Archives de Catégorie: Pages d’histoire

Sefsaf, les joies de l’alphabet

Au théâtre Le 11 d’Avignon (84), Abdelwahed Sefsaf présente Alif. Sous couvert de la première lettre de l’alphabet en langue arabe, le metteur en scène et directeur du CDN de Sartrouville clôt en musique et en beauté sa trilogie « Hexagone, une petite histoire de France ». Une ode à l’accueil de l’autre et au respect de la différence.

Sur la scène, l’on chante, danse et rit à la déclinaison de l’alphabet. Du A en français, Alif en langue arabe, jusqu’aux plus beaux souvenirs de l’apprentissage de l’une et l’autre langue… Pour s’en convaincre, quelques spectateurs sont invités à rejoindre la troupe sur le plateau, leur partition en main, actifs et partie prenante du déroulé du spectacle.

Après Si loin si proche et Ulysse de Taourirt, ses deux précédentes créations, Abdelwahed Sefsaf signe là l’ultime épisode de sa « petite histoire de France », le parcours édifiant d’un fils d’immigrés algériens, dont le cœur balance à jamais entre deux rives de la Méditerranée et deux langues. Enfant, le jeune Abdel a la chance d’intégrer à Saint-Etienne un lycée expérimental où est enseigné l’arabe. Un émerveillement pour le gamin d’origine kabyle, encore plus lorsqu’il découvre sa professeure, chrétienne et libanaise, qui leur décline le programme. « À vous qui avez perdu votre langue première, ou à qui on l’a arrachée sans bruit, je veux enseigner l’arabe des poètes. Pas celui qu’on brandit comme une arme, mais celui qui éclaire, celui qui chante, celui qui élève la pensée et apaise la douleur », déclame Adila Bendimerad, sublime comédienne !

S’élèvent alors, entre musique et dialogues, les mots et vers d’Imrou’l Qays (poète préislamique) et Mahmoud Darwich, les chansons d’Oum Kalsum et de Fairouz. Le théâtre devient salle de classe, et vice versa, où chacun se sent reconnu, respecté au cœur de sa différence. L’altérité n’est plus obstacle, elle se fait richesse lorsque chacune et chacun ont trouvé les mots pour la nommer et la célébrer. « Alif n’est pas seulement un spectacle, c’est une expérience », confesse Abdelwaheb Sefsaf, « où la langue devient scène, le public peuple, la poésie politique ».

Du plateau tournant aux gradins du public, de l’école républicaine aux plus belles pages littéraires, entre vièle et violon, se joue avec flamboyance et grand talent la rencontre de deux mondes, de deux cultures. Une mémoire et une histoire partagées, un avenir à bâtir et partager, commun commune ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Alif, Abdelwaheb Sefsaf : jusqu’au 23/07, 14h. Théâtre Le 11, 11 boulevard Raspail, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).

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Les justes, selon Camus

Au théâtre des Gémeaux, en Avignon (84), Maxime d’Aboville met en scène Les Justes. La pièce d’Albert Camus s’empare d’un fait historique, l’attentat contre le Grand-Duc Serge à Moscou en 1905. Entre révolution, violence et justice, une intense réflexion orchestrée par la compagnie des Fautes de frappe.

Sur le plateau, trois hommes et une femme… Qui fomentent un attentat, excédés par la politique antisociale du gouvernement tzariste. Ils réclament justice contre l’arbitraire imposé aux populations paysanne et ouvrière. Le jeune Kaliayev est chargé de lancer la bombe contre l’oncle du tzar. Stupeur, il renonce à son geste : le grand-duc est accompagné de ses deux jeunes neveux ! Avec Les justes, Albert Camus pose la question de front : le droit à la justice autorise-t-il toute forme d’action, jusqu’à la mort d’enfants ou de femmes innocents ? Après cette première tentative, avortée volontairement, les quatre protagonistes s’interrogent avant de passer à l’action de nouveau.

Le débat central : « Quel est le prix de la vie d’un homme ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause ? » L’idéal révolutionnaire ne s’interdit aucun acte, la mort n’est point un crime en regard de la cause à défendre, affirment d’aucuns avec autorité et conviction. D’autres, dont Kaliayev et Dora sa compagne, en doutent fortement. Pas un théâtre d’action, un théâtre d’idées passionnant et émouvant grâce à l’adaptation réussie du metteur en scène Maxime d’Aboville… Une pièce dont les attendus alimenteront bien plus tard les réflexions d’Albert Camus au cœur du conflit algérien, une œuvre qui résonne étrangement face aux tragédies meurtrières qui ensanglantent aujourd’hui notre planète, en Ukraine comme en Palestine. Yonnel Liégeois

Les justes, Maxime d’Aboville : Jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h00 sauf le mercredi. Théâtre des Gémeaux, 10 rue du Vieux Sextier, 84000 Avignon (Tél. : 04.88.60.72.20/09.87.78.05.58).

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Portugal, oyez les œillets !

Au théâtre des Lucioles, en Avignon (84), Jean-Philippe Daguerre présente La fleur au fusil. Le 25/04/1974, au Portugal, une révolution pacifique renverse la plus longue dictature d’Europe : un œillet victorieux du régime de Salazar, maître du pays durant plus de 40 ans ! Un « seul en scène » de Lionel Cecilio, émouvant et captivant.

Sur les planches du théâtre des Lucioles, s’y jouent divers spectacles de bon aloi ! Tel celui écrit et interprété par Lionel Cecilio, une Fleur au fusil mise en scène par Jean-Philippe Daguerre, récent lauréat des Molières… Avec humour et tendresse, le garçon égrène les souvenirs de sa grand-mère Céleste, fuyant en France le régime de Salazar. Durant des décennies, toute une jeunesse fut muselée, brisée, torturée sous le joug d’une dictature agonisante enfin en 1974. Sans un coup de fusil, sinon ceux de la liesse populaire, l’œillet au canon et à la boutonnière !

Il témoigne d’une puissante tendresse envers sa grand-mère. Lui qui doute de son avenir, ne semble pas trop quoi faire de son existence, il va trouver compréhension et force de vie auprès de Céleste. Qui a traversé bien des galères, supporté moult tourments et interdits sous le joug de Salazar, le despote portugais. Au point de devoir s’exiler, comme tant d’autres concitoyens, en France sa terre d’accueil… La jeunesse portugaise, en ce temps-là, est embringuée de force dans les guerres coloniales, au Mozambique et en Angola, la société est cadenassée, les opposants emprisonnés et torturés. La résistance s’organise, tant à Lisbonne qu’à Paris.

Du geste et de la voix, une chaise pour unique décor, seul en scène pour interpréter tous les personnages, Lionel Cecilio fait corps avec l’ancêtre bien aimée. Mêlant réparties en français et en portugais, illustrant son propos de musiques révolutionnaires et chants populaires, narrant les rapports entre Céleste et son frère Chico, ses liens avec Zé son amoureux et enrôlé de force dans l’armée. Un récit virevoltant, emprunt d’humour et d’émotion. À fleur de peau, à fleur de fusil… Jusqu’à l’impensable, l’extraordinaire : un peuple qui se soulève, une armée qui se rebelle pour abattre le pouvoir tyrannique. Un pan d’histoire vivante nous est offert, la démocratie en marche pour un bouquet de fleurs, la liberté et la fraternité. Un revigorant seul en scène, une épopée captivante et poétique, haute en couleurs et forte de fols espoirs en l’humanité retrouvée, à conquérir sous d’autres cieux. Yonnel Liégeois, photos Grégoire Matzneff

La fleur au fusil, Jean-Philippe Daguerre et Lionel Cecilio : jusqu’au 25/07, tous les jours à 17h40 sauf les mercredi. Théâtre des Lucioles, 10 rue du Rempart St Lazare, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.05.51).

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Vol au-dessus d’un ADN…

Au théâtre de la Reine blanche d’Avignon (84), Julie Timmerman présente L’affaire Rosalind Franklin. Le destin d’une femme, scientifique, spoliée de ses découvertes et oubliée de l’histoire. Une pièce d’Elisabeth Bouchaud : la science sur un plateau, une réussite !

Après avoir travaillé dans un laboratoire parisien réputé, Rosalind Franklin est une physico-chimiste mondialement reconnue, lorsqu’elle débarque à Londres en 1950. Misogynie de collègues masculins, rivalité et jalousie entre chercheurs, vols de documents (clichés photographiques de rayons X, rapport scientifique déposé au Conseil londonien de la recherche en médecine), la jeune femme est harcelée par ses confrères, dépouillée de ses découvertes majeures sur la structure de l’ADN. Elle meurt en 1958, à l’âge de 38 ans, d’un cancer lié à une surexposition aux rayons X. Sans savoir qu’on lui a volé ses découvertes, sans savoir que les usurpateurs (Francis Crick, James Watson et Maurice Wilkins) obtiendront le prix Nobel de Médecine en 1962.

Sujet aride, spectacle didactique et complexe ? Que les esprits littéraires se rassurent, comme toutes les têtes rêveuses plus que chercheuses, le spectacle est passionnant, haletant. D’une éprouvette l’autre, d’un cliché à l’autre, Julie Timmerman orchestre une véritable enquête policière à double tranchant : les déboires et victoires de la jeune chercheuse dans l’avancée de ses travaux, les magouilles et coups tordus de ses collègues. Nul besoin d’être fort en mathématiques, super doué en physique pour suivre, comprendre et découvrir les ressorts et coulisses d’un monde scientifique englué dans des représentations d’un autre temps, celui où la suprématie masculine s’impose avec naturel, telle une évidence : la laborantine à la paillasse, le patron sous les projecteurs !

Comme pour les deux autres épisodes aussi palpitants donnés précédemment en Avignon, Prix No’Bell et Exil intérieur, une écriture limpide d’Elisabeth Bouchaud, une mise en scène alerte de Julie Timmerman, une bande de comédiens dignes de leur blouse blanche (Isis Ravel, magistrale de présence en Rosalind)… La science sur un plateau, une découverte majeure, totale réussite ! Yonnel Liégeois

L’affaire Rosalind Franklin, texte Elisabeth Bouchaud, mise en scène Julie Timmerman : jusqu’au 22/07, à 14h30. La reine blanche, 16 rue de la Grande Fusterie, 84000 Avignon.

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Mauvaises filles pour Bon Pasteur

Au théâtre de la Manufacture d’Avignon (84), Marcial Di Fonzo Bo propose Au Bon Pasteur, peines mineures. L’histoire poignante de « mauvaises filles » placées par la justice dans les couvents de l’institution religieuse, un « seule » en scène d’Inès Quaireau d’une incroyable puissance.

En ce jour de septembre 1954, plaisir et joie ont déserté la vie d’Annette, 16 ans, gamine d’Aubervilliers (93). Son père l’a signalée à la protection de l’enfance, elle franchit la porte de la maison du Bon Pasteur d’Angers, tenue par les religieuses de la congrégation de Notre-Dame de Charité. Nue dans le grand couloir, fouillée, examinée par un gynécologue qui a « introduit ses doigts dans mon sexe, sans gant », elle s’est vue remettre trois robes : une pour le travail, l’autre pour les sorties et la troisième pour la prière. Une ambiance carcérale qui ne dit pas son nom, des centaines de jeunes filles « rebelles, aguicheuses, vicieuses » placées par décision de justice ou à la demande des familles en vue de modeler corps et esprit dans le respect de la norme sociale. Au programme d’Au bon Pasteur, peines mineures, travail, prière et pénitence. Le texte de Sonia Chiambretto est puissant, poignant. Au Bon Pasteur d’Angers et d’ailleurs, de prétendues « mauvaises filles » à d’authentiques mauvaises sœurs…

Avec force réalisme et conviction, Inès Quaireau narre le quotidien de ces filles en rébellion, exploitées et humiliées, qui n’espèrent qu’en la fuite… Bouillonnante de vie et d’espoir, vivace et alerte, la jeune comédienne vitupère contre un système qui avilit plus qu’il ne libère. Qui partage aussi les projets d’avenir de gamines victimes de la précarité, de conditions familiales et sociales indignes d’une société prospère. Le principe des gouvernants d’alors ? Rendre cette population invisible plutôt que favoriser leur insertion, une supposée protection qui se mue en punition et condamnation… Dans une mise en scène alerte et colorée de Marcial Di Fonzo Bo pour chasser le pathos, une interprète qui prête langue et corps à ces filles presque du même âge qu’elle. Un spectacle d’une profonde intensité où, avec humour et ironie souvent, elle salue leur combativité et leur soif d’existence, dénonce des principes éducatifs hors d’âge, propices aux pires dérives. Un vrai cri du cœur, la foi en la jeunesse ! Yonnel Liégeois

Au Bon Pasteur, peines mineures, Marcial di Fonzo Bo : jusqu’au 12/07, 11h35. Théâtre de la Manufacture, 2 rue des Écoles, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.12.71).

Des années 1940 jusqu’en 1980, le Bon Pasteur : 40 000 jeunes filles ont été placées par la justice dans les couvents de la congrégation, une institution qui faisait office de « maison de redressement ». Des centaines d’anciennes pensionnaires se battent aujourd’hui pour dénoncer les mauvais traitements infligés par les religieuses. Auditionnées lors de l’affaire Bétharram par la Commission d’enquête parlementaire sur les violences dans les établissements scolaires, avec leur association Les filles du Bon Pasteur, elles demandent des excuses officielles de l’État et la reconnaissance de leur statut de victime. Pays plus prompts que la France, Irlande et Pays-Bas ont agi en conséquence : excuses des gouvernants et versement d’indemnités réparatrices.

À lire, pour découvrir principes et dérives du Bon Pasteur : Mauvaises filles incorrigibles et rebelles (Véronique Blanchard et David Niget, éditions Textuel), Cloîtrées, filles et religieuses dans les internats de rééducation du Bon Pasteur d’Angers, 1940-1990 (David Niget, Presses universitaires de Rennes).

À voir, le film remarquable de Peter Mullan : Les Magdalene Sisters. Couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise 2002, il narre l’histoire authentique de ces institutions religieuses chargées de punir les femmes « déchues » d’Irlande. La pénibilité du travail de blanchisserie symbolisait la purification morale et physique dont les femmes devaient s’acquitter pour faire acte de pénitence. Quatre congrégations religieuses féminines (les Sœurs de la Miséricorde, les Sœurs du Bon Pasteur, les Sœurs de la Charité et les Sœurs de Notre-Dame de la Charité du Refuge) avaient la main sur les nombreuses Magdalene laundries réparties sur l’ensemble du pays (Dublin, Galway, Cork, Limerick, Waterford, New Ross, Tralee, et Belfast). À voir aussi Mauvaises filles, le film d’Émérance Dubas, l’histoire secrète des Magdalene Sisters françaises.

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Les silences de Faustine

Au Théâtre des Halles, en Avignon (84), Faustine Noguès présente Psicofonia, silences d’Espagne. Au lendemain de la mort de Franco et au nom de la réconciliation, le gouvernement décrète l’amnistie générale. Fille de républicains espagnols, l’auteure et comédienne ravive le passé, donne visage et voix à une mémoire interdite. Un spectacle insolite, envoûtant et poignant.

Petit maillot rouge, couleur révolte et sang, visage tout à la fois grave et lumineux, Faustine Nogès invite d’emblée le public à se coiffer du casque audio à disposition sur leur siège. Pour un voyage peu banal dans les Silences d’Espagne, un retour dans le passé, une immersion totale entre paroles, musiques et sons… Nous mettons nos pas dans les siens, à la quête d’une histoire jusqu’alors tue et tuée, au plus profond de cavernes et ruines. Celles de Belchite, une ville totalement détruite pendant la Guerre d’Espagne, une ville martyre laissée en l’état comme Oradour-sur-Glane. Quand la comédienne fait silence, résonne alors dans les oreilles la « psicofonia », cette technique sonore qui fait resurgir des profondeurs les bruits et les ondes de ce lieu maudit. Alors est rompu le silence sur les atrocités commises durant la guerre civile, prélude aux horreurs de la seconde guerre mondiale. Au lendemain de la mort de Franco et au nom de la réconciliation, le gouvernement espagnol avait décrété en 1977 l’amnistie générale.

Depuis des générations, des combattants d’alors à la jeunesse d’aujourd’hui, le silence était de rigueur. Les anciens se font taiseux pour ne pas raviver les plaies, un secret mortifère qui devient traumatisme pour tous : la fille de républicains espagnols en fait l’amère expérience, comme tous les survivants et leurs enfants. « L’Espagne s’est construite sur un charnier contenant les corps de centaines de milliers de victimes de la répression franquiste », témoigne-t-elle. « Les cadavres réclament justice » à l’heure où la loi ouvre enfin la porte en 2022 aux jugements des crimes commis par les sbires du général Franco durant près de quarante ans.

Avec délicatesse et tendresse, entre humour et poésie, Faustine Noguès nous prend par la main et l’oreille (!) pour nous conter ses souvenirs d’enfance, les dialogues avec son grand-père, convoquant Federico García Lorca pour mêler l’intime à la grande histoire. L’enjeu ? Briser le silence, oser fouiller les fosses communes avec Esperanza pour « faire entrer le passé dans le champ de la mémoire et le regarder avec clarté ». Un spectacle d’une grande puissance évocatrice, d’une sidérante beauté, envoûtant, poignant. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Psicofonia, silences d’Espagne, Faustine Noguès : jusqu’au 25/07, tous les jours à 14h sauf le mercredi. Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).

Psicofonia, rompre le silence

Issue d’une famille de républicains espagnols, Faustine Noguès cherche à se réapproprier l’histoire de ses ancêtres, victimes de la répression franquiste. Elle se heurte à un phénomène troublant : une amnésie persistante l’empêche de retenir le moindre indice lié à ce passé. Face à cet empêchement intime, elle se lance dans une enquête sur le parcours mémoriel de la société espagnole et découvre un pays encore en lutte pour sortir du silence et de l’oubli.

En espagnol, le terme psicofonía désigne une pratique consistant à enregistrer le silence dans des lieux dits hantés afin d’en révéler les présences invisibles. Forte d’une expérience sonore immersive, Psicofonía fait surgir des fantômes espagnols, traces vivantes d’un passé qui ne passe pas. Entre fantaisie et prise de conscience politique, Faustine Noguès mène une quête personnelle et collective : retrouver une mémoire égarée et interroger la nécessité universelle de la transmission mémorielle.

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Molière, une formidable école !

Au théâtre du Chêne noir, en Avignon (84), Frédérique Lazarini présente L’école des femmes. Fraîche et séduisante, une mise en scène qui actualise admirablement le texte de Molière quand Agnès, encagée et sous l’œil des caméras de surveillance, conquiert amour et liberté. Un hymne, par excellence, à l’émancipation des femmes.

En ces temps où les droits des femmes sont encore plus et mieux à défendre et soutenir, la pièce de Molière est une flamboyante illustration des combats à mener pour la moitié de l’humanité, pour ce prétendu deuxième sexe qui depuis des millénaires a accouché le premier, ce deuxième sexe qui a accouché l’humanité : de tout temps, d’entre les cuisses d’une femme, l’homme est né ! Une formidable École des femmes, une formidable mise en scène de Frédérique Lazarini.

C’est l’histoire d’une journée dans la demeure d’Arnolphe.
Ce jour-là le tuteur décide d’épouser la jeune fille
qu’il tient enfermée.

Mais voilà que celle-ci se prend, depuis son balcon,
à découvrir le monde…

Ce jour sera aussi celui où la prisonnière, amoureuse,
quittera son geôlier.

Certes, le petit chat est mort mais, de la bouche d’Agnès, la nouvelle n’émeut guère Arnolphe son tuteur, ravi bras dessus bras dessous de se promener avec celle qu’il encadre de son omnipotente autorité depuis de longues années. Ravi de voguer prochainement en justes noces, fier de se marier avec une très jeune fille éduquée à bien coudre et repriser, pas à réfléchir ni penser ! Le ton est donné, les dés sont pipés. Entre cage de verre et caméras de surveillance, nul doute dans la tête du quinquagénaire riche et arrogant, vicieux et malfaisant, il parachève l’éducation de la poulette en sa basse-cour.

Naïve peut-être la gamine, mais pas insensible aux vrais élans du cœur lorsque, sous ses fenêtres, son regard croise celui du jeune Horace. Le coup de foudre pas vraiment mais l’échange d’un sourire tendre et bienveillant, c’est peu mais déjà beaucoup, qui la bouscule dans sa torpeur et langueur, qui rompt l’ennui du quotidien, transgresse la fréquentation seule du maître de maison, despote absolu derrière ces écrans impudents qui scrute tous ses faits et gestes… Quand on a que l’amour, s’élève du plateau aux cintres la déclaration chansonnière de Jacques Brel, l’à-venir est possible, tout devient possible, rien d’impossible !

Géniale Frédérique Lazarini pour qui la vidéo n’est point accessoire de complaisance ni objet de coquetterie, mais véritablement partie prenante de l’action, magistrale Lazarini qui conduit sa troupe au meilleur de l’interprétation : du couple de gardiens sujet de risibles bévues ( Emmanuelle Galabru et Alain Cerrer) à l’amoureux et désespéré Horace (Hugo Givort), du fringant mais cupide et jaloux Arnolphe (Cédric Colas) à la jeune et pétulante Agnès (sublime Sara Montpetit), sans omettre l’oncle Chrysalde lucide et plaisant (Guillaume Veyre)…

Les mots ne sont nullement galvaudés, c’est du grand art quand une œuvre du XVIIème siècle résonne avec autant de vérité, d’actualité et de modernité ! Le roi a beaucoup ri, dit-on, à la représentation de cette École des femmes, pas vraiment les courtisans et aristocrates qui voyaient leur modèle patriarcal voler en éclats. Le message est clair, voire révolutionnaire pour l’époque, presque inattendu de la part de Molière qui vient d’épouser Armande Béjart de vingt ans sa cadette : avant l’heure le message féministe par excellence, toute femme a libre choix de sa vie amoureuse et sexuelle, quel qu’il soit tout être humain ne s’épanouit pleinement qu’entre intelligence et liberté ! Un bonheur, mieux encore un roc, un cap, un pic de plaisir assumé et partagé. Yonnel Liégeois, photos Marion Duhamel

L’école des femmes, Frédérique Lazarini : jusqu’au 25/07, tous les jours sauf le lundi à 10h15. Théâtre du Chêne noir, 8 bis rue Sainte Catherine, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.58.11).

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1947, Jean Vilar et Avignon

En septembre 1947, naît le festival d’Avignon lors de l’exposition Une semaine d’art en Avignon. Futur directeur du TNP à Chaillot (75), Jean Vilar propose trois créations, dont le Richard II de Shakespeare dans la Cour du Palais des papes… Paru dans le mensuel Sciences Humaines, un article de François Dosse.

Jean Vilar, comédien et metteur en scène, veut, dans l’après-guerre, dépasser la frontière de classe qui subsiste au plan culturel entre l’élite et le grand public. Au Théâtre national populaire (TNP), il cherche à concilier le répertoire avec une mission de divertissement capable d’attirer un nouveau public. Son ambition : réunir ceux qui ont déjà le goût et la pratique du théâtre et ceux qui n’ont pas encore sauté le pas. Pour lui, le théâtre « ne prend sa signification que lorsqu’il parvient à assembler et à unir ». En 1955, une polémique éclate entre Jean-Paul Sartre et Vilar : le premier, qui défend l’idée d’un théâtre à thèse, politiquement engagé dans une stratégie de rupture idéologique, reproche au second sa pratique d’un théâtre bourgeois. Jean Vilar lui répond indirectement : « Pour moi, théâtre populaire, cela veut dire théâtre universel ».

C’est fortuitement que Jean Vilar a trouvé le lieu idéal pour réaliser son projet et créé le Festival d’Avignon qui émergera comme rendez-vous incontournable, avec des manifestations théâtrales des plus diverses. À l’origine, il n’est question que de programmer trois spectacles pour accompagner, en 1947, une exposition d’arts plastiques : « Avignon devient, dans l’imaginaire de l’équipe du TNP, un berceau, un tremplin, un puits de jouvence », écrivent Emmanuelle Loyer et Antoine de Baecque (1). Le Festival s’impose rapidement comme un site privilégié d’expérimentation, d’aventure créative avant de rejoindre le théâtre de Chaillot à Paris, qui accueille les représentations après l’été. Il est encore aujourd’hui le creuset séminal de la création théâtrale.

En ces années 1950 des débuts du Festival d’Avignon, l’expression théâtrale se renouvelle radicalement. Le théâtre de l’absurde d’Eugène Ionesco et de Samuel Beckett a déjà pris ses distances avec le psychologisme. En attendant Godot, la pièce du second, parue en 1952, met en scène l’isolement des individus et leur incapacité à communiquer dans un monde dénué de sens. C’est aussi le succès du principe de distanciation de Bertolt Brecht, qui rompt avec le procédé classique d’identification, et dont Roland Barthes se fait le fervent défenseur. Il soutient le TNP de Jean Vilar et contribue à travers ses articles à élargir son public. Dans le cadre de son activité de critique théâtral, il assiste, enthousiaste, à une représentation par le Berliner Ensemble de Mère Courage de Bertolt Brecht au Théâtre des Nations en 1955 : il voit dans le dramaturge allemand celui qui réalise au théâtre ce qu’il a l’ambition de faire en littérature.

À l’été 1968, la contestation de mai perdure et se radicalise encore en se déplaçant vers le Festival d’Avignon, faisant cette fois le procès de la politique incarnée par Jean Vilar. On l’accuse de s’être transformé en valet de la culture bourgeoise. Alors qu’il a concocté un programme particulièrement moderne avec le Ballet du 20e siècle de Maurice Béjart et la troupe du Living Theatre dirigée par Julian Beck et Judith Malina, il est la cible d’attaques virulentes. Jean Vilar voit fleurir sur les murs de la ville les affiches qui s’en prennent à lui, le « Papape » : « Les échauffourées dans les rues et sur la place de l’Horloge se multiplient, les CRS chargent à plusieurs reprises. Le Festival est devenu un meeting permanent (1) ». De la place de l’Horloge à la place des Carmes, l’effervescence est à son comble. Le public est appelé à investir la scène et le théâtre se déplace dans la rue, donnant naissance à un Festival parallèle, le Off. On revendique un théâtre gratuit, populaire, innovant, spontané et critique. Comme l’écrit Claude Roy, le 21 août 1968 dans Le Monde, les contestataires font payer à Jean Vilar l’échec politique et social de Mai 68. François Dosse

(1) Histoire du Festival d’Avignon, d’Emmanuelle Loyer et Antoine de Baecque (Gallimard, 648 p., 42€).

Le théâtre, service public, de Jean Vilar, 80 textes rassemblés par Armand Delcampe (Gallimard, 568 p., 35€90). Le théâtre citoyen de Jean Vilar, d’Emmanuelle Loyer (PUF, 260 p., 18€). Avignon, le royaume du théâtre, d’Antoine de Baecque (Découvertes Gallimard, 128 p., 15€80). Le festival d’Avignon 2026 se déroule du 04 au 25/07.

Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un excellent magazine dont nous conseillons vivement la lecture.

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Châteauvallon, un bel été

Depuis le 26 juin et jusqu’au 28 juillet, Châteauvallon (83) inaugure la nouvelle édition de son Festival d’été. Une scène magique entre salle couverte et amphithéâtre, pinède et cigales. Pour la dernière année sous la férule de Charles Berling, son emblématique directeur.

Charles Berling découvre le théâtre à quinze ans en jouant au sein de l’atelier théâtre, créé par son frère aîné, Philippe Berling, au lycée Dumont-d’Urville de Toulon. Après son baccalauréat et une formation de comédien, il intègre le théâtre national de Strasbourg dirigé par Jean-Louis Martinelli. En parallèle à une carrière théâtrale, aux côtés des plus grands metteurs en scène (Moshe Leiser, Jean-Pierre Vincent, Bernard Sobel, Claude Régy, Alain Françon, Jean-Louis Martinelli, Ivo van Hove etc…), il se fait connaître du grand public par le film Nelly et Monsieur Arnaud de Claude Sautet et surtout, en 1996, Ridicule de Patrice Leconte. Cinquante rôles au théâtre, tout autant au cinéma, diverses mises en scène, la publication de trois romans : une carrière exceptionnelle !

En 2010, la ville de Toulon confie à Charles et Philippe Berling la direction du Théâtre Liberté qui ouvrira ses portes au public en 2011. En 2015, le Liberté, alors co-dirigé par Charles Berling et Pascale Boeglin-Rodier, et Châteauvallon dirigé par Christian Tamet, obtiennent ensemble le label Scène nationale, sous le nom de Châteauvallon-Liberté. En 2018, ces deux institutions culturelles majeures de l’agglomération toulonnaise sont réunies par une même direction, assurée depuis 2020 par Charles Berling seul, tout en poursuivant son activité artistique.

Il adapte au théâtre avec Philippe Collin et Violaine Ballet le podcast à succès de France Inter, Léon Blum, une vie héroïque, écrit et réalisé par Philippe Collin. Cet évènement théâtral participatif suscite un immense engouement. Récidivant avec la même équipe cet été, avec Les Résistantes. En 2025, travaillant sur l’œuvre de Lars Norén, il met en scène pour la première fois en France C’est si simple l’amour à Châteauvallon-Liberté. Qu’il présente en diptyque avec Lost and Found au théâtre de l’Atelier à Paris, jusqu’au 28/06. Au fil des jours d’un bel été chaud à Châteauvallon, Chantiers de culture se fera grand plaisir à revenir sur tous ces événements. Yonnel Liégeois

Châteauvallon, festival d’été : jusqu’au 28/07. Châteauvallon, 795 Chemin de Châteauvallon, 83190 Ollioules (Tél. : 09.80.08.40.40).

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Football, plumes et crampons

À l’heure de la Coupe du monde de football 2026, auteurs et éditeurs visent aussi le titre suprême dans le cœur des lecteurs. Pour tenter de faire la fête de la tête aux pieds, en dépit d’un tournoi gangréné avant même son ouverture, regard sur quelques livres gagnants.

« Pourquoi la France a-t-elle eu l’idée saugrenue en 1998 de siffler à domicile le coup d’envoi de la Coupe du monde de football ? », s’interroge la ménagère de quarante ans ou moins dont les enfants et le mari déjà peu assidus aux tâches domestiques foulent des heures durant la moquette du salon et rivent leurs yeux à la lucarne du téléviseur ? Allons droit au but et… déroulons le tapis vert de l’histoire sportive dont Jean-Yves Guillain nous rapporte les exploits dans L’œuvre de Jules Rimet (éditions Amphora). C’est au congrès d’Amsterdam de 1928 que le franc-comtois et président de la FIFA (Fédération internationale de football) de 1921 à 1954, signera d’une passe décisive la création d’un tournoi international ouvert à tous les joueurs de la planète.

Parmi les dizaines d’ouvrages consacrés au ballon rond qui promeuvent nos libraires en nouveaux gardiens du temple, Guillain signe un livre sans envolée lyrique ni « ola » dont la seule vertu est de glorifier le français qui engagea la partie, il y a bientôt cent ans ! Avec Pierre-Louis Basse, le Football, d’un monde à l’autre (éditions Mango) fait son entrée sur le stade sous des couleurs plus chatoyantes. Si le grand reporter à Europe 1 ouvre ses colonnes au journaliste et écrivain Jean Lacouture et au dessinateur Enki Bilal, respectivement admirateurs du joueur brésilien Leonidas et du club de l’Etoile Rouge de Belgrade, dans la foulée il tend aussi son micro aux nombreux supporters à remplir les stades qui refusent d’honorer la mémoire d’un Jules Rimet congratulant Mussolini en 1934 et applaudissent l’équipe des Pays-Bas n’allant pas chercher sa médaille dans la tribune présidentielle où parade Videla en 1978, général argentin et capitaine tortionnaire…

Compromission politiques, scandales financiers, dopage et salaires mirobolants de certaines vedettes, morale sportive assassinée sous l’enjeu d’intérêts économiques : sur la pelouse ou hors-jeu, la saga du foot ne cesse d’alimenter la chronique sulfureuse des médias. Dans Passions et terres de foot, du paysan d’Auxerre au mondial de Platini (éditions Amphora), Roland Passevant s’autorise l’ouverture des dossiers gênants que d’aucuns, encouragés par le mutisme et le dirigisme si peu démocratique des instances internationales, se plairaient à botter en touche. Avec ses Mordus du foot (le Cherche-Midi éditeur), le regretté Piem préférait en rire. Croquant finement tous les travers et ridicules d’une balle de cuir dont « la présence d’un deuxième exemplaire sur le terrain éviterait bien des affrontements ». Qu’il soit joueur ou supporter, sponsor ou arbitre, femme ou homme de « Téléfoot », le lecteur s’écroule d’humour dans la surface de réparation.

Plus jeune dans l’art de la caricature ou de l’ironie mais tout aussi talentueux, Bruno Heitz nous propose les savoureuses aventures de Monsieur Antibut (éditions Mango) : une histoire désopilante qui nous raconte la fuite rocambolesque d’un individu qui a « toujours eu horreur de CA » et trouve asile sur une île peuplée exclusivement de femmes qui ont fui la même chose que lui. Las, au terme de son exil, il foule à nouveau le sol de sa terre natale à la veille d’une nouvelle catastrophe sportive : le départ du Tour de France ! Un album destiné au jeune public que les grands ne manqueront pas de détourner d’une main litigieuse dans leur propre camp !

Du fantastique à l’étude sociologique

Concocté par Christine de Montvalon, Le dico du foot (éditions de l’aube) est un autre régal de l’esprit. A chaque terme plus ou moins usité dans le jargon footballistique où le « café-crème » côtoie la « savonnette » ou la « bicyclette », elle ponctue ses définitions de citations d’auteurs, célèbres adorateurs ou pourfendeurs du ballon rond. Plus noire est la vision du football que nous offrent Eric Remus et le regretté Didier Roustan. L’intrigue ? À l’heure où la fédération française, en vue de sa Coupe du monde, discute de l’attribution des marchés pour la rénovation des stades, les spécialistes de l’arnaque financière chaussent les crampons et sortent des vestiaires. Polar de la meilleure veine, d’un tacle par derrière assassin à des méthodes encore plus expéditives, Les bleus en noir (éditions Belfond) n’hésite pas à brandir le carton rouge à l’encontre de ces notables du foot-business qui font bon ménage avec les pègres locales. Dans un genre qui relève plus du fantastique que du classique roman policier, Alexandre Dumal promène son héros sur tous les stades de La coupe immonde (éditions Fleuve noir) avec « footons le cirque » et « Cacarico » pour seul chant des partisans contre la FIFA de Fred Blatteur et l’ordre républicain du préfet Broutard !

Membre du comité de rédaction de la revue Esprit, Patrick Mignon nous soumet ses réflexions de sociologue sur La passion du football (éditions Odile Jacob). Avec pertinence il nous révèle combien ce sport, d’un pays à l’autre, reflète les modes de construction des identités nationales et illustre les rapports contradictoires entre classes sociales. Plus qu’un jeu, le football devient sous sa plume le terrain de décryptage par excellence du fonctionnement de nos sociétés. Aux éditions fayard, L’équipier de François-Guillaume Lorrain nous propose le roman d’une vie à la trajectoire bien singulière… L’histoire d’un enfant né à « une portée de ballon du Parc des Princes », initié au jeu par un grand-père ancien gardien de but du Red Star. Un enfant à la carrière contrariée qui n’oubliera jamais ses premiers émois et ses premières victoires balle au pied. Un roman à la nostalgie douce-amère qui marque certes le passage de l’enfance à l’âge adulte mais incite chacun à ne jamais étouffer ses rêves inachevés au fil du temps qui passe.

Pour s’en convaincre, lisons Brésil, pays du ballon rond (éditions de l’aube). Native de Sao Paulo, Betty Milan nous offre le plus chaud plaidoyer en faveur d’un sport qui, chez elle, se joue autant dans les plus grands stades du monde que sur les plus minables terrains vagues. Une terre de contrastes où l’enfant des bidonvilles peut devenir un génie adulé de la planète. Un petit livre riche d’enseignements qui vous met à l’école de la samba, qui vous apprend à faire « beau jeu » de votre vie et vous révèle pourquoi des hommes et femmes, petits ou grands, des peuples ont élu le ballon rond pour passion. Yonnel Liégeois

LES PLUS BELLE ENVOLÉES

Par leur qualité littéraire, leur originalité ou leur sens critique, quatre livres sont susceptibles de rallier sans conteste les suffrages des « intellectuels » et des « footeux ». Tels des virtuoses du ballon rond, leurs auteurs manient la plume avec génie et délectation :

Le football, ombre et lumière : le romancier uruguayen Eduardo Galeano nous offre l’un des plus beaux livres inspiré par le ballon rond. D’une écriture magique, l’auteur scande les temps de sa passion au rythme des événements petits ou grands qui ébranlent le monde (éditions Lux, 320 p., 20€).

Le treizième but : le livre le plus original. Daniel Picouly avoue pourquoi sa mère déserta le domicile familial en 1958 et révèle pourquoi Just Fontaine demeure le meilleur buteur de la Coupe du monde. Hilarant (éditions Hoëbecke, en bouqinerie).

La vie est un ballon rond : orphelin très tôt de sa Yougoslavie natale et fondateur des éditions L’âge d’homme, Vladimir Dimitrijevic manie le ballon comme sa plume, avec passion et intelligence. Un superbe texte sur la nostalgie des pelouses d’antan (éditions de La table ronde, 128 p., 7€10)

Football et littérature, une anthologie de plumes et crampons : qu’ils soient pour ou contre le football, Patrice Delbourg et Benoît Heimermann ont rassemblé les textes d’auteurs les plus divers. De Camus à Montalban, de Pasolini à Desproges. La « bible » indispensable (éditions de La table ronde, 420 p., 8€70).

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Olivier Hanne, l’islam des lumières

Aux éditions Tallandier, Olivier Hanne publie L’islam des lumières. Une fresque de quatorze siècles pour mettre en lumière les courants humanistes de la civilisation musulmane. Paru dans le magazine Sciences Humaines (n°389, 06/26), un article de Tigrane Yégavian

Dans un contexte où le débat public sur l’islam oscille entre fascination orientaliste et rejet catégorique, Olivier Hanne, islamologue et chercheur associé à l’université d’Aix-Marseille, ouvre dans cet ouvrage une perspective aussi nécessaire qu’audacieuse. Loin des clichés, l’auteur déploie une fresque de quatorze siècles pour mettre en lumière les courants humanistes de la civilisation musulmane. Le choix du titre tient d’un pari historiographique, car évoquer un « islam des Lumières » revient à défier les narratifs qui opposent raison occidentale et obscurantisme musulman.

Hanne ne verse cependant pas dans l’apologie. Avec la rigueur qu’on lui connaît, il documente les moments où la pensée musulmane a épousé des valeurs humanistes : le mutazilisme rationnel des 9e et 10e siècles, la philosophie d’Averroès, le soufisme d’Ibn Arabî, jusqu’aux réformateurs de la Nahda et aux intellectuels contemporains, comme Mohammed Arkoun. L’ouvrage montre comment des penseurs musulmans ont défendu l’exégèse contextuelle contre le littéralisme, la raison contre le dogme, l’ouverture universaliste contre le repli identitaire. Ces courants, loin d’être marginaux, ont profondément marqué l’histoire intellectuelle de l’islam.

Le livre déconstruit l’idée d’une incompatibilité essentielle entre islam et humanisme. Particulièrement stimulante est la manière dont Olivier Hanne établit des parallèles entre les débats théologiques en terre d’islam et ceux de la chrétienté. Foi et raison, liberté individuelle et autorité religieuse, interprétation et texte sacré : ces questionnements ont travaillé les deux civilisations simultanément. Cette histoire croisée sort du piège de l’exceptionnalisme comme du relativisme culturel. L’ouvrage manque parfois de profondeur sur certaines périodes, notamment le XXème siècle. Néanmoins, L’islam des lumières s’impose comme une contribution majeure. Olivier Hanne offre les outils pour penser un islam compatible avec les valeurs humanistes, non par concession mais par fidélité à ses propres traditions intellectuelles trop souvent oubliées. Tigrane Yégavian

L’Islam des Lumières, histoire de l’humanisme musulman (VIIe-XXIe siècle), d’Olivier Hanne (éditions Tallandier, 368 p., 23€90)

« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Le numéro 389 consacre sa une aux Nouvelles élites, portrait de classe, célébrées (rarement) et critiquées (souvent)… Sans oublier un imposant dossier sur Marc Bloch panthéonisé ce 23 juin, l’historien qui fera de sa discipline une science sociale à part entière ! Avec, enfin, un émouvant portrait de Rosalind Franklin à qui l’on vola les découvertes scientifiques (à voir dans le off du festival d’Avignon 2026, la pièce que lui consacre Elisabeth Bouchaud). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel en ouverture de ses pages au titre des Sites amis. Un remarquable magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Montreuil livre bataille

Le 9 juin, au Théâtre Public de Montreuil (93), s’est tenue l’assemblée générale du collectif Livrer Bataille. Forts d’une charte qui fédère plus de 500 signataires, artistes et compagnies s’organisent pour se faire entendre face aux coupes budgétaires des collectivités et de l’État qui affectent le secteur culturel.

Jamais la volonté politique de baisser drastiquement le financement du spectacle vivant n’a été aussi brutale et aussi rapidement suivie d’effet. En nombre, des régions, des départements, des villes se désengagent. Quant à la baisse de budget du Ministère de la Culture qui affecte l’ensemble du paysage culturel, elle impacte au premier chef les équipes artistiques, c’est-à-dire la matrice à partir de laquelle le secteur s’organise et fonde sa légitimité. Partout les financements publics aux compagnies et lieux indépendants se raréfient, et les critères d’attribution se complexifient. Les contraintes administratives, les logiques de contrôle et de précarisation se multiplient. La mise en concurrence des équipes artistiques et les lois de l’ingénierie culturelle sont devenues la règle. Face à cette perte quasi-totale de maîtrise des conditions d’exercice de nos métiers, et face à l’absence de prise en compte de nos réalités, il ne nous semble plus possible de demeurer isolés et muets.

La façon de penser et d’organiser nos pratiques, nos temporalités, nos modes de production, de répartir les financements, de rencontrer le public et d’administrer les théâtres nous concerne, il nous appartient d’en prendre conscience et d’oser faire entendre une parole que personne ne portera pour nous. Nous — plus de 100 équipes artistiques — proposons à celles et ceux qui partagent notre volonté d’agir — artistes, technicien·nes, lieux indépendants et leurs équipes — de constituer un collectif qui nous permettra de peser dans la bataille en cours et à venir. Sur la base d’une réflexion, d’aspirations et de revendications communes, nous nous adresserons au public, à la presse et à l’ensemble des interlocuteurs concernés (ministère, collectivités locales, syndicats, élus, partis politiques…) pour défendre une autre conception de nos métiers et œuvrer à une indispensable réinvention des politiques publiques de l’art et la culture.

Pour rejoindre le mouvement et signer l’appel, contacter : livrer.bataille@gmail.com

Des voix pour se faire entendre

Devant plus de 350 participants, Irène Voyatzis, co-directrice de la compagnie du Dahlia Blanc et l’une des initiatrices du collectif, explique que l’idée de fonder ce collectif est venue récemment, à la suite de réunions menées au Théâtre de l’Échangeur, lieu bagnoletais menacé depuis un an de disparition. « L’Échangeur, c’est un partenaire pour 80 compagnies par an. Alors, l’hypothèse de sa fermeture est une vraie menace pour elles. Mais les problématiques des équipes artistiques sont souvent plus diffuses, plus cachées. Nous avons fondé ce collectif pour lancer une réflexion d’ensemble sur le fonctionnement du système et, en même temps, pour passer à l’action. Il faut arrêter de se faire maltraiter collectivement ».

Manon Ayçoberry, passée à l’action depuis quatre mois dans la région Grand Est, l’affirme : « Il faut du concret ». On évoque la mobilisation qui a permis de retourner la situation à Vanves. La mise en place d’une coordination nationale est envisagée en septembre, avant se déroule le festival d’Avignon. « Il y aura au moins une assemblée générale, on est en négociation avec le In pour qu’ils nous accueillent ». Au final d’une soirée enthousiaste, chacune et chacun sont conviés à se mettre en ordre de bataille. Yonnel Liégeois, photos Olivier Werner.

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Julien Bouffier refait le match

À l’heure où le Mondial de football bat son plein, en 2021 Julien Bouffier plongeait Dans la foule : le ballon rond s’invitait sur la scène. Une adaptation du roman de Laurent Mauvignier, narrant la tragédie du stade du Heysel. Une mise en abîme où les destins basculent, les amours trépassent.

Ils viennent de France, d’Italie, d’Angleterre et d’ailleurs… Ils arrivent, en fait, de toute l’Europe pour assister à la finale de la Ligue des champions qui se joue à Bruxelles entre la Juventus de Turin et Liverpool. Des femmes et hommes jeunes pour beaucoup, l’esprit à la fête en ce mois de mai 1985, les yeux rivés sur les crampons qui foulent le gazon. Jusqu’au moment fatidique où la tribune tremble et frémit : 450 blessés, 39 morts. Dans la fièvre du samedi soir, ils sont là, impatients et surexcités, dans la foule : les français Jeff et Tonino, l’anglais Geoff et ses frères, les jeunes mariés italiens Tana et Francesco…

Revêtus des maillots de leurs équipes favorites, ils jonglent avec le ballon sur la scène du théâtre Jean-Claude-Carrière de Montpellier, lors de la création en ce Printemps des comédiens. Les projecteurs scintillent, les filets tremblent quand le rond de cuir franchit la ligne de but. À cette heure-là, l’ambiance est encore à la fête, même si ultras et hooligans ont déjà démontré de quoi ils étaient capables dans les rues de Bruxelles. Geoff s’est laissé convaincre, le ballon rond n’est pas sa passion, il accompagne seulement ses frères et leurs copains: tous des mordus, des fans, des durs à la castagne pour afficher ferveur et soutien à leur club favori, presque la haine au bout des poings contre les supporters adverses. Qui explosera plus tard : une tragédie, une catastrophe humaine et sportive. Pour un match de foot, tout çà pour çà !

En des pages sensibles et prenantes, Laurent Mauvignier avait narré l’événement, Dans la foule tentait d’exorciser le malheur. Un roman dont s’emparait avec talent Julien Bouffier pour faire œuvre théâtrale. Quand Mauvignier et Bouffier s’engageaient à refaire le match, tous les deux vainqueurs, c’est un résultat prometteur : pour l’émotion contenue et l’élégance de la plume du premier, pour le regard tout à la fois réaliste et poétique du second… Grâce aux jeux de lumière, aux dialogues en français-italien-anglais qui se mêlent et s’entremêlent, à la vidéo qui scrute au plus près corps et gestes des protagonistes emportés dans le mouvement de foule mortifère. Qui crient, gémissent, étouffent, appellent au secours, ne veulent point lâcher la main de la bien-aimée, Tana et Francesco venus là pour leur voyage de noces. Lui ne s’en relèvera pas, bousculé, écrasé, piétiné. Pour elle, ce seront des lendemains qui déchantent entre tentatives de suicide et dégoût de la vie. La fête est finie, tristes les jours à venir : la honte pour Geoff en arpentant solitaire les rues de Liverpool, les nuits hantées de cauchemars pour Jeff et Tonino, les forces de sécurité laxistes et surpassées, un procès à suivre indigne et bâclé.

Julien Bouffier réussissait son pari : dépasser l’événementiel pour donner à penser sur la fragilité de la vie, sonder les cœurs à l’heure où les corps basculent dans la tourmente et l’épouvante. Comment faire face à l’inimaginable, comment le surmonter et s’en relever ? Des questions plutôt incongrues à propos d’une compétition sportive. Depuis, entre séismes naturels, guerres sans fin et tueries intégristes, on a connu bien pire… Des malversations sportives aux relents racistes et homophobes dans les stades et sur les pelouses, de 1985 à 2026, le football, encore et toujours gangréné par l’affairisme et les enjeux médiatiques ? Sur scène comme dans la vie réelle, en ultime dénouement, la parole est laissée aux survivants des injustices et des tragédies. Yonnel Liégeois

Dans la foule, Laurent Mauvignier (éditions de Minuit, 432 p., 9€65)

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Et le football continue…

Le 11 juin, s’est ouvert à Mexico la 23ème édition de la Coupe du monde de football organisée par les États-Unis, le Canada et le Mexique. Une compétition qui se déroule jusqu’au 19/07, déjà émaillée de scandales, polémiques, malversations et controverses. Entre consternation – culture et passion, le billet de Jean-Marie Pottier, journaliste au magazine Sciences Humaines.

J’ai raté la chute du mur de Berlin, mais pas la conquête de Rome. Je n’ai gardé aucun souvenir médiatique de la nuit du 9 novembre 1989 (j’avais sept ans pas tout à fait « et demi », comme je disais probablement à l’époque), mais je me rappelle avoir veillé, huit mois plus tard, pour voir la RFA, bientôt réunifiée à sa voisine de l’est, remporter la Coupe du monde de football 1990 dans la capitale italienne. J’avais vu, sans le comprendre encore, en quoi ce jeu fait à la fois l’histoire et nos histoires.

Ce souvenir fondateur, j’y ai repensé ces dernières semaines à mesure que je vois approcher, avec un mélange d’excitation et de lassitude, la prochaine édition de la Coupe du monde, qui s’ouvre ce jeudi 11 juin. Cette compétition est coorganisée par des États-Unis en pleine dérive autoritariste, dérive qui plus est saluée par la fédération internationale de football, qui a décerné à Donald Trump un risible « prix Fifa de la paix ». Elle survient dans un football toujours plus inégalitaire, et où la richesse des plus grands peine à ruisseler vers la base. Elle sera saucissonnée de pinaillage vidéo et de « pauses fraîcheur » publicitaires. Et pourtant, je continue à la guetter avec une certaine impatience.

Cette puissance du football sur nos imaginaires, je l’ai retrouvée il y a quelques jours en visionnant Et la vie continue (1992), un film du cinéaste iranien Abbas Kiarostami. En 1987, ce dernier s’est révélé aux yeux du public occidental avec Où est la maison de mon ami ?, qui met en scène la quête par un gamin de huit ans de la maison d’un de ses condisciples, dont il a embarqué par erreur le cahier et qui risque d’être renvoyé. L’histoire se passe à Koker, un village du nord de l’Iran. Trois ans plus tard, le 21 juin 1990, la bourgade est dévastée par un gigantesque tremblement de terre qui fait près de 50 000 morts dans le pays. Kiarostami se rend sur les lieux du désastre, à la recherche des enfants-acteurs de son film précédent : ont-ils survécu ? 

Et la vie continue raconte cette quête sur le mode du docu-fiction. À bord de leur Renault 5 brinquebalante, un cinéaste et son fils tentent de rallier le nord de l’Iran dévasté depuis Téhéran. Le petit garçon évoque ses souvenirs de la nuit du séisme, teintés de ceux de la Coupe du monde en cours en Italie : « Peut-être que les garçons sont venus à Téhéran pour voir le match de foot, puisqu’ils n’ont même pas la télé. L’Écosse jouait le Brésil cette nuit-là, non ? » Le père doute – que les garçons soient venus, que c’était bien ce match-là. Vers la fin du film, dans un virage pierreux, il croise un jeune homme en train de bricoler une antenne de fortune. Il ose une question :

« Avec le tremblement de terre, et tout ce deuil, vous allez regarder le match ?

– Je suis en deuil aussi. J’ai perdu ma petite sœur et trois neveux et nièces. Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? La Coupe du monde revient tous les quatre ans, et la vie continue. Et un tremblement de terre, tous les quarante ans. »

Le père n’aime pas trop le football, mais il sourit.

Près de quatre décennies plus tard, peut-être que, dans un Iran en guerre contre l’un des pays organisateurs, des gamins continueront à se repérer dans le temps à l’aide du calendrier de la Coupe du monde, des gens continueront à chercher comment voir le match du soir par tous les moyens. On pourra y voir les effluves d’un opium du peuple voire d’une fièvre nationaliste (l’Iran participe à la compétition pour la septième fois, mais a été forcé d’installer son camp de base au Mexique plutôt qu’aux États-Unis en raisons des tensions géopolitiques). Ou, à l’inverse, une manifestation de la résistance de ce sport au monde tel qu’il ne va pas. Un reste d’enfance contre les sales réalités du monde adulte. 

Peu après avoir découvert le film de Kiarostami, je me suis replongé dans Le football entre ombre et lumière, un essai de l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano. Ce « mendiant de bon football » y décrit le « voyage triste » de ce sport passé du « plaisir au devoir » : pour lui, le football « a banni la beauté qui naît de la joie de jouer pour jouer », sauf quand, « par bonheur », apparaît sur les terrains un « chenapan effronté » qui s’écarte des scénarios préécrits. Ce zeste d’espièglerie est une bonne définition de ce qui reste de beauté au football. J’évoquais il y a quelques jours, dans un article consacré à l’impact des migrations sur la Coupe du monde, le petit sourire du français Désiré Doué voyant son grand frère Guéla marquer un but pour la Côte d’Ivoire contre la France, comme si les deux étaient adversaires d’un derby de cour d’école. Vers la fin de son livre, Galeano se souvient d’un dialogue entre un journaliste et la théologienne allemande Dorothee Sölle :

« Comment expliqueriez-vous à un enfant ce qu’est le bonheur ?

– Je ne le lui expliquerais pas. Je lui lancerais un ballon pour qu’il joue avec ».

Jean-Marie Pottier, in Sciences Humaines

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Christiane Cohendy, une grande dame

Le 5 juin, à l’âge de 81 ans, Christiane Cohendy s’est éteinte à Paris. Elle fut intensément de la belle aventure de la seconde génération de la décentralisation. Elle a brillé chez les classiques et les modernes avec une foule de metteurs en scène.

Christiane Cohendy, après une existence d’actrice d’exception, s’est éteinte à Paris le 5 juin, à l’âge de 81 ans. Elle a participé, de tout son cœur, à la grande aventure novatrice du théâtre public, sans pour autant négliger de fécondes incursions dans le privé. En 1996, elle obtenait un Molière pour son interprétation dans Décadence, de l’auteur britannique Steven Bercoff, mise en scène par Jorge Lavelli. En 2009, elle avait été nommée pour un second rôle, dans Equus, de Peter Shafter, sous la direction de Didier Long. En 2018, elle était encore sélectionnée pour Tableau d’une exécution, de Howard Baker, mise en scène de Claudia Stavisky au théâtre des Célestins de Lyon.

Née à Clermont-Ferrand dans une famille ouvrière, c’est là-bas qu’elle s’initie au théâtre. Douée pour l’étude, elle apprend l’allemand. Tout commence vraiment en 1972, avec la fondation du Théâtre Éclaté d’Annecy, par un spectacle d’intervention véhément, la Farce de Burgos, dont j’ai encore des images en tête. Une création collective, aux côtés d’Alain Françon, Evelyne Didi, André Marcon, Alexandre Guini et Brigitte Lauber.

Une brillante Célimène

Deux ans après, c’est Trotsky à Coyoacan, de Hartmut Lange, mise en scène d’André Engel, qu’elle retrouvera plus tard dans des événements de théâtre magnifiquement singuliers. Cela aura lieu lors de son insertion au Théâtre national de Strasbourg, dans l’élan audacieux qu’imprime Jean-Pierre Vincent à cette institution. En 1975, elle est de Germinal, œuvre scénique phare qui rebat les cartes du naturalisme. La même année, elle est du Faust Salpêtrière, conçu par Klaus Michael Grüber – qui se révèle alors en France avec éclat -et André Engel, avec lequel on la verra dans des productions hors les murs du théâtre, d’une densité poétique et politique inouïe : Baal, de Brecht, Week-end à Yaïck d’après Essenine, Kafka Théâtre complet. Elle a été dans le Misanthrope, sous la direction de Vincent, une brillante Célimène à part, face à Philippe Clévenot en Alceste.

Une présence unique

À ce point du récit, je mesure déjà la gageure que supposerait la nomenclature exhaustive de tout ce que Christiane Cohendy a prodigalement offert à l’art de jouer, de tout son corps, de sa voix, de sa présence unique. Plus de soixante-quinze pièces, une vingtaine de films, autant pour la télévision. Elle a joué Racine (dans Phèdre, par Chéreau), l’Orestie d’Eschyle (par Lavaudant), Shakespeare, Kleist, Oscar Wilde, Claudel, Pirandello, Bernanos, Camus, Gorki, Tchekhov, Beckett, Goldoni, Marie Ndiaye, Serge Valletti, Eric-Emmanuel Schmitt, Jean-Pierre Siméon, j’en passe et non des moindres.

Elle fut la partenaire de Roman Polanski dans la Métamorphose et la mère d’un Hamlet que jouait Charles Berling. Elle a été choisie par une foule de metteurs en scène d’obédiences diverses (au premier rang desquels Matthias Langhoff), tous sachant qu’elle apportait dans son travail de théâtre une dignité exemplaire, étant de surcroît une partenaire amicale, chaleureuse, compréhensive, néanmoins ferme sur le respect dû au droit dans son métier, surtout dans le privé, où les règles sont autres. Elle a signé avec talent une poignée de mises en scène. Elle a enseigné au Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Grande dame, une notion si passablement galvaudée, va comme un gant à Christiane Cohendy, femme exquise, cultivée, sans cesse attentive à l’autre, dans sa vie comme sur le plateau.

Une conteuse fabuleuse

Ces temps derniers, deux mois, au bas mot, à l’instigation de son amie Claudia Stavisky, qui la mit en scène dans des spectacles ô combien mémorables (la Chatte sur un toit brûlant de Tennessee Williams, Tableau d’une exécution de Howard Baker, la Trilogie de la villégiature de Goldoni et Rabbit Hole de David Lindsay-Abaire), nous nous retrouvions chez Christiane, non loin de la porte de Bagnolet. Dans son petit appartement ensoleillé, elle nous confiait les souvenirs de sa vie en théâtre. C’était un plaisir, comment l’exprimer, bouleversant, car nous la savions en soins palliatifs. C’était une conteuse fabuleuse, à la mémoire vive si expressive. Nous buvions du café. Le temps allait trop vite. Son Molière coinçait la fenêtre, pour éviter les courants d’air. C’est un crève-cœur, de ne plus la voir, de ne plus l’entendre. Jean-Pierre Léonardini

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