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Jean Dasté, sa vie et son œuvre

Au sortir de la guerre, il fut l’un des acteurs majeurs de la décentralisation théâtrale. Un beau livre, Jean Dasté, un homme de théâtre dans le siècle, lui rend hommage. Un ouvrage, signé d’Hugues Rousset, où la ferveur le dispute à la plus fine érudition. À offrir ou à s’offrir.

 

De passage à la Maison Jacques-Copeau de Pernand-Vergelesses, un gros beau livre m’a tiré l’œil. Il s’intitule Jean Dasté, un homme de théâtre dans le siècle (1). Son auteur, Hugues Rousset, professeur de médecine interne à la faculté, désormais à la retraite, a été l’un de ces maigres gamins d’après-guerre qui virent avec émerveillement arriver à Saint-Étienne, sa ville natale, les saltimbanques emmenés par Dasté (1904-1994), le marinier amoureux du film l’Atalante, de Jean Vigo, gendre de Copeau, athlète complet de la scène de son temps, alors au début de la mission de décentralisation qu’il assumera jusqu’à son dernier souffle.

Hugues Rousset a composé un ouvrage où la ferveur le dispute à la plus fine érudition, qui complète haut la main les propres écrits de Dasté (Voyage d’un comédien et le Théâtre et le risque). La biographie de l’acteur-chef de troupe est parfaitement retracée, depuis ses années d’apprentissage de figurant au Châtelet jusqu’à ses compagnonnages multiples avec tous ceux qui œuvrèrent dans ce que l’on nommait – avec une vraie fierté civique – « le théâtre populaire ». On croise en route tous les fils, petits-fils et neveux putatifs de Copeau en somme : Dullin, Jouvet, Barsacq, Barrault, Artaud, entre autres.

Ainsi défilent les grandes heures de l’époque où une volonté de juste partage des richesses de l’esprit a eu droit de cité, quand Jeanne Laurent, chartiste, résistante, sous-directrice des spectacles et de la musique, imposa dès 1946 la prise en compte de la culture dans la revitalisation d’un pays à relever de ses ruines. Chez Dasté, aussi bien dans les farces et les pièces majeures de Molière que chez Shakespeare et Brecht, ont défilé maints artistes avant de se faire un nom (Delphine Seyrig, Mouloudji, Maurice Garrel, Jean-Louis Trintignant, etc.), auprès des fidèles des premiers instants, notamment Marie-Hélène Dasté, son épouse, fille de Copeau, et Suzanne Bing. Le travail avait lieu en équipe, comédiens et techniciens étroitement mêlés, tous artistes-artisans de mises en scène imprégnées de la sève généreuse d’un homme de spectacle formé sur les tréteaux, au corps souple, habile au port du masque fait maison, humaniste à la bonté foncière.

On a pu dire qu’il y avait chez lui « Un parti pris d’espérance », à destination d’un peuple bel et bien disparu, dont témoignent les photos d’Ito Josué et Louis Caterin. Jean-Pierre Léonardini

(1) Éditions Actes graphiques, 318 pages, avec une préface de Catherine Dasté, une postface de Serge Gaubert et de très nombreuses photographies en noir et blanc, 30 euros.

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Jacques Brel, citoyen de Montreuil

De 1955 à 1958, Jacques Brel vécut à Montreuil (93), 71 rue du Moulin à vent. Il y composa une vingtaine de chansons. Dont Quand on n’a que l’amour, en 1956, l’un de ses premiers grands succès. Aujourd’hui un classique de la chanson française, un incontournable.

Avec son aimable autorisation, Chantiers de culture se réjouit de publier l’article de notre confrère Alain Bradfer. Paru dans Le Montreuillois, le journal municipal.

 

C’était au temps où Montreuil était encore une banlieue ouvrière et Paris déjà un mirage pour les bourses plates des « artistes en devenir », contraints de cachetonner dans les cabarets. Parmi eux, un dénommé Jacques Romain Georges Brel pour l’état-civil, fils d’une famille de la bourgeoisie industrielle bruxelloise qui a choisi de gratter la guitare plutôt que le papier dans l’entreprise paternelle qui l’emploie de 1947 à 1953. Mais l’employé du service commercial des cartonneries Vanneste& Brel se sent très tôt pousser l’âme d’un poète. Il écrit, compose et livre ses œuvres dans des cabarets bruxellois. C’est ce jeune homme de 24 ans au physique efflanqué que Jacques Canetti, le découvreur de talents de la chanson française et propriétaire du théâtre des Trois Baudets, tire des limbes en 1953. Ce n’est pas encore une consécration, tout juste une reconnaissance qui lui ouvre quelques scènes parisiennes et les premières tournées.

Le début de carrière du jeune Brel ressemble à tous les autres, fut-il adoubé par Canetti. Il aligne les prestations dans les cabarets parisiens, jusqu’à six dans la même soirée. Il est plus souvent à Paris qu’à Bruxelles où vivent Thérèse Michielsen (« Miche » pour les intimes), épousée en 1950 et ses deux filles. Une vie déchirée que la mère de Brel tente de recoudre en 1955 et suggère à « Miche » de s’installer à Paris. « Alors que son mari est en tournée en Afrique, Miche se présente dans une agence immobilière qui lui trouve, malgré les ressources réduites dont elle dispose, une maisonnette à Montreuil », raconte Ivan Aveki, un artiste belge qui a retracé la vie parisienne de Brel. Une « maison-wagon », de ces maisons de bois avec un bout de jardin comme il en existait à l’époque. La famille Brel s’installe au 71 de la rue du Moulin-à-vent. C’est au retour d’Afrique que le grand Jacques découvre la maison après un épisode cocasse. Tel qu’Ivan Aveki le raconte, il prend un taxi en pleine nuit et donne au chauffeur une adresse notée sur un papier. Un chauffeur qui, à un moment de la course, demande à Brel de le guider dans les rues à peine éclairées et mal signalées. S’ensuit une réplique surréaliste : « Navré, mon vieux ! Je rentre chez moi, mais je ne sais pas où c’est et j’y vais pour la première fois ».

Pierre, frère de Jacques, se souvient des lieux avec la condescendance qui sied au bourgeois bruxellois : « Je n’y suis allé qu’une seule fois… La maison était en bois comme toutes celles qui l’entouraient dans le quartier et qui se ressemblaient. La voiture était une 4 CV garée devant la porte. À l’intérieur de la bicoque, la décoration était simple : il y avait peu de meubles, vu les maigres finances. Notre mère se lamentait parfois sur le sort de Jacques et Miche. Elle est intervenue pour les aider à acheter un frigo… ». Prenant son frère à contrepied, Jacques se sent privilégié lorsqu’il déclare en 1958 à un hebdomadaire belge : « Il m’est nécessaire de vivre ici. Savez-vous que je suis le seul du quartier à avoir l’eau courante ? L’hiver, quand la fontaine du coin est gelée, mes voisins viennent chercher de l’eau chez moi. À une dizaine de kilomètres de Paris, n’est-ce pas une honte ? Beaucoup n’ont pas le gaz, ni même l’électricité. Et pourtant, ce sont d’honnêtes gens qui travaillent et seraient en droit d’avoir une existence plus facile. Pour moi qui suis privilégié et qui vis dans un milieu, il faut bien le dire, souvent artificiel, il est bon que je me retrempe dans la réalité. En vivant ici, je ne risque pas de l’oublier ! ».

Aussi spartiates soient-elles, les conditions du logement n’affectent pas la veine poétique de l’artiste. C’est au cours des trois ans passés dans cette maison-wagon qu’il compose une vingtaine de chansons dont Quand on n’a que l’amour en 1956, son premier grand succès, et Au printemps qui confirme en 1958 la vedette en devenir. Jacques Brel quitte Montreuil en 1958 pour une chambre d’hôtel proche de la place Clichy, à deux pas des cabarets de Montmartre. Et de revenir, vingt après et la gloire acquise, à quelques encablures de Montreuil. À Bobigny, pour y mourir en octobre 1978. Alain Bradfer

Voir : « Brel, ne nous quitte pas – 40 ans déjà », un film composé des deux concerts légendaires, « Brel à Knokke » et « Les adieux à l’Olympia », image et son restaurés pour le cinéma. Le petit film réalisé par Ivan Aveki : https://youtu.be/AmcvffYfROo

Lire : Le voyage au bout de la vie de Fred Hidalgo, Brel, la valse à mille rêves d’Eddy Przybylsi, On ne vit qu’une heure de David Dufresne.

Applaudir : « Viel chante Brel », un spectacle de Laurent Viel avec Thierry Garcia aux guitares, mis en scène par Xavier Lacouture. Chaque mercredi à 21h30 au théâtre L’Essaïon, jusqu’au 30/01/19.

Découvrir : la Fondation internationale Jacques Brel à Bruxelles, dirigée par sa fille France.

 

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Mouawad, mon bel oiseau !

Avec la création de Tous des oiseaux, Wajdi Mouawad signait en 2017 la véritable ouverture de son mandat à la tête du Théâtre de La Colline (75). Repris jusqu’au 30 décembre, un spectacle d’une force incroyable. Beau, tragique, émouvant. Plus qu’une plongée douloureuse dans le conflit israélo-palestinien, le choc des consciences au cœur de l’Histoire.

 

Tous des Oiseaux ? Une ouverture éclatante en forme de retour, celui de l’auteur-metteur en scène tel que nous l’avons connu autrefois, du temps de sa tétralogie du Sang des promesses avec ses grandes épopées intimes et familiales au cœur d’un monde en pleine déréliction. Wajdi Mouawad y revient après de vastes détours par le tragique grec et des propositions plus personnelles au cœur du noyau familial comme dans Seuls ou Sœurs. Il y revient surtout avec une plus grande maturité tant au plan de son écriture que de

Co Simon Gosselin

celle de son travail scénique, même s’il affirme n’avoir « jamais fait de mise en scène » mais n’avoir fait qu’écrire.

L’écriture de Tous des oiseaux, en tout cas, est le prolongement de la description des déchirures intimes, à commencer par la sienne propre, d’une terre à l’autre, d’une langue à l’autre, du Liban en pleine guerre civile au Québec via la France où la famille n’aura été autorisée à rester que quelques années. Cette déchirure originelle vient nourrir la fable qu’il a inventée et qui met au jour les déchirures profondes que vivent ses personnages au cœur du Moyen-Orient, de l’Europe et de l’Amérique mis dans l’impossibilité, pour le couple principal, de pouvoir vivre pleinement et ensemble l’amour qui les unit. Lui, Eitan, est un jeune scientifique d’origine israélienne, elle, Wahida, prépare aux États-Unis une thèse sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzan dit Léon l’Africain, un diplomate et

Co Simon Gosselin

explorateur arabe qui vécut au XVIe siècle et qui, livré au pape Léon X, fut contraint de se convertir au christianisme.

Wajdi Mouawad se saisit à bras-le-corps de son sujet, de l’histoire du Moyen Orient, dessine à grands traits le parcours éclaté de ses personnages aussi bien dans l’espace que dans le temps, d’Allemagne où vit la famille du jeune homme, aux États-Unis où il étudie tout comme Wahida qu’il rencontre là, et surtout à Jérusalem où il cherche à percer le secret de sa famille… Éclats de langues aussi (quelle place pour la langue maternelle arrachée et abandonnée ?)  avec au plateau l’allemand, l’anglais, l’arabe et l’hébreu assumés par des comédiens qui viennent de tous les horizons géographiques et qui parviennent sous la houlette du metteur en scène à trouver une unité et une cohérence assez extraordinaires. Ils sont neuf, qu’il faudrait tous citer, avec une mention particulière pour le couple formé par Eitan et Wahida, Jérémie Galiana et Souheila Yacoub, de véritables révélations. Wajdi Mouawad tend la situation à son maximum dans une histoire qui, à y regarder de près, pourrait paraître presque extravagante comme toujours chez lui, mais n’est-ce pas l’Histoire elle-même qui l’est ? Il emporte l’adhésion grâce à sa force de conviction, grâce à son talent d’écrivain (et de romancier).

L’état de tension extrême de tous ces personnages, que des traits d’humour ou d’auto-ironie viennent à peine détendre, saisit le spectateur emporté dans un véritable maelstrom. Celui de la douloureuse Histoire d’aujourd’hui. Jean-Pierre Han

 

Nous sommes tous des oiseaux !

De bon ou mauvais augure, chacun de nous est un oiseau qui se moque des frontières et des murs ! Capable, quand l’amour est moteur, de partir à la rencontre de l’autre et de ses différences… Tel est en substance, inspiré d’une légende persane et de l’histoire authentique d’Hassan Ibn Muhamed el Wazzan, le message que Wajdi Mouawad suggère avec cette page d’histoire intime inscrite dans la grande Histoire. L’histoire d’amour entre un homme d’origine juive et une femme arabe, l’une refoulant son identité première sous couvert d’un passeport américain et l’autre faisant confiance en la science et la force des chromosomes plus qu’aux croyances en n’importe quelle religion. Un amour qui se heurte aux convictions d’une famille qui a connu l’horreur des camps nazis et

Co Simon Gosselin

pour qui la terre d’Israël est à sauvegarder au risque des pires atrocités, un amour qui explosera dans les méandres d’un conflit qui n’en finit pas.

De la petite à la grande Histoire, Wajdi Mouawad se veut passeur d’une histoire « où l’intime des vies domestiques est dynamité par la violence du monde, il n’existe aucune réalité qui puisse dominer sur une autre ». L’ennemi, c’est toujours l’autre, le dicton en fait foi, il suffirait peut-être qu’un jour nous osions nous regarder dans un miroir… Sur la scène de La Colline, dans une révélation finale qui est à la hauteur des plus invraisemblables chutes molièresques, entre comique et tragique, se joue l’avenir de l’humanité. Tous des oiseaux ? Un vol au-dessus d’un nid de contradictions. Percutant, époustouflant, Grand Prix 2018 du Syndicat de la critique. Yonnel Liégeois

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Entre « Hérétiques », une joute salvatrice

Du foulard au saucisson-pinard, les joutes se succèdent dans « Les hérétiques », la pièce de Mariette Navarro mise en scène par François Rancillac. Un questionnement tous azimuts des tensions autour de la laïcité qui touchent en premier chef les femmes. Un spectacle lumineux qui convoque sorcières et madones pour mieux éclairer l’obscurantisme qui se niche en chacun de nous.

 

« La lumière baisse (…). Pourtant je déambule dans une époque pleine de néons», déclare une femme dans les gradins éclairés, semblant ne plus supporter l’obscurité qui règne sur le plateau embrumé. « Quelqu’un a parlé de lumière ? », questionnera une madone s’élevant en fond de scène sous les projecteurs. « On ne va pas laisser le pays glisser comme ça vers on ne sait où ! », affirme encore une punkette en corset aux seins saillants au-dessus d’un brasero. « Il faut trancher dans le vif ! », martèle une autre au look similaire. Dans « Les hérétiques », dernière pièce de Mariette Navarro, mise en scène par François Rancillac, les joutes se succèdent à propos de la laïcité,

DR, Christophe Raynaud de Lage

convoquée à tous bouts de champs et de tous côtés, du foulard au saucisson-pinard.

Riche sabbat

« On manque de m’éborgner avec un crucifix. On me parle d’Allah. On me parle de Jéhovah. On me parle de blasphème. On voudrait me remettre sur le chemin de Dieu en m’attrapant par les cheveux parce que je veux voir quand même ». Perdue dans un monde qui s’obscurcit chaque jour davantage, une femme ne veut plus choisir entre le noir et le blanc, elle en appelle au gris qui semble irrémédiablement banni des débats.

Cette citoyenne lambda est venue le soir à la rencontre des hérétiques, sortes de Pussy Riots/Femen qui bataillent et morflent pour la liberté. Elle tombera sur des sorcières, brûlées hier, lapidées aujourd’hui, des martyrs en voile blanc qui prêchent la pureté que des encagoulées obligent à se déshabiller. Le sabbat est dense au milieu d’une classe d’école abandonnée, les invectives fusent dans les variations des codes vestimentaires et des lumières. Si les salves sont tranchantes, l’humour se pointe régulièrement pour calmer quelque peu l’atmosphère d’un interrogatoire. « Crois-tu que la Terre tourne autour du Soleil ? Est-ce que tu crois aux sorcières ? Est-ce que tu

DR, Christophe Raynaud de Lage

penses qu’en avril, il ne faut pas se découvrir d’un fil ? »…

Malaise démocratique

Quand « dans la rue, chacun brandit sa foi et son appartenance »  et que « c’est à qui priera le plus fort », la femme paraît inlassablement suspecte. Trop ou pas assez dénudée, trop ou pas assez voilée, trop ou pas assez échevelée, la voilà sans cesse soumise au procès de nos « inquisiteurs intérieurs ». Pointant le malaise démocratique, François Rancillac constate que « le drapeau de la laïcité est brandi à tout bout de champ d’un côté à l’autre de l’échiquier politique pour justifier tout et son contraire ». À la tête du théâtre de l’Aquarium, il a passé commande à Mariette Navarro pour prendre la tangente théâtrale et éclairer au mieux l’obscurité. Pari réussi, la pièce pousse tous les personnages dans leurs retranchements. Même les sorcières punk peuvent se métamorphoser en revanchardes impitoyables. Le public, si tant est qu’il en ait sa claque de devoir trancher dans le vif d’un sujet éternel et toujours brûlant, savoure un spectacle interprété par des comédiennes hors pairs, bichonnées par une équipe au top, de la costumière à l’éclairagiste, et portées par une mise en scène flamboyante.

Cette dernière création maison nous rend d’autant plus enthousiaste que François Rancillac, qui quitte l’Aquarium en décembre, nous tire une bien belle révérence. Loin du bocal, on lui souhaite de trouver une riche rivière, lui, qui prouve une fois encore que le théâtre est le lieu de l’agora par excellence. Amélie Meffre

« Les hérétiques » de Mariette Navarro, mise en scène de François Rancillac. Jusqu’au 9 décembre au Théâtre de l’Aquarium, du 5 au 8 février 2019 au Théâtre Dijon Bourgogne, du 26 au 28 février à la Comédie de Béthune, le 26 mars au Théâtre Jean Lurçat d’Aubusson et le 16 avril à la Ferme de Bel Ébat à Guyancourt.

À propos des sorcières, on ne manquera pas de lire « Sorcières. La puissance invaincue des femmes » de Mona Chollet (Éd. La Découverte) et d’écouter La Série Documentaire de France Culture consacrée aux Sorcières, comme la chanson des Rita Mitsouko, « La sorcière et l’inquisiteur ».

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Maurice Blanchot et Mai 68

Parmi toutes les initiatives prises à l’occasion du cinquantenaire de Mai 68, la publication de Mai 68, révolution par l’idée de Maurice Blanchot compte parmi l’une des plus intéressantes. Avec une remarquable et très éclairante préface de Jean-François Hamel et Éric Hoppenot, qui proposent également une notice explicative pour chaque texte, permettant de le situer dans son contexte historique particulier et de préciser son statut.

 

Certains des textes ici recueillis dans Mai 68, révolution par l’idée, un petit ouvrage de 160 pages au format poche, avaient déjà été publiés en 2008 par Éric Hoppenot dans le volume des Écrits politiques 1953-1993 de Blanchot, dont ils constituaient une section en quelque sorte centrale. Ils sont aujourd’hui complétés, en particulier par des lettres (à Marguerite Duras, à Dominique Aury et à Jacques Bellefroid) et par d’autres textes qui permettent de mieux cerner la nature et l’ampleur de l’engagement de Maurice Blanchot dans la séquence historique ouverte par les événements de Mai.

 

Dès le début des événements, Maurice Blanchot est partie prenante des luttes menées par les étudiants et les travailleurs, présent sur les barricades. Membre, dès sa création, du comité d’action étudiants-écrivains, aux côtés entre autres de ses amis Marguerite Duras, Robert Antelme et Dionys Mascolo. Il n’y a là rien d’étonnant. Depuis 1958 et la prise du pouvoir par le général De Gaulle dans les circonstances que l’on sait, Blanchot a placé toute sa réflexion politique sous le signe d’une notion première et sur laquelle il ne transigera pas : le refus. C’est ainsi qu’il écrivait en octobre 1958 : « À certain moment, face aux événements publics, nous savons que nous devons refuser ». Dès cette époque au moins, Blanchot porte en lui l’attente active, l’espoir agissant d’un instant décisif qui viendrait, non interrompre, mais abolir l’ordre apparemment immuable des choses, la morne suite des jours, le déroulement d’une vie politique qui n’est qu’une mort mal travestie (et l’on ne peut pas ne pas songer ici à l’Arrêt de mort, publié en 1948, qui envisageait la même idée sur un plan strictement métaphysique).

Cet instant pour Maurice Blanchot, il porte en 1968 – depuis dix ans et plus – un nom : il s’appelle révolution. Et si l’on souhaite savoir de quelle révolution il s’agit, plusieurs textes du recueil apportent une réponse claire. Une formule apparaît en effet régulièrement sous la plume de Blanchot, énoncée à chaque fois comme une évidence, avec la force d’une conviction inébranlable : « l’exigence communiste ». L’écrivain ne cesse d’affirmer qu’un changement est nécessaire dans un pays qu’il considère comme mort politiquement – et ce changement-là précisément. Ce mot de communisme, utilisé à tort et à travers en ces années-là, il est à noter que loin d’être une formule vague et commode pour Blanchot, l’écrivain s’emploie à lui donner un contenu d’autant plus concret qu’il exprime pour lui une réalité vécue. Et les éditeurs ont raison d’affirmer que pour lui, « l’exigence communiste, au-delà de toute revendication , nest rien sans l’expérience vive d’une politique de l’amitié ».

Ce qu’il appelle « communisme de pensée » ou « communisme d’écriture », Blanchot, avec la rigueur de pensée qui est la sienne, en tire les conséquences : réflexions menées en commun et écriture qui renonce à s’« autoriser » de qui que ce soit, fût-ce de son auteur. D’où l’anonymat systématique des textes affichés, distribués sous forme de tracts ou publiés dans le premier numéro de Comité, la revue du comité d’action étudiants-écrivains. C’est par une citation de Hölderlin (sans doute traduite par Blanchot lui-même) que se clôt ce premier bulletin, qui définit parfaitement dans cette perspective les enjeux et la signification du travail du comité : « La vie de l’esprit entre amis, la pensée qui se forme dans l’échange de parole et par écrit et de vive voix, sont nécessaires à ceux qui cherchent. Hors cela, nous sommes pour nous-mêmes sans pensée. Penser appartient à la figure sacrée qu’ensemble nous figurons ».

Les convictions exprimées par Blanchot dans les pages de cette revue sont d’une absolue radicalité. On peut en juger par ce passage d’un texte intitulé significativement « En état de guerre » : « Qu’est-ce que la lutte de classes ? Ce n’est pas la lutte pour ouvrir le ghetto qu’est la classe inférieure et permettre l’accès à une meilleure classe dans une harmonie satisfaisante : c’est tout au contraire se servir de la fermeture du ghetto pour rendre impossible entre les classes d’autre contact que heurté, violent, destructeur et ainsi peut-être un jour changer la loi même de la structure de classe ». Et dans cette lutte, l’écrivain a un rôle spécifique à jouer dans la mesure où, comme il le signale dans un autre texte du même bulletin, « la culture est le lieu où le pouvoir trouve toujours des complices. Par le moyen de la culture, il récupère et réduit toute parole libre ».

Intransigeant et indéfectiblement solidaire de ses camarades de lutte, Blanchot n’en est pas pour autant moins lucide sur certaines errances inévitables dans une telle situation. C’est ainsi qu’il met en garde à plusieurs reprises contre une certaine esthétisation de l’action politique : « De même, la prise de l’Odéon, quoique joyeuse, laissait-elle trop facilement croire que la culture avait été, par là, libérée, alors qu’elle se décomposait en ce lieu où elle donnait seulement en spectacle la jouissance délicieuse de sa propre décomposition (ce qui est le fin du fin de la culture bourgeoise) ». Et ailleurs : « Lutte extrêmement difficile, d’où doivent être écartées les petites actions isolées, toutes les initiatives qui ne tendent qu’au spectacle et ne sauraient être reprises par l’ensemble des classes en lutte ».

Nous avons signalé que la plupart des textes recueillis dans ce volume ont été publiés sans nom d’auteur. Cela pourrait rendre incertaine l’attribution de certains d’entre eux à l’auteur sous le nom duquel ils sont aujourd’hui publiés. Il nous semble que, sur ce plan, le travail de Jean-François Hamel et d’Éric Hoppenot mérite tous les éloges, qui allie esprit géométrique et esprit de finesse. En effet, outre un travail documentaire rigoureux, ils ont aussi, dans certains cas douteux, fait appel à leur sensibilité de lecteurs. On ne saurait dire que c’est toujours le style de Blanchot que l’on retrouve dans tous ces textes, mais on peut affirmer que c’est toujours son ton. On se souvient de la définition qu’il en donnait dans les toutes premières pages de l’Espace littéraire : « Le ton n’est pas la voix de l’écrivain, mais l’intimité du silence qu’il impose à la parole, ce qui fait que ce silence est encore le sien, ce qui reste de lui-même dans la discrétion qui le met à l’écart ».

 

Dans tous les textes de ce petit et remarquable volume, c’est encore ce silence particulier, unique – et ô combien précieux – de Maurice Blanchot, ce silence qu’il fit entendre avec éclat dans le vacarme des luttes en cours, qui nous parvient aujourd’hui dans toute sa force. Dans toute son actualité, dans toute sa féconde jeunesse. Karim Haouadeg

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Noiriel, un historien « populaire »

Avec Une histoire populaire de la France, publiée aux éditions Agone, l’historien Gérard Noiriel revient sur l’histoire du peuple de France et de ses grandes luttes émancipatrices. Du Moyen Âge jusqu’à nos jours, quand l’histoire éclaire le présent…

 

 Cyrielle Blaire – Pourquoi vous lancer dans cette Histoire populaire de la France ?

Gérard Noiriel – Les éditions Agone m’ont proposé de faire ce que l’historien Howard Zinn avait réalisé dans les années 70 avec Une histoire populaire des États-Unis. J’ai recentré mon travail, non sur les classes populaires à l’instar de l’historienne Michelle Zancarini-Fournel, mais sur la question du « populaire ». À savoir la relation sociale impliquant les dominés et les dominants.

C.B. – On voit dès le Moyen Âge une obsession des puissants à vouloir mettre les indigents au travail…

G.N. – La question du travail surgit avec l’apparition d’une séparation entre les bons et les mauvais pauvres. Le vagabondage est criminalisé à la fin du Moyen Âge par Jean II dit « le Bon », qui prend des ordonnances de « mise au travail ». Celui qui ne travaille pas, on le met en prison, on le cloue au pilori. C’est d’une grande violence.

C.B. – Vous vous attardez sur le vocabulaire employé pour désigner les classes populaires.

G.N. – Jusqu’au XVIIIe siècle, il est très péjoratif. On parle de « populace », les ouvriers sont qualifiés de « barbares aux portes de nos villes » et les paysans « d’étrangers », voire de « sauvages ». On a oublié ce racisme de classe jusqu’au début de la IIIe république. La parole populaire fait irruption dans l’espace public au XIXe siècle avec l’accès à l’instruction et l’arrivée des journaux tenus par des ouvriers, qui se mettent à dénoncer cette humiliation. La bourgeoisie va alors parer le peuple de toutes les vertus, car les élites dépendent désormais du vote des classes populaires. La suspicion et les insultes glissent vers les étrangers et les colonisés.

C.B. – La notion de « peuple indésirable » est au cœur de votre ouvrage.

G.N. – Dans les années 1930, « l’indésirable », c’est l’étranger fuyant les persécutions. Quand éclate la guerre, même les Juifs allemands qui ont fui le nazisme sont suspectés de déloyauté vis-à-vis de la République et internés. S’agissant de la déchéance de nationalité en 1927, un député déclarait : « La République forge un instrument qui, manié par

Co Daniel Maunoury

d’autres mains, pourra servir la répression politique ». Cela s’est produit avec Vichy.

C.B. – Les insurrections sociales, nombreuses dans l’histoire de France, n’ont jamais été tout à fait vaines ?

G.N. – C’est une autre leçon de l’histoire ! L’exemple le plus frappant est 1848, quand les révolutionnaires chassent Louis-Philippe. La première mesure, c’est le suffrage universel masculin. Même vaincu, le peuple influe toujours sur le cours de l’histoire, il est impossible d’effacer la trace de ses combats.

C.B. – Quelles leçons tirer du gouvernement de Front populaire de 1936 ?

G.N. – C’est le réveil de la combativité ouvrière qui permet le Front populaire. La France était très en retard sur le plan des droits sociaux face aux États-Unis, l’Angleterre ou l’Allemagne. En 1936, des revendications sociales jugées utopiques deviennent légitimes et sont adoptées. Les dominants ne veulent jamais céder leurs privilèges. Mais, quand ils y sont obligés, ils inventent des solutions. Macron prétend que la lutte des classes est une utopie dépassée, mais tous les acquis sont la conséquence de luttes !

C.B. – Les révolutions surgissent-elles quand personne ne les attend ?

G.N. – J’ai pris plaisir à citer de grands intellectuels qui pensaient que les révolutions, c’était fini. Et soudain, en éclatait une nouvelle ! Elles peuvent surgir à tout instant, c’est aux jeunes générations de les inventer. L’avenir nous prépare des révolutions là où on ne s’y attendra pas. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Repères

Gérard Noiriel, né le 11 juillet 1950 à Nancy, est l’un des pionniers de

Co Daniel Maunoury

l’histoire de l’immigration en France. Il s’est aussi intéressé à celle de la classe ouvrière et a animé, dans les années 70, une émission d’histoire au micro de la radio Lorraine Cœur d’acier. Directeur d’étude à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) depuis 1994, il a notamment publié Le creuset français (1988) et Les origines républicaines de Vichy (1998). Très engagé dans l’éducation populaire, il pilote de nos jours l’association DAJA qui œuvre en faveur de la démocratisation de la culture.

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Tartakowsky et Margairaz, l’État détricoté

Nouvellement publié, L’État détricoté, proposé par les historiens Danielle Tartakowsky et Michel Margairaz, analyse comment la France met à mal depuis les années 1990 les principes régulateurs et protecteurs instaurés à la Libération. Un ouvrage éclairant et percutant.

 

Comment et pourquoi s’est construit à la Libération un État régulateur, planificateur, social ? Comment et pourquoi est-il démantelé depuis les années 1990, avec une accélération sans précédent depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir ? Une série de questions auxquelles tentent de répondre avec pertinence, dans L’État détricoté, de la Résistance à la République en marche, Danielle Tartakowsky et Michel Margairaz.

Retour en arrière, en préambule et pour mémoire, sur quelques déclarations en date de 2007 : « Statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme… À y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ». Ces réflexions sont de Denis Kessler, alors numéro deux et idéologue du Medef, à propos des réformes de Nicolas Sarkozy, dans le magazine Challenges.

À partir, notamment, de cette citation, les deux historiens analysent donc ce qui, de l’État social, planificateur et régulateur issu du programme du Conseil national de la Résistance, est aujourd’hui démantelé. Danielle Tartakowsky (professeure honoraire d’histoire contemporaine à l’université Paris 8, spécialiste de l’histoire sociale et politique de la France du XXème siècle) et Michel Margairaz (professeur d’histoire économique contemporaine à l’université Paris 1-Panthéon Sorbonne) décrivent d’abord le contexte national et international qui a permis l’émergence du « Welfare State » ou État du mieux-être social, expression qu’ils préfèrent à celle d’État providence : son contenu, la volonté régulatrice qui a dominé plusieurs décennies au sein du pouvoir lui-même. Pour décortiquer ensuite l’articulation entre régulation, mobilisations et conquêtes sociales, disséquer enfin la rupture qui s’est accentuée dans les années 1990 et 2000, du fait du type de mondialisation. Et de conclure sur l’évolution des luttes, devenues alors principalement défensives.

Une première partie est ainsi consacrée à l’État social et à sa crise de 1945 à 1992, une seconde partie à « Libéralisation de l’État, mondialisation, nouvelle économie », de 1993 à 2017. Dans le dernier chapitre, ils scrutent la conception macronienne de l’État « réduit à l’exécutif expert », la mise à mal des « corps intermédiaires » dans le cadre d’un dialogue qui ne l’est pas, l’inflexibilité du gouvernement qui place les mouvements sociaux « à la croisée des chemins ».

L’État demeure, mais sur ses bases régaliennes et dans une vision autoritaire, tandis que le couple Macron-Philippe s’emploie à « défaire 1945 », sans préciser la finalité de leur « marche ». Les auteurs mettent ainsi en lumière le découpage de la société en trois strates : les « premiers de cordée » qui s’enrichissent au nom de la compétitivité et de la croissance, les plus démunis précarisés, et les classes moyennes soumises à des prestations décroissantes.

Un livre éclairant et percutant, qui décrypte cette nouvelle perspective étatique, à l’usage de tous ceux et celles qui souhaitent s’y opposer et résister. Isabelle Avran

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