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Calais, la question migratoire à vif

Répression policière, bagarres interethniques, drame des naufragés, construction d’un mur de la honte, prises d’assaut des camions de transports, Calais ne cesse de revenir à la une de l’actualité. Entre solidarité et lassitude, compassion et rejet face à des problèmes qui les dépassent, comment la population, les travailleurs du port, les associations humanitaires ou syndicales affrontent-t-ils ces réalités contradictoires ?

 

 

Calais en cet automne 2015, c’est un étrange spectacle que ce ballet de migrants qui se glissent entre les camions à l’arrêt ou en partance pour la Grande-Bretagne. Là où les poids-lourds circulent, les ronds-points sont peuplés d’ombres à l’affut du moindre ralentissement dont ils pourraient profiter pour se faufiler dans la remorque ou, plus rarement et plus dangereusement aussi, s’accrocher sous les essieux. Une pratique qui a provoqué de terribles accidents.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Fred, un routier de Calais qui stationne dans sa cabine, est un habitué. « Bonjour, England ? » demande l’un des réfugiés. « Non ! » répond Fred en souriant. L’agressivité n’est pas de mise. « Je n’ai jamais été confronté à de violence et pourtant je fais toutes les semaines des allers et retour pour l’Angleterre. Nous sommes obligés de mettre des câbles sous les bâches pour éviter qu’ils n’entrent par là. Souvent, ils arrivent à passer par le toit. Ils découpent la toile avec un cutter et referment avec des lacets. S’ils l’oublient, ils se font repérer, parce la toile va être battue par le vent ». Malgré sa bonhomie, Fred assure que la situation lui crée beaucoup de stress. « On risque des accidents, surtout quand ils déboulent sur l’autoroute, la situation peut dégénérer. Quand les agents des UK Border en trouvent dans le camion, c’est 2100 euros d’amende par personne. Le chauffeur risque donc aussi sa paie. Aujourd’hui, on leur dit bonjour, mais demain on ne sait pas ce qui se passera ». Fred ne voit qu’une solution à long terme, « il faut leur donner des papiers pour qu’ils puissent traverser ».

Au camp Jules Ferry, qu’on appelle la nouvelle « jungle », les tentes se dressent les unes à côté des autres, ou disséminées sous la pluie et le vent. Étrangement, des boutiques clandestines ont été construites avec des caisses et des sacs plastiques. On y vend des conserves, des boissons gazeuses et autres produits de première nécessité. Instinctivement, on sent qu’au sein même de la misère extrême une organisation informelle s’est constituée. Et probablement s’impose-t-elle par la force aux plus démunis ou encore aux derniers arrivés. Les plus chanceux ont un abri, d’autres vont et viennent sans qu’on sache vraiment où ils se dirigent. Beaucoup n’ont pas de vêtements adaptés.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

A 17 heures, chaque jour, a lieu une distribution de repas chaud. Quelque 2800 repas furent servis le jour où nous étions sur place. Ils viennent de très loin, à pied, pour faire la queue, et malheur à qui tenterait de doubler son voisin… Les conflits entre communautés sont fréquents et les organisateurs ont visiblement beaucoup de difficultés à faire régner un semblant de discipline. Les militants des associations humanitaires sont souvent découragés, voire épuisés face à des missions qu’ils ne sont en capacité de gérer. « Il en vient de plus en plus et nous sommes débordés » reconnaît Samira du centre « La Vie active ». Pourquoi de plus en plus ? Elle fait ce terrible constat, « avec les beaux jours, la traversée de la mer est plus facile… »

Qui sont ces migrants ? Curieusement, ce ne sont pas forcément les plus misérables dans leurs pays, ceux-là probablement n’ont même pas les moyens de fuir. Enock, jeune éthiopien, accepte de nous raconter son histoire. « J’ai mis deux mois pour venir ici. Pour 3000 dollars, ma famille a emprunté la somme en gageant sa maison. Des soldats libyens nous ont entassés à treize dans une voiture et nous avons traversé le désert avec juste un peu de pain et une gorgée d’eau par jour. Puis, nous avons atteint l’Italie par la mer. Ils nous ont traités comme des animaux, un de mes amis est mort en route. Sa famille a donc non seulement perdu un fils, mais aussi sa maison, car ils ne pourront pas rembourser la somme empruntée pour les passeurs. Et moi, je n’ai pas d’autre choix que d’aller en Grande-Bretagne pour leur envoyer de l’argent… »
Jacky Hénin, ancien maire PCF de Calais, explique qu’un migrant en Grande-Bretagne peut faire vivre une vingtaine de personnes au pays. Or, du fait de la désindustrialisation, Calais est une ville économiquement sinistrée : dans certains quartiers, 20% à 40% de la population est au RSA ou au chômage. Une concentration de difficultés économiques et politiques aux propriétés détonantes. « Comme toutes les villes portuaires, nous sommes confrontés à des migrations économiques mais ici, du fait d’une longue histoire coloniale, se concentrent les effets des envolées guerrières et des réseaux de passeurs orientés vers la Grande Bretagne. Les Britanniques n’appliquent pas les accords de Schengen et permettent le travail au noir. Pourquoi n’applique-t-on pas des mesures collectives au niveau européen ? Ces personnes sont à la recherche d’une vie digne ». La désindustrialisation de cette ville de 72 000 habitants, avec son corollaire de perte des traditions ouvrières, pèse lourd aussi dans le paysage actuel. « Calais comptait 650 fabricants de dentelle, employant 36000 personnes il y a un siècle », commente Jean-Pierre Lefebvre, le responsable de la CGT locale. « Elle ne compte plus que quatre fabricants pour 400 à 500 salariés. Du point de vue industriel, il reste Schaeffer, une entreprise automobile de 420 salariés, Graftech et l’usine Tioxide, qui est menacée de fermeture. 17% de la population est au RSA. « My Ferry Link » qui employait jusqu’à 1600 salariés, n’en compte plus que 650 avec la Scop Seafrance, et celle-ci est menacée par une décision de l’autorité de la concurrence britannique. En tout, Calais a perdu 3000 habitants depuis 2010. Si rien n’est fait, ce sera la misère ! » Paradoxalement, c’est pourtant la présence des migrants qui permet de donner du travail sur le port. Et ce pas seulement pour les magasins de bricolage, grands fournisseurs de pinces coupantes …

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Actuellement, et depuis fin 2014, un grand chantier de prolongation des murs grillagés surmontés de barbelés est en cours d’édification. Son financement, assuré par les Britanniques, est loin de faire l’unanimité. Sur place, on l’a déjà baptisé « le mur de la honte » et des associations ont organisé des manifestations pour protester contre ce procédé. La Chambre de Commerce et d’Industrie de Calais prétend toutefois qu’il permettra de limiter la perte du chiffre d’affaires du port liée à la présence des migrants. L’argument est plutôt douteux dans la mesure où les rares transporteurs qui souhaitent éviter Calais pour se rendre en Grande-Bretagne doivent faire un détour de 250 km, ce qui n’est guère économiquement rentable. Une solution similaire a cependant été adoptée dès 2002 autour des voies de chemins de fer qui empruntent le tunnel, avec l’appui technique de l’Otan.
Philippe Vonderbeke, le patron des cheminots CGT à Calais, explique toutefois que la sécurisation du tunnel a eu un impact positif. Plusieurs accidents avaient créé de véritables traumatismes parmi les cheminots avant 2002. La situation ne pouvait pas s’éterniser et il avait lui-même porté cette revendication. « On m’a reproché cette position à l’époque, mais je ne faisais qu’expliquer ce que nos vivions ». De fait, le problème n’a pas été résolu pour autant, mais simplement déplacé vers l’autoroute A16 où les migrants mettent en danger leur vie et celles des automobilistes. Que faudra-t-il sécuriser encore après l’A16 ? A l’évidence, ce type de solution n’en n’est pas vraiment une, d’autant qu’en décembre dernier un groupe de 300 personnes a forcé les barrières déjà posées. Ils démontraient ainsi que rien ne pouvait empêcher un mouvement de masse organisé.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

« Nous avons affaire à des gens qui ont connu la guerre et les pires difficultés pour arriver jusqu’ici. Par beau temps, on voit les côtes anglaises, c’est le but de leur voyage. Ce ne sont donc pas quelques grillages qui vont les arrêter », explique Hervé Caux, le secrétaire général de la CGT du port. Dès lors, quelles solutions adopter ? Une escalade sécuritaire, avec des mesures telles que l’armement des agents ou l’élargissement du périmètre de surveillance du port – des pressions en ce sens existent parfois de la part de certaines CCI – ne sauraient être acceptables pour les personnels. Ils se retrouvent cependant en première ligne dans l’injonction contradictoire de détecter un maximum de clandestins, avec les questions éthiques que cela induit. Ils sont responsables des marchandises et de l’impact économique des vols et dégradations. On leur explique que leur travail doit aussi assurer la viabilité économique des compagnies. Mais les salariés reconnaissent volontiers être confrontés à des enjeux qui les dépassent. « En fait, nous sommes dans une situation délicate parce que nous avons des valeurs humaines, et nous avons à faire face aux effets d’une situation mondiale que nous subissons, alors on s’adapte », poursuit Hervé. Loonis Raynald, employé à la sûreté du port, remarque cependant une évolution dans son travail. « Depuis trois ou quatre ans, nous n’avons plus affaire à la même population ni au même état d’esprit. Avant il s’agissait de gens en détresse qui pensaient trouver de l’argent et du travail en Grande-Bretagne. Aujourd’hui, ce ne sont plus des Kosovars, mais des Érythréens, des Soudanais, des Syriens, des Éthiopiens ». Cette situation nouvelle est issue de la guerre en Libye. L’effondrement de ce pays producteur de pétrole – et relativement riche dans le contexte régional – a eu pour effet de mettre au chômage de nombreux travailleurs subsahariens. De plus, le régime de Kadhafi assurait un blocage des flux, qui désormais n’existe plus. Il résulte du conflit un inextricable chaos où se sont organisées des filières de passeurs et de marchands d’hommes.

Tony Hautbois, secrétaire général de la fédération CGT des Ports et Docks, décrit une situation insupportable. « Nous dénonçons une situation géopolitique qui nécessite une action des pays européens contre les filières de passeurs et des moyens pour apporter les secours aux embarcations en danger. Notre fédération plaide aussi pour que l’ONU mette en place un plan de secours humanitaire et une conférence internationale sur la paix ». Dans le même temps, le leader syndical reconnaît que les enjeux dépassent les salariés qui sont directement au contact des migrants. « Les situations rencontrées ressemblent à de l’esclavage, mais d’un autre côté les salariés qui travaillent sur le port voient augmenter le niveau de dangerosité auxquels ils sont confrontés ». D’où la contradiction entre la nécessité de porter assistance à la détresse humaine et la réalité d’une violence croissante. « Le problème s’est aggravé avec l’arrivée de nouveaux migrant dont les activités sont instrumentalisés par des réseaux mafieux et le pillage. Nous ne sommes plus dans le cadre de la simple violence sociale ».

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Chaque jour à Calais, 3 200 camions sont contrôlés. 670 femmes et hommes du port font leur travail avec toute l’humanité dont ils sont porteurs. Environ 200 migrants sont repérés quotidiennement, on estime à autant le nombre de ceux qui arrivent à passer les mailles du filet. La plupart du temps, cela se passe bien. « On les remet à la PAF, la police des frontières, et certains nous disent « à demain ! ». Kevin Joly, agent de sûreté, explique bien savoir qu’il n’est pas facile d’avoir pour mission de briser les espoirs de ceux qui misent tout pour passer une frontière. Il rappelle aussi que son travail, ce n’est pas que cela. « Un jour, j’ai découvert une famille de Syriens dans un camion frigorifique. Il y avait des enfants de 6 et 7 ans. On leur a donné des couvertures, des boissons chaudes. Sans nous, ils ne seraient pas arrivés ».

Kevin en parle avec émotion, il sait que c’est grâce à son travail bien fait que des vies ont été sauvées. Régis Frutier, photos Bapoushoo.

 

Migrants : une responsabilité d’État
Lors d’une récente conférence de presse, la Confédération européenne des syndicats (CES) a mis les gouvernements des états membres de l’Union Européenne devant leurs responsabilités.
« L’UE a le devoir de répondre collectivement et de façon responsable à la crise humanitaire en Méditerranée, pas seulement pour les personnes qui se noient en mer, mais aussi pour les milliers d’hommes, de femmes et d’enfants désespérés qui prennent tous les risques pour fuir pauvreté et conflits en Afrique et au Moyen-Orient et trouver refuge en Europe ». Pour la CES, l’UE est confrontée à une crise humanitaire d’une ampleur sans précédent. « Sa réponse doit être ferme et humanitaire ».
La CES souligne encore qu’un des meilleurs moyens de faire en sorte que les migrants soient les bienvenus dans les villes européennes est « de s’assurer qu’ils bénéficient du même salaire et des mêmes conditions de travail que les travailleurs locaux et que les employeurs ne les exploitent pas pour faire baisser les salaires ».

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Génolhac, scènes de gare

Le guichet SNCF de la gare de Génolhac, fermé en janvier 2015, est aujourd’hui rouvert. Les habitants des Hautes Cévennes et leur comité de défense des services publics et des usagers célèbreront cette victoire, le 4 août. Avec un spectacle qu’ils ont écrit et qu’ils joueront sur le théâtre de leurs exploits militants : à la gare !

 

 

 

Sous la chaleur caniculaire, on s’active autour de la petite gare de Génolhac, village médiéval de 850 âmes, niché au cœur des Cévennes. Des personnages arborant de beaux nez rouges – « A ne pas confondre avec les bonnets rouges », insiste André Joffart, secrétaire du comité de défense des services publics et des usagers dans les Hautes Cévennes – engagent une sorte de ballet sur l’herbe desséchée d’un talus tenant lieu de scène. Galerie de beaux nez rouges (1)Tour à tour surgissent un Charlot des Temps modernes, un Arlequin de sexe féminin – « une femme Arc-en-Ciel », rectifie au passage le personnage – suivi d’un épouvantail de chair et d’os malgré de trompeuses apparences et d’un guerrillero d’opérette à la barbe hirsute, cévenole et bien réelle, portant sur l’épaule un perroquet multicolore tout en toc. En cette fin d’après-midi, les protagonistes de la bataille du guichet de la gare préparent le spectacle qu’ils donneront sur ce même quai, témoin de leur mobilisation. Pour célébrer leur victoire. Sous l’œil attentif d’Anne Coutaudier, comédienne, qui les conseille et les épaule dans leur projet, ils répètent.

L’histoire n’a rien de banal, malgré les apparences. A commencer par… sa conclusion : le guichet de Génolhac est le seul en France à avoir été ré-ouvert après sa fermeture. Et l’on sait hélas combien de guichets, de gares, de lignes la vision comptable qui prévaut dans l’entreprise publique a voués à la disparition ! Alors pourquoi pas Génolhac ?
D’emblée, la mobilisation des habitants de la communauté de communes des Hautes Cévennes a été originale, inattendue, surprenante. Par son ampleur d’abord !

Cent-cinquante personnes rassemblées sur le quai de la gare, dès l’annonce de la fermeture programmée pour le 1er janvier 2015. Pourtant, les courriers aux pouvoirs publics restaient lettres mortes. Et la colère montait à mesure qu’approchait la date de fermeture. Dans cette rude montagne qui garde vive la mémoire de la révolte des camisards, de hauts faits de résistance et du long combat des mineurs, on n’apprécie guère la remise en cause de ce qui rend la vie vivable. Poussés à bout, les esprits s’échauffaient. Mais là où la SNCF attendait l’affrontement, c’est à la fête qu’elle s’est trouvée confrontée.
« A quelques jours de Noël, nous avons décidé d’organiser à la gare un accueil festif, en musique, avec châtaignes grillées, vin chaud et chocolats, au passage du Cévenol, le train d’équilibre du territoire qui joint Clermont-Ferrand à Nîmes », relate Claude Magnien, le président du Comité. La presse locale et régionale n’a pas boudé le plaisir de s’en faire l’écho. Et d’emblée des artistes sont de la partie : des acteurs, des musiciens, des plasticiens, jeunes et moins jeunes, installés à proximité…

Quand la SNCF, non contente de fermer le guichet à la date prévue, dépose plainte contre le président du comité pour entrave au trafic ferroviaire, l’inventivité des Cévenols se donne libre cours. Par un hasard du calendrier, c’est le jour du mardi gras que le président doit être entendu à la gendarmerie pour répondre de ces accusations. Pourquoi pas un Carnaval, devant la gendarmerie ? Fleurissent les nez rouges, les défroques multicolores, résonnent les chansons populaires… On fait des crêpes, à la confiture de châtaignes, cela va sans dire ! Rien n’est trop décalé pour souligner l’absurdité de la plainte et de la fermeture des guichets. Pour le plus grand bonheur de la presse qui fait abondamment l’article de cette lutte grandguignolesque. Elle ne sera pas déçue. DSCN0808A Alès, à l’occasion de la table ronde réunissant enfin SNCF, Région Languedoc-Roussillon, élus locaux, syndicats de cheminots et comité de défense, qui emportera la décision de réouverture, c’est aux cris de « Les guichets, c’est nos oignons » que les membres du comité de défense, déguisés en jardiniers, paysans, épouvantails, portant nez rouges distinctifs, viennent ensemencer le terre-plein bétonné de la sous-préfecture, l’enrichir d’un peu de terre des Cévennes et d’un odorant crottin de cheval, avant d’exécuter de joyeuses danses traditionnelles sur la pelouse.

« Ils ne lâchent rien », se lamente le personnage du traître dans la pièce qu’ils répètent. Un spectacle burlesque, qui tire son inspiration de la veine populaire et insolente que la lutte a libérée. Lever de rideau le 4 août à 21 heures, sur le quai de la gare ! Marie-Claire Lamoure

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Culture et comités d’entreprise

A l’heure où les comités d’entreprise fêtent leur 70ème anniversaire, une étude menée conjointement en Rhône-Alpes par l’université Lyon II et le comité régional CGT livre ses résultats. Un premier bilan sur leurs initiatives culturelles qui incite à prendre en compte de nouvelles réalités.

 

 

Alors que l’on fête aujourd’hui les 70 ans des comités d’entreprise, quel rôle jouent-ils dans l’accès aux pratiques culturelles ? Telle est la question qui domine l’étude lancée en 2014 en Rhône-Alpes, financée par la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) et la Région. Une équipe de quinze personnes composée de chercheurs, la sociologue Sophie Béroud de l’université Lyon II et le géographe François Duchêne à l’ENTPE, d’étudiants et de syndicalistes, a élaboré une grille d’une centaine de questions. ce4Pour la soumettre aux élus de soixante-dix comités d’entreprise, cent-dix personnes au total… Non par un simple courrier mais par une rencontre en face à face, avec à chaque fois un chercheur ou étudiant et un syndicaliste.

L’étude a recensé les activités menées dans les 70 CE : 61 font de la billetterie pour les spectacles et le cinéma, 47 organisent un arbre de Noël, dont 39 avec un spectacle vivant, 28 proposent des visites d’exposition ou de musée, 30 ont des bibliothèques, 13 programment des concerts dans l’entreprise, 10 des expositions artistiques, 9 des rencontres avec des auteurs… Mais derrière ces chiffres, se cachent des réalités bien différentes. Ainsi, en ce qui concerne les bibliothèques, dans bien des cas elles sont peu fréquentées et leur fonds n’a rien de spécifique. La question du choix des livres comme des fournisseurs est rarement posée. Cécile David, de la Caisse mutuelle complémentaire et d’action sociale (CMCAS) de Valence, en direction des électriciens et gaziers, a participé à l’étude. Si elle cite le cas plutôt inhabituel du CE de la CAF de la Drôme, dont le local se trouve dans la bibliothèque, elle pense qu’une réflexion générale doit être menée. « À l’heure où la plupart des municipalités sont dotées de bibliothèques, il faut innover pour faire vivre celles des CE, en organisant des rencontres avec les auteurs par exemple ». Et Sophie Béroud d’expliquer que « si dans une entreprise de pointe, les jeunes élus ont créé une bibliothèque avec des jeux vidéo, le cas est exceptionnel. La plupart des nouveaux CE ne se posent pas la question d’en créer une ». Il n’empêche que les livres peuvent circuler. Thierry Achaintre, élu CGT qui a repris la direction du CE d’Euriware à Chambéry il y a un an, a mis en place un système d’échanges de livres, lié au réseau Circul’Livres. « Nous n’avons pas les moyens d’ouvrir une bibliothèque, les livres passent de main en main et ça fonctionne plutôt bien ».

Forcément, les moyens dont disposent les CE conditionnent les activités proposées. Ainsi, celui de ST-Microelectronics à Crolles (38), près de Grenoble, au budget d’un million d’euros, multiplie les activités : huit conférences par an sur des thèmes aussi divers que la laïcité ou le climat, accueil d’artistes de la région tous les deux mois, quatre spectacles par an organisés avec la commission culturelle de l’université, « ce qui permet de mélanger les publics étudiants et salariés », confie Henri Errico. ce1Outre un choix de 90 spectacles par an avec une billetterie à 5 euros ou un « pass famille », le CE, partie prenante de l’association « Les CE tissent la toile » et du festival de cinéma « Écran total« , sélectionne aussi des films une fois par mois avec la projection d’extraits. « Dans des entreprises de plus petite taille où se concentre le salariat d’exécution, la situation est tout autre : les élus manquent le plus souvent de moyens pour répondre à la fois à des demandes de redistribution sociale liée à la faiblesse des salaires et pour lancer des initiatives collectives », note l’étude.
Paradoxalement, le budget ne fait pas tout, le volontarisme des élus est déterminant. En un an, Thierry Achaintre a mis en place plusieurs activités sans que ça grève le budget du CE. Son secret ? S’appuyer sur le talent des salariés : expositions de peintures ou de photos, concert sur le parvis de l’entreprise pour la Fête de la musique avec deux groupes… « Les musiciens se sont produits gratuitement et chacun est venu avec à boire et à manger. Les gens étaient contents, on remet ça en juin ». Cette année encore, un voyage à Rome est programmé avec la visite du Vatican et de la chapelle Sixtine. L’élu bouillonne de projets, telle la projection de documentaires d’actualité suivie d’un débat avec le réalisateur. Si les salariés s’affirment plutôt partants, la direction rechigne à prêter une salle. Thierry songe encore à mettre en place un atelier d’écriture. L’objectif ? Permettre aux salariés de s’exprimer, après avoir connu une longue lutte au lendemain du rachat de l’entreprise par Capgeminy. Encore faut-il les convaincre…

Pour mesurer la diversité des offres, les auteurs de l’étude ont établi un indicateur d’activités culturelles. Avec un système de points pour différencier les activités, les plus répandues comme la billetterie, aux moins répandues comme l’organisation d’un concert dans l’entreprise… À partir de cet indice, les 70 CE se répartissent en quatre groupes : 27 % obtiennent entre 0 et 3 points, 31 % entre 4 et 7, 27 % entre 8 et 10, et 15 % entre 11 et 14. Ainsi, près de trois CE sur cinq ont un indicateur égal ou inférieur à la moyenne, ce qui montre que seul un nombre réduit de CE met en œuvre une palette diversifiée d’activités culturelles. « ce2Sur les six CE qui n’obtiennent qu’un seul point, figure un CE dont le budget culmine pourtant à 500 000 euros ! », souligne Sophie Béroud.

Après une première analyse, quantitative, une nouvelle phase s’ouvre maintenant avec une approche plus qualitative. Ainsi, quand l’enquête fait apparaître que dans 80 % des cas, la majorité des salariés résident à plus de 20 km, voire à plus de 50 km de leur lieu de travail, ne faut-il pas adapter les horaires des activités par exemple ? Surtout, constat unanime : les élus se sentent isolés. Comme le résume Josette Dumont, membre de TEC Roussillon, après sa rencontre avec les élues du CE de Calor à Vienne, « noyées dans l’urgence, elles sont écrasées par ce qu’elles portent et qu’elles sont seules à porter ». Besoin d’aide, de mise en commun des expériences, de mutualisation aussi des activités, voilà des pistes à travailler, en privilégiant les réseaux inter-CE. Réfléchir encore à la mise en place de plateformes, qui permettraient de mettre en contact les différents élus et les acteurs culturels.
Les rencontres organisées pour mener l’étude en Rhône-Alpes sont un premier pas qui a permis d’échanger les expériences et de donner des idées aux uns et aux autres. Un travail de longue haleine qui pourrait être mené dans d’autres régions. Amélie Meffre

 

Des comités à la loupe
L’étude menée en Rhône-Alpes a porté sur soixante-dix comités d’entreprise. Répartis sur l’ensemble du territoire (5 CE dans l’Ain, 4 en Ardèche, 7 dans la Drôme, 17 en Isère, 4 dans la Loire, 19 dans le Rhône, 12 en Savoie et 2 en Haute-Savoie) et à l’image des activités de la région (35 CE dans l’industrie et 21 dans le tertiaire)… Les établissements visités, des PME aux grandes entreprises, ont connu majoritairement des restructurations (60 % durant les deux dernières années) et des baisses d’effectifs (54 %). Une situation qui pèse forcément sur les activités. « Quand un CE est pris par un plan de sauvegarde de l’emploi, il est peu disponible pour innover dans des démarches culturelles », souligne Lise Bouveret, membre du Comité régional CGT.

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Claude Halmos, la crise de tête

Dans son dernier ouvrage, « Est ce ainsi que les hommes vivent ? Faire face à la crise et résister », la psychanalyste Claude Halmos dénonce les ravages psychologiques provoqués par la crise. Une analyse rare et salutaire.

 

 

Eva Emeyriat – Pourquoi un tel livre sur l’impact psychologique de la crise ?
Claude Halmos – Aujourd’hui, des millions de gens souffrent pour des raisons qui tiennent non pas à leur vie privée mais à leur vie sociale. Ils subissent le chômage, l’appauvrissement ou vivent dans la peur d’avoir à les subir. Or, on ignore aujourd’hui que la vie sociale peut être à l’origine de souffrances psychologiques aussi complexes, aussi graves et aussi invalidantes que la vie privée. Cette réalité est méconnue. Dans les années 90, j’ai fait partie des psys qui ont parlé publiquement des souffrances intimes, autrefois considérées comme tabou, et cela a fait évoluer les choses. Aujourd’hui, il y a le même travail à faire pour le social. Une rupture amoureuse peut entraîner une dépression, des problèmes sociaux aussi.

E.E. – Quelle est l’importance de l’emploi ?
C.H. – Un être humain a une double colonne vertébrale psychique. Une partie est liée à sa vie privée et l’autre (qui se construit dès l’école) à sa vie sociale. halmosEt le pilier de la vie sociale adulte, c’est l’emploi (« vous faites quoi dans la vie ? »). Quand on prive quelqu’un de son emploi, on le rend donc, d’une certaine façon, hémiplégique. Et ce d’autant plus que, devenu chômeur, on perd son identité sociale puisqu’on n’est plus un boulanger ou un commercial au chômage, on est « un chômeur ». Cette amputation d’une partie de soi explique que l’on puisse en arriver, désespéré, à ne plus vouloir vivre. Ce que, là aussi, on ignore puisque chaque fois que quelqu’un se suicide au travail, on recherche ce qui pouvait aller mal dans sa vie privée, comme si sa vie sociale ne pouvait à elle seule expliquer sa mort.

E.E. – Vous évoquez aussi le sort des enfants. Quelles sont les conséquences de la crise sur eux ?
C.H. – Elles sont énormes. Il y a ce chiffre hallucinant : un enfant français sur cinq vit sous le seuil de pauvreté ! Une donnée, publiée une fois par an, puis enterrée le reste du temps. Or, un enfant ne peut pas se construire de la même façon dans une famille où tout va à peu près bien, et dans une vie dominée par l’angoisse permanente de ses parents. Que l’on ne puisse pas tout avoir est quelque chose qu’il faut enseigner aux enfants, car c’est structurant. Cela lui apprend, comme le disait Françoise Dolto, que si tous les désirs sont légitimes, ils ne sont pas tous réalisables (parce qu’il faut tenir compte des lois et de la réalité). Cela lui permet de comprendre le sens et la nécessité des limites. Mais quand on ne peut rien avoir et que le « rien » porte sur l’essentiel, comme la nourriture, comment se construit-on ? Il ne s’agit pas alors d’accepter la réalité mais de se soumettre à une loi injuste. De plus, les rapports « parents – enfants » sont faussés. Car les parents ne peuvent pas se sentir légitimes en imposant à l’enfant de telles privations. Ils se sentent malheureux, souvent coupables, et l’enfant peut en jouer. Il faut ajouter que l’image de ses parents est très importante pour l’enfant. Elle participe de l’image qu’il construit de lui même : s’il est fier de ses parents, il peut être fier de lui. Mais cela suppose que ses parents puissent avoir une bonne image d’eux – mêmes, ce qui ne leur est pas possible quand ils se sentent dévalorisés et rejetés par la société… Des milliers d’enfants se construisent aujourd’hui dans de telles situations. Que vont- ils devenir ? Quels adultes vont- ils devenir ? Ne pas s’occuper d’eux relève de l’inconscience.

E.E. – Que leur dire, alors ?
C.H. – Il faut aider les parents à comprendre que cette situation n’est pas de leur faute et les aider à parler à leurs enfants. L’enfant sait que, s’il est renvoyé de l’école, c’est qu’il a fait des bêtises. Il peut imaginer que c’est aussi le cas de ses parents s’ils n’ont plus de travail. Il faudrait aussi expliquer à l’école, y compris dans les petites classes, ce qu’est l’économie, qu’il n’y a pas de travail pour tout le monde.

E.E. – Vous insistez sur les ravages de la stigmatisation des pauvres …
C.H. – Il y a eu longtemps, à l’égard de pauvres et des chômeurs, de la compassion mais aujourd’hui, nous sommes passés du statut de victime à celui de coupable. Il y a l’idée distillée partout que si l’on est pauvre ou chômeur, c’est parce que l’on n’a pas fait ce qu’il fallait, parce qu’on est fainéant ou tricheur. Cela renforce la culpabilité individuelle de chacun, y compris chez ceux qui ont assez de culture politique pour ne pas être totalement dupe de ce discours manipulatoire.

E.E. – Vous n’êtes pas tendre avec certains de vos collègues qui ne parlent que d’estime de soi et de bonheur !
C.H. – Il faut aider les gens qui souffrent à retrouver des forces de vie mais on ne peut pas le faire en niant le négatif, et notamment la réalité sociale ! halmos2Aujourd’hui, tout le monde a peur de la crise, y compris les milieux bourgeois. Il faut commencer par parler de ce qui ne va pas et le reconnaître. Comment un homme ou une femme pourraient-ils garder une conscience de leur valeur quand personne ne veut plus payer leurs compétences par le truchement d’un salaire ?

E.E. – Pourquoi un tel silence autour de ces enjeux, quelles solutions apporter ?
C.H. – Ce silence a des causes. Pour une économie libérale, un salarié est un instrument au service de la production et un instrument n’a pas d’états d’âme : personne n’aurait l’idée de demander à un tracteur comment il va… De plus, les médias ont peur de désespérer les lecteurs ou les téléspectateurs. . Et, comme les psys ne parlent pas des souffrances nées du social, ils ne vont pas être plus « royalistes que le roi » ! Il faut donc d’abord parler, faire connaître ces souffrances pour que ceux qui les vivent se rendent compte qu’elles ne sont pas dues à ce qu’ils sont mais au poids trop lourd de ce qu’ils subissent. Ensuite, il faut les appeler à renouer avec le collectif. Face à une situation extérieure anxiogène, comme une guerre ou une crise, on ne peut pas résister seul. Il faut s’allier aux autres. Cela permet de recevoir mais aussi de donner et, ce faisant, de comprendre que, puisque l’on peut donner, on n’est pas le « rien » que l’on croyait : c’est le premier pas pour se reconstruire. On ne change pas la réalité en méditant tout seul dans son coin ou en allant à deux, à trois ou à trente brûler des voitures. On la change en s’unissant aux autres pour la comprendre et la combattre. C’est de cette façon que l’on peut retrouver une conscience de sa valeur, de sa force et de sa dignité. Propos recueillis par Eva Emeyriat

Claude Halmos collabore au magazine « Psychologies » et, depuis 2002, elle participe à l’émission « Savoir être » sur France Info. Elle a déjà publié « Pourquoi l’amour ne suffit pas. Aider l’enfant à se construire », « L’autorité expliquée aux enfants. Entretiens avec Hélène Mathieu », « Dis-moi pourquoi. Parler à hauteur d’enfant ».

 

En savoir plus

« Le traumatisme du chômage, alerte sur la santé de cinq millions de personnes », par le médecin et psychiatre Michel Debout. Il décrit avec précision les effets psychiques et physiques du licenciement et du chômage : une souffrance incommunicable qui engendre de multiples dégâts. Michel Debout met le doigt sur le gâchis humain provoqué par la mise à l’écart de près d’un actif sur dix et milite pour que le traumatisme du chômage soit enfin pris en compte dans les politiques de santé. Il a précédemment publié, en collaboration avec Christian Larose, « Violences au travail. Agressions, harcèlements, plans sociaux ».

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Le travail, selon Pierre-Yves Gomez

Prix du Livre « Ressources Humaines » 2014, l’ouvrage de Pierre-Yves Gomez, « Le travail invisible, enquête sur une disparition », replace le travail au cœur de l’économie et de la création de valeur. Mais aussi du développement de l’individu et du collectif. Entretien

 

 

 

Jean-Philippe Joseph – Dans votre livre, « Le travail invisible, enquête sur une disparition« , vous expliquez que la financiarisation de l’économie a fait disparaître le travail. Comment en est-on arrivé là ?
Pierre-Yves Gomez – Ce qui m’intéressait, c’était de montrer la façon dont la macroéconomique et la microéconomique sont liées, comment la recherche de profits réels ou fantasmés destinés à financer l’économie de la rente, et les fonds de pension en particulier, s’est traduite concrètement pour les salariés. L’orientation de l’épargne des ménages vers les marchés financiers et le capital des entreprises, il y a trente ans, a permis aux entreprises – surtout les plus grandes et les plus rentables – d’accéder à un financement non remboursable. Mais il a fallu en contrepartie rémunérer ce capital à un taux plus élevé que celui de la dette. C’est pourquoi l’organisation de l’entreprise s’est retrouvée toute entière tournée vers la production de profits et la création de valeur pour l’actionnaire. Et, progressivement, la finance a pris le pas sur l’économie réelle. On a multiplié les écrans, les critères de gestion, pour s’assurer que chaque étape du processus de production participe de cette création de profit. Au point que le travail réel, au sens de la connaissance du travail tel qu’il se fait, a fini par perdre son sens et disparaître, devenant invisible à ceux qui sont en charge de l’organiser.

J-P.J. – Comment est-ce possible ?
P-Y.G. – Il y a eu une survalorisation des critères de performance et une hypertrophie du travail objectif, réduit à sa quantification financière. La dimension subjective, celle qui fait le réel du travail, qui donne son sens au travail (le sens aussi bien au plan de la signification que de la direction), a été escamotée. Or, la subjectivité du travail est fondamentale, comme a pu le montrer Marx, dans les Manuscrits de 1844, notamment. gomezC’est ce qui fait la vie, ce par quoi on s’exprime à la vie, on se réalise, à rebours de la conception doloriste inventée par la pensée libérale au 19ème siècle et des raccourcis étymologiques (1). L’évolution du rôle des managers fait qu’ils croient pouvoir tout contrôler. Ils sont devenus des spécialistes de l’organisation, fixant des objectifs et assignant des moyens. Mais ils n’ont pas la vision du réel du travail. A tout vouloir contrôler, on finit par empêcher le travail, à perdre en vitalité, en créativité. Dans le livre, je cite l’exemple d’opérateurs d’un centre d’appel dans le secteur de la téléphonie qui, de retour chez eux le soir, investissent les forums sur le Net pour renseigner les internautes sur les pannes plus spécifiques, ce qu’ils ne peuvent pas faire dans le cadre de l’entreprise, tant les questions et les réponses sont codifiées et normalisées. Ce n’est pas un hasard, je pense, si Internet, dont la culture est fondée sur la gratuité, le don et l’absence de contrôle, s’est développé au moment où l’entreprise a édicté toujours plus de normes, de ratios, de tableaux de bord. Empêché ou contraint, le travail finit toujours par se libérer et s’émanciper ailleurs. La richesse créée se retrouve à l’extérieur et cet extérieur menace de détruire l’entreprise. Aussi, les entreprises se retrouvent-elles à courir après Internet pour essayer de l’intégrer dans leur modèle d’affaires, ce qui est très compliqué…

J-P.J. – L’économie financiarisée serait arrivée, selon vous, au terme de son cycle.
P-Y.G. – La crise que traversent nos économies est celle d’un modèle de production. Au milieu des années 2000, l’intensification du travail est arrivée à un point tel qu’il a fallu faire des promesses sur des valeurs futures, la rentabilité, l’innovation… Et puis les promesses explosent comme des bulles car elles ne reposent que sur des spéculations. On peut dire ce qu’on veut, mais c’est le travail humain qui crée la valeur économique. Cependant, des signes de dé-financiarisation apparaissent dans les entreprises. Au Crédit Agricole, par exemple, un accord sur les conditions de travail a été signé en 2011 avec les syndicats visant à rendre sa place au travail et à permettre aux managers de se recentrer sur la réalité du travail. On présente aussi souvent les entreprises de la nouvelle économie comme des modèles, mais on oublie de dire que Google et les autres s’appuient sur la valorisation du travail humain, des compétences, des savoir-faire, de la créativité, pour grandir.

J-P.J. – Mais c’est au nom du marché que des dizaines de milliers d’emplois sont détruits chaque année. Et les pouvoirs publics ne semblent pas pouvoir y faire grand-chose…
P-Y.G. – Cela fait trente ans qu’on parle de mettre l’emploi et la lutte contre le chômage au cœur des politiques publiques… et ça ne marche pas. Peut-être parce que la question n’est pas celle de l’emploi, mais de la réappropriation du travail comme ce qui fait sens commun dans la société. Le capital a ses défenseurs, très bien. Mais qui parle du travail en tant qu’activité ? L’emploi ne parle pas vraiment du travail, il parle de la quantification abstraite du travail. Le salaire ne parle pas du travail, il parle de la rémunération du travail.

J-P.J. – On imagine que les organisations syndicales ont un rôle important à jouer ?
P-Y.G. – Les syndicats ont eux aussi besoin de se réapproprier la question du travail. Sciemment ou pas, ils se sont adaptés à la financiarisation. Ils ont trouvé leur place dans un nouvel équilibre social qui a fait d’eux des acteurs de la compensation face à l’intensification du travail, acceptant un compromis sur les loisirs, les primes, la réduction du temps de travail…

Photo Daniel Maunoury

Photo Daniel Maunoury

Oui, on a besoin des syndicats, parce qu’on voit bien que dans l’articulation capital/travail, ça a du sens de défendre le travail en tant que travail. Travailler ne se résume pas à toucher un salaire. Le travail représente une part importante de la vie, il joue un rôle émancipateur, encore faut-il pouvoir se l’approprier. La question n’est pas de le ré-enchanter, mais de retrouver cette dimension anthropologique qui fait la dignité de l’Homme. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph
(1) Le mot « travail » vient du latin Tripalium qui désignait un instrument à trois pieux destiné à la délivrance des animaux ou au ferrage, avant de prendre le sens, au Moyen Âge, non pas de la torture, mais d’un instrument de torture.

Parcours
1989 : Professeur associé à l’École de management de Lyon
1993 : Doctorat en sciences de Gestion (Université Lyon III)
2001 : Publie « La république des actionnaires : le gouvernement des entreprises entre démocratie et démagogie »
2003 : Dirige l’Institut Français de Gouvernement des Entreprises
2011 : Préside la Société française de management
2014 : Prix RH pour son ouvrage « Le Travail invisible, enquête sur une disparition »

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Dupuy, l’économystification

On fête cette année, si l’on ose dire, le trentième anniversaire de la grande grève des mineurs britanniques qui vit s’affronter la National Union of Mineworkers – l’un des plus puissants syndicats d’outre-Manche – et le premier ministre Margaret Thatcher. L’objet du conflit ? La fermeture de vingt mines, réputées déficitaires, programmée par la Commission nationale du charbon (National Coal Board) en pleine période d’austérité.

La grève dura de mars 1984 à mars 1985 et se solda, en dépit d’un large soutien populaire, par la défaite des mineurs qui modifia durablement le paysage social et syndical en Grande-Bretagne. Menée au nom du redressement des comptes publics et de la lutte contre l’inflation, on sait aujourd’hui que l’offensive thatchérienne n’avait d’autre but que de briser les syndicats et de défaire le modèle social issu du plan Beveridge. Alan Budd, le conseiller économique de Margaret Thatcher, l’avouera en effet sans ambages : « La politique menée dans les années 1980 et qui consistait à endiguer l’inflation en comprimant l’économie et les dépenses publiques n’était qu’un prétexte pour écraser les travailleurs ».

La tentation est grande de faire un parallèle entre la situation d’hier et celle d’aujourd’hui. Les déficits ont remplacé l’inflation et c’est aujourd’hui la déflation dupuyqui menace en lieu et place de la stagflation. Mais comme il y a trente ans, le discours économique fort d’une supposée scientificité prétend qu’il n’y a aucune alternative. Et le politique, hier encore synonyme de puissance, abdique devant l’intendance. C’est ce que Jean-Pierre Dupuy, dans un petit livre acerbe titré « L’avenir de l’économie », appelle « l’économystification du politique ».

Si celle-ci est indéniable, et si la « révolution conservatrice » britannique en fut en quelque sorte l’acte inaugural, il reste que les contextes, à trente ans de distance, ne sont sans doute guère comparables. La relecture d’un long entretien avec le sociologue Luc Boltanski achève de nous en convaincre. S’intéressant au phénomène de « désajustement » qui commençait dans les années 1980 à casser la cohérence des classes sociales, il souligne combien les sociologues furent peu attentifs aux profondes modifications qui affectaient le monde social.
Ils restèrent ainsi aveugles à un phénomène lié à l’évolution du capitalisme mais aussi aux évolutions politiques, que Boltanski appelle un « processus de démantèlement à la fois de la force critique enfermée dans la notion de classe sociale et de sa dimension institutionnelle, comme outil pour comprendre le monde politique ».

Le résultat ? Alors que dans les années 1950 il existait une frontière très nette entre, d’un côté, le mouvement ouvrier et le monde ouvrier, et, de l’autre, tout le reste, cette frontière s’est progressivement défaite dans les années 1980 avant de totalement disparaître après l’effondrement des pays socialistes et la perte de substance des partis communistes : « ouvrier » a été remplacé par « opérateur » et « maintenant, il y a des opérateurs et des « responsables », des managers, des chefs de projet ». Selon Boltanski, c’est à la mise en place de cette nouvelle coupure qu’on assiste aujourd’hui, « d’un côté les responsables et pour dire vite, les riches, la partie haute de la société, et, de l’autre, tous les autres ».

Ce qui nous laisse à penser que ce n’est pas vraiment un hasard si l’affrontement se fait aujourd’hui autour du pacte dit de « responsabilité ». Lequel, au fond, n’est rien d’autre que le nom de l’écomystification qui doit remettre en selle une toute petite oligarchie. Contre tous les autres… Jean-François Jousselin

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Cordonnier, le retour des gueux

L’antienne qui veut que le problème du chômage, tout comme sa solution, dépendent d’abord des chômeurs eux-mêmes n’est certes pas chomeurnouvelle. Il n’est que de relire « Pas de pitié pour les gueux », publié il y a une bonne quinzaine d’années, pour s’en convaincre. Passant en revue les théories économiques du chômage, Laurent Cordonnier, son auteur, montrait avec une redoutable efficacité combien celles-ci « une fois défroquées de leurs oripeaux savants » frôlent souvent l’abject, à un point dont on n’a généralement pas idée. Elles se réduisent, pour l’essentiel, à la dénonciation de la paresse, de l’irresponsabilité, de la roublardise de salariés trop exigeants et prompts à se vautrer dans l’assistanat.

Ce qui est nouveau, en revanche, c’est qu’un ministre du travail, membre d’un gouvernement de gauche, confronté au plus haut historique jamais atteint par le phénomène, remette en selle ces conceptions en prétendant accroître les contrôles pour s’assurer que les chômeurs recherchent effectivement un emploi. Si le propos a provoqué l’ire des syndicats, il n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd du côté du Medef. Son président s’est aussitôt saisi de l’occasion pour faire dans la surenchère. Proposant, lui aussi, la mise en place d’un contrôle « qui n’a jamais vraiment existé », il se fait fort de remettre au travail un bon million de ces fainéants pour peu qu’on lui permette de les faire travailler la nuit, le dimanche et quelques jours fériés, à un salaire inférieur au Smic et sans avoir sur le dos un délégué du personnel…

On pourrait croire que l’outrance de ces propositions suffise à les discréditer. Rien n’est pourtant moins sûr. C’est ce que suggère, en tout cas, la lecture de la dernière enquête permanente du Credoc sur les « Conditions de vie et les aspirations de la population ». Réalisée en décembre 2013 et janvier 2014, elle atteste d’un préoccupant changement d’attitude envers les plus démunis. Au point que le Credoc n’hésite pas à écrire que la solidarité à leur égard « n’apparaît plus véritablement comme une idée fédératrice de la société française ». Les résultats ont en effet de quoi inquiéter. Ainsi, 37 % des sondés pensent que les personnes qui vivent dans la pauvreté n’ont pas fait d’effort pour s’en sortir et 64 % estiment que, « s’ils le voulaient vraiment », les chômeurs pourraient retrouver un emploi. En deux ans ces scores ont respectivement progressé de sept et dix points. Ce regard peu compatissant se double d’une remise en cause des politiques sociales : 44 % estiment que l’aide aux familles les déresponsabilise, 53 % que le RSA incite les gens à ne pas travailler et 63 % – le double du score de 2008 – que l’aide apportées aux familles très modestes est trop élevée ou suffisante… Corrélativement, l’idée que, pour combattre les inégalités et établir la justice sociale, les plus riches doivent donner aux plus modestes perd du terrain : ils ne sont plus que 55 % à y adhérer contre 71 % il y a deux ans…

Ces résultats soulèvent bien des questions. Ils témoignent d’un incontestable repli sur soi que favorise sans aucun doute l’insécurité grandissante de franges de la population jusqu’ici moins exposées. On remarquera aussi combien ce renversement doit au credo libéral qui veut, pour reprendre l’expression de Peter Sloterdijk, que l’Etat – providence soit « une forme d’exploitation des citoyens productifs par les citoyens improductifs ». On retiendra surtout combien l’écart grandissant qu’ils révèlent entre les institutions de solidarité et les figures de la justice sociale est grosse, pour la société, de dangers inédits. Jean-François Jousselin

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