Le cas Lucia J., un spectacle de feu

Jusqu’au 26/07, au théâtre Artéphile en Avignon (84), se donne Le cas Lucia J. [un feu dans sa tête]. Un texte d’Eugène Durif, mis en scène par Éric Lacascade et prodigieusement interprété par Karelle Prugnaud ! Le tragique destin de Lucia Joyce, la fille du célèbre écrivain James Joyce, internée durant la plus grande partie de sa vie.

Sans producteur principal important, pris en charge par les compagnies respectives d’Éric Lacascade et d’Eugène Durif avec Karelle Prugnaud (L’envers du décor), avec l’aide de quelques fidèles (la Rose des Vents de Villeneuve d’Ascq, la Scène nationale de Dieppe), Le cas Lucie J. (un feu dans la tête) a vu le jour non sans difficultés pour se donner aujourd’hui à l’Artéphile lors du festival d’Avignon… L’auteur, Eugène Durif, est hanté par la double figure de Lucia Joyce et de son père. Voilà plusieurs années déjà qu’il tourne autour d’elles au point qu’entre deux conférences sur le sujet, il a entrepris d’écrire à la fois une pièce de théâtre et un roman sur la question, ce que voyant France Culture lui a confié un cycle de 5 émissions – un véritable feuilleton – pour décrire le destin de la jeune femme (ce sera donc un troisième type d’écriture que Durif devra trouver et mettre en œuvre). Qui était cette Lucia Joyce née en 1907 à Trieste et disparue en 1982 à l’hôpital psychiatrique de Saint-Andrew’s à Northampton ?

Le titre du spectacle a le mérite de poser clairement les termes de la question : Le cas de Lucia J. (Un feu dans la tête). À voir le déroulé de la vie de Lucia J., on peut effectivement parler de « cas » avec l’image du « feu dans sa tête », allusion au fait qu’elle passa la plus grande partie de sa vie, dès les années 30, d’un hôpital psychiatrique (à Zürich) à un autre (Saint-Andrew’s) avec une halte à Ivry où mourut Artaud en 1948… Feu dans sa tête, mais sans doute aussi feu dans son corps, ce que Karelle Prugnaud exprime sur scène avec une belle fureur toujours maîtrisée. Feu dans le corps, puisque Lucia J. commença son parcours artistique par la danse. « Avant que tout s’arrête, je danse des journées entières, pendant plusieurs années. Mes parents suivent cela de près, ils ne me quittent presque jamais. Quand je suis allée faire un stage à Salzbourg, à l’école d’Isadora Duncan, dirigée en fait par sa sœur, ils sont venus en vacances tout près »… Promise à un bel avenir, après avoir côtoyé Jacques Delcroze, Raymond Duncan (le frère d’Isadora), Madame Egorova, pédagogue des ballets russes, qui fut également le professeur de Zelda Fitzgerald qu’elle croisa, elle s’arrête brusquement à l’âge de 22 ans.

Elle écrit, dessine (Calder fut un temps son professeur de dessin), fréquente Samuel Beckett qui est alors le secrétaire de son père, mais refuse de s’engager plus avant comme elle le désire… et commence à connaître ses premiers troubles psychiatriques. Elle est soignée par Jung avant d’être internée. Le moins que l’on puisse dire est que sa relation avec son père, James, est trouble et complexe, ce dernier pensant simplement que sa fille retrouverait la raison dès qu’il aurait terminé l’écriture de son Finnegans wake entamée en 1923, et achevée seulement quinze ans plus tard ! Un temps largement suffisant pour que Lucia recouvre la santé, elle qui se confond parfois avec l’héroïne du livre, Anna Livia Plurabella, au cœur de toutes les langues inextricablement mêlées. Durif fera dire à Lucia – car c’est elle qui parle dans son texte, ce qui donne à l’ensemble une tonalité singulière – « je déteste cette anna livia plurabella, elle m’a volé ma vie, volé à toi/Anna Livia Plurabella »… Où sommes-nous ? Dans quelles pages de quel livre ? Celui de la vie enserrée dans une camisole de force ?

L’écriture de Durif est superbe, la forme séquencée épousant le rythme de la pensée malade, en perpétuelle mouvance et agitation, de Lucia : « Ça crie dans ma bouche, ça crie dans ma tête, tous leurs mots qui me déchirent l’intérieur, vous voulez que je gueule encore pour que vous les entendiez mieux ? » Sur le plateau rendu à l’état brut par Magali Murbach, Karelle Prugnaud cisèle les cris de Lucia ; elle le fait avec une rare détermination, entre grâce et violence. Sa troublante beauté fascine en ce qu’elle recèle de dangerosité, celle de la folie. Guidée par Éric Lacascade elle est prête à jouer, de toutes les tonalités et de tous les registres qu’il lui demande. Lui, tout comme Durif qui finira par apparaître physiquement, rôde aux alentours de ce qui tient lieu de plateau. Un lieu hanté par ces trois personnages et que balaye un authentique souffle poétique. Jean-Pierre Han

Frictions, carnet n°6

LE CAS LUCIA J. tourne, comme une fiction et de façon très libre, autour de l’étrange relation entre l’écrivain James Joyce et sa fille Lucia. Eugène Durif est l’un des écrivains les plus captivants de notre univers littéraire et dramatique. Auteur de théâtre, il a été mis en scène par Alain Françon, Jean-Louis Hourdin, Patrick Pineau, Anne Torrès, Karelle Prugnaud, Éric Lacascade…

Poète, romancier, nouvelliste, essayiste, journaliste, Eugène Durif ne cesse d’expérimenter toutes les formes d’écriture. Le Carnet n°6 (88 p., 8€) propose le texte intégral de la pièce. Il est accompagné d’un superbe portofolio, signé du photographe Michel Cavalca et réalisé par la comédienne Karelle Prugnaud (disponible en librairie sur commande ou sur le site de Frictions).

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Classé dans Les frictions de JPH, Littérature, Rideau rouge

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