Giordano Bruno, une parole libre

La saison théâtrale ouvre l’année nouvelle avec deux belles créations. D’abord Le souper des cendres, ensuite Fuir le fléau Des propos de l’hérétique Giordano Bruno mort sur le bûcher en 1600 à ceux d’illustres contemporains, autant de paroles libres à déguster.

Sur les planches du théâtre parisien de la Reine Blanche, il n’en démord pas Giordano Bruno ! Sous les traits de Benoit di Marco, le prêtre natif de Naples en 1548 affirme encore et toujours que la planète terre n’est pas l’alpha et l’oméga de la cosmologie, qu’elle tourne autour du soleil et non l’inverse… Pour n’avoir jamais renié ses idées, condamné par l’obscurantisme de Rome, il meurt sur le bûcher de l’Inquisition le 17 février 1600. Pourtant théologien et scientifique reconnu à la Cour de France, il avait publié en 1584 son fameux Banquet de cendres, adapté à la scène par Laurent Vacher sous la forme d’un Souper. Un personnage qui fascine de longue date le metteur en scène, impressionné par la force de conviction de l’homme de foi qui milite avec obstination pour une parole libre, affranchie de tout dogmatisme religieux.

D’une voix douce, presque chuchotant parfois sur les notes de la contrebasse de Philippe Thibault (ou de Clément Landais, en alternance), Benoit di Marco habille d’humble humanité les propos du prêtre contestataire. Tournant autour de l’instrument de musique comme entre les murs de son cachot en attente de la sentence, confiant dans ses démonstrations envers et contre ses bourreaux enferrés dans des conceptions d’un autre temps. Plus prompts à infliger tortures et mort tragique aux prétendus « hérétiques » qu’à écouter des baroudeurs de la pensée d’une modernité déconcertante.

Plongée dans la lecture du Décaméron de Boccace quand la peste ravage l’Italie au XIVème siècle, à l’heure où les théâtres sont contraints à la fermeture en 2020 en raison de la pandémie, c’est en fait à douze auteurs contemporains que la metteure en scène Anne-Laure Liégeois fait appel et passe commande pour Fuir le fléau : Nathalie Azoulai, Rémi De Vos, Leslie Kaplan, Philippe Lançon, Marie Nimier, Laurent Mauvignier… « Il fallait absolument que les théâtres continuent à être visités, que résonnent les mots d’auteurs contemporains dits par des comédiens bien vivants ». Le mot d’ordre ? Narrer des fléaux de diverse nature, réels ou imaginaires, tragiques ou comiques ! Douze monologues et six récitants pour « un spectacle déambulatoire répondant à toutes les contraintes sanitaires et racontant une histoire sur ce que l’on fuit pour le fuir mieux ».

Par petits groupes, déambulant d’un lieu l’autre, les spectateurs s’en vont alors à la rencontre de chacun des six comédiens (Alvie Bitemo, Vincent Dissez, Olivier Dutilloy, Anne Girouard, Norah Krief et Isis Ravel), dépositaires de ces paroles inédites en cette soirée-là. Qu’ils distillent au plus près des auditeurs, à distance requise, chaque expression du visage à déchiffrer, chaque mot percutant de plein fouet sa cible… De « l’épluche-con » au soin de ses cheveux quand les coiffeurs ont porte close, du voisin du dessus qui brave le confinement à coup de bruits et cris incessants à l’infortunée voyageuse bloquée dans un pays étranger, se décline un théâtre de l’intime, magistralement mis en partition. C’est poignant, souvent hilarant, toujours envoûtant ! Yonnel Liégeois

Le souper des cendres : jusqu’au 15 janvier à Paris, au Théâtre de la Reine-Blanche. Fuir le fléau : du 10 au 12/01 au Havre, du 13 au 15/01 à Châtenay-Malabry, les 21 et 22/05 à Mulhouse.

P.S. : Le signataire de l’article précise une nouvelle fois, hors des marques de connivence théâtrale manifestes, qu’aucun lien de parenté, d’intérêt ou de subordination, ne le lie à la metteure en scène Anne-Laure Liégeois !!!

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Classé dans Littérature, Pages d'histoire, Rideau rouge

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