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À l’ordre du jour, Vuillard et Bellorini

Au théâtre du Vieux-Colombier (75), Jean Bellorini propose L’ordre du jour. En adaptant le livre d’Éric Vuillard, le metteur en scène fait valoir l’écriture imagée de l’auteur et la pertinence de son point de vue historique sur l’implication du grand patronat allemand dans la prise de pouvoir d’Hitler. Un spectacle qui fera date

Le mariage entre grande industrie et nazisme commence dès 1933. Le spectacle, à l’affiche du Vieux-Colombier et interprété par les comédiens du Français, trouve des résonnances dans notre actualité. « Rire du pire, c’est s’armer contre lui », suggère Jean Bellorini, le metteur en scène et directeur du TNP. L’ordre du jour, c’est le plan d’Hitler pour prendre le pouvoir en Allemagne et annexer l’Autriche dans la foulée. On connaît la suite. Cette adaptation reprend textuellement le livre d’Éric Vuillard, en regroupant plusieurs chapitres. À commencer par la réunion de 20/02/1933, entre Goering, Hitler et 24 industriels convoqués pour financer la campagne électorale du parti nazi.

Rythme, précision et image poétique

À la croisée de la littérature et de l’essai, dans L’Ordre du jour comme dans la dizaine de titres publiés à ce jour, Éric Vuillard a l’art d’embrasser la grande histoire à la loupe. Avec forces documents détaillés, il évoque les événements dans une langue vive, sans fioritures, avec un sens du rythme, de la précision lexicale et de l’image poétique. Les descriptions des lieux, les caractères des personnages sont autant de didascalies pour une transposition théâtrale. L’acuité politique et la résonnance avec l’actualité de ce livre, prix Goncourt 2017, sont le support d’une mise en scène distanciée.

Sur l’air de valse Fliege mit mir in die Heimat (chanson composée par l’Autrichien Franz Winkler, connue en France sous le titre Étoile des neiges), trois acteurs et une actrice entrent en scène, en costumes trois pièces tristounets, longuement décrits. Ils représentent, à eux quatre, tous les participants, figurés par 24 paires de chaussures noires qui se reflètent dans un miroir. Grimés et masqués, ils semblent les pantins de Goering et Hitler. Ceux-ci sont joués par les mêmes interprètes, le corps surmonté de gigantesques têtes à leur effigie, ce qui fait ressembler les autres à une minuscule valetaille. La levée de fond est un succès : les Krupp, Opel, Siemens et 21 autres crachent au bassinet. Ils croient que les promesses du Führer, éloigner la menace communiste et rétablir l’ordre, permettront à chacun d’être « un Führer dans son entreprise ». Ce qui se réalisera, hélas, même pendant la guerre et au-delà. Ce préambule est suivi des épisodes qui mènent Hitler et ses complices à berner tout le monde, de Lord Halifax (président du Conseil de Grande-Bretagne) à Chamberlain et Daladier, pour aboutir à l’annexion de l’Autriche à la suite d’une série de chantages et de pressions exercés sur le chancelier autrichien Schuschnigg et son président Miklas.

Un quatuor bien orchestré

A la fois narrateurs et protagonistes, entre scènes dialoguées et récits, Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez, Baptiste Chabauty font entendre cette triste saga. Ils sont tour à tour les grandes figures historiques de cette période cauchemardesque entre 1933 et 1938, à l’orée de la Seconde Guerre mondiale : Goering, Hitler, Ribbentrop, Chamberlain, Sir Cadogan Goering, Ribbentrop, Alderman Mussolini Chamberlain, Daladier… Pour ce récit choral, un jeu de masques, maquillages, coiffures conçus par Cécile Kretschmar. Elle a réalisé plusieurs types de masques qui se superposent comme autant de mues de serpent. Une tête en papier mâché un peu plus grosse que nature recouvre, par exemple, un masque en silicone puis un troisième en tulle, seconde peau plus réaliste mais tout aussi étrange. Costumes, maquillages et artéfacts sophistiqués qui tendent vers l’expressionnisme dans l’esprit du cabaret des années 1930, sont aussi terrifiants que les carnavalesques et rudimentaires grosses têtes en papier mâché. On pense à Guignol, aux caricatures de Daumier, ou au Dictateur de Charlie Chaplin et aux Producteurs de Mel Brooks …

Il y a quelque chose de brechtien dans la mise en scène de cette farce sinistre, avec des parties chantées, des images qui se reflètent dans l’immense miroir à inclinaison variable, multipliant les points de vue et les personnages. La musique originale de Sébastien Trouvé et Baptiste Chabauty et les airs d’époque viennent en contrepoint ironique, certains morceaux joués en direct au violoncelle ou au vibraphone par Baptiste Chabauty. Nombre de scènes tournent le tragique en dérision, comme l’apparition de Schuschnigg en tenue de sport d’hiver, quand il va se mettre dans la gueule du loup au Berghof de Berchtesgaden. Ou, le 12 mars 1938, la venue à Downing Street de l’ambassadeur Ribbentrop en tennisman. Il accapare la conversation du déjeuner avec Sir Cadogan et Chamberlain, ce dernier n’osant pas l’interrompre alors qu’une note du Foreign Office lui apprend l’entrée des troupes allemandes en Autriche.

Coucou, les revoilà

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En guise d’épilogue on retrouve Gustav Krupp au printemps 1944. Gâteux, il est hanté par les fantômes des milliers de travailleurs forcés fournis par les SS… L’a-t-il été en réalité ? Les « 24 » ne sont pas le passé. Ils sont plus florissants que jamais, les Krupp, Opel, Siemens et consorts qui étaient de la partie en 1933. Ils ont été épargnés après la guerre, alors qu’ils y ont gagné gros, alimentés par la main d’œuvre des camps de concentration. Et leurs héritiers continuent de prospérer… Comment ne pas penser, en voyant ce spectacle, à ce qu’Éric Vuillard pointe du doigt : « Et ce qui étonne dans cette guerre, c’est la réussite inouïe du culot, dont on doit retenir une chose : le monde cède au bluff. (…) S’il ne cède jamais à l’exigence de justice, s’il ne plie jamais devant le peuple qui s’insurge, il plie devant le bluff ».

Tirerons nous des leçons de l’histoire ? On en doute face aux mensonges que nous déversent les propagandes d’aujourd’hui, les appétits expansionnistes et guerriers des dirigeants actuels. « Le bluff, c’est certain, a encore de beaux jours devant lui. On n’écrit pas dans l’éternité, mais exposé aux événements ». Ce que dit Éric Vuillard vaut aussi pour le théâtre, pour cette mise en scène en particulier, remarquablement servie par l’équipe artistique et les comédiens du Français. Un spectacle qui fera date et nous renvoie au livre. Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage

L’ordre du jour, d’après Éric Vuillard. Adaptation et mise en scène, Jean Bellorini : jusqu’au 03/05, le mardi à 19h, du mercredi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h. Le Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris (Tél. : 01.44.58.15.15). L’ordre du jour d’Éric Vuillard est paru aux éditions Actes Sud (160 p., 7€30).

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Les silences de Faustine

Au théâtre de la Cité Internationale, à Paris, Faustine Noguès présente Psicofonia, silences d’Espagne. Au lendemain de la mort de Franco et au nom de la réconciliation, le gouvernement décrète l’amnistie générale. Fille de républicains espagnols, l’auteure et comédienne ravive le passé, donne visage et voix à une mémoire interdite. Un spectacle insolite, envoûtant et poignant.

Petit maillot rouge, couleur révolte et sang, visage tout à la fois grave et lumineux, Faustine Nogès invite d’emblée le public à se coiffer du casque audio à disposition sur leur siège. Pour un voyage peu banal dans les Silences d’Espagne, un retour dans le passé, une immersion totale entre paroles, musiques et sons… Nous mettons nos pas dans les siens, à la quête d’une histoire jusqu’alors tue et tuée, au plus profond de cavernes et ruines. Celles de Belchite, une ville totalement détruite pendant la Guerre d’Espagne, une ville martyre laissée en l’état comme Oradour-sur-Glane. Quand la comédienne fait silence, résonne alors dans les oreilles la « psicofonia », cette technique sonore qui fait resurgir des profondeurs les bruits et les ondes de ce lieu maudit. Alors est rompu le silence sur les atrocités commises durant la guerre civile, prélude aux horreurs de la seconde guerre mondiale. Au lendemain de la mort de Franco et au nom de la réconciliation, le gouvernement espagnol avait décrété en 1977 l’amnistie générale.

Depuis des générations, des combattants d’alors à la jeunesse d’aujourd’hui, le silence était de rigueur. Les anciens se font taiseux pour ne pas raviver les plaies, un secret mortifère qui devient traumatisme pour tous : la fille de républicains espagnols en fait l’amère expérience, comme tous les survivants et leurs enfants. « L’Espagne s’est construite sur un charnier contenant les corps de centaines de milliers de victimes de la répression franquiste », témoigne-t-elle. « Les cadavres réclament justice » à l’heure où la loi ouvre enfin la porte en 2022 aux jugements des crimes commis par les sbires du général Franco durant près de quarante ans.

Avec délicatesse et tendresse, entre humour et poésie, Faustine Noguès nous prend par la main et l’oreille (!) pour nous conter ses souvenirs d’enfance, les dialogues avec son grand-père, convoquant Federico García Lorca pour mêler l’intime à la grande histoire. L’enjeu ? Briser le silence, oser fouiller les fosses communes avec Esperanza pour « faire entrer le passé dans le champ de la mémoire et le regarder avec clarté ». Un spectacle d’une grande puissance évocatrice, d’une sidérante beauté, envoûtant, poignant. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Psicofonia, silences d’Espagne, Faustine Noguès : jusqu’au 13/04, les jeudi et vendredi à 19h, le samedi à 18h, le lundi à 20h. Théâtre de la Cité Internationale, 17 boulevard Jourdan, 75014 Paris (Tél. : 01.85.53.53.85). Les 10 et 11/05 au théâtre d’Aurillac, du 04 au 25/07 au théâtre des Halles durant le festival d’Avignon.

Psicofonia, rompre le silence

Issue d’une famille de républicains espagnols, Faustine Noguès cherche à se réapproprier l’histoire de ses ancêtres, victimes de la répression franquiste. Elle se heurte à un phénomène troublant : une amnésie persistante l’empêche de retenir le moindre indice lié à ce passé. Face à cet empêchement intime, elle se lance dans une enquête sur le parcours mémoriel de la société espagnole et découvre un pays encore en lutte pour sortir du silence et de l’oubli.

En espagnol, le terme psicofonía désigne une pratique consistant à enregistrer le silence dans des lieux dits hantés afin d’en révéler les présences invisibles. Forte d’une expérience sonore immersive, Psicofonía fait surgir des fantômes espagnols, traces vivantes d’un passé qui ne passe pas. Entre fantaisie et prise de conscience politique, Faustine Noguès mène une quête personnelle et collective : retrouver une mémoire égarée et interroger la nécessité universelle de la transmission mémorielle.

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Olympe, féministe au temps présent

Au théâtre Debussy de Maisons-Alfort (94), Rachel Arditi et Justine Heynemann présentent Olympe(s). Une tribune forte, et musicale, en l’honneur d’une figure féministe méconnue de la Révolution de 1789.

En ces journées fiévreuses de 1789, Olympe de Gouges tente de faire représenter par la Comédie-Française sa pièce « Zamore et Mirza ». Mais l’illustre institution n’est pas encore prête à considérer qu’un texte écrit par une femme est aussi estimable que celui d’un homme… Ainsi débute Olympe(s) de Rachel Arditi et Justine Heynemann, laquelle signe aussi la mise en scène. Rien n’est faux, mais tout est théâtre dans cette évocation« Loin d’un biopic en costumes d’époque, nous ne cherchons pas à raconter la vie d’Olympe, mais une histoire liée à sa vie », soulignent les autrices. C’est l’occasion de croiser des personnages aussi célèbres que Beaumarchais et Marie-Antoinette.

Une page d’histoire multiple

Pas moins de dix artistes (Rachel Arditi, Éléonore Arnaud, Valérian Béhar-Bonnet, Simon Cohen, Juliette Perret, Antoine Prud’homme, Marie Sambourg, Sylvain Sounier, Adrien Urso, Kim Verschueren) sont présents sur scène. À parité hommes et femmes, ils interprètent plusieurs personnages, dansent et chantent avec une bonne humeur communicative. Sinistrement guillotinée le 3 novembre 1793, Olympe de Gouges (de son nom de naissance Marie Gouze) a laissé de nombreux écrits dont la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », publiée en 1791. Elle a aussi milité en faveur de l’abolition de l’esclavage.

Sur scène, Olympe(s) porte haut les couleurs de ses convictions sur une société autre à propos du mariage, du divorce, des droits des enfants, des chômeurs… Elle dévoile une page d’histoire multiple qui se vit aussi au présent. Gérald Rossi, photos Julien Piffaut

Olympe(s), Rachel Arditi et Justine Heynemann : le 10/04, 20h30. Théâtre Claude Debussy, 116 avenue du Général de Gaulle, 94700 Maisons-Alfort (Tél. : 01.41.79.17.20). Le 28/04 au Palais des congrès de St Raphaël, Fréjus. En juillet à la Scala Provence, lors du festival d’Avignon. En octobre à Saint-Quentin, Herblay…

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, Olympe de Gouges (Folio Gallimard, 112 p., 3€00). Olympe de Gouges, Olivier Blanc (éditions Tallandier, 256 p., 9€50). Olympe de Gouges : « Non à la discrimination des femmes », Elsa Solal (Actes Sud, 96 p., 9€90).

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Du viol, police et justice

Au théâtre de la Colline (75), Pauline Bureau présente Entre parenthèses. D’une enquête policière poursuivant un pédocriminel en série à la mémoire traumatique d’une jeune femme violée dans son enfance… Dans une mise en scène et en image minutieuse, alternent retour du refoulé pour la victime et condamnation des violences par la justice.

Des cas de viol d’enfants, enterrés pendant trente ans, refont surface grâce à deux policières acharnées. Entre parenthèses, c’est l’histoire d’Alma, une enfant qui n’a pas les mots et d’une femme qui va les trouver, comme Adélaïde Bon l’a fait dans son récit, La Petite Fille sur la banquise : « J’ai écrit pour toucher du doigt ma vérité, pour ne pas laisser mon histoire à l’auteur du viol. L’autrice c’est moi ». Parallèlement, deux policières de la brigade des mineurs remontent le temps, sur les traces du violeur qui aurait sévi sur 72 fillettes. Tandis que les commissaires font des recherches, Alma, de son côté tente de surmonter l’amnésie traumatique qui l’empêche de se souvenir du viol et de comprendre les séquelles psychiques qu’il lui a laissées. Pauline Bureau est elle-même allée sur le terrain. Elle a consulté les archives de l’affaire jugée en avril 2016, a rencontré avocats et psychologues, assisté à des procès d’assises. Elle tisse ce double matériau pour construire une pièce documentaire pour huit interprètes, certains endossant plusieurs rôles.

Un espace unique pour récits pluriels

La scénographe d’Emmanuelle Roy a conçu un espace modulable. Côté jardin, le domicile d’Alma ; côté cour, le bureau de la brigade des mineurs. Entre les deux, au centre, un écran où seront projetés les réminiscences traumatiques d’Alma, inspirées par le texte d’Adelaïde Bon. Il s’ouvre sur une sorte de boite noire où l’héroïne se retire pour y rejouer des scènes muettes du passé. Les vidéos de Clément Debailleul rendent de manière sensorielle le ressenti de l’héroïne. Les images accompagnent ses crises d’angoisse et les moments de dissociation où elle se revoit enfant, dans l’escalier de l’agression. Scènes que Kim Héloïse Janjaud interprète avec délicatesse et sans pathos. Sur les murs s’inscrivent dates et lieux, permettant aux spectateurs de se repérer dans cette double intrigue, qui se termine en procès, après des allers et retours dans le temps, entre l’enfance et âge adulte d’Alma

Pauline Bureau reconstitue étape par étape ces démarches parallèles. On suit par le menu le travail des policières sans qu’aucune étape ne nous soit épargnée : portrait robot du prédateur, recherches d’ADN, ouverture des scellés et autres procédures pour identifier le criminel, Giovanni Costa. Au bout de cette longue traque, il fut condamné, à l’âge de 77 ans, à 18 ans de prison pour des crimes commis depuis les années 1990. Coraly Zahonero joue une Vanessa Wagner offensive, en duo avec Rebecca Finet tout aussi pugnace dans le rôle de Johanne Lacaille, une enquêtrice expérimentée à la retraite, appelée en renfort. Pauline Bureau leur invente des motivations personnelles de se battre au nom de toutes les enfants abusées. En écho se déroule le long calvaire d’Alma avec de nombreux interrogatoires, entretien avec l’avocate, confrontation caricaturale avec l’experte judiciaire… Tout cela pour montrer que rien n’est épargné aux victimes, mais qui nuit à l’économie globale du spectacle. Fallait-il s’appesantir si longuement et à répétition sur ses crises de boulimie, ses pertes de contrôle ? Et pourquoi avoir convoqué sur scène le personnage du violeur, d’autant qu’il a tout d’une grossière caricature de méchant ? On ne peut que le regretter car ce spectacle répond à une nécessité : en finir avec le silence viral qui recouvre les faits de viols sur mineurs.

Le viol sur mineur de moins de 15 ans

Il dénonce l’inertie de la police et la justice sur ces questions. Au moment des faits, trente ans auparavant, les deux policières furent empêchées d’approfondir leur enquête sur ce criminel qui avait déjà sévi par trois fois, dans les cours et escaliers d’immeuble du 17e arrondissement de Paris. Pour la loi, les attouchements ou agressions sexuelles n’étaient pas encore systématiquement qualifiés de viol. Sous la pression des mouvements féministes, ce n’est que depuis 2021 que le législateur considère que « tout acte sexuel entre un majeur et un mineur de moins de 15 ans est considéré comme un viol  ». Du côté des petites victimes, c’est aussi le règne du silence. À leur âge, elles ne sont pas armées mentalement pour mettre des mots sur ce qui leur est arrivé et le traumatisme déclenche chez elles une amnésie. Quant aux parents, ils occultent souvent les faits, ravalés au rang de secret de famille.

Après Neige, Pour autrui et Dormir cent ans, la metteuse en scène poursuit, avec Entre parenthèses, son exploration des liens entre intime et politique. Sa pièce apporte de l’eau au moulin des revendications actuelles, formulées notamment par la Fondation des femmes : « Nous demandons une loi intégrale contre les violences sexuelles, qui se pencherait sur les dysfonctionnements de nos institutions qui donnerait un cadre et les moyens d’agir et de protéger, afficherait une réelle volonté de lutter contre la culture du viol dont nous sommes abreuvés (via le porno), dès le plus jeune âge. (…) Une loi intégrale pour prendre enfin au sérieux toutes les victimes ». Malgré le talent des comédiens, le spectacle peut paraître laborieux par son abondance de détails. Pour autant, il faut vraiment le prendre comme un plaidoyer. Mireille Davidovici

Entre parenthèses, Pauline Bureau : jusqu’au 19/04, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52). La Petite Fille sur la banquise, Adelaïde Bon (Le Livre de poche, 256 p., 8€40).

Tournée : le 28/04 à la Scène nationale 61, Alençon-Flers-Mortagne. Les 06 et 07/05 à la Maison des Arts, Scène nationale de Créteil. Du 17 au 22/11 au Centquatre, Paris. Les 13 et 14/01/27 à La Passerelle, Scène nationale St Brieuc. Les 21 et 22/01 au Théâtre de Sartrouville, Centre dramatique national de Sartrouville. Le 29/01 au Théâtre Roger Barat, Herblay-sur-Seine. Les 11 et 12/03 au Théâtre du Beauvaisis, Scène nationale de Beauvais. Les 18 et 19/03 au Bateau feu, Scène nationale de Dunkerque.

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Les recluses de Cadillac

Jusqu’au 26 avril, les Archives départementales de la Gironde présentent Effacées, l’enfermement au féminin au château de Cadillac (1822-1951). Une exposition sur une histoire peu connue, qui en dit long sur le sort réservé aux femmes et aux filles qui ne filaient pas droit sur un chemin plus qu’étroit.

© Reproduction Jean-Luc Paillé / CMN //

À 35 km de Bordeaux, trône le château de Cadillac en plein cœur du vignoble. Si son apparition remonte au début du 17e siècle avec l’ascension du premier duc d’Épernon, son propriétaire et favori du roi Henri III, l’exposition aux Archives départementales de la Gironde nous retrace un tout autre récit. Qui démarre en 1822, le lieu acquis trois ans plus tôt par l’État qui en fait la première prison française destinées aux femmes jusqu’en 1891, puis un établissement de correction pour mineures jusqu’en 1951. Pour raconter ces 130 ans d’un enfermement au féminin longtemps passé sous silence, cinq archivistes dont Cyril Olivier, coordinateur des recherches, ont fouillé les rayons en quête de traces, forcément parcellaires. « Si l’on peut établir qu’environ 10 000 femmes ont été détenues au château de Cadillac, on ne connaît pas le nombre exact des pupilles. Certains documents livrent des indices tels une facture de menuisier pour la réfection de 140 cellules « cages à poules », explique Cyril Olivier. Après l’incendie d’une partie du château en 1928, on estime qu’une cinquantaine de jeunes filles y vivaient en permanence.

© Reproduction Jean-Luc Paillé / CMN //

L’intitulé de l’exposition se justifie à plus d’un titre : rares sont les documents produits par la prison comme la maison de correction qui ont été conservés. Certains bien qu’obligatoires n’ont sûrement jamais existé comme les dossiers individuels des mineures demandés en vain dans les années 1930 par une circulaire, alors que pointe le scandale des colonies pénitentiaires (1), indique l’archiviste. Restent les archives de la préfecture et de l’État quant aux coûts financiers et au maintien de l’ordre. « Grâce à ces traces administratives, on sait ce qu’elles mangent, ce qu’elles coûtent, ce qu’elles fabriquent. Les rapports annuels des directeurs ou des directrices nous renseignent aussi sur leurs emplois du temps, sur les mutineries ou les tentatives d’évasion ». En majorité déjouées, elles étaient nombreuses tant les conditions d’incarcération étaient terribles à l’image des punitions : diète, retenue sur salaire, camisole de force, lance à incendie, cachot… « Effacées », les prisonnières comme les pupilles l’étaient, vu le peu de considération de l’institution à leur égard. 

Le cas de Cadillac
Au tournant du 20e siècle, la prison devient l’une des trois écoles de préservation publiques destinées aux jeunes filles en France, avec celle de Doullens (Somme) et de Clermont (Oise). L’étude de l’établissement est assez récente. En 1987, la psychologue Béatrice Koeppel publie Marguerite B, une fille en maison de correction sur une jeune fille qui s’y est suicidé en 1950. En 2018, Anna Le Pennec consacre une thèse d’histoire aux Femmes incarcérées dans les maisons centrales du sud de la France au XIXème siècle (2). « Il y a deux ans, nous avons fouillé les archives afin de livrer un récit chronologique de l’établissement, sortir du prisme de Marguerite alors que bien d’autres pupilles ont mis fin à leurs jours. Livrer une vue d’ensemble au-delà des fantasmes », raconte Cyril Olivier. Ainsi, dans les années 1930, le ministère de la Justice charge le photographe Henri Manuel de rendre compte du quotidien d’une trentaine d’établissements pénitentiaires dont le château de Cadillac. « Si ses clichés relèvent de la mise en scène afin de donner une image positive du lieu, ils renseignent sur la vétusté du château, sur le fait que les pupilles participaient aux tâches ménagères comme au jardinage ».

Devenue école de préservation en 1905 puis institution publique d’éducation surveillée (IPES) en 1940, elle est destinée aux jeunes filles acquittées par la justice pour avoir agi sans discernement et placées jusqu’à leur majorité. D’autres y sont envoyées sur décision du père alors tout puissant. Vols, vagabondages, enivrements, relations sexuelles consenties ou non, parents déficients… Les motifs d’enfermement de ces mineures, issues des classes sociales les plus pauvres, sont multiples. Leurs conditions de vie au château sont effroyables au point qu’à la veille de l’adoption de l’ordonnance de 1945 qui actera le devoir de prévention vis-à-vis des mineurs, le docteur Blouin écrit : « Elles ne sont pas vêtues, leur cachot est un parc à cochons et leur dortoir un pigeonnier ». Il faudra attendre 1951 et le suicide de deux jeunes filles pour que l’établissement ferme enfin ses portes. L’exposition, riche de quelque 200 documents, des créations de l’artiste Agnès Geoffray et de diverses conférences, les sort de l’oubli. Vraiment, il était temps ! Amélie Meffre

 Effacées. L’enfermement au féminin au château de Cadillac (1822-1951) : jusqu’au 26/04, entrée libre et gratuite. Du lundi au vendredi 9h-17h, les samedi et dimanche 14h-18h. Archives départementales de la Gironde, 72 cours Balguerie-Stuttenberg, 33300 Bordeaux.

Une réalité historique à rapprocher du scandale du Bon Pasteur : l’histoire poignante de « mauvaises filles » placées par la justice dans les couvents de l’institution religieuse, tant en Irlande qu’en France.

(1) Sur la révolte des enfants du bagne de Belle-Île en 1934, on peut lire le formidable roman de Sorj Chalandon L’Enragé (Le livre de poche, 432 p., 9€90), dont Emmanuelle Bercot tourne l’adaptation cinématographique.

(2) Histoires de prisonnières, les femmes incarcérées dans les maisons centrales du sud de la France au XIXe siècle, Anna Le Pennec (Presses universitaires du Midi, 334 p., 25€00).

Pour aller plus loin : Marguerite B., Une jeune fille en maison de correction, Béatrice Koeppel (Hachette, 1987). Mauvaises filles. Incorrigibles et rebelles, Véronique Blanchard et David Niget (Textuel, 2016). Vagabondes. Les écoles de préservation pour les jeunes filles de Cadillac, Doullens et Clermont, Sophie Mendelsohn et Henri Manuel (L’Arachnéen, 2015). Vagabondes, voleuses, vicieuses. Adolescentes sous contrôle, de la Libération à la libération sexuelle , Véronique Blanchard (Les Pérégrines, 2019). La Révolte des filles perdues, Dorothée Janin (Stock, 2023). La violence dans les maisons centrales de femmes de Cadillac et de Montpellier au XIXe siècle, Anna Le Pennec  (Criminocorpus, 2015)

À voir, le film remarquable de Peter Mullan : Les Magdalene Sisters. Couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise 2002, il narre l’histoire authentique de ces institutions religieuses chargées de punir les femmes « déchues » d’Irlande. La pénibilité du travail de blanchisserie symbolisait la purification morale et physique dont les femmes devaient s’acquitter pour faire acte de pénitence. Quatre congrégations religieuses féminines (les Sœurs de la Miséricorde, les Sœurs du Bon Pasteur, les Sœurs de la Charité et les Sœurs de Notre-Dame de la Charité du Refuge) avaient la main sur les nombreuses Magdalene laundries réparties sur l’ensemble du pays (Dublin, Galway, Cork, Limerick, Waterford, New Ross, Tralee et Belfast). À voir aussi Mauvaises filles, le film d’Emérance Dubas, l’histoire secrète des Magdalene Sisters françaises.

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Antisémitisme, l’éternel retour ?

Aux éditions La Découverte, Mark Mazower publie Antisémitisme, métamorphoses et controverses. Un terme apparu en 1879, dont le chercheur retrace l’histoire. Il rappelle que le concept n’est pas insensible au contexte et au travail du temps. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°386, 03/26), un article de Nicolas Journet.

Professeur à l’université de Columbia, Mark Mazower est historien, pour lui les mots ne tombent pas du ciel des idées. S’il y a métamorphose de l’antisémitisme, c’est que le concept n’est pas insensible au travail du temps, et s’il y a controverses, c’est que tous ses emplois ne sont pas acceptés. Il rappelle bien sûr que la discrimination et la persécution des Juifs sont des pratiques anciennes en Europe, mais aussi que l’antisémitisme est un concept politique moderne. Le mot est forgé par le journaliste Wilhelm Marr, créateur en 1879 de la première Ligue antisémite en Allemagne. Il appelle alors au rejet des Juifs hors de la communauté nationale allemande et raciale aryenne.

Émancipation des Juifs d’Europe

C’est à l’époque, explique Mark Mazower, une réaction à l’émancipation des minorités, dont celle des Juifs, qui s’accomplit en Europe occidentale au long du 19e siècle, et en Russie un peu plus tard. Il constate que c’est aussi en cette fin de siècle que se cristallise le mouvement sioniste, qui en quelque sorte entérine l’étrangèreté des Juifs. L’antisémitisme ne connaîtra de véritable succès politique qu’après la Première Guerre mondiale, avec la montée des fascismes et du nazisme. Il s’internationalise, et son argumentaire, débordant l’antijudaïsme religieux, est complotiste : conspiration judéo-capitaliste pour certains partis populistes, complot judéo-bolchevique selon les nazis, ou les deux en même temps…

Après 1933, il fait tache d’huile en Europe centrale, où l’on n’hésite pas à remettre en question la citoyenneté des Juifs. Les victoires militaires allemandes mèneront, dans les territoires exposés au joug nazi, à la mise en œuvre de l’holocauste, sur lequel l’historien n’a pas à s’étendre, si ce n’est qu’en incarnant le premier génocide ainsi nommé de l’histoire, il fait de l’antisémitisme un fléau contre lequel les démocraties renaissantes s’engageront à lutter, en même temps qu’il légitimera le projet sioniste en Palestine. De fait, au lendemain des crimes nazis, la haine antijuive deviendra à peu près inaudible, réduite à des marges qui par ailleurs, remarque Mark Mazower, s’accommodent d’un soutien à Israël.

Un « nouvel antisémitisme », vraiment ?

Qu’en est-il aujourd’hui ? La réponse à cette question occupe la seconde moitié du livre. Elle prend en considération l’histoire conflictuelle de l’État juif et ses conséquences pour s’interroger sur l’existence d’un « nouvel antisémitisme » attribué à certains pays musulmans et à des personnes qui partagent leur point de vue. Pour Mark Mazower, si antisémitisme il y a, ce n’est plus le même. Au départ, il y a le fait que la présence juive dans le monde a profondément changé : réduite en Europe, en Russie et dans les pays arabes, elle est aujourd’hui concentrée en Israël et aux États-Unis, son soutien indéfectible. Selon Mazower, cette géographie ouvre la porte à une assimilation du pays à la communauté juive, et en retour, permet de dénoncer toute hostilité à la politique israélienne comme antisémite. Il souligne que cette confusion est assumée par des décideurs politiques israéliens : la loi fondamentale votée sous leur impulsion en 2018 par la Knesset est venue préciser qu’Israël est l’État-nation des seuls Juifs, et non de tous ses citoyens.

Quittant un peu la réserve de l’historien, Mark Mazower s’insurge contre cette dérive, dont la conséquence est d’isoler le combat contre l’antisémitisme d’autres causes antiracistes, dont le partage fut longtemps la force. Une critique qui n’occulte pas le fait que des agressions bel et bien antisémites ont eu lieu en France et dans le monde, tout en se réclamant d’une vengeance contre Israël. Nicolas Journet

Antisémitisme – métamorphoses et controverses, Mark Mazower (éd. La Découverte, 365 p., 23€50).

« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 386, un imposant dossier sur L’école au bord du burn out (de la sélection érigée en norme aux cibles que sont devenus les professeurs…) ainsi qu’un sujet sur Mohammed Iqbal (1877-1938), de la philosophie des Lumières à l’Islam spirituel et moderne. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel en ouverture de ses pages au titre des Sites amis. Un brillant magazine dont nous conseillons la lecture. Yonnel Liégeois

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Téhéran, de l’exil à l’asile

Au Studio Marigny (75), Aïla Navidi propose 4211 km. Entre Téhéran et Paris, la distance qui sépare de ses proches une famille contrainte à l’exil. De la dictature sous le règne du chah à la torture sous le joug du régime islamique, à l’heure de l’intervention israélo-américaine, le dilemme entre l’amour d’un pays et l’espoir d’un retour.

Le plateau recouvert d’un immense tapis persan, la fête peut commencer : Yalda donne naissance à son premier enfant, ses parents Mina et Fereydoun rayonnent de bonheur ! Il n’en fut pas toujours ainsi du temps où, épris de démocratie et de liberté, ils combattaient le régime du chah d’Iran. Prison et torture déjà jusqu’à la chute et à la fuite en Egypte des Pahlavi en 1979, torture et prison encore au lendemain de leur révolution avortée et confisquée par l’ayatollah Khomeini avec l’instauration de la République islamique… Face à la répression programmée, l’exil obligé en 1980 par instinct de survie !

Entre humour et tragédie, Yalda raconte et se raconte. Avec passion, en un langage fleuri et coloré : sa propre naissance en France, ses années de jeunesse en banlieue parisienne, sa découverte d’un pays que ses parents ne cessent de lui décrire et louer, leur confiance chevillée au corps en un avenir radieux, l’accueil incessant de réfugiés iraniens dans le petit appartement… Des scènes fortes de la vie au quotidien loin des leurs et de leurs racines, ponctuées de musique et de chants, entrecoupées de flashbacks où reviennent en mémoire les atrocités commises par les mollahs et leurs affidés, les gardiens de la révolution. « Quand nous sommes partis, nous pensions que c’était pour six mois, ça fait trente-cinq ans », raconte un jour son père à Aïla Navidi, l’auteure et metteure en scène de 4211 km (deux Molière en 2024 : meilleur spectacle dans le théâtre privé, révélation féminine pour Olivia Pavlou-Graham). D’où cette envie d’écrire, vite transformée en nécessité « pour mettre en lumière le destin d’une famille déracinée et d’une fille en quête d’identité », confesse-t-elle.

Hommage d’une jeune femme à ses parents, Aïla Navidi donne à comprendre, voir et entendre la douleur du partir de tout exilé, l’attachement viscéral à une terre d’origine, l’espérance ancrée dans le cœur et les tripes d’un possible retour. De parcours individuels en saga universelle, une pièce qui bouscule nos certitudes et ravive nos convictions en la liberté sauvegardée à l’heure où des milliers d’hommes et femmes, d’Iran en Ukraine, de Palestine en Afghanistan, combattent et meurent pour la défense de leur droit à la parole et à la vie. Au tableau final, pour mémoire, défilent en fond de scène les noms des victimes torturées, assassinées ou pendues, depuis la mort de la jeune Mahsa Amini en septembre 2022 pour avoir mal porté son voile ! Au bilan de l’ultime répression, l’ampleur du massacre en janvier 2026 : de 30 000 à 50 000 morts, un bilan très provisoire, 100 000 blessés… Qu’en sera-t-il demain, à l’heure de l’intervention guerrière israélo-américaine ? Des cris de désespoir aux lueurs futures, un spectacle de toute beauté et d’une profonde humanité. Yonnel Liégeois

4211 km, Aïla Navidi : jusqu’au 03/05, du mercredi au samedi à 21h00, le dimanche à 15h00. Théâtre Marigny, Carré Marigny, 75008 Paris (Tél. : 01.86.47.72.77).

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Rochdale, coopérative ouvrière

Près de Manchester en 1844, au cœur de l’industrie britannique naissante, vingt-huit tisserands créent un magasin d’un nouveau type : une coopérative ouvrière. Retour sur une aventure pionnière qui a essaimé partout à travers la planète.

Les formes premières de l’économie sociale ne sont pas nées de théories sociales. Elles sont le fait d’hommes et de femmes engagés sur la base de l’égalité et de la solidarité pour une réponse collective à la nécessité ou pour la prise en charge d’un projet commun. Les Équitables Pionniers de Rochdale sont du nombre. Au cœur de l’industrie phare de la puissance britannique et à la suite d’une lutte sociale inaboutie, à Rochdale près de Manchester, vingt-huit tisserands s’engagent en 1844 dans la création d’un magasin ouvrier. Aussi modestes que soient leurs actions, il s’agit d’un combat pour l’émancipation contre le patronat d’abord, ensuite contre les commerçants qui spéculent sur leur position de monopole.

Les Équitables Pionniers font tache d’huile

Les formes premières de l’économie sociale et du mouvement social sont indissociables. Elles inspireront les théoriciens socialistes, notamment ceux dits « utopistes », mais aussi Karl Marx, qui dans son Adresse inaugurale de l’Association internationale des travailleurs, en 1864, écrira que les coopératives représentent un « triomphe » pour « l’économie politique du travail ». Comme le néolibéralisme aujourd’hui, les pouvoirs de la société libérale du XIXe siècle combattent les corps intermédiaires et refusent toute légitimité aux actions « au nom d’intérêt prétendument commun », comme l’affirme en France la loi Le Chapelier. Malgré tout, différentes formes de collectifs, nés de démarches pragmatiques, émergent : sociétés de secours mutuel, associations ouvrières de production, caisses de crédit populaire, mouvements d’éducation populaire.

À Rochdale, les Équitables Pionniers vont initier un mouvement qui va acquérir une dimension considérable, celui des coopératives ouvrières de consommation. À partir de la mise en commun de faibles contributions, surplus minimes retirés de salaires avoisinant celui de subsistance, le petit magasin de Toad Lane vise à fournir aux travailleurs et à leurs familles des produits de première nécessité à prix réduits. Très vite, la coopérative va voir croître le nombre de ses adhérents en gagnant de nouveaux territoires ; ils seront plus de 10 000 en 1880, quand sera ouvert le grand magasin londonien. Le mouvement va faire tache d’huile. À Paris et dans sa banlieue, en 1900, il y a près de 200 000 adhérents aux dizaines de coopératives comme la Bellevilloise ou la Fraternelle de Ménilmontant.

Rochdale va aussi être le premier maillon d’un ensemble coopératif diversifié, de la production alimentaire à l’habitat. Dans l’Europe entière, en lien plus ou moins institué avec le mouvement social, s’ouvre ainsi une voie qui conduira en France à la proposition que fera Charles Gide d’une « République coopérative » présentée devant les congrès socialistes à la fin du siècle. Mais l’expérience de Rochdale a une autre dimension. Les règles que vont se donner les Équitables Pionniers (la libre adhésion, la gestion démocratique sur la base « un homme (on dit désormais une personne), une voix », l’impartageabilité des réserves) demeurent aujourd’hui celles du mouvement coopératif à travers le monde. Aujourd’hui, plus de trois cents millions de coopérateurs dont les actions touchent plus de deux milliards de femmes et d’hommes partout à la surface de la Terre vivent leur démocratie coopérative selon ces mêmes préceptes. Si ceux-ci se sont inspirés des règles d’une société de secours mutuel, montrant ainsi l’unité de l’associationnisme du XIXe siècle avant la segmentation imposée par les pouvoirs publics, ils n’en ont pas moins créé des dispositions durables de droit, domaine regardé pourtant comme réservé aux élites.

Les coopératives de consommation ont connu, en France, un recul important à partir des années 1950, faisant place à des coopératives de distributeurs, petits voire grands patrons. 180 ans après pourtant, la voie coopérative connaît un renouveau. De plus en plus de penseurs, engagés dans le combat pour l’émancipation, (re)découvrent la coopérative comme modèle d’entreprise solidaire et démocratique, notamment la coopérative de travail (Scop, CAE, Scic). Ainsi, Redonner du sens au travail de Thomas Coutrot et Coralie Perez, comme Ralentir ou périr de Timothée Parrique les présentent comme des entreprises en mesure d’assurer démocratie au travail ou maîtrise de la croissance. Elles sont porteuses de transformation et constituent ce que Lucien Sève appelait, dans Capitalexit ou catastrophe, des « futurs présents ». Jean-Philippe Milésy

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Michèle Audin, une passeuse passionnante

Mathématicienne, écrivaine, oulipienne, Michèle Audin était tout ça à la fois, et même historienne. Ses travaux sur l’Algérie coloniale et la Commune sont précieux. Décédée en novembre 2025, la librairie Libertalia lui rendait hommage à la Maison des métallos de Paris.

En ce 18 mars 2026, jour anniversaire du début de la Commune de Paris, la librairie Libertalia de la Maison des métallos honore la figure de Michèle Audin. « Je n’avais jamais imaginé écrire l’histoire des colons de Berbessa – je ne les vois pas descendre de moi. Mais, et je n’y peux rien, je descends aussi d’eux. Ainsi sont mes ancêtres : une ouvrière en soie, une repasseuse, et des colons. » En janvier 2026, un dernier livre de Michèle Audin paraissait aux éditions de l’EHESS, deux mois après sa disparition, Berbessa, mes ancêtres colons. C’est en partant de sa trajectoire singulière qu’elle nous transmet une fois encore l’histoire. Celle de la colonisation de l’Algérie qu’elle avait entamée avec son magnifique récitUne vie brève(Folio, Gallimard), sur les traces laissées par son père Maurice Audin, assassiné par l’armée française le 21 juin 1957. Il avait 25 ans et un bébé de six mois. Elle y écrivait : « Ma naissance a été un des premiers « accouchements sans douleur » à Alger, il l’avait « préparée » avec ma mère, il n’a pas attendu dans le couloir en fumant nerveusement des cigarettes, il a « participé », au point, dit ma mère, qu’il a vu le bébé avant elle ».

Mathématicienne comme son paternel et sa mère Josette, elle fit avancer la discipline dont elle dressa l’histoire à travers des biographies de confrères importants. Et une consœur de choix : la mathématicienne russe Sofia Kovalevskaïa. Elle présidera d’ailleurs l’association Femmes et mathématiques en 1990 et 1991. Michèle Audin jonglait brillamment avec les théorèmes comme avec les mots d’une écriture libre mêlant sujets pointus, anecdotes et pastiches. Ce n’est donc pas un hasard si elle devint membre de l’Ouvroir de littérature potentielle, l’Oulipo, un groupe de recherche œuvrant pour moderniser le langage à travers des jeux d’écriture. Autrice de nombreux récits et romans, elle écrivit également plusieurs ouvrages sur la Commune et notamment sur les femmes lancées dans la bataille.

Elle redonne vie à Alix Payen (1842-1903) qui s’engage à 29 ans dans le 153e bataillon de la garde nationale comme ambulancière et infirmière, en rassemblant sa correspondance. Des travaux qu’elle mettait en partage sur son formidable blog consacré à l’événement. Elle y faisait état de ses enquêtes avec un sens aigu des sources. Citant l’historienne Edith Thomas, l’écrivaine Gilette Ziegler ou le journaliste communard Lissagaray, elle nous plongeait au cœur d’une barricade tenue par des femmes. « Place Blanche, elles n’ont pas attendu les ordres. Dans la nuit, elles ont construit elles-mêmes leur barricade et la défendent. Elles sont environ 120, toutes armées de fusils…». Amélie Meffre

Lors de la publication d’une série d’articles sur La Commune de Paris (du 22/03 au 31/05/21), Chantiers de culture interrogeait Michèle Audin sur les références et la pertinence de certains livres parus à l’occasion du 150ème anniversaire de l’événement. Elle avait répondu au courriel, le 16/04/21, du ton naturel et direct qui la caractérisait si bien : « Merci pour votre appréciation sur mon blog… Si vous n’avez rien trouvé sur ces livres, c’est simplement qu’il n’y a rien : je ne mentionne que les livres que j’ai utilisés dans tel ou tel article, et je n’utilise que les livres que j’ai lus. Mais je n’utilise pas tout ce que j’ai lu. Et, bien entendu, je n’ai pas tout lu ! Merci, en tout cas, pour les indications que vous me communiquez. Salut & égalité, Michèle Audin ». Une belle et grande figure des sciences et des lettres nous a quitté, une remarquable mathématicienne et flamboyante écrivaine, une plume à l’écoute de l’Histoire et pétrie d’humanisme. Yonnel Liégeois

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Dreyfus, Alfred et Lucie

Au théâtre Essaïon, Éric Cénat met en scène Si tu veux que je vive. De la plume de Marie-Neige Coche et Joël Abadie, une pièce d’histoire contemporaine qui redonne aux femmes une place souvent occultée et dénonce l’antisémitisme ambiant.

Dix-neuf septembre 1899. Ce jour-là, Émile Loubet, président de la République, signe la grâce d’Alfred Dreyfus. Mais il faudra attendre 1906 pour que l’officier d’artillerie natif d’Alsace soit définitivement reconnu pleinement innocent. L’affaire, qui suscita des passions vives dans tout le pays, aura duré douze années. Pendant lesquelles le militaire a été emprisonné puis déporté au bagne de l’île du Diable en Guyane. Accusé à tort parce que juif, accusé de trahison, il aurait pu être condamné à mort, mais cette peine avait été abolie pour les actes considérés comme « crimes politiques ». Une chance, si l’on peut dire. La correspondance entre Alfred et Lucie Dreyfus, son épouse, est la base de cette pièce écrite par Marie-Neige Coche et Joël Abadie, mise en scène par Éric Cénat.

Les auteurs affirment leur volonté de regarder cette tranche d’histoire à travers les yeux de l’épouse fidèle que rien ne prédestinait à ce rôle particulièrement engagé. Mère de famille, fille d’un négociant en diamants à Paris, Lucie Dreyfus a été un soutien sans faille, sauvant Alfred d’une profonde dépression qui aurait pu le conduire au suicide. Une autre femme est aussi sollicitée par le metteur en scène, la journaliste Séverine. Un personnage à peu près oublié aujourd’hui mais qui participa activement à la campagne en faveur de Dreyfus le calomnié. Carolina Rémi pour l’état civil, proche de Jules Vallès (homme politique journaliste et écrivain de gauche), à la mort de ce dernier en 1885, elle a dirigé le Cri du peuple, journal qu’il avait fondé. Sur la scène, elle commente et précise les points essentiels. Séverine, qui fut la première femme à diriger un quotidien d’envergure, fut contrainte à la démission face à une rédaction machiste comme on peut l’imaginer. Cela ne l’empêcha pas de poursuivre son métier dans diverses publications, ni d’adhérer au Parti socialiste en 1918 puis au Parti communiste en 1921.

Avec leur compagnie du Théâtre de l’imprévu, Joël Abadie, Lucile Chevalier et Claire Vidoni donnent chair et passion à cette aventure qui a mobilisé nombre d’écrivains et d’intellectuels en faveur de Dreyfus. Comme Charles Péguy, Marcel Proust et bien sûr Émile Zola, dont le texte sobrement titré « J’accuse » publié dans le quotidien l’Aurore du 13 janvier 1898 fit grand bruit. Au fil du temps, il est apparu que le dossier d’accusation était un coup monté, additionnant des ragots mais vide de preuves, et transpirant l’antisémitisme de l’époque. Le lieutenant-colonel Picquart, alors chef du service des renseignements militaires, est convaincu que l’armée se trompe. Il est alors muté loin de Paris. Le commandant Ferdinand Walsin Esterhazy est le véritable auteur du message de trahison attribué primitivement à Dreyfus. Mais il est acquitté par ses pairs le 10 janvier 1898, à l’issue d’un procès à huis clos. La Grande Muette sait aussi être aveugle. « Notre vie, notre futur à tous sera sacrifié à la recherche du coupable. Nous le trouverons, il le faut », a écrit Lucie Dreyfus. Gérald Rossi, photos Clémence Grenat

Si tu veux que je vive, Éric Cénat : jusqu’au 26/03, les mercredis et jeudis à 19 h. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

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Avec deux gâs qu’ont mal tourné !

Le 21/03 pour l’un, le 29/03 pour l’autre, Georges Brassens et Gaston Couté donnent de la voix. Jojo et Gaston, deux gâs qu’ont mal tourné : une conférence musicale avec Philippe Gitton et Sylvain Guillaumet à Azay-le-Ferron (36), un récital d’Yves Champigny au Moulin de la filature du Blanc (36). Pour mémoire et plaisir, deux spectacles poétiques et chansonniers qui tournent bien !

C’est une conférence musicale qui attend le public à la médiathèque d’Azay-le-Ferron, le 21/03 à 16h. Philippe Gitton et Sylvain Guillaumet évoqueront la vie de Georges Brassens. Le premier rappellera quelques faits importants du parcours de l’artiste et présentera les douze chansons interprétées par le second. Quarante-quatre ans après sa mort, le répertoire du Sétois suscite toujours autant d’intérêt, y compris parmi les nouvelles générations. Il reçut le Grand prix de poésie de l’Académie française en 1967.

Georges Brassens, à l’instar de Léo Ferré et de Jacques Brel, est considéré comme l’un des artisans d’un âge d’or de la chanson française. Auteur de plus de 200 chansons aux textes soignés, exigeants et littéraires (Chanson pour l’Auvergnat, La Mauvaise Réputation, Le Gorille, Les Amoureux des bancs publics, Les Copains d’abord), Georges Brassens a également mis en musique des poèmes de François Villon, Lamartine, Victor Hugo, Paul Verlaine, Francis Jammes, Paul Fort ou encore Louis Aragon.

Une semaine plus tard, le 29/03 à 17h00, au Moulin de la Filature du Blanc, Yves Champigny interprète Gaston Couté qui fit une brève carrière dans les cabarets parisiens au début du XXème siècle. Là, il côtoie les chansonniers du quartier Montmartre. À travers ses textes, il égratigne la vie rurale et les idées rétrogrades, il chante le dur labeur du prolo et la misère du petit peuple. De révolte en révolte, il meurt à Paris en 1911. Il laisse derrière lui des œuvres mémorables. Ce sont ces rimes riches dans un argot parfois détonant qu’Yves Champigny interprète avec brio. En alternant textes et chansons poétiques ou dramatiques, il se révèle en « diseur » remarquable. Fort d’une interprétation talentueuse, il redonne espoir et vie au « gâs qu’a mal tourné ». Yonnel Liégeois

Brassens, Gitton et Guillaumet : le 21/03, 16h, à la médiathèque d’Azay-le-Ferron (Tél. : 02.54.39.40.97). Couté et Champigny : le 29/03, 17h, au Moulin de la filature du Blanc (Téléphone et réservation conseillée : 02.54.37.05.13).

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Les justes, selon Camus

Au théâtre de Poche, Maxime d’Aboville met en scène Les Justes. Écrite en 1949, la pièce d’Albert Camus s’empare d’un fait historique, l’attentat contre le Grand-Duc Serge à Moscou en 1905. Une intense réflexion sur l’idée de violence, du théâtre « philosophique » magistralement orchestré par la compagnie des Fautes de frappe.

Sur le plateau, trois hommes et une femme… Qui fomentent un attentat, excédés par la politique antisociale du gouvernement tzariste. Ils réclament justice contre l’arbitraire imposé aux populations paysanne et ouvrière. Le jeune Kaliayev est chargé de lancer la bombe contre l’oncle du tzar. Stupeur, il renonce à son geste : le grand-duc est accompagné de ses deux jeunes neveux ! Avec Les justes, Albert Camus pose la question de front : le droit à la justice autorise-t-il toute forme d’action, jusqu’à la mort d’enfants ou de femmes innocents ? Après cette première tentative, avortée volontairement, les quatre protagonistes s’interrogent avant de passer à l’action de nouveau.

Le débat central : « Quel est le prix de la vie d’un homme ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause ? » L’idéal révolutionnaire ne s’interdit aucun acte, la mort n’est point un crime en regard de la cause à défendre, affirment d’aucuns avec autorité et conviction. D’autres, dont Kaliayev et Dora sa compagne, en doutent fortement. Pas un théâtre d’action, un théâtre d’idées passionnant et émouvant grâce à l’adaptation réussie du metteur en scène Maxime d’Aboville… Une pièce dont les attendus alimenteront bien plus tard les réflexions d’Albert Camus au cœur du conflit algérien, une œuvre qui résonne étrangement face aux tragédies meurtrières qui ensanglantent aujourd’hui notre planète, en Ukraine comme en Palestine. Yonnel Liégeois

Les justes, Maxime d’Aboville : Jusqu’au 12/04/26, du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).

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Raoul Peck, avec Orwell

Un documentaire, un essai filmé, une dystopie d’autant plus cruelle qu’elle dit notre présent ? Le film de Raoul Peek, 2+2=5, est tout ça à la fois. Pour disséquer notre monde et les événements qui l’agitent, le cinéaste haïtien s’appuie sur un scalpel des plus acérés : l’écrivain britannique George Orwell, et son fameux roman 1984.

Quel regard Raoul Peck, cinéaste haïtien et citoyen engagé, pouvait-il porter sur un monde saturé de mensonges, fracturé par les extrêmes droites et ravagé par des conflits sans fin ? Après avoir ressuscité la figure d’Ernest Cole, photographe, et figure de lutte contre l’apartheid, il s’attaque à un autre éclaireur : George Orwell. Et le résultat n’a rien de rassurant.

Avec 2 + 2 = 5, le réalisateur de Je ne suis pas votre nègre revient en terrain miné. Peck ne se contente pas de convoquer Orwell : il l’utilise comme scalpel pour disséquer notre présent. Double langage institutionnalisé, mensonge érigé en méthode de gouvernement, novlangue omniprésente, surveillance numérique tentaculaire, guerre permanente comme moteur du capitalisme : tout y passe, sans anesthésie. Les euphémismes managériaux — ces « plans de sauvegarde de l’emploi » qui détruisent des vies — et les récits guerriers réécrits en « lutte contre le nazisme » ne sont que les symptômes d’un système qui s’auto-justifie en boucle.

Les États-Unis occupent le centre du tableau mais Peck n’a pas besoin d’insister, les dérives autoritaires débordent partout : Ukraine, Gaza, Birmanie… Les images s’enchaînent, non comme un catalogue de catastrophes, mais comme les pièces d’un même puzzle. Raoul Peck ne filme pas le chaos, il en expose la logique, les rouages. Plutôt que d’empiler les preuves, il remonte à la source : la vie d’Orwell, ses combats, la gestation et l’écriture de 1984. Le film devient une mise en perspective implacable, nourrie par une lecture de classe assumée. Pourtant, malgré la noirceur du constat, il refuse le désespoir. La voix du comédien et metteur en scène Éric Ruf, grave et intemporelle, guide le spectateur à travers ce labyrinthe idéologique, lui laissant juste assez d’air pour comprendre et surtout ne plus pouvoir dire qu’il ne savait pas. On est prévenu, cette fois personne ne pourra prétendre tomber des nues. Dominique Martinez

2+2=5, le documentaire de Raoul Peck (1h59)

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Sylvain Maurice, le roman d’une vie

Au théâtre de L’échangeur, à Bagnolet (93), Sylvain Maurice présente Le projet Barthes. L’adaptation flamboyante, et fascinante, du cours de Roland Barthes dispensé au Collège de France entre 1978 et 1980. De La préparation du roman à la vie intime de l’universitaire et théoricien critique, une pensée féconde accessible à tout public.

Un rectangle blanc au sol, une chaise et une table avec crayons et feuilles de papier, de temps à autre les couleurs changeantes au fil de la représentation… L’homme s’avance au-devant du public, tout à la fois détendu et concentré sur ses pensées. Pas sur ses notes, qu’il ne consultera presque jamais, pourtant il disserte sur son cours patiemment rédigé, parsemé de citations finement recherchées. Le roman en littérature, tel est le thème, sa genèse, sa conception, mieux encore : comment écrire, pourquoi écrire ? Du théâtre intello pour bobos, aucunement, un solo d’à peine 75mn flamboyant et fascinant, jouissif et festif, truffé d’intelligence et d’humour.

Le point de départ de la réflexion de Barthes, que Vincent Dissez distille avec finesse et malice, la réflexion de Dante qui rêve d’une Vita Nova, une vie nouvelle qui subjugue l’universitaire, l’invite à « une sorte de conversion littéraire », selon son propos. « L’idée d’entrer en littérature, d’entrer en écriture, l’idée d’écrire comme si je ne l’avais jamais fait », que tout instant de sa vie soit désormais intégré à l’écriture… Un projet fou, insensé bien sûr, « une sorte d’illumination » qu’il éclaire de moult illustrations puisées chez ces auteurs qui l’ont nourri et qu’il chérit, de Pascal à Chateaubriand, Flaubert à Rimbaud, Kafka à Proust… Lors de ce séminaire au Collège de France, Roland Barthes a joué de l’oralité, a beaucoup improvisé, surtout comme jamais auparavant il s’est livré, dévoilé en toute intimité, mêlant les épisodes de sa vie à ses divagations littéraires de haute intensité. Un personnage d’une grande sensibilité, proche de son auditoire, un esprit truffé d’un humour renversant.

Une série de cours, dispensés au Collège de France en 1978-80, enregistrée puis publiée en 2015 sous le titre La préparation du roman, dans l’ouvrage de 780 pages Sylvain Maurice a taillé, coupé, sélectionné pour offrir ce florilège d’une incroyable richesse. Dans une mise en scène, comme à l’habitude, épurée, ciselée avec précision, dans une économie de mouvements qui privilégie la parole, son écoute et son partage. Un égal bonheur, pour l’adolescent et ses parents, qui mêle le rire à l’érudition, le plaisir à l’émotion, qui invite avec force chacune et chacun à lire et écrire, à s’engager dans une vie nouvelle où l’intellect et le sensoriel se conjuguent avec semblable acuité. Un récital de mots et pensées que Vincent Dissez, l’un des comédiens fétiches de Sylvain Maurice, délivre avec gourmandise et intensité, d’un naturel confondant sans prétention à copier Barthes, juste pénétré de la parole du maître, l’auteur des Mythologies et des Fragments d’un discours amoureux. D’une voix posée, d’une subtilité hésitante à l’image d’un conférencier cherchant ses mots, le miracle surgit, perdure à l’infini : le spectateur scotché au regard du récitant ! Le miracle du spectacle vivant. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Le projet Barthes, Sylvain Maurice : jusqu’au 21/03, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 18h, le jeudi 19/03 à 14h30. Diverses rencontres et débats sont prévus lors des représentations des 16 et 19/03. Théâtre L’échangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet (Tél. : 01.43.62.71.20). Les spectateurs qui le désirent sont invités à rejoindre le collectif qui se bat pour la pérennité de L’échangeur, menacé de fermeture suite à la coupe de subventions.

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Ahmadou Kourouma n’était pas obligé…

En ce mois de mars, s’affiche sur grand écran Allah n’est pas obligé. Un long métrage d’animation réalisé par Zaven Najjar, l’adaptation du roman au titre éponyme d’Ahmadou Kourouma, prix Renaudot et prix Goncourt des Lycéens en 2000. Le film donne à voir une réalité dramatique : celle des enfants-soldats, enrôlés de force dans des milices armées dès leur plus jeune âge.

« Le film aborde un sujet d’une extrême violence à travers le regard d’un enfant, sans didactisme. Zaven Najjar maintient l’équilibre entre l’empathie pour son héros et le réalisme cru de la guerre. Parfois dérangeant mais toujours maîtrisé, c’est un film qui n’hésite pas à aborder des thèmes difficiles, mais essentiels à transmettre ». Lola Antonini, Les écrans du Sud

Aujourd’hui, on estime à plus de 250 000 le nombre d’enfants soldats engagés activement dans un conflit armé. Une estimation vague, en l’absence de données officielles. Nombre d’entre eux sont enrôlés de force ou s’engagent « volontairement » pour sortir de la précarité. Du fait de leur vulnérabilité, ces enfants sont avant tout des victimes. Leur participation à un conflit est une violation du droit international et de la Convention Internationale des droits de l’enfant. Avec d’autres organisations humanitaires, Amnesty international s’y oppose fermement.

Créé en 2004 au Salon du livre de Genève, le Prix Ahmadou Kourouma honore chaque année un auteur d’expression française, africain ou d’origine africaine. Pour un ouvrage, roman – récit ou nouvelles, dont « l’esprit d’indépendance, de clairvoyance et de lucidité s’inscrit dans l’héritage littéraire et humaniste légué par le romancier ivoirien ». À l’occasion de la sortie de ce superbe film que nous soutenons et vous invitons expressément à découvrir, Chantiers de culture remet en ligne l’entretien exclusif qu’Ahmadou Kourama nous accordait en son exil lyonnais, quelques semaines avant son décès le 11 décembre 2003. En hommage au grand pourfendeur de toutes les dictatures, au sage griot de l’Afrique contemporaine. Yonnel Liégeois

Ahmadou Kourouma, griot des temps modernes

Né en 1927 à Boundiali en Côte d’Ivoire, Ahmadou Kourouma s’affiche comme l’un des plus grands écrivains d’Afrique noire. Prix du Livre Inter en 1998 avec En attendant le vote des bêtes sauvages, Prix Renaudot et Prix Goncourt des Lycéens en 2000 pour Allah n’est pas obligé, son œuvre littéraire se révèle alors au grand public. Une écriture foisonnante, détonante et luxuriante, la magistrale plume d’un « colossal » romancier ivoirien.

Yonnel Liégeois – Natif de Côte d’Ivoire, vous êtes certainement affecté par les événements dramatiques (en 2003, ndlr) qui secouent actuellement votre pays ?

Ahmadou Kourouma – Je suis très inquiet, à plus d’un titre. D’abord pour ma famille restée là-bas qui me donne des nouvelles pas toujours rassurantes, ensuite pour l’avenir du pays qui s’enfonce progressivement dans la guerre civile. Pour moi-même, enfin, puisque la presse ivoirienne m’accuse d’avoir déclaré en Allemagne la présence de « tueurs à gage dans l’entourage du président Laurent Ghagbo ». Une affirmation erronée : lors de cette conférence de presse à l’occasion de la sortie de mon livre Allah n’est pas obligé en traduction allemande, j’ai simplement dit qu’il y avait des tueurs en Côte d’Ivoire…

Y.L. – Le quotidien ivoirien L’inter écrit que vous êtes dans l’incapacité de dire si vous avez obtenu la nationalité ivoirienne par adoption ou par naturalisation. Que penser de l’idée d’« ivoirité » ?

A.K. – Une absurdité, et c’est cette absurdité qui nous conduit au chaos présent ! L’ivoirité est une absurdité en tant qu’argument politique. Comment peut-on parler de racines séculaires en Afrique, alors que les tribus et les peuples ont été divisés pour constituer des États dans le seul intérêt des puissances occidentales coloniales ? En Côte d’Ivoire, comme pour toute l’Afrique, la démocratie est la seule solution, on n’a pas le choix. Que l’on soit illettré ou non, nous pouvons y arriver. Ne détruisons pas la Côte d’Ivoire, un pays florissant et paisible s’est transformé subitement en un vrai champ de bataille. Mon message est un appel à la paix et à la raison, il nous faut retrouver le chemin du dialogue entre Ivoiriens. Je suis moi-même originaire de la région du Nord, près de la frontière avec le Mali, je suis né en 1927 à Boundiali. Je suis terriblement inquiet, mais je garde encore espoir en l’avenir.

Y.L. – Des Soleils des indépendances, votre premier livre considéré aujourd’hui comme un classique de la littérature africaine, à Allah n’est pas obligé, vous posez un regard sévère sur le pouvoir en Afrique. Pour paraphraser le titre de l’un de vos ouvrages, ne peut-il donc se concevoir qu’en « bête sauvage », qu’en prédateur capable de dévorer ses propres enfants ?

A.K. – Cessons de voir le continent africain avec les seules images d’Amin Dada, de Bokassa et d’autres… L’Afrique compte cinquante-quatre États, ils ne sont pas tous en guerre ! À l’heure des indépendances, après la période de l’esclavage, nous avons hérité des dictatures issues du temps de la « guerre froide » avec des présidents au long cours comme Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire, avec les partis uniques. L’Occident s’est façonné une image de l’Afrique à sa convenance, entre guerres tribales et conflits ethniques, qui l’autorise à se penser comme seul territoire civilisé et démocratique. Or, la démocratie n’est pas une spécificité occidentale, les pays d’Occident ne sont pas nés avec, loin s’en faut ! La démocratie s’impose aux hommes, où qu’ils soient et quels qu’ils soient, mais personne ne peut vous l’imposer. Je crois en l’avenir de l’Afrique, les progrès sont lents, mais l’Afrique est en progrès.

Y.L. – Malgré génocides et catastrophes humanitaires en Sierra Leone et au Libéria, votre dernier roman Allah n’est pas obligé s’en fait l’écho dans une langue paradoxalement chargée d’humour. C’est une histoire terrifiante pourtant que celle de Birahima, ce « p’tit nègre Malinké de dix ou douze ans », sans père ni mère et embrigadé comme enfant-soldat ?

A.K. – Écrire s’apparente pour moi à un devoir de mémoire. Pour dénoncer, de mon premier roman jusqu’à aujourd’hui, le mensonge, la dictature, les atrocités commises pour prendre ou conserver le pouvoir. Des réalités dont l’Afrique, hélas, n’a pas le monopole. Lors d’un récent voyage en Allemagne, l’un de mes interlocuteurs m’a signalé l’existence d’un roman relatant la guerre de Cent ans qui traitait du même sujet. Avec encore plus de force et de violence à propos des enfants-soldats. Outre mon étonnement et ma surprise, est confortée ma conviction que dictature et pouvoir corrompu conduisent partout à semblables atrocités, même en Occident. Je n’ai pas vraiment choisi le thème de ce livre, ce sont des enfants qui me l’ont presque imposé ! Participant en Éthiopie à une conférence sur les enfants-soldats de la Corne de l’Afrique, j’en ai rencontré plusieurs, originaires de Somalie. Ils m’ont demandé d’écrire leur histoire, ce qu’ils avaient vécu. Des événements atroces, terribles, inimaginables : pensez que certains ont dû tuer leurs parents pour être enrôlés. Un mélange de cruauté et d’innocence insoutenable. Faire parler un enfant avec ses mots, exploité dans son innocence et inconscient de la portée réelle de ses actes, était une façon pour moi de rendre cette violence lisible et recevable par le lecteur. Sans volonté délibérée de condamner l’Afrique seule, je le répète, mais avec la ferme intention de dénoncer tous ceux qui fomentent ou entretiennent ce genre de conflit, qu’ils soient d’Afrique ou d’ailleurs.

Y.L. – Mathématicien de formation, vous êtes entré en littérature à quarante-quatre ans. Pourquoi à un âge si tardif ?

A.K. – Ce sont presque toujours les événements qui m’ont obligé à prendre la plume. La Côte d’Ivoire indépendante, je fus accusé de complot et emprisonné par le président Houphouët-Boigny. Libéré, je fus contraint à l’exil en Algérie. De cette époque, a germé l’écriture de mon premier roman, Les soleils des indépendances. Écrit en 1964, publié seulement en 1970 en France : jusqu’alors, les maisons d’édition refusaient le manuscrit pour cause de « mauvais français » que je mêlais au Malinké, ma langue d’origine, par peur peut-être des premières dérives du pouvoir que je dénonçai déjà au lendemain des indépendances. En ces années-là, nous nous disions tous communistes, y compris Houphouët-Boigny, en ces temps de « guerre froide » nous croyions tous sincèrement que le socialisme était l’avenir de l’Afrique. Si le livre connut un grand succès, au point que d’aucuns parlent d’un « classique » de la littérature, mon sort personnel connut un autre cours : dix ans d’exil au Cameroun d’abord, puis dix ans au Togo. Ce n’est qu’en 1993 que je pus enfin revenir au pays.

Y.L. – Vous usez d’une langue métissée qui se joue avec bonheur du français et du malinké, cette langue « p’tit nègre parlée en de nombreuses républiques bananières et foutues ». Au point que votre héros compulse quatre dictionnaires pour bien faire sentir au lecteur « sa vie de merde » ! À vous lire, on songe à la nouvelle génération d’auteurs antillais, de Glissant à Chamoiseau.

A.K. – Votre remarque me fait sourire. Lecteurs et critiques me font souvent la même réflexion : « vous écrivez comme Chamoiseau ». Je m’en amuse, je le reçois avec humour, mais il serait plus juste d’inverser la proposition : il me semble bien que Chamoiseau était encore en culottes courtes lorsque j’écrivais mon premier roman ! Je n’ai pas le sentiment de prendre une revanche sur la langue française. Elle n’est pas une langue passagère, elle est la langue de l’échange et du dialogue, mais il me semble impérieux qu’elle s’adapte à la culture africaine. Je m’y sens à l’étroit, d’où cet enjeu pour moi de la subvertir et de la charger d’un sens nouveau. Au contraire du français qui est une langue écrite et codifiée, la langue africaine relève de l’oralité. D’où son extrême richesse et souplesse, cette créativité de tous les instants à chaque fois qu’elle est parlée. Lorsque vous usez d’un mot pour signifier un objet en français, en Afrique nous en disposons de trente-cinq pour le nommer ! D’où mon admiration pour Céline, en tant qu’écrivain, que je lis et relis : c’est très certainement le romancier français qui a le plus et le mieux travaillé l’oralité de la langue.

Y.L. – En guise de conclusion provisoire à cet entretien, quels sont vos souhaits et projets, tant en politique qu’en littérature ?

A.K. – Je crois toujours que le socialisme peut sauver le monde, l’individualisme n’est pas une voie d’avenir. Le mouvement anti-mondialisation est porteur d’espérance. Il me vient parfois à rêver d’une sorte de plan Marshall pour sortir le continent africain du marasme économique. Après les temps de l’esclavage et de la colonisation, l’Afrique le mérite vraiment ! Quant à mes travaux d’écriture, je songe à un livre qui conterait l’histoire du président Sékou Touré (1922-1984, ndlr), ce « dictateur de gauche ». Une biographie romancée, à la demande de mes amis guinéens. Toujours le devoir de mémoire. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Les ouvrages d’Ahmadou Kourouma : Les soleils des indépendances, Monné,outrages et défis, En attendant le vote des bêtes sauvages, Allah n’est pas obligé, Quand on refuse on dit non (paru à titre posthume). Tous disponibles dans la collection Points Seuil.

Kourouma, un grand d’Afrique

De stature olympienne, à la voix et au rire tonitruants, Ahmadou Kourouma ressemblait à ces sages d’antan, à ces anciens dont la parole, nourrie de l’expérience, de la mémoire et de la coutume, s’imposait comme une évidence. De nature conviviale, empreint d’une chaleur et d’une bonhomie naturelles qui transformaient d’emblée son interlocuteur en ami et en frère, Kourouma l’exilé n’aura donc pas revu sa terre natale avant de s’éteindre. Pour cause de conflit en Côte d’Ivoire, lui le natif de Boundiali en 1927, le Malinké de confession musulmane originaire de la région Nord, près de la frontière malienne.

Ahmadou Kourouma s’est bâti un étonnant itinéraire littéraire. En quatre romans seulement, mais quels romans : tout à la fois fables poétiques, brûlots épiques, manifestes politiques ! C’est le Prix du Livre Inter en 1998 pour En attendant le vote des bêtes sauvages qui le révèle au grand public et lui accorde reconnaissance et notoriété justifiées. Deux années plus tard, il est couronné en 2000 du Prix Renaudot et du Prix Goncourt des Lycéens pour Allah n’est pas obligé. De puissants ouvrages, sans concession envers les potentats locaux, une plume acérée devenue l’arme de prédilection du démocrate et de l’humaniste dès les premières heures de l’indépendance africaine.

De la tradition à la modernité, entre humour et tragédie, Ahmadou Kourouma brosse dans son œuvre un tableau étonnant et détonant de la société africaine. Dans une langue métissée qui marie à profusion le malinké au français, un style qui balance entre poétique et réalisme, une écriture surtout qui se nourrit de cette oralité pour transformer le romancier en authentique griot des temps modernes. À lire ou relire avec jubilation, pour éprouver l’ivresse des mots et découvrir la beauté cachée des terres d’Afrique. Yonnel Liégeois

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