple où a été envoyée toute une génération de jeunes appelés*. Puis, l’histoire des essais nucléaires au Sahara. Enfin, « il me semble erroné de vouloir, dans le même mouvement, réparer la société française pour lui permettre de trouver un consensus sur le passé colonial et, d’un autre côté, améliorer les relations diplomatiques avec l’Algérie », commente l’historienne Malika Rahal. « Ce sont deux problèmes distincts qui ne peuvent pas être traités dans un même rapport ».

Retards français

Benjamin Stora ne prône ni excuses, ni repentance. Et Emmanuel Macron, président, n’en veut pas non plus. De fait, crimes coloniaux et crime de la colonisation elle-même sont-ils excusables ? Et la repentance, telle la confession d’un péché, peut-elle se substituer à la justice face à l’imprescriptibilité du crime ? Pourtant, il n’est guère davantage question de justice. Lorsqu’en mars 1962, le cessez-le-feu est enfin décidé, il s’accompagne, en France, d’un décret d’amnistie qui garantit l’impunité pour les « faits commis dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigées contre l’insurrection algérienne ». Il faut attendre 1999, et une déclaration de Lionel Jospin, pour que ces « opérations de maintien de l’ordre », ces « événements d’Algérie », officiellement, soient enfin nommés « guerre ».

C’est la détermination de militants qui amènera en 2001 Bertrand Delanoë à déposer une plaque le 17 octobre 2001 sur le pont Saint-Michel. Les années 2000 sont celles d’une prise de conscience. On le doit non seulement au travail d’historiens mais aussi à la publication dans Le Monde des témoignages de la militante algérienne Louisette Ighilahriz, victime de torture et de viol, sous les ordres du général Massu, ou de la jeune Kheira, violée par des militaires français, témoignages recueillis par Florence Beaugé. Viendront d’autres récits, ceux de soldats témoins de la torture. Il « revient à la France, eu égard à ses responsabilités, de condamner la torture qui a été entreprise en son nom durant la guerre d’Algérie », plaident douze personnalités dans les colonnes de L’Humanité, parmi lesquels Henri Alleg, le mathématicien Laurent Schwartz, Pierre Vidal-Naquet, Gisèle Halimi…

Un partage éclairé de l’Histoire

Jacques Chirac sera le premier président français à se rendre en Algérie indépendante, en mars 2003. La question d’un pacte d’amitié est évoquée. Le projet n’aboutit pas. En 2002, l’extrême-droite était au second tour de l’élection présidentielle : Jacques Chirac, pour s’assurer de la suite, aurait-il voulu donner des gages à la frange « nostalgérique » de son électorat ? C’est en 2005 en tout cas, qu’est adoptée une loi dont l’article 4 dispose que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outremer, notamment en Afrique du Nord […] », suscitant une vive protestation, en particulier venant d’historiens. L’alinéa est finalement abrogé en 2006. À son tour, Nicolas Sarkozy, l’inventeur du ministère de l’Identité nationale, plaidera contre toute forme de repentance. Une formule chère, par ailleurs, à l’extrême droite.

Ni les relations entre la France et l’Algérie, ni les relations au sein de la société française ne peuvent se déployer sur le déni. La société française a besoin de connaître toutes les parts de son Histoire, d’en partager les enseignements. Une véritable lutte contre les inégalités, les discriminations et le racisme s’accompagne nécessairement de ce partage éclairé. Isabelle Avran

 

Ouvrage illustré

Un imaginaire colonial envahissant

Comment, des conquêtes coloniales à l’exploitation des colonies puis aux guerres contre la décolonisation, les promoteurs de la colonisation ont-ils imposé, en France, un corpus d’images sur les peuples colonisés ? Dans cet ouvrage ultra documenté, Quand les civilisateurs croquaient les indigènes, où les textes mettent l’iconographie en perspective, l’historien Alain Ruscio propose un choix très large de dessins et de caricatures qui, durant des siècles, ont contribué à façonner un imaginaire collectif en envahissant tous les supports (presse, affiches, buvards scolaires, cartes postales, expositions coloniales…).

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Glissant, le poète du Tout-Monde

Le 3 février 2011, disparaît Édouard Glissant le romancier, poète et philosophe antillais. L’auteur de La lézarde (prix Renaudot 1958) nous accordait en juillet 2009 un entretien exclusif lors du festival d’Avignon. En ce dixième anniversaire de la mort de cette grande figure des Lettres Françaises, Chantiers de culture le propose de nouveau à ses lecteurs . En hommage à une pensée vivifiante, toujours vivante.

 

Glissant1Il pleut sur la mangrove, rue Cases-Nègres pleure la Martinique. De l’océan rougi sang des traites négrières, roulent en larmes argentées les noirs sanglots de l’identité créole autant que la flamboyance poétique d’une langue archipélisée. Rugis de nouveau, toi la Pelée dont les flancs marrons ont accouché de ce fils d’esclave en 1928 et gémis enfin, toi France mal aimante qui assignas le rebelle  à résidence dans les années 60 : entre Caraïbe et « Tout-Monde », un homme de haute stature nous a quittés ! Un géant de la littérature dont l’aura dépassait largement les frontières de la francophonie, un écrivain et philosophe dont la plume mêla sans jamais faillir poétique et politique.

Dans Philosophie de la relation, son dernier ouvrage paru chez Gallimard, Édouard Glissant invitait chacun à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le « Tout-Monde ». Une pensée qui élève le particulier à l’universel, l’archipel en continent pour s’ouvrir au grand large de « l’emmêlement des cultures et des humanités ». Rencontre avec un sage qui promeut le singulier de notre identité au cœur de la diversité.

 

Yonnel Liégeois – Selon vous, la figure mythique de l’Africain représente-t-elle le symbole même de cette relation nouvelle de l’homme au monde que vous définissez comme le « Tout-Monde » ?

Glissant2Édouard Glissant – Pour ma part, il n’y a pas de figure centrale dans ce que j’entends par « philosophie de la relation », elle implique le relais entre toutes les différences au monde, sans en exclure aucune, aussi minime soit-elle. Historiquement cependant, il est certain que l’Afrique subsaharienne, l’Afrique noire, remplit un rôle de moteur de diaspora dans le monde. Depuis les origines de l’humanité jusqu’à l’immigration  d’aujourd’hui, à cause de la pauvreté : cette terre d’Afrique est incontestablement une terre originelle. Comme il est certain que les Africains déportés en esclavage ont contribué fortement à ce que j’appelle une nouvelle « America » : l’Amérique de la colonisation et du mélange, celle de la Caraïbe et du Brésil, qui devient aujourd’hui l’Amérique des États-Unis avec Obama. En conséquence, l’Africain est une figure fondamentale de la relation, non « la » figure typique de la relation. Méfions-nous de ne pas retomber dans les erreurs que les anciens dominants ont commises et tenté d’imposer !

Y.L. – Vous affirmez que cette nouvelle relation de l’homme au monde demeure un « impossible » si la politique ne s’inscrit pas dans une poétique. Qu’entendez-vous par là ?

E.G. – J’appelle « poétique » une intuition, une divination du monde qui nous aide à définir nos tracés politiques. Selon moi, tous les systèmes organisés de pensée, qu’ils soient politiques ou religieux, ont failli à établir ces tracés. Non seulement il nous faut inventer désormais un autre langage, mais il nous faut avant tout constater que l’être humain se retrouve seul en face des problèmes. Que lui reste-t-il alors, sinon d’avoir une intuition de ce qu’est le monde pour prendre une position qui s’accorde au mouvement du monde ? Si, dans un pays on en reste à ses propres impératifs, le risque est grand de commettre d’irréparables erreurs, il nous faut désormais dans un même mouvement agir en notre lieu et penser avec le monde. De la Première à la Troisième Internationale, certes, on a essayé d’agir ainsi, mais le système idéologique a étouffé le mouvement. Il nous faut aller au monde avec des intuitions, non avec une idéologie : c’est ce que j’appelle une poétique. La poétique déclenche les réflexes politiques, une poétique n’est pas une façon de cacher les problèmes, bien plutôt une manière de les révéler et de les réveiller. L’élection d’Obama, par exemple, fut d’abord un acte poétique avant d’être un acte politique, j’en suis convaincu : il se passait là un bouleversement, un retournement de l’histoire des États-Unis qui relevait d’une poétique du monde.

Y.L. – « Les pays sans falaises n’appellent pas au large », écrivez-vous. Chacun d’entre nous a donc impérativement besoin de l’aspérité pour tenter l’ailleurs ?

E.G. – Assurément, sinon nous ne faisons que du tourisme sur cette terre ! La faiblesse de la plage de sable blanc ? Elle n’offre aucune résistance… J’ai toujours été frappé, lors de mes voyages dans le Finistère, au bout du bout du monde, par le fait qu’il faut toujours faire effort pour imaginer qu’il y a aussi de la vie de l’autre côté. L’idée de la falaise nous renvoie ainsi à l’idée de frontière. Non pas comme une muraille, mais comme un passage, le passage d’une saveur à une autre saveur. La frontière est une limite entre deux saveurs à découvrir, un possible à franchir pour aller plus loin. Elle ne peut être conçue comme un enfermement, elle établit des solidarités entre des réalités différentes, et cette idée nouvelle des frontières nous permet de combattre celle des murs. Il y a quelque chose d’étonnant dans la réalité de la falaise : le risque de tomber, comme il est risqué dans le monde actuel de tenter d’aller vers l’autre !

Y.L. – C’est pourtant le risque que vous nous proposez, en franchissant une drôle de frontière : passer d’un univers continental à ce que vous nommez un univers « archipélisé » ?

E.G. – Effectivement, et cela oblige chacun à revoir sa carte du monde ! Penser le monde en cinq continents et quatre races est une représentation désuète, qu’il importe de combattre. En remettant d’abord en cause les concepts d’identité et de territoire… La vérité du territoire, et en conséquence sa conquête et sa légitimité, sont essentiellement des pensées occidentales qui ont fondé l’idée de colonisation et conduit à l’oppression de l’autre. Un moment de l’histoire à dépasser, grâce à ce que j’appelle une pensée du tremblement et de l’errance… La pensée de l’errance n’efface pas le territoire, elle le relativise, c’est ce que je nomme une « pensée archipélique ». Loin d’être une pensée du renfermement, la pensée insulaire ou archipélique induit que toute île suppose l’existence d’une île voisine et d’autres îles dans l’archipel. Elle implique donc le refus de tout absolu ou certitude, alors que nous vivons dans l’habitude du résultat et du rationnel. Elle  s’interdit surtout toute oppression de l’autre, puisqu’elle est avant tout relation à l’autre. La pensée de l’errance, loin de se perdre ou d’errer, est certes une pensée fragile et intuitive, peut-être plus chaotique et incertaine mais elle permet mieux, selon moi, de rendre compte de l’état actuel du monde, absolument imprévisible et imprédictible.      

Y.L. – Plus et mieux qu’un modèle, votre expérience de la Caraïbe se révèle pour vous une référence fondamentale dans votre réflexion ?

glissant5E.G. – C’est elle qui fonde ce que je nomme « pensée archipélique ». La Caraïbe, francophone – anglophone – hispanophone, n’est pas une sphère monolithique, elle est un lieu de créolisation intense qui invite l’écrivain et le poète, le citoyen par voie de conséquence, à changer sa vision du monde. Parce qu’en ce lieu, les cultures venues de l’extérieur se sont mélangées d’une manière fondamentale, au point de provoquer un changement de regard sur le monde où les principes de relation et de relativisation ont supplanté ceux de l’absolu et de l’universel… Un changement qui, selon moi, est devenu le changement même de notre monde actuel. En dépit de multiples résistances dont les fondamentalismes de tout genre (rationaliste, scientifique, religieux…) sont l’expression, le monde se créolise : les cultures s’échangent en se changeant ou se changent en s’échangeant ! Parce qu’il en est temps, je suggère donc à quiconque de changer sa vision du monde, qui n’est pas idéologie mais imaginaire,  pour l’harmoniser avec le mouvement actuel de notre planète Une vision qui n’enferme pas dans l’identitaire mais ouvre à d’autres cultures et à d’autres communautés. De l’identité- territoire, création des cultures occidentales, il nous faut passer à l’identité-relation qui n’est pas pour autant renoncement à nos racines, il suffit seulement d’affirmer qu’elle ne doit pas conduire à l’enfermement mais à l’ouverture. Quand les pays se créolisent, ils ne deviennent pas créoles à la manière des habitants des Antilles, ils entrent, ainsi que j’ai tenté de le formuler, « dans l’imprévu consenti de leurs diversités ».         

Y.L. – Créolité et mondialité : deux maîtres-mots dans votre réflexion qui ne sont pas à confondre avec sédentarisation et mondialisation ?

E.G. – Sédentarisation et mondialisation renvoient à une pensée de système, créolité et mondialité renvoient à ce que j’appelle communément la pensée du tremblement. La pensée du tremblement, ce n’est pas la pensée du doute ni celle de la faiblesse ou de l’hésitation. C’est la pensée du contact avec le monde, et le monde tremble dans tous les sens du terme, c’est surtout la pensée de la non-systématisation et de l’imprévisible. Il faut nous habituer à cette forme de pensée, parce qu’il y a urgence, parce que la pensée de système ne peut plus recevoir et concevoir la réalité du monde actuel. GlissantIl nous faut désormais dialectiser nos pensées, non comme le marxisme à coups d’idéologie et c’est là son drame, mais à coups de poétique : là réside la grande différence.  Le tremblement ne peut être idéologie, c’est difficile à concevoir et à accepter. Un exemple ? Ce que nous répondions à notre façon, lors de la crise aux Antilles à quelqu’un qui me reprochait d’être contre les entreprises parce que j’étais contre le capitalisme ! Non, bien sûr, je ne suis pas contre l’entreprise mais je suis contre l’entreprise telle que la considérait mon interlocuteur : la finalité de l’entreprise n’est pas d’accumuler de l’argent ou les bénéfices, je crois au contraire que la réalité de l’entreprise est de produire du bien-être. C’est ce que j’appelle passer de l’idéologique au poétique. Quelle fut la grande erreur des systèmes socialistes ? De penser qu’il fallait seulement partager les richesses au lieu de partager le bonheur, le bien-être… Se battre contre le capitalisme et le libéralisme, c’est se battre en faveur d’une société qui produit du bonheur ! Une pensée de plus en plus présente au monde, particulièrement dans les petits pays… Contre les méfaits de la mondialisation, il nous faut penser en termes de mondialité : une poétique du partage et de la diversité en réponse à l’égalisation par le bas et à l’uniformisation. Au risque de me répéter, je l’affirme et persiste à penser qu’il n’y a rien de plus exaltant en ce Tout-Monde : les hommes et les peuples peuvent changer en échangeant, sans se perdre pourtant ni se dénaturer. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Portrait

Natif de Sainte-Marie en Martinique en 1928, Édouard Glissant est élève au lycée Schoelcher de Fort-de-France à l’époque où Aimé Césaire enseigne dans les classes terminales. Elève brillant, il fait un premier séjour à Paris à l’âge de 18 ans, où il étudie la philosophie à la Sorbonne et l’ethnologie au Musée de l’Homme. Lecteur assidu des poèmes de Saint-John Perse autant que des « Peau noire et masques blancs » de Franz Fanon avec qui il se lie d’amitié, Glissant s’éveille très tôt à cette conscience aigüe de l’homme colonisé. Désormais, écriture et lutte se conjugueront à égalité dans la relation que l’écrivain affine avec le monde qui l’entoure. Alors qu’il fonde en 1959 le Front antillo-guyanais pour l’autonomie avec Paul Niger, il est expulsé de Martinique et assigné à résidence en métropole jusqu’en 1965. Il n’empêche, il poursuit à Paris la lutte anticoloniale, milite en faveur de l’indépendance de l’Algérie et signe en 1960 le Manifeste des 121 en compagnie de Jean-Paul Sartre.

Glissant4Fils spirituel d’Aimé Césaire, Édouard Glissant s’éloigne progressivement du concept de « négritude » pour s’affirmer comme le théoricien du « Tout-monde », de la « créolité » et de la « mondialité ». Devenant à son tour l’éveilleur d’une nouvelle génération d’écrivains antillais : Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Daniel Maximin… Directeur du Courrier de l’Unesco de 1982 à 1988, il se tourne alors vers une carrière universitaire : d’abord à l’université d’État de Louisiane puis, en 1995, à l’université de New York en tant que professeur « distingué » en littérature française. En 1998, il rate de peu le Nobel de littérature. En 2007, il s’oppose avec virulence à la création d’un ministère de l’Identité nationale. Une aberration pour celui qui dénonce dans toute son œuvre les « identités-racines » au détriment des « identités-relations ». Une seule certitude et conviction pour le poète, « le monde entier se créolise, il entre dans une période de complexité et d’entrelacement tel qu’il nous est difficile de le prévoir ». Faut-il craindre ce nouvel état du monde, cette « créolisation » ? Bien au contraire, « elle est un métissage d’arts et de langages qui produit de l’inattendu, elle est une façon de changer en échangeant avec l’autre, de se transformer sans se perdre ».

Nourri de St John Perse et de Faulkner, il est l’auteur d’une œuvre foisonnante entre essai et fiction, poésie et théâtre. Édouard Glissant ? Un homme de haute stature, tant par la taille que dans l’écriture, un verbe qui se joue des mots et des concepts pour caracoler sur des sentiers de traverse. De la mangrove aux flancs de la Pelée, tel l’esclave « marron » à la conquête de sa liberté. Tous les ouvrages d’Édouard Glissant sont disponibles chez Gallimard. Y.L.

À lire : L’imaginaire des langues : une série d’entretiens avec Édouard Glissant conduits par Lise Gauvin entre 1996 et 2009. Où le penseur antillais du « Tout-Monde » affine sa réflexion au fil du temps, constatant que « la pensée unique frappe partout où elle soupçonne de la diversité ».

 

Un livre à déclamer

Glissant3D’une lecture exigeante, Philosophie de la relation relève autant de la méditation poétique que du traité philosophique. Un livre à déclamer à haute voix, où les mots s’entrechoquent dans un phrasé luxuriant, où le verbe poétique se moque de la raison systémique. Une pensée qui bouscule les mots sur la page, renverse notre manière d’être au monde pour nous embarquer, nouveau Christophe Colomb ni dominant ni dominé, à la découverte de ce « Tout-Monde » où les cultures et les identités s’entremêlent au gré de l’inattendu et de l’imprévisible. Une lecture à poursuivre avec L’intraitable beauté du monde, un sublime texte coécrit avec Patrick Chamoiseau qui signe de son côté Les neuf consciences du Malfini. Une merveilleuse fable à savourer, telle la mise en œuvre romanesque de la pensée de son compère Glissant lorsque rapace et colibri apprennent à se connaître et à se reconnaître. Y.L.

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Manifester, l’ordre et le désordre

En ce jour où le ministère de l’Intérieur inaugure son « Beauvau de la sécurité », Olivier Fillieule et Fabien Jobard publient Politiques du désordre, la police des manifestations en France. Une analyse particulièrement documentée, le constat des régressions successives dans la gestion du maintien de l’ordre en France.

 

« La manifestation dans l’espace public est réputée relever d’une liberté fondamentale, que celle-ci prenne la forme de la simple expression d’une opinion ou qu’elle se traduise par l’appropriation de la voie publique par défilés, cortèges, sit-in, ou tout autre modalité », rappellent dans Politiques du désordre Olivier Fillieule et Fabien Jobard. Le premier nommé est professeur de sociologie politique à l’Institut d’études politiques de l’université de Lausanne, le second directeur de recherches au CNRS et directeur du Groupement européen de recherches sur les normativités.

« Ce n’est que très récemment, et très timidement, que les textes, tant nationaux qu’internationaux, ont fait de la manifestation une liberté publique reconnue comme telle ». Les deux auteurs et chercheurs étudient comment manifester relève pourtant d’une « liberté sous surveillance ». Dans leur ouvrage, ils décryptent en effet l’évolution historique des politiques de maintien de l’ordre en France et leur brutalisation. Une régression qui rompt avec la doctrine censée prévaloir après 1968 et qui, si elle est revendiquée par des syndicats de policiers, relève d’orientations décidées en haut lieu dans une logique dissuasive face aux tensions sociales.

Le choix de la répression

Dans ce contexte, rappellent-ils, les affrontements entre la police et les manifestants se multiplient ces dernières années et le bilan de la répression est très lourd. Voici plusieurs années déjà que les auteurs constatent cette évolution particulière à la France quand d’autres pays européens ont fait le choix de la « désescalade ». S’appuyant sur un long travail d’enquête, Olivier Fillieule et Fabien Jobard analysent les évolutions de ce maintien de l’ordre, les rapports entre police et pouvoir, le regard posé sur les médias. Ainsi que les discours qui accompagnent le choix répressif, les conséquences des doctrines qui prévalent et, au final, le défi dès lors posé à la démocratie.

Un ouvrage bienvenu à l’heure où le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, promeut un nouveau schéma de maintien de l’ordre, que la majorité présidentielle entend faire adopter une loi dite de « sécurité globale ». Dénoncée, depuis lors, par les organisations de journalistes ou de défense du droit comme autant de menaces liberticides. Isabelle Avran

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Ariane n’a pas perdu le fil

La comédienne fait œuvre pie, à l’écrit comme à l’écran et à la scène ! Ariane Ascaride publie Bonjour Pa’, une suite de lettres adressées à son père disparu. Une façon de revivre son enfance à Marseille dans un quartier populaire.

 

Il faut s’y faire, il y aura bien une littérature du confinement. Ariane Ascaride, par exemple, publie Bonjour Pa’(1), une suite de lettres adressées à son père – depuis longtemps disparu – écrites dans la première période de ce retrait forcé de toute vie sociale. Tout se passe comme si la comédienne fêtée grâce, entre autres, aux films de son mari Robert Guédiguian, soudain privée d’entrer en scène dans le Dernier Jour du jeûne (2) de Simon Abkarian, mettait à profit ce temps suspendu pour revivre son enfance à Marseille dans un quartier populaire, auprès de ce père, immigré italien, aimant et taiseux. Le flux des souvenirs se mêle au jour le jour à des réflexions sur l’état débilitant du monde, tel que recraché en continu par la télévision, ainsi qu’à des réflexions, tantôt amusées, tantôt mélancoliques, sur la vie de famille touchée par la contrainte par corps, imposée par la maladie qui rôde, invisible et omniprésente.

Le premier mérite de ces Lettres au fantôme de mon père, tel est le sous-titre, est dans le caractère généreux d’un exercice épistolaire extrêmement intime, qui renvoie sans cesse à l’expérience commune. Ariane Ascaride n’oublie jamais, dans ses évocations, la présence latente des autres, ceux d’abord dont la précarité sociale accroît le mal-être. L’isolement à domicile induit une attention neuve aux détails ; un rayon de soleil fortuit, une fleur scrutée de près, une photo surgie d’un tiroir, une musique de Debussy autrement écoutée… Il y a aussi la rue déserte, parcourue en allongeant son pas de femme masquée, avec soudain des bouffées de colère devant l’injustice criante qui gère une société en souffrance. L’ère de l’enfance vécue sous l’étendard des Trente Glorieuses n’en est que plus chérie, quand bien même il fallut se résoudre, un matin de grand vent, à libérer, avec les frères, les cendres du père à la Sainte-Baume.

On découvre, dans ces pages frémissantes de tendresse, la mémoration émue de Didier Bezace parti en mars, avec qui Ariane avait joué Il y aura la jeunesse d’aimer, florilège de textes d’Aragon et Elsa Triolet, à laquelle est rendu un bel hommage en passant. Avec Bonjour Pa’, Ariane Ascaride fait œuvre pie, de tout son tempérament chaleureux de femme ô combien vivante, profondément nature, à l’écrit, comme à l’écran et à la scène, où l’on brûle de la revoir au plus vite, quand enfin sera conjuré le sinistre. Jean-Pierre Léonardini

(1) Au Seuil, 125 p., 15€, en librairie depuis le 21/01/21. (2) Le Dernier Jour du jeûne devrait être repris, à l’automne, au Théâtre de Paris.

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Avant HLM et périph, la « zone »

Certains les appelaient « zoniers », d’autres, plus péjorativement, les traitaient de « zonards ». Ils étaient très pauvres et habitaient ce qu’on appelait alors, à la fin du XIXème siècle, la « zone ». Une bande de terrains vagues, futurs bidonvilles tout autour de Paris, à proximité des fameuses fortifications voulues par Adolphe Thiers et chantées plus tard par Fréhel.

 

À l’origine, en 1840, il y a la décision d’Adolphe Thiers, chef du gouvernement et ministre des Affaires étrangères, de doter Paris d’un mur d’enceinte long de 34 kilomètres, large de six mètres, haut de dix mètres. Avec ce qu’il faut pour la défendre : un fossé de quarante mètres, une contrescarpe et surtout un glacis de 250 mètres décrété non aedificandi, c’est-à-dire inconstructible. Le tout pour 140 millions de francs investis dans un projet totalement dépassé à une époque où d’autres villes européennes telles que Barcelone et Vienne envisagent de démanteler leurs fortifications. Entamée en 1841, la construction s’achève en 1844 avec ses dix-sept portes, ses vingt-trois barrières, ses huit passages pour le chemin de fer et surtout ses quatre-vingt-quinze bastions.

La muraille érigée, il n’y a plus qu’à attendre l’ennemi. L’armée de Bismarck se pointe en 1870. Mais alors que l’on imaginait les troupes allemandes monter à l’assaut de Paris, leur stratégie est plus retorse. L’essentiel des batailles se déroule dans la grande banlieue. Autant de batailles perdues par les Français et qui permettent à l’ennemi de s’installer en coupant les routes d’approvisionnement de la capitale. Paris assiégé, Paris affamé se nourrit des animaux du Jardin des Plantes, les éléphants, les chats et les rats passent à la casserole. Paris capitule et, le 1er mars 1871, Thiers autorise une occupation symbolique des Champs-Élysées par l’armée de Bismarck. Pas question d’assaut, les troupes sont entrées par la grande porte.

L’inanité du mur d’enceinte démontrée, la question se pose de son démantèlement qui sera décidé en 1919. L’envahisseur rentré chez lui en s’offrant au passage l’Alsace et la Moselle, Parisiens et banlieusards investissent le fameux glacis de 250 mètres – qui atteignait jusqu’à 1 000 mètres entre Vincennes et Montreuil – pour en faire un lieu de promenade dominicale. Des caboulots, où l’on sert un vin ni pire ni meilleur qu’ailleurs, s’y installent. Mais les militaires, tout penauds qu’ils soient de leur défaite, n’en tiennent pas moins à leur autorité et interdisent toute construction en dur. Les « puces » de Montreuil, qui datent de Louis XIII, y trouvent encore plus de surface pour s’étaler.

La « zone » voit débarquer une autre population dans son versant montreuillois : les manouches. Plus précisément les kalderashs de Bessarabie, spécialisés dans la chaudronnerie et le cuivre, auxquels se sont ajoutés des vanniers. Ils y forment une sorte d’aristocratie avec leurs roulottes ou au pire une tente, démontrant qu’ils n’étaient là que de passage. Une telle friche, aux portes d’un Paris redessiné par Haussmann et devenu inabordable pour le petit peuple, relève de l’aubaine pour ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir mieux qu’une baraque en planches. Les ancêtres des bidonvilles des années 1950 naissent sur cette ceinture parisienne au tout début du 20ème siècle. Ils seront jusqu’à 40 000 à coloniser ce qui fut ce glacis.

Une population miséreuse qui, de Montreuil et Bagnolet, villes industrieuses, vit d’expédients. Elle loue ses bras, fait commerce des déchets des usines qu’elle récupère. Le tout dans des conditions d’hygiène épouvantables. L’eau est fournie par les fontaines et, vaisselle et toilette faites, déversée dans ce qui fut le fossé de l’enceinte. La marmite est mise à bouillir sur un tas de pierres et sur un feu qui, parfois, se communique à la baraque. Jusqu’à ce que s’esquissent des rues, des impasses et même des jardinets clôturés.

La fin de la récréation sonne en 1919 avec l’entreprise de démolition de l’enceinte, signant du même coup le démantèlement de la zone. Les opérations commencent par le sud et l’ouest de Paris, pour se conclure par Bagnolet et Montreuil en 1930. À qui appartenait cette zone de « non droit » ? Il est décidé que Paris l’annexera. La capitale y construira des habitations à loyer modéré de briques rouges. Et le périphérique à partir de 1958. Alain Bradfer

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La fée Fip au pain sec

Aucun savoir-vivre dans les hautes sphères ! À l’approche de Noël, des mères fouettardes ont coupé les micros des dernières locales de Fip : à Bordeaux, Strasbourg et Nantes. Quant aux festivités pour les 50 ans de la nationale, elles ont démarré au premier confinement avec la disparition des flashs d’info.  

 

À l’approche des fêtes de fin d’année, nombre de Français se demandaient s’ils pourraient festoyer en famille ou entre amis. Les auditeurs des Fip de Bordeaux, de Nantes et de Strasbourg, eux, savaient qu’ils perdaient leurs radios dès le 18 décembre. Finies les informations culturelles de proximité comme les douces voix qui les animaient malgré leur chaleur inestimable en temps de froidure et pas qu’hivernale. Point de père Noël donc mais des mères sacrément fouettardes – Bérénice Ravache, directrice de Fip sous les ordres de Sibyle Veil, PDG de Radio France, soutenue par sa ministre de tutelle – qui cognent sans vergogne. Et ce, malgré le soutien du public (deux pétitions rassemblant plus 163 000 signatures), des acteurs culturels et des élus : les maires des trois villes comme les trois sénateurs des régions ont écrit à Roselyne Bachelot pour que vivent les Fip locales.

À la veille de ses 49 ans, Fip Bordeaux, l’une des premières stations locales à naître, a fermé son antenne alors qu’elle affichait une audience record. « Quel gâchis », lâche Muriel Chédotal, animatrice et déléguée CGT, « alors que nous assurions un véritable service public en contribuant au dynamisme des territoires ! ». Début décembre, après une bataille rondement menée, sur les vingt-quatre salariés concernés par la fermeture des locales, les cas de trois d’entre eux restaient en suspens. Les autres partaient soit à la retraite, soit en formation ou étaient reclassés.

La radio prise dans la Toile

Demeure Fip nationale, créée il y cinquante ans par les inénarrables Roland Dhordain, Jean Garretto et Pierre Codou. Cette belle radio enchaîne tous les styles musicaux, les tubes comme les pépites méconnues d’hier et d’aujourd’hui. On découvre ainsi le blues créole du trio parisien Delgres qui va sortir son 2e album, on fredonne avec Juliette Greco sur « Paris couleur novembre », on s’active sur « C’est lundi ! » de Jesse Garon, quand le soir tombé, Luciano Pavarotti envahit notre cuisine avec « La Traviata ». « Sur Fip, on est toujours aux premières loges », glisse au micro une des animatrices qui sait, avec les programmateurs, traiter les auditeurs comme des rois. Comme ses consœurs, elle a une voix qui réchauffe en ambassadrice culturelle hors pair, nous informant sur les morceaux écoutés comme sur les arts en général, des spectacles à venir aux livres à paraître. Qualifiée de « meilleure radio au monde » par le PDG de Twitter, Jack Dorsey dévoilait en 2019 à ses quatre millions d’abonnés son tatouage à l’effigie de la station de Radio France ! Fip est l’une des radios à la plus longue durée d’écoute.

La radio, aujourd’hui, a son application Internet où l’on retrouve la liste de tous les titres diffusés à l’antenne que l’on peut ranger dans nos favoris. De quoi se réjouir sauf qu’on nous invite à les exporter sur des plateformes d’écoute payantes. Une fois l’application ouverte et passée la pub plein écran (sic), on tombe sur des chaînes thématiques (rock, jazz, pop, électro…), « complètement aux antipodes de l’éclectisme de la chaîne », affirme le journaliste Lionel Thompson, élu CGT au Conseil d’administration de Radio France. « Tout ça s’inscrit dans la volonté de développer Internet sur toutes les antennes de Radio France. C’est bien, à condition qu’on dispose de moyens propres pour le faire sans toucher à nos corps de métiers et à nos budgets ».

Après des grèves sans précédent pour contrer un plan d’économie drastique de 60 millions d’euros, la crise sanitaire semble être arrivée à point nommé pour accélérer sa mise en place. Amélie Meffre

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Communisme et franc-maçonnerie, la rupture

Tout commence avec une discrète vingt-deuxième condition à l’adhésion à la IIIème Internationale ! Dans un essai remarquablement fourni, Communisme et franc-maçonnerie ou la 22 e condition…, Denis Lefebvre relate l’histoire d’une dissension qui fera date au sein du mouvement communiste. Un article publié par le quotidien l’Humanité, le 13 janvier, dans le cadre du centenaire du Congrès de Tours.

 

En 1920, le congrès de Tours entérine la scission de la SFIO et consacre la naissance du PCF. Vingt et une conditions à l’adhésion à la III e Internationale sont rendues nécessaires par Moscou. Mais, très vite, une vingt-deuxième condition fait son apparition de manière plus discrète ; elle concerne l’impossibilité d’être tout à la fois franc-maçon et communiste. Or, si cette 22 e condition n’est jamais évoquée officiellement – Léon Blum y fait tout de même référence dans un article publié le 27 octobre 1920 dans l’Humanité –, celle-ci a bel et bien existé et fut même adoptée au troisième congrès de l’Internationale communiste, en juin 1920. Néanmoins, Moscou n’insiste pas, conscient du poids que représentent les communistes francs-maçons en France.

Trotski lance la charge

C’est deux ans plus tard, au cours du quatrième congrès de l’Internationale (fin 1922), que la question refait surface de manière tonitruante. Léon Trotski est alors tout désigné pour lancer la charge. Fin connaisseur de l’univers maçonnique, il proclame l’incompatibilité absolue entre communisme et franc-maçonnerie. Intérêts antagonistes, dévoiement de la lutte des classes, jeu de la respectabilité et de la démocratie bourgeoise, son propos lapidaire est dédié à la situation française. Trotski estime que certains camarades, en particulier élus, jouent les idiots utiles de la social-démocratie, en incarnant l’aile gauche d’un régime parlementaire réformiste qui s’accommode de leur présence, tout en renforçant le poids des obédiences au sein des institutions de la III e République.

1923, l’heure de la rupture

Au fond, les dirigeants de l’Internationale en sont convaincus : la double appartenance est une entrave à l’avènement de la révolution. Les communistes francs-maçons – dont l’auteur et historien Denis Lefebvre nous dit qu’il est très difficile d’en déterminer le nombre – sont sommés de rendre publique, avant le 1 er janvier 1923, leur rupture avec la franc-maçonnerie sous peine d’exclusion. Cette confession publique ne vaut pas pour autant réhabilitation. Les anciens francs-maçons devront attendre deux ans avant de pouvoir exercer une responsabilité au sein du parti.

Entre les tissus de la raison et du cœur

Confrontés aux réactions parfois un peu abruptes des obédiences desquelles ils sont membres, les camarades francs-maçons se retrouvent enchevêtrés entre les tissus de la raison et du cœur. Certains communistes, tel André Marty, optent pour le parti, quand, dans le même temps, Antonio Coen, membre de la loge Jean Jaurès à la Grande Loge de France, refuse de se plier aux décisions de l’Internationale. La SFIO – y compris les guesdistes, hostiles au principe de la double appartenance – devient alors un parti d’accueil pour ces frères et sœurs qui avaient choisi le Parti communiste quelques années plus tôt.

Quelles valeurs partagées ?

Dans un travail remarquablement fourni, Denis Lefebvre relate l’histoire d’une rupture politique qui fera date au sein du mouvement communiste. Il nous permet de nous interroger sur ce qui constitue l’engagement, partisan ou maçonnique. Il pose la question de l’antagonisme réel et supposé entre deux idéaux. Près de cent ans après l’analyse développée par Trotski, doit-on considérer que celle-ci est encore pertinente au regard des bouleversements historiques et politiques ? Quelles sont les valeurs partagées par le communisme du XXIe siècle et la franc-maçonnerie ? Autant de questions qui sont posées au terme d’une lecture passionnante. 

Communisme et franc-maçonnerie ou la 22 e condition…, de Denis Lefebvre. Conform Édition, 94 pages, 10 euros.

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Régis Debray, d’un siècle l’autre

Ancien compagnon de route du Che puis conseiller du président Mitterrand, Régis Debray publie D’un siècle l’autre. À l’aube de ses 80 ans, l’écrivain et philosophe nous livre une « vue plongeante sur l’enfilade des hasards qui nous ont fait grandir ».

 

Paru en novembre dernier, l’ouvrage de Régis Debray, D’un siècle l’autre, nous offre un peu de recul, d’épaisseur et de perspective sur le moment présent, et au regard des soixante dernières années. L’auteur n’a pas connu que les salons feutrés des conférences auquel son statut de vieux sage philosophe lui permet aujourd’hui d’accéder.

C’est avec une certaine malice, d’ailleurs, que le révolutionnaire rappelle qu’en 1971, à son retour d’Amérique du Sud, il raillait déjà les batailles des « intellectuels engagés » français qui « ne blessent que les égos ». Détenu pour avoir combattu aux côtés du Che, il raconte l’effet contreproductif de la campagne de pétitions menée en France par des intellectuels illustres (Jean-Paul Sartre, Alain Badiou…) et d’autres grands compagnons de route de l’époque qui n’auront suscité que des réactions négatives au sein de l’opinion publique locale méfiante à priori de ces lumières étrangères.

Ce n’est qu’à la faveur d’un changement de régime (coup d’état progressiste en Bolivie) qu’in fine, il obtient sa libération. Cette expérience vivante de l’échec de la révolution d’importation reformate son logiciel idéologique : « Gramsci (le fondateur du Parti communiste italien, ndlr) aura sans doute été, pour nous, Européens du Sud, le marxiste de la sortie du marxisme. C’est en le relisant que j’ai compris qu’il n’y avait pas de honte, pour un révolutionnaire, à parler de nation ». Et d’en conclure que l’histoire, creuset idéologique traditionnel de la gauche et des révolutionnaires, ne saurait se passer de ses dimensions géographiques. Et ce, à contrario de la droite et des conservateurs pour qui l’essence du libéralisme n’est autre que le territoire sans l’histoire.

De l’engagement militant au « tout à l’égo »

Régis Debray s’est engagé au service d’une cause à la manière d’un soldat qui obéit aux ordres. Le retour dans la France tout juste post soixante-huitarde le sort de ce carcan et lui permet de prendre part au basculement sociétal. L’ancienne culture de guerre s’estompe. La France s’américanise. Le paternalisme cède le pas au féminisme, l’engagement militant et ses valeurs quasi sacrificielles ont quelque chose de désuet au regard de l’individualisme. De 1981 à 1985, chargé de mission pour les relations internationales, il est appelé auprès de François Mitterrand au titre de « conseiller à la cour », ironise encore celui qui est désormais un « intellectuel » devenu fréquentable. Viennent ensuite l’effondrement du bloc de l’Est, l’intégration à une Europe de plus en plus dominée par le poids lourd allemand, l’avènement des nouvelles technologies et leurs impacts (positifs et négatifs) que Debray analyse à l’aide de cette nouvelle science qu’il invente : la médiologie.

Il est difficile de résumer en quelques lignes les concepts que développe le philosophe. Il importe de lire cet essai aux allures de testament qui, tout en constatant qu’on est bel est bien passé d’une époque à une autre, ne cultive pas pour autant, ou pas uniquement, la nostalgie. Pour l’auteur enfin, on assiste au passage d’un siècle marqué par une idéologie rouge à celui d’une idéologie verte, et si l’une est inspirée d’un mythe de l’histoire, l’autre l’est de celui de la nature. Pour l’une ou l’autre, il manque donc toujours une dimension. De même, il pointe la résurgence du religieux ou du croire qui semble fondamental aux yeux du philosophe, quand bien même cela serait par le biais d’une religion laïque tel que le prônait Auguste Comte. Debray, partisan de l’enseignement (laïque) du fait religieux à l’école, ne voit comme ennemi que l’ignorance.

L’ultime avertissement lancé par le philosophe ? La contradiction, à ne point négliger et à résoudre, entre la communication, aujourd’hui dominante, en opposition avec la transmission, aujourd’hui dominée… Or, c’est bien par sa mémoire, et donc son histoire, que l’humanité transmet son héritage. Régis Frutier

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Dominique Darzacq, une grande dame de la critique

Vice-Présidente d’honneur du Syndicat de la critique, Dominique Darzacq s’est éteinte le vendredi 8 janvier. Elle avait 88 ans. Avec elle, disparaît une grande dame de la critique. Régulièrement, nous l’avons croisée : au théâtre d’abord, aux rencontres du Syndicat ensuite. Une femme attachante, aux convictions affirmées, la mémoire du spectacle vivant… C’est avec plaisir, et non sans passion, que nous partagions et débattions : sur les œuvres, les artistes, les publics, la critique théâtrale, le futur du Syndicat. Une journaliste férue de l’histoire des planches, en questionnement toujours sur l’avenir du spectacle vivant. Nous regrettons déjà le silence de son parler franc et sincère. Yonnel Liégeois

En ultime hommage à Dominique Darzacq, Chantiers de culture ouvre ses colonnes à trois plumes reconnues de la critique, Marie-José Sirach, Gilles Costaz et Armelle Héliot. Qu’elles en soient ici chaleureusement remerciées

 

               Dominique Darzacq, cheville ouvrière de la critique

La Vice-Présidente d’honneur du Syndicat de la critique dramatique s’est éteinte le 8 janvier, rattrapée par la maladie. Elle allait avoir 89 ans. On la reconnaissait de loin à sa frêle silhouette. Pas très grande en taille mais forte en gueule, incroyablement pudique, elle a consacré toute sa vie à l’exercice de la critique dramatique dont elle fut, jusqu’à son dernier souffle, une représentante émérite.

De Combat au JT de TF1

Ses premiers articles paraissent dans Combat. Indépendante jusqu’au bout de sa plume, elle écrira pour Connaissance des arts, le Monde, Révolution, le Journal du théâtre, Théâtre d’aujourd’hui et, ces derniers temps, pour Webthéâtre, un blog théâtral animé entre autres par notre confrère Gilles Costaz… Chroniqueuse un temps à France Inter, elle avait intégré l’ORTF avant de se faire virer en 1968, ce dont elle était fière, disait-elle en riant. C’est Yves Mourousi qui lui offre la possibilité de revenir à la télévision, où elle animera une émission théâtrale sur TF1. Elle avait aimé travailler avec ce journaliste qui lui ouvrait sans souci son JT de 13 heures. « Il ne me demandait même pas de quoi j’allais parler. Il me faisait confiance, et je parvenais à balancer des sujets de plus de six minutes, ce qui aujourd’hui n’est même plus imaginable », me racontait-elle.

Un soutien, un pilier, une référence

Pour l’INA, elle a réalisé des documentaires précieux, désormais étudiés à l’université, sous le titre Mémoire du théâtre. Elle a ainsi réalisé les portraits d’Hubert Gignoux, Roger Planchon, René Allio, Jorge Lavelli, Isabelle Sadoyan, Aurélien Recoing, Antoine Bourseiller ou encore Jean-Pierre Vincent. Avec ce dernier, ils ont écrit ensemble le Désordre des vivants. Mes quarante-trois premières années de théâtre, en 2002. En 2006, elle publie Mission d’artistes : les centres dramatiques de 1946 à nos jours, tandis qu’en 1985 elle avait consacré un ouvrage au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, Du théâtre comme il n’était pas à prévoir mais comme il est à espérer.

Membre très active du Syndicat de la critique dramatique, c’était une figure qui pouvait impressionner les plus jeunes d’entre nous, une lectrice attentive des uns et des autres qui m’appelait souvent le lundi pour réagir aux chroniques de son « cher Léo » (Léonardini) ou à nos papiers. Elle fut un soutien, un pilier, une référence pour beaucoup d’apprentis critiques, une militante sans faille du théâtre, curieuse des artistes, des créations. Ses critiques étaient travaillées, exigeantes, chaque mot ayant son importance, jamais choisi au hasard.

Un amour joyeux et courageux

En juin, sa compagne de toute une vie, Martine Spangaro, disparaissait des suites de « ce maudit crabe ». Martine avait dirigé le Théâtre de Sartrouville et, ces dernières années, le Théâtre du Petit Louvre, l’un des lieux les plus emblématiques du off d’Avignon. « La vie sans elle n’a plus de saveur », me confiait-elle il y a quelques jours, « depuis que ma moitié solaire n’est plus ». Elles se sont aimées pendant quarante ans, courageusement, joyeusement face à l’adversité. Leurs vies étaient entièrement dédiées au théâtre. Jusqu’au bout, malgré son cancer dont elle ne parlait jamais, Dominique est restée cette journaliste curieuse du théâtre sous toutes ses coutures sans se préoccuper des modes « qui ne font que passer », comme elle disait.          Marie-José Sirach (L’Humanité), présidente du Syndicat de la critique (Théâtre-Musique-Danse)

 

              Une grande figure de la critique et de l’histoire théâtrale

Notre collaboratrice et amie Dominique Darzacq vient de mourir, le 8 janvier. Elle était née à Paris en 1932. C’était une grande figure de la critique et de l’histoire théâtrale, qui avait su s’exprimer sur différents médias, la presse, la radio, la télévision et internet.

Elle avait fait ses premiers articles à Combat dans les années 60, sous la houlette de Philippe Tesson. Sa forte personnalité l’avait amenée à être rapidement à la fois un témoin critique, une intervieweuse savante, une réalisatrice de documentaires fouillés et quelqu’un de très proche du milieu théâtral – sa compagne, Martine Spangaro, qui devait devenir son épouse ces dernières années, participa à la direction du théâtre de Sartrouville, au temps de Claude Sévenier, et dirigea longtemps le théâtre du Petit Louvre qui s’ouvre chaque été pendant le festival d’Avignon. Chroniqueuse à France Inter, Dominique Darzacq anima pendant plusieurs années une émission consacrée au théâtre sur TF 1, grâce au patronage d’Yves Mourousi : un exploit, et un exemple quand on pense au peu d’intérêt que les grandes chaînes de télévision manifestent aujourd’hui à l’égard de l’art dramatique quand il n’est pas porté par des vedettes (car elle défendait tous les genres de théâtre).
Sans être une critique à laquelle on confiait un feuilleton ou une collaboration régulière, elle écrivit dans beaucoup de journaux et revues : la revue de l’ATTAC, Connaissance des arts, Le Monde, Révolution, Itinéraire, Le Journal du théâtre, Théâtre d’aujourd’hui Elle prolongeait cette intense activité journalistique par des livres qui resteront : C’était du théâtre comme il n’était pas à prévoir mais comme il est à espérer (1985) sur le théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, L’Abécédaire Heyoka Sartrouville (1999 : elle s’intéressa beaucoup au théâtre jeune public et à la marionnette), Le Désordre des vivants (de longs entretiens avec Jean-Pierre Vincent, 2002).

Devenue réalisatrice, elle a fait, essentiellement pour l’INA, des documentaires remarquables sous le titre générique de « Mémoire du théâtre » : elle a ainsi fait parler et témoigner Hubert Gignoux, Roger Planchon, René Allio, Jacques Mauclair, Jean-Pierre Vincent, Jorge Lavelli, Isabelle Sadoyan, Aurélien Recoing, Pierre Vial, Antoine Bourseiller… L’histoire du théâtre lui doit, lui devra beaucoup ! Entière dans ses jugements et ses amitiés, elle ne redoutait pas les désaccords et la polémique. En même temps, elle était solidaire de ses confrères et fut toujours très engagée dans l’action du Syndicat professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse, dont elle avait été faite vice-présidente d’honneur.

C’est dans un ses textes écrits pour le bulletin du Syndicat que nous relevons ce qu’elle dit de l’art de juger : « Alors que pour Émile Zola la critique était « une des choses les plus inutiles et les plus sottes qui se puissent voir », Oscar Wilde, au contraire, affirmait qu’« une époque qui n’a pas de critique est une époque où l’art est immobile ». Pour sa part, le critique Gilles Sandier (1924-1982) la concevait comme « une franchise qui se bat, la partialité éclairée », tandis que Francisque Sarcey (1827-1899) affirmait qu’elle était « la voix de la foule, et son premier cri ». On la classerait plutôt du côté de Gilles Sandier, personnage un peu oublié mais qui fut l’un des ténors de la critique passionnée au cours des années 60-80.
Atteinte par la maladie, elle continua à aller régulièrement au théâtre et à donner ses articles à Webtheatre, malgré des séjours réguliers à l’hôpital. Elle eut la grande tristesse de voir son épouse Martine mourir au mois de juin. Restée seule, elle ne voulait rien abandonner de son activité principale. Les messages qu’elle envoyait à la rédaction étaient combatifs, chaleureux et rieurs. Récemment, elle nous annonçait un entretien avec l’actrice Anne Le Guernec, quand elle fut de nouveau emmenée à l’hôpital où elle devait succomber de crises respiratoires. Webtheatre et la presse théâtrale perdent une observatrice de premier plan, d’une écriture particulièrement gourmande.              Gilles Costaz (Webthéâtre)

 

                                       Dominique Darzacq, un modèle

Dans les métiers de la transmission, on apprend beaucoup de ses aînés. Et Dominique Darzacq, par sa présence et son travail, a été un modèle pour de nombreux journalistes culturels. Vice-Présidente d’honneur du Syndicat de la critique, elle aura, sa vie durant, défendu un théâtre d’art, aussi bien dans la presse écrite, la radio, qu’à la télévision. Elle s’est éteinte vendredi, quelques mois après la mort de celle qui avait été une compagne de vie et de passion artistique, Martine Spangaro. Dominique Darzacq avait eu 88 ans au mois de décembre dernier. Elle luttait contre une leucémie et le chagrin la minait depuis la disparition de Martine, en mai 2020. Elle s’est éteinte, entourée d’amis précieux, d’amies fidèles.

Souvenons-nous d’elle souriante, rieuse, caustique avec les fats, inlassable lorsqu’il s’agissait d’élargir le cercle des spectateurs du théâtre. Une femme engagée, qui était d’abord journaliste et abordait l’art du théâtre comme un grand reporter. Aller à l’aventure, découvrir, faire connaître, faire aimer, défendre. Si l’on se souvient bien, elle débuta à Combat dans les grandes années du quotidien. Ensuite, c’est sans doute à France Inter où sa pugnacité fit merveille. Elle travaillera pour Le Monde, Connaissance des arts et même Révolution. Et ces dernières années, elle écrivait aussi pour le site webtheatre.

Mais c’est sans doute en entrant à TF1, auprès de Marie-Laure Augry et d’Yves Mourousi, et en faisant une place extraordinairement large à l’art dramatique dans les journaux qu’ils présentaient, que Dominique Darzacq aura su, avec rigueur et exigence, faire connaître à un cercle très large le théâtre, les comédiens, les metteurs en scène, les auteurs. Dans ces grandes années 80, elle sillonne la France, de Strasbourg à Marseille, de Nanterre à Saint-Denis ou à la MC93. Elle était d’une culture profonde et ondoyante : elle défendait aussi bien le théâtre privé que le réseau public. Elle était une femme de service public. Elle aime le monde du théâtre. Elle le défend avec ardeur. Elle y puise d’indéfectibles amitiés : René Gonzales, notamment.

Dominique Darzacq a également publié quelques livres : Du théâtre comme il n’était pas à prévoir…en 85 (TGP/Solin), Jean-Pierre Vincent, mes quarante-trois premières années de théâtre (Les Solitaires Intempestifs, 2002) et aussi un ouvrage collectif, Les centres dramatiques de 1946 à nous jours (Théâtrales, 2006). D’elle, resteront également des portraits-entretiens, des films d’une remarquable valeur documentaire, qu’elle a tourné pour l’INA dans une collection qu’elle lança, « Mémoire du théâtre ». René Allio, Hubert Gignoux, Roger Planchon, Jacques Mauclair, Jean-Pierre Vincent, elle savait mener des entretiens, mettre en confiance, laisser sourdre les personnalités profondes des artistes interrogés. Dominique Darzacq était officier dans l’ordre des Arts et Lettres et, on l’a dit, Vice-Présidente d’honneur du syndicat de la critique. Elle s’intéressait à la place du théâtre dans les médias et à la relève. Armelle Héliot (Le journal d’Armelle Héliot)

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Melly Puaux, la mémoire d’Avignon

Cofondatrice de la Maison Jean Vilar en Avignon, Melly Puaux est décédée le 2 janvier, à l’âge de 77 ans, dans sa demeure en Lozère. Femme de lettres et ancienne comédienne, elle fut tout autant cheville ouvrière et mémoire du festival.

C’est au Lycée Louis Legrand à Paris que Melly Touzoul tombe dans le grand bain du théâtre. Elle débute dans la troupe fondée par Patrice Chéreau et Jean-Pierre Vincent. Elle rejoint le Festival d’Avignon en 1967 au poste de secrétaire permanente. Elle épouse Paul Puaux en 1977 et l’accompagne étroitement dans son action jusqu’à sa mort en 1998.

Après la disparition de Jean Vilar en 1971, une Maison dédiée à son nom voit le jour, résultat d’une alliance entre l’association qu’elle fonde en 1972, la Bibliothèque nationale de France et la Ville d’Avignon. Installée à l’Hôtel de Crochans, au pied du palais, la Maison devient, dès son ouverture en 1979, un lieu mêlant expositions, archives (iconographiques et audiovisuelles), espaces de recherches, de rencontres ou encore d’animation pour les plus jeunes. Après le décès de son mari, Melly Puaux avait continué de collecter les textes, les objets de scène ou les témoignages de ceux qui avaient travaillé avec le metteur en scène. Elle s’y consacra avec une énergie rayonnante. « Melly a œuvré, avec un dévouement infini, à la mémoire de Jean Vilar et du Festival d’Avignon, et au rayonnement de la Maison Jean Vilar », témoigne l’actuelle directrice, Nathalie Cabrera.

De par cette volonté à brandir haut le flambeau du théâtre populaire, Melly Puaux a su transmettre avec brio toute un pan de l’histoire culturelle du pays. Vilar voulait un théâtre populaire, Melly Puaux en conforta sens et enjeux avec des livres, des rencontres pour transmettre et rendre accessible son œuvre. D’une fidélité sans faille au passé, elle était résolument tournée vers la modernité. Dans cet esprit, elle entretenait des liens conviviaux et fraternels avec les militants et responsables de la CGT lors de leur venue en la Cité des papes. Elle répondit toujours favorablement aux sollicitations de La Vie Ouvrière, l’hebdomadaire de l’organisation syndicale.

Hommage à une grande dame de la culture

 « Avec Melly Puaux disparaît une conscience du théâtre. Elle partageait avec Paul Puaux une éthique inébranlable de la démocratisation culturelle. Elle savait convaincre avec délicatesse et intelligence. Sa vie aura été dédiée à cette forme d’art si souvent incomprise qu’on appelle le théâtre populaire. L’exigence le disputait chez elle à l’humour. Témoin d’une des plus grandes aventures de l’histoire de l’art, elle en portait le souvenir non pas dans la nostalgie mais dans l’espérance en l’avenir. Bien sûr Avignon se souviendra de sa présence nécessaire ». Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon

« Melly était comme une petite statue du Commandeur. Sans des gens comme elle, les traces s’effaceraient, les trésors resteraient définitivement enfouis et nos enfants seraient dépouillés de leur héritage sans même le savoir. Vive les scribes imperturbables. Vive Melly et Paul ». Ariane Mnouchkine, directrice du Théâtre du Soleil

Cécile Helle, la maire d’Avignon, rend hommage « à une grande dame de la culture et à une figure incontournable du Festival ».

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Pierre Dac, pensées pour 2021 !

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés des Chantiers de culture, confinés ou non selon votre implantation géographique, meilleurs vœux pour 2021. Que cette nouvelle année soit pour vous riche de découvertes, de coups de cœur et de coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique !    Yonnel Liégeois

 

 

Ce n’est pas en restant en arrière qu’on peut aller de l’avant, il est donc inutile de trop s’attarder sur l’année écoulée : tranquillement suspendu la tête en bas au fond de la grotte, un chauve sourit ! D’autres moins, en ces temps de pandémie.

Il est beau le progrès ! Surtout quand on pense que la police n’est même pas fichue de l’arrêter… Un vaccin découvert et mis au point en quelques mois, une première scientifique dont  bénéficieront d’abord les puissances occidentales, les nantis et les riches… Les milliers de gens entassés dans les camps de réfugiés aux frontières libyenne ou turque, les peuples d’Afrique, les paysans des campagnes hindoues ? Sans scrupule, les avis mortuaires nous le confirmeront : né à Delhi, de petite taille et d’un caractère paisible, c’était un nain doux ! Nul n’aura trouvé où brancher les congélateurs surpuissants capables d’entreposer le vaccin et de le sauver !

Malgré la Covid-19, l’avenir est devant nous. Certes, beaucoup l’auront dans le dos à chaque fois qu’ils se retourneront ou feront demi-tour… Voyons loin cependant, à y regarder de près, n’oublions jamais le geste qui sauve : c’est en taillant sa pierre qu’on devient maçon, c’est en forgeant qu’on devient forgeron et c’est en sciant que Léonard devint scie ! Rien ne nous empêchera d’aller de l’avant. Hormis peut-être une crise de constipation, ça bloque un peu les mouvements quand la matière fait cale.

On ne peut pas être et avoir été, dit un populaire dicton, de prétendus penseurs aussi, dont Éric Zemmour… C’est faux, on peut très bien avoir été un imbécile et l’être encore. Restons vigilants en 2021, la  vérité avance parfois masquée, ce n’est pas en tournant le dos aux choses qu’on leur fait face. Il est des évidences qui n’en finissent pas de nous surprendre. Un exemple ? Si nous portions nos chaussures à la main plutôt qu’aux pieds, elles s’useraient moins vite.

Depuis le début de la pandémie, le spectacle est grandiose, devant le petit écran surtout. Désormais, tous les doutes sont levés, vraiment la télévision est faite pour ceux qui, n’ayant rien à dire, tiennent absolument à le faire savoir : « aucun intérêt à porter un masque, surtout lorsque son mode d’emploi est compliqué » professe une responsable politique, « obligation d’en faire usage sous peine d’une amende sévère » réplique un autre le lendemain … Au risque d’une sanction qui tournera à la baston si le citoyen récalcitrant croise malencontreusement trois ou quatre pandores en mal d’exercice. Un accusé est cuit quand son avocat n’est pas cru, pire encore, il est condamné sans procès s’il ne peut plus présenter au juge d’images promptes à le disculper. Des gilets jaunes aux victimes des tirs LBD, chacun en est persuadé : les forces de l’ordre sont celles qui sont aux ordres de ceux qui les donnent.

Faut-il croire en un autre monde en 2021 ? Le monde de demain aux couleurs de la devise républicaine, chacun y aspire… Las, les prévisions sont difficiles surtout lorsqu’elles concernent l’avenir : si la matière grise était rose, personne n’aurait plus d’idées noires ! Puisque le lagon est à la lagune ce que chacun est à sa chacune, qu’un tien vaut mieux que deux tu l’auras, il reste encore à chacune et chacun le loisir de feuilleter un bon livre en prévision de jours heureux : Terres promises de Milena Agus, D’acier de Silvia Avallone, Trop beau d’Emmanuelle Heidsieck, L’échelle de Jacob de Ludmila Oulitskaïa, Georges Sand à Nohant de Michelle Perrot, Entre ciel et terre de Jon Kalman Stefansson, De ce côté-ci de la mer de Gianmaria Testa (préfacé par Erri De Luca)… Attention, toutefois, à ne pas trop étaler sa culture, le crétin prétentieux est celui qui se croit plus intelligent que ceux qui sont aussi bêtes que lui !

Comme parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir, c’est l’heure du point final. D’où ce message prophétique, en guise de conclusion : qu’importe le flocon, pourvu qu’on ait l’Everest !                                                                                     À la manière dePierre Dac, Pensées.

 

Du côté d’ailleurs :

Le musée d’art et d’histoire du Judaïsme propose, à la réouverture de ses portes, Pierre Dac, Du côté d’ailleurs. Une exposition qui éclaire l’œuvre de l’humoriste et la replace parmi celles des maîtres de l’absurde (Beckett, Ionesco, Dubillard…).

Né André Isaac (1893-1975), l’inventeur du biglotron et du schmilblick fonde en 1938 L’Os à moelle, « Pour tout ce qui est contre et contre tout ce qui est pour », un hebdomadaire à l’esprit loufoque : les petites annonces proposent de la pâte à noircir les tunnels, des porte-monnaie étanches pour argent liquide, des trous pour planter les arbres… Résistant de la première heure, emblématique animateur de Radio-Londres, il lance son génial refrain « Radio Paris ment, Radio Paris est allemand ».

Franc-maçon auteur du fameux Rituel des voyous, il est l’inoubliable Sâr Rabindranath Duval au côté de Francis Blanche. En compagnie de Léo Campion, lui-aussi franc-maçon et anarchiste libertaire, il s’illustre dans Signé Furax, le célèbre feuilleton radiophonique. Il crée ensuite la série Bons baisers de partout, une parodie en 740 épisodes des séries d’espionnage des années 1960, diffusée sur France Inter. En 1965, il se déclare candidat à la présidentielle avec le M.O.U., le Mouvement ondulatoire unifié. Son slogan de campagne ? « Les temps sont durs, votez MOU ! » Sa popularité toujours montante inquiète l’Élysée. Un conseiller du Général lui demande de se retirer, l’ancien résistant accepte par fidélité à celui qui fut le chef de la France libre. Publiées la première fois en 1972, les Pensées du « Maître 63 », en rapport avec la petite taille de leur auteur, n’ont rien perdu de leur force satirique. Y.L.

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Black Magic Women, musique !

Avec Soul district-Ladies first, le label Panthéon convoque 22 artistes afro-américaines qui ont en commun de dénoncer les injustices dont elles sont victimes. Une compilation scintillante, et émouvante, de titres interprétés par des chanteuses noires dans l’Amérique des années 1970, déchirée par la lutte en faveur des droits civiques. Un beau cadeau de dernière heure.

 

Des voix d’or. Et des paroles fortes. Sortie en septembre, la compilation Soul district – Ladies first, distribuée par le label Panthéon, fait la part belle à de grandes voix féminines de la soul. Ségrégation raciale, harcèlement policier, violences sexistes, bleus à l’âme …Toutes expriment leur réalité de femme noire dans une Amérique vacillant alors entre révoltes et espoirs. Égérie de James Brown, la texane Vicky Anderson, y interprète ainsi le punchy et féministe I’m Too Tough for Mr. Big Stuff. Également conviées sur cette généreuse playlist de 22 titres, enregistrés entre 1969 et 1975, Lyn Collins – grande voix funk des années 1970 et autre complice du parrain de la soul –, ainsi que Marlena Shaw et le poignant Woman in the Ghetto. Très maîtrisée, cette édition rassemble des faces B sorties chez Polydor, Stax Records ou Motown. Ces deux derniers labels « noirs », furent des rivaux notoires.

Au nord des États-Unis, règne la Motown avec ses stars ou artistes en devenir (The Supremes, Marvin Gaye, The Jackson Five, Stevie Wonder….). « Née à Détroit, berceau de l’automobile, la Motown produisait une soul influencée par la pop, une musique parfois assez lisse avec de jolies mélodies, écrites pour plaire aussi bien à un public noir que blanc, qui étaient contrôlées avant tout passage à la radio, comme pour les pièces autos », explique Christophe Geudin, rédacteur en chef de Funk-U Magazine. Pas question d’y diffuser des messages politiques, même s’ils perçaient parfois. « Berry Gordy, patron de la Motown détestait ! Lors des émeutes raciales de Watts en 1965, le tube Dancing in the Street des Martha and the Vandellas passait en boucle, Gordy n’appréciait pas, comme il a peu goûté que Marvin Gaye parle d’écologie en 1971 dans son album What’s Going On ».

Chez Stax, c’est une autre histoire. Les messages militants ont toute leur place. Jim Stewart et Estelle Axton, frère et sœur blancs, créent le label à Memphis (Tennessee). Dans les années 1960, ils transforment le Capitol, un cinéma désaffecté, en studio d’enregistrement. La maison de disques – dont les titres inspireront les yé-yé français – héberge alors des talents tels Otis Redding, Wilson Pickett ou Isaac Hayes. Stax, qui mettra la clé sous la porte en 1975 pour renaître en 2007, fut aussi le modèle d’une politique d’intégration raciale inédite à l’époque dans le sud des États-Unis, Noirs et Blancs se côtoyant dans les studios. Enregistrés il y a un demi-siècle, les thèmes de cette compilation n’ont pas pris une ride dans une Amérique fracassée par quatre années de mandat Trump. Eva Emeyriat

Soul District – Ladies First, Panthéon Records. CD (14,99 €)/vinyle (21,99 €).

« Je suis une femme du ghetto. Écoute-moi, législateur. Comment élèves-tu tes enfants dans un ghetto ? Nourrir un enfant et en affamer un autre. Dis-moi, dis-moi, législateur ». Marlena Shaw, extrait des paroles de Woman of the Ghetto (1969)

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Ahmadou Kourouma, griot des temps modernes

Né le 24 novembre 1927 à Boundiali en Côte d’Ivoire, Ahmadou Kourouma s’affiche comme l’un des plus grands écrivains d’Afrique noire. Prix du Livre Inter en 1998 avec En attendant le vote des bêtes sauvages, Prix Renaudot et Prix Goncourt des Lycéens en 2000 pour Allah n’est pas obligé, son œuvre littéraire se révèle alors au grand public. Rencontre avec un sage, griot de l’Afrique contemporaine.

Une écriture foisonnante, détonante et luxuriante pour l’Ivoirien qui nous laissait orphelins le 11 décembre 2003. Quelques semaines plus tôt, nous l’avions rencontré en son exil lyonnais : un entretien exclusif, le dernier accordé à un journaliste français. En cette veille de jour anniversaire de sa disparition, Chantiers de culture l’offre à ses lecteurs. En hommage au pourfendeur de toutes les dictatures et au « colossal » romancier ivoirien.

 

Yonnel Liégeois – Natif de Côte d’Ivoire, vous êtes certainement affecté par les événements dramatiques (en 2003, ndlr) qui secouent actuellement votre pays ?

Ahmadou Kourouma – Je suis très inquiet, à plus d’un titre. D’abord pour ma famille restée là-bas qui me donne des nouvelles pas toujours rassurantes, ensuite pour l’avenir du pays qui s’enfonce progressivement dans la guerre civile. Pour moi-même, enfin, puisque la presse ivoirienne m’accuse d’avoir déclaré en Allemagne la présence de « tueurs à gage dans l’entourage du président Laurent Ghagbo ». Une affirmation erronée : lors de cette conférence de presse à l’occasion de la sortie de mon livre Allah n’est pas obligé en traduction allemande, j’ai simplement dit qu’il y avait des tueurs en Côte d’Ivoire…

 

Y.L. – Le quotidien ivoirien L’inter écrit que vous êtes dans l’incapacité de dire si vous avez obtenu la nationalité ivoirienne par adoption ou par naturalisation. Que penser de l’idée d’« ivoirité » ?

A.K. – Une absurdité, et c’est cette absurdité qui nous conduit au chaos présent ! L’ivoirité est une absurdité en tant qu’argument politique. Comment peut-on parler de racines séculaires en Afrique, alors que les tribus et les peuples ont été divisés pour constituer des États dans le seul intérêt des puissances occidentales coloniales ? En Côte d’Ivoire, comme pour toute l’Afrique, la démocratie est la seule solution, on n’a pas le choix. Que l’on soit illettré ou non, nous pouvons y arriver. Ne détruisons pas la Côte d’Ivoire, un pays florissant et paisible s’est transformé subitement en un vrai champ de bataille. Mon message est un appel à la paix et à la raison, il nous faut retrouver le chemin du dialogue entre Ivoiriens. Je suis moi-même originaire de la région du Nord, près de la frontière avec le Mali, je suis né en 1927 à Boundiali. Je suis terriblement inquiet, mais je garde encore espoir en l’avenir.

 

Y.L. – Des Soleils des indépendances, votre premier livre considéré aujourd’hui comme un classique de la littérature africaine, à Allah n’est pas obligé, vous posez un regard sévère sur le pouvoir en Afrique. Pour paraphraser le titre de l’un de vos ouvrages, ne peut-il donc se concevoir qu’en « bête sauvage », qu’en prédateur capable de dévorer ses propres enfants ?

A.K. – Cessons de voir le continent africain avec les seules images d’Amin Dada, de Bokassa et d’autres… L’Afrique compte cinquante-quatre États, ils ne sont pas tous en guerre ! À l’heure des indépendances, après la période de l’esclavage, nous avons hérité des dictatures issues du temps de la « guerre froide » avec des présidents au long cours comme Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire, avec les partis uniques. L’Occident s’est façonné une image de l’Afrique à sa convenance, entre guerres tribales et conflits ethniques, qui l’autorise à se penser comme seul territoire civilisé et démocratique. Or, la démocratie n’est pas une spécificité occidentale, les pays d’Occident ne sont pas nés avec, loin s’en faut ! La démocratie s’impose aux hommes, où qu’ils soient et quels qu’ils soient, mais personne ne peut vous l’imposer. Je crois en l’avenir de l’Afrique, les progrès sont lents, mais l’Afrique est en progrès.

 

Y.L. – Malgré génocides et catastrophes humanitaires en Sierra Leone et au Libéria, votre dernier roman Allah n’est pas obligé s’en fait l’écho dans une langue paradoxalement chargée d’humour. C’est une histoire terrifiante pourtant que celle de Birahima, ce « p’tit nègre Malinké de dix ou douze ans », sans père ni mère et embrigadé comme enfant-soldat ?

A.K. – Écrire s’apparente pour moi à un devoir de mémoire. Pour dénoncer, de mon premier roman jusqu’à aujourd’hui, le mensonge, la dictature, les atrocités commises pour prendre ou conserver le pouvoir. Des réalités dont l’Afrique, hélas, n’a pas le monopole. Lors d’un récent voyage en Allemagne, l’un de mes interlocuteurs m’a signalé l’existence d’un roman relatant la guerre de Cent ans qui traitait du même sujet. Avec encore plus de force et de violence à propos des enfants-soldats. Outre mon étonnement et ma surprise, est confortée ma conviction que dictature et pouvoir corrompu conduisent partout à semblables atrocités, même en Occident. Je n’ai pas vraiment choisi le thème de ce livre, ce sont des enfants qui me l’ont presque imposé ! Participant en Éthiopie à une conférence sur les enfants-soldats de la Corne de l’Afrique, j’en ai rencontré plusieurs, originaires de Somalie. Ils m’ont demandé d’écrire leur histoire, ce qu’ils avaient vécu. Des événements atroces, terribles, inimaginables : pensez que certains ont dû tuer leurs parents pour être enrôlés. Un mélange de cruauté et d’innocence insoutenable. Faire parler un enfant avec ses mots, exploité dans son innocence et inconscient de la portée réelle de ses actes, était une façon pour moi de rendre cette violence lisible et recevable par le lecteur. Sans volonté délibérée de condamner l’Afrique seule, je le répète, mais avec la ferme intention de dénoncer tous ceux qui fomentent ou entretiennent ce genre de conflit, qu’ils soient d’Afrique ou d’ailleurs.

 

Y.L. – Mathématicien de formation, vous êtes entré en littérature à quarante-quatre ans. Pourquoi à un âge si tardif ?

A.K. – Ce sont presque les événements qui m’ont obligé à prendre la plume. À l’indépendance de la Côte d’Ivoire, je fus accusé de complot et emprisonné par le président Houphouët-Boigny. Libéré, je fus contraint à l’exil en Algérie. De cette époque et de ces années, a germé l’écriture de mon premier roman, Les soleils des indépendances. Écrit en 1964, publié seulement en 1970 en France : jusqu’alors, aucune maison d’édition n’avait accepté le manuscrit. Pour cause de « mauvais français » que je mêlais au Malinké, ma langue d’origine, par peur peut-être des premières dérives du pouvoir que je dénonçai déjà au lendemain des indépendances. En ces années-là, nous nous disions tous communistes, y compris Houphouët-Boigny, en ces temps de « guerre froide » nous croyions tous sincèrement que le socialisme était l’avenir de l’Afrique. Si le livre connut un grand succès, au point que d’aucuns parlent d’un « classique » de la littérature, mon sort personnel connut un autre cours : dix ans d’exil au Cameroun d’abord, puis dix ans au Togo. Ce n’est qu’en 1993 que je pus enfin revenir au pays.

 

Y.L. – Vous usez d’une langue colorée, métissée, qui se joue avec bonheur du français et du malinké, cette langue « p’tit nègre parlée en de nombreuses républiques bananières et foutues ». Au point que votre jeune héros compulse quatre dictionnaires pour bien faire sentir au lecteur « sa vie de merde » ! À vous lire, on songe à la nouvelle génération d’auteurs antillais, de Glissant à Chamoiseau.

A.K. – Votre remarque me fait sourire. Nombreux sont les lecteurs et critiques qui me font la même réflexion : « Kourouma écrit comme Chamoiseau ». Je m’en amuse, je le reçois avec humour, mais ne pensez-vous pas qu’il serait plus juste d’inverser la proposition ? Il me semble bien que Chamoiseau était encore en culottes courtes lorsque j’écrivais mon premier roman ! Je n’ai pas le sentiment de prendre une revanche sur la langue française. Elle n’est pas une langue passagère, elle est la langue de l’échange et du dialogue, mais il me semble impérieux qu’elle s’adapte à la culture africaine. Je m’y sens à l’étroit, d’où cet enjeu pour moi de la subvertir et de la charger d’un sens nouveau. Au contraire du français qui est une langue écrite et codifiée, la langue africaine relève de l’oralité. D’où son extrême richesse et souplesse, cette créativité de tous les instants à chaque fois qu’elle est parlée. Lorsque vous usez d’un mot pour signifier un objet en français, en Afrique nous en disposons de trente-cinq pour le nommer ! D’où mon admiration pour Céline, en tant qu’écrivain, que je lis et relis : c’est très certainement le romancier français qui a le plus et le mieux travaillé l’oralité de la langue.

 

Y.L. – En guise de conclusion provisoire à cet entretien, quels sont vos souhaits et projets, tant en politique qu’en littérature ?

A.K. – Je crois toujours que le socialisme peut sauver le monde, l’individualisme n’est pas une voie d’avenir. Le mouvement anti-mondialisation est porteur d’espérance. Il me vient parfois à rêver d’une sorte de plan Marshall pour sortir le continent africain du marasme économique. Après les temps de l’esclavage et de la colonisation, l’Afrique le mérite vraiment ! Quant à mes travaux d’écriture, je songe à un livre qui conterait l’histoire de Sékou Touré, ce « dictateur de gauche ». Une biographie romancée, à la demande de mes amis guinéens. Toujours le devoir de mémoire. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Kourouma, un grand d’Afrique

De stature olympienne, à la voix et au rire tonitruants, Ahmadou Kourouma ressemblait à ces sages d’antan, à ces anciens dont la parole, nourrie de l’expérience, de la mémoire et de la coutume, s’imposait comme une évidence. De nature conviviale, empreint d’une chaleur et d’une bonhomie naturelles qui transformaient d’emblée son interlocuteur en ami et en frère, Kourouma l’exilé n’aura donc pas revu sa terre natale avant de s’éteindre. Pour cause de conflit en Côte d’Ivoire, lui le natif de Boundiali en 1927, le Malinké de confession musulmane originaire de la région Nord, près de la frontière malienne.

Ahmadou Kourouma s’est bâti un étonnant itinéraire littéraire. En quatre romans seulement, mais quels romans : tout à la fois fables poétiques, brûlots épiques, manifestes politiques ! C’est le Prix du Livre Inter en 1998 pour En attendant le vote des bêtes sauvages qui le révèle au grand public et lui accorde reconnaissance et notoriété justifiées. Deux années plus tard, il est couronné en 2000 du Prix Renaudot et du Prix Goncourt des Lycéens pour Allah n’est pas obligé. De puissants ouvrages, sans concession envers les potentats locaux, une plume acérée devenue l’arme de prédilection du démocrate et de l’humaniste dès les premières heures de l’indépendance africaine.

D’hier à aujourd’hui, de la tradition à la modernité, entre humour et tragédie, Ahmadou Kourouma brosse dans son œuvre un tableau étonnant et détonant de la société africaine. Dans une langue métissée qui marie à profusion le malinké au français, un style qui balance entre poétique et réalisme, une écriture surtout qui se nourrit de cette oralité pour transformer le romancier en authentique griot des temps modernes. À lire ou relire avec jubilation, pour éprouver l’ivresse des mots et découvrir la beauté cachée des terres d’Afrique.

En hommage à l’homme de plume, le Prix Ahmadou Kourouma, décerné depuis 2004 au Salon du livre de Genève, honore un auteur d’expression française, africain ou d’origine africaine de l’Afrique subsaharienne. Pour un ouvrage de fiction – roman, récit ou nouvelles – dont « l’esprit d’indépendance, de lucidité et de clairvoyance s’inscrit dans l’héritage littéraire et humaniste légué par le romancier ivoirien ». Native de Douala, la camerounaise Hemly Boum est lauréate du Prix 2020 pour son roman Les jours viennent et passent. Y.L.

Les ouvrages d’Ahmadou Kourouma : Les soleils des indépendances, Monné, outrages et défis, En attendant le vote des bêtes sauvages, Allah n’est pas obligé, Quand on refuse on dit non (paru à titre posthume). Tous disponibles dans la collection Points Seuil.

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Anne Sylvestre, une sorcière pas comme les autres !

Elle écrivait les paroles et la musique qu’elle interprétait à sa façon, si personnelle. Anne Sylvestre a quitté la scène du monde à 86 ans, le 30 novembre à Paris. Laissant à sa suite une tresse de chansons mémorables, déjà fêtées et classiques de son vivant.

 

Anne Sylvestre s’est éteinte le 30 novembre à Paris, à l’âge de 86 ans, des suites d’un AVC. Étincelante carrière (fêtée il y a deux ans, après une ultime tournée et un triple CD, Florilège : 60 ans de chanson, déjà !), entamée en 1950 à la rude école des cabarets successifs où elle côtoyait Barbara, Brassens, Moustaki… Il y eut la Colombe, le Cheval d’or à la Contrescarpe, le Port du salut, Chez Moineau, les Trois Baudets. Riche époque où des textes à vocation poétique, dans des lieux clos enfumés et hantés par des publics fervents, participaient à la reconstruction morale du pays.

En 1962, à Bobino, elle passe en première partie du chanteur de charme Jean-Claude Pascal. À l’Olympia, elle précède Bécaud en scène. Brassens, sur la pochette du deuxième 25 cm d’Anne Sylvestre, écrit : « On commence à s’apercevoir qu’avant sa venue dans la chanson, il nous manquait quelque chose et quelque chose d’important ». La voilà adoubée à juste titre. Ne l’a-t-on pas souvent qualifiée de « Brassens en jupons » ? En octobre 1963, c’est la sortie d’un 45 tours avec ses premières Fabulettes, ces bijoux de paroles à destination de l’enfance, qu’elle sèmera tout au long de son existence et qui ouvriront de jeunes cœurs, jusqu’à aujourd’hui, de mère en fils et en fille.

Entre 1963 et 1967, elle est couronnée à quatre reprises par le grand prix international du disque de l’académie Charles-Cros. En 1968, elle quitte la maison Philips pour confier ses intérêts à Gérard Meys, avant de fonder, après un énorme succès au Théâtre des Capucines, sa propre maison de disques, simplement baptisée Sylvestre, distribuée par Barclay. Son premier album sous ce label personnel sera, en 1973, les Pierres de mon jardin. Un an plus tard, de Marie Chaix, sœur d’Anne Sylvestre, sort un livre, Les lauriers du lac de Constance, qui fait la lumière sur le passé de leur père, Albert Beugras, qui fut le bras droit de Philippe Doriot, fondateur du Parti populaire français (PPF), plus que compromis dans la collaboration. D’Anne, ce passé fut une blessure secrète, effleurée dans une ou deux chansons.

Une guitare qui la protégeait de sa timidité native

En 1969, elle avait enregistré, avec Boby Lapointe, un titre d’anthologie, Depuis l’temps que j’l’attends mon prince charmant. Entre 1975 et 1978, elle sort cinq albums et chante pour la première fois avec des musiciens, sans la guitare qui protégeait sa timidité native, laquelle participe de son charme. Son premier enregistrement public s’effectue à l’Olympia, en 1986. Partageant l’affiche avec la chanteuse québécoise Pauline Julien, l’année suivante, Anne goûtait au théâtre avec la création de Gémeaux croisées, dans une mise en scène de Viviane Théophilidès. Ce spectacle connut une longue tournée en France, en Belgique, au Québec. En 1989, ayant écrit paroles et musique des chansons, elle tenait le rôle-titre de cette pièce que j’avais écrite, la Ballade de Calamity Jane, mise en scène par Viviane Théophilidès. C’était joué au Bataclan, salle mythique où le petit-fils d’Anne, Baptiste Chevreau, perdit la vie à 24 ans, lors du massacre du 13 novembre 2015. Autre blessure.

La collaboration théâtrale avec Viviane Théophilidès s’est poursuivie avec – à destination du jeune public – Lala et le cirque du vent (texte et musique d’Anne), avec la chanteuse Michèle Bernard, sa « sœur de scène ». Ce fut ensuite la Fontaine-Sylvestre, où Anne et Viviane revisitaient de concert l’univers enchanteur du grand fabuliste. Entre 1990 et 1992, escortée au piano par Philippe Davenet, Anne partait en tournée avec son Détour de chant. Le musicien François Rauber, arrangeur émérite, fut fidèle à Anne jusqu’à sa mort en 2003, l’année où elle publiait l’album Partage des eaux, suivi, en 2007, d’un autre intitulé Bye mélanco. Plusieurs écoles portent son nom. Ses titres sont désormais classiques, depuis la Faute à Eve jusqu’à Gay, marions-nous et Non, tu n’as pas de nom, en passant par Une sorcière comme les autres, les Amis d’autrefois, tant d’autres. Anne était déjà infiniment populaire et noble, soit un classique de la poésie chantée. Jean-Pierre Léonardini

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Alice Zeniter et son Art de perdre

Aujourd’hui disponible en édition de poche et récompensé de plusieurs prix littéraires, dont le Goncourt des Lycéens en 2017, L’Art de perdre est le quatrième roman d’Alice Zeniter. L’un des ouvrages les plus passionnants sur l’histoire de l’émigration entre la France et l’Algérie. Et sur le poids du silence.

 

Trois parties, trois époques, trois personnages dans L’art de perdre pour raconter la guerre d’Algérie du côté des perdants ! La première époque raconte la vie d’Ali le grand-père, propriétaire de ses oliviers, qui coule des jours heureux en famille sur une crête de Kabylie, non loin de Palestro. Micro-société patriarcale, économie rurale, travail de la terre, mœurs traditionnels où les femmes nourrissent le clan et restent à la maison, entourées de beaucoup d’enfants. Enrôlé dans l’armée française pendant la seconde guerre mondiale, lié à la France à jamais, il se retrouve estampillé « harki », ces Algériens accusés d’avoir été à la botte de l’armée française au moment de la guerre d’indépendance. Il parvient à fuir de justesse l’Algérie en traversant la Méditerranée. À son arrivée dans l’Hexagone, la famille sera d’abord parquée en camp de transit, puis déplacée vers une bicoque cachée dans les bois avant d’être envoyée, finalement, dans un HLM.

La deuxième partie est consacrée à Hamid, le père, qui partage ce parcours d’émigration et entame son émancipation dans un appartement exigu de la cité du Pont-Féron, banlieue de Flers (Orne), mais aussi à l’école publique du coin. Devenu jeune adulte dans les années 1970, il tombe amoureux d’une femme française, rompt presque totalement avec sa famille et décide d’occulter son passé. Afin de protéger leur couple, puis leur progéniture, de la honte à ses yeux portée par ce cheminement fuyant et chaotique. Le troisième personnage, c’est Naïma, la petite fille. Parisienne, instruite, branchée art (elle travaille dans une galerie), elle ne connaît l’Algérie que comme une vieille toile de fond un peu énigmatique.

Jusqu’à ce que les attentats islamistes des années 2010 la rattrapent et la renvoient à la question de son identité.

Si Alice Zeniter s’est inspirée de sa propre histoire, elle s’est aussi beaucoup documentée. De Wikipédia aux archives les plus enfouies de l’Algérie… Cette démarche d’investigation confine à une reconstitution minutieuse de l’environnement dans lequel vivent ses personnages, à une révélation précise du cadre qui façonne leurs existences et leurs devenirs. Les mouvements de l’Histoire sont beaucoup plus qu’un simple décor. Humain, réaliste et tout à la fois romanesque, le récit emporte le lecteur dans une véritable épopée à travers la seconde moitié du XXème siècle. Le délicat mélange entre rigueur socio-historique et intimité secrète des personnages construisent un équilibre étourdissant. Et l’on se promet déjà, ébahi par tant de passages magnifiques, de relire plus tard L’Art de perdre afin d’en tirer toute la profondeur.

Un roman fascinant de nuances quand il raconte les (non-) choix des paysans kabyles face aux groupuscules du FLN, impressionnant d’atmosphère quand il raconte la terreur des mois passés sous la tente au camp de transit de Rivesaltes… Il y a les livres scolaires qui racontent l’histoire officielle commune entre la France et l’Algérie, il y a ces innombrables ouvrages, qui ont rétabli plusieurs vérités historiques, notamment sur les exactions commises par la puissance coloniale. Le roman d’Alice Zeniter donne vie à tout cela avec un sens du rythme et un élan littéraire qui envoient d’emblée l’ouvrage au rayon des grandes oeuvres. Dominique Martinez

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