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Le droit du travail, selon Alain Supiot

Juriste et professeur au Collège de France où il occupe la chaire « État social et mondialisation », Alain Supiot invite à repenser le droit du travail en ce début de XXIème siècle. Dans la nouvelle édition de son rapport « Au-delà de l’emploi », il propose « les voies d’une vraie réforme du droit du travail ».

 

 

Un constat, et une perspective : alors que le «  modèle de régulation socio-économique auquel était adossé le droit du travail depuis le début du siècle » est en supiot2crise, il s’agit de remettre, « Au-delà de l’emploi », le travail lui-même, et l’humain, au centre de la réflexion sur les évolutions indispensables du droit du travail. Alain Supiot, titulaire de la chaire « État social et mondialisation » au Collège de France, invite ainsi à repenser le droit du travail en ce début de XXIème siècle. En 1999, la Commission européenne lui commanditait une expertise sur « les transformations du travail et le devenir du droit du travail en Europe ». Des recherches et une approche, collectives et pluridisciplinaires, aboutissaient alors à l’édition d’un rapport, nouvellement republié dans une version actualisée. Un texte fondateur, et plus que bienvenu au moment où Myriam El Khomri, la ministre du Travail, propose une réécriture du droit du travail à rebours de toute perspective de progrès social.

 

Lorsqu’à la fin des années 1990 le rapport est élaboré, « l’Europe se voulait encore sociale », rappelle Alain Supiot. Une ambition aujourd’hui « disparue ». « Trahissant la promesse « d’égalisation dans le progrès » des conditions de vie et de travail contenue dans le traité de Rome, (l’) élargissement (de l’UE) a servi à attiser la course au moins disant social ». Et, ajoute le juriste, dans ce contexte, « le droit du travail est dénoncé dans tous les pays européens comme le supiot1seul obstacle à la réalisation du droit au travail ». Et de mettre en lumière la perversion consistant à « qualifier de projets de réforme du droit du travail les appels à sa dérèglementation ».

La volonté de déréglementation « occulte les causes profondes de la crise de l’emploi », analyse Alain Supiot qui cite, notamment, « la dictature des marchés financiers ». Et ses promoteurs négligent le fait que toutes les politiques de flexibilisation de l’emploi déjà en œuvre – qui mériteraient un vrai bilan – ont largement échoué à créer de l’emploi, mais réussi à réduire « le périmètre et le niveau de protection sociale attachée à l’emploi », participant en outre au « mouvement de concurrence des travailleurs les uns contre les autres », lequel « détruit les solidarités nécessaires à une action revendicative commune, engendre la division syndicale et attise les repliements corporatistes et xénophobes ».

 

Dans son introduction à la traduction en français du travail du syndicaliste et chercheur italien Bruno Trentin, La Cité du travail. La gauche et la crise du fordisme, Alain Supiot montrait à la fois le déclin des modes d’organisation tayloriste et fordiste de l’entreprise, mais aussi les potentialités nouvelles d’une nouvelle révolution industrielle en cours. Dans un contexte mondialisé où s’accumulent restructurations, précarité, austérité, il invitait à investir tout le champ supiot3du travail, à cerner les formes nouvelles de subordination et à s’attacher aux possibles transformations des rapports sociaux.

A l’instar de Bruno Trentin, il invitait à dépasser les seules revendications de type « compensateur » de l’aliénation qu’engendre la subordination, ou bien « redistributif » (salaires, temps de repos…), revendications toujours légitimes, pour repenser la place de l’individu dans le travail et, au lieu de pratiques managériales asservissantes, promouvoir formation, connaissance, autonomie, émancipation… Il n’est pas étonnant que le juriste poursuive cette réflexion, et la démarche qui l’inspire, dans ses propositions pour un droit nouveau du travail.

 

Parmi les pistes envisagées, Alain Supiot et le collectif de chercheurs auteurs du rapport, qui rappellent l’importance d’une conception des droits sociaux « fondée sur la solidarité », préconisent notamment de tenir compte de la diversité des liens de dépendance à l’entreprise (aujourd’hui éclatée), au-delà du seul salariat, comme l’auto-entrepreneuriat ou la sous-traitance… Ils suggèrent « d’élargir le champ d’application du droit social pour englober toutes les formes de contrat supiot4de travail pour autrui ». Ils proposent aussi que le statut professionnel soit « redéfini de façon à garantir la continuité d’une trajectoire plutôt que la stabilité des emplois », et ainsi protéger le travailleur.

Ils mettent en avant une autre approche des temps du travail tenant compte du « droit à une vie de famille et à une vie sociale ». Ils insistent aussi sur une question urgente et permanente : celle des modalités d’intervention contre la discrimination entre hommes et femmes dans le champ du travail. Et ils évoquent un besoin essentiel : celui de nouvelles formes de négociation collective, à l’échelle des chaines de production ou à l’échelle territoriale.

Autant de pistes qui méritent d’être connues et débattues ! Isabelle Avran

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Le Bénin, à la croisée des chemins

Le 6 mars 2016, se déroule au Bénin le premier tour de l’élection présidentielle. 33 candidats briguent les suffrages de la population. Seuls cinq d’entre eux peuvent prétendre accéder au second tour, tous banquiers ou hommes d’affaires, anciennes figures de la vie politique béninoise ou d’instances internationales. Un pays, l’un des plus petits et des plus pauvres d’Afrique, à un tournant de son histoire.

 

 

Au revoir Cotonou, sa lagune, ses taxi-motos par milliers viciant l’air marin… À la veille des obsèques nationales de Mathieu Kérékou, l’ancien chef d’état béninois, retour en France dont l’ex Dahomey fut colonie jusqu’en carte1960. En ces jours de décembre 2015, la perspective de la future élection présidentielle échauffe déjà tous les esprits, attise convoitises et rancœurs, secrète alliances et complots, nourrit espoirs et promesses de tous les roitelets en puissance. Le seul vainqueur pour l’heure, avant l’échéance du premier tour de scrutin reporté au 6 mars ? L’argent, le franc CFA, qui coule à flots dans tous les meetings politiques, de la capitale Porto-Novo aux villages les plus reculés du Nord-Ouest, qui fait et défait les partis politiques à l’idéologie variable selon le type d’élections… « Inch’Allah », professent les électeurs de confession musulmane, « Que Dieu nous bénisse, alléluia », chantent cathos et évangélistes tandis que la majorité de la population, animiste, s’en va consulter le prêtre vaudou ! Les uns les autres, demain à n’en pas douter, vaqueront au quotidien précaire d’une économie informelle et continueront à vivre pour la majorité avec à peine 40 euros mensuels.

Le Bénin, état corrompu ? Pas plus que nos démocraties occidentales, loin s’en faut, inutile d’alimenter les clichés sur les potentats africains qui n’ont rien à envier à nos dynasties politiciennes, culture et histoire singulières invitent à plus de modestie quand il s’agit de porter notre regard sur ces pays classés sous le label « Françafrique »… Le « Yovo », le surnom par lequel l’autochtone interpelle avec humour le « blanc » dans la rue ou à l’échoppe de quartier, a laissé ses traces. Ses marques surtout, jusqu’à aujourd’hui : le candidat franco-béninois Lionel Zinsou, puissant banquier d’affaires et Premier ministre du président sortant Boni Yayi, n’est-il pas accusé d’être parachuté par le gouvernement français ? Vincent Bolloré, patron du port de Cotonou et partisan d’une ligne de chemin de fer transafricaine, n’est-il pas le premier pilier de la fragile économie béninoise ? Des affirmations qui invitent à la réflexion…
Contrairement à ce que prétend et osa déclarer publiquement un ancien président français à propos du continent DSC01388africain, le Bénin est fort d’une longue et riche histoire. Du sud au Nord du pays, se dressent encore les palais des anciens rois du Dahomey et de leurs vassaux. De nos jours, Béhanzin, le roi d’Abomey, demeure l’une des grandes figures respectées de l’histoire du pays : n’est-ce pas sa dynastie, et lui, qui fit de son royaume l’un des plus puissants de l’Afrique de l’Ouest ? Culture de tradition orale, architecture et sculpture : griots et colporteurs d’histoire, artisans et artistes béninois du plus lointain passé ont façonné le territoire de leur génie couleur ocre, ils n’ont aucunement à rougir de leur talent face à leurs homologues muséifiés d’outre-Atlantique…

Brassage de populations, multitude d’ethnies et de langues, diversité de religions : contrairement aux apparences, le Bénin, riche de ses quelques onze millions d’habitants, est un pays métissé où seul le développement contrasté entre le Nord désargenté et le Sud à la prospérité plus affirmée peut engendrer clivages et tensions. L’ancien royaume du Dahomey, aux frontières délimitées à l’est par les puissants Niger et Nigeria et à l’ouest par les turbulents Burkina Faso et Togo, jouit en tout cas d’une stabilité politique rare sur le continent. Qui dénote dans un paysage économique aux teintes plutôt sombres, faute de richesses naturelles telles que le pétrole… À l’image d’autres pays africains, la Chine et ses émissaires aux yeux bridés sillonnent la capitale et les campagnes, offrent capitaux et avenir au soleil radieux contre terres cultivables et licences industrielles.
La libéralisation à marche forcée aux lendemains du long intermède « marxiste-léniniste » du feu président Kérékou, ici comme ailleurs, produit ses effets mortifères : baisse des cours mondiaux du coton qui assure plus DSC_0071de 75% des recettes à l’exportation et les revenus de près de 60% de la population, faiblesse d’exportation de la noix de cajou et de la pêche artisanale à la crevette… 75% de la population n’a pas accès à l’électricité et l’eau potable, hormis le réseau des gros bourgs et villes, est encore un trésor qu’il faut aller puiser en terre ! Les séismes islamistes qui frappent le Niger et le Nigeria nuisent encore un peu plus au développement des échanges commerciaux après le contrôle strict ou la fermeture des frontières avec ces deux pays. Il n’empêche, le flux incessant des poids lourds sur des pistes défoncées symbolise jusqu’à l’outrance, voire l’apocalypse au nombre de carcasses désarticulées sur les bas-côtés, combien le Bénin, avec son riche port de Cotonou, s’est imposé comme un pays de transit incontournable pour ses voisins limitrophes.

Les conséquences majeures dans cette course effrénée à la rentabilité ? Un taux de chômage explosif, une jeunesse qualifiée sans avenir, une économie souterraine florissante… Chacun, devant son pas de porte, aligne son petit étal alimentaire, chacun crée sa petite entreprise d’essence clandestine et trafiquée en provenance DSC_0340du Nigeria, chacun développe son petit commerce à la criée au bord des routes et pistes… Il faut bien survivre à défaut de vivre, la misère ne sévit pas au Bénin, la pauvreté oui ! Avec ses corollaires, dramatiques : un système éducatif et de santé en plein marasme, la valse d’ONG multiples et variées au volant de quatre-quatre rutilants ! Souvent au carrefour d’un village, un immense panneau datant déjà et annonçant le démarrage de tel ou tel projet soutenu par divers organismes : seule la pancarte, délavée par le temps et solide sur ses fondations, attire l’œil du passant !
Une vie de galère à la ville, une vie de forçat au champ… Des journées harassantes pour le citadin dans une cohue ébouriffante et un taux de pollution alarmant, des cultures de subsistance pour le paysan, des distances hallucinantes pour la femme et l’enfant se rendant au marché avec, à l’aller comme au retour, quelques trente ou quarante kilos de marchandises sur la tête à vendre, échanger, troquer. En Afrique, d’une case à l’autre et tout au long des sentiers escarpés, le dicton se vérifie, la femme est vraiment l’avenir de l’homme ! Envers et malgré tout, le peuple béninois s’affiche accueillant, souriant, entreprenant. Dans cette course à la débrouille pour gagner son CSC_1051assiette de mil ou de manioc quotidien, il ne manque pas de bras et de cœurs solidaires pour assurer le développement du pays autrement.

Des structures de micro-crédit en faveur des paysans aux associations de bénévoles en prévention du sida, des voix multiples en faveur du respect et de la défense de l’environnement aux coopératives vivrières, le Bénin est riche de potentiels en tout secteur. Dont un qui n’attend qu’un puissant coup de pouce gouvernemental pour libérer sa créativité : le tourisme intelligent et responsable ! Du sud au nord, de la cité lacustre de Cotonou au pays des Tata-Somba, de l’emblématique Ouidah avec sa porte du Non-Retour symbole de l’histoire de l’esclavage au magnifique parc national et animalier de la Pendjari, des bords de mer houleux de l’Atlantique à la chaîne accidentée des plateaux de l’Atakora, le pays regorge de fabuleux trésors naturels dont les guides locaux au sourire communicatif s’enorgueillissent de dévoiler les mystères au « yovo » définitivement ensorcelé ! Un pays encore sauvegardé d’un tourisme de masse, qui autorise le dialogue en toute SDC11535sérénité avec les populations locales, du pêcheur côtier remontant ses traditionnels filets à l’éleveur Peul de vaches aux majestueuses cornes, le recueillement sur les lieux sacrés de tribus millénaires comme l’initiation aux secrets vaudou hors tout folklore organisé… Le Bénin est une perle échouée sur la côte Atlantique, il s’offre en toute générosité au regard de celles et ceux qui acceptent de remiser clichés et préjugés !
Avec une solidarité transfrontalière qui ne se dément jamais… Active, la communauté béninoise en France n’oublie pas le frère ou la sœur, de sang ou de cœur, demeurés au pays. Par exemple, l’association franco-béninoise Sollab, « Solidarité Laboratoires », qui n’attend que bénévoles et fonds pour démultiplier actions et projets : équiper les centre de santé, dans les bourgs et villages les plus reculés de la savane ou de la brousse, d’outils d’analyses médicales. Un enjeu de santé primordial pour les populations qui n’ont ni les moyens ni le temps de se rendre à l’hôpital le plus proche, une question de survie pour les mamans et leurs bébés : comment se soigner et guérir lorsque la fièvre jaune frappe sans pouvoir être démasquée, comment accoucher en toute sérénité lorsque font défaut les outils élémentaires pour une simple DSC_0677analyse de sang ? De Paouignan dans la région des Collines au quartier Tokpota de Porto Novo, d’Alassane Chabi-Gara en région parisienne à Olivier Koukponou à Cotonou, le virus de la solidarité se propage pour le bien-être et la santé de tous !

Le Bénin ? À l’image de son drapeau national aux trois couleurs, une authentique terre de contrastes aux valeurs à sauvegarder : vert comme l’espoir d’un développement au bénéfice de tous, soleil comme un avenir prometteur pour chacun, rouge comme le sang des enfants à protéger et à éduquer… Le Bénin n’écrira certainement pas la dernière page de son livre d’histoire le 6 mars, il est crucial cependant pour les autochtones de la bien tourner ! Yonnel Liégeois. Photos de Claude, Séverine et Sylviane.

 

En savoir plus
Pour voyager : le guide du Petit Futé consacré au Bénin. L’agence Allibert organise des CSC_1143séjours attrayants, mêlant marche et découverte en profondeur du pays. Hors des circuits touristiques convenus.
À lire : les auteurs béninois Florent Couao-Zotti pour La traque de la musaraigne et son recueil de nouvelles Retour de tombe, Arnold Sènou pour Ainsi va l’hattéria. Ken Bugul, sénégalaise mais béninoise par alliance, pour Le baobab fou et Riwan ou le chemin de sable qui reçut le grand prix littéraire de l’Afrique noire en 1999… Tous les ouvrages (roman, poésie) de l’écrivain franco-béninois Barnabé Laye : son dernier recueil poétique Fragments d’errances (Acoria éditions) vient d’être couronné du Prix Aimé Césaire 2016, Prix de la Société des Poètes Français.

À visiter : l’ensemble des palais royaux de l’ancien Dahomey, la cité lacustre, le village souterrain d’Agongointo, les parcs nationaux, la fondation Zinsou qui s’affiche comme le seul musée d’Afrique occidentale consacré à l’art moderne.
SDC11435À parcourir : La route des esclaves à Ouidah qui, sur quatre kilomètres de la Place des Enchères à la Porte du Non-Retour, raconte sans chaînes aux pieds le tragique destin de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à leur terre au temps de la traite négrière. Un lieu de mémoire, à respecter autant que l’île de Gorée au Sénégal.
À découvrir : la savoureuse cuisine locale (igname, fromage peul, poisson) et ses boissons typiques (le vin de palme et la bière de mil). Les temples et rites vaudou, dont le Bénin est la terre d’élection : loin des fantasmagories occidentales, un art de vivre et une philosophie autant qu’une religion.

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Calais, la question migratoire à vif

Répression policière, bagarres interethniques, drame des naufragés, construction d’un mur de la honte, prises d’assaut des camions de transports, Calais ne cesse de revenir à la une de l’actualité. Entre solidarité et lassitude, compassion et rejet face à des problèmes qui les dépassent, comment la population, les travailleurs du port, les associations humanitaires ou syndicales affrontent-t-ils ces réalités contradictoires ?

 

 

Calais en cet automne 2015, c’est un étrange spectacle que ce ballet de migrants qui se glissent entre les camions à l’arrêt ou en partance pour la Grande-Bretagne. Là où les poids-lourds circulent, les ronds-points sont peuplés d’ombres à l’affut du moindre ralentissement dont ils pourraient profiter pour se faufiler dans la remorque ou, plus rarement et plus dangereusement aussi, s’accrocher sous les essieux. Une pratique qui a provoqué de terribles accidents.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Fred, un routier de Calais qui stationne dans sa cabine, est un habitué. « Bonjour, England ? » demande l’un des réfugiés. « Non ! » répond Fred en souriant. L’agressivité n’est pas de mise. « Je n’ai jamais été confronté à de violence et pourtant je fais toutes les semaines des allers et retour pour l’Angleterre. Nous sommes obligés de mettre des câbles sous les bâches pour éviter qu’ils n’entrent par là. Souvent, ils arrivent à passer par le toit. Ils découpent la toile avec un cutter et referment avec des lacets. S’ils l’oublient, ils se font repérer, parce la toile va être battue par le vent ». Malgré sa bonhomie, Fred assure que la situation lui crée beaucoup de stress. « On risque des accidents, surtout quand ils déboulent sur l’autoroute, la situation peut dégénérer. Quand les agents des UK Border en trouvent dans le camion, c’est 2100 euros d’amende par personne. Le chauffeur risque donc aussi sa paie. Aujourd’hui, on leur dit bonjour, mais demain on ne sait pas ce qui se passera ». Fred ne voit qu’une solution à long terme, « il faut leur donner des papiers pour qu’ils puissent traverser ».

Au camp Jules Ferry, qu’on appelle la nouvelle « jungle », les tentes se dressent les unes à côté des autres, ou disséminées sous la pluie et le vent. Étrangement, des boutiques clandestines ont été construites avec des caisses et des sacs plastiques. On y vend des conserves, des boissons gazeuses et autres produits de première nécessité. Instinctivement, on sent qu’au sein même de la misère extrême une organisation informelle s’est constituée. Et probablement s’impose-t-elle par la force aux plus démunis ou encore aux derniers arrivés. Les plus chanceux ont un abri, d’autres vont et viennent sans qu’on sache vraiment où ils se dirigent. Beaucoup n’ont pas de vêtements adaptés.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

A 17 heures, chaque jour, a lieu une distribution de repas chaud. Quelque 2800 repas furent servis le jour où nous étions sur place. Ils viennent de très loin, à pied, pour faire la queue, et malheur à qui tenterait de doubler son voisin… Les conflits entre communautés sont fréquents et les organisateurs ont visiblement beaucoup de difficultés à faire régner un semblant de discipline. Les militants des associations humanitaires sont souvent découragés, voire épuisés face à des missions qu’ils ne sont en capacité de gérer. « Il en vient de plus en plus et nous sommes débordés » reconnaît Samira du centre « La Vie active ». Pourquoi de plus en plus ? Elle fait ce terrible constat, « avec les beaux jours, la traversée de la mer est plus facile… »

Qui sont ces migrants ? Curieusement, ce ne sont pas forcément les plus misérables dans leurs pays, ceux-là probablement n’ont même pas les moyens de fuir. Enock, jeune éthiopien, accepte de nous raconter son histoire. « J’ai mis deux mois pour venir ici. Pour 3000 dollars, ma famille a emprunté la somme en gageant sa maison. Des soldats libyens nous ont entassés à treize dans une voiture et nous avons traversé le désert avec juste un peu de pain et une gorgée d’eau par jour. Puis, nous avons atteint l’Italie par la mer. Ils nous ont traités comme des animaux, un de mes amis est mort en route. Sa famille a donc non seulement perdu un fils, mais aussi sa maison, car ils ne pourront pas rembourser la somme empruntée pour les passeurs. Et moi, je n’ai pas d’autre choix que d’aller en Grande-Bretagne pour leur envoyer de l’argent… »
Jacky Hénin, ancien maire PCF de Calais, explique qu’un migrant en Grande-Bretagne peut faire vivre une vingtaine de personnes au pays. Or, du fait de la désindustrialisation, Calais est une ville économiquement sinistrée : dans certains quartiers, 20% à 40% de la population est au RSA ou au chômage. Une concentration de difficultés économiques et politiques aux propriétés détonantes. « Comme toutes les villes portuaires, nous sommes confrontés à des migrations économiques mais ici, du fait d’une longue histoire coloniale, se concentrent les effets des envolées guerrières et des réseaux de passeurs orientés vers la Grande Bretagne. Les Britanniques n’appliquent pas les accords de Schengen et permettent le travail au noir. Pourquoi n’applique-t-on pas des mesures collectives au niveau européen ? Ces personnes sont à la recherche d’une vie digne ». La désindustrialisation de cette ville de 72 000 habitants, avec son corollaire de perte des traditions ouvrières, pèse lourd aussi dans le paysage actuel. « Calais comptait 650 fabricants de dentelle, employant 36000 personnes il y a un siècle », commente Jean-Pierre Lefebvre, le responsable de la CGT locale. « Elle ne compte plus que quatre fabricants pour 400 à 500 salariés. Du point de vue industriel, il reste Schaeffer, une entreprise automobile de 420 salariés, Graftech et l’usine Tioxide, qui est menacée de fermeture. 17% de la population est au RSA. « My Ferry Link » qui employait jusqu’à 1600 salariés, n’en compte plus que 650 avec la Scop Seafrance, et celle-ci est menacée par une décision de l’autorité de la concurrence britannique. En tout, Calais a perdu 3000 habitants depuis 2010. Si rien n’est fait, ce sera la misère ! » Paradoxalement, c’est pourtant la présence des migrants qui permet de donner du travail sur le port. Et ce pas seulement pour les magasins de bricolage, grands fournisseurs de pinces coupantes …

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Actuellement, et depuis fin 2014, un grand chantier de prolongation des murs grillagés surmontés de barbelés est en cours d’édification. Son financement, assuré par les Britanniques, est loin de faire l’unanimité. Sur place, on l’a déjà baptisé « le mur de la honte » et des associations ont organisé des manifestations pour protester contre ce procédé. La Chambre de Commerce et d’Industrie de Calais prétend toutefois qu’il permettra de limiter la perte du chiffre d’affaires du port liée à la présence des migrants. L’argument est plutôt douteux dans la mesure où les rares transporteurs qui souhaitent éviter Calais pour se rendre en Grande-Bretagne doivent faire un détour de 250 km, ce qui n’est guère économiquement rentable. Une solution similaire a cependant été adoptée dès 2002 autour des voies de chemins de fer qui empruntent le tunnel, avec l’appui technique de l’Otan.
Philippe Vonderbeke, le patron des cheminots CGT à Calais, explique toutefois que la sécurisation du tunnel a eu un impact positif. Plusieurs accidents avaient créé de véritables traumatismes parmi les cheminots avant 2002. La situation ne pouvait pas s’éterniser et il avait lui-même porté cette revendication. « On m’a reproché cette position à l’époque, mais je ne faisais qu’expliquer ce que nos vivions ». De fait, le problème n’a pas été résolu pour autant, mais simplement déplacé vers l’autoroute A16 où les migrants mettent en danger leur vie et celles des automobilistes. Que faudra-t-il sécuriser encore après l’A16 ? A l’évidence, ce type de solution n’en n’est pas vraiment une, d’autant qu’en décembre dernier un groupe de 300 personnes a forcé les barrières déjà posées. Ils démontraient ainsi que rien ne pouvait empêcher un mouvement de masse organisé.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

« Nous avons affaire à des gens qui ont connu la guerre et les pires difficultés pour arriver jusqu’ici. Par beau temps, on voit les côtes anglaises, c’est le but de leur voyage. Ce ne sont donc pas quelques grillages qui vont les arrêter », explique Hervé Caux, le secrétaire général de la CGT du port. Dès lors, quelles solutions adopter ? Une escalade sécuritaire, avec des mesures telles que l’armement des agents ou l’élargissement du périmètre de surveillance du port – des pressions en ce sens existent parfois de la part de certaines CCI – ne sauraient être acceptables pour les personnels. Ils se retrouvent cependant en première ligne dans l’injonction contradictoire de détecter un maximum de clandestins, avec les questions éthiques que cela induit. Ils sont responsables des marchandises et de l’impact économique des vols et dégradations. On leur explique que leur travail doit aussi assurer la viabilité économique des compagnies. Mais les salariés reconnaissent volontiers être confrontés à des enjeux qui les dépassent. « En fait, nous sommes dans une situation délicate parce que nous avons des valeurs humaines, et nous avons à faire face aux effets d’une situation mondiale que nous subissons, alors on s’adapte », poursuit Hervé. Loonis Raynald, employé à la sûreté du port, remarque cependant une évolution dans son travail. « Depuis trois ou quatre ans, nous n’avons plus affaire à la même population ni au même état d’esprit. Avant il s’agissait de gens en détresse qui pensaient trouver de l’argent et du travail en Grande-Bretagne. Aujourd’hui, ce ne sont plus des Kosovars, mais des Érythréens, des Soudanais, des Syriens, des Éthiopiens ». Cette situation nouvelle est issue de la guerre en Libye. L’effondrement de ce pays producteur de pétrole – et relativement riche dans le contexte régional – a eu pour effet de mettre au chômage de nombreux travailleurs subsahariens. De plus, le régime de Kadhafi assurait un blocage des flux, qui désormais n’existe plus. Il résulte du conflit un inextricable chaos où se sont organisées des filières de passeurs et de marchands d’hommes.

Tony Hautbois, secrétaire général de la fédération CGT des Ports et Docks, décrit une situation insupportable. « Nous dénonçons une situation géopolitique qui nécessite une action des pays européens contre les filières de passeurs et des moyens pour apporter les secours aux embarcations en danger. Notre fédération plaide aussi pour que l’ONU mette en place un plan de secours humanitaire et une conférence internationale sur la paix ». Dans le même temps, le leader syndical reconnaît que les enjeux dépassent les salariés qui sont directement au contact des migrants. « Les situations rencontrées ressemblent à de l’esclavage, mais d’un autre côté les salariés qui travaillent sur le port voient augmenter le niveau de dangerosité auxquels ils sont confrontés ». D’où la contradiction entre la nécessité de porter assistance à la détresse humaine et la réalité d’une violence croissante. « Le problème s’est aggravé avec l’arrivée de nouveaux migrant dont les activités sont instrumentalisés par des réseaux mafieux et le pillage. Nous ne sommes plus dans le cadre de la simple violence sociale ».

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Chaque jour à Calais, 3 200 camions sont contrôlés. 670 femmes et hommes du port font leur travail avec toute l’humanité dont ils sont porteurs. Environ 200 migrants sont repérés quotidiennement, on estime à autant le nombre de ceux qui arrivent à passer les mailles du filet. La plupart du temps, cela se passe bien. « On les remet à la PAF, la police des frontières, et certains nous disent « à demain ! ». Kevin Joly, agent de sûreté, explique bien savoir qu’il n’est pas facile d’avoir pour mission de briser les espoirs de ceux qui misent tout pour passer une frontière. Il rappelle aussi que son travail, ce n’est pas que cela. « Un jour, j’ai découvert une famille de Syriens dans un camion frigorifique. Il y avait des enfants de 6 et 7 ans. On leur a donné des couvertures, des boissons chaudes. Sans nous, ils ne seraient pas arrivés ».

Kevin en parle avec émotion, il sait que c’est grâce à son travail bien fait que des vies ont été sauvées. Régis Frutier, photos Bapoushoo.

 

Migrants : une responsabilité d’État
Lors d’une récente conférence de presse, la Confédération européenne des syndicats (CES) a mis les gouvernements des états membres de l’Union Européenne devant leurs responsabilités.
« L’UE a le devoir de répondre collectivement et de façon responsable à la crise humanitaire en Méditerranée, pas seulement pour les personnes qui se noient en mer, mais aussi pour les milliers d’hommes, de femmes et d’enfants désespérés qui prennent tous les risques pour fuir pauvreté et conflits en Afrique et au Moyen-Orient et trouver refuge en Europe ». Pour la CES, l’UE est confrontée à une crise humanitaire d’une ampleur sans précédent. « Sa réponse doit être ferme et humanitaire ».
La CES souligne encore qu’un des meilleurs moyens de faire en sorte que les migrants soient les bienvenus dans les villes européennes est « de s’assurer qu’ils bénéficient du même salaire et des mêmes conditions de travail que les travailleurs locaux et que les employeurs ne les exploitent pas pour faire baisser les salaires ».

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Génolhac, scènes de gare

Le guichet SNCF de la gare de Génolhac, fermé en janvier 2015, est aujourd’hui rouvert. Les habitants des Hautes Cévennes et leur comité de défense des services publics et des usagers célèbreront cette victoire, le 4 août. Avec un spectacle qu’ils ont écrit et qu’ils joueront sur le théâtre de leurs exploits militants : à la gare !

 

 

 

Sous la chaleur caniculaire, on s’active autour de la petite gare de Génolhac, village médiéval de 850 âmes, niché au cœur des Cévennes. Des personnages arborant de beaux nez rouges – « A ne pas confondre avec les bonnets rouges », insiste André Joffart, secrétaire du comité de défense des services publics et des usagers dans les Hautes Cévennes – engagent une sorte de ballet sur l’herbe desséchée d’un talus tenant lieu de scène. Galerie de beaux nez rouges (1)Tour à tour surgissent un Charlot des Temps modernes, un Arlequin de sexe féminin – « une femme Arc-en-Ciel », rectifie au passage le personnage – suivi d’un épouvantail de chair et d’os malgré de trompeuses apparences et d’un guerrillero d’opérette à la barbe hirsute, cévenole et bien réelle, portant sur l’épaule un perroquet multicolore tout en toc. En cette fin d’après-midi, les protagonistes de la bataille du guichet de la gare préparent le spectacle qu’ils donneront sur ce même quai, témoin de leur mobilisation. Pour célébrer leur victoire. Sous l’œil attentif d’Anne Coutaudier, comédienne, qui les conseille et les épaule dans leur projet, ils répètent.

L’histoire n’a rien de banal, malgré les apparences. A commencer par… sa conclusion : le guichet de Génolhac est le seul en France à avoir été ré-ouvert après sa fermeture. Et l’on sait hélas combien de guichets, de gares, de lignes la vision comptable qui prévaut dans l’entreprise publique a voués à la disparition ! Alors pourquoi pas Génolhac ?
D’emblée, la mobilisation des habitants de la communauté de communes des Hautes Cévennes a été originale, inattendue, surprenante. Par son ampleur d’abord !

Cent-cinquante personnes rassemblées sur le quai de la gare, dès l’annonce de la fermeture programmée pour le 1er janvier 2015. Pourtant, les courriers aux pouvoirs publics restaient lettres mortes. Et la colère montait à mesure qu’approchait la date de fermeture. Dans cette rude montagne qui garde vive la mémoire de la révolte des camisards, de hauts faits de résistance et du long combat des mineurs, on n’apprécie guère la remise en cause de ce qui rend la vie vivable. Poussés à bout, les esprits s’échauffaient. Mais là où la SNCF attendait l’affrontement, c’est à la fête qu’elle s’est trouvée confrontée.
« A quelques jours de Noël, nous avons décidé d’organiser à la gare un accueil festif, en musique, avec châtaignes grillées, vin chaud et chocolats, au passage du Cévenol, le train d’équilibre du territoire qui joint Clermont-Ferrand à Nîmes », relate Claude Magnien, le président du Comité. La presse locale et régionale n’a pas boudé le plaisir de s’en faire l’écho. Et d’emblée des artistes sont de la partie : des acteurs, des musiciens, des plasticiens, jeunes et moins jeunes, installés à proximité…

Quand la SNCF, non contente de fermer le guichet à la date prévue, dépose plainte contre le président du comité pour entrave au trafic ferroviaire, l’inventivité des Cévenols se donne libre cours. Par un hasard du calendrier, c’est le jour du mardi gras que le président doit être entendu à la gendarmerie pour répondre de ces accusations. Pourquoi pas un Carnaval, devant la gendarmerie ? Fleurissent les nez rouges, les défroques multicolores, résonnent les chansons populaires… On fait des crêpes, à la confiture de châtaignes, cela va sans dire ! Rien n’est trop décalé pour souligner l’absurdité de la plainte et de la fermeture des guichets. Pour le plus grand bonheur de la presse qui fait abondamment l’article de cette lutte grandguignolesque. Elle ne sera pas déçue. DSCN0808A Alès, à l’occasion de la table ronde réunissant enfin SNCF, Région Languedoc-Roussillon, élus locaux, syndicats de cheminots et comité de défense, qui emportera la décision de réouverture, c’est aux cris de « Les guichets, c’est nos oignons » que les membres du comité de défense, déguisés en jardiniers, paysans, épouvantails, portant nez rouges distinctifs, viennent ensemencer le terre-plein bétonné de la sous-préfecture, l’enrichir d’un peu de terre des Cévennes et d’un odorant crottin de cheval, avant d’exécuter de joyeuses danses traditionnelles sur la pelouse.

« Ils ne lâchent rien », se lamente le personnage du traître dans la pièce qu’ils répètent. Un spectacle burlesque, qui tire son inspiration de la veine populaire et insolente que la lutte a libérée. Lever de rideau le 4 août à 21 heures, sur le quai de la gare ! Marie-Claire Lamoure

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Culture et comités d’entreprise

A l’heure où les comités d’entreprise fêtent leur 70ème anniversaire, une étude menée conjointement en Rhône-Alpes par l’université Lyon II et le comité régional CGT livre ses résultats. Un premier bilan sur leurs initiatives culturelles qui incite à prendre en compte de nouvelles réalités.

 

 

Alors que l’on fête aujourd’hui les 70 ans des comités d’entreprise, quel rôle jouent-ils dans l’accès aux pratiques culturelles ? Telle est la question qui domine l’étude lancée en 2014 en Rhône-Alpes, financée par la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) et la Région. Une équipe de quinze personnes composée de chercheurs, la sociologue Sophie Béroud de l’université Lyon II et le géographe François Duchêne à l’ENTPE, d’étudiants et de syndicalistes, a élaboré une grille d’une centaine de questions. ce4Pour la soumettre aux élus de soixante-dix comités d’entreprise, cent-dix personnes au total… Non par un simple courrier mais par une rencontre en face à face, avec à chaque fois un chercheur ou étudiant et un syndicaliste.

L’étude a recensé les activités menées dans les 70 CE : 61 font de la billetterie pour les spectacles et le cinéma, 47 organisent un arbre de Noël, dont 39 avec un spectacle vivant, 28 proposent des visites d’exposition ou de musée, 30 ont des bibliothèques, 13 programment des concerts dans l’entreprise, 10 des expositions artistiques, 9 des rencontres avec des auteurs… Mais derrière ces chiffres, se cachent des réalités bien différentes. Ainsi, en ce qui concerne les bibliothèques, dans bien des cas elles sont peu fréquentées et leur fonds n’a rien de spécifique. La question du choix des livres comme des fournisseurs est rarement posée. Cécile David, de la Caisse mutuelle complémentaire et d’action sociale (CMCAS) de Valence, en direction des électriciens et gaziers, a participé à l’étude. Si elle cite le cas plutôt inhabituel du CE de la CAF de la Drôme, dont le local se trouve dans la bibliothèque, elle pense qu’une réflexion générale doit être menée. « À l’heure où la plupart des municipalités sont dotées de bibliothèques, il faut innover pour faire vivre celles des CE, en organisant des rencontres avec les auteurs par exemple ». Et Sophie Béroud d’expliquer que « si dans une entreprise de pointe, les jeunes élus ont créé une bibliothèque avec des jeux vidéo, le cas est exceptionnel. La plupart des nouveaux CE ne se posent pas la question d’en créer une ». Il n’empêche que les livres peuvent circuler. Thierry Achaintre, élu CGT qui a repris la direction du CE d’Euriware à Chambéry il y a un an, a mis en place un système d’échanges de livres, lié au réseau Circul’Livres. « Nous n’avons pas les moyens d’ouvrir une bibliothèque, les livres passent de main en main et ça fonctionne plutôt bien ».

Forcément, les moyens dont disposent les CE conditionnent les activités proposées. Ainsi, celui de ST-Microelectronics à Crolles (38), près de Grenoble, au budget d’un million d’euros, multiplie les activités : huit conférences par an sur des thèmes aussi divers que la laïcité ou le climat, accueil d’artistes de la région tous les deux mois, quatre spectacles par an organisés avec la commission culturelle de l’université, « ce qui permet de mélanger les publics étudiants et salariés », confie Henri Errico. ce1Outre un choix de 90 spectacles par an avec une billetterie à 5 euros ou un « pass famille », le CE, partie prenante de l’association « Les CE tissent la toile » et du festival de cinéma « Écran total« , sélectionne aussi des films une fois par mois avec la projection d’extraits. « Dans des entreprises de plus petite taille où se concentre le salariat d’exécution, la situation est tout autre : les élus manquent le plus souvent de moyens pour répondre à la fois à des demandes de redistribution sociale liée à la faiblesse des salaires et pour lancer des initiatives collectives », note l’étude.
Paradoxalement, le budget ne fait pas tout, le volontarisme des élus est déterminant. En un an, Thierry Achaintre a mis en place plusieurs activités sans que ça grève le budget du CE. Son secret ? S’appuyer sur le talent des salariés : expositions de peintures ou de photos, concert sur le parvis de l’entreprise pour la Fête de la musique avec deux groupes… « Les musiciens se sont produits gratuitement et chacun est venu avec à boire et à manger. Les gens étaient contents, on remet ça en juin ». Cette année encore, un voyage à Rome est programmé avec la visite du Vatican et de la chapelle Sixtine. L’élu bouillonne de projets, telle la projection de documentaires d’actualité suivie d’un débat avec le réalisateur. Si les salariés s’affirment plutôt partants, la direction rechigne à prêter une salle. Thierry songe encore à mettre en place un atelier d’écriture. L’objectif ? Permettre aux salariés de s’exprimer, après avoir connu une longue lutte au lendemain du rachat de l’entreprise par Capgeminy. Encore faut-il les convaincre…

Pour mesurer la diversité des offres, les auteurs de l’étude ont établi un indicateur d’activités culturelles. Avec un système de points pour différencier les activités, les plus répandues comme la billetterie, aux moins répandues comme l’organisation d’un concert dans l’entreprise… À partir de cet indice, les 70 CE se répartissent en quatre groupes : 27 % obtiennent entre 0 et 3 points, 31 % entre 4 et 7, 27 % entre 8 et 10, et 15 % entre 11 et 14. Ainsi, près de trois CE sur cinq ont un indicateur égal ou inférieur à la moyenne, ce qui montre que seul un nombre réduit de CE met en œuvre une palette diversifiée d’activités culturelles. « ce2Sur les six CE qui n’obtiennent qu’un seul point, figure un CE dont le budget culmine pourtant à 500 000 euros ! », souligne Sophie Béroud.

Après une première analyse, quantitative, une nouvelle phase s’ouvre maintenant avec une approche plus qualitative. Ainsi, quand l’enquête fait apparaître que dans 80 % des cas, la majorité des salariés résident à plus de 20 km, voire à plus de 50 km de leur lieu de travail, ne faut-il pas adapter les horaires des activités par exemple ? Surtout, constat unanime : les élus se sentent isolés. Comme le résume Josette Dumont, membre de TEC Roussillon, après sa rencontre avec les élues du CE de Calor à Vienne, « noyées dans l’urgence, elles sont écrasées par ce qu’elles portent et qu’elles sont seules à porter ». Besoin d’aide, de mise en commun des expériences, de mutualisation aussi des activités, voilà des pistes à travailler, en privilégiant les réseaux inter-CE. Réfléchir encore à la mise en place de plateformes, qui permettraient de mettre en contact les différents élus et les acteurs culturels.
Les rencontres organisées pour mener l’étude en Rhône-Alpes sont un premier pas qui a permis d’échanger les expériences et de donner des idées aux uns et aux autres. Un travail de longue haleine qui pourrait être mené dans d’autres régions. Amélie Meffre

 

Des comités à la loupe
L’étude menée en Rhône-Alpes a porté sur soixante-dix comités d’entreprise. Répartis sur l’ensemble du territoire (5 CE dans l’Ain, 4 en Ardèche, 7 dans la Drôme, 17 en Isère, 4 dans la Loire, 19 dans le Rhône, 12 en Savoie et 2 en Haute-Savoie) et à l’image des activités de la région (35 CE dans l’industrie et 21 dans le tertiaire)… Les établissements visités, des PME aux grandes entreprises, ont connu majoritairement des restructurations (60 % durant les deux dernières années) et des baisses d’effectifs (54 %). Une situation qui pèse forcément sur les activités. « Quand un CE est pris par un plan de sauvegarde de l’emploi, il est peu disponible pour innover dans des démarches culturelles », souligne Lise Bouveret, membre du Comité régional CGT.

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Claude Halmos, la crise de tête

Dans son dernier ouvrage, « Est ce ainsi que les hommes vivent ? Faire face à la crise et résister », la psychanalyste Claude Halmos dénonce les ravages psychologiques provoqués par la crise. Une analyse rare et salutaire.

 

 

Eva Emeyriat – Pourquoi un tel livre sur l’impact psychologique de la crise ?
Claude Halmos – Aujourd’hui, des millions de gens souffrent pour des raisons qui tiennent non pas à leur vie privée mais à leur vie sociale. Ils subissent le chômage, l’appauvrissement ou vivent dans la peur d’avoir à les subir. Or, on ignore aujourd’hui que la vie sociale peut être à l’origine de souffrances psychologiques aussi complexes, aussi graves et aussi invalidantes que la vie privée. Cette réalité est méconnue. Dans les années 90, j’ai fait partie des psys qui ont parlé publiquement des souffrances intimes, autrefois considérées comme tabou, et cela a fait évoluer les choses. Aujourd’hui, il y a le même travail à faire pour le social. Une rupture amoureuse peut entraîner une dépression, des problèmes sociaux aussi.

E.E. – Quelle est l’importance de l’emploi ?
C.H. – Un être humain a une double colonne vertébrale psychique. Une partie est liée à sa vie privée et l’autre (qui se construit dès l’école) à sa vie sociale. halmosEt le pilier de la vie sociale adulte, c’est l’emploi (« vous faites quoi dans la vie ? »). Quand on prive quelqu’un de son emploi, on le rend donc, d’une certaine façon, hémiplégique. Et ce d’autant plus que, devenu chômeur, on perd son identité sociale puisqu’on n’est plus un boulanger ou un commercial au chômage, on est « un chômeur ». Cette amputation d’une partie de soi explique que l’on puisse en arriver, désespéré, à ne plus vouloir vivre. Ce que, là aussi, on ignore puisque chaque fois que quelqu’un se suicide au travail, on recherche ce qui pouvait aller mal dans sa vie privée, comme si sa vie sociale ne pouvait à elle seule expliquer sa mort.

E.E. – Vous évoquez aussi le sort des enfants. Quelles sont les conséquences de la crise sur eux ?
C.H. – Elles sont énormes. Il y a ce chiffre hallucinant : un enfant français sur cinq vit sous le seuil de pauvreté ! Une donnée, publiée une fois par an, puis enterrée le reste du temps. Or, un enfant ne peut pas se construire de la même façon dans une famille où tout va à peu près bien, et dans une vie dominée par l’angoisse permanente de ses parents. Que l’on ne puisse pas tout avoir est quelque chose qu’il faut enseigner aux enfants, car c’est structurant. Cela lui apprend, comme le disait Françoise Dolto, que si tous les désirs sont légitimes, ils ne sont pas tous réalisables (parce qu’il faut tenir compte des lois et de la réalité). Cela lui permet de comprendre le sens et la nécessité des limites. Mais quand on ne peut rien avoir et que le « rien » porte sur l’essentiel, comme la nourriture, comment se construit-on ? Il ne s’agit pas alors d’accepter la réalité mais de se soumettre à une loi injuste. De plus, les rapports « parents – enfants » sont faussés. Car les parents ne peuvent pas se sentir légitimes en imposant à l’enfant de telles privations. Ils se sentent malheureux, souvent coupables, et l’enfant peut en jouer. Il faut ajouter que l’image de ses parents est très importante pour l’enfant. Elle participe de l’image qu’il construit de lui même : s’il est fier de ses parents, il peut être fier de lui. Mais cela suppose que ses parents puissent avoir une bonne image d’eux – mêmes, ce qui ne leur est pas possible quand ils se sentent dévalorisés et rejetés par la société… Des milliers d’enfants se construisent aujourd’hui dans de telles situations. Que vont- ils devenir ? Quels adultes vont- ils devenir ? Ne pas s’occuper d’eux relève de l’inconscience.

E.E. – Que leur dire, alors ?
C.H. – Il faut aider les parents à comprendre que cette situation n’est pas de leur faute et les aider à parler à leurs enfants. L’enfant sait que, s’il est renvoyé de l’école, c’est qu’il a fait des bêtises. Il peut imaginer que c’est aussi le cas de ses parents s’ils n’ont plus de travail. Il faudrait aussi expliquer à l’école, y compris dans les petites classes, ce qu’est l’économie, qu’il n’y a pas de travail pour tout le monde.

E.E. – Vous insistez sur les ravages de la stigmatisation des pauvres …
C.H. – Il y a eu longtemps, à l’égard de pauvres et des chômeurs, de la compassion mais aujourd’hui, nous sommes passés du statut de victime à celui de coupable. Il y a l’idée distillée partout que si l’on est pauvre ou chômeur, c’est parce que l’on n’a pas fait ce qu’il fallait, parce qu’on est fainéant ou tricheur. Cela renforce la culpabilité individuelle de chacun, y compris chez ceux qui ont assez de culture politique pour ne pas être totalement dupe de ce discours manipulatoire.

E.E. – Vous n’êtes pas tendre avec certains de vos collègues qui ne parlent que d’estime de soi et de bonheur !
C.H. – Il faut aider les gens qui souffrent à retrouver des forces de vie mais on ne peut pas le faire en niant le négatif, et notamment la réalité sociale ! halmos2Aujourd’hui, tout le monde a peur de la crise, y compris les milieux bourgeois. Il faut commencer par parler de ce qui ne va pas et le reconnaître. Comment un homme ou une femme pourraient-ils garder une conscience de leur valeur quand personne ne veut plus payer leurs compétences par le truchement d’un salaire ?

E.E. – Pourquoi un tel silence autour de ces enjeux, quelles solutions apporter ?
C.H. – Ce silence a des causes. Pour une économie libérale, un salarié est un instrument au service de la production et un instrument n’a pas d’états d’âme : personne n’aurait l’idée de demander à un tracteur comment il va… De plus, les médias ont peur de désespérer les lecteurs ou les téléspectateurs. . Et, comme les psys ne parlent pas des souffrances nées du social, ils ne vont pas être plus « royalistes que le roi » ! Il faut donc d’abord parler, faire connaître ces souffrances pour que ceux qui les vivent se rendent compte qu’elles ne sont pas dues à ce qu’ils sont mais au poids trop lourd de ce qu’ils subissent. Ensuite, il faut les appeler à renouer avec le collectif. Face à une situation extérieure anxiogène, comme une guerre ou une crise, on ne peut pas résister seul. Il faut s’allier aux autres. Cela permet de recevoir mais aussi de donner et, ce faisant, de comprendre que, puisque l’on peut donner, on n’est pas le « rien » que l’on croyait : c’est le premier pas pour se reconstruire. On ne change pas la réalité en méditant tout seul dans son coin ou en allant à deux, à trois ou à trente brûler des voitures. On la change en s’unissant aux autres pour la comprendre et la combattre. C’est de cette façon que l’on peut retrouver une conscience de sa valeur, de sa force et de sa dignité. Propos recueillis par Eva Emeyriat

Claude Halmos collabore au magazine « Psychologies » et, depuis 2002, elle participe à l’émission « Savoir être » sur France Info. Elle a déjà publié « Pourquoi l’amour ne suffit pas. Aider l’enfant à se construire », « L’autorité expliquée aux enfants. Entretiens avec Hélène Mathieu », « Dis-moi pourquoi. Parler à hauteur d’enfant ».

 

En savoir plus

« Le traumatisme du chômage, alerte sur la santé de cinq millions de personnes », par le médecin et psychiatre Michel Debout. Il décrit avec précision les effets psychiques et physiques du licenciement et du chômage : une souffrance incommunicable qui engendre de multiples dégâts. Michel Debout met le doigt sur le gâchis humain provoqué par la mise à l’écart de près d’un actif sur dix et milite pour que le traumatisme du chômage soit enfin pris en compte dans les politiques de santé. Il a précédemment publié, en collaboration avec Christian Larose, « Violences au travail. Agressions, harcèlements, plans sociaux ».

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Le travail, selon Pierre-Yves Gomez

Prix du Livre « Ressources Humaines » 2014, l’ouvrage de Pierre-Yves Gomez, « Le travail invisible, enquête sur une disparition », replace le travail au cœur de l’économie et de la création de valeur. Mais aussi du développement de l’individu et du collectif. Entretien

 

 

 

Jean-Philippe Joseph – Dans votre livre, « Le travail invisible, enquête sur une disparition« , vous expliquez que la financiarisation de l’économie a fait disparaître le travail. Comment en est-on arrivé là ?
Pierre-Yves Gomez – Ce qui m’intéressait, c’était de montrer la façon dont la macroéconomique et la microéconomique sont liées, comment la recherche de profits réels ou fantasmés destinés à financer l’économie de la rente, et les fonds de pension en particulier, s’est traduite concrètement pour les salariés. L’orientation de l’épargne des ménages vers les marchés financiers et le capital des entreprises, il y a trente ans, a permis aux entreprises – surtout les plus grandes et les plus rentables – d’accéder à un financement non remboursable. Mais il a fallu en contrepartie rémunérer ce capital à un taux plus élevé que celui de la dette. C’est pourquoi l’organisation de l’entreprise s’est retrouvée toute entière tournée vers la production de profits et la création de valeur pour l’actionnaire. Et, progressivement, la finance a pris le pas sur l’économie réelle. On a multiplié les écrans, les critères de gestion, pour s’assurer que chaque étape du processus de production participe de cette création de profit. Au point que le travail réel, au sens de la connaissance du travail tel qu’il se fait, a fini par perdre son sens et disparaître, devenant invisible à ceux qui sont en charge de l’organiser.

J-P.J. – Comment est-ce possible ?
P-Y.G. – Il y a eu une survalorisation des critères de performance et une hypertrophie du travail objectif, réduit à sa quantification financière. La dimension subjective, celle qui fait le réel du travail, qui donne son sens au travail (le sens aussi bien au plan de la signification que de la direction), a été escamotée. Or, la subjectivité du travail est fondamentale, comme a pu le montrer Marx, dans les Manuscrits de 1844, notamment. gomezC’est ce qui fait la vie, ce par quoi on s’exprime à la vie, on se réalise, à rebours de la conception doloriste inventée par la pensée libérale au 19ème siècle et des raccourcis étymologiques (1). L’évolution du rôle des managers fait qu’ils croient pouvoir tout contrôler. Ils sont devenus des spécialistes de l’organisation, fixant des objectifs et assignant des moyens. Mais ils n’ont pas la vision du réel du travail. A tout vouloir contrôler, on finit par empêcher le travail, à perdre en vitalité, en créativité. Dans le livre, je cite l’exemple d’opérateurs d’un centre d’appel dans le secteur de la téléphonie qui, de retour chez eux le soir, investissent les forums sur le Net pour renseigner les internautes sur les pannes plus spécifiques, ce qu’ils ne peuvent pas faire dans le cadre de l’entreprise, tant les questions et les réponses sont codifiées et normalisées. Ce n’est pas un hasard, je pense, si Internet, dont la culture est fondée sur la gratuité, le don et l’absence de contrôle, s’est développé au moment où l’entreprise a édicté toujours plus de normes, de ratios, de tableaux de bord. Empêché ou contraint, le travail finit toujours par se libérer et s’émanciper ailleurs. La richesse créée se retrouve à l’extérieur et cet extérieur menace de détruire l’entreprise. Aussi, les entreprises se retrouvent-elles à courir après Internet pour essayer de l’intégrer dans leur modèle d’affaires, ce qui est très compliqué…

J-P.J. – L’économie financiarisée serait arrivée, selon vous, au terme de son cycle.
P-Y.G. – La crise que traversent nos économies est celle d’un modèle de production. Au milieu des années 2000, l’intensification du travail est arrivée à un point tel qu’il a fallu faire des promesses sur des valeurs futures, la rentabilité, l’innovation… Et puis les promesses explosent comme des bulles car elles ne reposent que sur des spéculations. On peut dire ce qu’on veut, mais c’est le travail humain qui crée la valeur économique. Cependant, des signes de dé-financiarisation apparaissent dans les entreprises. Au Crédit Agricole, par exemple, un accord sur les conditions de travail a été signé en 2011 avec les syndicats visant à rendre sa place au travail et à permettre aux managers de se recentrer sur la réalité du travail. On présente aussi souvent les entreprises de la nouvelle économie comme des modèles, mais on oublie de dire que Google et les autres s’appuient sur la valorisation du travail humain, des compétences, des savoir-faire, de la créativité, pour grandir.

J-P.J. – Mais c’est au nom du marché que des dizaines de milliers d’emplois sont détruits chaque année. Et les pouvoirs publics ne semblent pas pouvoir y faire grand-chose…
P-Y.G. – Cela fait trente ans qu’on parle de mettre l’emploi et la lutte contre le chômage au cœur des politiques publiques… et ça ne marche pas. Peut-être parce que la question n’est pas celle de l’emploi, mais de la réappropriation du travail comme ce qui fait sens commun dans la société. Le capital a ses défenseurs, très bien. Mais qui parle du travail en tant qu’activité ? L’emploi ne parle pas vraiment du travail, il parle de la quantification abstraite du travail. Le salaire ne parle pas du travail, il parle de la rémunération du travail.

J-P.J. – On imagine que les organisations syndicales ont un rôle important à jouer ?
P-Y.G. – Les syndicats ont eux aussi besoin de se réapproprier la question du travail. Sciemment ou pas, ils se sont adaptés à la financiarisation. Ils ont trouvé leur place dans un nouvel équilibre social qui a fait d’eux des acteurs de la compensation face à l’intensification du travail, acceptant un compromis sur les loisirs, les primes, la réduction du temps de travail…

Photo Daniel Maunoury

Photo Daniel Maunoury

Oui, on a besoin des syndicats, parce qu’on voit bien que dans l’articulation capital/travail, ça a du sens de défendre le travail en tant que travail. Travailler ne se résume pas à toucher un salaire. Le travail représente une part importante de la vie, il joue un rôle émancipateur, encore faut-il pouvoir se l’approprier. La question n’est pas de le ré-enchanter, mais de retrouver cette dimension anthropologique qui fait la dignité de l’Homme. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph
(1) Le mot « travail » vient du latin Tripalium qui désignait un instrument à trois pieux destiné à la délivrance des animaux ou au ferrage, avant de prendre le sens, au Moyen Âge, non pas de la torture, mais d’un instrument de torture.

Parcours
1989 : Professeur associé à l’École de management de Lyon
1993 : Doctorat en sciences de Gestion (Université Lyon III)
2001 : Publie « La république des actionnaires : le gouvernement des entreprises entre démocratie et démagogie »
2003 : Dirige l’Institut Français de Gouvernement des Entreprises
2011 : Préside la Société française de management
2014 : Prix RH pour son ouvrage « Le Travail invisible, enquête sur une disparition »

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Dupuy, l’économystification

On fête cette année, si l’on ose dire, le trentième anniversaire de la grande grève des mineurs britanniques qui vit s’affronter la National Union of Mineworkers – l’un des plus puissants syndicats d’outre-Manche – et le premier ministre Margaret Thatcher. L’objet du conflit ? La fermeture de vingt mines, réputées déficitaires, programmée par la Commission nationale du charbon (National Coal Board) en pleine période d’austérité.

La grève dura de mars 1984 à mars 1985 et se solda, en dépit d’un large soutien populaire, par la défaite des mineurs qui modifia durablement le paysage social et syndical en Grande-Bretagne. Menée au nom du redressement des comptes publics et de la lutte contre l’inflation, on sait aujourd’hui que l’offensive thatchérienne n’avait d’autre but que de briser les syndicats et de défaire le modèle social issu du plan Beveridge. Alan Budd, le conseiller économique de Margaret Thatcher, l’avouera en effet sans ambages : « La politique menée dans les années 1980 et qui consistait à endiguer l’inflation en comprimant l’économie et les dépenses publiques n’était qu’un prétexte pour écraser les travailleurs ».

La tentation est grande de faire un parallèle entre la situation d’hier et celle d’aujourd’hui. Les déficits ont remplacé l’inflation et c’est aujourd’hui la déflation dupuyqui menace en lieu et place de la stagflation. Mais comme il y a trente ans, le discours économique fort d’une supposée scientificité prétend qu’il n’y a aucune alternative. Et le politique, hier encore synonyme de puissance, abdique devant l’intendance. C’est ce que Jean-Pierre Dupuy, dans un petit livre acerbe titré « L’avenir de l’économie », appelle « l’économystification du politique ».

Si celle-ci est indéniable, et si la « révolution conservatrice » britannique en fut en quelque sorte l’acte inaugural, il reste que les contextes, à trente ans de distance, ne sont sans doute guère comparables. La relecture d’un long entretien avec le sociologue Luc Boltanski achève de nous en convaincre. S’intéressant au phénomène de « désajustement » qui commençait dans les années 1980 à casser la cohérence des classes sociales, il souligne combien les sociologues furent peu attentifs aux profondes modifications qui affectaient le monde social.
Ils restèrent ainsi aveugles à un phénomène lié à l’évolution du capitalisme mais aussi aux évolutions politiques, que Boltanski appelle un « processus de démantèlement à la fois de la force critique enfermée dans la notion de classe sociale et de sa dimension institutionnelle, comme outil pour comprendre le monde politique ».

Le résultat ? Alors que dans les années 1950 il existait une frontière très nette entre, d’un côté, le mouvement ouvrier et le monde ouvrier, et, de l’autre, tout le reste, cette frontière s’est progressivement défaite dans les années 1980 avant de totalement disparaître après l’effondrement des pays socialistes et la perte de substance des partis communistes : « ouvrier » a été remplacé par « opérateur » et « maintenant, il y a des opérateurs et des « responsables », des managers, des chefs de projet ». Selon Boltanski, c’est à la mise en place de cette nouvelle coupure qu’on assiste aujourd’hui, « d’un côté les responsables et pour dire vite, les riches, la partie haute de la société, et, de l’autre, tous les autres ».

Ce qui nous laisse à penser que ce n’est pas vraiment un hasard si l’affrontement se fait aujourd’hui autour du pacte dit de « responsabilité ». Lequel, au fond, n’est rien d’autre que le nom de l’écomystification qui doit remettre en selle une toute petite oligarchie. Contre tous les autres… Jean-François Jousselin

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Cordonnier, le retour des gueux

L’antienne qui veut que le problème du chômage, tout comme sa solution, dépendent d’abord des chômeurs eux-mêmes n’est certes pas chomeurnouvelle. Il n’est que de relire « Pas de pitié pour les gueux », publié il y a une bonne quinzaine d’années, pour s’en convaincre. Passant en revue les théories économiques du chômage, Laurent Cordonnier, son auteur, montrait avec une redoutable efficacité combien celles-ci « une fois défroquées de leurs oripeaux savants » frôlent souvent l’abject, à un point dont on n’a généralement pas idée. Elles se réduisent, pour l’essentiel, à la dénonciation de la paresse, de l’irresponsabilité, de la roublardise de salariés trop exigeants et prompts à se vautrer dans l’assistanat.

Ce qui est nouveau, en revanche, c’est qu’un ministre du travail, membre d’un gouvernement de gauche, confronté au plus haut historique jamais atteint par le phénomène, remette en selle ces conceptions en prétendant accroître les contrôles pour s’assurer que les chômeurs recherchent effectivement un emploi. Si le propos a provoqué l’ire des syndicats, il n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd du côté du Medef. Son président s’est aussitôt saisi de l’occasion pour faire dans la surenchère. Proposant, lui aussi, la mise en place d’un contrôle « qui n’a jamais vraiment existé », il se fait fort de remettre au travail un bon million de ces fainéants pour peu qu’on lui permette de les faire travailler la nuit, le dimanche et quelques jours fériés, à un salaire inférieur au Smic et sans avoir sur le dos un délégué du personnel…

On pourrait croire que l’outrance de ces propositions suffise à les discréditer. Rien n’est pourtant moins sûr. C’est ce que suggère, en tout cas, la lecture de la dernière enquête permanente du Credoc sur les « Conditions de vie et les aspirations de la population ». Réalisée en décembre 2013 et janvier 2014, elle atteste d’un préoccupant changement d’attitude envers les plus démunis. Au point que le Credoc n’hésite pas à écrire que la solidarité à leur égard « n’apparaît plus véritablement comme une idée fédératrice de la société française ». Les résultats ont en effet de quoi inquiéter. Ainsi, 37 % des sondés pensent que les personnes qui vivent dans la pauvreté n’ont pas fait d’effort pour s’en sortir et 64 % estiment que, « s’ils le voulaient vraiment », les chômeurs pourraient retrouver un emploi. En deux ans ces scores ont respectivement progressé de sept et dix points. Ce regard peu compatissant se double d’une remise en cause des politiques sociales : 44 % estiment que l’aide aux familles les déresponsabilise, 53 % que le RSA incite les gens à ne pas travailler et 63 % – le double du score de 2008 – que l’aide apportées aux familles très modestes est trop élevée ou suffisante… Corrélativement, l’idée que, pour combattre les inégalités et établir la justice sociale, les plus riches doivent donner aux plus modestes perd du terrain : ils ne sont plus que 55 % à y adhérer contre 71 % il y a deux ans…

Ces résultats soulèvent bien des questions. Ils témoignent d’un incontestable repli sur soi que favorise sans aucun doute l’insécurité grandissante de franges de la population jusqu’ici moins exposées. On remarquera aussi combien ce renversement doit au credo libéral qui veut, pour reprendre l’expression de Peter Sloterdijk, que l’Etat – providence soit « une forme d’exploitation des citoyens productifs par les citoyens improductifs ». On retiendra surtout combien l’écart grandissant qu’ils révèlent entre les institutions de solidarité et les figures de la justice sociale est grosse, pour la société, de dangers inédits. Jean-François Jousselin

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Piketty et le capital

L’ouvrage de Thomas Piketty, « Le capital au XXIe siècle« , fait un tabac aux États-Unis. En tête des ventes sur le site de distribution en Pikettiligne Amazon, il fait aussi partie de la liste des meilleures ventes du New York Times. Il est vrai que cette histoire de la montée et de la dynamique des inégalités dans le monde trouve de quoi s’alimenter dans la réalité d’outre-Atlantique. La publication le mois dernier des résultats, plutôt anémiques, des banques américaines fut par exemple l’occasion de relancer le débat sur les rémunérations mirobolantes de leurs patrons qui, pour les six premières, ont atteint en 2013 la somme record de 107,3 millions de dollars. Des émoluments que ne justifient certes pas leurs performances. Ainsi, le patron de Bank of America a-t-il vu l’an passé son salaire augmenter de 58 % quand le chiffre d’affaires ne progressait que de 7 %, tandis que celui de J.P. Morgan voyait le sien s’envoler de 74 % quand le résultat net reculait de 16 %. Encore ces rémunérations ne sont-elles rien, comparées à celles des patrons de hedge funds, qui se chiffrent, elles, en milliards de dollars.

À ceux qui se demandent, légitimement, comment une telle situation est possible, moins de cinq ans après la crise qui vit l’État voler au secours des banques à coup de milliers de milliards de dollars, nous piketti2ne saurions trop conseiller la lecture de « Brève histoire du néolibéralisme » qui vient lui aussi de franchir l’Atlantique. Mais d’ouest en est, cette fois-ci. Écrit en 2005 par David Harvey, géographe et chercheur à ’université de New York, l’ouvrage se propose moins d’étudier la doxa économique et politique de notre temps que d’explorer un processus concret qu’on pourrait dire de « néolibéralisation ». L’ouvrage ne donne donc pas dans l’histoire des idées, mais s’intéresse au néolibéralisme « réellement existant », à ses pratiques concrètes, à ses institutions qui façonnent des manières d’agir et de penser. Dans ce cadre, les inégalités et leur accroissement continu ne constituent nullement un effet pervers. Elles sont, elles aussi, le résultat d’un processus de redistribution des richesses à l’envers : du bas vers le haut auquel concourent tout aussi bien la financiarisation, l’extension du domaine de la concurrence, les privatisations ou encore les diverses réformes fiscales. Car le néolibéralisme n’est rien d’autre, pour David Harvey, qu’un projet politique de classe visant à restaurer le pouvoir des élites économiques.

S’il s’intéresse à la manière dont se construit le consentement au néolibéralisme, qui a aujourd’hui conquis une hégémonie intellectuelle et culturelle que la crise n’a guère entamée, le livre reste muet sur l’incroyable tolérance de l’opinion – pour ne rien dire de celle des autorités – à de tels gains et flambée d’inégalité. Une question qui, au vu des derniers résultats électoraux et de leur peu d’impact sur un éventuel changement de cap, renvoie à une autre : comment expliquer que ce que les marchés désirent soit à ce point plus essentiel que ce qu’expriment les citoyens par leur vote ? piketti3L’explication de cette disjonction entre libéralisme et démocratie semble échapper à la science économique comme aux sciences politiques. La littérature, au contraire, nous enseigne qu’il n’y a là, au fond, rien de très neuf. N’a-t-on pas vu dans le Salammbô de Flaubert combien le désir du dieu Moloch de dévorer les enfants de Carthage était plus fort que le souci de leurs parents de les maintenir en vie ? Précisons que Salammbô est une histoire brutale et qui finit très mal… Jean-François Jousselin

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Bretton Woods, des nations aux marchés

En juillet 1944, la conférence de Bretton Woods réunissant quarante cinq pays alliés accouchait d’un nouveau système monétaire international. L’aboutissement de deux ans de négociations acharnées entre les États-Unis et l’Angleterre. Retour sur un bras de fer, qui éclaire bien des difficultés d’aujourd’hui.

 

Quand, le 1er juillet 1944, s’ouvre la conférence de Bretton Woods, le sort de la guerre est déjà scellé. C’est l’après-guerre que l’on prépare. Si 44 pays alliés – et l’Union soviétique comme observateur – sont réunis au pied du Mont Washington dans le New Hampshire, c’est pour jeter les bases d’un monde nouveau. Plus sûr, plus juste, plus efficace. Un nouvel ordre économique international qui devait tout à la fois assurer la paix, permettre la reconstruction des économies dévastées par la guerre et retrouver le chemin de la croissance, de la prospérité et du progrès. Cette préoccupation est certes partagée de part et d’autre de l’Atlantique. Mais les États-Unis jouent un rôle déterminant dans sa promotion, avec un souci principal : ne pas dissocier maintien de la paix et liberté du commerce. Une philosophie que le secrétaire d’Etat américain, Cordell Hull, résuma en une phrase : « Là où les marchandises ne peuvent passer, les armées, elles, le peuvent »…
dollar1C’est dans ce cadre que s’inscrit Bretton Woods. On en connaît les résultats. Les accords permirent d’établir des règles communes en matière de change et d’équilibre de la balance des paiements, de mettre en place un système multilatéral de règlement des transactions internationales, de créer un fonds de réserve auquel les pays pouvaient avoir recours en cas de nécessité (le FMI) et une banque de reconstruction et de développement (BIRD). Ce fut aussi la mise en place du « Gold Exchange Standard » (étalon de change-or), qui fixait la valeur du dollar en or et qui définissait toutes les autres monnaies par rapport au billet vert. Un privilège d’autant plus exorbitant que l’administration américaine n’aura de cesse de faire jouer au dollar un rôle beaucoup plus important que prévu par les Accords. Avant que par défaut, on passe d’un système d’étalon de change-or à un système d’étalon-dollar.

C’est aussi ce qu’on appela la victoire du plan White présenté par les États-Unis, sur le plan Keynes présenté par l’Angleterre. Une présentation trompeuse puisque jamais les délégués n’eurent à choisir entre un plan Keynes et un plan White. Car Bretton Woods fut en vérité une mise en scène soigneusement orchestrée. Il y eut bien des discussions, parfois vives, des amendements aux textes proposés et des revirements de dernière minute. Mais l’essentiel était joué. Depuis 1942, les États-Unis et l’Angleterre négociaient en effet pied à pied et c’est un compromis anglo-américain qui fut présenté à la conférence.

John Maynard Keynes

John Maynard Keynes

Ce sont les Anglais qui tirèrent les premiers. Dès septembre 1941, Keynes livre une première version de son projet de réforme du système monétaire international. Son objectif principal ? Mettre en place un mécanisme expansionniste en procurant au monde les liquidités nécessaires pour favoriser la croissance. Le plan préconise la « multilatéralité » des échanges à l’échelle mondiale et propose des mécanismes visant à faciliter la réalisation de l’équilibre des balances des paiements. Keynes est en effet convaincu qu’une des raisons majeures des crises financières est le déséquilibre des échanges entre pays. L’idée n’est pas nouvelle. Mais le trait de génie de Keynes est d’inverser le raisonnement habituel qui veut que ce soit au pays débiteur, au pays endetté, de porter tout le fardeau et de trouver les moyens d’équilibrer sa dette. Il souligne au contraire qu’il faut accroître la responsabilité des pays créditeurs dans le nouveau système monétaire international. Tout l’art de Keynes consiste donc à trouver un système qui, sans dédouaner les pays débiteurs, persuade les pays créditeurs de prendre leur part dans le retour à l’équilibre en dépensant leurs excédents au sein de l’économie des pays débiteurs.

On mesure, à ce qui se passe aujourd’hui en Europe, l’audace d’une telle position.
Techniquement, Keynes propose la création d’une « chambre de compensation internationale », véritable préfiguration d’une banque centrale mondiale, et une monnaie de compte internationale, le « bancor » non convertible, ni en or ni en monnaie nationale. Il ajoute à ce dispositif un mécanisme qui vise à inciter tous les pays, déficitaires comme excédentaires, à ne pas trop s’éloigner de l’équilibre de leurs échanges. Un mélange de solidarité et de pénalités – pour les trop déficitaires comme pour les trop excédentaires –, dont Keynes espère qu’il amorcera une expansion régulière, équilibrée et juste, de l’économie mondiale. Enfin, il prend soin de préciser qu’un tel système ne peut fonctionner qu’avec « un contrôle des mouvements de capitaux [qui] devra être une caractéristique permanente du système d’après guerre ».

Harry Dexter White

Harry Dexter White

Côté américain, la démarche est plus classique. En juillet 1942, l’ébauche d’un plan de réforme du système monétaire international, préparée par le Trésor américain et signé Harry Dexter White, prévoit la mise en place d’un fonds de stabilisation sur la base de dépôts des pays membres – ce qui deviendra le FMI – et la création d’une banque de reconstruction qui deviendra la banque mondiale. Il met nettement l’accent sur la stabilisation du taux de change et l’abolition des pratiques restrictives en matière commerciale et ne se préoccupe guère des perspectives de long terme qui doivent être assurées par le retour au libre échange. Il propose aussi la création d’une unité de compte, baptisée « unitas », qui n’est en fait qu’un simple reçu pour l’or déposé au fonds de stabilisation. Elle disparaîtra dans les versions finales au profit du Gold Exchange Standard. Bref, le projet d’ordre mondial qu’il dessine promeut clairement le libre échange et la libre convertibilité des monnaies.

La confrontation des deux plans sera rude. Le projet initial de Keynes rencontre l’hostilité frontale des Américains. Quant à Keynes, il estime le plan White « rempli de bonnes intentions » mais juge les moyens d’action proposés « déplorables, ce qui le voue à l’échec ». Il n’en est pas moins prêt au compromis et sait déjà que celui-ci se fera majoritairement dans les termes américains. Il l’accepte a priori, tant il pense l’accord indispensable. Après sept versions, le plan White est officiellement transmis à l’Angleterre en février 1943. C’est le véritable début de la négociation de Bretton Woods.
Elle ne se fera qu’à sens unique. Keynes rédige en juin une synthèse des deux plans. Il y concède aux Américains le principe des souscriptions, la limitation de la responsabilité des créanciers, le fait qu’aucun pays ne peut être contraint de dévaluer ou de réévaluer la valeur-or de sa monnaie, la formule pour les quotas et les droits de vote au FMI et la forme générale du fonds de stabilisation… Entre le 15 septembre et le 9 octobre, les délégations se rencontrent neuf fois et règlent six des treize points de désaccords identifiés. Les autres seront négociés entre octobre 1943 et avril 1944. Pour faire court, Keynes ne parviendra à préserver que le contrôle des mouvements de capitaux et la liberté pour les États de mener la politique économique de leur choix à l’intérieur de leurs frontières…
dollar5L’accord final sera très proche du compromis d’avril. Il constitue pour Keynes un soulagement – il n’a jamais autant travaillé – et un immense paradoxe. Cet accord, il en est en effet l’artisan principal. Du début à la fin. Mais, dans le même temps, le texte est à ce point éloigné des intentions exprimées dans ses premières ébauches, tellement aux antipodes d’un nouvel ordre monétaire international qu’il voulait avant tout favorable au plein emploi, à la réduction des inégalités et à la croissance, qu’on peut s’interroger sur ce qu’il reste des principes au bout de tant de concessions… Keynes n’en conçut de l’amertume que sur le tard. Ainsi écrit-il dans une lettre datée du 13 mars 1946, quelques jours après la rencontre inaugurale du Conseil des gouverneurs du FMI et deux mois avant sa mort : « Les Américains n’ont aucune idée sur la manière de placer ces institutions dans une perspective d’intérêt international et leurs idées sont mauvaises dans presque toutes les directions. Ils sont pourtant complètement déterminés à imposer leurs convictions sans considération pour le reste d’entre nous. […] S’ils connaissaient la musique, passe encore, malheureusement ils ne la connaissent pas. »

A la lecture de ces quelques lignes, il est aisé de comprendre que les Accords de Bretton Woods fassent encore débat aujourd’hui. Présentés par les uns comme un formidable moment de coopération internationale pour réguler la finance mondiale, ils ne furent, pour les autres, que le moyen d’imposer une Pax Americana qui assura durablement l’hégémonie des États-Unis sur le reste du monde. Ils ne méritent sans doute ni cet excès d’honneur ni cette indignité. Les règles établies alors, même si nous en avons vu les limites, étaient à coup sûr un progrès sur ce qui existait auparavant. Et si les Américains furent bien à la manœuvre et imposèrent leur calendrier ils ne le purent que parce que la négociation répondait à une préoccupation et à des aspirations communes. Reste que les dérives du système ne tardèrent pas à se faire jour. D’abord parce que le projet tel qu’il fut validé à Bretton Woods restera inachevé. Ainsi, la volonté de placer la stabilité et le développement des échanges économiques internationaux sous la responsabilité d’un ensemble d’institutions internationales qui, elles-mêmes, devaient relever de la responsabilité d’une organisation à vocation universelle, l’ONU, ne se concrétisera pas. Ensuite, parce que la guerre froide, qui coupera le monde en deux, affaiblira la volonté commune de bâtir un monde commun. Enfin, parce que le système révèlera très tôt ses faiblesses et que l’esprit des Accords sera rapidement perverti.
Mais, disons le, les Américains ne furent pas les seuls à dévoyer Bretton Woods. dollar6Ainsi la Grande-Bretagne fut-elle la première à porter un coup fatal au respect des accords en matière de contrôle des mouvements de capitaux en créant au cœur même de la City, une place dérégulée, l’Euromarket, où les capitaux étrangers et dépôts en dollars pouvaient, en toute liberté, se livrer à toutes sortes d’opérations profitables. L’Euromarket, qui dès son origine perturba l’ordre marchand imposé par Bretton Woods et qui aurait donc dû être cassée au plus vite, finit au contraire par l’emporter. Certes, le FMI défendit les contrôles de capitaux jusqu’au milieu des années 1970 et fit même des propositions pour les renforcer lors des diverses crises de change qui émaillèrent la période. Jusqu’à ce que l’administration américaine impose en 1976 une nouvelle rédaction de l’article 4.1 des statuts qui stipula alors que « l’objet essentiel du système monétaire international » était de fournir un cadre « qui facilite les échanges de biens, de services et de capitaux entre les pays »… La messe était dite et la bascule se fit de l’ordre des nations à l’ordre des marchés. Et cette fois-ci sans aucune négociation… Jean-François Jousselin

En savoir plus : Pour la genèse et les conséquences des accords de Bretton Woods, on se reportera au n°26 de la revue Interventions économiques, publié en 1994. Notamment à l’article de Christian Deblock et Bruno Hamel, « Bretton Woods et l’ordre économique international d’après guerre » qui en donne une vue synthétique et à celui de Gilles Dostaler, « Keynes et Bretton Woods » qui retrace l’élaboration du plan Keynes et les discussions anglo-américaines.

dollar2Keynes, le trouble-fête théorique
L’économiste britannique, qui domina les débats à Bretton Woods, fait figure de trouble-fête théorique. Lui qui affirmait, dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, « On n’a jamais inventé au cours de l’histoire de système plus efficace que celui de l’étalon-or international pour dresser les intérêts des différentes nations les uns contre les autres », renverse toutes les priorités de la politique monétaire. Les bonnes cibles à viser ne sont plus l’équilibre de la balance des paiements et l’évolution des prix, mais le niveau du chômage et le taux d’investissement. L’acteur économique qui compte n’est plus le banquier central, mais l’entrepreneur qui fait des anticipations favorables de la demande, investit, lance des plans de production, embauche, et accroît la masse salariale. Les déterminants de la masse monétaire ne sont plus l’émission de monnaie par la banque centrale, mais la croissance des revenus. Et ce n’est pas l’épargne qui fait l’investissement, mais au contraire l’investissement qui crée l’épargne… Des positions qui vont à l’encontre de tous les dogmes de l’entre deux guerres : ceux de l’étalon or, de sa politique monétaire et de ses mécanismes d’ajustement. Et qui, quatre vingt ans plus tard, restent d’actualité. Pour accéder à une pensée qui fit souvent l’objet d’interprétations réductrices – y compris de la part de keynésiens –, recommandons la lecture d’un choix de textes écrits entre 1925 et 1937, « La pauvreté dans l’abondance« , qui en révèlent toute la richesse. Jean-François Jousselin

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Le travail en scène, acte 2

Dans un précédent article, « Quand le travail entre en scène », Chantiers de culture se proposait de décrypter diverses pièces à l’affiche qui donnaient à voir la réalité du travail dans toute sa complexité. Retour sur quelques nouvelles productions, dont « Pulvérisés » d’Alexandra Badea.

 

Nous connaissions « Le travail en miettes » du sociologue américain Georges Friedmann qui analysait avec pertinence les méfaits du travail à la chaîne. Il nous faudra désormais compter avec « Pulvérisés », le texte de la roumaine Alexandra Badea mis en scène au Théâtre National de Strasbourg, conjointement par Aurélia Guillet et Jacques Nichet ! Sur la scène du TNS donc, un homme et une femme à tour de rôle, en toile de fond projetés grand format quatre visages, quatre regards plutôt d’une incroyable puissance expressive, fantomatique et poétique tout à la fois…

Co Franck Beloncle

Co Franck Beloncle

« Alexandra Badea a choisi quatre vies anonymes parmi des millions qui se brûlent pour faire tourner la gigantesque roue de l’économie mondiale », témoignent Guillet et Nichet. Ainsi n’ont-ils pas de nom, juste un sexe et une fonction : deux femmes (opératrice de fabrication à Shangaï, ingénieure d’études et développement à Bucarest) et deux hommes (responsable Assurance Qualité sous-traitance à Lyon, superviseur de plateau à Dakar) qui nous confient 24H de leur vie. Agathe Molière et Stéphane Facco, superbes de présence et de sincérité, se font porte-parole de ces quatre inconnus que rien ne relie et que tout pourtant rapproche : aux quatre coins de la planète, mêmes illusions et déconvenues dans le labeur quotidien, mêmes souffrances et misères du monde pour chacun, qu’ils soient cadre supérieur dans les assurances ou petite main chinoise dans une usine de textile. Une mise en scène tissée au cordeau, loin de tout naturalisme, où se mêlent en parfaite harmonie voix, musique et images. Un chœur des lamentations contemporain, un regard sans concession sur notre humanité en faillite où perce parfois une pointe d’humour, qui paradoxalement nous incitent plus à la rébellion qu’à la soumission. Une mise en abîme d’une insoutenable beauté, un spectacle d’une haute intensité dramatique loin de tous les clichés trop souvent véhiculés sur les planches.

A l’heure où le spectacle arrive au  Théâtre de la Commune à Aubervilliers, le peuple de banlieue est convié à se laisser « pulvériser » par la langue d’Alexandra Badea sublimement orchestrée par les deux metteurs en scène. Non parce qu’il serait le seul et le premier concerné, d’abord pour envisager sous une autre lumière, « poétique donc politique » aurait dit le regretté Édouard Glissant, ce qui fait son labeur quotidien souvent terne et sans relief… Ensuite pour saisir, sans didactisme ni voyeurisme, les retournements et prises de conscience incontournables pour quiconque, à l’image des quatre protagonistes, veut ou aspire à se libérer de ses chaînes, à sortir du piège dans lequel l’enferme notre système de production.

 

MécaSur un mode et un ton plus légers, Yann Reuzeau nous propose sa « Mécanique instable » à la Manufacture des Abbesses ! Après avoir convoqué sur les planches « Puissants et miséreux », la peinture sans manichéisme du fossé qui se creuse inexorablement entre le monde des nantis et celui des exclus, l’auteur et metteur en scène tourne son regard vers le monde de l’entreprise. Pas n’importe laquelle, celle d’une PME rachetée par les salariés au lendemain du départ de leur patron vers de nouvelles affaires… « Le monde de l’entreprise est opaque, multiple, et en mutation permanente. En m’attaquant à ce sujet via l’angle des SCOP, je veux en percer quelques uns des mystères », explique le dramaturge, « Pour des employés d’une entreprise classique, cette transformation en coopérative est une vraie révolution du travail, mais aussi une révolution de pensée, et même une révolution politique ». Qu’on ne s’y méprenne cependant, la Manufacture des Abbesses ne devient nullement un amphi où serait dispensé un cours de sciences économiques, le public est à sa place et les nouveaux « acteurs-salariés » tentent de trouver la leur depuis qu’ils sont devenus leur propre patron !

Coups de sang, coups de cœur, coups de colère : avec humour et tendresse, d’une scène l’autre, nous sont donné à voir les rouages complexes d’une petite entreprise, de la salle de réunion à la chaîne de fabrication… Mieux encore, au fil du temps et des nouveaux modes de gestion qui s’instaurent, se révèlent surtout au grand jour les aspirations des uns, les ambitions des autres, la remise en cause de la hiérarchie héritée des temps anciens, la gestion pas évidente d’un outil de production devenu bien commun ! Entre ruptures sentimentales et échecs de commercialisation d’un nouveau produit, la faille pourrait bien devenir faillite pour tous, pour la syndicaliste qui tente de sauver le navire du naufrage comme pour le cadre supérieur qui boit la tasse en perdant de sa superbe. Les échanges sont vifs, les situations bien campées, les six interprètes presque tous criants de vérité. Avec, au final, cette question récurrente et toujours d’actualité : à qui appartient l’entreprise, la vôtre, la nôtre ? A ceux et celles qui en produisent les richesses  ou aux actionnaires qui en détournent profits et dividendes ?

 

Co Franck Beloncle

Co Franck Beloncle

De l’argent, parlons-en justement avec « Love and Money », la pièce de l’anglais Dennis Kelly mise en scène par Blandine Savetier au Théâtre du Rond-Point, puis en tournée jusqu’en janvier 2015… David et Jess s’aimaient peut-être d’amour tendre, leur idylle au final s’avère un fiasco. Comme notre monde, paradis originel, devenu marigot aux crocodiles au fil du temps, au fil d’une ronde infernale où tout s’achète et se vend au plus offrant ! Là encore, pas de leçon ni de profession de foi, encore moins de morale ou de jugement : Kelly donne à voir et à entendre la dérive d’un couple piégé par une société où l’appât du gain a supplanté l’appétit d’amour, à chaque spectateur ensuite de s’interroger et d’affiner son regard ! Et de se poser la question : qu’est-il le plus important, au final, vivre pour travailler ou travailler pour vivre ? Thésauriser ou aimer ? « Pulvérisés » nous plongeait dans les 24h de vie de ses protagonistes, Kelly nous propose « sept moments de vie d’une cruelle intensité, sept jours de la création et de la destruction d’un monde ». Paradoxalement, l’humour est présent dans cette valse macabre à sept temps, au cœur de cette peinture féroce d’un libéralisme carnassier. « Dans la période de crise grave que nous traversons, économique, politique et spirituelle, Love and Money pose des questions essentielles », souligne la metteure en scène Blandine Savetier, « qu’est-ce qui fait sens dans notre vie et quelle place y prend l’amour ? N’avons-nous pas laissé la marchandisation des échanges humains miner subrepticement les liens qui cimentent la vie ? ». A chacun, au final de la représentation, d’avancer des éléments de réponse.

Une mise en scène vive, alerte, où les comédiens changent de personnage et de costume en un éclair : est-ce l’urgence ou la folie qui s’empare ainsi du plateau ? Entre bruits et fureurs, déclamations poétiques et appels déchirants, Blandine Savetier n’hésite pas à faire une lecture politique et philosophique de la pièce de Denis Kelly. « Le libéralisme débridé et son corollaire, l’individualisme, représentent une théorie qui a triomphé au point de s’imposer comme une évidence. Après quatre années où nous avons constamment frôlé le désastre, nous n’avons tiré collectivement aucune leçon de l’échec de cette théorie », souligne la metteure en scène. Une pièce à la beauté brute, d’une richesse telle qu’entre rejet ou adhésion elle oblige le spectateur à réfléchir, s’interroger et se positionner.

Et si d’aucuns ne sont pas encore convaincus des méfaits du libéralisme économique, qu’ils empruntent le chemin qui mène à la Maison des Métallos. Pour deux représentations seulement après un joli succès au Festival d’Avignon en 2011, leur donnent rendez-vous « Métallos et dégraisseurs » ! Écrite et mise en scène par Patrick Grégoire, la pièce raconte l’histoire des ouvriers des hauts-fourneaux de Sainte Colombe – sur – Seine, le premier installé en 1779 en Côte d’Or. De 600 salariés dans le milieu des années 1970, la fabrique, désormais propriété d’Arcelor Mittal, n’en compte plus qu’une cinquantaine et son avenir n’est en rien assuré. Construite à partir d’entretiens et d’archives, la pièce donne la parole aux ouvriers sur sept générations. Une parole fidèle à ce qui faisait leur quotidien autant que celui de l’entreprise, à ce qui faisait leur vie. Toute leur vie, au travail comme dans les loisirs, en ce temps-là où la « Reine des métallos » remettait le prix aux vainqueurs des courses cyclistes !

Metallos&DegraisseursUne entreprise qui disparaît, ou bien alors qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, une affaire banale de nous jours… Certes, mais avec beaucoup de sensibilité et d’ingéniosité Patrick Grégoire fait émerger ces tranches de vie pour rendre palpables joies et malheurs, combats et doutes de toute une population laborieuse. Nous comprenons mieux alors que la mort d’une entreprise n’est jamais réalité anodine, c’est une histoire épaisse faite de sueur, de larmes et de sang. Rien que pour cette raison, il est important d’aller voir « Métallos et dégraisseurs », s’y ajoutera en outre le plaisir éprouvé à l’interprétation de la compagnie Taxi Brousse ! L’Union fraternelle des métallurgistes d’Ile de France, sise à la Maison des Métallos justement, ne s’y est pas trompée. Qui invite ses adhérents à une rencontre-débat dans la foulée de la représentation. De la vie de métallo, d’hier à aujourd’hui. Yonnel Liégeois


 

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Quand le travail entre en scène

Comment donner à voir et à entendre la réalité du travail, sans didactisme ni prise de tête ? Avec plus ou moins de bonheur, auteurs et metteurs en scène s’y emploient. Proposant leur regard décalé, poétique ou réaliste, ludique ou dramatique, pour rendre compte du quotidien des hommes et femmes d’aujourd’hui. Tour d’horizon.

 

 

 

UsinePour tout décor et accessoire, au milieu de la scène une échelle double, rouge… Autour, virevoltent et dansent, dessus dessous, en équilibre instable ou précaire, quelques personnages haut en couleurs. Qui dissertent surtout, au sens propre du terme, sur Marx et Spinoza, deux philosophes d’un siècle révolu mais aux propos qui se révèlent d’une actualité brûlante ! Prise de tête, lourdeur du verbe ? Que nenni, justement… « Bienvenue dans l’angle Alpha » ? Un spectacle de haute teneur, où les concepts philosophiques certes des plus ardus ou hardis volent d’une bouche à l’autre, avec humour et poésie, pour le plus grand bonheur du public qui se laisse emporter dans ce tourbillon métaphysique fort osé !

Le pari réussi de la metteure en scène Judith Bernard, et de sa compagnie ADA ? Oser adapter pour le théâtre Capitalisme, désir et servitude de l’économiste Frédéric Lordon (Éditions La Fabrique). Une réflexion philosophique fort sérieuse, ni plus ni moins que l’analyse comparative et finement instruite de deux concepts, la servitude chez Marx et le désir chez Spinoza : le travail aliène l’homme et subvertit la moindre de nos émotions, dit le premier, il terrasse irrémédiablement notre puissance d’agir, notre « conatus », affirme le second ! Pour conclure selon Lordon, en un langage propre à notre troisième millénaire : capitalisme et finance internationale ont fait main basse et commerce à leur seul avantage de la totalité de nos passions, réduisant à néant nos moindres désirs et goûts du plaisir !

Incroyable, impensable : loin d’être ennuyeux ou rébarbatif, le propos s’éclaire par le jeu de la troupe, quoi qu’exigeant il devient limpide et d’une incomparable force humoristique : sous les mots, avancent démasqués le capitalisme et son lot de méfaits. Face au travail aliénant, la troupe nous souhaite donc la « Bienvenue dans l’angle Alpha », celui-là même qui nous rend notre pleine dimension créatrice lorsqu’il est grandement ouvert… Sous la houlette de Judith Bernard, les comédiens nous entraînent avec délectation dans ce concert de mots et de pensées complexes mais pourtant accessibles ! Une prouesse scénique, quand la philosophie et l’économie se dégustent dans un flot d’humour et de fantaisie pour rendre sa plénitude à la réalité du travail réel : libérateur, intelligent, cultivé et signifiant pour celui qui le produit. Il est vrai que Lordon et Bernard sont des récidivistes… « D’un retournement l’autre » (Éditions du Seuil) est le titre d’un autre livre du premier (voir ci-dessous), « une comédie sérieuse sur la crise financière, en quatre actes et en alexandrins » proprement jubilatoire, que la seconde avait déjà mise en scène !

 

Co Jean-Louis Fernandez

Co Jean-Louis Fernandez

Et le capitalisme financier, Arnaud Meunier, le jeune directeur de la Comédie de Saint-Étienne, s’en empare aussi avec jubilation et dextérité ! Sans manichéisme, nous donnant juste à voir l’extraordinaire histoire des frères Lehman, de 1844 à 2008… La saga de jeunes immigrés, juifs allemands, qui s’installent dans le sud des Etats-Unis pour ouvrir une maigre boutique de tissus. Au pays des esclaves et des champs de coton, que faire d’autre ? « Une histoire savoureuse et fascinante », commente le metteur en scène, « l’histoire de trois hommes qui s’usent à la tâche et au travail, qui s’échinent comme des baudets pour faire fructifier leur petite entreprise »… Au fil du temps et de l’actualité, la guerre de sécession – la construction du chemin de fer – le crash de 1929, le petit commerce devient un véritable empire : s’écrivent alors les « Chapitres de la chute, saga des Lehman Brothers » !

Un spectacle de quatre heures où le spectateur ne s’ennuie pas un seul instant, grâce aux talents conjugués de la troupe et de son mentor : montrer plus que démontrer, démonter sous le couvert de personnages bien réels la construction lente et patiente de ce qui devient au final le capitalisme financier. « J’apprécie beaucoup l’écriture de Stefano Massini », confesse Arnaud Meunier, « à l’image de Michel Vinaver, il propose un théâtre qui ne juge pas, il parvient à humaniser une histoire souvent virtuelle. Entre petite et grande histoire, celle d’une famille d’immigrés et celle du capitalisme international, il nous rend proche un domaine bien souvent présenté comme trop complexe et réservé aux économistes patentés ». De fait, pas de leçon de morale sur le plateau, juste la dissection au fil du temps, à petit feu et à petits pas, du processus qui conduit à l’émergence et à l’explosion de l’économie boursière en 2008, à l’heure de la chute de la quatrième banque des Etats-Unis et de l’effondrement des bourses mondiales…

Une saga théâtrale qui éclaire admirablement le trajet de l’économie des hommes et des peuples, lorsqu’elle passe du réel au virtuel, lorsque la finance se nourrit et se reproduit jusqu’à saturation et indigestion de son propre produit, l’argent ! Avec son corollaire : le travail n’est plus là pour satisfaire les besoins de l’humanité, il est juste une matière ajustable pour le bonheur des marchés financiers. Et pas seulement les gestes du travail, « le travailleur lui-même dans ce contexte devient aussi une denrée virtuelle », souligne Arnaud Meunier, « qui compte juste pour ce qu’il rapporte, non pour ce qu’il produit ». Et de poursuivre : « Le spectacle ne dénonce pas le capitalisme, il le raconte et en ce sens il peut faire œuvre d’émancipation. Dans ce monde complexe qu’est devenu le nôtre, je crois que le théâtre a charge et capacité d’ébranler les consciences, il permet de réinterroger l’humain que nous sommes et de nous mettre face à nos responsabilités. De remettre, en final, de l’humain dans les rouages des rapports sociaux ». Un pari encore une fois réussi et gagné par la troupe : en dépit de la longueur des « Chapitres de la chute », le spectateur est rivé à l’écoute de cette histoire familiale, puis entrepreneuriale et mondiale, contée sur un mode ludique pour mieux lui faire comprendre les dessous et les rouages d’un système financier et économique complexe. Du grand art !

 

demainLas, en dépit des intentions proclamées, la réussite n’est pas toujours au rendez-vous sur le plateau ! Ainsi en va-t-il pour « À demain » au Théâtre de l’Aquarium, un texte et une mise en scène de Pascale Henry. Un homme, retenu contre son gré, doit répondre à une série de questions avant que d’aucuns décident de son avenir. Une interlocutrice qui, elle-même, est soumise aux interrogations de sa supérieure hiérarchique pressée de boucler le dossier qui, elle-aussi, subit la pression d’encore plus haut… À mots couverts, sans indication particulière mais pressé de trouver une issue, le spectateur, censé se trouver face aux nouvelles méthodes managériales qui provoquent souffrances et douleurs chez nombre de salariés dans moult entreprises, éprouve lui-même quelque peine à affronter tel traitement de choc. Espérons que la rencontre – débat ( avec Nicolas Aubert, sociologue et psychologue, Jean-Pierre Burdin, consultant « Artravail(s) » et Dominique Méda, philosophe et sociologue)  initiée au final de la représentation du 07/02, « La dictature de l’urgence au travail : peut-on arrêter la machine ? », apportera les éclaircissements indispensables… A trop vouloir l’étreindre, on étouffe son sujet. Un spectacle au propos désincarné, au jeu pesant et caricatural, qui obscurcit plus qu’il ne clarifie la question.

Plus tôt dans la saison au Théâtre du Rond – Point, « Élisabeth ou l’Équité » ratait lui-aussi sa cible. Mis en scène par Frédéric Fisback, le texte d’Eric Reinhardt ne décolle pas d’un réalisme aux tirades convenues. Certes, le délégué syndical CGT occupe les planches pour la première fois peut-être dans l’histoire du théâtre, mais ce seul fait inédit n’assure en rien la qualité de la pièce, tant elle manque d’inspiration, de souffle et d’émotion. Pourtant, le sujet méritait traitement sous les projecteurs : le combat d’une petite entreprise pour sa survie, humaine et industrielle, contre le projet de fermeture concocté par un puissant fonds de pension américain… En réalité, sans surprise ni suspens, nous est surtout donnée à voir la bluette naissante entre le « rouge » de service et la charmante D.R.H. en butte à la vindicte de ses grands patrons ! Dans la mise en espace de l’univers du travail, n’est pas Vinaner qui veut…

 

Marine,J'ai-tropAutrement convaincant, dans une forme plus modeste et épurée, ce que nous propose la comédienne et metteur en scène Stella Serfaty avec son spectacle « J’ai trop trimé » : un regard plus intimiste sur les ravages que provoque justement ce système économique, sur les femmes au travail plus précisément. Des témoignages recueillis par la sociologue Nadine Jasmin. Cinq portraits de femmes, de l’ouvrière à la patronne d’une petite entreprise qui, chacune à leur façon, démontent les mécanismes sociaux et blocages qu’elles ont subi au travail… Des paroles brutes, fortes et émouvantes où l’une dénonce le pouvoir hégémonique de la hiérarchie masculine et l’autre le manque de prise en compte des revendications spécifiques aux femmes dans les organisations syndicales : ici, on est loin de la langue de bois, du discours convenu !

Il en est de même avec « Entre-temps, j’ai continué à vivre », de Jacques Hadjaje : sur un terreau commun, dans l’est de la France où l’on vient de fermer le dernier puits de mine, cinq hommes et femmes tentent de s’inventer un avenir ! Une tâche ardue, lorsque le travail a déserté le quotidien des jours ou se révèle simple occupation, où il faut apprendre à retisser des liens sociaux ou bien, tout bonnement, réapprendre à vivre, autrement… « La mine n’est pas le sujet d’« Entre-temps… », commente l’auteur et metteur en scène, « pourtant elle est le seul personnage récurrent du texte. Elle témoigne d’un « avant », elle symbolise les rêves floués. Les personnages ont la volonté de s’en sortir mais à chaque pas le sol menace de se dérober : c’est plein de trous, plein de galeries là-dessous, un vrai gruyère ! ». Alors, avec ou sans travail, un seul objectif : se battre pour la vie, l’avenir, contre toutes les morts annoncées…

 

Co Elisabeth Carecchio

Co Elisabeth Carecchio

Avec « La grande et fabuleuse histoire du commerce », Joël Pommerat porte certes un regard aiguisé sur une profession bien spécifique, les démarcheurs à domicile, mais il en profite surtout pour dénoncer la société de consommation dans laquelle nous vivons. Là encore, ils sont cinq, cinq hommes qui passent leurs journées à sonner aux portes pour vendre leur marchandise. Peu importe sa nature, une arme à feu, une encyclopédie, une chose qui ne sert à rien… Et dans la solitude de leur chambre d’hôtel, les vendeurs de se retrouver pour faire le bilan de la journée, annoncer aux autres « combien ils en ont placé », avec quels stratagèmes entre mensonge et vérité : qu’il soit stagiaire ou aguerri, novice ou expert du porte à porte, chacun est rivé à sa performance, salaire et avenir professionnel en dépendent !

Dans le clair-obscur des projecteurs, réussite ou fiasco d’une journée de vente s’entrechoquent ! Des hommes éreintés de fatigue, désespérés de n’avoir atteint leur objectif, usés d’abuser de ce petit jeu de la vérité et du mensonge pour flouer le client : un spectacle fort, poignant, la mise en abîme d’une société à la dérive. « Avec ce spectacle, je voulais montrer comment ces ouvriers du commerce sont partie prenante et victime du système économique dans lequel ils vivent », souligne Joël Pommerat, « en choisissant de représenter deux groupes de vendeurs à deux périodes historiques éloignées de trente ans, je voulais montrer également comment le système avait évolué, devenant plus sensible et plus humain en apparence dans la période moderne mais encore plus violent en réalité et déshumanisant ». Et de dénoncer « une société imprégnée de logique commerciale et commerçante, dans laquelle vendre et acheter sont aussi naturels que marcher, manger, respirer… ».

Où tout s’achète et se vend, est-il loisible d’ajouter : la force de travail, la valeur du travail, la beauté du travail. Pour n’en retenir que son poids marchand pour l’un, sa marge de profit pour l’autre… Aussi, quand la scène interpelle aussi fortement l’univers du travail et ses acteurs sociaux, un seul mot d’ordre : pousser la porte du théâtre ! Yonnel Liégeois

La finance en alexandrins !

Étrange ouvrage que celui de Frédéric Lordon, économiste patenté et philosophe ! D’un retournement l’autre se veut une « comédie sérieuse sur la crise financière en quatre actes, et en alexandrins »… Non, vous ne rêvez pas : il s’agit bien de cette forme ancienne d’écriture, le vers à douze pieds, qui nous donne à lire la crise de la finance mondiale. En scène le Président de la République et ses conseillers, banquiers et traders, gouverneur de la banque de France et journaliste : tous les acteurs sont en place, la comédie peut commencer ! Un texte où les répliques fusent d’un acte à l’autre, derrière le rire, l’horreur d’un système financier décortiqué sans complaisance. Mieux ou aussi bien qu’un volumineux traité de sciences économiques, sous couvert de la farce ou de la pochade, un ouvrage qui permet au lecteur de pénétrer plus avant dans les arcanes mentales et les raisonnements machiavéliques des cyniques maîtres de la finance.

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Denis Robert, le justicier de la finance

Journaliste et écrivain, Denis Robert a révélé au monde l’affaire Clearstream. La multinationale s’est acharnée contre lui pendant dix ans avant de perdre tous ses procès. Son dernier livre, « Vue imprenable sur la folie du monde », parle de la Lorraine et de la finance. Une « fiction » autobiographique entremêlée de faits hallucinants, mais authentiques.

Régis Frutier – Dans votre livre, vous révélez des éléments extraordinaires sur les banques en  écrivant « j’ai enquêté, démonté les scandales des circuits occultes de la finance mondiale et puis derrière, rien. Rien ne change ». Est-ce votre état d’esprit ?

Co Thierry Nectoux

Co Thierry Nectoux

Denis Robert –  Pas tout-à-fait. Effectivement, je cite un extrait d’un rapport de l’ONU où apparaît le chiffre de 378 milliards de dollars qui ont été blanchis en provenance des cartels mexicains pour renflouer la « Wachovia ». Ce montant absolument incroyable pour une seule banque, je l’ai vérifié. Il montre que c’est l’argent de la drogue qui a renfloué les banques après la crise de 2008. Mais il est faux de dire qu’après mes travaux, il n’y a rien. Il y a des répercussions sur le réel. Mon enquête sur Clearstream permet aujourd’hui à des économistes de sortir des livres sur les paradis fiscaux et, sans elle, il n’y aurait pas eu cette prise de conscience. Le moment fondateur ? C’est l’appel de Genève du 1er octobre 1996 où nous avons mis autour d’une table sept magistrats européens qui dénoncent l’absence de moyens pour combattre le blanchiment d’argent au niveau européen. Ces discours sont aujourd’hui repris par Hollande, Cameron et même Merkel. Sans mes travaux, nous n’en serions pas là !

R.F. – D’ailleurs, c’est par là que démarre « Vue imprenable sur le monde »…

D.R. – En effet, j’explique que Hollande et Moscovici reprennent quasiment mot pour mot le texte de l’appel de Genève. Et j’interroge alors sur cette question : quel est le statut de la vérité dans nos sociétés aujourd’hui ? C’est-à-dire, comment faire passer une vérité ? On voit bien que ce que je dis est vrai, même judiciairement, et pourtant il ne se passe rien. Cela veut dire que le monde politique dépense une énergie folle à fuir cette vérité et à fabriquer des mensonges qui ne débouchent pas sur les vrais problèmes. Le problème fondamental c’est celui de l’argent : pourquoi le travail des hommes qui produit les richesses n’enrichit-il pas les pays ? On en arrive donc aux paradis fiscaux, au système financier, etc… Comme journaliste ou écrivain, je me demande pourquoi les politiques ne s’y attaquent pas. La réponse ? En face se trouve l’un des lobbies les plus puissants de la planète, le lobby bancaire, qu’on peut aussi appeler la finance internationale. Pourtant, on peut identifier les personnes : quand je parle de la bande des Rockefeller, Goldman Sachs, Paribas, ce sont là mes adversaires !

 R.F. – Le candidat François Hollande, dans son discours du Bourget, dit que son adversaire est la finance. Vous utilisez des mots semblables …

D.R. –  Et pour cause ! Le discours du Bourget me fait sourire. Je l’avais lu quatre ou cinq jours avant, ses inspirateurs m’avaient téléphoné…. François Hollande a lu une note que je lui ai écrite précédemment. Cette note m’avait été demandée par Dominique Gros, le maire de Metz. François Hollande la lit, vient à Metz et demande à me voir : ça dure cinq minutes. Ces conseillers m’ont ensuite envoyé le projet de discours pour avis. J’ai donné deux ou trois idées, mais quand il fut prononcé, tout était devenu abstraction. Le discours original était beaucoup plus concret, il citait des noms de banques… C’est un moment très intéressant, là se joue la campagne politique pour le candidat Hollande : s’il commence au Bourget à citer BNP Paribas, Clearstream ou Euroclear, il aurait été concret, aurait gagné des voix. Mais comme il est malin, il ne va pas les citer et faire son numéro sur la finance, cette abstraction… Pourquoi ne les cite-t-il pas ? Parce qu’il est un homme de compromis, il ne veut pas se payer Goldman Sachs, quoi ! Ses conseillers lui demandent de ne pas se mettre le monde de la finance à dos. François Hollande pense, une fois au pouvoir, qu’il sera difficile de l’affronter. Je crois qu’il se trompe, c’est un très mauvais calcul politique, il est encore dans le schéma de pensée des années 2000 où l’on craignait qu’on ne s’en sorte pas s’il y a un krach bancaire.

 R.F. – Que signifie le titre de votre livre, « Vue imprenable sur la folie du Monde » ?

COUV_Vue imprenable sur la folie du monde-HDD.R. – C’est l’histoire de la fin d’un monde. Les rapports sont de plus en plus tendus, ça peut exploser à tout moment. Mais on ne sait pas d’où ça peut partir, d’un procès d’Assises qui dégénère, d’une injustice qui fera flamber les banlieues. Il n’y a pas de positif, pas de prise de conscience au sens marxiste. Au contraire, il y a un endoctrinement planétaire : les médias font passer le message qu’ailleurs c’est pire et qu’ici c’est mieux qu’ailleurs… Je fais ce constat à partir d’ici, de la Moselle et de la Lorraine où je suis témoin depuis trente ans des vagues de licenciements. Tout a commencé avec la crise du textile, la fermeture des mines, de la sidérurgie. La paupérisation s’est généralisée. Malgré tout, il y a encore une identité positive dans cette région, pas au sens ethnique – nous sommes une région de sang mêlés -, mais dans le sens où nous sommes peut-être moins défaitistes qu’ailleurs. Dans le livre, je donne l’exemple du forain qui vend des sapins de Noël et qui roule dans un 4×4 rutilant. A ma question sur la bonne marche de ses affaires, il me répond « oui, peut être un peu moins bien que l’an dernier, mais de toute façon les pauvres achèteront toujours des sapins à Noël ». C’est pareil pour les fêtes foraines, les parents en raffolent pour leurs enfants. Depuis, je regarde les manèges forains dans les villages où je passe et je remarque qu’effectivement ils sont toujours autant fréquentés. Pour moi, c’est un indice qui a autant de pertinence qu’un sondage. Le jour où il n’y aura plus personne, on pourra dire qu’on est vraiment dans la mouise ! Encore que tout récemment, je me suis aperçu qu’il y avait moins de monde…

 R.F. – Que vous évoquent la fin des hauts-fourneaux, et celle de… Jérôme Cahuzac ?

Co Thierry Nectoux

Co Thierry Nectoux

D.R. – Dans un cas comme Florange, j’ai eu tendance à penser que tout était de la faute de Mittal. A la réflexion, l’infamie date de la vente de la sidérurgie et du plan acier qu’ont concocté les technocrates pour avoir la paix. Dans ce combat, ont émergé des figures emblématiques, tel Édouard Martin, je vois aussi comment il s’est fait avoir. Bien qu’il ait prétendu le contraire, je crois que Montebourg, que je connais par ailleurs, n’a jamais voulu démissionner. Il y avait ce plan de nationalisation provisoire, il fallait le faire mais ils ne se sont pas assez battus sur le dossier. S’il faut classer mon livre dans une catégorie, c’est effectivement une fiction. Cependant, ce que j’y raconte sur Cahuzac est rigoureusement exact. Je lui ai proposé d’écrire son histoire, je pensais qu’il était dans une espèce de démarche de rédemption qui avait de l’intérêt. Je lui ai envoyé un courriel en ce sens et il y était plutôt favorable. Par la suite, j’ai appris qu’il avait l’intention de faire appel à un « nègre ». Si c’est le cas, je pense que c’est parce qu’il ne veut pas dire toute la vérité pour continuer son business. Il aura certainement utilisé le contenu de mon courriel comme moyen de pression pour obtenir ce qu’il veut ! Propos recueillis par Régis Frutier

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Vinaver, un label théâtral

Six heures durant, il y a peu, des spectateurs osèrent par milliers caler leurs fessiers dans les fauteuils d’un théâtre. L’entreprise Ravoire et Dehaze, « N°1 du papier toilette en France », se chargeait des éventuels désagréments ! « Par-dessus bord », de Michel Vinaver ? Disponible en DVD, une fresque magistrale et vraiment captivante, toute à la fois sérieuse et désopilante. Celle-là même du capitalisme triomphant, avec vue sur le cabinet d’aisances.

 

 Vinaver1Nous sommes dans les années 60. Un homme singulier, Michel Vinaver, est nommé PDG de Gillette Belgique, Italie puis France. Licencié es lettres de la Sorbonne, il a publié dans les années 50 deux romans remarqués chez Gallimard (« Lataume » soutenu par Albert Camus et « L’objecteur » couronné d’un prix littéraire) mais il se consacre désormais à l’écriture théâtrale. À son actif, trois pièces déjà (« Les Coréens » interdite par la censure, « Les Huissiers » et « Iphigénie Hôtel ») mais, depuis près de dix ans, il fait silence devant la page blanche. Écrire ou produire, rédiger ou diriger ? « J’ai toujours apprécié le milieu de l’entreprise, j’ai beaucoup aimé mon travail », confesse simplement Michel Vinaver. D’autant que ce patron atypique a toujours refusé d’endosser le statut d’écrivain professionnel… « Je menais une double vie », commente-t-il avec humour, « passionnante », mais lorsqu’il devient PDG en 1960, il l’avoue, « je me sens comme dans une impasse, en pleine contradiction et pendant près de dix ans c’est la panne sèche d’écriture ». Impossible pour l’homme de concilier engagement professionnel au plus haut niveau et travail d’écriture, de créer du lien entre ses deux passions.

Jusqu’à cette année 67, où le déclic se produit : pourquoi ne pas écrire sur ce monde de l’entreprise qu’il connaît bien, sur ce système économique qu’il sert et observe à une place de choix ? Durant deux ans alors, au petit matin avant de rejoindre son bureau directorial, il noircit les pages, laisse son imagination caracoler entre les lignes, insouciant quant à l’avenir du manuscrit final : gigantesque, titanesque, une « pièce injouable » de son propre aveu avec ses soixante personnages et le temps supposé de représentation. La libération, la clef de sortie de Vinaver du labyrinthe où il se sentait jusqu’alors prisonnier ? Il a tant de choses à dire et à montrer qu’il prête sa plume et son costume de cadre dirigeant à Jean Passemar, « chef du service administration et des ventes » chez Ravoire et Dehaze mais surtout écrivain en herbe qui tente d’écrire une pièce de théâtre d’avant-garde, « Par-dessus bord ».

Vinaver2Le tour est joué, l’œuvre bouclée, et… refusée au conseil éditorial de Gallimard. « Trop longue, trop bavarde, à proposer à la rigueur aux instances des comités d’entreprise » : tels sont les arguments avancés à l’époque par la célèbre maison d’édition, rapportés avec force humour par Michel Vinaver ! Écrite entre 1967-1969, non seulement la pièce n’a pas pris une ride mais elle contient déjà tout ce qui advient aujourd’hui : la mise au pas de l’entreprise familiale par le capitalisme financier, la prise de pouvoir de la finance internationale sur le patrimoine industriel national. Qu’on ne s’y méprenne, l’auteur est bien homme de théâtre, non un théoricien de l’économie mondiale. À l’image de la scène brechtienne, mieux encore, sur les pas d’Aristophane l’antique, Michel Vinaver ne démontre pas, il montre. Plus enclin à construire « un théâtre du réel » qu’un « théâtre réaliste » : au spectateur d’en rire et d’y réfléchir, de se forger ensuite sa propre opinion au final de la représentation.

 

L’entreprise familiale « Ravoire et Dehaze » bat de l’aile. Son produit phare dans sa gamme de papier-toilette, « Bleu-Blanc-Rouge », subit une érosion du marché. « Mousse et Bruyère », un produit plus doux et moelleux, une révolution hygiénique, doit reconquérir des parts de marché. Las, les conflits de succession s’exacerbent entre le fils légitime accroché au classicisme d’un produit lancé par son père et le « bâtard » branché sur des modes et modèles de production plus modernes… Sous peu, la guerre va faire rage en cette fabrique de papier-toilette érigée en nouvelle Cour des rois et des princes. Sauf que, génie de Vinaver nourri de ses classiques, plus qu’un décor l’entreprise s’impose comme lieu même de la tragédie et la merde, cette réalité-là se décrivant aussi en termes moins policés, devient objet de convoitise, une marchandise qui peut rapporter gros : les experts en marketing made in USA ne s’y trompent pas, le PQ se révèle une bonne affaire pour le pécule de certains ! En six heures de représentation, Vinaver décortique donc à loisir, et au quotidien, sa petite entreprise dont il connaît les rouages à la perfection. Grâce à ce cher monsieur Passemar, son double dans « Par – dessus bord » et véritable passe-muraille qui entraîne le spectateur du bureau directorial aux réserves de l’entreprise, des succursales en province jusqu’à la séance de « brainstorming » des commerciaux à la recherche du nom de baptême du futur produit… C’est fort, juste, désopilant et d’autant plus grinçant que la réalité des rouages de production, et d’aliénation pour les salariés, est ainsi montrée hors tout discours moralisateur ou dénonciateur. Vinaver fait confiance au public : derrière la farce  grand-guignolesque,  à lui de discerner la justesse du regard et du propos !

 

En ce jour d’intégrale au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, le pari fut gagné. En dépit de la longueur de la représentation, les spectateurs firent un triomphe à « Par-dessus bord » ! Christian Schiaretti réussissait là où, en 1973, son prédécesseur en ce même lieu, le metteur en scène Roger Planchon, n’avait osé monter qu’une version écourtée.

Vinaver3L’action, ici, se joue partout, devant et derrière cet amas de cartons d’emballage qui squattent le plateau. Murs de production pour papier – toilette, murs de protection pour les comédiens qui apparaissent et disparaissent au gré de dialogues impromptus qui se répondent d’une scène à l’autre… Drame et comédie, rire et facéties, toute la palette de l’art dramatique se déploie avec démesure. Mai 68 est passé par là, plus rien ne sera comme avant chez Ravoire et Dehaze, la petite entreprise familiale devenue une multinationale entre les mains d’United Paper C°, le géant américain ! Vinaner, en visionnaire qui écrit entre 1967 et 1969, ne masque rien non plus sur ce que deviendront ces fameux rapports sociaux : la course à la promotion, les jalousies entre salariés et conflits entre services. C’est que l’argent n’a pas d’odeur, même quand on fait dans le papier – toilette, hormis qu’il corrompt tout : les relations entre les gens, du plus bas de l’échelle jusqu’au plus hauts dirigeants.

En fond de scène, la musique prend de la hauteur et l’orchestre rythme avec bonheur le passage d’un monde à l’autre, de la petite boîte à la grosse entreprise, des conflits de classe aux conflits d’intérêt. Rabelais s’invite à la fête avec ses divers procédés « torcheculatifs », Dumézil aussi au temps où Michel Vinaver suivait ses cours sur les mythes nordiques au Collège de France, mais encore l’antisémitisme qui avançait alors masqué dans cette France des années soixante. « Par-dessus Bord » ? Une œuvre de son temps qui le subvertit pour devenir parabole universelle, parole vivante de tout temps.

 

Vinaver4Devant succès et notoriété, Michel Vinaver reste serein. Le dramaturge respire la simplicité et l’authenticité de ces grands hommes et grandes plumes qui en imposent avec naturel. Figure emblématique du théâtre contemporain en France, l’ancien PDG de Gillette France recueille enfin la reconnaissance de ses pairs, lui dont les pièces furent vraiment montées avec parcimonie jusqu’alors : désormais, elles sont de plus en plus fréquemment jouées sur les tréteaux de France, grâce en particulier au compagnonnage que l’auteur entretient de longue date avec Alain Françon. Pourtant, ce sont encore les pays étrangers (Allemagne, Angleterre, Corée, Japon…) qui semblent aujourd’hui le plus réceptif à son écriture.

Alors qu’il est entré chez Gillette deux ans auparavant et qu’il a déjà publié deux livres, Michel Vinaver découvre le théâtre en 1955. Sur les répétitions d’Ubu Roi mis en scène par Gabriel Monnet à Annecy, qui lui demande d’écrire pour le théâtre… Sa première pièce, « Les Coréens », est montée par Planchon à Lyon en 1956, par Jean-Marie Serreau à Paris l’année suivante. « L ‘écriture théâtrale est une forme littéraire qui me plaît beaucoup », confie Michel Vinaver. « Je préfère la réplique à la narration. Une écriture sans ponctuation, dès mon premier texte, pour sauvegarder le rythme de la phrase…  Je suis partisan d’un théâtre ancré sur le réel, je ne fais pas dans l’abstraction ni dans la fantasmagorie. Selon moi, le théâtre doit donner à voir en décalant le regard. C’est pourquoi, même s’il n’a jamais déclenché de révolution, il peut déjà donner à penser autrement la réalité en déplaçant le curseur sur la perception qu’on en a ».

Vinaver5Avec « Par-dessus bord », Vinaver traite un univers qu’il connaît bien. « Dans mon quotidien à l’entreprise, je vivais déjà une fantastique comédie. D’où mon ambition d’écrire à la mode d’Aristophane… Le monde de l’entreprise est un univers un peu hors norme dans notre société, avec cette vertu extraordinaire de pouvoir raconter le monde dans son intégralité. Le champ du travail est peu ordinaire pour le théâtre, alors que paradoxalement théâtre et entreprise sont très liés par un certain nombre de codes identiques. Dans « Par-dessus bord », contrairement à d’autres pièces (« La demande d’emploi », « Les travaux et les jours »…, ndlr), le rôle des syndicats n’apparaît pas tout simplement parce qu’au siège il n’y en avait pas, Gillette avait les moyens de s’offrir la paix sociale ! Mais je me souviens de mai 68 : un temps formidable, une véritable déflagration avec la levée de nombre de tabous. Le capitalisme relève intrinsèquement d’un fonctionnement implacable : tout ce qui n’est pas bon pour sa croissance est jetable. Tant les biens que les hommes. Le plus impressionnant à mes yeux ? Sa capacité à se régénérer  en dévorant tout ce qui se trouve à portée de main, en produisant du déchet avec jubilation… Las, les syndicats n’ont plus la même capacité de résistance qu’auparavant ».

« Ce qui me réjouit le plus, aujourd’hui, dans mon parcours d’auteur ? Lorsque des spectateurs me témoignent leur gratitude de faire une sorte de théâtre citoyen. C’est vraiment la plus belle récompense pour moi ». Michel Vinaver ? Un maître des planches, un label de la scène contemporaine. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

« Par-dessus-bord », de Michel Vinaver, dans une mise en scène de Christian Schiaretti, disponible désormais en DVD.

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