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De Bamako à Paris, c’est Rouge rouges !

En ces temps de violentes professions de foi d’apolitisme, la scène prend volontiers parti au nom de la raison objective. Avec deux pièces aux teintes fortement colorées, Bamako-Paris et Rouge rouges. Du théâtre qui affiche la couleur.

 

Ian Soliane a écrit Bamako-Paris, que Cécile Cotté (Cie Io) a mis en scène (1). On n’a pas oublié le rêve fou de ce jeune Malien – accroché au train d’atterrissage d’un avion parti de Bamako – dont le corps s’écrasa dans un champ d’Île-de-France. Au début on l’autopsie. Le personnel se compose du légiste (Cyril Hériard Dubreuil), de l’interne (Valérie Diome), d’un policier (Roberto Jean) et du jeune mort passager clandestin, Ibou (Jonathan Manzambi). Qui va se dresser et grimper à un échafaudage (scénographie d’Emma Depoid) pour clamer les mobiles de son acte de fuite sublime et dérisoire, au cours de séquences verbales puissamment rythmées, d’un ­lyrisme dur et tendre à la fois, avec même des recoins d’humour. Le texte de la pièce, qui entremêle ­savamment les ­affects du migrant par les airs – Icare transi – et les causes et effets d’ordre politique de la misère africaine (citations bienvenues des discours paternalistes honteux de Sarkozy et Macron), ­témoigne à l’envi d’un vigoureux talent d’écriture et de pensée. La régie de Cécile Cotté, servie avec feu par ses quatre acteurs valeureux, prête à cet âpre poème un accent de vérité criante.

Gérard Astor, c’est Rouge rouges qu’il a écrit (2). Fanny Travaglino en signe la mise en scène. L’ossature de l’œuvre est constituée d’une multitude de scènes courtes, qui dessinent à la longue, pour dire vite, un panorama mondial des luttes de classes campées sur le vif par Félicie Fabre et Luciano Travaglino, doux baladins traînant après eux le chariot du théâtre itinérant. Ils sont tour à tour Lénine et Staline, Alexandra Kollontaï et Kroupskaïa, les frères Peugeot en pleine bagarre stratégique, ouvriers chez PSA, la jeune Indienne Shakuntala… J’en passe par force. L’étonnant est qu’à la fin se noue harmonieusement l’écheveau de l’Histoire où se trame le fil de la biographie des deux saltimbanques, dont la bonté vive a inspiré l’auteur et que Fanny, leur fille, a souplement organisée avec grâce, Sarah Lascar étant l’âme dansante de ce si élégant tour de force. Jean-Pierre Léonardini

(1) Jusqu’au 9/02 à Arcueil et le 19/02 à Chelles. (2) Au Théâtre Antoine-Vitez d’Ivry-sur-Seine les 15-16 et 17/03, puis au Théâtre de Bligny les 5 et 6/06, au Théâtre de Verdure de la Girandole à Montreuil les 14 et 15/06. Courant mars, Rouge rouges sera en tournée en Tunisie. Le texte est disponible aux éditions L’Harmattan.

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Naufragés, quelle planche de salut ?

Qu’ils soient des morts-vivants alanguis dans leur transat, des miséreux criant respect ou des peuples autochtones décimés, chacun fait entendre sa voix, tous naufragés de notre temps. Sur la scène du Rond-Point, celles des Déchargeurs et du Théâtre du Soleil. Trois spectacles qui surprennent, émeuvent et interrogent.

 

Sous une lumière éclatante, paisible et alangui, il sied dans son transat ! Lunettes de soleil sur le nez, maillot de bain et musique franchouillarde en fond sonore, il passe le temps… Il attend plutôt quelqu’un. Pour tuer le temps, dialoguer pas vraiment, s’entendre parler surtout. Il n’attend pas n’importe qui, un escort boy très précisément. Le décor est planté, la mascarade

Co Diego Bresani

peut commencer. Naufragé (s), comme le précise le titre de la pièce à l’affiche du Rond-Point, l’homme l’est assurément.

À son interlocuteur de commande payé pour faire silence, il narre avec force détails son dernier, grand et fol amour : dans un cadre paradisiaque, en bord de mer. Avec un peu d’imagination, on entend déjà les oiseaux piaffer, batifoler les dauphins et les crabes crisser sur le sable fin… Las, la comédie ne dure qu’un temps, celui qui assume la réalité de sa condition sans faux-semblant n’est-il pas plus sincère et authentique que celui qui rêve et fantasme sa vie ? Gabriel F., l’auteur-metteur en scène et interprète brésilien, signe là une pièce à l’ironie mordante et à l’humour grinçant sur la solitude, la détresse affective et le désir de paraître de tout un chacun. En un duo réussi avec Gaspard Liberelle, un jeune comédien au talent certain, issu de l’École de la Comédie de Saint-Étienne.

 

Un autre homme, solitaire, crie sa colère. Porte-parole des miséreux, face à tous les nantis de la terre… « Il est l’ami des pauvres, des gueux, des trimardeux, des peineux, de tous les traineux », comme le rappelle Michel Bruzat qui met en scène Les soliloques du pauvre de Jehan Rictus sur les planches des Déchargeurs. Un long monologue en argot, cette langue française des bas-fonds chantante et enchantante, ancêtre du rap, écrit en 1885 par un authentique poète du peuple, un François Villon du XIXème siècle. Qui s’insurge aussi et déjà contre le mépris des possédants à l’encontre des invisibles, de tous les laissés pour compte.

Un texte qui résonne avec force et vigueur en ces temps troublés qui agitent nos contemporains, sur les ronds-points ou bien ailleurs, dans certains quartiers de Marseille ou dans nos provinces déshéritées… Des mots simples mais criants de vérité pour dénoncer misère et exploitation de tout temps, une poésie crue mais criante de beauté pour clamer la dignité et le respect de tout être humain. En dialogue avec l’accordéon discret mais déchirant de Sébastien Debard, Pierre-Yves Le Louarn est poignant de naturel. Emmitouflé dans sa couverture élimée pour ne point se cailler les miches, il est plus et mieux qu’un simple récitant de litanies surgies d’un autre temps. Il est Rictus, éructant la prière païenne du temps présent.

 

Ils sont un, dix, cent et mille au Soleil ! La troupe d’Ariane Mnouchkine, sise à la Cartoucherie de Vincennes, donne voix, corps et sang aux peuples autochtones du Canada que les conquérants ont si longtemps chassés, martyrisés, exploités et violés dans leurs droits, leurs coutumes et leurs terres… Surgie à l’heure de la création de Kanata sans aucun comédien autochtone intégré à la bande dirigée par le metteur en scène québécois Robert Lepage, la polémique autour d’une prétendue « appropriation culturelle » est vaine et sans fondement : aucune culture n’est et ne sera « brevetée » ou brevetable par quiconque, toute culture est fille de

Co Michele Laurent

métissage. Ensemencée par d’autres peuples, toute culture appartient à la grande histoire de l’humanité !

À travers l’horrible destin de femmes Huron violées et tuées, données en pâture aux cochons, face à l’inertie et à l’indifférence de la police locale, Kanata donne ainsi à voir sous une forme dramatiquement « spectaculaire » le traitement génocidaire que le Canada appliqua aux Premières Nations du territoire jusqu’en 1996 ! Des tableaux et des dialogues qui alternent judicieusement entre amour et haine, solidarité et incompréhension, tendresse et violence, poésie et réalisme. Une évocation à forte charge émotionnelle, sublimée par le talent des artistes du Soleil, au terme de laquelle on en vient presque à s’interroger sur l’opportunité d’applaudir ou non tant la représentation fait écho historiquement à moult pages sombres et tragiques.

Trois spectacles au final qui en disent long sur notre humaine condition, individuelle et collective. Trois planches à la dérive peut-être, trois planches de salut aussi, ultimes signaux de détresse envoyés d’un radeau en perdition pour la sauvegarde de notre espèce. Yonnel Liégeois

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Agnès Bourgeois, Marguerite et Faust

Agnès Bourgeois anime la compagnie Terrain de jeu. Elle a conçu et mis en scène Marguerite, une idée de Faust. Un opéra-théâtre qui brasse hardiment la parole, le chant, la musique, les sons et l’image vidéo.

 

La partition, livrée en avant-première les 28 et 29/12 au Théâtre Berthelot de Montreuil (93), constitue une sorte de rêverie persistante autour de Marguerite. La blonde héroïne de Goethe et de tant d’autres après, figure de parfaite âme pure, qui prend corps devant nous sous l’apparence de Camille Brault, mezzo-soprano à la voix d’enchantement… Nous, spectateurs, sommes assis au milieu du dispositif (dû au scénographe Didier Payen, également maître des projections) en forme d’étoile à cinq branches, soit un pentagramme hérité de la kabbale. Dans une semi-obscurité parfois trouée de flaques de lumière (Colin Gras), trois Faust (Fred Costa, Frédéric Minière, Guillaume Laîné, qui sont aussi instrumentistes, respectivement aux anches, à la guitare et à l’accordéon, les deux premiers experts en électronique) peuvent s’afficher au cœur de l’aire ou, sur les côtés, broyer une musique souvent d’enfer. Le barbet de Faust, un chien quoi, c’est Xavier Czapla, qui circule vite à quatre pattes entre nos pieds, aboie, parle et peut réciter, en portugais, un poème de Pessoa. Méphistophélès est une femme (Corinne Fischer) mais une Femme est une femme (Muranyi Kovacs), tandis qu’Agnès Bourgeois joue Personne, soit l’opinion publique, les idées toutes faites sur l’histoire en somme, ce qui ne l’empêche pas de distiller un texte lumineux de Novalis.

Il s’agit là d’un bel objet polyphonique à sens multiples – l’ai-je assez laissé entendre ? – extrêmement dense et riche en surprises sensorielles, quand bien même son appréhension ne peut être immédiate, tant est complexe son agencement et sont subtils ses attendus dramaturgiques semés de citations. Cela au fond importe peu, car il suffit de tendre l’oreille et d’écarquiller les yeux pour en subir l’envoûtement vigoureux, au fil d’une digne partition verbale, dans laquelle le grand lyrisme côtoie des phrases familières, en son entier vouée à la glorification de Marguerite, que l’aura et la voix d’or de Camille Brault transcendent en éternel féminin désirable et désiré, par Faust, ce « vieux beau », dit-elle.

Il est des instants où la musique de Costa et Minière suscite, dans la chambre d’échos qu’on dirait peuplée de fantômes, un souvenir ébloui de Debussy, par où Marguerite rejoint Mélisande. Jean-Pierre Léonardini

Les 24 et 25/01 à l’ACB de Bar-le-Duc (55), les 16 et 17/05 au Lieu de l’autre à Arcueil (94).

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Quand le Verbe nous fait de l’œil…

En cette rentrée théâtrale 2019, deux spectacles s’imposent d’évidence : Comme disait mon père & ma mère ne disait rien aux Déchargeurs (75) et La source des saints à Gennevilliers (92). Respectivement de Jean Lambert-wild et John Millington Synge, pour deux magistrales directions d’acteurs et interprétations.

 

La magie du Verbe…

« Comme disait mon père… », « Ma mère ne disait rien »… Il s’agit bien de cela effectivement sur la scène des Déchargeurs, de dire, de comment dire ou ne pas dire. L’un parle par sentences, l’autre se tait, mais c’est toujours la même voix, celle de Jean Lambert-wild qui émet ces paroles, dans une recherche sans fin de ce que fut cette vie d’autrefois, celle de l’enfance, celle d’avant l’enfance même, d’avant le langage peut-être ! Que cherche-t-il ainsi ? Dans ce flot de paroles hoquetées, dédiées au père bien sûr, Henri, et à la mère, Françoise – ils sont nommés –, rien n’est donc caché. Et il ne sera effectivement question que d’eux. « Je me souviens », s’amusait Georges Perec, « comme disait mon père » rétorque Jean Lambert-wild avant de composer des vignettes pour

Co Franck Roncière

évoquer sa mère. Dire encore et toujours. Mais sur un plateau ?

C’est à cette gageure que se sont attelés Michel Bruzat, le metteur en scène, metteur en paroles, et Nathalie Royer, la comédienne, seule en scène dans une scénographie ad hoc signée Vincent Grelier. Ce qu’elle réalise est de l’ordre, sans jeu de mot, d’une véritable performance. Elle porte et cisèle le texte à la perfection, détaille chaque mot en leur faisant rendre tout leur suc, et finit par nous entraîner dans des espaces infinis. Ce qui pourrait n’être que litanie devient chant. Il y a là, incontestablement, quelque chose de l’ordre d’une opération magique, et comme telle émouvante, alors que l’on ne saurait dissocier le travail (de direction d’acteur) du metteur en scène et celui de la comédienne. Jean-Pierre Han

Les deux textes de Jean Lambert-wild sont édités aux Solitaires intempestifs (58 pages, 10€). À noter que sont donnés dans la foulée à 21h30, toujours dans une mise en scène de Michel Bruzat, Les soliloques du pauvre de Jehan-Rictus interprétés par Pierre-Yves Le Louarn (« C’est obligatoire, moderne, fulgurant. Il faut s’y ruer » / France 3 Nouvelle-Aquitaine).

 

…Quand l’œil écoute !

Il s’agit bien de cela, dans cette Source des saints, de la vue – perdue dès leur plus jeune âge par les deux protagonistes principaux, mari et femme dépenaillés, mendiant au bord d’une route « d’une région isolée de montagne à l’est de l’Irlande » – et de la sonorité des mille et un petits bruits de la vie quotidienne qui parviennent forcément démultipliés aux deux aveugles, sens aiguisés au fil du temps. La sonorité, c’est aussi celle, surprenante, incroyable, de la langue bouleversée que l’auteur met dans la bouche de ses personnages, âpre, rugueuse, tout en cassures, traduite dans le rythme du texte original, à la virgule près par Noëlle Renaude dont le travail est simplement extraordinaire, d’une audace et d’une fidélité folles, qui a séduit d’emblée le metteur en scène Michel Cerda qui n’aurait jamais monté cette pièce de John Millington Synge s’il n’avait eu connaissance de cette traduction. Et Synge serait resté dans un quasi anonymat : nous ne connaissons guère de lui en France que son Baladin du monde occidental, son chef-d’œuvre écrit en 1907, deux ans après La Source des saints que Michel Cerda fait revivre aujourd’hui. Cette langue qui nous vient de très loin, des profondeurs des îles d’Aran à l’extrême Ouest de l’Irlande, un lieu que William Butler Yeats avait conseillé à l’auteur (« Abandonnez Paris… partez aux îles d’Aran »…) qui y puisera le sujet de plusieurs de ses pièces, le spectateur met un temps avant de l’apprivoiser, mais une fois entré dans son rythme, tout s’éclaire soudainement. Il y a là un phénomène qui fait penser à un autre irlandais, James Joyce. Le couple d’aveugles aura la chance (?) de recouvrer la vue grâce à un saint qui va

Co Jean-Pierre Estournet

de village en village et qui, grâce à une eau miraculeuse, réalise de véritables miracles. Seulement voilà, et c’est bien toute la problématique de la pièce, le monde visible vaut-il la peine d’être vu et vécu ?

Le couple, Martin Doul et Mary Doul qui s’imaginaient être des modèles de beauté, sont soudainement mis devant une autre réalité qui les agresse profondément. Ils ont désormais « sous les yeux les mauvais jours du monde ». Et alors que la nuit s’abat à nouveau sur leur vue, ils refuseront avec la dernière énergie de la recouvrer, Martin jetant au loin le flacon avec son eau miraculeuse… Pour se retrouver et repartir ensemble sur les routes. Superbe simplicité, tenue avec une rigueur extrême par Michel Cerda plus que jamais à l’aise avec ce type de texte qu’il nous donne à voir et à entendre. On lui connaissait cette qualité tout comme on connaissait son travail de direction d’acteurs. Tout cela éclate sur le plateau nu aménagé par Olivier Brichet et savamment éclairé ou baigné dans l’ombre par Marie-Christine Soma. Une aire de jeu idéale pour que puissent donner chair à leurs personnages de manière inouïe Yann Boudaut (Martin Doul), Anne Alvaro (Mary Doul) et leurs camarades de jeu Christophe Vandevelde*, Chloé Chevalier*, Arthur Verret et Silvia Circu. Il n’est pas jusque dans la relation physique des personnages que l’accord de complétude ou de contraste ne soit juste (ainsi entre Yann Boudaut et Anne Alvaro dans des registres de jeu décalés, mais finalement tellement accordés). C’est réellement du grand art qui devrait permettre pour peu que l’on ait un peu de mémoire de considérer la véritable place de Michel Cerda dans notre univers théâtral plus que frelaté. Jean-Pierre Han

– Article écrit en janvier 2017, après la présentation du spectacle au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Bénédicte Cerrutti et Cyril Texier remplacent Christophe Vandevelde et Chloé Chevalier dans cette reprise.

– John Millington Synge : La Source des saints. Texte français de Noëlle Renaude (Éditions théâtrales, 60 p.,10€).

– Voir la revue Frictions ((n° 28, 14€). Avec des textes d’Anne Alvaro, Yann Boudaud, Michel Cerda et Noëlle Renaude à propos du spectacle.

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Longwy, radio Cœur d’acier

Ici, radio Longwy ! En 1979, en pleine bataille de la sidérurgie, la radio Lorraine Cœur d’Acier fait entendre sa voix. Une incroyable épopée radiophonique revisitée par Bérangère Vantusso et la Compagnie trois-six-trente. Original et surprenant, un moment de théâtre branché sur la bonne « Longueur d’ondes, l’histoire d’une radio libre » !

 

En fond de scène un castelet haut en couleurs où défilent quelques mots-clefs, face au public deux jeunes conteurs qui narrent une histoire à peine croyable ! Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso et une « mise en images » du plasticien Paul Fox, « Longueur d’ondes » raconte la création, en 1979, d’une radio libre à l’initiative de la CGT, studio installé en mairie de Longwy et antenne sur le clocher de l’église, pour défendre la sidérurgie

©J-M.Lobbé

lorraine ! Pour l’animer, deux journalistes professionnels (Marcel Trillat, Jacques Dupont) et les voix des syndicalistes locaux…

Avec chaleur et conviction, tendresse et émotion, de leur studio improvisé Marie-France Roland et Hugues de La Salle égrènent les grandes heures de cette mise en ondes unique en son genre, soutenue et défendue par la population locale face aux forces de l’ordre qui veulent la réduire au silence. Au point de transformer cette radio au service des luttes, Lorraine Cœur d’Acier, en une authentique radio libre qui ouvre le micro à tous les interlocuteurs locaux : syndicalistes, patrons, commerçants, penseurs et chanteurs… Surtout, la première antenne à donner la parole aux femmes de sidérurgistes qui narrent leur dur quotidien et les interdictions à disposer de leur corps, la première radio française à permettre aux immigrés de diverses nationalités à exprimer leur mal du pays et leur foi en la lutte collective ! « Longueur d’ondes » transpire la force des combats d’hier, mieux elle transmet aux générations nouvelles la force de prendre sa vie en main, de ne jamais se taire devant l’injustice. Au nom de la

© Céline Bansart

fraternité et de la solidarité. Avec ou sans micro, que les bouches s’ouvrent…

 

Formée à l’art de la marionnette (en 2017, elle mettait en scène « Le cercle de craie caucasien » de Bertolt Brecht, le spectacle de fin d’études des étudiants de l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières), Bérangère Vantusso s’est inspirée d’un art du conte très populaire au Japon, où elle fut en résidence. Le Kamishibai, littéralement « pièce de théâtre sur papier » : le narrateur raconte une histoire en faisant défiler de grands dessins glissés dans un castelet en bois, une sorte de roman graphique que l’on effeuille en parlant. Dans « Longueur d’ondes », il n’y a pas de marionnettes au sens strict mais la metteure en scène a collaboré avec le plasticien et scénographe Paul Cox pour la réalisation des images. « Très rapidement, Paul a évoqué les ateliers de sérigraphie clandestins des écoles d’art à Paris en 1968 et le mot affiche est entré dans notre projet. À la manière d’un éphéméride, plantés dans un studio d’enregistrement d’où seront envoyés des sons d’archives, dans une profusion de

©J-M.Lobbé

feuilles/affiches, nous contons ainsi les seize mois épiques durant lesquels cette radio a émis ».

Ponctuée d’extraits sonores picorés dans le coffret « Un morceau de chiffon rouge » édité par le magazine « La Vie Ouvrière », la pièce donne à voir et à entendre ce grand moment de liberté et de démocratie vécu par des hommes et des femmes peu habitués à s’exprimer dans un micro, à prendre la parole en public. Surtout peu habitués à être écoutés, entendus, plutôt familiers du « Travaille et tais-toi »… Native de Longwy, Bérangère Vantusso, alors enfant, se souvient de sa participation à la radio. « Une expérience fondatrice pour énormément de gens, d’où ma volonté de raconter cette utopie, cette forme d’insoumission par le débat » qu’elle avoue avoir revécu au moment des journées de Nuit Debout. « J’ai retrouvé ce même désir de se réapproprier la parole dans une forme horizontale ». Sans se leurrer pour autant sur la supposée libre expression qui nous régit aujourd’hui. « C’est une illusion, tous ces médias type Facebook donnent l’impression qu’on peut dire ce qu’on veut. Mais est-on entendu ? Ce qui est beau dans l’expérience de cette radio, c’est que la parole émise a été reçue par les auditeurs qui se sont emparés de cet outil jusqu’à créer eux-mêmes leurs propres émissions ».

Alors, plus aucune hésitation, branchez-vous sur la bonne « Longueur d’ondes » ! Yonnel Liégeois

Du 9 au 11/01, à La Passerelle de Saint-Brieuc. Le 22/01, aux Trinitaires de Metz. Du 24 au 28/01, au CDN de Gennevilliers. Du 30/01 au 01/02, au CDN de Sartrouville. Les 13 et 14/02, au MIMA de Mirepoix. Du 28/02 au 03/03, à La Méridienne de Lunéville. Du 05 au 08/03, au CDN de Lille. Du 11 au 15/03, au TJP de Strasbourg. Du 19 au 22/03, à l’Agora-Desnos de Ris-Orangis. Les 24 et 25/03, à l’Espace culturel de Longlaville. Les 28 et 29/03, à la SN de Vandoeuvre-Lès-Nancy. Les 31/03 et 01/04, à l’Espace 600 de Grenoble. Les 04 et 05/04, au Centre culturel de La Courneuve. Les 21 et 22/05 dans le cadre de la BIAM, au Théâtre Berthelot de Montreuil.

 

Marcel Trillat, la voix de LCA

17 mars 1979, 16h. Derrière le micro et dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience unique. « Première émission de Lorraine Cœur d’Acier…Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine Cœur d’Acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique ». Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens !

Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! ».

Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». Propos recueillis par Y.L.

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Jean Dasté, sa vie et son œuvre

Au sortir de la guerre, il fut l’un des acteurs majeurs de la décentralisation théâtrale. Un beau livre, Jean Dasté, un homme de théâtre dans le siècle, lui rend hommage. Un ouvrage, signé d’Hugues Rousset, où la ferveur le dispute à la plus fine érudition. À offrir ou à s’offrir.

 

De passage à la Maison Jacques-Copeau de Pernand-Vergelesses, un gros beau livre m’a tiré l’œil. Il s’intitule Jean Dasté, un homme de théâtre dans le siècle (1). Son auteur, Hugues Rousset, professeur de médecine interne à la faculté, désormais à la retraite, a été l’un de ces maigres gamins d’après-guerre qui virent avec émerveillement arriver à Saint-Étienne, sa ville natale, les saltimbanques emmenés par Dasté (1904-1994), le marinier amoureux du film l’Atalante, de Jean Vigo, gendre de Copeau, athlète complet de la scène de son temps, alors au début de la mission de décentralisation qu’il assumera jusqu’à son dernier souffle.

Hugues Rousset a composé un ouvrage où la ferveur le dispute à la plus fine érudition, qui complète haut la main les propres écrits de Dasté (Voyage d’un comédien et le Théâtre et le risque). La biographie de l’acteur-chef de troupe est parfaitement retracée, depuis ses années d’apprentissage de figurant au Châtelet jusqu’à ses compagnonnages multiples avec tous ceux qui œuvrèrent dans ce que l’on nommait – avec une vraie fierté civique – « le théâtre populaire ». On croise en route tous les fils, petits-fils et neveux putatifs de Copeau en somme : Dullin, Jouvet, Barsacq, Barrault, Artaud, entre autres.

Ainsi défilent les grandes heures de l’époque où une volonté de juste partage des richesses de l’esprit a eu droit de cité, quand Jeanne Laurent, chartiste, résistante, sous-directrice des spectacles et de la musique, imposa dès 1946 la prise en compte de la culture dans la revitalisation d’un pays à relever de ses ruines. Chez Dasté, aussi bien dans les farces et les pièces majeures de Molière que chez Shakespeare et Brecht, ont défilé maints artistes avant de se faire un nom (Delphine Seyrig, Mouloudji, Maurice Garrel, Jean-Louis Trintignant, etc.), auprès des fidèles des premiers instants, notamment Marie-Hélène Dasté, son épouse, fille de Copeau, et Suzanne Bing. Le travail avait lieu en équipe, comédiens et techniciens étroitement mêlés, tous artistes-artisans de mises en scène imprégnées de la sève généreuse d’un homme de spectacle formé sur les tréteaux, au corps souple, habile au port du masque fait maison, humaniste à la bonté foncière.

On a pu dire qu’il y avait chez lui « Un parti pris d’espérance », à destination d’un peuple bel et bien disparu, dont témoignent les photos d’Ito Josué et Louis Caterin. Jean-Pierre Léonardini

(1) Éditions Actes graphiques, 318 pages, avec une préface de Catherine Dasté, une postface de Serge Gaubert et de très nombreuses photographies en noir et blanc, 30 euros.

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Mouawad, mon bel oiseau !

Avec la création de Tous des oiseaux, Wajdi Mouawad signait en 2017 la véritable ouverture de son mandat à la tête du Théâtre de La Colline (75). Repris jusqu’au 30 décembre, un spectacle d’une force incroyable. Beau, tragique, émouvant. Plus qu’une plongée douloureuse dans le conflit israélo-palestinien, le choc des consciences au cœur de l’Histoire.

 

Tous des Oiseaux ? Une ouverture éclatante en forme de retour, celui de l’auteur-metteur en scène tel que nous l’avons connu autrefois, du temps de sa tétralogie du Sang des promesses avec ses grandes épopées intimes et familiales au cœur d’un monde en pleine déréliction. Wajdi Mouawad y revient après de vastes détours par le tragique grec et des propositions plus personnelles au cœur du noyau familial comme dans Seuls ou Sœurs. Il y revient surtout avec une plus grande maturité tant au plan de son écriture que de

Co Simon Gosselin

celle de son travail scénique, même s’il affirme n’avoir « jamais fait de mise en scène » mais n’avoir fait qu’écrire.

L’écriture de Tous des oiseaux, en tout cas, est le prolongement de la description des déchirures intimes, à commencer par la sienne propre, d’une terre à l’autre, d’une langue à l’autre, du Liban en pleine guerre civile au Québec via la France où la famille n’aura été autorisée à rester que quelques années. Cette déchirure originelle vient nourrir la fable qu’il a inventée et qui met au jour les déchirures profondes que vivent ses personnages au cœur du Moyen-Orient, de l’Europe et de l’Amérique mis dans l’impossibilité, pour le couple principal, de pouvoir vivre pleinement et ensemble l’amour qui les unit. Lui, Eitan, est un jeune scientifique d’origine israélienne, elle, Wahida, prépare aux États-Unis une thèse sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzan dit Léon l’Africain, un diplomate et

Co Simon Gosselin

explorateur arabe qui vécut au XVIe siècle et qui, livré au pape Léon X, fut contraint de se convertir au christianisme.

Wajdi Mouawad se saisit à bras-le-corps de son sujet, de l’histoire du Moyen Orient, dessine à grands traits le parcours éclaté de ses personnages aussi bien dans l’espace que dans le temps, d’Allemagne où vit la famille du jeune homme, aux États-Unis où il étudie tout comme Wahida qu’il rencontre là, et surtout à Jérusalem où il cherche à percer le secret de sa famille… Éclats de langues aussi (quelle place pour la langue maternelle arrachée et abandonnée ?)  avec au plateau l’allemand, l’anglais, l’arabe et l’hébreu assumés par des comédiens qui viennent de tous les horizons géographiques et qui parviennent sous la houlette du metteur en scène à trouver une unité et une cohérence assez extraordinaires. Ils sont neuf, qu’il faudrait tous citer, avec une mention particulière pour le couple formé par Eitan et Wahida, Jérémie Galiana et Souheila Yacoub, de véritables révélations. Wajdi Mouawad tend la situation à son maximum dans une histoire qui, à y regarder de près, pourrait paraître presque extravagante comme toujours chez lui, mais n’est-ce pas l’Histoire elle-même qui l’est ? Il emporte l’adhésion grâce à sa force de conviction, grâce à son talent d’écrivain (et de romancier).

L’état de tension extrême de tous ces personnages, que des traits d’humour ou d’auto-ironie viennent à peine détendre, saisit le spectateur emporté dans un véritable maelstrom. Celui de la douloureuse Histoire d’aujourd’hui. Jean-Pierre Han

 

Nous sommes tous des oiseaux !

De bon ou mauvais augure, chacun de nous est un oiseau qui se moque des frontières et des murs ! Capable, quand l’amour est moteur, de partir à la rencontre de l’autre et de ses différences… Tel est en substance, inspiré d’une légende persane et de l’histoire authentique d’Hassan Ibn Muhamed el Wazzan, le message que Wajdi Mouawad suggère avec cette page d’histoire intime inscrite dans la grande Histoire. L’histoire d’amour entre un homme d’origine juive et une femme arabe, l’une refoulant son identité première sous couvert d’un passeport américain et l’autre faisant confiance en la science et la force des chromosomes plus qu’aux croyances en n’importe quelle religion. Un amour qui se heurte aux convictions d’une famille qui a connu l’horreur des camps nazis et

Co Simon Gosselin

pour qui la terre d’Israël est à sauvegarder au risque des pires atrocités, un amour qui explosera dans les méandres d’un conflit qui n’en finit pas.

De la petite à la grande Histoire, Wajdi Mouawad se veut passeur d’une histoire « où l’intime des vies domestiques est dynamité par la violence du monde, il n’existe aucune réalité qui puisse dominer sur une autre ». L’ennemi, c’est toujours l’autre, le dicton en fait foi, il suffirait peut-être qu’un jour nous osions nous regarder dans un miroir… Sur la scène de La Colline, dans une révélation finale qui est à la hauteur des plus invraisemblables chutes molièresques, entre comique et tragique, se joue l’avenir de l’humanité. Tous des oiseaux ? Un vol au-dessus d’un nid de contradictions. Percutant, époustouflant, Grand Prix 2018 du Syndicat de la critique. Yonnel Liégeois

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