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Triple voyage pour la Colline…

Jusqu’au 30/12 au Théâtre de la Colline (75), trois voyages, trois points de vue, trois spectacles : Boulevard Davout, Et pourquoi moi je dois parler comme toi ?, Racine carrée du verbe être… Du plus proche au plus lointain, trois regards sur le monde : parfois incongrus, souvent déroutants, toujours percutants.

Tout commence à l’est de Paris, dans le 20ème arrondissement. Boulevard Davout, très précisément… Sur le toit de la piscine municipale, à la tombée de la nuit, se rencontrent un homme et une femme aux mines pas très engageantes : l’une aux allures de clocharde, l’autre aux intentions suicidaires ! Une entrée en matière quelque peu flippante pour ce voyage itinérant concocté par le collectif OS’O, qui nous conduira ensuite à l’inauguration d’un chantier de construction, enfin à la rencontre d’un immigré qui squatte un terrain vague. Un spectacle déambulatoire imaginé en plein confinement, qui nous invite à regarder le quartier autrement, derrière les murs à poser un regard autre sur ses habitants.

Un homme terrassé par la solitude ou la misère sociale qui pleure la perte de son animal de compagnie et une femme pas mieux lotie qui tente de lui remonter le moral, un architecte aux projets utopiques qui voit ses rêves d’un habitat enchanteur et solidaire s’effondrer sous la coupe de l’affairisme et de la rentabilité, un travailleur africain à l’humour communicatif qui loge dans sa voiture à défaut d’hébergement : entre fiction et réel, comique de situation et tragique de l’existence, un voyage qui se prolonge bien au-delà du boulevard Davout pour déboucher, jusqu’au 16 octobre, dans l’impasse d’une société en mal d’humanité.

La parole, le langage sont les maîtres-mots sur le plateau du petit théâtre ! Un duo au talent certain, la comédienne Anouk Grinberg et le musicien Nicolas Repac nous donnent rendez-vous au pays des rejetés, des ignorés, des déclassés et internés. Qui, dans l’anonymat et l’indifférence des prétendus bien-disants et bien-pensants, ont écrit et conté leurs rêves et aspirations, décrit et dénoncé leurs quotidien et conditions d’enfermement. Un hymne à la parole enfin proférée… Et pourquoi moi je dois parler comme toi ? nous embarque à l’écoute de mots bruts, « de l’art brut, on connaît la peinture, la sculpture, les broderies, mais pas les textes bruts » commente Anouk Grinberg, entre folie assumée et déraison exacerbée un bel et déroutant envol au pays de celles et ceux que l’on a refusé d’entendre.

Après avoir rassemblé une série de textes parus aux éditions Le passeur, l’artiste les modèle en un spectacle coloré et enjoué, tout à la fois d’une force et d’une tendresse inouïes. Dans une mise en scène judicieusement orchestrée par Alain Françon, entre deux airs de musique d’une enivrante écoute, s’invitent au micro des textes d’une éclatante beauté qui forcent surprise et admiration. « Ces êtres à fleur de peau parlent de nous, et parlent dans des langues qui méritent une vraie place dans la littérature, pas seulement celle des fous », témoigne la comédienne. « Avec les écrits bruts, on est à la source de pourquoi l’écriture vient, pour faire monter la vie, pour s’ébrouer du malheur et en faire des feux de camps, pour faire vivre l’esprit« . Entre mots interdits et poètes maudits, jusqu’au 20 octobre un voyage d’une fulgurante intensité où le Verbe prend note et vice-versa : la parole outragée, la parole brisée, la parole martyrisée mais enfin la parole libérée !

Nous quittons les terres d’asile pour des contrées plus lointaines. Celles du Liban, en cette journée mortifère d’août 2020 quand explosent le port et la ville de Beyrouth, une date emblématique pour nous conter la vie, plutôt les choix de vie hypothétiques, divers et variés, d’un dénommé Talyani Waquar Malik. Selon le cours du destin, au gré des circonstances et de l’insondable Racine carrée du verbe être, tout à tour vendeur de jeans à Beyrouth, chirurgien réputé à Rome ou condamné à mort à Livingstone… Comme à l’accoutumée, le franco-canadien libanais Wajdi Mouawad s’inspire de son parcours de vie pour écrire et mettre en scène cette authentique saga de près de six heures, entrecoupée de deux entractes ! Une explosion prétexte, un pays traversé par la guerre depuis des décennies, armes et clans, qui somme chacune et chacun à se déterminer : rester ou fuir le pays ?

Une question que se pose donc Mouawad : que serait-il devenu, lui l’enfant, si sa famille avait décidé d’émigrer à Rome plutôt qu’à Paris en 1978 ? D’où cette longue déambulation dans l’espace et le temps qui, au fil d’événements aussi improbables qu’incertains, se transforme en une sulfureuse méditation tragi-comique sur les aléas de l’existence, des choix de vie qui n’en sont pas vraiment… Entre fantasme et réalité, désir et délire, se déploient alors dans toute leur complexité les itinéraires croisés, et supposés, d’un homme, d’une famille, d’une fratrie : par dessus les mers, par delà les frontières. Un voyage au long cours dont on savoure les péripéties, où l’on pleure et rit au gré de situations ubuesques ou rocambolesques. Entre raisin sans pépins et hypothétiques calculs mathématiques, explosant de vitalité sur la grande scène du théâtre, une bande de comédiens aux multiples identités nous interroge jusqu’au 30 décembre : être ou ne pas être selon la racine jamais carrée de notre devenir ? À chacun de risquer une réponse, sans doute fort illusoire. Yonnel Liégeois

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Annie Ernaux, Nobel de littérature

Le jeudi 6 octobre, l’Académie royale suédoise a décerné son prix Nobel de littérature 2022 à Annie Ernaux. Chantiers de culture se réjouit fort de cette haute distinction internationale attribuée pour la seizième fois à un écrivain français depuis sa création en 1901. Huit ans après Patrick Modiano, quatorze ans après Jean-Marie Gustave Le Clézio, Annie Ernaux est couronnée pour l’ensemble de son oeuvre : des Armoires vides, son premier livre en 1974 au Jeune homme paru en mai 2022.

En 1984, Annie Ernaux reçoit le prix Renaudot pour La place, en 2008 de multiples prix pour Les années, dont le prix de la Langue Française et le prix François-Mauriac de l’Académie Française… Du supermarché au RER, de l’avortement à la dénonciation de l’état d’Israël, de l’exploitation à la libération de la femme surtout, aucun sujet n’échappe à la réflexion et à la plume de l’écrivaine. Une femme d’intelligence et de cœur, native de Normandie et citoyenne de Cergy (95). Issue d’un milieu social modeste, une intellectuelle qui n’a jamais oublié ses origines malgré son intrusion dans un autre monde grâce aux études, professeure et agrégée de lettres. Solidaire du mouvement des gilets jaunes et soutien de Jean-Luc Mélenchon à la récente élection présidentielle…

Entre mémoire individuelle et mémoire collective, oscille la plume de la romancière. Qui refuse d’être identifiée sous le label « littérature autobiographique », même si ces écrits s’enracinent dans une enfance et une jeunesse, le rapport aux géniteurs et à une culture sociale qui lui sont propres…

« Je me considère très peu comme un être singulier, au sens d’absolument singulier, mais comme une somme d’expérience, de déterminations aussi, sociales, historiques, sexuelles, de langages, et continuellement en dialogue avec le monde (passé et présent), le tout formant, oui, forcément, une subjectivité unique. Mais je me sers de ma subjectivité pour retrouver, dévoiler les mécanismes ou des phénomènes plus généraux, collectifs ».

Annie Ernaux revendique une écriture « sans jugement, sans métaphore, sans comparaison romanesque », un style « objectif qui ne valorise ni ne dévalorise les faits racontés ». Affirmant haut et fort qu’il n’existe « aucun objet poétique ou littéraire en soi », et que son écriture est motivée par un « désir de bouleverser les hiérarchies littéraires et sociales en écrivant de manière identique sur des objets considérés comme indignes de la littérature, par exemple les supermarchés, et sur d’autres, plus nobles, comme les mécanismes de la mémoire ou la sensation du temps ».

Une oeuvre puissante, attachante et bouleversante, telles L’autre fille et Mémoire de fille… En 2011, est parue dans la collection Quarto une anthologie intitulée Écrire la vie qui rassemble la plupart de ses écrits d’inspiration autobiographique et propose un cahier composé de photos et d’extraits de son journal intime inédit. Au lendemain de la parution des Années, Annie Ernaux nous accordait un entretien exclusif que Chantiers de culture s’honore de remettre en ligne. Yonnel Liégeois

L’oeuvre d’Annie Ernaux est publiée essentiellement chez Gallimard, dans la collection de poche Folio. Jusqu’au 05/02/2023, Marianne Basler interprète L’autre fille au Théâtre des Mathurins : impressionnante, bouleversante interprète !

Une femme entre les lignes

Livre bilan d’une vie, autant que livre mémoire d’une génération, Les années d’Annie Ernaux nous plonge dans la France des années 60 jusqu’à nos jours. Un récit magistral qui place la figure de la femme dans le temps comme héroïne centrale du livre.

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« Dès l’âge de 40 ans, j’envisageai de me retourner sur ce que j’avais vécu, surtout sur ce que j’avais vécu comme femme », souligne Annie Ernaux, « depuis le temps de la guerre jusqu’aux années 80 ». Très vite cependant, mûrissant son projet, l’auteure découvre que quelque chose achoppe. « Comment saisir ma vie alors qu’elle se trouvait déposée dans tout ce qui m’a traversé ? Les événements vécus, les lectures faites, les milieux croisés : la France paysanne de ma jeunesse, les événements de mai 68, le problème de l’avortement pour la femme ».

« Dans ce livre, je regarde les choses de la même manière que dans les précédents. J’ai toujours replacé les épisodes de ma vie, celles de mon père ou de ma mère par exemple, dans leur contexte historique et social. Seule, la forme change dans Les années, la question du temps en est ici le vrai sujet. Le temps, l’histoire et une vie dans l’histoire… Les citations d’Ortega Y Gasset et de Tchekhov, en exergue de mon livre, explicitent bien ma démarche : tous, autant que nous sommes, on nous oubliera mais tous, nous voulons laisser une trace ! D’où cette ambition, qui m’a longtemps terrorisée : transmettre par des mots, par des images, par la langue ». Et de clore ainsi son livre, par cette phrase magnifique : « Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ».

Que nous transmet donc, de si vital et fondamental, l’auteure des Armoires vides et de La place ? En atteignant le « nous » à partir du « je », en recadrant l’histoire « d’elle, Annie Ernaux » dans l’histoire de toute une génération, elle croise les mémoires pour nous conter en phrases parfois sèches mais ciselées avec finesse la traversée de l’Histoire par une femme singulière qui devient « la » femme, autant de chair que de symbole. Avec cette obsession du corps des années soixante, l’évolution vestimentaire autant que celle des mœurs, le grand combat en faveur de l’avortement et la figure emblématique que fut Simone de Beauvoir en ce temps-là pour toutes celles qui se revendiquaient du « deuxième sexe ». Au gré des décennies qui filent et laissent leurs empreintes sur le corps, le visage ou les mains, le long apprentissage d’une femme pour conquérir la liberté : celle de s’habiller, de travailler, d’aimer et de penser.

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« Bien avant 1968, Simone de Beauvoir a eu une influence considérable. Toutes les femmes qui lurent à cette époque Le deuxième sexe en furent bouleversées. Pour moi et bien d’autres, nous nous retrouvions en face de notre propre condition. Le fonctionnement de la société et ses interdits non explicites condamnaient la femme à suivre la tradition, en dépit de leurs souhaits et désirs autres, le mouvement féministe qui apparaîtra dans les années 70 lui doit beaucoup. Tout ce qui fut obtenu par la loi demeure encore aujourd’hui très fragile et les mentalités n’ont pas considérablement évolué : la femme demeure toujours illégitime en bien des domaines. On va toujours chercher le point faible d’une femme, son apparence par exemple, jamais ou rarement celui d’un homme. C’est d’abord l’éducation des garçons qu’il faudrait changer ».

D’où la volonté « littéraire » d’Annie Ernaux, dans Les années, de remettre les choses à leur place : les bouleversements de la société sur soixante ans, même vécus sans mesurer leur importance à ce moment-là, qu’il s’agisse des événements de mai 68 ou de l’entrée massive des femmes en littérature. Au risque d’user de mots très souvent galvaudés, un chef d’œuvre qui incitera nombre de lectrices et lecteurs à (re)découvrir ses ouvrages antérieurs. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

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Femmes esclaves, femmes leaders

Rebecca Hall publie Wake, l’histoire cachée des femmes meneuses de révoltes d’esclaves. Petite-fille d’esclave, la juriste et historienne a transformé sa thèse en roman graphique. L’incroyable récit de ces héroïnes aux destins cachés, effacées de l’histoire, traduit par Sika Fakambi.

Rebecca Hall est avocate, historienne. Elle a choisi de transformer sa thèse sur l’esclavage en un roman graphique. Un choix ? Pas tout à fait. Tout comme les héroïnes aux destins cachés qu’elle révèle ici, Rebecca Hall a, elle aussi, souffert de mise à l’écart parce que femme, parce que noire. « Le stade ultime pour guérir du trauma, c’est lorsque ce passé, nous l’intégrons à qui nous sommes », écrit-elle. « Il devient une part de nous, que nous reconnaissons, et qui nous éclaire sur le monde ».

De sa somme de recherches réalisées entre New York et Londres, d’archives compulsées dans les municipalités, les cours de justice, les compagnies d’assurances, est née une création hybride. L’autrice y mêle son enquête en progression, ses sentiments et son appréhension de l’horreur que ses investigations mettent au jour, sa compréhension du monde. Aujourd’hui ne peut échapper à hier, « nous nous servons de ce qui nous hante pour interroger cette soi-disant vérité de notre existence », note-t-elle encore.

Insurgées sur les bateaux négriers

Rebecca Hall situe son histoire dans ce sillage, « wake » en anglais, auquel le titre fait référence. L’avocate a observé ses plaignantes noires « recevoir en dommages et intérêts la moitié des indemnités versées à mes plaignantes blanches, pour le même type d’affaire ». Elle-même s’est vu refuser l’accès aux archives d’une cour d’assises locale pour de fallacieux prétextes. « Les vainqueurs, eux, ont besoin que nous continuions d’habiter cet au-delà de l’esclavage », dénonce-t-elle. Alors Rebecca Hall résiste, persiste. Et raconte sa découverte : contrairement à ce que dit l’histoire officielle, de nombreuses femmes esclaves ont été meneuses de révoltes, quasi systématiquement même lors des traversées en Atlantique au XVIIIe siècle.

Pourtant, leurs noms n’apparaissent pas dans les procès, leurs gestes sont tus. La résistance violente ne peut être féminine pour leurs contemporains. Les historiens qui suivront garderont les mêmes œillères. Mais l’avocate recueille les indices, multiplie les sources originales. Et s’aperçoit qu’un navire sur dix essuyait des révoltes. Si les femmes prennent souvent l’initiative, c’est parce qu’elles peuvent se déplacer sans fers sur le gaillard d’arrière, contrairement aux hommes retenus entravés dans la cale. Naïvement, l’équipage les imaginait inoffensives et, surtout, tenait à les avoir à disposition, abusant d’elles à tout moment. Comment ont-ils pu ignorer la puissance que crée l’humiliation ? L’assurance des vainqueurs dominateurs sans doute.

Pourquoi avoir mis sous silence l’existence de ses insurrections au féminin ? Pourquoi l’identité de ces femmes est-elle niée, citée par numéro ou sous des surnoms « Garce de Négresse », « Négresse démoniaque », lors de procès ? « Quand on est convaincu qu’une chose n’existe pas, on ne la cherche pas », assure l’autrice. « Et même quand on tombe dessus, on ne la voit pas ».

Rebecca Hall rétablit aujourd’hui une vérité et fait avancer l’histoire, suscitant reconnaissance, colère, gratitude et solidarité chez la philosophe féministe Donna Haraway, qui fut aussi sa directrice de thèse. Et l’admiration, chez Angela Davis ! À nous de la rendre visible. Kareen Janselme

Wake, l’histoire cachée des femmes meneuses de révoltes esclaves, de Rebecca Hall et Hugo Martinez, traduction de Sika Fakambi. Ed. Cambourakis, 208 p., 22€.

« Cet ouvrage m’a émue aux larmes et a suscité en moi reconnaissance, colère, gratitude et solidarité »
Donna Haraway

« Le récit captivant de l’action décisive des femmes noires dans les révoltes d’esclaves et l’histoire spectaculaire du travail de recherche engagé qui en a permis la découverte »
Angela Davis

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Aimé Césaire, le retour !

Du 29/09 au 16/10, de nouveau à l’affiche de L’épée de bois (75), Jacques Martial s’empare du Cahier d’un retour au pays natal. Une langue flamboyante, le vibrant poème d’Aimé Césaire déclamé avec puissance et conviction. Pour la liberté et l’émancipation des peuples, la voix envoûtante d’un Nègre conquérant.

Il apparaît, godillots pesants, lourd de ses trois sacs de guenilles. Le dos courbé sous la misère du monde, les haillons des exclus de la terre pour tout bagage… Le Nègre à la parole indomptée, libéré de ses fers aux pieds, est de retour au pays, en terre afro-américaine. La terre des champs de canne au soleil brûlant, du corps mutilé et des coups de fouet du maître de l’habitation, des sombres nuits au cachot et des morsures du chien Molosse aux trousses du nègre-marron… Accostant au rivage rougi sang des traites négrières, désormais il se revendique avec fierté « la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche » ! Sa voix ? « La liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ».

S’avançant d’une intime conviction en devant du public, pour cette poétique traversée Jacques Martial a troqué le bois du navire aux puanteurs suffocantes à celui, odorant et chaleureux, d’un mythique théâtre sis à la Cartoucherie, celui de L’épée de bois. Une tenture aux couleurs chatoyantes en fond de scène, quelques nippes éparpillées sur le plateau, la voix s’élève. Tantôt impérieuse et tumultueuse, tantôt sourde et caverneuse, elle n’est point banale récitation du luxuriant poème d’Aimé Césaire publié en 1939, elle psalmodie corps et maux à l’empreinte des mots de cet emblématique Cahier d’un retour au pays natal ! Visage et peau ruisselants sous la chaleur tropique, roulent en larmes argentées les noirs sanglots de l’identité créole autant que la poétique flamboyance d’une langue archipélisée. Criant en un suprême et ultime souffle d’humanité liberté, dignité, fraternité pour les peuples humiliés et enchaînés, ceux des Antilles et d’ailleurs, sans haine pour les colonisateurs, les tueurs et violeurs, les exploiteurs…

Aimé Césaire a 26 ans lorsque, étudiant à Paris, il se jette à corps perdu dans l’écriture du Cahier. La prise de conscience d’une couleur, d’une histoire, d’une culture qui unifie dans un même souffle racines africaines et déportation négrière. Au cœur de la flamboyance du dire, d’une phrase l’autre, il faut entendre la force du retournement intérieur dont est agité le poète à l’évocation de la cellule de Toussaint Louverture et de « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ». Pourquoi ce cri d’un Nègre eut alors tant d’échos ? Parce que « j’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… » Parce que, proclame-t-il alors en 1939 à la veille d’un autre génocide aussi mortifère, « ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes, que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie, que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes ».

 « La langue d’Aimé Césaire demande à être dite autant qu’elle est faite pour être entendue. Une poésie vivante, riche, luxuriante et tout à la fois précise, tranchante », confesse le comédien. En mémoire de la traite et de son abolition, de l’esclavage comme crime contre l’humanité, un spectacle d’une beauté et d’un verbe incandescents. Proféré avec émouvante gestuelle, époumoné de la voix envoûtante d’un Nègre conquérant du haut de sa magistrale stature : un dénommé Jacques Martial, créateur de la compagnie La Comédie Noire dans les années 2000, président du Mémorial ACTe à Pointe-à-Pitre et locataire patenté de la Rue Cases-Nègres chère à Zobel, Bernabé, Damas, Gratiant, Pépin, Confiant, Condé, Pineau, Glissant et Chamoiseau. Autant d’hommes et de femmes, écrivains-penseurs-romanciers qui, compagnons de route d’Aimé Césaire ou dans la trace du poète, signent de leur nom la singularité d’une littérature antillaise, mieux encore caribéenne, dans le concert des écritures francophones et afro-américaines… Baptisé Bain-Marie dans la série policière Navarro, compère Lapin pour les uns et infatigable conteur pour d’autres, Jacques Martial est assurément un grand frère de cœur de Sanite Belair, Rosa Parks, Harriet Tubman, Mulâtresse Solitude ou Tituba la sorcière. Yonnel Liégeois

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Richard II, le roi qui ne voulait pas l’être

Jusqu’au 15/10, à Nanterre (92), Christophe Rauck présente Richard II, de William Shakespeare. Le directeur du Théâtre des Amandiers s’attaque à l’une des pièces shakespeariennes les plus denses. Dans une scénographie imposante et impressionnante, Micha Lescot campe un monarque imprévisible et mélancolique.

Pleins feux sur Bolingbroke et Mowbray. Plantés dans leur rond de lumière, ils s’accusent mutuellement de trahison. Dans l’ombre, le roi écoute, interrompt, tente de calmer le jeu, en vain. Devant l’imminence d’un duel dont l’issue est incertaine, Richard II prend la décision de bannir à vie Mowbray et condamne son cousin Bolingbroke à six années d’exil en France. Un an plus tard, Jean de Gand, le père de Bolingbroke, qui fut l’un des précepteurs de Richard, meurt. Richard s’approprie tous les biens de son oncle pour alimenter les caisses du royaume et partir guerroyer en Irlande. Mal lui en prit. Bolingbroke revient avant l’heure de son exil. Soutenu par une partie des nobles qui craignent de se faire dépouiller à leur tour, acclamé par le peuple ­exsangue, il se débarrasse des derniers alliés de Richard qui se retrouve isolé. Capturé, Richard II abdique. Incarcéré, il sera assassiné par Exton, un proche de Bolingbroke, lequel devient ainsi Henry IV.

Assassinats, guerres et exils

L’histoire est un rien complexe avec ses trente personnages, ses assassinats, ses guerres et autres exils. La tragédie de Shakespeare, qui augure une tétralogie, si elle revêt un aspect historique évident, ne faillit pas à la règle dont sont porteuses toutes ses autres pièces. À savoir un questionnement permanent sur le pouvoir, sur ce qui fonde ou pas sa légitimité, auquel se greffent ses corollaires : trahison, conspiration, corruption, loyauté. Ce grand tout interroge de plein fouet la politique, le cœur de l’appareil politique et ses coulisses, hier et aujourd’hui. Voilà pourquoi Shakespeare nous est si contemporain.

Tel est le parti pris de Christophe Rauck dans sa mise en scène, nerveuse, énergique, qui s’approche au plus près de tous ces enjeux. À grande fresque, grand plateau. C’est comme si le metteur en scène avait repoussé les murs du gymnase Aubanel pour laisser à découvert un immense plateau où sont disposés des gradins amovibles manipulés à vue, où des tulles vont délimiter et ouvrir les aires de jeu, et sur lesquels seront projetées quelques scènes en gros plans ou une mer déchaînée aux mouvements hypnotiques (scénographie d’Alain Lagarde). Si les enjeux de la pièce nous échappent quelque peu au démarrage – il est vrai que nous ne sommes pas anglais et que nous connaissons mal cette histoire –, nous sommes très vite rattrapés par la force qui émane de cette intrigue dont la figure centrale, Richard II, est portée par un Micha Lescot majestueux dans son costume blanc qui, de sa longue silhouette, domine la pièce de bout en bout. Incroyable acteur qui se métamorphose à vue, tantôt mélancolique, tantôt colérique, à la fois monarque qui inspire le respect pour soudain se comporter en enfant gâté. Imprévisibles, ses décisions prennent de court ce qui lui reste de cour, lui-même naviguant à vue au milieu des trahisons qui sont légion.

Un monarque entre failles et trahisons

Il se pensait invincible, monarque de droit divin, il ne comprend que trop tard que le retour de Bolingbroke scelle à jamais son destin de roi soudain maudit. Car Bolingbroke va tirer sa légitimité du peuple et de ses alliés. Pour Rauck, ce combat presque fratricide entre ces deux-là, qu’un lien sanguin lie à jamais, annonce la fin d’un cycle, la légitimité n’étant plus d’ordre divin. La scène d’abdication de Richard II est fulgurante à bien des égards. Le roi prend soudain conscience des trahisons, mais aussi de ses propres failles, de son incapacité à avoir su anticiper ce qui allait advenir. Alors, il joue avec sa couronne, l’enlève, la remet, la tend à Bolingbroke et la lui reprend. À cet instant, on sent un Bolingbroke hésitant, qui doute de sa légitimité, qui voulait juste récupérer ses biens, pas la couronne, mais poussé par le vent de l’Histoire, n’a pas d’autre choix que de succéder à son cousin. Dépouillé de ses habits de roi, Richard, « ce monarque plus malheureux que le malheur », comme l’écrivait Aragon, ce roi « unkinged » (non-roi), disait Shakespeare, ce roi qui embrassait la terre d’Angleterre à pleine bouche, ­renonce et son corps porte tous les stigmates de la mélancolie et de la perte.

Aux côtés de Micha Lescot, Thierry Bosc, qui interprète d’abord Gand puis le duc d’York, est incroyable de lâcheté et veulerie ; Éric Challier dans la peau de Bolingbroke, d’abord tout en force, parvient à trouver le juste équilibre ; Emmanuel Noblet, Aumerle, le fils de York sans cesse ballotté entre son père et sa mère (formidable Murielle Colvez), est terriblement humain. Si Cécile Garcia Fogel revêt avec majesté les habits de reine, chante sublimement dans son jardin, son jeu, sa voix si particulière semblent moins compatibles avec les deux autres personnages qu’elle joue, Salisbury et Exton. Nous ne pouvons citer toute la distribution, mais saluons les jeunes acteurs issus de l’École du Nord, qui furent à Lille vraiment à bonne école. Marie-José Sirach

Jusqu’au 15/10 aux Amandiers de Nanterre. Les 20 et 21/10 au Centre d’art de Vélizy-Villacoublay et le 8/11 au Foirail, à Pau.

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Georges Bataille, l’insaisissable

Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe consacre son numéro de septembre/octobre à Georges Bataille. Selon les commentateurs et exégètes, un auteur « insaisissable » qui a mêlé tous les genres : poésie-récit-essai.

C’est paradoxalement que les postérités s’établissent parfois. Celle de Georges Bataille (1897-1962), plus qu’aucune autre. De cette œuvre dont on avait parlé si peu, lui vivant, il y avait peu de chances que l’on parlât davantage, lui mort. Il faut dire qu’il semble s’être plu à semer le trouble chez ses lecteurs, lui qui affirmait : « Je dirai volontiers que ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir brouillé les cartes. » Insaisissable Bataille.

Passant sans cesse en contrebande les frontières établies entre les disciplines, traitant les sujets les plus sulfureux, exposant les vues les plus originales, il aura tout fait pour déstabiliser ses lecteurs les plus bienveillants. En effet, poésie, récit ou essai, quel que soit le genre exploré, Georges Bataille s’est employé à transgresser systématiquement les usages. Il aura abordé, toujours de manière originale, des questions qui appartenaient traditionnellement à l’économie, la politique, l’anthropologie, l’histoire de l’art, la sociologie, et ce avec une manière unique de travailler la langue.

C’est sans doute cette singularité qui, précisément, lui valut l’admiration et l’amitié d’écrivains et de penseurs parmi les plus importants de notre XXe siècle. Et qui, de nos jours encore, fait de son œuvre multiple, intense et hétérogène, une référence pour de nombreux lecteurs. Jean-Baptiste Para

Dans ce même numéro, la rédaction consacre un cahier au poète Jean-Luc Steinmetz qui questionne la possibilité qu’aurait encore la poésie de dire notre monde actuel. En prélude au Salon de la revue (les 15 et 16/10, Halle des Blancs-Manteaux à Paris), Ent’revues organise, le 22/09 à 18h30, une rencontre avec l’auteur qui aura lieu au siège de l’association (54 bd Raspail, 75006 Paris, entrée libre).

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Adieu, Godard !

Le 13 septembre 2022, un géant du cinéma a déserté l’écran, Jean-Luc Godard est mort. Dans la petite lucarne comme à la radio, les éloges pleuvent. En hommage à ce monument du 7ème art, Chantiers de culture vous propose la (re)lecture de l’article sensible, empreint de justesse et de passion, que signait Jean-Pierre Burdin dans ces colonnes en juin 2014, à l’heure de la sortie d’Adieu au langage. Yonnel Liégeois

Printemps 2014,  je sors d’un film de Jean-Luc Godard. Je suis allé écouter un film. Oui, je suis allé écouter hier le dernier film de Godard, son Adieu au langage, au cinéma du Panthéon. Chez Godard, on écoute. On écoute même les images. Ce film est une musique, un poème. Il n’est pas l’illustration d’un poème. Il EST poème. Il ne se donne pas, il faut en conquérir la vision de l’écoute. « Cet instant (qui) s’allonge (et) qui a sa profondeur », dont parle Guillevic, me remonte alors aux lèvres. La profondeur de l’instant perdu dans cette sorte de compétition, de sprint qui rend nos journées courtes.
Comment parler d’un tel film et le faut-il, d’ailleurs ? Parler d’Adieu au langage, n’est-ce pas prendre le risque de fermer, de clore précisément ce que Godard ouvre avec tant de force dans son exploration du réel ? Éclosion des fleurs, je note qu’elles sont sauvages, et même des nuages ouatés qui diffusent une lumière mouvante faite de nuées baroques prodiguant, en manne bénie, pluie, neige, vents traversés de rais furtifs du soleil. Présence de la nature et la nature peut être dans l’urbain. Et parfois du soleil blanc à la lumière fatigante, qu’on sent Godard ne pas aimer vraiment. Elle nie l’obscurité et ne permet pas de la traverser.

Nuit et Jour. Intérieur/extérieur. Saisons. Là-dessus, regard de la caméra au plus près de celui du chien Roxy. Impeccablement filmé, Roxy ! Comme les films animaliers me semblent ici poussiéreux, vieux… Ils paraissent projeter sur l’animal un tel anthropomorphisme. Godard cherche le contraire. Il fouille, scrute, colle au regard porté par le chien sur le monde dont nous avons besoin, rappelle-t-il, pour constituer le nôtre. Besoin de ce regard là, oublié. De Bussang à l’été 2011, j’ai de bonnes raisons de m’en bien souvenir maintenant, cette idée cousine me revient, trouvée chez Erri de Luca, et je nous revois lisant, mon épouse et moi, dans la petite chambre de l’hôtel, Le poids du papillon. Envie de rester dans cette béance du film. Dans l’interrogation portée par cette ouverture. Dans cette indétermination. Ne pas parler sur le film donc, mais de son travail en nous. De la force qu’il libère, de l’impression qu’il laisse en nous. Du silence qu’il instaure. Pas parler sur le film mais du film en nous. La révélation qu’il fait de nous en nous.

C’est un film éminemment politique. Je n’entends pas par là l’analyse, la stratégie ou la tactique politiques. Je ne parle pas non plus ni du pouvoir, ni des hommes et des partis politiques. Nous ne sommes pas ici dans la pensée « calcul » où le politique s’abîme tellement aujourd’hui puisqu’il n’est plus porté par une vision, une écoute. Il s’agit de la vie de l’esprit, de la pensée sensible. Il s’agit ici du politique dans ce qui le fonde, et qui est pourtant déjà pleinement du politique, mais n’y est pas soumis, s’en soustrait un temps du moins. Du politique qui n’aurait pas dit « Adieu au langage ». Péguy a de belles pages là-dessus. Il est mal vu, je sais, de le citer, il parle de mystique… Jaurès aussi, autrement. Perte de cela par le politique et qui épuise la radicalité du Non dans la recherche éperdue, effrénée d’un bonheur fabriqué. Plat. Ce film nous rend insatisfait et nous montre dans quels assouvissements, assoupissements nous sommes englués, embourbés. Nous sommes comme aliénés dans notre désir même. Cet Adieu au langage explore l’oubli du langage, sa perte, en tout cas son déclin à l’horizon de tous. Dans son pessimisme, peut-être, il témoigne pourtant du chemin de résistance inouïe du poème. C’est pour cela qu’il est important. Il montre l’éclipse de la radicalité du NON lorsqu’elle s’épuise dans un bonheur idolâtré qui n’est pas vraiment le nôtre mais qui nous vient de la « bête sociale ». « Dire Non et mourir. Rien d’autre ».

Comme ils m’agacent, ceux-là, lorsqu’ils disent qu’ils ne comprennent pas. C’est abscons, ésotérique. C’est comme si c’était trop compliqué pour nous. « N’y allez pas, vous n’aimerez pas, vous ne comprendriez pas ! » Que d’abscons, que d’ésotérique dans ce regard porté sur les êtres, les choses ? Dans ces fragments d’une réalité diffractée dans une sorte de vue kaléidoscopique qui redistribue les cartes du réel ? Besoin de nouvelles formes. Un vrai regard. Ce film parle à tous. Il institue en tous un silence. En fait, Godard est clair, c’est nous qui sommes sourds et aveugles. Il est tellement clair. Si je dis limpide, on va se rire de moi ! Et pourtant, in petto, je le pense vraiment. Godard sature tout, les couleurs, la bande son, la 3 D même, qu’il malmène jusqu’à ce que du son elle rende la musique qui est en nous. Dehors/dedans. C’est un travail de peintre, nous obligeant à questionner ce que nous croyons voir ! Pour voir et entendre, il faut lâcher prise, passer par le regard de l’animal !

Savoir entendre et voir, et les êtres et les choses. Laisser venir en nous les paysages. C’est comme s’ils étaient fiers, ceux-là, de ne rien comprendre ! De ne rien entendre. Et pourquoi ne s’interrogent-ils pas d’abord sur eux-mêmes, sur leurs propres capacités d’écoute, de dépaysement, tous ceux-là qui, au revers d’une phrase, ne voient chez Godard que vains artifices factices, le trouvent snob, provocateur. Vieux patibulaire dont ils ne comprennent pas la jeunesse. Et si nous ne comprenons pas, n’est-ce pas parce que précisément nous avons déjà dit adieu au langage, ou que le langage nous a largués, abandonnés ? Que nous n’arrivons plus à parler, à se parler ? Que nous ne pouvons plus sortir du plat du langage, ou plutôt justement y entrer, n’est-ce pas cela même que nous vivons aujourd’hui au plus brûlant de l’actualité ?

Ce reflux du langage en nous, et donc de la pensée, n’a-t-il pas une histoire politique ? Qui remonte loin. Et dont Jacques Ellul, dont Godard fait un bel éloge, a entrevu la portée. Notons qu’à leur façon nombre de philosophes portent aujourd’hui cette question, c’est selon leur manière et leur esprit, Jean-Luc NancyCynthia FleuryJulia Kristeva… Mais ce film n’est en rien un cours de philosophie. Il ne manipule rien, ni idées ni personnes. Il est une métaphore de toute l’histoire de l’humanité saisie dans l’instant. Il est cheminement (méditation) donné à entendre. Il donne simplement à être « inquiet », à ne pas trouver le repos, a être insatisfait de l’état dans lequel l’on se trouve ». Et si obscurité il y a, c’est pour chercher la lumière. Métaphore de la salle de cinéma.
J’ai l’impression qu’on refuserait aux enfants d’aujourd’hui de lire Rimbaud ou Mallarmé, parce que chercher à comprendre serait désespérant ! Pourtant, il faut bien aller vers ce que l’on ne comprend pas et suspecter ce que l’on croit comprendre. « Le propos est simple », assure Jean-Luc Godard à force de citations. Mais les citations pour lui, comme pour Sollers, sont les preuves que ce qui est perdu existe pourtant, et dont probablement leurs auteurs sont des sortes de témoins. Mais son film ne laisse ni l’intelligence, ni l’âme en repos. Mais qu’est-ce que comprendre un poème, une musique ? Où voit-on que les choses se donnent spontanément à comprendre, à voir, à entendre ? Ne s’agit-il pas de les laisser venir à nous, nous envahir ?

Fermons les yeux et laissons venir les larmes. Elles coulent, inondent. Ce ne sont pas des larmes de bonheur, ni de souffrance, mais de joie. Joie de croiser aussi dans la salle à la même séance, lumière revenue, Michel Piccoli accompagné d’une amie. Être à l’écoute d’une même parole, celle de Jean-Luc Godard, avec Piccoli. Le Michel Piccoli du Mépris ! J’embarque dans mon souvenir Brigitte Bardot, puisque France Inter hier matin m’a appris qu’elle fêtait ces jours-ci ces quatre-vingts ans ! Jean-Pierre Burdin

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Récit et chant d’exil kurde

Le 09/09 à Marseille (13), les 12 et 13/09 au Théâtre Paris-Villette (75), Élie Guillou propose Happy Dreams Hotel. Une nouvelle création, où l’auteur et metteur en scène poursuit sa documentation poétique de la tragédie d’un peuple sans État. Entre conte, théâtre et ballade, un récit qui touche au cœur.

Dispersé en Turquie à plus de 50 %, en Iran à près de 25 %, en Irak à plus de 15 % et en Syrie à 5 %, le peuple kurde est sans État, l’Iran et l’Irak en reconnaissant tout juste deux régions. Élie Guillou, metteur en scène et auteur, découvre la tragédie et la lutte kurdes en 2012 lors d’un voyage en Turquie, et y consacre une première pièce, Sur mes yeux, en 2018 . Dans une nouvelle création, Happy Dreams Hotel, qu’il écrit et met en scène avec le Théâtre du passeur, il raconte l’histoire d’Aram Taştekin, dramaturge et comédien, arrivé en France en 2017 après avoir été contraint de fuir le régime d’Erdoğan. Tous deux s’étaient rencontrés à̀ Diyarbakir, dans l’Est de la Turquie, où Aram était comédien dans la troupe municipale. Il a depuis obtenu l’asile politique, a été l’assistant de Peter Brook sur la création Why ?, en 2019, et ses projets sont accompagnés par l’Atelier des artistes en exil dont il est membre.

Élie et Aram ont élaboré ce texte biographique dans les deux langues, français et kurde mais aussi avec des mots en turc et en anglais, travaillant les sonorités et la musicalité comme une matière première. Le texte est né du vécu d’Aram et de ses compatriotes, mais aussi de la complicité et des échanges de deux amoureux de poésie et de musique. Oscillant entre tragédie et comédie, désespoir et utopie, il porte avec distance et humour la parole de ceux qui reviennent de loin. Elle est incarnée avec brio et enchantement par Aram, rejoint au plateau par Neşet Kutas, un musicien d’exception qui a aussi quitté la Turquie pour la France et lui donne la réplique pour faire vivre les multiples personnages et épisodes de ce récit proustien. Il interprète le cousin – de deux ans son aîné – avec qui Aram commet toutes les transgressions de l’enfance et de l’adolescence et dont il partage les aspirations à la révolte et à la liberté. Aussi décide-t-il de l’accompagner lorsque ce dernier s’apprête à rejoindre la guérilla à Mus, dans l’est de la Turquie. Ils atterrissent dans un hôtel – dont la chambre sert de cadre à la mise en scène, espace clos et étroit mais où les fenêtres s’ouvrent vers l’inconnu et l’infini – et passent la nuit, comme dans une veillée d’armes, à évoquer leur vie par fragments.

L’on apprend qu’ils gardaient les agneaux ensemble et que leur découverte du coca-cola – pris pour du vin ! – avait privé leur village d’eau potable durant plusieurs jours. On apprend surtout, comme lui enseigne son père, qu’en Turquie les Kurdes ont deux prénoms, celui du village et celui de l’État. « Le premier c’est en kurde, le deuxième c’est en turc ». Et qu’il vaut mieux ne pas se tromper dans l’usage de l’un ou de l’autre. On entend le récit des brimades qu’il lui faut subir à l’école, de l’arrestation des hommes et du village incendié par les soldats turcs précipitant sa famille dans l’exode jusqu’à Diyarbakir. Mais on entend aussi l’acharnement à vivre à tout prix. À Diyarbakir, il y a l’électricité, le satellite et les films de Yilmaz Guney qui donne une voix internationale aux Kurdes. Les murs semblent infranchissables mais ils se recouvrent du mot Berxwedan, Résistance. Sous toutes ses formes. En cachette des parents, les deux cousins font un voyage à Antalya où, au lieu de vivre le luxe fantasmé, ils travailleront à l’Hôtel  Happy Dreams – qui donne son titre à la pièce. Aram y découvre le théâtre et sa puissance subversive lorsqu’il veut monter le Tartuffe de Molière où il est question « d’un prêtre manipulateur. Il parle de religion mais il pense qu’à l’argent. Comme Erdoğan ». Entre conte, théâtre et ballade, ce récit nous touche au cœur. Marina Da Silva

Le 09/09 à la Friche de la Belle de Mai à Marseille, les 12 et 13/09 au Théâtre Paris-Villette ( dans le cadre du festival spot #9), les 15 et 16/11 au centre culturel le Forum à Boissy-Saint-Léger.

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Pourvu qu’entre en scène Claude Simon

Ayant droit de l’œuvre de Claude Simon, Mireille Calle-Gruber publie La séparation. L’unique pièce de théâtre signée du prix Nobel de littérature 1985. Une écriture qui relève purement et simplement du tragique au plus haut prix.

On doit à Mireille Calle-Gruber une biographie magistrale de Claude Simon (Une vie à écrire). L’édition de La séparation est dûment complétée, sous le titre « Du train où vont les choses », d’une postface dans laquelle sont explorés, de manière exhaustive, les tenants et aboutissants d’une partition scénique qui fut représentée en 1953 à Paris, au Théâtre de Lutèce. Ce huis clos à la campagne, alors relativement mal accueilli, au cours duquel se déchirent deux couples, l’un d’âge mûr, l’autre plus jeune, tandis qu’agonise à côté une vieille femme, relève d’entrée de jeu du domaine des scènes de la vie conjugale. D’où, sans doute, les réticences initiales. On ne vit là qu’une resucée du drame bourgeois, d’autant plus décevante qu’on attendait autre chose de la part d’un adepte supposé du « nouveau roman », concept fourre-tout. À la lecture de la pièce, éclairée par l’érudition partageuse de Mireille Calle-Gruber, il apparaît que l’écriture profuse de Claude Simon, tramée des réminiscences autobiographiques d’un auteur à la pensée stoïcienne sans merci, violemment athée, attentif à la peinture noire de la mort dans ses attendus les plus concrets, relève purement et simplement du tragique au plus haut prix.

À partir de là, on saisit pleinement la validité magnifiquement désespérée de La séparation, chambre d’échos de la visée proprement spirituelle de celui qui, du Palace à la Route des Flandres, entre autres chefs-d’œuvre puissamment usinés, n’a cessé de scruter sans peur les fins dernières du métier de vivre jusqu’à l’ultime pourriture du cadavre. C’est flagrant dans des dialogues coupants où chacun, imperméable à la pluie verbale de l’autre, n’écoute que lui-même, aux confins parfois de l’hallucination. Et passent là-dedans des images inoubliables, déjà aperçues dans des fictions nourries de la vie dure de Claude Simon, tôt orphelin, marqué par la guerre, prisonnier évadé, authentique homme de l’être qui ne fut jamais un littérateur.

Il est bel et bien qu’on reparle à bon escient de Claude Simon (il n’aimait pas son prénom) et que paraisse aujourd’hui cette pièce. Grâce en soit rendue à Mireille Calle-Gruber. On souhaite ardemment qu’un metteur en scène à la hauteur s’empare de cette âpre réflexion en actes, littéralement sans merci, qui tranche encore, avec superbe, sur le tout-venant dramaturgique avec une insolente liberté de vision plastique. Jean-Pierre Léonardini

La séparation, Claude Simon (Les Éditions du Chemin de fer, 160 p., 17€).

La séparation est une œuvre à la beauté crépusculaire, qui conjugue l’effroi fasciné par la chair vouée à charogne et une lucidité de Jugement Dernier. Mais sans recours à Dieu. La puissance, morbide et vitale, qui habite le texte au dessin sobre est d’autant plus impressionnante qu’elle est feutrée. Tout y est cris et chuchotements, dans un huis clos familial proche d’un Bergman ou d’un Tchekhov. ” Mireille Calle-Gruber

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Michel Guyot, seigneur de Guédelon

Châtelain de Saint-Fargeau en Puisaye, initiateur du site médiéval de Guédelon, Michel Guyot n’est pourtant point duc de Bourgogne. Juste un homme passionné de vieilles pierres, surtout un étonnant bâtisseur de rêves qui construit des châteaux pour de vrai.

En cet après-midi ensoleillé, les portes du château s’ouvrent aux visiteurs. Quittant le banc installé en la somptueuse cour de Saint-Fargeau, l’homme se lève subitement pour sonner la cloche. Une vraie, une authentique pour rassembler la foule sous l’aimable autorité de la guide du moment… Le groupe de touristes s’en va remonter le temps, plus de 1000 ans d’histoire, dans des salles magnifiquement rénovées sous les vigilants auspices des Monuments Historiques. Le « patron » des lieux les suit d’un regard attendri. Michel Guyot est ainsi, seigneur en sa demeure : sonneur de cloches, collectionneur de vieilles locomotives à vapeur, metteur en scène de spectacles son et lumière, « murmureur » à l’oreille de ses chevaux, veilleur éclairé devant un tas de vielles pierres… À plus de soixante-dix piges, il garde ce visage de gamin toujours émerveillé d’avoir osé donner corps à ses rêves. Les pieds bien en terre, les yeux toujours fixés sur la ligne d’horizon. Du haut de son donjon, bien réel ou imaginaire…

Né à Bourges en 1947, Michel Guyot n’est pas peu fier de sa famille. Une lignée implantée dans le Berry depuis sept générations, un papa formé à la prestigieuse École Boulle, spécialisé dans la vente de meubles et la décoration. Un père et une mère bien accrochés à leur terre natale, qui transmettent aux six enfants le goût et l’amour du terroir, le goût et l’amour des chevaux à Michel et son frère Jacques. Dès cette date, l’achat d’une jument de concours aux seize ans du Michel, ces deux-là ne se quittent plus et batifolent de concert dans tous leurs projets et aventures, aboutis ou inachevés… Après cinq ans d’études aux Beaux-Arts de Bourges, le « Don Quichotte » du Berry organise d’abord des stages d’équitation dans les prestigieuses écuries du château de Valençay, encore plus obnubilé par sa passion : celle des châteaux, pas des moulins à vent !

En 1979, c’est le coup de foudre : Jacques et lui découvrent celui de Saint-Fargeau, décor d’une série télévisée. À la recherche déjà d’une « ruine » depuis de longs mois, ils n’hésitent pas : ce sera celle-là, pas une autre ! « On n’avait pas un sou, on était jeunes, ce ne fut pas facile de convaincre les banquiers à nous consentir les prêts indispensables. Notre seule ligne de crédit ? Nos convictions, notre passion communicative, nos projets fous mais pas éthérés ». Et les deux frangins réussissent l’impossible : pour un million de francs, les voilà propriétaires d’un château vide et délabré avec deux hectares de toitures à restaurer, pas vraiment une sinécure ni une vie de prince héritier ! Quatre décennies plus tard, le visiteur succombe d’émerveillement devant la splendeur de ce bijou architectural, ce mastodonte aussi finement ciselé et rénové : le château et son parc, la ferme et ses dépendances.

Chez les Guyot, outre poursuivre leur quête de châteaux à sauver et rénover, n’allez pas croire qu’un rêve chasse l’autre ! Freud ne les démentira pas, on nourrit surtout le suivant. Encore plus fou, plus démesuré, plus insensé : en construire un vrai de vrai, quelque chose de beau et de fort, un château fort donc, pour l’amoureux de l’histoire médiévale.

C’est ainsi que Guédelon voit le jour ! Un chantier ouvert en 1997, où se construit un authentique château fort comme au temps du roi Philippe Auguste, dans le respect des techniques du XIIIème siècle. Un chantier du bâtiment au silence impressionnant : seuls se font entendre le chant des oiseaux, le hennissement des chevaux, sur la pierre les coups de ciseau… Une leçon d’histoire à ciel ouvert pour écoliers et collégiens durant toute l’année, pour petits et grands durant l’été ! La spécificité de l’entreprise médiévale ? Ce sont les parchemins d’antan qui livrent les procédés de fabrication, rien n’est entrepris qui ne soit certifié par les archéologues, chercheurs et universitaires composant le comité scientifique… Fort du travail de la cinquantaine de compagnons et tailleurs de pierre, femmes et hommes à l’œuvre chaque jour, en l’an de grâce 2023 le château de Guédelon devrait enfin imposer sa puissance et sa majesté en Puisaye.

Le vœu de Michel Guyot, à l’intention de chacun ? « Oser aller au bout de ses rêves, petits ou grands ». Vivre ses passions, au risque de l’échec, au moins tenter pour ne pas nourrir de regrets. Yonnel Liégeois

 

Une page d’histoire à ciel ouvert

Plus grand site d’archéologie expérimentale au monde, la construction du château de Guédelon associe depuis 1997 le savoir-faire des artisans à l’expertise des historiens et archéologues, notamment ceux de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives). Tailleur de pierre, forgeron, bûcheron, tisserand, potier, charpentier, cordelier, berger, boulanger et cuisinier : plus qu’un château fort en construction, c’est tout un village du Moyen Âge qui revit sur le site de Guédelon ! Où les maîtres oeuvriers du jour sont régulièrement conviés, par les visiteurs qui déambulent sur le chantier, à expliquer leurs gestes, commenter le pourquoi et comment de leurs tâches : une authentique leçon d’histoire à ciel ouvert ! En ces lieux, le geste artisanal se conjugue avec connaissance et rigueur scientifiques, lecture des textes anciens et respect des techniques ancestrales. Nul besoin d’éteindre son smartphone, les liaisons ne passent point en ce lopin de terre de Puisaye ! Logique, en ce XIIIème siècle florissant petit vassal de Philippe Auguste d’abord, fidèle ensuite à Blanche de Castille qui assure la régence de son jeune fils Louis IX (le futur Saint Louis), le seigneur de Guédelon a décidé d’ériger sa demeure. Pour asseoir son autorité sur cette parcelle de Bourgogne, se protéger de rivaux souvent belliqueux et conquérants. Un château sans grand faste, plutôt austère, avec ses tours de guet, sa chapelle et les dépendances… Un site historique, un lieu unique : alors que le chantier de Notre-Dame de Paris interroge les problématiques de conservation du patrimoine, l’archéologie expérimentale de Guédelon se révèle d’autant plus précieuse !

À visiter : le site de Guédelon est ouvert jusqu’au 06/11/22. Jusqu’au samedi 31 août : de 9h30 à 18h30 tous les jours. Du 01/09 au 06/11 : de 10h à 17h30 (18h, les samedis de septembre), fermé tous les mardis et mercredis de septembre au 19/10, fermé tous les mercredis du 20/10 au 06/11. Dernier accès : 1 heure avant la fermeture du chantier. Le château de Saint-Fargeau, avec son spectacle Son et Lumière en soirée, « 1000 ans d’histoire ».

À lire : « J’ai rêvé d’un château », par Michel Guyot (Éditions JC Lattès). « La construction d’un château fort », par Maryline Martin et Florian Renucci (Éditions Ouest-France). « L’authentique cuisine du Moyen Âge », par Françoise de Montmollin (Éditions Ouest-France).

À regarder : « Guédelon, la renaissance d’un château médiéval » et « Guédelon 2 : une aventure médiévale».

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Armelle et Peppo, cœur de tziganes

Du 21 au 25 août, à Vassivière (23), le festival Paroles de conteurs accueille Armelle et Peppo. La conteuse et le musicien y font escale pour narrer l’incroyable épopée tzigane. Un récit de cinq heures décliné en autant d’épisodes.

Durant cinq jours, Armelle la conteuse Rom et Peppo le musicien voyageur font escale à Vassivière, au festival Paroles de conteurs pour y narrer l’épopée tzigane. Un récit présenté en cinq fois une heure. L’ambition est grande, à la mesure de l’amour qu’Armelle et Peppo portent à leur peuple. Il faut, à n’en pas douter, une sacrée dose de passion pour décider de relater de la sorte cette histoire. Entre mythes, légendes et réalité, l’histoire des tziganes et de leur trajectoire à travers les âges : nomades de tous temps, victimes de persécutions, souffrant souvent encore aujourd’hui d’une mauvaise réputation… « Descendants des Dieux, nous, les tziganes, avons fait le tour de la Terre. Nous avons traversé les guerres et nous sommes toujours là », clament-ils.

C’est par le conte que le couple de saltimbanques transmet la mémoire : une expression artistique par nature porteuse de rêve, d’évasion et d’imaginaire, qui donne à voir et à comprendre la tradition tzigane. Bien plus encore, il interpelle chaque individu parce qu’il touche à une dimension universelle. « Depuis la nuit des temps, les hommes ont migré et nous sommes toutes et tous le produit de ces voyages ». Le rappel n’est pas superflu. Il éclaire sur la manière dont s’est construite la civilisation humaine et invite à remettre à leur juste place ces familles qui mènent leur vie au rythme de leur déplacement.

Armelle et Peppo sont de ceux-là. Ils bougent pour mieux se raconter. En couple sur scène comme à la ville, la construction de leurs spectacles résulte d’un échange permanent, issu de leur complicité au quotidien. « Nous nous accordons sur la ligne directrice de nos spectacles, puis plus en détail. Progressivement, nous faisons nôtre le déroulement d’un récit, très peu écrit. Et puis, nous laissons une part importante à l’improvisation », explique Armelle. Musique et parole s’inspirent mutuellement pour narrer leurs histoires servies par la poésie et l’humour. Qui parlent de la vie des hommes et des rapports tissés entre eux, mêlant sens du partage et de l’amour mais aussi de la défiance.

Le voyage en roulotte, pour Armelle et Peppo ? Bien plus qu’un mode de transport, un mode de vie… Durant des années, ils ont sillonné la France et l’Europe en roulotte (une, puis deux avec la venue des enfants), présentant leurs spectacles au hasard de leurs rencontres : écoles, médiathèques,  maisons de quartiers,  lieux associatifs… Jusqu’à ce jour d’été 2007 où ils firent halte au festival de Vassivière, une journée qui changea leur existence ! Les contacts pris après leur prestation débouchèrent sur des contrats pour des horizons plus lointains. « Les avions et les trains ont remplacé les roulottes », souligne Peppo, le sourire aux lèvres. À la rencontre de nouveaux publics, ceux d’Outre-Mer (Guyane et Nouvelle-Calédonie) et de pays africains francophones comme le Burkina Faso mais aussi ceux de Grèce, du Liban et d’Angleterre. Philippe Gitton

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Monsieur Jouvet, bonjour

Le 16 août 1951, il y a 71 ans, Louis Jouvet meurt dans son bureau du Théâtre de l’Athénée. En hommage à l’immense comédien, Chantiers de culture vous propose un entretien imaginaire avec le « patron » de l’Athénée. Un maître dans tous les arts du théâtre.

Yonnel Liégeois – Bonjour, monsieur Jouvet. Quelle étrange destinée, vous avez failli être pharmacien plutôt que comédien !

Louis Jouvet – Comédien, ce n’est pas un métier… Toute ma famille en chœur me l’a chanté et répété avec toutes les variations que comporte l’art de la fugue. J’ai découvert le théâtre au collège, mais à 17 ans j’ai dû m’inscrire à l’école de pharmacie de Paris. Je l’avais juré aux miens et c’est grâce à cette promesse qu’ils m’ont lâché… Pour interpréter des petits rôles tout en passant brillamment mes examens. C’est en 1909, chez Léon Noël au théâtre Montparnasse, que j’ai fait mes véritables débuts de professionnel.

« On fait du théâtre parce qu’on a l’impression de n’avoir jamais été soi-même et qu’enfin on va pouvoir l’être »

Y.L. – En 1911, c’est la rencontre déterminante avec Jacques Copeau. Qui vous demande de devenir son régisseur au futur théâtre du Vieux Colombier…

L.J. – Alors que j’obtiens mon diplôme de pharmacien de première classe en 1913, je rassure Copeau en lui affirmant que « je serai des vôtres ». En octobre, une affiche orange au nom du Vieux Colombier couvre les murs de la rive gauche. C’est un appel « à la jeunesse pour réagir contre toutes les lâchetés du théâtre mercantile et défendre les plus sincères manifestations d’un art dramatique nouveau ». À la première, je joue Macroton dans L’amour médecin. Les critiques remarquent d’emblée mon phrasé particulier et me surnomment « le grand cadavre bègue ». Si j’ai cette diction, c’est évidemment le trac qui me la donne !

Y.L. – Mobilisé comme infirmier en 1914, c’est la guerre et l’horreur des tranchées…

L.J. – Dans le boyau à côté de moi, il y a des Arabes, des Malgaches, des Sénégalais. Que je soigne, réconforte, aide à mourir… Le soir venu, j’allume ma bougie et me plonge dans la lecture de Molière. Autour de moi, des milliers d’yeux m’observent et me regardent : des rats, des centaines de rats ! C’était horrible, insupportable, c’est vraiment des instants où l’on touche le fond.

« Rien de plus futile, de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre »

.Y.L. – Nouveau directeur de la Comédie des Champs-Elysées, vous créez Knock de Jules Romains en 1923. Un triomphe ?

L.J. – Certes, mais inattendu… André Gide se précipite sur scène pour me féliciter. Pour le public et la critique, désormais, je suis Knock ! Même si le succès de la pièce ne se démentira jamais, je l’ai jouée quelque 2000 fois en 17 reprises, c’est une façon simpliste et commode de voir les choses. L’autre grande rencontre de ma vie ? Jean Giraudoux. Je créerai à la scène la majorité de ses œuvres. Un véritable ami, une vraie complicité littéraire et artistique.

Y.L. – Vous lancez le Cartel en 1927 : un accord inédit entre « théâtreux » ?

L.J. – Notre ambition avec Baty, Dullin et Pitoëff ? Défendre l’esprit du théâtre face à la comédie de boulevard, coordonner nos répertoires, pratiquer une politique commune d’abonnements et de publicité… Chaque associé conserve sa pleine liberté artistique, mais les quatre s’engagent à se solidariser dans toutes les affaires où les intérêts professionnels ou moraux de l’un sont en jeu. Notre communion de vues vivra jusqu’en 1939, date de la déclaration de guerre et de la mort de Pitoëff.

« Le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible »

Y.L. – Pourquoi avoir quitté la Comédie en 1934 pour l’Athénée ?

L.J. – Les cinq cents places de l’Avenue Montaigne ne suffisaient plus à équilibrer le budget et il faut de l’argent pour que l’œuvre d’art soit une chose parfaite. S’installer sur les boulevards, et alors ? Je n’ai jamais cessé d’être Jouvet, je ne me suis pas déshonoré en changeant de lieu, en prenant la direction du théâtre de l’Athénée. La classe de Giraudoux, c’est cela qui donne la ligne de conduite à mon théâtre : un beau langage, un décor et une mise en scène au service d’un texte.

Y.L. – La Marseillaise, Drôle de drame, Entrée des artistes, Quai des orfèvres, La kermesse héroïque, Hôtel du Nord… 32 films au total, dont plusieurs chefs-d’œuvre : il se dit pourtant que vous haïssez le cinéma ?

L.J. – Foutaises… Demander à un acteur s’il préfère le cinéma au théâtre revient à penser au choix que ferait un poisson entre un vivier champêtre et un aquarium climatisé ! Certes, j’ai toujours considéré le cinéma comme mon « gagne-théâtre ». Il n’empêche, qu’on me donne encore 25 ans à vivre et je montrerai à tous de quoi je suis capable !

« Le cinéma, c’est du théâtre en conserve »

Y.L. – Professeur au Conservatoire, comment définissez-vous votre métier ?

L.J. – D’abord une incompréhensible possession et dépossession de soi. Un art exigeant qui ne relève ni du pur artifice ni de la pure spontanéité. Un exercice qui demande à l’interprète un travail acharné pour s’ouvrir peu à peu au personnage et lui offrir une technique, une voix, un visage. Le « connais-toi toi-même » de la philosophie antique, c’est tout le métier du comédien, tout son art. Se connaître soi-même par rapport à Alceste ou à Marguerite Gauthier, ce n’est pas donné à tous les gens qui font de la philosophie.

Propos authentiques de Louis Jouvet, recueillis par Yonnel Liégeois

Jouvet, à l’avant-garde

Né à Crozon en Bretagne, le 24 décembre 1887, celui qui faillit être prénommé Jésus par sa mère s’éteindra en son bureau du théâtre de l’Athénée le 16 août 1951. Exceptionnel interprète, génialement doué en décors et éclairages, metteur en scène d’une intransigeance absolue, Louis Jouvet maîtrise à la perfection tous les arts du théâtre. Hanté par les œuvres majeures de Molière (L’école des femmes, Dom Juan et Tartuffe), il sera aussi à l’avant-garde du théâtre contemporain : Giraudoux, Genêt, Sartre…

À lire : Le comédien désincarné, de Louis Jouvet (Flammarion, 400 p., 10€). Les Cours de Louis Jouvet au Conservatoire, analysés par ève Mascarau (Deuxième époque, 536 p., 29€). Elvire Jouvet 40, préface de Brigitte Jaques-Wajeman (Actes Sud, 56 p., 12€50). Louis Jouvet, d’Olivier Rony (Folio Gallimard, 416 p., 9€70).

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À lire ou relire, chapitre 8

En ces jours d’été, entre canicule et farniente, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection de livres. Entre inédits et éditions de poche : de Jon Kalman Stefansson à David Diop, de Jean-Pierre Siméon à Jean-Bernard Pouy. Pour, au final, remonter le temps en compagnie d’Éric Vuillard et de Céline… Bonne lecture !

Osons l’écrire, les ténèbres s’estompent et les yeux s’éclairent d’une intense aurore boréale lorsqu’ils plongent dans le dernier pavé, et foisonnant ouvrage, de Jon Kalman Stefansson ! Un pays, l’Islande, un paysage de fjords enneigés et soufflés par le vent, de volcans tumultueux et de champs de lave désertiques, de mer déchaînée et de hautes vagues déferlantes à masquer l’horizon… Une terre fière, austère et rebelle dont il faut dompter l’hostilité dès l’enfance pour s’en amouracher à jamais, la tromper pour un ailleurs éphémère et sans cesse revenir fouler l’herbe boueuse des ancêtres !

L’Islande ? Plus qu’un décor dans Ton absence n’est que ténèbres, le creuset essentiel en ce qu’il façonne le caractère de ses habitants : la beauté d’une nature qu’il faut apprendre à courtiser telle une maîtresse exigeante, la lenteur du jour aussi longue que la nuit peut être profonde, les fulgurances de rapports humains tout à la fois âpres et tendres entre congénères… Au cœur de cet univers fantasque et fantastique, un homme dont nous doutons s’il est vivant ou mort, qui semble avoir perdu la mémoire ou en tout cas vouloir raviver ses souvenirs. Alors, entre saga dont est riche et coutumière la littérature nordique, roman historique à remonter le temps des années 1900 à aujourd’hui, conte philosophique où se posent les questions existentielles fondamentales en des dialogues truculents voire anodins, hymne poétique en hommage à une terre peuplée de trolls et de fées, le dernier roman de l’auteur islandais est d’une lecture proprement jubilatoire, superbement traduit par le talentueux Éric Boury, lauréat du Grand prix de la traduction pour D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds de… Jon Kalman Stefansson !

Et c’est à un autre fulgurant voyage, en terre inconnue, que nous convie David Diop. Après Frère d’âme, Prix Ahmadou Kourouma et Goncourt des lycéens en 2018, l’auteur aux racines sénégalaises signe, avec La porte du voyage sans retour, une extraordinaire épopée enracinée dans une histoire d’amour au long cours ! Gorée, île emblématique et mortifère, ultime escale pour des millions de Nègres entassés sur la mer rougie sang des traites négrières… Puissamment porteur de fortes émotions encore aujourd’hui pour le visiteur qui en foule le sol cimenté, entre les cachots comme entrepôt de chair humaine et l’étroite ouverture marine pour l’embarquement fer aux pieds, un lieu que le romancier élit comme figure nodale de son récit. Botaniste de renom au temps des Lumières, éminent savant, Michel Anderson est conquis par l’histoire de Maram, une jeune esclave rescapée de Gorée ! Un étonnant voyage dans l’imaginaire d’un personnage hors du commun, en partance sur les traces de l’inconnue et apprenant le wolof pour être plus proche des autochtones ! Surtout, de retour en France et avant sa mort, l’homme de haute stature s’est ouvert à des valeurs universalistes qu’il désire transmettre en héritage à sa fille Aglaé.

Sans quitter le continent afro-américain, il nous faut alors plonger dans le salut qu’adresse le poète Jean-Pierre Siméon à l’auteur du Cahier d’un retour au pays natal en épilogue de son dernier recueil, Levez-vous du tombeau ! « Nous avons besoin de toi Aimé Césaire, nous avons besoin de toi plus que jamais… Les peuples naissent avec la poésie, disais-tu, eh bien ils meurent cela crève les yeux d’avoir perdu la poésie« , clame Siméon. Lui qui, dans un précédent essai, osait affirmer que La poésie sauvera le monde, une parole d’urgente nécessité qui, de l’antiquité à nos jours, s’est élevée de tout temps contre préjugés et billevesées. Un hymne à l’insurrection des mots, à la rébellion de l’alphabet , un appel à l’insoumission verbale face aux conformismes putrides. Une invitation à déserter nos habitudes pour réconcilier en nous le verbe et l’agir, relier notre état de vivant à univers plus grand que nous qui se nomme nature, une invitation à ce qu’enfin « la poésie gouverne elle qui n’a ni pouvoir ni assurance elle dont la pensée est tantôt cheval de steppes tantôt poignée de mésanges jetée au vent ».

Jean-Bernard Pouy, par Daniel Maunoury. Co

Si le verbe poétique est envol libertaire, Jean-Bernard Pouy, écrivain patenté et reconnu de romans noirs, en est un intrépide messager en sa prose totalement iconoclaste à la cour des doctes exégètes ! Avec cette fameuse Trilogie spinoziste, l’éditeur a eu la bonne idée de rassembler trois courts romans au titre éminemment évocateur : Spinoza encule Hegel, À sec ! et Avec une poignée de sableTrois épisodes pour narrer l’épopée urbaine dévastatrice de Julius Puech, chef de la Fraction Armée Spinoziste, ennemi juré de la bande des hégéliens. Poussé par l’amour de l’éthique (!) contre l’esthétique des renégats, chaussé de ses fameuses bottes en lézard mauve et à cheval sur sa Guzzi 850 California, avec son affectueuse bande d’allumés il mène croisades sanguinolentes, tueries et affrontements meurtriers sans jamais débander. Amis poètes, bienvenue ! Un ouvrage explosif, outrancier dans ses délires mais d’un humour exalté, un style déstructuré dont seul Pouy a le secret d’un roman l’autre, lui le membre éminent de l’Oulipo, l’empêcheur de penser en rond et le génial créateur du personnage littéraire du Poulpe. À lire de toute urgence, mais à ne pas mettre entre toutes les mains au risque d’une hécatombe entre Marseille et Miramas ! Et si au final vous n’avez toujours rien compris à l’univers de Jean-Bernard Pouy, plongez dans son dernier opus, En attendant Dogo, jeu de mots aussi débile que désopilant, vous en sortirez vivant mais deviendrez un irréductible intoxiqué.

Alors que Pouy n’en finit pas de décortiquer au noir les rouages de nos sociétés, Eric Vuillard poursuit son décryptage de la grande Histoire, en s’installant à la table ou dans les salons feutrés de ceux qui en tirent les ficelles. Avec érudition et brio, fouillant les archives, mettant en scène les événements dont ils nous rapportent les dessous au plus près des documents et des personnages… Qu’il s’empare d’un objet historique unanimement reconnu et connu, il en fait énigme et mystère pour son lecteur, le surprenant de page en page pour lui dévoiler la complexité, familiale-clanique-affairiste-sociale, banale ou scandaleuse du sujet qu’il traite. Hier le sulfureux Congo du roi des Belges ou l’emblématique 14 juillet au temps de la Bastille, le prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour sur l’agenda du régime nazi ou l’émouvante Guerre des pauvres conduite au XVIème siècle en Allemagne, aujourd’hui l’ahurissante Sortie honorable à propos de l’Indochine française et de la débâcle de Diên Biên Phu au printemps 1954. Au-delà du récit documentaire, Vuillard nous plonge dans les états d’âme des militaires et leurs errances sur le terrain, les trahisons des politiciens et les gains juteux engrangés par les industriels à l’affût du caoutchouc au mépris des recrues envoyées à la mort de manière délibérée. Tout à la fois passionnant et douloureux, de nouveau un petit format pour un grand livre !

D’aucuns ont suivi la saga des manuscrits de Céline retrouvés en 2021, une rocambolesque histoire de feuillets et documents prétendument perdus ou volés depuis sa fuite à Sigmaringen en 1944, en fait juste mis à l’abri durant de longues décennies. Sur son blog, le journaliste Jean-Pierre Thibaudat révèle avec force détails les dessous de l’affaire… Aujourd’hui, détentrice du sulfureux écrivain à son catalogue, les éditions Gallimard publient donc un premier inédit, Guerre. Un récit de quelques 150 pages, agrémenté de plusieurs fac-similés, où se déploie dans sa toute puissance la verve de l’auteur du Voyage au bout de la nuit. Avec cet aveu, incontournable, aux premières pages du livre, « J’ai attrapé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête ». Les chapitres d’une œuvre en fait éclatée, supposé essai ou brouillon aux feuillets disparates parfois ardument déchiffrables où Céline conte, dans ce style romanesque qui n’appartient qu’à lui, son expérience traumatisante de la guerre, blessé sur le champ de bataille avec des séquelles dont il ne guérira jamais. D’une liasse de papiers à l’autre, chacune retenue par une épingle à linge, le brigadier de cavalerie Ferdinand narre ainsi par le menu avec humour et complaisance, non sans concupiscence et mauvaise foi, le quotidien de son séjour et de sa convalescence à l’hôpital de Peurdu-sur-la-Lys. Aux pires heures de la grande boucherie, ses rencontres, ses amours, ses souffrances de guerre, ses outrances verbales sur la décrépitude de la nature humaine, ses magouilles avec Bébert, copain de chambrée et proxénète patenté… Un style tout à la fois populaire et flamboyant, à l’identique de toute la littérature célinienne. Yonnel Liégeois

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Jaurès, en pleine page

Le 31 juillet 1914, rue du Croissant à Paris, Raoul Villain assassinait Jean Jaurès. L’année du centenaire, en 2014, sous la plume de Gilles Candar et de Vincent Duclert, paraissait la biographie du fondateur du journal L’Humanité. Jean Jaurès ? La somme incontournable, l’ouvrage de référence sur ce géant du socialisme, autant homme d’action que de réflexion.

Jaurès ? Plus qu’un pic ou qu’un roc, pour paraphraser la célèbre tirade de Cyrano, il personnifie le gigantisme même de la pensée politique, philosophique et sociale ! Rien n’échappe à la sagacité du professeur de philosophie, à l’élu du Tarn, au défenseur des ouvriers de Carmaux ou de Decazeville : qu’il s’agisse de l’enseignement des enfants, des droits de douane sur les céréales, de l’avenir des retraites ouvrières ou du statut des délégués mineurs… Jean Jaurès, signé Gilles Candar et Vincent Duclert, nous plonge dans une authentique saga. Le décryptage d’une personnalité hors du commun, d’une figure profondément enracinée dans l’imaginaire collectif du peuple de France.
« Son assassinat, le 31 juillet 1914 au Bar du Croissant à Paris, y est pour beaucoup », confirme Gilles Candar, professeur d’histoire à l’E.N.S. (École normale supérieure) et président de la Société d’études jaurésiennes depuis 2005. « Une mort à l’image de celle des grands tragiques grecs, qu’il aimait beaucoup… La guerre de 14-18, et la grande boucherie qui va suivre sa disparition, donneront sens à la vie et à la vérité de Jaurès : son combat pour la paix, son engagement politique enraciné dans un profond humanisme. Las, au fil des décennies, il deviendra aussi ce totem que l’on exhibe, mais que l’on ne lit plus : le culte a fait place à l’étude ! ». Aux dires du spécialiste, le vrai travail sur l’œuvre et la pensée de Jaurès ne débutera en fait que dans les années 50-60. Grâce à une génération d’historiens tels que Maurice Aghulon, Ernest Labrousse, Jean Maîtron, Rolande Trempé et surtout la regrettée Madeleine Rebérioux

La biographie que signent Candar et Duclert nous livre d’abord des éléments éclairants et déterminants sur l’enfance de Jaurès : le petit Jean, issu d’un milieu bourgeois désargenté, n’est pas un gamin de la ville, le monde rural est pour lui la première référence. Brillant élève, il sera reçu troisième à l’agrégation de philosophie, derrière Bergson ! Ensuite, au fil des pages, l’ouvrage nous permet surtout de déceler comment se construit, s’affine et mûrit la pensée du futur tribun. La force et grande qualité de Jaurès ? « Être en permanence capable de se renouveler », souligne Gilles Candar. « Il refuse de se laisser enfermer là où on l’attend, il refuse de s’installer dans un socialisme convenu ou dans un socialisme de dénonciation. Il aurait pu faire une belle carrière de grand républicain, or il se veut avant tout un homme libre ».
Jaurès, l’enfant à la tête farcie des héros de Plutarque et qui vit au carrefour des milieux rural et urbain, élargira son univers en partant à la découverte d’un milieu ouvrier qui n’était pas le sien d’origine : celui des mineurs de Carmaux, celui des ouvriers du textile dans le Nord. Il fera alors le choix de s’adresser d’abord à un électorat ouvrier, mais sans jamais s’y enfermer : un monde certes encore minoritaire en cette fin de XIXème siècle, mais un monde d’avenir qui, pour lui, s’imposera comme une force essentielle dans le développement de l’économie et de la société. « Aux yeux de Jaurès, cette minorité détient les clefs de l’avenir », confirme l’historien. « C’est ainsi d’ailleurs que Jaurès le patriote, en s’intéressant au sort des ouvriers allemands après l’annexion de l’Alsace-Lorraine, forge sa conscience internationaliste ! L’humanisme de Jaurès se caractérise ensuite par cette capacité à joindre vision politique à vision de l’être : chez lui, le politique est toujours très lié au philosophique, au métaphysique. C’est d’ailleurs ce regard profondément humaniste qui le fait bouger, avancer, qui le démarque de bien des socialistes de son temps. En particulier, à l’heure de l’affaire Dreyfus ».

Le lecteur de Jean Jaurès éprouve un plaisir évident et un intérêt grandissant à découvrir cette pensée en train de se faire, au sens fort du terme, jamais prisonnière de sa propre production, toujours réinvestie et réévaluée au contact du quotidien et des soubresauts de l’actualité : de la « question sociale » à l’urgence des réformes à mettre en œuvre sous une IIIème République foncièrement conservatrice, du débat sur la loi de séparation de l’Église et de l’État à la défense de l’école laïque, de l’unification des courants socialistes aux idéaux de justice à l’heure de l’affaire Dreyfus, de la grande cause de la paix à la veille de l’embrasement guerrier de l’Europe… « Jaurès est avant tout un homme politique qui ne prétend pas détenir un système tout fait. Pour le trouver, il va lire, rencontrer d’autres gens, changer d’avis : une pensée en mouvement en quelque sorte, ce qui en fait toute la richesse parce qu’elle se construit au cœur des évolutions et des contradictions d’une société. Le Jaurès d’hier s’inscrit fortement dans le monde d’aujourd’hui où nous sommes revenus des grands systèmes idéologiques. D’où l’intérêt de retrouver la pensée d’un homme tout à la fois génial, ouvert et en recherche constante ». Candar et Duclert y parviennent avec brio et talent dans cette magistrale biographie qui ambitionne de « rapprocher, synthétiser, résumer ou suggérer l’immense connaissance, toujours fragmentée, sur Jaurès », lui qui désirait « aider les hommes de pensée à devenir des hommes de combat ».

Outre leur plongée érudite dans le corpus jaurésien, Gilles Candar et Vincent Duclert s’aventurent sur des terres d’histoire plus mouvantes, mais pas moins passionnantes : qu’en est-il de « Jaurès au XXème siècle … et au XXIème » ? Près d’un siècle après sa panthéonisation (23/11/1924), « en ascension constante au sein de la gauche française à la fin du XXème siècle, Jaurès se retrouve même au cœur des campagnes pour l’élection présidentielle de 2007 et de 2012», soulignent les auteurs. Or, il est aujourd’hui bien plus qu’une référence à la solde des hommes politiques : « un personnage d’aventure, un héros de roman ou de bande dessinée, joué au théâtre ou au cinéma, une chanson de Brel revisitée par le groupe Zebda, une affiche d’Ernest Pignon-Ernest, un souvenir fugace mais essentiel d’un moment de la conscience humaine ». Le chapitre « Jaurès, du roman national à l’histoire problème » l’atteste, il faut attendre 1959 et la création de la Société d’Études Jaurésiennes (SEJ) pour que se construise une authentique recherche universitaire, scientifique et historique, surtout collective, autour de Jaurès… En 2009, cinquante ans plus tard est publié Les années de jeunesse, le premier volume des « Œuvres » suivi de neuf autres dont « Le Pluralisme culturel », l’un des seuls à ne pas être chronologique et paru en 2014, l’année du centenaire.

Richesse du verbe et de la plume, intelligence hors norme, profondeur d’esprit et rigueur philosophique : autant de qualités qui nous font aimer Jaurès, « notre bon Maître », qui nous incitent à le (re)lire et (re)découvrir ! Sans oublier une valeur fondamentale qui assoit son éminente stature : sa haute conscience morale. Dans les pas de Jaurès assurément, « il est temps de réfléchir à la dignité politique au XXIème siècle », concluent donc d’une même voix Gilles Candar et Vincent Duclert. Yonnel Liégeois

À la découverte de Jaurès :

À lire : Jaurès, la parole et l’acte, de Madeleine Rebérioux. Les années de jeunesse, 1859-1889, de Madeleine Rebérioux et Gilles Candar. L’éminente et regrettée historienne signe la préface générale à l’édition des œuvres de Jaurès. Le monde selon Jaurès, de Bruno Fuligni qui, à travers citations-réflexions et extraits de discours replacés dans leur contexte, nous invite à découvrir la pensée vivante d’un orateur et d’un chercheur hors-pair.
À consulter : le site de la Fondation Jean Jaurès qui recensait en 2014 l’ensemble des initiatives en l’année du centième anniversaire.

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L’humour, c’est du sérieux…

Jusqu’au 30/07, au Théâtre de l’Ange et à l’Espace Roseaux Teinturiers, se donnent respectivement La joyeuse histoire du monde et J’ai si peu parlé ma propre langue. Par leur humour décalé, Albert Meslay nous suggère un regard autre sur l’état de nos sociétés, tandis que la metteure en scène Agnès Renaud nous plonge avec nostalgie au temps de l’Algérie perdue. Entre légèreté et gravité.

Héritier de Devos et Desproges, Albert Meslay se joue des mots avec intelligence, et impertinence ! Le cheveu rebelle, sous ses insolentes bacchantes, truculent prince-sans-rire, il distille son humour noir et décalé dans l’espoir de dérider bien-pensants et mieux-disants coincés entre point et virgule, assommés à coups de point-virgule… Si divers journalistes sportifs ont coutume de refaire le match à la radio ou à la télé, sur scène Albert Meslay avoue des ambitions autrement plus élevées : refaire le monde, de l’ère de la pierre mal taillée à celle de la bombe atomique…

Un historien loufoque et déjanté qui, fort de ses recherches à l’université de Clermont-Ferrand-sur-Mer, risque aussi une parole du futur en ces temps de dérèglement climatique. Meslay ? Un humoriste qui ose faire face à l’adversité, le prouvant en 2018 lorsqu’il délocalise sa petite entreprise en pleine crise européenne : pour écrire ses sketches, il s’entoure alors d’auteurs comiques issus de pays émergents, de préférence à monnaie faible ! Succès garanti, à moindre coût, le rire en sus surtout !

… Entre histoire et mémoire

Et la bonne humeur règne aussi dans les studios de la Radio du Soleil, en ce jour où la station locale rend hommage à une figure emblématique du quartier : Carmen Sintès ! Amies et copines, chacune personnalité haute en couleurs, se disputent le micro pour évoquer le passé et se remémorer quelques bons souvenirs. Du temps de la minijupe et du yéyé, du grand Charles à la télé et du charivari en mai 68 dans les rues de Paris… Des amies de jeunesse, l’insouciance d’un temps marqué pourtant de blessures et déchirures : la nostalgie de l’Algérie, terre de l’enfance qu’il a fallu abandonner et musique d’une langue qu’on a peu parlée !

Entre fiction et reconstitution, images et paroles retrouvées, d’hier à aujourd’hui, la metteure en scène Agnès Renaud fait œuvre de mémoire, renouant avec les racines d’une mère trop longtemps silencieuse, faisant de sa propre histoire l’épopée d’un monde perdu que n’ont jamais oublié des milliers de concitoyens. Distillés au soleil de Méditerranée, les mots sont aptes à panser les plaies. Alors, entre humour et tragédie, légèreté et gravité, l’espoir renaît ! Yonnel Liégeois

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