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Nasser Djemaï, gardien de vies

Aux prémices d’une grande tournée nationale, l’auteur et metteur en scène Nasser Djemaï propose Les gardiennes. Entre humour et émotion, la partition de quatre femmes au crépuscule de leur vie qui embrassent le futur avec fougue et énergie ! Fières de leur passé et confiantes en l’avenir.

Elles sont pimpantes, les trois fées du logis qui squattent l’appartement de Rose ! Un peu usées et fripées, certes, peut-être même un peu timbrées, mais toujours libres et disponibles pour seconder leur copine, désormais confinée dans son fauteuil roulant… « Ces Gardiennes sont fées et sorcières », confirme Nasser Djemaï, l’auteur-metteur en scène et directeur du TQI, le Théâtre des Quartiers d’Ivry. « La vieillesse, elles en jouent, elles en rient, elles l’assument… Elles ont partagé les grandes espérances de l’après-guerre, elles ont connu des grèves victorieuses et la promotion sociale des enfants ». Quatre tranches de vie enracinées dans la camaraderie des luttes ouvrières d’hier, quatre femmes solidaires encore aujourd’hui pour faire face à l’adversité et s’occuper de Rose au quotidien, du soir au matin.

Un quotidien bien rôdé entre repas et tâches ménagères, les humeurs de l’une et les fantasmes de l’autre jusqu’au jour où l’intrusion de Victoria, la fille de Rose, vient perturber cet ordinaire bien huilé ! Son projet ? Assurer le bien-être de sa mère, face aux risques inhérents à son état de santé, la convaincre d’un placement en maison de retraite médicalisée… Une éventualité qui a le don de révolter les trois copines, elles en sont convaincues : exfiltrer Rose de son quartier et de sa maison, la couper de son environnement et de son tissu de relations qui la font être encore au monde, c’est proprement signer son arrêt de mort ! En dépit de son handicap, Rose, l’ancienne syndicaliste et meneuse de grèves, reste une lutteuse, une combattante dont ses amies connaissent la fureur de vivre.

Le conflit est inévitable, l’opposition entre générations à son apogée ! Sur le plateau, les quatre mamies flingueuses sont pétillantes de naturel et de fraîcheur. Qui s’emparent du texte de Djemaï avec force humour, s’évadant dans des fantasmagories au hasard fumeux pour mieux s’ancrer dans la réalité… On s’émeut du sort réservé à nos anciens, on sourit de leur imaginaire fourmillant d’inventivités pour mettre la jeunette en échec, on applaudit à ces forces inconnues qu’elles puisent en elles-mêmes pour s’en aller gagner cet ultime combat à décider seules ce que doit être leur devenir, symbole de liberté et de dignité. Comme hier à l’usine, unies dans leur projet, unanimes dans leur discours, « profiter des derniers rayons du soleil, connaître de nouvelles aventures, être encore amoureuse »… Pas de limite d’âge à un tel programme, c’est réjouissant de rêver alors d’une révolution future germant dans les ehpads pour s’en aller battre le pavé, toutes générations confondues ! Yonnel Liégeois

Le 30/11 au Volcan du Havre. Le 09/12, au Théâtre de Villefranche. Les 14 et 15/12 à la MC2 de Grenoble. Les 06 et 07/01/23, au CDN Normandie-Rouen. Du 11 au 13/01 au Théâtre de l’Union, à Limoges. Du 19 au 21/01 à la Maison de la culture de Bourges. Les 25 et 26/01 au Théâtre de Sartrouville… Une longue tournée qui s’achève pour l’heure en mars 2023 au Théâtre du Nord à Lille.

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Femmes, sous tous les angles

Jusqu’au 08/12 au Théâtre La Flèche (75) et au 08/01/23 au Ranelagh (75), Jacques David et Stanislas Grassian proposent respectivement Babette et Les muses. Deux spectacles qui évoquent la gente féminine sous plusieurs angles aigus ! Tableaux vivants ou femmes ordinaires, entre humour et émotion.

L’imagination, cette « folle du logis » selon Pascal, a poussé Claire Couture et Mathilde Le Quellec à écrire les Muses (1). Il fallait y penser. La nuit, dans le musée enfin déserté, la petite danseuse de Degas descend de son socle, la Joconde et la Vénus de Botticelli sortent de leur cadre et la Marylin d’Andy Warhol reprend corps à son tour. Les voilà candidates à un concours de beauté par-delà les époques… Vous voyez le tableau ? Sur le mode vif de la revue chantée et dansée, c’est un joyeux festival de chamailleries, de coq-à-l’âne, d’embrassades et de saillies hardiment troussées. Le gardien du musée, avec sa casquette et sa lampe électrique, n’en peut mais, d’autant que la petite danseuse de Degas (14 ans) raconte avoir rendez-vous avec lui. Stanislas Grassian, valeureux metteur en scène de cette pochade culturelle endiablée, tient ce rôle subsidiaire. Chaque figure est parfaitement dessinée.

La Vénus (Sophie Kaufmann) est boulimique. La Joconde en liberté (Mathilde Le Quellec) avoue être un peu rouillée (elle a 500 ans !) et ne supporte plus d’être selfiée par des milliers de Japonais. Marylin (Tiffanie Jamesse), en robe rouge plissée, avec ses mimiques et sa voix d’enfant délicieuse, semble telle que l’éternité l’a changée et la petite danseuse (Amandine Voisin) se dit naïvement travaillée par la puberté… Ce sont celles que j’ai vues ce soir-là, car il y a alternance dans la distribution. Chaque séquence chantée et dansée est applaudie, comme au music-hall. Vers la fin, les spectateurs sont conviés à reconnaître quelques chefs-d’œuvre patentés simulés en tableaux vivants. Le tout, spirituellement pédagogique, à la fois comique et touchant, témoigne d’une belle maîtrise des métiers de la comédie musicale. La grande Colette aurait aimé les Muses.

L’amitié et le goût du travail partagé ont concouru à la création de Babette, un texte de Philippe Minyana mis en scène par Jacques David (2). Dominique Jacquet est, alternativement entre ombre et lumière (Charly Thicot), une femme qui parle d’elle-même dans la journée où elle retrouve sa fille disparue depuis l’enfance, voit son fils et son mari échanger des horions, après qu’un forcené, dans la rue, a tiré dans le tas… Avec un art subtil du dire volubile, sur le ton du constat, elle distille cette partition superbement composée sur la vie quotidienne d’une femme ordinaire qui ne l’est pas. Les gens simples, par bonheur, sont toujours compliqués. Jean-Pierre Léonardini

(1) Jusqu’au 08/01/23, au Théâtre Le Ranelagh. Du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 15h (Tél. : 01.42.88.64.44). (2) Jusqu’au 08/12, au Théâtre La Flèche. Le jeudi, à 19h (Tél. : 01.40.09.70.40).

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Haïti, pleurs et fureurs

Jusqu’au 11/12, au Théâtre de La Tempête (75), le metteur en scène haïtien Guy Régis Jr propose L’amour telle une cathédrale ensevelie. Un émouvant poème, épique et lyrique, pour conter pleurs et douleurs d’une mère, fureur et terreur de la mer. Dans le ressac des océans, d’Haïti au Canada, d’Afrique en Europe, ami, entends les cris sourds qui montent à l’écume des jours.

En bord de scène, la guitare du talentueux Amos Coulanges égrène ses lignes mélodiques. Tantôt piquantes, tantôt cinglantes à l’heure où la colère explose sur le plateau… Se tenant à bonne distance l’un de l’autre, un homme et une femme, épouse et mari, s’insultent et s’invectivent, se crachent au visage haine et désespoir. Pas de dialogue, réconciliation impossible, des cris à la puissance crescendo comme les doigts pinçant les cordes de l’instrument de musique, une litanie de reproches hystériques et définitifs… Un amour brisé, noyé à l’image de ces gouttes de pluie qui saturent l’écran.

Femme, elle a quitté son île, Haïti, pour s’en aller fleurir les vieux jours d’un Canadien argenté. C’est son fils qui lui a déniché la perle rare sur les réseaux sociaux : adieu bidonville, misère et insécurité, bonjour l’aisance et l’appartement cossu à Montréal, contre échange d’un peu de tendresse l’assurance d’un bien-être convenu ! Pas de coups portés, sinon deux claques au visage de l’homme contrit et incompris, la violence des mots suffit. Qui emplit l’espace, sans espoir de fuite, il nous faut l’entendre et la supporter, la douleur et la souffrance de cette femme. De cette mère, avant tout. Un amour dévasté, anéanti, enseveli, en ruines comme la cathédrale de Port-au Prince toujours à terre… Ah, Notre-Dame, ici nous ne sommes pas à Paris, nous sommes en Haïti !

La nouvelle s’affiche à l’écran : de frêles embarcations à la dérive, hommes-femmes et enfants, fuient les côtes caribéennes pour atteindre l’eldorado canadien ! Depuis des semaines, le couple est sans nouvelle du fils, les autorités locales lui ont interdit l’exil légal. Il s’est embarqué pour rejoindre sa mère, clandestinement. Le naufrage guette, le naufrage est imminent. S’avancent alors au devant de la scène deux femmes et deux hommes, tout de noirs vêtus, s’élève alors la complainte poignante de quatre conteurs au chanter créole. Quatre voix d’une beauté sidérante, déchirante : « Un boat-people, c’est comme un caveau au cimetière… Un sans-manman, il ne sait pas ce qui l’attend… De grosses vagues nous fracassent, le petit voilier tangue… Sur ce bateau-sauve-qui-peut, celui ou celle qui se laisse plonger se noiera tout seul, pour ses propres yeux… Au beau milieu des mers qu’on va périr, au beau milieu des mers qu’on va mourir ». Le fils est mort, le corps du fils est devenu soupe pour les requins.

Les gouttes d’eau, cette fois, tombent des cintres. La mer engloutit tout, espoir et devenir. Pour celles et ceux qui sont restés à terre, spectateurs nantis mais anéantis devant tel spectacle aussi émouvant que percutant, la question demeure : l’exil, la fuite, la mort sont-ils seuls ressorts de ces peuples en mal d’humanité ? Lors de sa création aux Francophonies de Limoges en septembre sur la grande scène du Centre dramatique national du Limousin, le Théâtre de l’Union, la pièce triompha. En la petite salle parisienne du théâtre qui porte bien son nom, la tempête fait rage en toute proximité avec comédiens, chanteurs et musicien : à voir expressément, absolument ! Yonnel Liégeois

L’amour telle une cathédrale ensevelie : jusqu’au 11/12, au Théâtre de La Tempête. Avec des images tournées par Fatoumata Bathily et Guy Régis Jr et des extraits du film documentaire Fuocoammare, par-delà Lampedusa de Gianfranco Rosi. Second volet de La trilogie des dépeuplés, la pièce est publiée aux Solitaires intempestifs.

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Du Mexique à la planète Terre

Du 16 au 18/11, au CDN de Thionville (57), Jean Boillot propose La terre entre les mondes. Un texte de Métie Navajo au terme d’une résidence en pays indien, sur fond d’expropriation des terres et de disparition de la culture Maya. Du Mexique à l’ailleurs, entre réalisme et poésie, un joli conte sur le partage des ressources, la préservation de la planète et l’émancipation des femmes.

L’une est fille de paysans indiens. Fière de sa culture et de son parler Maya, « la langue des oiseaux »… L’autre est fille de colons mennonites, à la foi rigoureuse et férus d’agriculture intensive…  Cecilia et Amalia, la brune et la blonde aux cultures radicalement différentes, sympathisent au fil de leurs rencontres. Au point de partir ensemble à la découverte du monde, de l’autre côté de la forêt, en tout cas de ce qu’il en reste après déforestation et vastes plantations de soja !

En fond de scène, un immense arbre, siège des esprits et refuge pour la grand-mère fidèle aux valeurs ancestrales, morte-vivante qui s’en vient visiter en songe Cecilia, sa petite-fille. Chants, couleurs et senteurs envahissent alors l’espace du théâtre Jean-Vilar de Vitry (94), à l’heure où les deux jeunes femmes s’affrontent et confrontent leur mode de vie, leurs croyances et aspirations. Des dialogues d’une simplicité déroutante et pourtant porteurs d’une haute valeur ajoutée : le respect de la nature, le respect des cultures, le respect de la femme… Métie Navajo use d’un propos d’une belle lucidité et clarté. Un message politique au sens vrai du terme, une mise en scène aux couleurs chatoyantes d’une élégante finesse.

Est ainsi offert aux spectateurs, tous sens en éveil, un plaidoyer humaniste d’une incroyable puissance « poïétique ». La symbolique illustration du qualificatif choyé par le regretté Édouard Glissant, le romancier et poète antillais qui célébrait la partition du « Tout-Monde » au défi des particularismes locaux ou régionaux ! Du Mexique à l’ailleurs, entre réalisme et poésie, un joli conte fantastique sur le partage des ressources et des richesses, la préservation de la planète et l’émancipation des femmes. Vraiment, un spectacle d’une rare beauté. Yonnel Liégeois

C’était, du 8 au 11/11, au théâtre Jean-Vilar de Vitry dans le cadre des Théâtrales Charles-Dullin qui proposent, jusqu’au 12 décembre, trente spectacles dans vingt-cinq villes du Val-de-Marne (Rens.. : 01.48.84.40.53). En tournée à Thionville, les 16-17 et 18/11 ; à Vitry-le-François, le 01/12 ; à Saint-Michel-sur-Orge, le 08/12. La Terre entre les mondes est paru aux éditions Espace 34.

À voir aussi :

Nerium Park : Dans une mise en scène de Véronique Bellegarde, un texte de Josep Maria Miro, les 17 et 18/11 à l’espace Bernard-Marie Koltès de Metz (54). Un couple heureux, nouveau locataire d’une résidence en construction… Jusqu’au jour où un individu squatte le local à vélos de ce lotissement demeuré en déshérence au fil des mois ! Un thriller social (chômage, licenciement, détresse humaine) au dénouement tragique, à l’heure où l’amour s’effiloche et les signes extérieurs de richesse s’étiolent.

Politichien : Dans une mise en scène et interprétation de François Jenny, l’adaptation du Bréviaire des politiciens du cardinal Jules Mazarin. Jusqu’au 26/11, au théâtre Les Déchargeurs (75). D’une cruauté et d’une hypocrisie à peine supportables, les préceptes d’un fourbe prélat pour quiconque veut accéder au pouvoir mais surtout le garder… Hors toute morale, le cynisme d’un homme de foi qui croyait surtout en la puissance des honneurs et de l’argent. « Toute ressemblance avec… » demeure d’une brûlante actualité !

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Vantusso, d’une carte à l’autre…

Du 16 au 19/11, au Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines (78), Bérangère Vantusso propose Bouger les lignes-Histoires de cartes. Un texte de Nicolas Doutey, joliment cartographié par Paul Cox et formidablement interprété par les comédiens de l’Oiseau-Mouche. Une invitation à emprunter les chemins de traverse, explorer le monde au cœur de nos différences : avec humour et gravité !

En surplomb de la grande carte colorée, étalée au sol, ils sont quelque peu déboussolés ! Une petite faim les tenaille, un paquet de gâteaux ferait l’affaire : par où passer, quel chemin emprunter, comment se rendre au magasin d’alimentation sans crainte de s’égarer ? Certes, il y a bien ce gros point rouge, cercle unanimement reconnu pour se situer : Vous êtes ici !

Pour l’heure, nous sommes là, à Roubaix, dans le cocon du théâtre de l’Oiseau-Mouche (59)… Un peu perdus, égarés mais bien vite remis sur le droit chemin, paradoxe, dès le noir de salle ! Quatre énergumènes, en d’étranges bleus de travail et nous tendant la main, nous invitent à les suivre en leur singulier périple. Celui des cartes pour seule boussole, point de repère pour certains, objet d’égarement pour d’autres. Il faut donc s’y pencher, y regarder de plus près, aller voir sous les cartes peut-être, comme nous y invite à sa façon une certaine émission de télévision. Avec humour mais non sans gravité, maîtrisant leur jeu à la perfection, les comédiens se livrent donc à une déambulation commentée de leur pérégrination. N’hésitant point à fouler la carte de leurs désirs, décrochant ici ou là une flèche ou un symbole géographique accrochés à une palissade de bois, grimpant à l’échelle pour élargir leur point de vue, usant de la machinerie théâtrale pour baliser leur itinéraire…

Sobre et chatoyante, tirée au cordeau entre les lignes, la mise en scène de Bérangère Vantusso, la directrice du Studio-Théâtre de Vitry (94), nous entraîne dans un voyage extraordinaire. Comme envoûtés par les couleurs cartographiées, décollant notre regard des planches aux cintres pour mieux nous perdre et nous retrouver sur les chemins de traverse : le vert de la forêt, le bleu du fleuve, le rouge des rues. à la conquête des couleurs métissées de notre planète ! Mathieu Breuvart, Caroline Leman, Florian Spiry et Nicolas Van Brabandt égrènent avec gourmandise la gouleyante poétique de Nicolas Doutey. Sans forcer le trait, avec naturel et talent. Ils sont tous issus de l’Oiseau-Mouche, une compagnie de comédiens en situation de handicap mental ou psychique.

Fondée en 1978 et unique en France, la troupe de vingt permanents confie son sort, au fil de la saison et des spectacles, à un metteur en scène invité : David Bobée, Nadège Cathelineau, Boris Charmatz, Noëmie Ksicova, Michel Schweizer… « Chacune de ces créations reflète l’originalité et la complicité d’une rencontre entre un-e artiste et la compagnie », témoigne Léonor Baudouin, la directrice du lieu. « Ce mode de travail permet une diversité de formes et de formats artistiques qui symbolise nos valeurs d’ouverture et de diversité ». Un ancrage sur le territoire qui déborde la région Nord pour mieux bouger les lignes, brouiller les cartes et porter, en France comme en terre étrangère, la richesse de démarches artistiques plurielles. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Du 16 au 19 novembre 2022, au TSQY, Scène nationale, Saint-Quentin-en-Yvelines (78). Du 8 au 10 décembre 2022, au CDN de Normandie – Rouen (76).

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André Benedetto, hommage

Édité par la Revue d’histoire du théâtre, André Benedetto, la chute des murs rend hommage au fondateur du Théâtre des Carmes en Avignon. Explorant l’apport trop méconnu du dramaturge à l’art théâtral, ce riche ouvrage collectif révèle son engagement sans compromission.

Le 13 juillet 2009, en plein cœur du Festival d’Avignon, on apprenait la mort d’André Benedetto. Cette année-là, il jouait dans son Théâtre des Carmes, qu’il avait fondé au début des années 1960, la Sorcière, son sanglier et l’inquisiteur lubrique.

Sa disparition soudaine marque la fin d’une histoire, d’une aventure théâtrale audacieuse, à contre-courant du théâtre bourgeois qu’il conspuait, dès 1966, dans un manifeste où il revendiquait « les classiques au poteau » et « la culture à l’égout ». Plus qu’une simple provocation, l’affirmation d’un théâtre populaire, écrit sur le vif de l’Histoire, joué par des comédiens professionnels et amateurs. Dans le théâtre de Benedetto, on croise des Palestiniens, des Vietnamiens, des Africains-Américains, Che Guevara, Rosa Luxemburg, Nelson Mandela ou Giordano Bruno. Mais aussi des dockers, des cheminots et toutes sortes de prolos. Sans oublier les représentants du grand capital.

Dans le théâtre de Benedetto, on parle, on entend la langue de la révolte et de la solidarité. Cette langue emprunte à l’espagnol, à l’italien, à l’occitan, au français. Jamais, au grand dam des puristes de la diction académique, son théâtre ne cherche à masquer son accent, un accent qui charrie la dialectique marxiste, révolutionnaire. Que ce soit dans Emballages, Napalm, Statues, Zone rouge, la Madone des ordures, les Drapiers, le Siège de Montauban, MandrinGeronimoJaurès, la voixUn soir dans une auberge avec Giordano Bruno… ou encore Médée, son théâtre casse les codes, manie la dialectique. Ses personnages sont nos semblables, nos frères de colère et de combat, des personnages qui foncent, hésitent, se trompent, recommencent, refusent l’ordre établi, l’injustice, ne se soumettent pas. André Benedetto ne nous a pas légué un théâtre clés en main pour révolutionnaires en panne d’utopie. Son théâtre dérange, nous dérange, car il n’hésite pas à nous mettre face à nos propres contradictions.

André Benedetto n’est pas le créateur du off d’Avignon, il est le créateur d’un théâtre politique et poétique, qui emprunte à la langue populaire, paysanne, prolétaire, révolutionnaire. Une langue où l’humour s’invite là où on ne s’y attend pas, où l’autodérision est présente, y compris dans les moments les plus tragiques ; une langue poétique qui n’assène pas mais révèle et s’adresse au public sans flagornerie. Dès son installation, la troupe de Benedetto joue dans les rues de la cité et hors les murs de la ville, pratiquent la « décentralisation » en s’invitant dans les quartiers populaires et forcément excentrés, là où la bourgeoisie avignonnaise ne s’aventure pas, dans cette fameuse « zone rouge »…

L’ouvrage est un « cahier » édité par la Revue d’histoire du théâtre. Petit par son format, il s’avère d’une grande richesse, tant par les contributions de Lenka Bokova, Kevin Bernard, Émeline Jouve et Olivier Neveux que par les documents et photographies inédits qu’il contient. Marie-José Sirach

André Benedetto, la chute des murs, un cahier de la Revue d’histoire du théâtre (144 p., 11€).

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Massini, femmes et ouvrières

Du 9 au 13/11, au Théâtre Public de Montreuil (93), Maëlle Poésy présente 7 minutes. Une pièce de Stefano Massini, interprétée par la troupe de la Comédie Française. Au retour de négociations avec les repreneurs de leur entreprise, onze ouvrières débattent de leur avenir. Une œuvre originale et percutante qui porte le monde du travail au-devant de la scène.

Tension extrême, branle-bas de combat au sein de l’entreprise de textile Picard-Roche ! Rassemblées dans leur local, très impatientes et inquiètes, dix femmes attendent le retour de Blanche leur déléguée, représentante des salariées au conseil d’administration qui s’éternise en longueur.

Que fomentent les dirigeants de la multinationale qui vient de racheter leur usine : la fermeture ou la délocalisation d’une partie de la production, une vague de licenciements, une baisse des salaires ? Dès son arrivée, porte franchie, Blanche abat les cartes. Elle est porteuse d’une lettre couperet sur laquelle doivent se prononcer les membres du Comité d’usine. Les nouveaux actionnaires, « les cravates » comme elles les surnomment, posent leurs conditions à la reprise de l’usine de confection. L’offre des dirigeants est sans appel : aucune réduction d’effectifs ni de diminution de salaire si les deux cents ouvrières renoncent à 7 minutes de leur pause journalière sur les 15 dont elles bénéficient encore. Doivent-elles ou non accepter cette offre, ce supposé « cadeau » ? Les onze élues disposent de peu de temps pour voter, et trancher, au nom de l’ensemble du personnel !

Le débat s’engage, rude, âpre, long entre celles qui sont favorables à la mesure, « pour sauver l’entreprise », et Blanche, la seule qui s’y oppose : 100 minutes de confrontation pour 7 minutes à brader ou à ne point lâcher. 100 minutes palpitantes, stressantes où les avis contradictoires s’affrontent, de bonne ou mauvaise foi, entre attaques personnelles et réflexions porteuses d’avenir. 100 minutes surtout où le monde du travail fait une entrée remarquée sur les planches.

À la Mousson d’été 2018, dans le cadre majestueux  de l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson, le metteur en scène Michel Didym avait déjà proposé une lecture de la pièce de Stefano Massini, avant d’en créer une version lyrique à l’opéra Nancy-Lorraine. Captivante, et qui le demeure sous la houlette de Maëlle Poésy… Une mise en scène dans un format bi-frontal, qui accentue l’enfermement dans lequel sont plongées les protagonistes, qui donne toute la mesure du drame social qui se joue sous nos yeux. Qui permet aux spectateurs de décrypter au plus près émotions et motivations sur chacun des visages. Comme dans la tragédie antique, des mots forts et puissants résonnent sous les cintres du théâtre : respect, vérité, dignité.

Hors le papier glacé des magazines féminins, c’est une équipe de femmes ordinaires qui squattent les planches du Centre dramatique national de Montreuil, des salariées ignorées et surexploitées comme tant en use et abuse le monde de l’entreprise, multinationale ou non. Des femmes confrontées à une vie de galère, souvent au bas salaire et statut précaire, parfois à leur condition d’étrangère… Ici, l’idéologie a déserté le haut du pavé, ici c’est l’humanité qui se fait chair.

Point de manichéisme dans le propos de Massini, point d’outrance dans la mise en scène de Poésy, les salariées de Picard-Roche s’expriment et bougent avec les mots et gestes du quotidien, leurs aspirations peut-être terre à terre mais ô combien salutaires : le besoin impérieux d’un salaire même de misère, le désir précieux de reconnaissance sociale avec un emploi même précaire. Accepter la réduction du temps de pause ? Une évidence, imparable pour l’une traumatisée de son précédent licenciement, incontournable pour l’autre immigrée qui reprend goût à la vie, un avis identique pour l’ancienne de l’atelier comme pour la petite jeune récemment embauchée… Magistrale Véronique Vella, Blanche seule l’affirme, persiste et signe : non, c’est non !

Peu nombreux sont les dramaturges à s’emparer de la thématique du travail comme objet d’écriture : Michel Vinaver, Alexandra Badea, Rémi de Vos pour les plus reconnus et joués… L’auteur italien Stefano Massini s’est inspiré du conflit qui secoua en 2012 l’entreprise de lingerie Lejaby sise à Yssengeaux en Haute Loire. Une œuvre superbement construite sur la trame de Douze hommes en colère, le célèbre film de Sidney Lumet… Blanche parviendra-t-elle à convaincre ses dix collègues à refuser ce marché de dupes ? « L’usine est rentable, les comptes sont florissants. 7 minutes de pause rognées à chacune des salariées, ce sont à la fin du mois 600 heures de travail offertes aux actionnaires ». Et la déléguée de conclure, « notre décision sera symbolique pour les autres entreprises ».

Le propos de Blanche ne relève pas du discours militant. Juste un sursaut de résistance, un poignant cri de dignité, un incroyable saut dans l’inconnu pour passer d’un destin individuel à une aventure collective… C’est tout à la fois peu et beaucoup, un possible chemin de lutte ! « Il me paraît essentiel d’entendre celles que l’on n’entend jamais, de voir ce que l’on ne voit jamais », commente Maëlle Poésy. Et de poursuivre, « en tant que miroir de la société, le théâtre nous interroge sur notre environnement direct et on peut trouver des échos avec des grèves plus récentes ».

Cent minutes de confrontation, houleuse mais captivante, pour sept minutes de pause à brader ou à ne point lâcher. Le temps est compté, il est temps de voter… Haletant, émouvant, l’étonnant huis-clos féminin ne cesse d’habiter notre imaginaire, une pièce chorale à nulle autre pareille pour magnifier la hauteur d’intelligence née de la réflexion collective ! Yonnel Liégeois

7 minutes, du 09/11 au 13/11 au TPM de Montreuil (93). En écho au spectacle, le Théâtre Public de Montreuil présente, du 09/11 au 17/12, Ouvrières : une exposition photographique ayant pour thème « les femmes ouvrières, d’hier à aujourd’hui ».

Des photos d’anonymes et d’amateur·rice·s de la collection de la Galerie Lumière des Roses aux photographies de Sophie Brändström des salariées de la Régie de quartiers de Montreuil en passant par les cartes postales de l’exposition de 2015 Femmes en métiers d’hommes d’après le livre éponyme de la sociologue Juliette Rennes au Musée de l’Histoire Vivante de Montreuil, ces différentes œuvres donnent à voir la multiplicité des représentations des femmes au travail.

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Montreuil-sur-Scène, un nouveau label !

Donner de l’écho à un édito de saison ? Un acte quelque peu incongru que nous assumons et dont nous nous réjouissons. Lorsqu’un texte, amoureusement sérieux sans jouer au prétentieux, nous pique les yeux, nous ne pouvons résister… Au cours de nos pérégrinations théâtrales, nous en avons pourtant lu des éditos de saison, rarement plaisants et souvent bien pédants !

Entre le cinéma Méliès et le Théâtre Public de Montreuil (93), d’un pas conquérant nous arpentions la place Jean-Jaurès alors que des ouvriers montaient leur échafaudage pour apposer trois majuscules lettres noires sur la façade du théâtre. Un nouveau label, banal pour les uns, mais qui veut dire beaucoup pour d’autres à l’heure où les services dits publics sont bradés à l’appétit des financiers… Énoncé par Pauline Bayle, la nouvelle directrice, un libellé alphabétique d’une incroyable puissance « poïétique » selon le qualificatif choyé par le regretté Édouard Glissant, offert ainsi à la vue des passants !

Que de chemin parcouru depuis l’époque du TJS, le Théâtre des Jeunes Spectateurs-CDN Jeune Public dans les années 90, avant que cette filière si créative et prometteuse ne soit réduite à la portion congrue par le ministère de la Culture… En ce troisième millénaire, riche de projets solidaires, Montreuil demeure une cité colorée au fort potentiel culturel avec son cinéma public, sa Maison Populaire, ses multiples ateliers d’art, ses diverses scènes dédiées à la musique ou au spectacle vivant. Chantiers de culture ne peut qu’applaudir aux perspectives gourmandes qui s’affichent et se profilent à l’horizon. Yonnel Liégeois

TPM

T comme Théâtre, cela va de soi
M comme Montreuil, ville dont nous sommes fièr·e·s et
P comme

Public parce que ce théâtre appartient à tou·te·s
Poétique parce que la poésie changera le monde
Palpitant parce que au théâtre, « le diable c’est l’ennui » (Peter Brook)
Paritaire parce qu’en 2022, c’est le minimum
Pailleté parce que les paillettes c’est la fête
Politique parce que tout, oui, tout est politique
Profond parce qu’en matière de création, il est toujours nécessaire de creuser
Permanent parce que nous voulons faire du théâtre partout, tout le temps
Pluriel parce qu’il y a une multitude de théâtres
Paranormal parce que nous voulons vous emmener dans de nouvelles dimensions
Puissant parce que avec peu de moyens on peut dire de grandes choses
Piquant parce que nous aimons ne pas être brossé·e·s dans le sens du poil
Populaire parce que nous nous adressons à tou·te·s
Poignant parce que, lorsque l’art émeut, il emporte tout
Pacifique parce que nous souhaitons défendre un théâtre qui rassemble
Passionné parce que dans la création d’un spectacle il y a mille histoires d’amour

Alors nous y voilà.

Avant de faire du théâtre le métier de mes rêves, je fus une spectatrice invétérée. Aujourd’hui encore, chaque fois que le noir se fait, je ressens le même frisson d’excitation à l’idée que ma vie soit sur le point d’être bouleversée. J’attends toujours d’un spectacle qu’il ouvre une brèche, et c’est avec cet horizon plein de promesses que j’aborde toute expérience de théâtre.

C’est donc d’abord en tant que spectatrice que je souhaite vous accueillir au TPM et partager avec vous ce lieu pensé comme une maison qui abrite les vastes étendues de nos imaginaires. Une maison où l’hospitalité règne en reine et qui accueille des spectacles, évidemment, mais également un bar, un restaurant, une librairie éphémère, des expositions, des débats ou des ateliers. Cette saison inaugurale est une rencontre. Une rencontre entre des artistes plus vivant·e·s que jamais, et vous, habitué·e·s du lieu ou futur·e·s spectateur·rice·s. 

Et je me réjouis, car nous n’en sommes encore qu’aux prémices. 

Le meilleur reste à venir.

Pauline Bayle, directrice

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Quand Brecht rencontre Kafka

Kafka au Théâtre de L’échangeur à Bagnolet, Tarantino au Rond-Point à Paris : les metteurs en scène Régis Hebette et Jean-Yves Ruf proposent K ou le paradoxe de l’arpenteur et Vêpres de la vierge bienheureuse. Deux spectacles d’une haute intensité, d’une remarquable qualité.

Régis Hebette dirige le théâtre l’Échangeur à Bagnolet, où il propose en ce moment K ou le paradoxe de l’arpenteur, d’après le Château, de Franz Kafka. Il en signe l’adaptation, la mise en scène, la scénographie. L’arpenteur se dit embauché pour effectuer son travail, se heurte à un tas d’intermédiaires soumis à des règles énigmatiques et n’ira pas au saint des saints, le château, où règne un comte inaccessible… Fable obscure, rendue relativement familière parce qu’elle a été explorée par d’innombrables interprétations, que Régis Hebette illustre de main de maître avec un humour inflexible, tout en cultivant les indispensables embardées vers l’étrange propres à l’auteur. L’efficience plastique déployée est d’une ingéniosité rare, avec théâtre d’ombres, lumières d’entre chien et loup (Éric Fassa), un climat de neige où glisser les pas d’insolite manière, des découpes instantanées dans les panneaux mobiles maniés à la force des bras par des comédiens vifs, astreints à plusieurs rôles.

Ghislain Decléty (l’arpenteur) s’affirme en homme droit empêché par les circonstances, face à des figures masculines grimaçantes diablement expressives (François Chary, Antoine Formica, Barthélémy Goutet), tandis qu’aux femmes (Célia Catalifo, Cécile Saint-Paul, Marie Surget) revient élégamment la part subtile de la liberté désirée. Du théâtre comme on n’en voit plus, rugueux, raffiné, épique, comme disait Brecht, désormais oublié. K ou le paradoxe de l’arpenteur devrait être vu dans des centres dramatiques. Ils ne répondent pas à l’appel. C’est chacun pour soi et le ministère reconnaît les siens.

Jean-Yves Ruf met en scène Vêpres de la vierge bienheureuse, d’Antonio Tarantino, dans la parfaite traduction de Jean-Paul Manganaro. Sur la scène du Rond-Point, l’acteur Paul Minthe entre dans une lumière gris-bleu, tenant en ses bras une urne funéraire censée receler les cendres de son fils. Au cours d’une longue coulée verbale, fuite de bouche, rituel de deuil en forme de vocero tribal, le fils, homosexuel prostitué, la mère, le père qui parle, les gens du quartier sont cités à comparaître dans notre esprit. Du grand art populaire puisé à la source gréco-latine. Jean-Pierre Léonardini

K ou le paradoxe de l’arpenteur : jusqu’au 29/10  à l’Échangeur, 59, av. du Général-de-Gaulle, à Bagnolet (93), l es 11-12 et 13/05/23 à Beauvais (60). Vêpres de la vierge bienheureuse : jusqu’au 30/10  au Théâtre du Rond-Point, 2 bis av. Franklin-Roosevelt, 75008 Paris. Texte édité aux Solitaires intempestifs.

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Vol au-dessus d’un nid d’antifascistes

Jusqu’au 30/10, au Théâtre des Bouffes du Nord (75), Tiago Rodrigues propose Catarina et la beauté de tuer des fascistes. Un spectacle  où le nouveau directeur du Festival d’Avignon interroge notre capacité, ou notre  incapacité, à trouver les armes pour combattre le fascisme.

Sur le tomber d’une nappe blanche qui recouvre une grande table apprêtée pour le repas, il est écrit : « Nào passarào ». No pasaran, ils ne passeront pas. Et pourtant, ils sont passés. Les fascistes sont passés. Hier, en Espagne, en Allemagne, en Italie, au Portugal. Aujourd’hui, ils sont là, siègent dans les parlements, certains aux portes du pouvoir, comme en Italie.

L’action se déroule non loin de Baleizao, une bourgade au cœur de l’Alentejo (une région du sud du Portugal), dans une petite maison cernée de chênes-lièges. Toute une famille, du grand-père aux petits-enfants, se retrouve, chaque année, pour tuer un fasciste. Elle se réunit là depuis que leur aïeule tua, en 1954, son soldat de mari qui n’avait pas bougé le petit doigt devant l’assassinat par son supérieur d’une jeune paysanne. Cette dernière s’appelait Catarina Eufemia. Elle avait 26 ans et travaillait dans les oliveraies. Elle était venue réclamer avec ses camarades quelques escudos d’augmentation de salaire. Elle mourra de trois balles tirées dans le dos. Devant le silence complice de son mari, devant ce qu’elle considère comme un féminicide fasciste, cette aïeule va instaurer un rite, à la fois dérisoire et terrible : tuer chaque année, à la même date, un fasciste lorsque chacun de ses descendants entre dans sa 26e année.

Ce jour-là est une fête. On prépare des pieds de cochon grillés. On boit. Tous, hommes et femmes, portent de longues jupes de paysanne. Tous s’appellent Catarina. On devise joyeusement, on s’engueule aussi. Autour du véganisme, car l’une des Catarina est désormais végane. Le plus jeune des Catarina, casque vissé sur les oreilles, s’extrait des conversations volontairement, sciemment. Oppose un silence, son silence. Peut-être celui, définitif, qui s’abat sur les filles de la Maison de Bernarda Alba, de Lorca… qui sait ? Même si Tiago Rodrigues ne cesse de citer Brecht à tout bout de champ. Les discussions vont bon train, menées par une troupe d’acteurs de haut vol, tandis que Catarina se prépare. Comme les autres Catarina avant elle, elle a préparé son coup, choisi sa cible, le leader d’un parti d’extrême droite qu’elle a piégé et enlevé pour l’amener dans la maison. Chaque chêne-liège qui a poussé dans le champ voisin est le tombeau de chaque fasciste assassiné. Celui-ci sera le 76e. Assis en bout de table, il assiste aux préparatifs de sa mort. Mais Catarina ne parvient pas à appuyer sur la gâchette. Sa main tremble. Elle refuse de se plier à ce rituel. Elle doute. Commencent alors de longs échanges, argument contre argument.

la rage et le désespoir

Quelle est la légitimité d’un tel geste ? Quelles sont son efficacité, sa nécessité, sa justification ? On n’est plus au temps de la dictature. Salazar est mort depuis belle lurette, balayé par la révolution des œillets. Catarina refuse d’exécuter cet homme. Entre les lois d’un État de droit et celles de sa famille, elle choisit de se conformer à la légalité institutionnelle. Il y a trois Catarina dans l’histoire, trois Iphigénie. Laquelle est la plus rebelle ? Devant l’incapacité de nos démocraties d’empêcher la montée des extrêmes droites et des nationalismes, que faire ? De quelles armes – symboliques – disposent les démocraties pour contenir ces irruptions néofascistes ? En Italie, Fratelli d’Italia, le mouvement de Giorgia Meloni, a exigé l’interdiction de la pièce…

À la fin, quand il ne reste plus rien, le fasciste se lève et prend la parole. Trente minutes de monologue dont la violence des mots va crescendo. Le sourire devient carnassier, jusqu’à en avoir la bave aux lèvres. Le public encaisse plus ou moins. On est censés applaudir, mais ce final nous prend à revers, dérange notre petit confort de spectateurs passifs. Certains huent, sifflent. Catarina et la beauté de tuer des fascistes nous renvoie à nos propres peurs, à notre impuissance à enrayer la montée de l’extrême droite, ici, en Europe, mais ailleurs aussi, au Brésil où Bolsonaro n’a pas dit son dernier mot. À cette grande panne démocratique qui frappe nos sociétés, où les moindres manifestations sont violemment réprimées par la police, où les syndicalistes sont sanctionnés, où toute velléité de contestation est étouffée dans l’œuf.

Que reste-t-il à la jeunesse quand, devant les détournements d’utopie, il ne reste que la rage et le désespoir ? Qu’un dramaturge s’attaque à de telles questions nous confronte à nos propres interrogations, nous interpelle sans esquiver ce qui peut nous déranger. Tiago Rodrigues appuie là où ça fait mal. Là où les politiques ont, pour la plupart, capitulé. En 1941, Woody Guthrie avait peint sur sa guitare : This machine kills fascists. Marie-José Sirach

Juqu’au 30/10, aux Bouffes du Nord. Cavaillon, les 7 et 8/11. Arles, le 9. Vandœuvre-lès-Nancy, les 12 et 13. Évry, les 15 et 16. Marseille, les 18 et 19. Amiens, les 22 et 23. Angoulême, les 25 et 26. Reims, les 29/11 et 01/12. Le texte est publié aux Solitaires intempestifs.

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À l’Ouest, bien du nouveau…

Jusqu’au 27/10, au Théâtre Public de Montreuil (93), le collectif Bajour propose À l’Ouest. Un spectacle sur les souvenirs, les joies et traumatismes de cinq existences fracassées. Où le tragique le dispute au comique, quand l’enfance part en fumée face au temps qui passe.

En la salle Maria Casarès du Théâtre Public de Montreuil, une tablée fort joyeuse et turbulente accueille le public avant même l’extinction des feux ! Nul ne se doute encore que prochainement la scène va s’embraser pour plonger les spectateurs dans la stupeur et la douleur… Ils sont frères et sœurs, cinq jeunes gens demeurés de grands enfants à squatter la maison délaissée par les parents. Une fratrie amoureusement liée entre prises de bec et clins d’œil affectueux, jeux de société et oisiveté bien organisée. Une existence banalement ordinaire dans l’insouciance et la légèreté, que viendra déjà perturber leur jeune voisin. Avant la catastrophe annoncée, l’incendie de la maison où périssent deux membres de la famille.

Une tragédie qui bouscule tous les codes, consume le temps d’avant comme le temps présent, enflamme les esprits au point de confondre l’hier et l’aujourd’hui, fait tanguer la mémoire entre le souvenir des disparus et les incertitudes du lendemain ! Les scènes se mêlent et se chevauchent, faisant fi de l’instant entre le bonheur d’avant et la douleur du maintenant… De la table des plaisirs au garage où le magnétophone a enregistré les voix disparues, d’un air enjoué de pipeau aux tristes regards sur le tapis de cendres, le collectif Bajour conduit le public avec audace au travers de moult émotions, jouant du comique au tragique sans crier gare. Un réelle performance pour agencer ainsi la douleur du partir au bonheur du vivre ensemble, la dévastation du mourir à la force génératrice du souvenir. Une vie à en perdre ses repères, à se retrouver À l’Ouest, au sens propre comme au figuré…

Qu’on ne s’y méprenne, l’on rit beaucoup et d’un rire sain, récurrent et à bon escient au fil de l’histoire peu banale qui nous est contée. Comme si le rire était d’une urgence vitale pour plonger, sans transition et sans issue de secours, dans l’enfer du brasier où mots et dialogues sont chargés d’une puissante évocation émotionnelle. Comment surmonter l’effroi de la perte et de l’absence sans la présence réconfortante du souvenir, sans ce présent recomposé à la lumière du passé ? L’épreuve du deuil oblige chacune et chacun à retisser le temps suspendu et à jamais envolé dans les fumées mortifères. Il faut du talent, un bien grand talent, pour manier ainsi l’humour et l’horreur dans un même souffle, sans pause ni répit durant une heure trente de représentation, emportant le public dans un feu d’émotions. Un superbe travail d’improvisation pour accoucher d’une oeuvre magistralement bien construite qui offre autant à rire qu’à pleurer et penser. Qu’on se le dise et l’applaudisse surtout, avec cette bande de comédiens à l’imagination débordante, artistes associés au TPM jusqu’en 2025, à l’ouest il y a vraiment du nouveau ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 27/10 au Théâtre Public de Montreuil, salle Maria Casarès. Le 07/01/23 au Théâtre des Jacobins à Dinan, le 19/01/23 à la Salle Louis Jouvet de Vitré.

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Totale immersion en Arcadie

Jusqu’au 21/10 au théâtre de Sartrouville, le CDN des Yvelines (78), le metteur en scène et directeur Sylvain Maurice propose Arcadie. L’adaptation réussie du roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, lauréate du prix du Livre Inter 2019. Une magistrale interprétation de Constance Larrieu, dans un féerique ballet de lumières.

L’Arcadie ? Une antique province grecque, selon Wikipedia, une terre idyllique où les habitants sont en contact direct avec les dieux… Un lieu fait homme, Arcady, dans l’imaginaire romanesque d’Emmanuelle Bayamack-Tam en ce troisième millénaire ! Un personnage énigmatique, gourou des temps modernes qui règne sur son domaine, Liberty House, lieu d’accueil pour individus déjantés, marginaux ou déclassés : supposé refuge à l’esprit libertaire, la tolérance et la permissivité sans frontières, la fusion des corps et des esprits en faveur du maître avant tout…

La famille de la jeune Farah y a trouvé refuge. La gamine de quinze ans, toujours adolescente et pas encore femme vraiment, semble se complaire dans cet univers qui bouscule les normes, invite la gente féminine à partager la couche du père fondateur de cette communauté aux étranges parfums… Un quotidien qui ne déplaît pas trop à la jeune fille à l’heure de la découverte du plaisir, du désir sous toutes ses formes. Jusqu’au jour où la métamorphose du corps questionne, bouscule la maturité de la pensée. D’un roman dense et foisonnant, fort de ses 400 pages, Sylvain Maurice en extrait la substantifique moelle pour nous conter alors, avec facétie et légèreté, les tribulations de Farah l’espiègle en quête de devenir. Qui s’interroge sur son statut, ce que veut dire être femme, ce qu’implique la construction d’une société où chacune et chacun compteraient pour un.

Le patron de Sartrouville est coutumier du fait : adapter des œuvres littéraires à la scène. Nombreux sont-ils, les spectateurs, à se souvenir de ses précédentes mises en scène, en particulier Réparer les vivants interprété par Vincent Dissez d’après l’ouvrage de Maylis de Kérangal, un éclatant et fort émouvant spectacle encore dans toutes les mémoires. C’est Constance Larrieu qui, cette fois, squatte les planches. Avec fougue et jubilation, tonitruante Farah à l’énergie débordante pour nous partager ses doutes existentiels, les interrogations sur son identité, sa conception de la vie-de la société-de la liberté. Autant de questions qui taraudent quiconque, de la jeunesse à la vieillesse, face au temps qui passe, au corps qui s’épanouit, à la conscience qui mûrit.

Un spectacle à la mise en scène enjouée, la mise en mouvement d’une pensée incarnée, sous les éclairs des éblouissants jeux de lumière de Rodolphe Martin. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 21/10, au Théâtre de Sartrouville, le Centre dramatique national des Yvelines. Les mardi-mercredi et vendredi à 20h30, le jeudi à 19h30. Bus gratuit, aller-retour Paris/Sartrouville, sur réservation.

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Basler, Ernaux et l’autre fille

Pour qui souhaite découvrir l’univers de la lauréate du prix Nobel de littérature 2022, Annie Ernaux s’affiche au Théâtre des Mathurins jusqu’au 05/02/2023. Dans un monologue particulièrement émouvant, Marianne Basler devient L’autre fille. Une grande interprète au service d’une grande plume.

Un court texte, à peine 78 pages, paru aux éditions du NilAnnie Ernaux adresse une lettre à sa sœur morte de la diphtérie, deux ans avant sa naissance. Une sœur dont elle découvre l’existence, presque par hasard, au détour d’une conversation de sa mère. Tout juste âgée de dix ans, elle s’entend dire que l’autre « était plus gentille que celle-là » ! Des paroles qui se gravent dans sa mémoire. Elle, l’enfant vivant, se construira contre l’autre, malgré l’autre, entre réel et imaginaire, au gré des objets et photos retrouvés, des paroles échappées. Annie Ernaux interroge le pourquoi du silence et son désir d’adresser cette lettre. L’aveu de la mère ? un acte insupportable, un propos inqualifiable, un uppercut en pleine face ! Des paroles fortes et lourdes de conséquences, une confession intime bouleversante… Sur les planches du théâtre des Mathurins, Marianne Basler devient alors viscéralement L’autre fille.

La scène est troublante, presque intimidante : derrière sa petite table de travail, lumière vacillante, main tremblante, voix chuchotante, il nous semble qu’Annie Ernaux en personne est en train d’écrire à la sœur qu’elle n’a pas connue ! Co-mis en scène avec Jean-Philippe Puymartin, un spectacle lourd de non-dits et d’émotions partagées, Marianne Basler comme percutée et habitée de l’intérieur par ce texte d’une intensité insoupçonnée. « Évidemment, cette lettre ne t’est pas destinée et tu ne la liras pas (…) Pourtant, je voudrais que, de façon inconcevable, analogique, elle te parvienne comme m’est parvenue jadis, un dimanche d’été, la nouvelle de ton existence par un récit dont je n’étais pas non plus la destinataire », ponctue au final la comédienne.

« Rien d’autre que la subtilité de l’interprétation. C’est comme si le texte s’écrivait devant nous. Splendide incarnation », soulignait Armelle Héliot, notre consœur du Figaro. « Marianne Basler est magistrale : elle est, elle vit le personnage, son intensité, sa densité », écrit Gérald Rossi dans les colonnes de L’Humanité. « Marianne Basler sublime », confesse Jacques Nerson pour L’Obs tandis que Jean-Pierre Thibaudat à Mediapart salue « un moment de théâtre intense qui porte haut la voix d’Annie Ernaux ». « On est saisi par l’intensité dramatique. (…) Un talent d’une rare délicatesse », reconnaît Myriem Hajoui pour À nous Paris : une interprétation unanimement saluée par la critique ! Rendez-vous au théâtre sans hésiter ni tarder, le temps est compté… Un grand merci, convaincante Marianne, la missive nous est bien parvenue. Yonnel Liégeois

L’autre fille, au Théâtre des Mathurins : jusqu’au 20/12/22, les lundi et mardi à 19h00, le dimanche à 15h00. Du 05/01 au 05/02/2023, les jeudi-vendredi et samedi à 19h00, le dimanche à 15h00 (Tél. : 01.42.65.90.00).

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Shakespeare, du traduire au dire

Dix volumes disponibles à La Pléiade : les Comédies, les Tragédies, les Histoires, enfin les Sonnets et autres poèmes de maître Shakespeare… Avec le concours de Gisèle Venet, Jean-Michel Déprats s’est attelé à une œuvre monumentale. Rencontre avec un éminent traducteur, orfèvre du théâtre élisabéthain, à l’heure où le natif de Stratford est à l’affiche de moult théâtres.

À l’image d’Obélix, Jean-Michel Déprats est tombé dedans tout petit ! Grâce à son père, féru de spectacle vivant et délégué à l’UFOLEA (Union Française des Œuvres Laïques d’Éducation Artistique) qui dépend de la Ligue de l’Enseignement. Enfant, il assiste à ses premières représentations et plus tard le papa metteur en scène lui offrira même le rôle de Puck dans le « Songe d’une nuit d’été » ! L’anglophile, à son tour enseignant à l’université de Nanterre dans le département d’Études anglo-américaines et le département des Arts du Spectacle, évoque avec tendresse ce temps du père, instituteur, au sortir de la Libération et porteur d’un projet culturel en direction du public des écoles et des milieux populaires. « Un mouvement qui s’inscrivait dans celui de la décentralisation et de Jean Vilar et lorsqu’on est un passionné de théâtre, on aime particulièrement Shakespeare qui est « le » théâtre incarné », souligne le spécialiste. Qui, fasciné par le poids d’être de tous ces personnages, dévore dès le collège l’auteur de « Roméo et Juliette » déjà à La Pléiade dans la traduction du fils de Victor Hugo, François-Victor…

L’imaginaire, la densité de vie plus forte que celle du commun des mortels offerte à la représentation : voilà ce qui le touchera de prime abord, avant qu’il ne s’engage dans des études universitaires d’anglais, celui qui s’affirme aujourd’hui comme le traducteur par excellence de l’œuvre de Shakespeare.

« Aujourd’hui, bien sûr, je ne vis plus la représentation théâtrale au premier degré, c’est avant tout l’aventure de la langue qui me passionne. Il n’empêche, je demeure convaincu que le théâtre de Shakespeare n’a rien d’intellectuel. Il nous faut dépasser clichés et craintes qui seraient susceptibles d’apeurer celles et ceux qui sont loin des repères culturels convenus. C’est un auteur immédiatement accessible : avec lui, on entre d’emblée dans les passions humaines, sans doute beaucoup plus que dans  la tragédie classique française qui demande une culture de l’alexandrin et fait appel à un mode d’expression plus aristocratique ». Et l’ancien universitaire de poursuivre, « ce n’est pas pour rien que les Romantiques ont pris le génial Anglais comme bannière de leur révolte, en raison de ce mélange de comique et de tragique, de sensualité/sexualité et de grotesque. On y trouve en fait l’expression de la vie dans  sa totalité, de façon brute et complexe ». Il n’empêche, traduire Shakespeare en français n’est pas chose aisée et nombreux furent les metteurs en scène, Jean Vilar entre autres, à se plaindre des difficultés à se mettre en bouche un tel texte.

Une aventure de la langue dans laquelle s’engage Jean-Michel Déprats, à corps perdu ! « Comme il n’existe aucun manuscrit de la main de l’auteur, et qu’aucune des nouvelles éditions anglaises de l’œuvre (Oxford, Cambridge, Penguin etc…) n’était complète, il a d’abord fallu établir une version anglaise qui serait soumise à traduction », précise-t-il. Qui privilégie l’édition « in-quarto », parue du vivant de Shakespeare sans qu’il donne son imprimatur, sur la version parue après la mort du poète dite du « Folio » établi en 1623 à l’initiative de deux comédiens de sa troupe, et donne un texte de référence unique homogène (Quarto ou Folio) pour chaque pièce. Autre question importante: est-il différent de traduire un roman ou une pièce de théâtre ? « Nettement, selon moi, car la dimension du jeu intervient de façon cruciale. Personnellement, j’ai envie de traduire du théâtre avec cette perspective d’entendre le texte. Avec ce rythme et cette intensité de la voix, des notions capitales pour un texte de théâtre, une parole et un souffle portés par des comédiens sur les planches et qui l’emportent dans Shakespeare plus que chez tout autre dramaturge ».

Rythme et sons ? Une véritable force de frappe… Avec cet auteur, la « physique » de la langue shakespearienne s’impose à l’évidence au point que traduire Shakespeare, selon Jean-Michel Déprats, oblige presque à prendre le contrepied de ce qui est enseigné comme l’objectif de la version d’agrégation ! Nul besoin avec « Macbeth » ou « Le roi Lear » de sur-traduire pour montrer que l’on a compris, montrer ce que le texte veut dire. « Ce que le texte veut dire n’est sans doute pas l’objet majeur de la traduction lorsqu’il s’agit de Shakespeare, le sens est tellement riche et diffusé dans les sons et les rythmes que réduire le texte à ce qu’il veut dire conduit à une traduction appauvrie, rationalisante, intellectualisante ». Une solution qui rallonge le texte et fait perdre aux rythmes et aux sons leur pouvoir de percussion, leur force de frappe. « Songez aux premières tirades de Richard III : la langue shakespearienne, c’est une langue où le jeu de l’acteur est immédiatement concret et repérable, il y a une présence évidente de Shakespeare comme directeur d’acteurs dans les mots qu’il emploie, dans la rythmique qu’il confère à son texte ».

Que l’acte de traduire rime parfois avec trahir, Jean-Michel Déprats en a bien conscience. « Traduire est un acte contre nature puisque tout texte est inscrit dans sa langue, la traduction comporte une part de violence puisqu’on arrache un texte à son corps verbal, selon la formulation si juste de Jacques Derrida ». Ce pari de la liberté et de l’innovation littéraire au service de l’oralité du jeu, le Déprats traducteur l’ose pourtant avec talent pour que le Déprats spectateur, et tout le public français à ses côtés, jouissent goulûment de la langue shakespearienne. Yonnel Liégeois

L’actualité Shakespeare :

Richard II, jusqu’au 15/10 aux Amandiers de Nanterre. Macbeth, jusqu’au 16/10 à L’épée de bois. La mégère apprivoisée, du 21/10 au 31/12 à l’Artistic théâtre. Beaucoup de bruit pour rien, le 18/11 au théâtre Jean-Vilar de Vitry. Comme il vous plaira, du 17/11 au 31/12 à la Pépinière théâtre. La nuit des rois, jusqu’au 08/01/23 au Ranelagh. Richard III, du 12 au 22/01 aux Gémeaux à Sceaux. Le roi Lear, jusqu’au 26/02 à la Comédie Française. Hamlet, du 08/03 au 09/04 à l’Opéra Bastille. Othello, du 18/03 au 22/04 à l’Odéon.

Traduire du théâtre ou traduire pour le théâtre ?

Avec Déprats, pas de doute : il traduit pour la scène, pour des comédiens et un public invité à se laisser prendre au chatoiement d’une langue. Un « exercice » qu’il pratique depuis les années 80, depuis que Jean-Pierre Vincent lui demanda de traduire Peines d’Amour Perdues pour le Théâtre National de Strasbourg. Dès lors, beaucoup de metteurs en scène choisissent les traductions de Jean-Michel Déprats pour leur fluidité et leur puissance évocatrice.

Face aux traductions antérieures, l’universitaire révolutionne le genre en optant pour une poétique théâtrale. « L’enjeu de la traduction de Shakespeare est moins de rechercher une autonomie d’écriture en français que de saisir le geste qui commande la parole théâtrale », écrit-il dans son argumentaire paru dans le premier volume de La Pléiade, « Il importe de le recréer dans une langue imaginative, énergique et spontanée, une langue qui parle au spectateur d’aujourd’hui ». Tragédie, comédie ou poème ? Chez Shakespeare, tout est bon, à savourer sans modération : à s’offrir ou à offrir pour un plaisir renouvelé ! Y.L.

Shakespeare : dix volumes à La Pléiade Gallimard, tous les titres disponibles aussi en Folio poche.

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Le théâtre, émotion et plaisir

En tournée jusqu’à fin 2022, le thEâtre de l’Ultime présente Qu’est-ce que le théâtre ? Une pièce drôle et loufoque qui retrace le parcours du spectateur : de la réservation au renoncement ou… au plaisir ! Rencontre avec Claudine Bonhommeau et Loïc Auffret, les deux interprètes.

Jean-Philippe Joseph – Vous jouez Qu’est-ce que le théâtre ?, d’Hervé Blutsch et Benoît Lambert. Une pièce qui déconstruit, avec humour, un certain nombre d’idées reçues…

Loïc Auffret – Oui, les auteurs se sont amusés à écrire une vraie-fausse conférence sur les stéréotypes, les peurs, les freins qui font que 12% seulement des Français vont régulièrement au théâtre : pourquoi réserver si longtemps à l’avance ? Est-ce qu’on doit lire les critiques avant ? Est-ce qu’on peut tousser, dormir ? Est-ce qu’on va se faire chier ?

Claudine Bonhommeau – Le texte multiplie les ruptures, on passe d’un personnage à l’autre… C’est drôle, loufoque, jubilatoire ! Tout ça, avec zéro décor, zéro lumière. C’est la magie du théâtre, il suffit de peu de choses : un texte, des comédiens et l’imaginaire des spectateurs.

J-P.J. – Vous retrouvez-vous dans les questions que se posent la plupart des spectateurs ?

L.A. – Complètement ! J’avais la même appréhension par rapport à l’opéra. Je n’y étais jamais allé avec mes parents. La première fois que j’y ai mis les pieds, j’avais 28 ans, ça m’a touché. Depuis, dès que j’ai l’occasion, j’y retourne. Après, il y a des codes. Je me suis longtemps demandé, par exemple, pourquoi dans les concerts de musique classique le public n’applaudissait pas à la fin d’un mouvement…

C.B. – Ce sont des choses que l’on apprend petit à petit. Mais ce n’est pas un drame si les gens applaudissent entre les scènes. Au moins, ça montre qu’ils sont contents d’être là, avec nous. Rien ne fait plus plaisir qu’un spectateur qui dit que la pièce lui a donné l’envie d’aller plus souvent au théâtre.

L.A. – Sans spectateurs, on n’est rien. Les directeurs de salles rament pour aller chercher le public, un par un. Monter Qu’est-ce que le théâtre ? était l’occasion de faire notre part de boulot, de dire aux gens : « Venez, le théâtre est fait pour vous, pas besoin d’avoir un QI de 130 » !

J-P.J. – Quel est votre meilleur souvenir de théâtre, pour l’une et l’autre ?

C.B. – Grand peur et misère du IIIème Reich, de Bertolt Brecht, mis en scène par Didier Bezace… J’ai ri, j’ai pleuré, c’était visuellement beau, plein de poésie, politiquement engagé. J’en suis sortie avec l’envie d’agir, de faire bouger les choses. Comme au retour d’une manif réussie !

L.A. – C’est difficile, il y en a beaucoup…Je dirais Ça ira (1) Fin de Louis, de Joël Pommerat. Pour l’écriture, l’univers visuel, l’éclairage… Il m’arrive de repenser à un spectacle vingt, trente ans après, avec la même émotion.

J-P.J. – Que direz-vous à celles et ceux que la sortie au théâtre angoisse ?

C.B. – Qu’il n’y a pas qu’un seul théâtre, comme il n’y a pas qu’une seule musique…

L.A. – Que ça ne fait pas mal. Tout ce que l’on risque, c’est d’avoir du plaisir, de rire, de s’évader… On voit tous des spectacles auxquels on ne comprend rien. Ce n’est pas pour autant que l’on est con ou que c’est de notre faute.

C.B. – On se souvient de spectacles qui nous ont fait vibrer, même l’espace de quelques minutes seulement. On espère revivre ces mêmes émotions quand on y retourne, ça ne marche pas à tous les coups. Une fois, le maire d’un petit village est venu nous voir à la fin d’une représentation pour nous dire « Finalement, le théâtre, c’est comme le foot. Parfois, il ne se passe rien pendant 90 minutes et pourtant, ça ne m’empêche pas d’y retourner ». Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph, Photos Daniel Maunoury.

Le thEâtre de l’Ultime, 4 rue Célestin Freinet, 44340 Bouguenais (Rens. : 09.80.59.60.77) : contact@theatredelultime.fr

Aux salles, citoyens !

Avant la pandémie, la part de la population indiquant se rendre au théâtre une fois par an était de 19%. Selon le ministère de la Culture, les trois facteurs les plus discriminants dans l’accès aux salles sont le lieu d’habitation (ville/campagne), le niveau de diplôme et la catégorie socioprofessionnelle. Depuis la levée des restrictions sanitaires, la fréquentation des théâtres aurait baissé de 20 à 25% par rapport à 2019.

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