Khemiri et Vacher, d’égal à égal

Au Château rouge d’Annemasse (74), les 26 et 27/11, se joue Presque égal à…, du dramaturge suédois Jonas Hassen Khemiri. Dans une mise en scène de Laurent Vacher, toute à la fois ludique et sombre, une illustration de la puissance de l’économie dans nos sociétés contemporaines. Sans oublier Place au 104-Paris et Berlin 33 à La reine blanche, ainsi que le documentaire diffusé le 25/11 sur France Ô et consacré aux élèves ultramarins du Théâtre de Limoges .

 

« SVP, une petite pièce pour que je puisse aller voir ma sœur à l’hôpital »… C’est ainsi que Peter, le sdf qui ne sent pas très bon, interpelle les passants. Que personne ne croit, surtout pas Andrej, nouvellement diplômé en Sciences éco et à la recherche d’un emploi à hauteur de sa qualification ! Qui se trompe sur toute la ligne, comme les autres, et finira de petits boulots en petits boulots. Presque égal à… met en branle une machine infernale, dont l’humour ne peut masquer la noirceur, une horreur économique dont bon nombre d’experts déjà ont analysé avec pertinence les rouages mortifères. Sauf qu’ici, au

©Christophe Raynaud de Lage

théâtre, nous est proposé, sous la patte de Laurent Vacher maniant avec talent les codes dramaturgiques, une tragique et belle leçon d’humanité. Pas un cours d’économie appliquée.

Ils sont six comédiens. Pour l’heure sur les planches de l’Espace Bernard-Marie-Koltès à Metz, emmenés par un succulent Quentin Baillot, fort en gueule et en déséquilibre sur une table, pilier de la Mousson chère à Michel Didym, dans cette originale chasse à l’emploi et quête de respect de leur dignité ! Eux, vous, nous tous… L’un vacataire à l’université dont l’embauche ferme et définitive se révélera funeste mirage, l’autre employée dans un bureau de tabac alors qu’elle rêve de fonder une ferme bio, une autre encore licenciée qui poussera sa remplaçante sous les roues d’une voiture pour récupérer son boulot (vous avez bien suivi l’intrigue ? Non, alors quelques indices : Peter, l’hôpital…), un dernier hautement diplômé auquel l’agence pour l’emploi ne propose que des postes sous qualifiés… Vous craignez l’ennui, la prise de tête, la banale illustration de votre triste quotidien ? Que nenni, vous allez rire, réfléchir et vous instruire, sans effort superflu, à cette peu banale mise en pièces du système économique et financier mondial ! Grâce à une tonitruante bande de comédiens rompus à l’excellence de leur art et tous à citer pour leur prestation (Odja Llorca, Frédérique Loliée, Marie-Aude Weiss, Quentin Baillot, Pierre Hiessler, Alexandre Pallu), grâce à une mise en scène alerte et sans temps mort où le décor

©Christophe Raynaud de Lage

change à vue, où même l’entracte est propice à quelques intermèdes d’anthologie !

« Tout comme Frankenstein, l’économie est un monstre », commente le metteur en scène Laurent Vacher, « c’est une invention que plus personne ne semble être en mesure de dominer ». Sous couvert de mise en voix de théories économiques aussi crédibles que farfelues et imaginaires, d’une écriture qui mêle tous les possibles dramaturgiques, Jonas Hassen Khemiri s’impose comme un maître de l’intrigue. Un auteur encore trop méconnu en France, pourtant considéré en Suède comme l’un des plus importants de sa génération, une œuvre récompensée déjà par de nombreux prix. Romancier aussi, lauréat du prix August (l’équivalent du prix Goncourt en terre hexagonale) pour Tout ce dont je ne me souviens pas paru chez Actes Sud…  Presque égal à… ? « Ce jonglage virtuose entre une écriture vive et des glissements formels conduit le propos avec finesse », reprend Laurent Vacher, « il permet de faire coexister sur le plateau humour, plaisir du jeu, décryptage d’un système économique et interpellation politique ». N’hésitez donc point à investir le prix d’une place au bénéfice de la Compagnie du Bredin, personne ne vous jugera simple d’esprit, bien au contraire. Et si vous croisez Peter en chemin, n’oubliez pas de lui refiler une petite pièce : il souhaite vraiment aller voir sa sœur à l’hôpital ! Yonnel Liégeois

À voir aussi :

Place : du 23 au 28/11 au 104-Paris, puis tournée nationale. Un texte de Tamara Al Saadi, une jeune metteure en scène d’origine irakienne. Qui pose sur le plateau, de manière radicale, la question qui fâche : quid de l’assimilation et de l’intégration ? Yasmine, son double sur scène, a perdu progressivement ses repères, contrainte d’étouffer ses racines au profit des normes et règles de sa terre d’adoption. Un mal-être qu’elle parviendra à surmonter en se réappropriant d’abord son passé, sa culture d’origine… Place ? Du Théâtre de Gennevilliers au 104-Paris, une première pièce récompensée du Prix du Jury et du Prix des Lycéens du Festival Impatience 2018. Hors les imperfections de jeunesse, une création nourrie pourtant d’une parole originale et forte, aux accents sincères et émouvants, baignée d’une ligne poétique à la source d’Aragon et de Mahmoud Darwich. Yonnel Liégeois

– Berlin 33 : jusqu’au 29/12, les mercredi-vendredi et dimanche au Théâtre de La reine blanche. Une adaptation de Histoire d’un Allemand – Souvenirs 1914/1933 de Sebastian Haffner, mise en scène et interprétée par René Loyon. Le patron de la Compagnie RL endosse sans sourciller le costume de ce jeune Allemand qui voit la montée du régime nazi, jusqu’à la prise du pouvoir par Hitler en 1933. De son vrai nom Raimund Pretzel, il quitte son pays natal en 1938 pour s’exiler en Angleterre. Un manuscrit retrouvé et publié après sa mort, dont René Loyon, seul en scène, exhume force et puissance. D’un peuple humaniste et cultivé qui semble pactiser avec l’innommable sans se soucier de l’avenir à cette fameuse année 1933 toujours plus sombre, toujours plus sinistre où volent en éclats les valeurs qui ont façonné la conscience d’un homme… Un monologue d’une brûlante actualité qui interpelle ceux-là qui aujourd’hui seraient tentés de surfer sur les discours de haine et d’exclusion de l’extrême-droite et de la droite extrême, nous interroge toutes et tous sur la couleur de la société que nous voulons demain pour chacun. Yonnel Liégeois

– Au-delà des mers, rêve de théâtre : Un documentaire de Marie Maffre, diffusé le 25/11 sur France Ô à 22h40 suivi de la captation du spectacle CARGO, sur France 3 Limousin le 25/11 à 23h00. Un regard sur la première classe préparatoire intégrée, dédiée aux Outre-mer. Ouverte en septembre 2018 à l’initiative de Jean Lambert-wild à l’Académie de l’Union, École Supérieure de Théâtre du Limousin. En 52 mn, le film raconte la formidable aventure humaine de ces dix jeunes qui réalisent progressivement leur rêve de devenir comédiens. Grâce à l’ouverture de cette classe originale qui, tous les deux ans, accueille des élèves comédiens ultra-marins afin de favoriser leur accès aux concours des écoles nationales d’art dramatique où ils sont traditionnellement sous-représentés. Pour rétablir l’égalité des chances ! Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Rideau rouge, Sur le pavé

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s