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Khatib, pour l’amour des vieux

Au théâtre du Rond-Point (75), Mohamed El Khatib présente La vie secrète des vieux. Les voix d’hommes et de femmes qui, à 80 ans passés, n’ont pas leur langue dans la poche. Une histoire de gens ordinaires, extraordinaires.

« Compte tenu de leur âge, les personnes sur scène sont susceptibles, comme Dalida, de mourir sur scène », peut-on lire sur un écran au début du spectacleNous voilà prévenus. Sur les planches, Annie, Micheline, Salimata, Marie-Louise, Chille, Martine, Jean-Pierre, Jacqueline et Jean-Paul, moyenne d’âge, 85 ans environ, s’amusent eux aussi de la réaction du public à l’heure de nous conter leur Vie secrète. Un brin d’autodérision, une pincée d’ironie, et les premiers rires fusent. Qu’on les aime, ces vieilles et ces vieux ! Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils sont sans filtre, non par goût de la provocation mais parce qu’à leur âge, ils n’ont plus rien à perdre ni à prouver. Toutes et tous ont roulé leur bosse, aimé, eu maris, femmes et/ou amants. Ils n’ont peut-être pas toute la vie devant eux, mais ils vivent intensément l’instant présent, sans se soucier du qu’en-dira-t-on. Malgré leur assignation à résidence dans un Ehpad.

Des picotements quand vous tombez amoureux

Alors, pour une fois qu’on leur donne le premier rôle, ils ne vont pas se priver. Tour à tour, parfois interrompu par un ou une partenaire qui rouspète à voix haute, ils se racontent et leurs récits croisés s’aventurent dans les méandres de leur mémoire. Ils parlent pourtant au présent car ils sont vivants, bien vivants, et provoquent chez le spectateur des émotions de montagnes russes, où l’on passe du rire aux larmes, sans crier gare. Ils parlent d’amour et de désir. Et rien de plus formidable, de plus revigorant que de les entendre évoquer ces picotements qui vous saisissent quand vous tombez amoureux. Ils ont 80 piges au compteur et toujours un cœur d’ado.

À leurs côtés, dans un jeu d’équilibriste parfaitement maîtrisé entre son rôle de metteur en scène et d’acteur, Mohamed El Khatib orchestre délicatement cette partition, avec la complicité de Yasmine Hadj Ali, « française d’origine aide-soignante » dont la présence pétillante provoque des étincelles. Et un feu d’artifice en guise de bouquet final. El Khatib met en lumière des histoires de gens ordinaires. Chez lui, les gens normaux sont décidément extraordinaires. Marie-José Sirach

La vie secrète des vieux, conception et réalisation Mohamed El Khatib : Jusqu’au 18/04, du mercredi au vendredi à 20h, les samedi et dimanche à 15h. Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21).

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Zucco, fureur et mort

Au Théâtre 14, à Paris, Rose Noël présente Roberto Zucco. L’ultime pièce de Bernard-Marie Koltès qui narre la folle et meurtrière cavale du célèbre tueur en série italien. Le tragique d’une vie, comme celle du dramaturge décédé du sida à la fleur de l’âge. Entre violence et fureur de vivre, désir d’amour et de mort, un spectacle viscéral.

Sur le plateau du Théâtre 14, tout débute, explose en musique : enfiévrée, déchaînée, enfumée… Des notes puissantes, des voix ensorcelantes (Natalia Bacalov au violoncelle, Martin Sevrin à la guitare, les deux au chant) qui anticipent la fureur et la violence qui vont bientôt surgir et envahir tout l’espace, de la scène à la salle. Roberto Zucco sème la mort sur son passage, le meurtre de ses parents en Italie, des assassinats et des viols en France. Une marche macabre avec la mort en point d’orgue, en date de 1987 un fait divers selon l’expression usuelle dont s’empare Bernard-Marie Koltès pour écrire son ultime pièce : de la quête d’amour à la fureur de vivre, de la violence du monde à la désespérance d’un homme.

La mise en scène de Rose Noêl est fulgurante, débridée dans ses excès de cris et de fumigènes, fougueusement et follement démonstrative dans les dérives psychiques d’un Zucco démentiel (Axel Granberger) qui explose l’espace, grimpant aux murs ou sautant dans la salle, dans les déboires sentimentaux de la gamine (Suzanne Dauthieux)qui l’accompagne dans sa quête amoureuse. Malade et fou, Zucco ne peut le reconnaître. Ce qu’il cherche ? « Personne ne sait qu’il neige en Afrique. Moi, c’est ce que je préfère au monde : la neige en Afrique qui tombe sur des lacs gelés », les mains rouge sang, l’homme rêve de la blancheur virginale !

De l’Est étouffant sous les conformismes sociaux et familiaux, de Metz sa ville natale Bernard-Marie Koltès tourne très vite son regard ailleurs, vers le grand Ouest, celui de l’Afrique puis des Amériques. Au traumatisme des guerres d’Indochine et d’Algérie vécues par un père officier, s’ajoutent au fil de ses voyages la critique acérée d’une société dont le fils honnit les codes, un regard toujours plus exacerbé. De la première à sa dernière pièce, Koltès impose sur scène les personnages récurrents à l’ensemble de son théâtre : les noirs et les arabes, les exploités et les prolétaires, les parias et les exclus de la société, les truands et les prostituées, les “ serial killer ” et les dealers. Pour composer au final, d’une œuvre l’autre, cette symphonie tragique de l’existence qui touche autant au cœur qu’au ventre. Qui bouscule, interroge, provoque, pervertit et sublime tout à la fois et l’homme et son destin… Le théâtre de Koltès tient autant de la vie réelle que fantasmée. Une subversion des codes, donnant parfois l’illusion d’ennoblir la bassesse et d’engrosser les valeurs, pour placer chacun devant ses choix de vie.  Tenant haut le beau et le pur au cœur de la noirceur absolue, presque une nouvelle mystique laïque, « le tout porté par une langue magnifique, lyrique et sauvage comme peut l’être notre temps », ainsi que le notait avec justesse Brigitte Salino dans la première biographie consacrée à Koltès.

Le texte tronqué, les éléments scéniques traités comme un feuilleton à épisodes fracassants sur chaîne de grande écoute, la langue et la poétique de Koltès se volatilisent dans les fumées d’une scénographie qui se veut innovante. Entre Succo l’italien meurtrier et Zucco le personnage de la pièce, il n’y a ni héros ni glorification d’un assassin, juste le délire d’un homme à l’esprit ravagé et les amères désillusions d’un dramaturge en souffrance. Koltès use d’une verbe sauvage qui se moque des convenances, libre de cœur et de corps, en rébellion jamais rassasiée. Le mal rôde en chaque humain, une réalité pas un mythe. Une poétique de la démesure, sans contrainte ni frontière. De l’auteur messin dont la mort s’annonce en cet ultime acte d’écriture, disparu avant même la création de la pièce et de la polémique qu’elle déclencha, lui-même qui partit moult fois à la conquête des neiges éternelles en terre africaine, amour et désir de vie se fraient difficilement un chemin dans ce brouhaha « spectaculaire ». En dépit de musiciens et comédiens d’une folle énergie, en dépit d’images et de tableaux d’une folle expressivité. Yonnel Liégeois

Roberto Zucco, Rose Noël : jusqu’au 18/04, les mardi-mercredi-vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à 16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77). Tous les écrits de Koltès sont disponibles aux éditions de Minuit.

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Jean-Louis Hourdin, bouleversant

Au Garage Théâtre, à Cosne (58), Jean-Louis Hourdin présente Le malheur innocent. Une « parlerie grave et joyeuse » où le comédien évoque la vie de Marianne, sa petite sœur trisomique. Un moment rare et beau, un « tombeau » de fraternité et d’amour.

C’est un lieu atypique que ce Garage Théâtre, en sortir de ville et bordure de campagne, où s’affairent à la mécanique le dramaturge Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou. Loin des ors de la capitale, au cœur de la Bourgogne profonde, à Cosne-sur-Loire, bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre…

Lorsque l’on pénètre dans cet « atelier » désormais consacré au Verbe et à la Musique, on aperçoit un homme, assis au fond, dans le coin gauche. On reconnaît ce visage, cette silhouette, cette haute figure du théâtre, Jean-Louis Hourdin qui se risque là à un exercice très personnel et touchant. Sous le titre Le Malheur innocent, il se livre à une « parlerie grave et joyeuse » en mémoire, en l’honneur de sa petite sœur Marianne. La dernière d’une fratrie composée en deux mouvements : les années trente, les années quarante. Jean-Louis Hourdin est l’avant dernier. Ses parents voulaient absolument une fille pour remplacer leur aînée, tuée par le bombardement américain des usines de Billancourt, plusieurs années auparavant, alors qu’elle venait de mettre à l’abri ses frères et sœurs dans la cave de la maison.

Marianne, enfant de remplacement, naît trisomique. Si le médecin de la famille s’en rend compte immédiatement, il n’éclaire les parents qu’un an plus tard. Ils ont eu le temps de se rendre compte… Dès lors la petite fille est prise en mains avec patience, conscience, amour. Sa mère va lui apprendre à lire et à écrire, elle est intégrée dans une famille profondément catholique. Georges Hourdin, le père, est un grand homme de presse qui a fondé des journaux, un groupe très fertile. Un homme de foi, également. On ne dévoilera pas ici ce que nous dit Jean-Louis Hourdin. Il faut que chacun reçoive ses confidences au plus profond de son cœur. Il y a des documents, des films, et même une émission de télévision. Jean-Louis Hourdin lit des lettres, parle de sa mère, de son père. De Marianne. Une jeune fille des années 60 qui rêve d’écrire des chansons, lit Mademoiselle Ange Tendre et Salut les copains. Qui rêve aussi de se marier, d’avoir des enfants.

N’en disons pas plus. Ce serait abîmer ce moment extraordinaire d’une grande pudeur par-delà la « parlerie ». Marianne a vécu jusqu’à 78 ans. Pour les plus jeunes spectateurs, rappelons-le : Jean-Louis Hourdin appartient à la grande génération de l’école du TNS. Il a joué dès le milieu des années 60, notamment sous la direction d’Hubert Gignoux et signé des dizaines de mises en scène depuis le milieu des années 70. En Avignon, on n’oublie pas Léonce et LénaLiberté à Brême. Pour Marianne, ce « tombeau » de fraternité et d’amour ! Armelle Heliot, in Le journal d’Armelle

Le malheur innocent, Jean-Louis Hourdin : le 17/04, 20h30. Entrée libre, participation au chapeau. Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93).

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Sarah Pèpe, le dire ou pas ?

Au Local des autrices (75), Sarah Pèpe présente Celle qui ne dit pas a dit. Superbement orchestrée, la parole libératrice de trois femmes face à des parcours de vie au travail trop bien ordonnés. Une pièce emblématique, à l’affiche d’un lieu consacré aux écritures féminines.

Un même lieu de travail, trois blouses aux couleurs différentes, trois femmes au discours clairement identifié : celle qui dit, celle qui dit après, celle qui ne dit pas… Qui a pouvoir et devoir à interpeller le patron ? Comment exprimer mécontentement et revendications ? Les réparties fusent, échanges serrés entre trois femmes au profil qui ne trompe pas : la taiseuse toujours en retrait, la suiveuse au propos sans risque, l’allumeuse au tempérament bien trempé. Une étrange impression, toute aussi réjouissante que déconcertante, à l’heure où s’allument les dialogues sur scène : dans la joute verbale entre les enjeux de dire et les raisons de ne point dire, superbement écrite et orchestrée, on se croirait plongé dans un sketch à la Raymond Devos !

Avouons-le d’emblée, une jolie rencontre que celle avec l’imaginaire de Sarah Pèpe, découverte lors de son « seule en scène » Croî(t)re ? Ou la fulgurante chute de Mme Gluck… et son irrésistible ascension. La comédienne et metteure en scène excelle dans le maniement des mots et la gestuelle des corps. Une écriture sobre, efficace, une construction fine et équilibrée de dialogues qui touchent leur cible en flèches acérées, un esprit qui se nourrit d’humour et de réparties follement décalées, un travail au plateau où dansent les mots quand le jeu des comédiennes métamorphose le trio d’interprètes en corps de ballet : avec Celle qui ne dit pas a dit, une bluffante incarnation de figures féminines qui, au travail ou à la maison, osent la transgression.

Avec ce coup de théâtre fracassant, au détour d’une scène anodine : elle a osé ! Sans informer ses collègues et copines, celle qui ne dit pas a osé : parler, dire au petit ou grand chef ce qui ne va pas, s’exprimer, se libérer de ses peurs et de ses souffrances. De son silence, surtout… C’est émouvant, fort, poignant quand la parole se libère, quand trois femmes au bord de la crise de nerfs se retrouvent unies, complices, solidaires pour affronter l’à-venir. Un superbe moment d’authenticité et de parler vrai, du sérieux et de l’humour intelligemment conjugués, face aux conditions de travail avilissantes un subtil regard « décalé » qui préserve de la prise de tête sur l’aliénation capitaliste.

Trois filles inspirantes (Sonia Georges qui dit après, Mayte Perea Lopez qui ne dit pas, Sarah Pèpe qui dit) qui chavirent les à priori, dits et non-dits du public. Yonnel Liégeois

Celle qui ne dit pas a dit, texte et mise en scène Sarah Pèpe : Les 13 et 27/04, à 20h. Le local des autrices, 18 rue de l’Orillon, 75011 Paris (Tél. : 01.46.36.11.89). En juillet, la majorité des pièces programmées durant la saison au Local se retrouvent à l’affiche du Théâtre des Lila’s, sa version avignonnaise durant le festival Off.

Le local des autrices

Situé à Belleville, dans le 11ème arrondissement de Paris et porté par Sarah Pèpe, autrice, metteuse en scène et comédienne, le Local des autrices ambitionne de mettre en lumière les voix féminines, encore trop souvent invisibilisées. Avec sa programmation engagée, le lieu s’annonce comme un espace vivant, propice aux échanges et aux réflexions autour des thématiques féministes et sociales.

« Le monde artistique a historiquement été conçu par et pour les hommes. Quand on observe nos bibliothèques, nos musées, ou même les grandes scènes de théâtre, on voit principalement des œuvres d’hommes, des récits qui se nourrissent du point de vue et du désir masculins. Ces dernières ont façonné notre vision du monde, et nous avons été exclues de cette narration. Cela a conduit à la marginalisation de nombreuses voix, notamment celles des femmes, des personnes racisées et des minorités.

Mon objectif est de donner aux femmes la possibilité d’investir pleinement cet espace créatif. Et ce faisant, de réinventer l’imaginaire collectif, de l’enrichir en offrant une place centrale aux voix féminines et aux expériences diverses, celles qui ont été spoliées pendant des siècles. C’est aussi une manière de créer un monde plus riche et inclusif, où chaque histoire, chaque perspective a droit de cité. Cela s’inscrit dans une logique d’éducation populaire et de médiation culturelle, au-delà de la simple dimension théâtrale.

Mon ambition à long terme ? Faire de ce lieu un véritable espace de création et de réflexion, où chaque personne se sente légitime à prendre la parole, que ce soit en tant que spectateur.ice ou participant.e. Je souhaite que la voix des femmes et des minorités soit non seulement entendue, mais qu’elle devienne un moteur pour de nouveaux récits et débats. Le local des autrices doit être aussi un carrefour de rencontres humaines, où les gens viennent non seulement pour les spectacles, mais aussi pour rencontrer, échanger, discuter, oser l’altérité.

Enfin, puisque l’argent diminue, puisque tout est fait pour créer de la concurrence entre les compagnies, réinventons l’échange, la mutualisation, le partage des ressources. Une autre façon de faire vivre les lieux de culture ! » Sarah Pèpe, propos recueillis par Périne papote

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Roger Planchon, artiste et pionnier

Ses mises en scène du Tartuffe de Molière ou du Henry IV de Shakespeare ont bousculé l’art de la mise en scène. Penseur et acteur infatigable de l’art théâtral, il est au cœur de la décentralisation en créant, à Lyon, le Théâtre de la Cité, futur TNP (Théâtre national populaire). Avec la complicité de Patrice Chéreau, plus tard de Georges Lavaudant et d’Alain Françon, Roger Planchon a affirmé la vitalité d’un théâtre d’art et du service public. À l’initiative de l’ENS et de l’IHRIM, en partenariat avec le TNP dirigé par Jean Bellorini, un colloque s’est déroulé du 1er au 03/04. Il a permis de mesurer l’apport incommensurable de l’artiste et du citoyen Planchon.

« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament », disait René Char. Ce vers du poète résistant, Roger Planchon (1931-2009), né dans une famille modeste, petit-fils de paysans ardéchois, s’en est emparé quand, au sortir de la guerre, il découvre le jazz et les poètes dans les nuits lyonnaises alors qu’il travaille comme simple employé de banque le jour. Autodidacte, il dévore tout ce qui lui tombe sous la main et, de poète en poète, s’intéresse au théâtre qu’il pratique, dans un premier temps, en amateur. À l’aube des années 50, il crée le Théâtre de la Comédie de Lyon. C’est le début d’une aventure artistique singulière, qui se prolongera avec la création du TNP de Villeurbanne, une aventure pionnière marquée par une effervescence théâtrale qui fait de Lyon l’autre épicentre d’envergure du théâtre avec Paris. Tenu du 1er au 03/04 sous l’égide de l’ENS (École normale supérieure) et de l’IHRIM (Institut d’Histoire des Représentations et des Idées dans les Modernités), avec la présence précieuse de Michel Bataillon, collaborateur émérite de Planchon, le colloque a réuni un public nombreux et plus d’une dizaine d’universitaires dont les interventions pertinentes ont permis de mesurer l’apport toujours actuel et l’impact de cette ruche artistique, de cette histoire.

Articulé autour de Planchon, artiste, dramaturge, et de Planchon, directeur du TNP, ce colloque s’est tenu à un moment crucial, le nôtre, où le service public de la culture en général et du théâtre en particulier est attaqué de toutes parts, sommé d’appliquer dorénavant les critères de l’économie libérale pour pallier aux carences de l’État, à sa désaffection économique certes mais aussi politique. Se pencher sur la période Planchon, c’est saisir comment artistiquement, lui et sa génération ont bouleversé les esthétiques théâtrales à travers une relecture des classiques en repensant « la mise en scène comme une approche critique de l’œuvre ». La venue du Berliner de Brecht en France provoque un séisme dans le monde théâtral. Roland Barthes et Bernard Dort s’en mêlent. Les débats et controverses sont légion. Après avoir vu le Berliner, Planchon estime qu’il peut « annexer Molière jusqu’ici aux mains de la bourgeoisie ». La lecture critique de Planchon de Tartuffe permet de sortir Molière de mises en scène boulevardières.

En même temps qu’il met en scène, Planchon écrit, la Remise, pièce ancrée dans le monde paysan qui en ayant pour marqueurs la guerre de 14-18 et les guerres coloniales, s’inscrit dans l’Histoire du XXe siècle. De même que l’action du Cochon noir qui, pour se situer dans un village reculé de l’Ardèche, se déroule pendant les événements de la Commune. Planchon monte des classiques, Molière, Marivaux, Shakespeare ; mais aussi ses contemporains, Adamov, Vinaver… Directeur du Théâtre de la Cité qui deviendra le TNP, Planchon imagine un bâtiment au cœur de l’espace public où chacun peut y circuler. Ce qui frappe aujourd’hui encore, devant cette bâtisse aux formes brutalistes, ce sont ces enfants qui entrent et jouent sur le parvis et le perron, la piscine municipale dans les sous-sols du théâtre.

Planchon n’a jamais cessé de penser la question du public. Georges Lavaudant a rappelé combien cette question se posait à partir du plateau : « le plateau commande, après ça se diffuse partout », dans l’enceinte même du théâtre et au-delà. Mais « ne jamais oublier que la question du partage de cet acte poétique, la création théâtrale, convaincre les spectateurs relève de Sisyphe : il faut sans cesse recommencer pour convaincre les spectateurs de revenir. On n’y arrivait pas autant qu’on le désirait, mais je pense qu’on a rempli notre mission à plus de 70 % et c’est peut-être ce qui nous maintenait en alerte ». Aujourd’hui, il y a de quoi être en alerte quand on mesure combien il est facile de détruire tout ce qui a fondé le service public du théâtre. À l’heure où tous les signaux sont au rouge, retraverser cette histoire fondatrice s’avère indispensable pour continuer d’inventer, d’imaginer un théâtre d’art de service public renouvelé et se rappeler cette phrase de Planchon : « Pour éviter les risques qu’une étatisation ferait courir à la pensée, il est nécessaire de maintenir un libéralisme intellectuel en ne subventionnant que les créateurs. L’argent ne doit plus aller aux administratifs, aux gestionnaires de théâtre, aux commerçants ». Cette pensée n’est-elle pas d’actualité ? Marie-José Sirach

Le Théâtre National Populaire : 8 Place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne (Tél. : 04.78.03.30.00).

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À l’ordre du jour, Vuillard et Bellorini

Au théâtre du Vieux-Colombier (75), Jean Bellorini propose L’ordre du jour. En adaptant le livre d’Éric Vuillard, le metteur en scène fait valoir l’écriture imagée de l’auteur et la pertinence de son point de vue historique sur l’implication du grand patronat allemand dans la prise de pouvoir d’Hitler. Un spectacle qui fera date

Le mariage entre grande industrie et nazisme commence dès 1933. Le spectacle, à l’affiche du Vieux-Colombier et interprété par les comédiens du Français, trouve des résonnances dans notre actualité. « Rire du pire, c’est s’armer contre lui », suggère Jean Bellorini, le metteur en scène et directeur du TNP. L’ordre du jour, c’est le plan d’Hitler pour prendre le pouvoir en Allemagne et annexer l’Autriche dans la foulée. On connaît la suite. Cette adaptation reprend textuellement le livre d’Éric Vuillard, en regroupant plusieurs chapitres. À commencer par la réunion de 20/02/1933, entre Goering, Hitler et 24 industriels convoqués pour financer la campagne électorale du parti nazi.

Rythme, précision et image poétique

À la croisée de la littérature et de l’essai, dans L’Ordre du jour comme dans la dizaine de titres publiés à ce jour, Éric Vuillard a l’art d’embrasser la grande histoire à la loupe. Avec forces documents détaillés, il évoque les événements dans une langue vive, sans fioritures, avec un sens du rythme, de la précision lexicale et de l’image poétique. Les descriptions des lieux, les caractères des personnages sont autant de didascalies pour une transposition théâtrale. L’acuité politique et la résonnance avec l’actualité de ce livre, prix Goncourt 2017, sont le support d’une mise en scène distanciée.

Sur l’air de valse Fliege mit mir in die Heimat (chanson composée par l’Autrichien Franz Winkler, connue en France sous le titre Étoile des neiges), trois acteurs et une actrice entrent en scène, en costumes trois pièces tristounets, longuement décrits. Ils représentent, à eux quatre, tous les participants, figurés par 24 paires de chaussures noires qui se reflètent dans un miroir. Grimés et masqués, ils semblent les pantins de Goering et Hitler. Ceux-ci sont joués par les mêmes interprètes, le corps surmonté de gigantesques têtes à leur effigie, ce qui fait ressembler les autres à une minuscule valetaille. La levée de fond est un succès : les Krupp, Opel, Siemens et 21 autres crachent au bassinet. Ils croient que les promesses du Führer, éloigner la menace communiste et rétablir l’ordre, permettront à chacun d’être « un Führer dans son entreprise ». Ce qui se réalisera, hélas, même pendant la guerre et au-delà. Ce préambule est suivi des épisodes qui mènent Hitler et ses complices à berner tout le monde, de Lord Halifax (président du Conseil de Grande-Bretagne) à Chamberlain et Daladier, pour aboutir à l’annexion de l’Autriche à la suite d’une série de chantages et de pressions exercés sur le chancelier autrichien Schuschnigg et son président Miklas.

Un quatuor bien orchestré

A la fois narrateurs et protagonistes, entre scènes dialoguées et récits, Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez, Baptiste Chabauty font entendre cette triste saga. Ils sont tour à tour les grandes figures historiques de cette période cauchemardesque entre 1933 et 1938, à l’orée de la Seconde Guerre mondiale : Goering, Hitler, Ribbentrop, Chamberlain, Sir Cadogan Goering, Ribbentrop, Alderman Mussolini Chamberlain, Daladier… Pour ce récit choral, un jeu de masques, maquillages, coiffures conçus par Cécile Kretschmar. Elle a réalisé plusieurs types de masques qui se superposent comme autant de mues de serpent. Une tête en papier mâché un peu plus grosse que nature recouvre, par exemple, un masque en silicone puis un troisième en tulle, seconde peau plus réaliste mais tout aussi étrange. Costumes, maquillages et artéfacts sophistiqués qui tendent vers l’expressionnisme dans l’esprit du cabaret des années 1930, sont aussi terrifiants que les carnavalesques et rudimentaires grosses têtes en papier mâché. On pense à Guignol, aux caricatures de Daumier, ou au Dictateur de Charlie Chaplin et aux Producteurs de Mel Brooks …

Il y a quelque chose de brechtien dans la mise en scène de cette farce sinistre, avec des parties chantées, des images qui se reflètent dans l’immense miroir à inclinaison variable, multipliant les points de vue et les personnages. La musique originale de Sébastien Trouvé et Baptiste Chabauty et les airs d’époque viennent en contrepoint ironique, certains morceaux joués en direct au violoncelle ou au vibraphone par Baptiste Chabauty. Nombre de scènes tournent le tragique en dérision, comme l’apparition de Schuschnigg en tenue de sport d’hiver, quand il va se mettre dans la gueule du loup au Berghof de Berchtesgaden. Ou, le 12 mars 1938, la venue à Downing Street de l’ambassadeur Ribbentrop en tennisman. Il accapare la conversation du déjeuner avec Sir Cadogan et Chamberlain, ce dernier n’osant pas l’interrompre alors qu’une note du Foreign Office lui apprend l’entrée des troupes allemandes en Autriche.

Coucou, les revoilà

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En guise d’épilogue on retrouve Gustav Krupp au printemps 1944. Gâteux, il est hanté par les fantômes des milliers de travailleurs forcés fournis par les SS… L’a-t-il été en réalité ? Les « 24 » ne sont pas le passé. Ils sont plus florissants que jamais, les Krupp, Opel, Siemens et consorts qui étaient de la partie en 1933. Ils ont été épargnés après la guerre, alors qu’ils y ont gagné gros, alimentés par la main d’œuvre des camps de concentration. Et leurs héritiers continuent de prospérer… Comment ne pas penser, en voyant ce spectacle, à ce qu’Éric Vuillard pointe du doigt : « Et ce qui étonne dans cette guerre, c’est la réussite inouïe du culot, dont on doit retenir une chose : le monde cède au bluff. (…) S’il ne cède jamais à l’exigence de justice, s’il ne plie jamais devant le peuple qui s’insurge, il plie devant le bluff ».

Tirerons nous des leçons de l’histoire ? On en doute face aux mensonges que nous déversent les propagandes d’aujourd’hui, les appétits expansionnistes et guerriers des dirigeants actuels. « Le bluff, c’est certain, a encore de beaux jours devant lui. On n’écrit pas dans l’éternité, mais exposé aux événements ». Ce que dit Éric Vuillard vaut aussi pour le théâtre, pour cette mise en scène en particulier, remarquablement servie par l’équipe artistique et les comédiens du Français. Un spectacle qui fera date et nous renvoie au livre. Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage

L’ordre du jour, d’après Éric Vuillard. Adaptation et mise en scène, Jean Bellorini : jusqu’au 03/05, le mardi à 19h, du mercredi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h. Le Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris (Tél. : 01.44.58.15.15). L’ordre du jour d’Éric Vuillard est paru aux éditions Actes Sud (160 p., 7€30).

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Les silences de Faustine

Au théâtre de la Cité Internationale, à Paris, Faustine Noguès présente Psicofonia, silences d’Espagne. Au lendemain de la mort de Franco et au nom de la réconciliation, le gouvernement décrète l’amnistie générale. Fille de républicains espagnols, l’auteure et comédienne ravive le passé, donne visage et voix à une mémoire interdite. Un spectacle insolite, envoûtant et poignant.

Petit maillot rouge, couleur révolte et sang, visage tout à la fois grave et lumineux, Faustine Nogès invite d’emblée le public à se coiffer du casque audio à disposition sur leur siège. Pour un voyage peu banal dans les Silences d’Espagne, un retour dans le passé, une immersion totale entre paroles, musiques et sons… Nous mettons nos pas dans les siens, à la quête d’une histoire jusqu’alors tue et tuée, au plus profond de cavernes et ruines. Celles de Belchite, une ville totalement détruite pendant la Guerre d’Espagne, une ville martyre laissée en l’état comme Oradour-sur-Glane. Quand la comédienne fait silence, résonne alors dans les oreilles la « psicofonia », cette technique sonore qui fait resurgir des profondeurs les bruits et les ondes de ce lieu maudit. Alors est rompu le silence sur les atrocités commises durant la guerre civile, prélude aux horreurs de la seconde guerre mondiale. Au lendemain de la mort de Franco et au nom de la réconciliation, le gouvernement espagnol avait décrété en 1977 l’amnistie générale.

Depuis des générations, des combattants d’alors à la jeunesse d’aujourd’hui, le silence était de rigueur. Les anciens se font taiseux pour ne pas raviver les plaies, un secret mortifère qui devient traumatisme pour tous : la fille de républicains espagnols en fait l’amère expérience, comme tous les survivants et leurs enfants. « L’Espagne s’est construite sur un charnier contenant les corps de centaines de milliers de victimes de la répression franquiste », témoigne-t-elle. « Les cadavres réclament justice » à l’heure où la loi ouvre enfin la porte en 2022 aux jugements des crimes commis par les sbires du général Franco durant près de quarante ans.

Avec délicatesse et tendresse, entre humour et poésie, Faustine Noguès nous prend par la main et l’oreille (!) pour nous conter ses souvenirs d’enfance, les dialogues avec son grand-père, convoquant Federico García Lorca pour mêler l’intime à la grande histoire. L’enjeu ? Briser le silence, oser fouiller les fosses communes avec Esperanza pour « faire entrer le passé dans le champ de la mémoire et le regarder avec clarté ». Un spectacle d’une grande puissance évocatrice, d’une sidérante beauté, envoûtant, poignant. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Psicofonia, silences d’Espagne, Faustine Noguès : jusqu’au 13/04, les jeudi et vendredi à 19h, le samedi à 18h, le lundi à 20h. Théâtre de la Cité Internationale, 17 boulevard Jourdan, 75014 Paris (Tél. : 01.85.53.53.85). Les 10 et 11/05 au théâtre d’Aurillac, du 04 au 25/07 au théâtre des Halles durant le festival d’Avignon.

Psicofonia, rompre le silence

Issue d’une famille de républicains espagnols, Faustine Noguès cherche à se réapproprier l’histoire de ses ancêtres, victimes de la répression franquiste. Elle se heurte à un phénomène troublant : une amnésie persistante l’empêche de retenir le moindre indice lié à ce passé. Face à cet empêchement intime, elle se lance dans une enquête sur le parcours mémoriel de la société espagnole et découvre un pays encore en lutte pour sortir du silence et de l’oubli.

En espagnol, le terme psicofonía désigne une pratique consistant à enregistrer le silence dans des lieux dits hantés afin d’en révéler les présences invisibles. Forte d’une expérience sonore immersive, Psicofonía fait surgir des fantômes espagnols, traces vivantes d’un passé qui ne passe pas. Entre fantaisie et prise de conscience politique, Faustine Noguès mène une quête personnelle et collective : retrouver une mémoire égarée et interroger la nécessité universelle de la transmission mémorielle.

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La révolte des livres

Aux Bords de scènes d’Athis-Mons (91), Simon Delattre présente Vents contraires. D’après un texte de Mike Kenny, l’histoire d’une bibliothèque menacée de fermeture… Pour petits et grands, un spectacle de marionnettes qui en dit long sur l’enjeu de la lecture. Motivant, ludique et poétique

L’une fréquente assidument la bibliothèque de son quartier, l’autre pas vraiment, Mona et Oscar y font connaissance par hasard. L’une s’éclate entre les rayons des livres, l’autre est accro à son téléphone portable. « Je ne suis qu’une petite fille mais je sais lire, le monde me fait peur mais j’adore les histoires », confie-t-elle à son nouvel ami, toujours dubitatif. De visite en visite, Oscar se prend au jeu, commence à tourner les pages, à laisser courir son imaginaire ! Jusqu’à cette date où des Vents contraires se mettent à souffler insidieusement…

Les autorités prétendument compétentes exigent d’enlever certains ouvrages des rayons avant la fermeture définitive du lieu. De la censure clairement affichée, la culture mise au ban. Face à un tel diktat, dans la petite tête de Mona grandit l’incompréhension, Oscar complice et solidaire. Plus fort encore, désabusés et désemparés, les trois bibliothécaires constatent aussi de curieux bouleversements : des objets changés de place, des livres classés au mauvais rayon… Même si un public averti vaut mieux que des spectateurs incrédules, Chantiers de culture ne vous révèlera rien, rien de rien, de ces étranges chambardements, à chacune et chacun suspens et plaisir de la découverte en ces lieux bizarrement hantés !

L’extraordinaire envahit l’espace, entre rêves et réalités : les contes et légendes, histoires et épopées, jusqu’au corsaire à la découverte de nouvelles terres et civilisations, semblent avoir fui les pages des albums pour s’immiscer dans le quotidien des petits et grands. Des trois comédiens grandeur nature aux marionnettes superbement animées, costumes-décors-lumières et musiques font de ce spectacle un formidable moment de grâce et de suspens. De la poésie à chaque réplique, sans mièvrerie une invitation à combattre la censure à hauteur d’enfant et à accueillir l’autre au cœur de ses différences. Du pouvoir du livre à éveiller l’imaginaire de tout lecteur, un appel ludique mais puissant à faire acte de résistance et à plonger encore plus et mieux dans le monde des vivants. Un délice pour les yeux et les oreilles ! Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Vents contraires, Simon Delattre : le 10/04 à 10h et 14h15, le 11/04 à 18h. Les bords de scènes, Salle Lino Ventura, 4 Rue Samuel Deborde, 91200 Athis-Mons (Tél. : 01.69.57.81.10).

Les 13 et 14/10 à la Maison de la culture, Scène nationale de Bourges (18), les 13 et 14/11 aux Points communs-Scène nationale de Cergy-Pontoise (95), du 28 au 30/01/27 à la Manufacture-Centre dramatique national de Nancy (54), les 02 et 03//02 à l’Espace culturel Boris Vian des Ulis (91), les 12 et 13/04 au Théâtre d’Arles (13), du 11 au 13/05 à L’onde, Scène conventionnée de Vélisy-Villacoublay (78).

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Olympe, féministe au temps présent

Au théâtre Debussy de Maisons-Alfort (94), Rachel Arditi et Justine Heynemann présentent Olympe(s). Une tribune forte, et musicale, en l’honneur d’une figure féministe méconnue de la Révolution de 1789.

En ces journées fiévreuses de 1789, Olympe de Gouges tente de faire représenter par la Comédie-Française sa pièce « Zamore et Mirza ». Mais l’illustre institution n’est pas encore prête à considérer qu’un texte écrit par une femme est aussi estimable que celui d’un homme… Ainsi débute Olympe(s) de Rachel Arditi et Justine Heynemann, laquelle signe aussi la mise en scène. Rien n’est faux, mais tout est théâtre dans cette évocation« Loin d’un biopic en costumes d’époque, nous ne cherchons pas à raconter la vie d’Olympe, mais une histoire liée à sa vie », soulignent les autrices. C’est l’occasion de croiser des personnages aussi célèbres que Beaumarchais et Marie-Antoinette.

Une page d’histoire multiple

Pas moins de dix artistes (Rachel Arditi, Éléonore Arnaud, Valérian Béhar-Bonnet, Simon Cohen, Juliette Perret, Antoine Prud’homme, Marie Sambourg, Sylvain Sounier, Adrien Urso, Kim Verschueren) sont présents sur scène. À parité hommes et femmes, ils interprètent plusieurs personnages, dansent et chantent avec une bonne humeur communicative. Sinistrement guillotinée le 3 novembre 1793, Olympe de Gouges (de son nom de naissance Marie Gouze) a laissé de nombreux écrits dont la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », publiée en 1791. Elle a aussi milité en faveur de l’abolition de l’esclavage.

Sur scène, Olympe(s) porte haut les couleurs de ses convictions sur une société autre à propos du mariage, du divorce, des droits des enfants, des chômeurs… Elle dévoile une page d’histoire multiple qui se vit aussi au présent. Gérald Rossi, photos Julien Piffaut

Olympe(s), Rachel Arditi et Justine Heynemann : le 10/04, 20h30. Théâtre Claude Debussy, 116 avenue du Général de Gaulle, 94700 Maisons-Alfort (Tél. : 01.41.79.17.20). Le 28/04 au Palais des congrès de St Raphaël, Fréjus. En juillet à la Scala Provence, lors du festival d’Avignon. En octobre à Saint-Quentin, Herblay…

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, Olympe de Gouges (Folio Gallimard, 112 p., 3€00). Olympe de Gouges, Olivier Blanc (éditions Tallandier, 256 p., 9€50). Olympe de Gouges : « Non à la discrimination des femmes », Elsa Solal (Actes Sud, 96 p., 9€90).

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Déshabillez-moi, déshabillez-vous !

Sur la scène de la Comédie de Béthune (62), Bérangère Vantusso présente Faire le beau. La manière de nous habiller en dit long sur notre rapport au monde. De la blouse d’école au bleu de travail, un défilé haut en couleurs, ludique et poétique.

Sur la grande scène du Théâtre de Montreuil (93), ils vont et viennent, font le beau, s’habillent et se déshabillent, défilent et disparaissent. Derrière un grand rideau stylisé, sont nichés les trésors, des dizaines d’habits et de vêtements : de la bonne sœur à l’ouvrier du bâtiment, de la blouse d’école au jogging du sportif… Les cinq garçons et filles paradent avec adresse et précision, jeunes et tous élèves de la Jeune Troupe du Théâtre Olympia, le Centre dramatique national de Tours dirigé par Bérangère Vantusso.

Pour sa nouvelle création, la metteure en scène s’est interrogée à rebours de la pensée commune : et si l’habit faisait le moine ? Toujours en complicité d’écriture avec Nicolas Doutey, elle orchestre un affriolant duo entre parole et vêtement ! Aux changements d’habit, endossé en solo ou à plusieurs, se déclament en cortège tirades et citations, de La distinction de Pierre Bourdieu au Goût du moche d’Alice Pfeiller, du Système de la mode de Roland Barthes à Quand les vêtements nous déshabillent de Patrick Avrane… Une cavalcade de couleurs et de mots qui en dit long sur le monde du costume, les modes et coutumes, les préjugés de classe selon ce que portent hommes et femmes au fil des temps.

La troupe s’en donne à cœur joie, humour et poésie envahissent l’espace, la musique aussi avec la guitare de Tatiana Paris. Sous les apparences d’une fantasque comédie burlesque, entre sérieux et légèreté, Bérangère Vantusso transforme un défilé de haute prestance en une audacieuse analyse sociologique de ce brin de tissu qui couvre ou dénude les corps. Finement cousu, de fil en aiguille, un spectacle qui nous déshabille avec maestria, élégance et drôlerie, comme nos habitudes vestimentaires. Un régal pour l’œil et l’esprit, de la tête aux pieds, le miroir de nos lubies et fantasmes. Yonnel Liégeois, photos Ivan Boccara

Faire le beau, Bérangère Vantusso et Nicolas Doutey, avec Félix Amard, Joséphine Callies, Claire Freyermuth, Camille Grillères, Luka Mavaetau et Tatiana Paris : les 08 et 10/04 à 20h, le 09/04 à 18h30. La comédie de Béthune, 138 rue du 11 novembre, 62400 Béthune (Tél. : 03.21.63.29.19).

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Emma et Anne Sylvestre, l’embellie !

Au théâtre de Bligny (91), Merieme Menant présente Emma la clown ose Anne Sylvestre. Un spectacle où elle revisite le répertoire de l’artiste, autre que celui des fabulettes. Accompagnée au piano par Nathalie Miravette, entre humour et émotion, du grand art !

Anne Sylvestre s’est éteinte en 2020, des suites d’un AVC. Étincelante carrière entamée en 1950 à la rude école des cabarets successifs où elle côtoyait Barbara, Brassens, Moustaki… Il y eut la Colombe, le Cheval d’or, le Port du salut, Chez Moineau, les Trois Baudets. À l’Olympia, elle précède Bécaud en scène. « On commence à s’apercevoir qu’avant sa venue dans la chanson, il nous manquait quelque chose et quelque chose d’important », écrit Brassens sur la pochette du deuxième album d’Anne Sylvestre. La voilà adoubée à juste titre. En octobre 1963, c’est la sortie de ses premières Fabulettes, « ces bijoux de paroles à destination de l’enfance, qu’elle sèmera tout au long de son existence et qui ouvriront de jeunes cœurs, jusqu’à aujourd’hui, de mère en fils et en fille », commente le journaliste et critique Jean-Pierre Léonardini. En 1989, ayant composé paroles et musique des chansons, elle tenait le rôle-titre de la pièce qu’il avait écrite, la Ballade de Calamity Jane, mise en scène par Viviane Théophilidès. Jouée au Bataclan, salle mythique où le petit-fils d’Anne, Baptiste Chevreau, perdit la vie à 24 ans, lors du massacre du 13 novembre 2015.

Le doute n’est point de mise : Anne – Merieme – Nathalie, trois prénoms faits pour s’entendre, trois femmes faites pour se comprendre… La Miravette fut la pianiste de la Sylvestre pendant plus de dix ans. Merieme l’a rencontrée un soir, la grande dame venue la féliciter au final de son spectacle Emma la clown. L’une et l’autre le reconnaissent, sans fausse pudeur : amour, admiration et respect pour Anne Sylvestre, la femme et l’artiste ! De toute façon, ce spectacle devait voir le jour, il ne pouvait en être autrement, il suffit d’oser ! Emma la clown connaît son répertoire par cœur et elle en informe l’auditoire, les sondages l’ont révélé, « je suis la plus grande admiratrice sur la planète de l’auteure-interprète ».

Et en complicité avec Nathalie Miravette au piano, Emma la clown ose tout sur la scène du théâtre de Bligny. Jouant des mimiques de son personnage au nez rouge, s’emparant du balai maudit ou béni de la Sorcière comme les autres, flânant sur les berges du Lac Saint Sébastien, se dandinant telle la Bergère au chevet de son troupeau, Les blondes courant aux abris tandis que résonne impérativement le Tiens-toi droitOn rit beaucoup, la tendresse au rendez-vous, l’émotion surtout à l’évocation des Lettres d’amour. D’une chanson l’autre, ce n’est point un banal récital chansonnier auquel le public est convié, c’est un spectacle à part entière. Les deux interprètes, parole et musique, mêlent leur partition à la perfection. Un dialogue tout à la fois pudique et public entre les deux artistes où perle leur bonheur d’avoir croisé la route d’Anne la bourguignonne, douleur et nostalgie lorsqu’elle déserta la scène en 2020, presque une mort par effraction.

Emma la clown a osé, elle a bien fait et elle le fait bien ! Un spectacle comique assurément, émouvant et touchant certainement, revitalisant absolument. Yonnel Liégeois

Emma la clown ose Anne Sylvestre, Merieme Menant et Nathalie Miravette : le 04/04, 20h30. Théâtre de Bligny, Centre hospitalier, 91640 Briis-sous-Forges. Vente des billets sur place le jour du spectacle, réservation en mairie de Briis-sous-Forges : par téléphone (01.64.90.70.26), par e-mail (accueil@briis.fr). Le 08/05 au festival Bernard Dimey à Nogent (52), le 16/05 au festival de l’Oreille en fête à Salins les Bains (39), le 22/05 au festival d’Anères (65), le 28/08 à la Scène Volubile de Guissény (29).

Coquelicot et autres mots que j’aime, Anne Sylvestre (Points, 228 p., 11€40). L’intégrale des Fabulettes (263 fabulettes, 18 CD et un livret de 160 pages, 80€). Aimer aimer et le chanter, toutes les chansons d’Anne Sylvestre (Points poésie, préface et présentation d’Olivier Hussenet, 896 p., 16€90). Anne Sylvestre : elle enchante encore !, Daniel Pantchenko (Fayard, 504 p., 26€).

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Julie Delille, la belle et la bête

Sur la scène de La Manufacture, à Nancy (54), Julie Delille présente Je suis la bête. Superbement réussie, l’adaptation du livre d’Anne Sibran : l’histoire d’une enfant abandonnée, réfugiée en forêt. Entre imaginaire et naturalisme, une aventure théâtrale déroutante.

Entre rêve et réalité, une lumière de lune en la profondeur de la nuit… Dans le clair obscur, le silence… Profond, long, très long ! Noirceur et silence s’allongent, se prolongent dans l’univers singulier du Théâtre de la Manufacture. Pour se propager et s’immiscer, énigmatiques, dans la tête des spectateurs. Jusqu’à ce que s’élève une voix, enfantine semble-t-il, presque inaudible. Les mots surgissent, tout à la fois doux et violents, pénétrants. Pour nous conter une étrange histoire quand, à l’âge de deux ans, « celle qui l’avait portée dans son ventre et l’homme qui la portait parfois l’ont laissée », enfermée dans un placard avant de quitter la maison ! Par intermittence, lucioles éphémères, éclosent alors d’infimes traits de lumière : une patte, une main ? Le mystère.

Durant plus d’une heure, il en sera toujours ainsi. Une expérience déroutante, à en perdre nombre de repères, Je suis la bête nous plonge dans une aventure théâtrale d’une originalité absolue entre imaginaire et naturalisme. Julie Delille, interprète et metteure en scène, directrice du Théâtre du Peuple de Bussang (88), se joue à merveille du texte d’Anne Sibran. Dans cette version scénique revisitée à l’occasion du 130ème anniversaire de l’utopie Maurice Pottecher et Tante Cam, son épouse, lumière et son, volutes blanches et piaillements de la nature, participent grandement à la qualité de la représentation : l’osmose totale. Deux ans tout juste lorsqu’elle est abandonnée, allaitée aux tétons d’une chatte, nourrie de la chair fade des chatons morts-nés… Elle se souvient, ses petites mains rappant la porte du placard jusqu’au sang, ses ongles devenus rouges griffes avant que ses yeux, prunelles comme celles de la chatte, découvrent l’infime orifice pour s’évader et se fondre dans la forêt.

Sauvage, obscure, impénétrable, exhalant fureurs et senteurs. Sur la scène, herbes et feuilles foulées, sons et sifflements feutrés, se tapissent et rôdent les vivants de la forêt qui l’agressent et la blessent, dont se repaît aussi la gamine carnassière durant des années. Bête parmi les bêtes, femme enfant à l’unisson de la nature, tantôt apaisante tantôt menaçante. Jusqu’au jour où les abeilles, fuyant leur « boîte », la recouvrent et lui fassent manteau. « Ça fait un bourdonnement qui me berce, me console, avec parfois des explosions d’étoiles. Jusqu’à ce moment où je m’endors enfin », nous confie-t-elle en mots chuchotés. Jusqu’à ce moment où une « bête blanche au regard d’homme », d’un jet de fumée, disperse les butineuses et la conduise dans une maison dont elle reconnaît l’odeur. L’horreur.

Il lui faut apprendre à oublier, à effacer ce que la forêt lui a révélé, à prononcer des paroles dont elle ignore le sens et qu’elle ne fait que répéter, à invoquer les cieux et un « père transfiguré ». La nuit, elle court l’aventure en quête de viande, le jour elle est contrainte de « nettoyer sa parole qui avait trop traîné sur la terre noire de la forêt ». Sur le plateau, la lumière devient un peu plus vivace, quoique toujours volatile, éphémère. Un visage apparaît, une longue chevelure aussi. Tantôt debout, immobile, tantôt à quatre pattes, fuyant pour toujours, à jamais… L’appel de la forêt est trop pressant.

Femme et bête, Julie Delille épouse sans faillir les contours de l’une et l’autre, nous invitant à cerner et discerner de quel côté avance, masquée, la sauvagerie. L’instinct ou l’intellect, la nature dénaturée ou l’humanité déshumanisée ? Un spectacle intense et fascinant, d’une suprême beauté quand la voix, couplée à la lumière et au son, se révèle plus qu’un mariage de raison. D’une « extra-ordinaire » puissance à nourrir notre imaginaire et à interpeller nos habitudes et certitudes, quand la comédienne libère moult images poétiques pour raviver le dialogue interrompu entre l’humain et sa conscience égarée. Yonnel Liégeois

Je suis la bête, texte et adaptation Anne Sibran, mise en scène et interprétation Julie Delille : le 08/04 à 19h, les 09 et 10/04 à 20h. Théâtre de la Manufacture, CDN Nancy Lorraine, 10 Rue Baron Louis, 54000 Nancy (Tél. : 03.83.37.42.42) . L’ouvrage d’Anne Sibran est disponible dans la collection Haute enfance – Gallimard.

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Du viol, police et justice

Au théâtre de la Colline (75), Pauline Bureau présente Entre parenthèses. D’une enquête policière poursuivant un pédocriminel en série à la mémoire traumatique d’une jeune femme violée dans son enfance… Dans une mise en scène et en image minutieuse, alternent retour du refoulé pour la victime et condamnation des violences par la justice.

Des cas de viol d’enfants, enterrés pendant trente ans, refont surface grâce à deux policières acharnées. Entre parenthèses, c’est l’histoire d’Alma, une enfant qui n’a pas les mots et d’une femme qui va les trouver, comme Adélaïde Bon l’a fait dans son récit, La Petite Fille sur la banquise : « J’ai écrit pour toucher du doigt ma vérité, pour ne pas laisser mon histoire à l’auteur du viol. L’autrice c’est moi ». Parallèlement, deux policières de la brigade des mineurs remontent le temps, sur les traces du violeur qui aurait sévi sur 72 fillettes. Tandis que les commissaires font des recherches, Alma, de son côté tente de surmonter l’amnésie traumatique qui l’empêche de se souvenir du viol et de comprendre les séquelles psychiques qu’il lui a laissées. Pauline Bureau est elle-même allée sur le terrain. Elle a consulté les archives de l’affaire jugée en avril 2016, a rencontré avocats et psychologues, assisté à des procès d’assises. Elle tisse ce double matériau pour construire une pièce documentaire pour huit interprètes, certains endossant plusieurs rôles.

Un espace unique pour récits pluriels

La scénographe d’Emmanuelle Roy a conçu un espace modulable. Côté jardin, le domicile d’Alma ; côté cour, le bureau de la brigade des mineurs. Entre les deux, au centre, un écran où seront projetés les réminiscences traumatiques d’Alma, inspirées par le texte d’Adelaïde Bon. Il s’ouvre sur une sorte de boite noire où l’héroïne se retire pour y rejouer des scènes muettes du passé. Les vidéos de Clément Debailleul rendent de manière sensorielle le ressenti de l’héroïne. Les images accompagnent ses crises d’angoisse et les moments de dissociation où elle se revoit enfant, dans l’escalier de l’agression. Scènes que Kim Héloïse Janjaud interprète avec délicatesse et sans pathos. Sur les murs s’inscrivent dates et lieux, permettant aux spectateurs de se repérer dans cette double intrigue, qui se termine en procès, après des allers et retours dans le temps, entre l’enfance et âge adulte d’Alma

Pauline Bureau reconstitue étape par étape ces démarches parallèles. On suit par le menu le travail des policières sans qu’aucune étape ne nous soit épargnée : portrait robot du prédateur, recherches d’ADN, ouverture des scellés et autres procédures pour identifier le criminel, Giovanni Costa. Au bout de cette longue traque, il fut condamné, à l’âge de 77 ans, à 18 ans de prison pour des crimes commis depuis les années 1990. Coraly Zahonero joue une Vanessa Wagner offensive, en duo avec Rebecca Finet tout aussi pugnace dans le rôle de Johanne Lacaille, une enquêtrice expérimentée à la retraite, appelée en renfort. Pauline Bureau leur invente des motivations personnelles de se battre au nom de toutes les enfants abusées. En écho se déroule le long calvaire d’Alma avec de nombreux interrogatoires, entretien avec l’avocate, confrontation caricaturale avec l’experte judiciaire… Tout cela pour montrer que rien n’est épargné aux victimes, mais qui nuit à l’économie globale du spectacle. Fallait-il s’appesantir si longuement et à répétition sur ses crises de boulimie, ses pertes de contrôle ? Et pourquoi avoir convoqué sur scène le personnage du violeur, d’autant qu’il a tout d’une grossière caricature de méchant ? On ne peut que le regretter car ce spectacle répond à une nécessité : en finir avec le silence viral qui recouvre les faits de viols sur mineurs.

Le viol sur mineur de moins de 15 ans

Il dénonce l’inertie de la police et la justice sur ces questions. Au moment des faits, trente ans auparavant, les deux policières furent empêchées d’approfondir leur enquête sur ce criminel qui avait déjà sévi par trois fois, dans les cours et escaliers d’immeuble du 17e arrondissement de Paris. Pour la loi, les attouchements ou agressions sexuelles n’étaient pas encore systématiquement qualifiés de viol. Sous la pression des mouvements féministes, ce n’est que depuis 2021 que le législateur considère que « tout acte sexuel entre un majeur et un mineur de moins de 15 ans est considéré comme un viol  ». Du côté des petites victimes, c’est aussi le règne du silence. À leur âge, elles ne sont pas armées mentalement pour mettre des mots sur ce qui leur est arrivé et le traumatisme déclenche chez elles une amnésie. Quant aux parents, ils occultent souvent les faits, ravalés au rang de secret de famille.

Après Neige, Pour autrui et Dormir cent ans, la metteuse en scène poursuit, avec Entre parenthèses, son exploration des liens entre intime et politique. Sa pièce apporte de l’eau au moulin des revendications actuelles, formulées notamment par la Fondation des femmes : « Nous demandons une loi intégrale contre les violences sexuelles, qui se pencherait sur les dysfonctionnements de nos institutions qui donnerait un cadre et les moyens d’agir et de protéger, afficherait une réelle volonté de lutter contre la culture du viol dont nous sommes abreuvés (via le porno), dès le plus jeune âge. (…) Une loi intégrale pour prendre enfin au sérieux toutes les victimes ». Malgré le talent des comédiens, le spectacle peut paraître laborieux par son abondance de détails. Pour autant, il faut vraiment le prendre comme un plaidoyer. Mireille Davidovici

Entre parenthèses, Pauline Bureau : jusqu’au 19/04, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52). La Petite Fille sur la banquise, Adelaïde Bon (Le Livre de poche, 256 p., 8€40).

Tournée : le 28/04 à la Scène nationale 61, Alençon-Flers-Mortagne. Les 06 et 07/05 à la Maison des Arts, Scène nationale de Créteil. Du 17 au 22/11 au Centquatre, Paris. Les 13 et 14/01/27 à La Passerelle, Scène nationale St Brieuc. Les 21 et 22/01 au Théâtre de Sartrouville, Centre dramatique national de Sartrouville. Le 29/01 au Théâtre Roger Barat, Herblay-sur-Seine. Les 11 et 12/03 au Théâtre du Beauvaisis, Scène nationale de Beauvais. Les 18 et 19/03 au Bateau feu, Scène nationale de Dunkerque.

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Godot, encore et toujours !

Au théâtre de l’Atelier, Jacques Osinsky présente En attendant Godot. La pièce emblématique de Samuel Beckett, interprétée par quatre comédiens exceptionnels : Peter Bonke, Jacques Bonnaffé, Denis Lavant et Aurélien Recoing ! Entre l’insolite et le burlesque, l’humanité à nu, un grand moment de théâtre.

Godot, on l’attend encore et toujours… Même si l’on connaît le fin mot de l’histoire, même s’il est gravé en notre mémoire, le dialogue entre Vladimir et Estragon qu’ils renouvellent à intervalles réguliers au fil de la représentation : « On s’en va ?/Non, on ne peut pas/Pourquoi ?/ On attend Godot/ c’est vrai ». Avant, dès le rideau levé dans un étrange bruit de ferraille, il y aura un long moment de silence au pied de l’arbre presque mort, l’un tournant le dos au public et contemplant le ciel dépeuplé, l’autre tête basse entre les mains et terré sur son caillou. Solitude de l’attente, l’humanité désenchantée, misère des corps et des cœurs. Le temps s’allonge, le décor est planté, la salle retient son souffle. D’emblée, l’on pressent que va se jouer là un grand moment de théâtre. Non, un grand moment de vie.

Depuis sa création par Roger Blin en 1953, la pièce emblématique de Samuel Beckett attise les convoitises de moult metteurs en scène. Chacun avec son regard singulier, Luc Bondy en 1999, le trio Bozonnet/Lambert-Wild et Malguerra en 2014, Jean-Pierre Vincent en 2015, Alain Françon en 2023 pour ne citer que les derniers en date… Aujourd’hui, sur la scène de l’Atelier, Jacques Osinski qui maîtrise avec grand talent l’univers beckettien ! Du maître irlandais exilé à Paris depuis 1937 et reposant désormais au cimetière Montparnasse, l’ancien directeur du Centre dramatique national des Alpes de Grenoble a déjà mis en scène nombre de ses textes, de Fin de partie à Cap au pire, de La dernière bande à quelques Foirades

« Je ne sais pas qui est Godot. je ne sais même pas, surtout pas, s’il existe. Et je ne sais pas s’ils y croient ou non, les deux qui l’attendent. Les deux autres qui passent vers la fin de chacun des deux actes, ça doit être pour rompre la monotonie. Tout ce que j’ai pu savoir, je l’ai montré. Ce n’est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. Je dirai même que je me serai contenté de moins ».

Samuel Beckett. Lettre à Michel Polac, 1952

Un événement à ne pas manquer quand s’affiche au fronton d’une grande salle parisienne le plus français des auteurs irlandais, prix Nobel de littérature en 1969 : Samuel Beckett, le maître de l’insolite, subtil défaiseur de langage et tricoteur de mots ! Sous la direction d’Osinski, les quatre personnages gagnent égale valeur, grandeur et saveur, tant le couple Lavant-Bonnaffé que celui de Bonke et Recoing. Sous un ciel vaporeux, la faim tenaillant le ventre, le froid s’immisçant au pied de l’arbre décharné, Estragon (Denis Lavant) tente désespérément d’enlever le godillot qui blesse son pied tandis que Vladimir (Jacques Bonnaffé) le rejoint braguette ouverte…

Le dialogue s’engage. Répétitif, désopilant : sur la mémoire qui flanche au souvenir d’être déjà passé par là, sur l’état miséreux des deux paumés que lie une tumultueuse mais solide amitié, sur le rendez-vous sans cesse décalé avec l’énigmatique Godot. Comme chaque soir, ils croisent le chemin du fantasque Pozzo (Aurélien Recoing) tenant en laisse Lucky (Peter Bonke), son porteur de valise. Chacun y va de sa tirade, pleureuse ou rieuse, doucereuse ou coléreuse. Rien n’avance ni ne bouge, l’action au point mort alors que s’agitent les protagonistes, en perpétuel mouvement ! Estragon et Vladimir repartiront comme ils sont venus, même pas déçus lorsqu’un jeune messager leur annonce un nouveau report. Demain, les deux compères en sont convaincus, ils rencontreront l’étrange inconnu.

Les quatre interprètes font preuve d’une sublime prestance, donnant force et vigueur aux personnages qu’ils incarnent. Avec un naturel désarmant, illustrant la relation maître-esclave pour les uns, la complicité amourachée pour les deux autres, de l’authenticité au plus haut degré entre bon geste et bonne intonation rendant tout à la fois limpide et sulfureuse l’écriture du dramaturge, faisant advenir complicité et compassion envers cette galerie d’êtres égarés et détonants, déconcertés et déconcertants. Une tranche d’humanité partagée entre rire et détresse, cruauté et tendresse dans l’aridité d’un monde où la rencontre avec l’autre désormais ne va plus de soi. Avec Beckett, c’est peu dire, entre humour et férocité, les rapports entre humains sont d’une étrange complexité.

La lune s’est levée, s’annonce un autre jour, défile le temps, demain peut-être le vieil arbre bourgeonnera, demain peut-être enfin Godot viendra. Pour l’heure, il s’agit de survivre autant que de vivre, peut-être qu’au plus sombre de l’existence peut briller une lueur d’espérance… Une seule certitude, le regard vraiment novateur porté sur un monument du théâtre contemporain. Yonnel Liégeois, photos Pierre Grosbois

En attendant Godot, Jacques Osinski : jusqu’au 03/05, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 15h. Théâtre de l’Atelier,  1 place Charles Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24). 

Les écrits de Samuel Beckett (théâtre, nouvelles et récits, essais et poèmes) sont disponibles aux éditions de Minuit.

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Téhéran, de l’exil à l’asile

Au Studio Marigny (75), Aïla Navidi propose 4211 km. Entre Téhéran et Paris, la distance qui sépare de ses proches une famille contrainte à l’exil. De la dictature sous le règne du chah à la torture sous le joug du régime islamique, à l’heure de l’intervention israélo-américaine, le dilemme entre l’amour d’un pays et l’espoir d’un retour.

Le plateau recouvert d’un immense tapis persan, la fête peut commencer : Yalda donne naissance à son premier enfant, ses parents Mina et Fereydoun rayonnent de bonheur ! Il n’en fut pas toujours ainsi du temps où, épris de démocratie et de liberté, ils combattaient le régime du chah d’Iran. Prison et torture déjà jusqu’à la chute et à la fuite en Egypte des Pahlavi en 1979, torture et prison encore au lendemain de leur révolution avortée et confisquée par l’ayatollah Khomeini avec l’instauration de la République islamique… Face à la répression programmée, l’exil obligé en 1980 par instinct de survie !

Entre humour et tragédie, Yalda raconte et se raconte. Avec passion, en un langage fleuri et coloré : sa propre naissance en France, ses années de jeunesse en banlieue parisienne, sa découverte d’un pays que ses parents ne cessent de lui décrire et louer, leur confiance chevillée au corps en un avenir radieux, l’accueil incessant de réfugiés iraniens dans le petit appartement… Des scènes fortes de la vie au quotidien loin des leurs et de leurs racines, ponctuées de musique et de chants, entrecoupées de flashbacks où reviennent en mémoire les atrocités commises par les mollahs et leurs affidés, les gardiens de la révolution. « Quand nous sommes partis, nous pensions que c’était pour six mois, ça fait trente-cinq ans », raconte un jour son père à Aïla Navidi, l’auteure et metteure en scène de 4211 km (deux Molière en 2024 : meilleur spectacle dans le théâtre privé, révélation féminine pour Olivia Pavlou-Graham). D’où cette envie d’écrire, vite transformée en nécessité « pour mettre en lumière le destin d’une famille déracinée et d’une fille en quête d’identité », confesse-t-elle.

Hommage d’une jeune femme à ses parents, Aïla Navidi donne à comprendre, voir et entendre la douleur du partir de tout exilé, l’attachement viscéral à une terre d’origine, l’espérance ancrée dans le cœur et les tripes d’un possible retour. De parcours individuels en saga universelle, une pièce qui bouscule nos certitudes et ravive nos convictions en la liberté sauvegardée à l’heure où des milliers d’hommes et femmes, d’Iran en Ukraine, de Palestine en Afghanistan, combattent et meurent pour la défense de leur droit à la parole et à la vie. Au tableau final, pour mémoire, défilent en fond de scène les noms des victimes torturées, assassinées ou pendues, depuis la mort de la jeune Mahsa Amini en septembre 2022 pour avoir mal porté son voile ! Au bilan de l’ultime répression, l’ampleur du massacre en janvier 2026 : de 30 000 à 50 000 morts, un bilan très provisoire, 100 000 blessés… Qu’en sera-t-il demain, à l’heure de l’intervention guerrière israélo-américaine ? Des cris de désespoir aux lueurs futures, un spectacle de toute beauté et d’une profonde humanité. Yonnel Liégeois

4211 km, Aïla Navidi : jusqu’au 03/05, du mercredi au samedi à 21h00, le dimanche à 15h00. Théâtre Marigny, Carré Marigny, 75008 Paris (Tél. : 01.86.47.72.77).

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