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Louis Jouvet, un personnage combattant

Il y a soixante-dix ans, en 1951, Louis Jouvet s’éteignait dans son Théâtre de l’Athénée. Pour l’occasion, Olivier Rony publie Jouvet. Une biographie, riche en témoignages divers, pour suivre à la trace les étapes d’une vie d’exception.

Le 16 août 1951, Louis Jouvet s’éteignait dans son Théâtre de l’Athénée. Cela fait soixante-dix ans. Pour l’occasion, Olivier Rony publie Jouvet, une biographie extrêmement documentée, riche en témoignages divers, qui permet de suivre à la trace les étapes de la vie d’exception de cet homme qui eut la religion du théâtre et que le cinéma rendit populaire. Né en 1887 dans le Finistère, grandi dans les Ardennes, éduqué chez les maristes, destiné à la pharmacie, le garçon long comme un jour sans pain, à qui l’on dit que « le théâtre est un métier honteux », lit beaucoup et se met très vite à jouer dans des troupes d’amateurs. Il ne s’aime pas, se grime, interprète volontiers des rôles de vieillard. Peu à peu, on le remarque. La rencontre décisive a lieu avec Jacques Copeau, dont il devient comme le fils adoptif. Long compagnonnage avec ce mentor intransigeant. Auprès de lui, ce sera l’aventure historique du Vieux-Colombier, l’apprentissage de tous les artisanats de la scène, l’échange permanent dans l’exigence. Lorsqu’ils se séparent, Jouvet, tel qu’en lui-même enfin, ne cesse de s’élever dans son art, dirige des théâtres, devient un metteur en scène sourcilleux et l’acteur de cinéma fêté que l’on sait encore.

À la tête de l’Athénée, enfin chez lui, il magnifie les pièces de Giraudoux. Knock, de Jules Romains, permet de garnir la caisse. L’École des femmes devient son étendard… C’est fou ce qu’il entreprend ; mises en scène à la chaîne, répétitions interminables. Durant la guerre, c’est l’odyssée formidable de la tournée triomphale et harassante en Amérique latine, où il faut passer les gouttes, quand vichystes et gaullistes se tirent dans les pattes. Olivier Rony ne laisse rien dans l’ombre, avec tact, jusque dans la sphère amoureuse de celui qui a créé un Dom Juan obsédé par le défi à Dieu. Cela se lit comme un roman. C’en est un, vécu par cet artiste à l’inflexible rigueur qui, trois fois recalé au Conservatoire, y devint finalement un maître révéré, à qui l’on doit, entre autres écrits, cet ouvrage de référence, le Comédien désincarné.

Au milieu du tourbillon de son existence, Jouvet cultiva sans fin l’étude. Il respirait au milieu des livres, il a remis à l’ordre du jour les écrits de Nicola Sabbatini, expert de la Renaissance au « point de vue de l’exécution » (Jouvet), autrement dit la pratique scénique concrète, de l’architecture à l’éclairage en passant par le décor et la machinerie. Jouvet fut un personnage combattant du théâtre, à ce titre inoublié. Jean-Pierre Léonardini

Gallimard, « Folio biographies » n° 154, 416 p., 9€70.

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Chambaz, la vie ouvrière en photos

Aux éditions du Seuil,  Bernard Chambaz publie Une histoire vivante des ouvriers. Un choix de photographies issues du fonds Gamma-Rapho, que le romancier et historien de formation décrypte avec passion et érudition. De la belle ouvrage

C’est une histoire bien vivante d’ouvrières et d’ouvriers, depuis 1900 à nos jours, que nous propose Bernard Chambaz, historien de formation et romancier. Il a choisi pour cela de présenter un choix de photographies issues du fonds Gamma-Rapho, parmi lesquelles celles d’Édouard Boubat ou de Jean-Philippe Charbonnier.

Publiant en couverture des mains de travailleurs, celles d’un ouvrier de mine d’ocre, l’auteur ouvre Une histoire vivante des ouvriers par une photographie de femmes au travail, celle des sardinières de Loctudy (Finistère), prise en 1906. Des sardinières en grève cette année-là, puis en 1909, comme l’ont été celles de Douarnenez et de Concarneau à la même époque, pour réclamer des augmentations de leurs maigres salaires. Bernard Chambaz l’affirme d’entrée de jeu, il en fait le fil rouge de son bel ouvrage : les ouvriers existent encore ! S’ils sont moins visibles, si le travail a évolué – et l’on pourrait ajouter si les photographes, et notamment de presse, entrent moins facilement à l’usine qu’à d’autres époques – ils sont loin d’avoir disparu. Il le montre en sept grands chapitres chronologiques qui structurent cet immense travail de collecte, de choix d’images et d’écriture. Soulignant, d’une photo l’autre, les enjeux de chaque époque, situant chacune d’elle dans son contexte et la décrivant avec une grande précision…

On retrouvera, ou l’on découvrira, des images d’usines, d’ateliers, du travail lui-même, des luttes, de Milan à Lens, de la Ruhr à Corbeil-Essonnes, des photographies de cités comme celles de Sarcelles, de séquences de radiographies dans un centre de Sécurité sociale. Des moments festifs du Front populaire, ou d’une noce d’or de mineurs (en 1948), à des temps plus graves aussi, comme celui pour la défense de la sidérurgie… Les deux dernières parties, consacrées des années 1980 à 2000, puis de 2000 à 2020, donnent à voir les métamorphoses du travail, son absence forcée pour certains, et « les réalités ouvrières dans un monde globalisé et post-industriel ». Isabelle Avran

Une histoire vivante des ouvriers, Bernard Chambaz (Le Seuil, 240 p., 29,90€)

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La Commune de Paris, 150 ans (5)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

LA COMMUNE ET LES FEMMES

Dans une série d’éclairages à l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, France Culture a passé en revue quelques idées reçues sur l’événement. Dont cette question : la Commune de Paris, une révolution féministe ?

Parmi quelques lieux communs et fictions historiques qui voyagent au sujet de la Commune de Paris, croise souvent dans des eaux floues cette idée que 1871 aurait été en quelque sorte l’année de la femme. La preuve, lit-on même parfois : Louise Michel et sa stature statufiée, le mot « pétroleuses » qui voit le jour dans la langue française au cœur de l’événement insurrectionnel et dit quelque chose de l’implication féminine (ou de la façon dont on le regarde) et puis… Les institutions communalistes n’ont-elles pas imposé l’égalité de salaire entre les hommes et les femmes ? Justement pas. C’est une erreur historique qui a la dent dure : si les femmes contribuent bien à l’épisode communaliste en y négociant une place, les enjeux de genre n’y ont pas du tout cette centralité qu’on croit parfois distinguer.

Une révolution féministe ?

Le 18 mars 1871, lorsque Paris se soulève à l’aube pour faire obstacle aux troupes versaillaises clairsemées qui grimpent sur les hauts de Montmartre mettre la main sur une réserve de canons, les femmes du peuple parisien sont nombreuses. Elles se mêlent aux rangs de la troupe, sèment le désordre et paralysent finalement l’opération. De cette scène inaugurale qui précipitera les débuts de l’insurrection comme on appuie sur la gâchette dans une ville éreintée par les mois de Siège et effarée par la capitulation devant Bismarck, découlera l’idée qu’on doit les débuts de la Commune aux femmes. Et qu’elle le leur a bien rendu ? En fait, pas vraiment. Voir dans la Commune de 1871 une révolution féministe serait aller bien vite en besogne. Pas tant parce que le mot “féminisme” est un rien postérieur à l’événement : aujourd’hui, des historiennes et des historiens conviennent largement qu’on peut utiliser le terme comme on anti-daterait un regard pour mieux l’ajuster.

Si l’on doit prendre avec distance l’idée que l’horizon de révolution sociale est passé par le genre en 1871, c’est parce qu’il faut d’abord se souvenir que lorsque Paris s’embrase, les femmes n’ont pas le droit de vote ni ne sont éligibles. Elles ne l’auront pas davantage à l’issue de la Semaine sanglante, lorsque la Commune s’éteindra sous la contre-offensive de l’armée d’Adolphe Thiers, le 28 mai 1871 : en l’espace de 72 jours tout au plus (et plutôt deux petits mois à peine si l’on prend plutôt le calendrier à partir des élections du 26 mars), il n’en sera pas même question dans les débats. Parce que l’épisode sera trop éphémère ? C’est une hypothèse. Mais force est de constater, malgré tout, que même dans un laps de temps aussi resserré et l’urgence du moment, des débats ont existé en haut lieu pour savoir, par exemple, s’il était juste et légitime qu’un étranger puisse se faire élire membre de la Commune, alors qu’il n’aurait pas même la nationalité française. Or au sujet des femmes, rien de tel.

« Citoyennes » sans citoyenneté

Elles s’appellent pourtant « citoyennes », et participent activement aux clubs qui sont un des lieux cruciaux de la vie démocratique telle qu’elle se déploie durant la Commune. Des espaces de rencontre et de débats qui donnent aux institutions officielles une assise et des reins solides en termes d’ancrage populaire, en même temps qu’ils tracent un trait d’union avec des révolutions antérieures comme celle de 1848, et des réseaux politiques au sens large. Certains clubs sont mixtes, d’autres sont 100% féminins, et partout dans la capitale, ils sont des épicentres d’où s’expriment et s’affirment une authentique souveraineté politique au féminin. On y débat de l’urgence d’ouvrir des crèches, de l’instruction des filles, du clergé à qui l’on entend faire la peau, et aussi de la ligne à tenir vis-à-vis de la prostitution. Dans la presse, quelques figures féminines jouent aussi un rôle crucial, à l’instar d’André Léo, cette intellectuelle avant la lettre qui prendra pour pseudo le prénom de ses deux jumeaux, et contribuera à co-construire une pensée communaliste comme elle avait participé à un espace public féminin, plus tôt dans le XIXe siècle. Si les journaux ne sont pas des institutions officielles, la place qu’y tient André Léo et son écho dans le monde communard n’en est pas moins crucial, bien que sur les franges. Il faudra attendre 1944 pour voir le statut électoral des femmes évoluer.

Bien davantage qu’au plan d’une citoyenneté de droit, c’est sur le terrain du travail que se joueront les questions de genre au printemps 1871. Au point qu’on peut sans doute distinguer là quelque chose de l’ordre d’une citoyenneté bis qui s’affirme et se négocie, et qui justement passe par le travail, puisque la Commune est aussi une révolution ouvrière. Une historienne l’a montré bien avant tout le monde, dans un livre pionnier qui remonte à 1963 : c’est Edith Thomas, une chartiste, la première en France à travailler sur les femmes pendant la Commune de Paris, dans la foulée de travaux antérieurs sur les femmes de 1848, et des biographies de grandes figures féminines du XIXe siècle.

Les « Pétroleuses », un stigmate

Figure centrale de la Résistance intellectuelle, largement sortie des radars après sa rupture avec le PCF, historienne marxiste hétérodoxe, Edith Thomas a fouillé dans les inventaires fragiles et lacunaires de la Commune de Paris comme on repasserait des documents élimés sous un rai de lumière neuve : elle y a pisté des femmes, regardé une organisation tout juste au stade d’ébauche, et vu cette souveraineté en train de s’affermir et parfois de s’affirmer entre les lignes, à bas bruit. Et en 1963, dans un livre sans équivalent qu’elle intitulait Les Pétroleuses pour mettre au jour le stigmate qui fera longtemps écran à la portée vraiment politique de l’action de ces femmes, elle guidera ses lecteurs au gré des sources vers des registres d’ouvrières, vers des manifestes, vers des traces infimes qui, ensemble, disent l’engagement concret dans la Commune depuis les travaux d’aiguille, depuis les soins aux blessés et, plus tard, du côté des barricades quand l’issue se tendra. C’est tout cela saisi ensemble que l’approche novatrice d’Edith Thomas poussait, dès 1963, à regarder comme une mobilisation proprement politique, comme l’itinéraire bis d’un engagement communaliste faute de citoyenneté au sens strict, et juridique, du mot.

Dans ce contexte et dans l’étroitesse du calendrier de l’événement, on découvrait sous la plume d’Edith Thomas combien le travail avait été, pour les femmes, plus qu’un terrain où se déployer, et y trouver au passage de quoi se nourrir, après des mois de grande misère. Ce que montrait précisément l’historienne, c’est qu’en affirmant un droit au travail, et en le négociant avec les autorités officielles qui finissent par confier l’organisation du travail à une structure 100% féminine, l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, les femmes parisiennes sous la Commune de Paris se sont inventées une forme de citoyenneté alternative. L’intitulé de cette Union est frappant de ce point de vue-là. La structure, qui comptera plusieurs centaines d’ouvrières et des déléguées qui sont rétribuées pour militer, est notamment dirigée par Elisabeth Dmitrieff, l’émissaire de Karl Marx à Paris, et Nathalie Le Mel, une relieuse bretonne montée à Paris qui était déjà très investie dans l’Association internationale des travailleurs avant le 18 mars. Nulle part son titre ne mentionne le travail, mais plutôt une cause officielle légitime (« la défense de Paris ») et une activité qui reste dans les bornes raisonnables de ce qui passe encore pour une activité genrée (« les soins aux blessés »). 

En fait, à partir du 11 avril 1871 (soit trois semaines après le début de la Commune), c’est depuis cette structure-là, qui gravite dans les cercles internationalistes, que ces femmes vont organiser le travail féminin, et notamment entreprendre de le distribuer sans passer par des intermédiaires qui se payent sur le dos de celles et ceux qu’ils placent. à l’heure où les patrons restés à Paris avaient de surcroît baissé les salaires depuis le début de l’insurrection, l’autonomie était d’autant plus un enjeu. Or comme le rappelait l’historienne à la plume acerbe dès 1963, cette question du travail des femmes était justement une ligne de fracture importante au sein du mouvement ouvrier en cours de cristallisation. Si Proudhon était mort quelques années avant la Commune, les siens étaient encore nombreux, dans l’écosystème communaliste, qui défendaient justement la femme à la maison. D’ailleurs à l’époque, même lorsqu’elles travaillaient, le gros du travail féminin, et notamment les travaux d’aiguille, se passaient encore dans le huis clos du domicile plutôt que dans des ateliers.

L’égalité de salaire, pas pour toutes…

En fournissant du travail aux femmes et en se réappropriant par exemple le mécanisme des ateliers de 1848, l’Union des femmes leur donnait donc aussi accès, en 1871, à la possibilité de se former politiquement. C’est-à-dire, au fond, de s’organiser au sens large, donc de s’émanciper, même à bas bruit, et dans les franges d’un engagement qui ne dirait pas son nom (ou pas complètement). Pour tenir cette ligne de crête et pousser cet agenda en partie silencieux, les cheffes de file compteront sur quelques alliés parmi les membres élus de la Commune qui sont, bien sûr, tous des hommes. Le relieur Eugène Varlin, qui est proche de Nathalie Le Mel, en est un : ensemble, ils militent à l’A.I.T., l’Association internationale des travailleurs, et ensemble, ils avaient arraché dès 1865 l’égalité de salaire pour les relieurs et les relieuses. Mais c’était six années déjà avant la Commune de Paris.

Le Mel et Varlin pousseront-ils cet agenda-là à chaud au cœur de l’événement comme on irrigue un substrat pour l’équilibrer ? Les élus de la Commune trancheront en tous cas in extremis en faveur d’une égalité de salaire entre les instituteurs et les institutrices. Mais, en dépit d’un lieu commun qui aura la dent dure, l’égalité de salaire n’ira pas au-delà durant le temps communal. C’est révélateur, aussi, de la place à part qu’occupe l’enseignement dans ce second XIXe siècle. Non seulement dans le féminisme (comme le montrera par exemple l’historienne Eliane Viennot dans tous ses travaux sur l’espace de la cause des femmes et sa charge polémique inouïe), mais aussi dans le monde communaliste…

Thomas et Maitron

Ainsi Edith Thomas, y consacrant un chapitre dans Les pétroleuses, commence-t-elle par écrire : Pour fonder la société de l’avenir que rêvait la Commune, il fallait former des hommes et des femmes qui fussent libérés de l’empreinte cléricale. Il était nécessaire d’organiser l’enseignement laïc, et de prévoir, pour les filles, dont l’instruction avait toujours été négligée, de nouvelles écoles, et, en particulier, des écoles techniques, qui les préparassent à gagner leur vie. Quelques semaines après le début de la Commune, Edouard Vaillant demandera aux municipalités de créer des écoles professionnelles.

à l’époque de sa parution chez Gallimard, son essai ne passera pas inaperçu. Jean Maitron, le grand spécialiste de l’histoire sociale, en assurera lui-même l’un des comptes-rendus dans les revues académiques. D’autres souligneront le travail de fourmi et la rigueur aigüe dont avait fait preuve la chartiste, conservatrice des archives nationales, pour parvenir ainsi, la première, à excaver de l’oubli ces femmes dont bien des traces archivistiques avaient tout simplement été supprimées. Malgré tout, quelques mois après la mort d’Edith Thomas, les célébrations du centenaire de la Commune de Paris montreront que la place des femmes dans l’événement de 1871 n’était pas encore un objet d’étude pleinement légitime : aucune recherche ne s’y plongera explicitement pour poursuivre le sillon qu’elle amorçait en 1963.

Jusqu’en 2020 et à l’exception d’un Petit dictionnaire des femmes de la Commune de Paris (publié en 2013 par l’Association des amies et amis de la Commune, avec Les oubliées de l’histoire comme sous-titre emblématique), son livre pourtant ancien restera le seul à paraître en français. Le seul pour documenter, à hauteur de femme, l’événement de 1871 et la participation des communardes à la Commune de Paris. Même depuis ses franges. Chloé Leprince

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Talma et le petit caporal

En cette année du bicentenaire de la mort de Napoléon, un singulier personnage fait de l’ombre au petit caporal : Talma ! Sous le titre Talma ou l’Histoire au théâtre, Madeleine et Francis Ambrière lui ont consacré un volumineux ouvrage. Un grand tragédien, favori de l’empereur.

Sans entrer dans la polémique larvée sur la commémoration du bicentenaire de la mort de Napoléon, l’occasion est belle d’évoquer la figure de Talma (1763-1826), qui fut le grand acteur favori du « petit caporal » monté sur le trône. Madeleine et Francis Ambrière, sous le titre Talma ou l’Histoire au théâtre, lui ont consacré un volumineux ouvrage, fortement documenté, qui ne laisse dans l’ombre aucun des aspects de la vie et de l’œuvre romanesque de celui dont Chateaubriand a pu dire : « Il avait l’inspiration funeste, le dérangement de génie de la Révolution à travers laquelle il était passé ».

Fils de dentiste et dentiste lui-même, François-Joseph Talma joue d’abord en société, avant d’intégrer la première promotion de l’École royale de déclamation. En 1787, il débute à la Comédie Française dans le Mahomet de Voltaire. En 1789, il tient son premier grand rôle, Charles IX, de Chénier. En 1791, il entraîne une partie des comédiens français aux Variétés, devenues en 1793 Théâtre de la République, où ils jouent des pièces révolutionnaires. Après Thermidor, Talma devient un familier de Bonaparte qui, empereur, le fera jouer à Erfurt, en 1808, devant « un parterre de rois ».

Napoléon ne goûtait que la tragédie. « Moi-même », affirmait-il, « je suis assurément le plus tragique des personnages du temps ». Il prodiguait à Talma des conseils qui ressemblaient à des ordres : « Nous voyez-vous lever les bras en l’air, étudier nos gestes, prendre des attitudes, affecter des airs de grandeur ? Nous entendez-vous pousser des cris ? (…) Nous parlons naturellement comme chacun parle quand il est inspiré par un intérêt ou une passion ». Le succès magnifique du tragédien par excellence a perduré, à la Comédie Française ou en tournées harassantes, jusque sous la Restauration. Cent mille personnes suivirent son cercueil.

Talma, formé pour partie en Angleterre, révérait Shakespeare et soignait la mise en scène. Il a réformé les costumes avec l’aide du peintre David. Il avait toujours son mot à dire quant aux textes des auteurs d’alors, trop souvent médiocres. Travailleur acharné, riche, couvert de dettes, partagé entre plusieurs femmes, en rivalité permanente avec d’autres comédiens, il a traversé son époque, de Robespierre à Louis XVIII et Charles X, jugé par tous ses illustres contemporains et aimé par le peuple. Il fut le grand artiste d’une sensibilité neuve, héritière du XVIIIe siècle et préromantique. Jean-Pierre Léonardini

Talma ou l’Histoire au théâtre, de Madeleine et Francis Ambrière (Éditions de Fallois, 893 p., nombreuses illustrations, 29 €)

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La Commune de Paris, 150 ans (3)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

Ludivine Bantigny, la Commune au présent

Il est des événements historiques étonnants, tant ils déchaînent les passions. La Commune en fait partie. Avec La Commune au présent, les lettres de l’historienne Ludivine Bantigny adressées aux communeuses et aux communeux nous éclairent brillamment sur les faits quand on s’écharpe encore sur leurs cendres.

Comment rendre vivante et vivifiante la Commune, cent cinquante ans après son avènement ? L’historienne Ludivine Bantigny s’y emploie, avec La Commune au présent, en écrivant aux communeuses et aux communeux, célèbres et inconnus. En leur racontant des faits qu’ils n’ont sans doute pas vus sur le moment et ceux qui ont suivi, l’historienne nous plonge dans l’événement, ses coulisses et ses répercutions. Sa plume est tendre, délicate, quasi amoureuse envers ces héros du populo. À la lingère de 47 ans, Pélagie Daubain, elle explique qu’elle ne les nommera pas « communards » comme leurs adversaires et – sans vouloir la blesser – lui rapporte leurs « mots infâmes ». Ceux de Théophile Gautier, d’Alexandre Dumas fils, de Zola, de Flaubert ou de la Comtesse de Ségur… Elle apprend à Marie Soulange, passementière de 24 ans, que 1050 femmes ont été déférées comme elle au Conseil de guerre et que pour un certain Briot, auteur d’un long rapport, elles étaient des « créatures avilies et dégradées ». Elle lui raconte aussi le combat de ses « héritières », les salariées de Chantelle en 2016.

Au cœur des batailles

à l’instar de l’écrivaine Michèle Audin qui tient un génial blog sur la Commune, l’historienne nous transporte dans la bataille. Au fil de sa correspondance, on mesure l’humiliation de la défaite contre les Prussiens et la misère des Parisiens quand un marché aux rats se tenait à l’Hôtel de Ville. On suit les combats sur les barricades déployées par centaines mais aussi les batailles menées pour l’égalité et la fraternité au sein de la Commission du Travail et de l’échange, dans les clubs et les assemblées, de l’Union des femmes aux chambres syndicales, en passant par les coopératives et les sociétés de prévoyance, les caisses de secours et les associations ouvrières, les maisons de compagnons et même les francs-maçons !

Si la Commune nous paraît si importante, c’est sans doute parce qu’elle porte tant d’avancées à venir : l’inspection du travail, la liberté de la presse, l’école laïque, l’égalité des salaires entre les hommes et les femmes – encore un effort, on va finir par y arriver (NDRL) – la séparation de l’Église et de l’État… Les lettres s’enchaînent pour leur raconter encore la répression sanglante qui les a écrasés. à une inconnue massacrée sur le pavé, l’historienne confie : « Avant de vous rencontrer, votre mort représentait pour moi une sorte d’abstraction, une querelle historiographique. 7 000 ? 10 000 ? 20 000 ? ». Elle écrit à Eugène Jumeline, dont le visage a été arraché, comme à « l’inlassable » Charles Delescluze, tombé à plus de 60 ans au Château d’Eau, future Place de la République…

Remous d’hier et d’aujourd’hui

« Le rêve aurait été de vous voir tous les trois, Lissagaray, Arnould et toi. La Commune n’aurait pas été écrasée. On aurait pris rendez-vous dans un troquet près de l’Hôtel de Ville et on aurait sérieusement discuté. Avec Louise, aussi, bien sûr. Je crois l’entendre te confiant : « En révolution, l’époque qui copie est perdue. Il faut aller de l’avant ». Sans doute la lettre de Ludivine Bantigny au communeux Félix Pyat – qui proclamait : « Plus de castes, plus de classes ! » – aurait fait des remous au Conseil de Paris, début février 2021. à propos des commémorations, les rancœurs étaient tenaces comme les anachronismes. Pour le républicain Antoine Beauquier, fidèle de Christine Boutin et élu du 16e arrondissement, les communards étaient des « casseurs » de la pire espèce. Pas question de fêter « ce triste moment de guerre civile », pas plus que l’exécution le 26 mai 1871 de « dix prêtres et trente-neuf gendarmes ». Cent cinquante ans après la Semaine sanglante, la bataille entre Versaillais et Communeux se rejouerait-elle ? Pas sûr mais ça bouillonne quand-même.

Dans les manifs, les barricades changent parfois de camp mais les slogans taquinent toujours les clins d’œil : « Moins de Jean-Michel, plus de Louise Michel ! », « Élisez Reclus ! », « Ni Macron, ni personne. Vive la Commune ! ». On la porte en bandoulière pour défendre les retraites, l’assurance chômage, les services publics, on l’exhibe sur des gilets jaunes, on la passe sur les sonos… Pendant ce temps-là, certains défilent en tee-shirt orange ou en bleu-blanc-rouge pour défendre la sacro-sainte famille ou les frontières. Parfois –  signe que les boussoles déconnent pas mal – en faisant de l’œil à l’oncle Picsou, à l’image du troupeau d’identitaires défilant à Paris en casquettes siglées « Make America Great Again » le 20 février 2021. Est-ce que leurs foudres, si elles voyageaient dans le temps, se dirigeraient contre les membres de l’Association internationale des travailleurs qui sautaient les frontières allègrement ? Sans doute…

« Aujourd’hui, nous sommes face à ce fragile équilibre : nous souvenir sans fétichisme, vous évoquez sans vous imiter, nous rappeler sans vous plagier », écrit Ludivine Bantigny. Avec elle, il est des amoureux des communeux et des communeuses qui les saluent avec talent. Amélie Meffre

La Commune au présent, une correspondance par-delà le temps, de Ludivine Bantigny (La Découverte, 220 p., 20€)

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Fred Vargas, l’intranquille de la plume

Archéozoologue de formation, l’auteure Fred Vargas s’est bâtie une belle notoriété avec ses romans noirs. Qui, pour la plupart, mettent en scène le commissaire Adamsberg. Adaptées au cinéma et à la télévision, de folles histoires à lire ou relire.

En ce Lieu incertain, pour nos corps et nos esprits, il est conseillé de se laisser emporter par  les Vents de Neptune Dans les bois éternels pour échapper à L’armée furieuse et aux Temps glaciaires « covidien » qui brisent nos liens… Et nous laisser attirer dans les lacs, les fleuves, les mares, les puits et les montagnes d’où surgissent les personnages surnaturels, monstrueux et fantastiques, de Fred Vargas.

Lecture boulimique à l’exemple de la lieutenant Froissy qui accumule les réserves alimentaires de qualité dans les placards de la brigade de police pour faire face à tous les confinements possibles. Lecture fantastique dans les contes et les légendes où le climat, l’eau et les vents, les bruits et les odeurs se mêlent aux gens, aux animaux, aux rochers et à la terre pour débusquer le virus et le vaincre. Folles histoires qui nous empêchent, à la différence du lieutenant Violette Retancourt, de dormir debout, assis ou couché. Lire, quel que soit le lieu ou la position, prendre son temps comme Adamsberg : on se demande comment il a pu passer les concours pour devenir commissaire de police !

Aucun personnage, pas la moindre histoire, ne sont crédibles. Tout devient pourtant vrai après avoir vu et écouté le commandant Danglard, bien installé dans la chaufferie du commissariat du XVIIIème arrondissement de Paris, devenu le centre d’un monde ignoble et féérique. On se déplace sans problèmes dans toute la France, on voyage au Canada, en Islande et en Espagne, en agréable compagnie d’enquêteurs, de fugitifs. Même à Chicago pour retrouver un frère perdu ou en Serbie pour découvrir un fils inconnu. Tout se tient, tout est pétri d’humanité, de références historiques et scientifiques, d’ignorances partagées et d’oublis. Un univers de maladroits, mal-élevés, mal dans leur peau en face des dominants, criminels pervertis dont l’arrogance fait qu’ils ne se grattent jamais là où ça fait mal.

L’humanité en péril est un essai. Il nous ramène à la réalité de maintenant et de demain, un travail de lanceur d’alertes scientifiques qui tranche avec l’univers romanesque. Pourtant, le registre de la conscience d’une immense et permanente fragilité rejoint le roman pour nous maintenir éveillé. Il ne faut rien lâcher dans ce combat contre l’invisible, le non-dit, les masques de la bienséance que d’aucuns veulent nous faire prendre pour de la bienveillance. Prendre ses rêves pour la réalité bouscule un ordre destructeur aveuglé de puissance et de mépris. Cela vaut bien les bonnes lectures de Vargas pour partager l’imaginaire et faire de la culture un bien essentiel. Raymond Bayer

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La Maison des écrivains en danger

Premier employeur d’écrivains en France en matière d’éducation artistique et culturelle, la Maison des écrivains et de la littérature connaît une situation financière critique en raison de restrictions de subventions qui se poursuivent d’une année à l’autre. Au point qu’elle pourrait être en cessation de paiement avant la fin de l’année 2021. D’où son Manifeste pour la littérature en guise d’appel au public.

La littérature est inadaptable

Pourquoi la Maison des écrivains et de la littérature est-elle menacée ? La Maison des écrivains est menacée parce que la littérature est menacée. Nous le pensons car nous, écrivains, vivons littérature, laquelle est notre maison menacée. Ce n’est pas une image, nous sommes littérature. Nous prenons le risque d’oser être totalement, inconditionnellement, littérature. Nous l’affirmons.

Nous disons partage et transmission

Nous disons éducation artistique et culturelle

Nous disons possibilités de rencontres

Nous disons échanges de voix, de caractères, d’œuvres singulières qui se frottent et jouent.

Nous disons échanges entre auteurs, auditeurs, jeunes et moins jeunes, étudiants et enseignants en attente d’inspiration, de voies, de bifurcations nouvelles. Les temps sont troubles, certes, mais les langues qu’utilise la littérature – donc la pensée – manifestent notre besoin de compréhension, de consolation et de résistance. Nous disons dignité.

Nous disons nécessité de contrer tout système qui s’opposerait à la liberté de chacun. Aujourd’hui, plus que jamais, entre le  présentiel et le distanciel, nous avons choisi l’oblique et l’existentiel : l’essentiel.

Essentiel  qui s’abreuve à la source, c’est-à-dire dans la langue, malmenée toujours par les pouvoirs qui , sous couvert de modernité (ou désormais d’innovation) , nous engluent dans une « technolangue » inepte, car sans prise avec le réel humain, contrairement à ce qu’elle prétend, alors qu’elle ne vise qu’à étouffer la pensée indépendante et vive. La résistance de la littérature passe aussi par l’existence d’une maison solide, ouverte à tous les écrivains, à tous ceux qui veulent faire vivre la littérature.

La Mel est cette maison. À la fois lieu de réflexion et d’interrogation, lieu de croisement entre tous ces regards portés par les écrivains sur notre monde et vecteur de transmission, en direction de la jeunesse, des valeurs qui lui sont propres. Il importe de montrer que ces valeurs ne sont pas simplement un objet patrimonial, mais une affaire plus que jamais vivante. C’est tout le sens des multiples actions dites d’éducation artistique et culturelle que la Maison mène inlassablement auprès des collégiens, lycéens et étudiants. Si la littérature est cette force émancipatrice, elle doit permettre d’éprouver et de faire éprouver à chacun sa liberté, et tenir ce rôle sans entraves.

La mettre « en jeu », comme la Maison des écrivains et de la littérature le fait à chaque instant, c’est déjouer ce qui pourrait la réduire, voire l’anéantir et redonner, par les humanités, l’humanité dont manque aujourd’hui notre société.

Nous, écrivains, enseignants passeurs de littérature, lecteurs, sommes littérature parce que nous la faisons vivre sans relâche : en écrivant, en lisant, en transmettant. C’est pourquoi nous manifestons aujourd’hui notre volonté d’être entendus auprès des pouvoirs publics afin que les subventions promises nous parviennent en temps et en heure et que cesse leur érosion injustifiée.

Marianne Alphant, Béatrice Commengé, Benoît Conort, Éric Dussert, Roberto Ferrucci, Sylvie Gouttebaron, Gilles Jallet, Alain Jaubert, Ismaël Jude, Georges Lemoine, Jean-Yves Masson, Jean-Claude Pinson, Michel Simonot

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La Commune de Paris, 150 ans (1)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

 

L’Atelier en fait une somme !

Sous la direction de l’historien Michel Cordillot, les éditions de L’Atelier publient une somme sur ce  haut fait révolutionnaire. Un pavé de près de 1500 pages, fourmillant de détails sur les événements et ses acteurs.

Succès inattendu ! Après une semaine dans les rayons, le livre La Commune de Paris 1871 était déjà voué à être réimprimé : disponible à nouveau chez les libraires, début avril… La preuve, cent cinquante ans après cet épisode révolutionnaire qui coupa le pays en deux camps, qu’il captive toujours les Français. « C’est un moment d’histoire passionnant, doté d’une très forte charge symbolique », rappelle l’historien Michel Cordillot, coordinateur de l’ouvrage. « Les classes dirigeantes n’ont jamais eu aussi peur que lors de la Commune, il en est ressorti une légende rouge et une légende noire ».

Le camp versaillais, qui écrase l’insurrection au cours de la Semaine sanglante, dépeindra les communards comme des criminels et des barbares, légitimant l’ampleur de la répression. Pour échapper à cette guerre des mémoires, la trentaine de chercheurs qui s’est attelée à ce livre a mis en perspective les événements avec l’itinéraire de ses acteurs, en s’appuyant sur les ressources du Maitron et ses biographies ouvrières. Héritier de 1848, auquel nombre de communards ont  participé, le soulèvement parisien du 18 mars 1871 est porteur d’un formidable espoir.

Un futur social et sociétal

Pour la première fois, l’exercice du pouvoir par les représentants des classes populaires ne relève plus du domaine de l’impensable. « La commune démontre que les classes dominées peuvent avoir un rôle à jouer. Des réformes sociales et politiques sont portées en cinquante-quatre jours, qui vont dans le  sens d’un futur social et sociétal », note Michel Cordillot. Un moratoire sur les dettes et les loyers est décrété, avec réquisition des logements vacants. Les associations ouvrières sont autorisées à reprendre la gestion des ateliers abandonnés. Les écoles sont laïcisées, l’égalité salariale entre instituteurs et institutrices décrétée. Cette dernière mesure, une formidable avancée pour l’époque, est obtenue grâce à l’opiniâtreté des communardes. Les femmes vont jouer, en effet, un rôle actif en faveur de l’égalité, notamment salariale, tout en réclamant la liberté d’agir aux côtés des hommes dans l’insurrection. « Elles appellent à la guerre, écrivent dans les journaux, demandent à être ambulancières, cantinières, inventent le mot « oratrice », réclament des crèches pour pouvoir travailler », énumère l’historienne Florence Braka. « Les femmes vont prendre le pouvoir que les hommes leur refusent ».

Tandis que Louise Michel se bat sur les barricades, l’ouvrière Nathalie Lemel réclame des armes pour écraser Versailles. La réaction, elle, inventera l’image de la « pétroleuse » incendiant Paris. « On les a dépeintes comme des furies, des folles. Elles avaient osé défier l’autorité masculine pour agir dans la sphère publique, attaquer la famille en faisant reconnaître les unions libres et en réclamant l’égalité ». Près de 1052 communardes seront arrêtées, et pour certaines lourdement condamnées. La France, elle, basculera définitivement, après 1871, en faveur de la République. Cyrielle Blaire

La Commune de Paris 1871, coordonné par Michel Cordillot (éditions de l’Atelier, 1440 p., 34€50).

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Jean Genet, une œuvre irrécupérable

En date de mars 2021, la revue littéraire Europe consacre son dossier à Jean Genet. Fort de moult contributions, un numéro qui éclaire avec pertinence les diverses facettes du Captif amoureux. Une  œuvre qui mêle poésie et théâtre à une vie solitaire et révoltée. Une œuvre irrécupérable surtout, affirme dans la préface Melina Balcázar, docteur en littérature française à la Sorbonne.

Irrécupérable, telle semble être l’œuvre de Jean Genet. Non seulement au regard des polémiques qu’elle a suscitées et suscite encore, mais plus profondément par son refus de s’apaiser, de pactiser, d’oublier. Ni l’humiliation, ni la souffrance, ni l’exclusion n’ont à aucun moment été oubliées. « Je conserverai en moi-même l’idée de moi-même mendiant », écrivait Jean Genet dans le Journal du voleur. L’ensemble de son œuvre pourrait ainsi être lue comme un refus radical de toute amnistie. Pas d’oubli, et donc pas de mesure ou de compromis : « J’emmerde tous ces cons qui croient me tenir parce qu’ils ont des flics et des barbelés ». Pas de résilience non plus. Refus aussi de se présenter comme victime puisque seul le choix de la révolte permet de toucher à cette beauté salvatrice, sans cesse recherchée dans les tableaux de Rembrandt ou les sculptures de Giacometti, dans les gestes de ses amants et des êtres en révolte : « J’aime ceux que j’aime, qui sont toujours beaux et quelquefois opprimés mais debout dans la révolte ».

De manière encore plus radicale, son œuvre demeure irrécupérable par cette douloureuse remise en question d’elle-même, de sa nécessité, voire de sa justesse. Genet a toujours écrit contre lui-même et n’a pas hésité à raturer, à détruire sa légende, élaborée « silencieusement, laborieusement, minutieusement, obsessionnellement, compulsivement », quand il pensait que ses textes sonnaient faux : « mes livres comme mes pièces, étaient écrits contre moi-même. […] Et si je ne réussis pas, par mon seul texte, à m’exposer, il faudrait m’aider. Contre moi-même, contre nous-mêmes, alors que ces représentations nous placent de je ne sais quel bon côté par où la poésie n’arrive pas ». L’exigence de s’écrire autrement s’imposait à lui non seulement pour s’opposer au Saint Genet de Sartre — « Toi et Sartre, reproche-t-il à Cocteau, vous m’avez statufié. Je suis un autre. Il faut que cet autre trouve quelque chose à dire » —, mais pour répondre au rêve d’une écriture capable de le contenir entièrement, lui donner un sens. « Les pages qui vont suivre ne sont pas extraites d’un poème, elles devraient y conduire. C’en serait l’approche, encore très lointaine, s’il ne s’agissait d’un des nombreux brouillons d’un texte qui sera démarche lente, mesurée vers le poème, justification de ce texte comme le texte le sera de ma vie ».

Une tâche qui exigeait de se tenir à l’écart du monde littéraire et intellectuel afin de préserver ces « images du langage » que l’on ne peut trouver sinon dans le désert. Une solitude qu’il a apprivoisée en prison et qu’il s’est ensuite infligée — « Je vis très seul et très triste » — mais aussi a vécue avec bonheur : « Je suis très vieux. Et très seul mais très heureux : d’être seul et vieux ? Peut-être ». Une solitude qui lui a permis toutes les audaces nécessaires pour (se) réinventer, demeurer libre de tout lien social, de toute compromission politique, retrouver alors la légèreté du rire et du jeu qui s’oppose à la gravité du deuil. Et atteindre cette grâce à travers l’erreur, le ridicule, la mise en danger de soi. Tel le dentier de Divine, transformé en couronne par l’audace de son geste qui, dans l’urgence, l’arrache de sa bouche et le pose sur sa tête. Tel ce tube de vaseline, signe de l’abjection et d’une grâce secrète : « misérable objet sale » devenu « veilleuse funéraire » qui réveille l’image de la mater dolorosa, qui hante cette œuvre construite autour de l’absence de la mère.

Mais cette remise en question de soi est celle de la littérature même. Qu’est-ce que la littérature ?, se demande Genet d’un texte à l’autre. La soumission à un style, à une manière de se situer dans le langage ? Une appartenance ? Même face à elle — cette « grandophilie » dont il craignait déjà les effets de « pédanterie » dans sa correspondance avec son amie Ibis — il tenait à rester libre. D’où ses réécritures constantes — environ quinze ans pour Le Bagne —, ses nombreux projets inachevés — le poème La Mort, les scénarios Le Langage de la muraille ou La Nuit venue —, la tentation de renoncer à la littérature : « Il m’a fait savoir hier, écrit Jacques Derrida, qu’il était à Beyrouth, chez les Palestiniens en guerre, les exclus encerclés. […] Il n’écrit plus, il a enterré la littérature comme pas un, il saute partout où ça saute dans le monde, partout où le savoir absolu de l’Europe en prend un coup, et ces histoires de glas, de seing, de fleur, de cheval doivent le faire chier ». Genet n’a en effet jamais arrêté d’écrire mais de publier, manière de résister encore à la compromission sociale que la publication a toujours pu représenter à ses yeux. C’est ce que ses valises, cet « atelier portatif », nous confirment aujourd’hui : elles témoignent, comme le souligne Albert Dichy, de    « cette folie d’écriture qui veut échapper au livre, ce combat singulier entre un auteur qui s’est juré de ne plus jamais écrire, de garder, comme il le dit « la bouche cousue », et l’irrépressible propension qu’il a, malgré lui, à noter la moindre phrase, pensée ou réflexion qui le traverse », à griffonner en permanence sa vie. Ce vœu de silence, il semble l’avoir prononcé après le suicide de son amant Abdallah Bentaga en 1964.

L’œuvre de Genet rêve ainsi d’un autre avenir pour la politique et pour la littérature, et c’est dans leur articulation — toujours à inventer — que réside sa force. Car « la liberté n’existe, écrit-il, qu’à l’intérieur du jeu créatif individuel. […] rien ne permet aux hommes de connaître leur liberté autant que le travail créatif ». Retour à Genet qui esquisse un portrait de ce « blédard amoureux du plus loin », comme il se présentait déjà dès les années trente : à la pédérastie, au vol et à la trahison, trilogie par laquelle il s’est lui-même défini, s’ajoutent l’amour, le jeu et la joie dans leur dimension politique. Par-delà les distinctions entre un premier et un dernier Genet, chacune des contributions de ce dossier suit « la trace phosphorescente de [ses] gestes », interroge et façonne « la matière Genet », prend position devant ses engagements, se confronte à la résistance de cette œuvre qui a tout fait pour rendre l’écriture imprenable. Melina Balcázar

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Tours, un congrès historique

Il y a cent ans, le 25 décembre 1920, s’ouvre à Tours le 18ème congrès de la Section française de l’Internationale ouvrière. Un événement auquel le Musée de l’Histoire vivante de Montreuil (93) consacrait une remarquable exposition, étouffée par le confinement. Un congrès qui scelle la division de la gauche et donne naissance au Parti communiste français.

La guerre s’est éteinte deux ans plus tôt. Ce 25 décembre 1920, une troisième Internationale réunit dans la salle du Manège à Tours quelques centaines de militants socialistes confrontés à un choix décisif. Pourquoi à Tours ? Parce qu’à Paris, la fédération de la Section française de l’Internationale ouvrière (la SFIO, ancêtre du Parti socialiste) de la Seine, réputée la plus dure, y aurait été surreprésentée. C’est donc une assemblée disparate mêlant des notables de la gauche de la IIIème République, généreusement barbus et moustachus, à de jeunes militants revenus harassés du front où ils montaient l’églantine à la boutonnière, l’emblème du socialisme. Une assemblée où vont se mesurer les pacifistes d’avant 1914, tenants de l’internationalisme prolétarien, et ceux qui ont succombé à l’appel à l’Union nationale lancé par Raymond Poincaré, Président de la République. Entre ceux rétifs à l’idée d’affronter dans les tranchées leur semblable, prolétaire allemand et ceux qui ont voté les crédits de guerre des gouvernements de gauche d’Aristide Briand et de René Viviani. Qui plus est, des crédits sollicités par Albert Thomas, ministre SFIO de l’Armement.

D’autres éléments vont alimenter les débats. Sociaux, d’abord La France a connu quelques périodes de grèves dures entre 1916 et 1919. Des grèves qui, outre les « midinettes » de la haute-couture parisienne, ont atteint la métallurgie et l’industrie de l’armement en 1917. Plus gravement politiques, ensuite. Cette même année 1917, les Russes ont balayé le régime tsariste et placé Lénine au pouvoir. Ce faisant, ils ont pris la main sur l’Internationale socialiste dont se revendique la SFIO française. Chacun sait confusément à Tours que l’heure d’un choix a sonné : s’aligner ou non sur des principes édictés à Moscou.

Au mois de juillet 1920, Ludovic-Oscar Frossard, secrétaire de la SFIO, et Marcel Cachin, directeur du quotidien L’Humanité (il le sera jusqu’à sa mort en 1958) font le voyage de Moscou et reviennent à Paris avec la liste des neuf conditions posées par Lénine pour adhérer à la IIIeme Internationale. Rien de bien gênant a priori, mis à part qu’ils ont quitté le congrès du Komintern avant son terme : de neuf, les conditions sont passées à vingt-et-une, publiées dans L’Humanité du 8 octobre 1920. Auxquelles s’ajoute une vingt-deuxième, non écrite, interdisant aux communistes l’appartenance à la Franc-maçonnerie qui les amènerait à côtoyer des socialistes petits-bourgeois. Voilà qui indispose Frossard mais glisse sur l’indifférence de Cachin, pourtant membre du Grand Orient de France.

Du 25 au 30 décembre, l’invective émaille le débat de fond, pour chacun la scission s’avère inévitable au terme du congrès. Un « ancien combattant » de 14-18 affine à la tribune de précieuses armes politiques : Daniel Renoult, journaliste à L’Humanité et témoin de l’assassinat de Jaurès, le futur maire de Montreuil de 1945 à 1958. Est présent un autre personnage, emblématique, venu puiser les fondements d’une révolution à laquelle il songe : un dénommé Nguyên Ai Quôc, tout juste trente ans, un jeune homme cravaté qui se fera appeler Hô Chi Minh et qui, cinquante ans plus tard, libérera le Vietnam des jougs français puis américain.

Trois motions sont soumises aux délégués dont deux ont le mérite de la clarté dans leur opposition. Celle d’Oscar-Ludovic Frossard et Marcel Cachin soutient l’acceptation des vingt-et-une conditions, avec en corollaire l’alignement sur le Parti communiste d’URSS, celle de Léon Blum est son exact opposé avec le maintien de la « vieille maison socialiste ». La troisième, qui émane de Jean Longuet, le petit-fils de Karl Marx, suggère une voie moyenne : une adhésion sous conditions à la IIIeme Internationale. Deux événements vont mettre un terme aux atermoiements et débats sans fin de l’assemblée. D’abord, la lecture d’un télégramme de Grigori Zinoviev, le dirigeant du Comité exécutif de l’Internationale communiste, le Komintern. L’homme est à l’origine, quelques mois plus tôt, de la scission de la social-démocratie allemande et de la création du Parti communiste allemand, le KPD. Ensuite, Clara Zetkin, une Allemande proche de Rosa Luxembourg, prend la parole et emporte la salle. Le résultat du scrutin est net : 3 252 voix pour l’adhésion, 1 022 voix contre. Deux partis de gauche sont nés ce jour-là : l’un communiste et l’autre, socialiste. Alain Bradfer

Aux alentours du Congrès de Tours, 1914-1924

Le musée de l’Histoire Vivante de Montreuil (93) se projette Aux alentours du Congrès de Tours. L’ouvrage est bien davantage qu’un traditionnel catalogue d’exposition, une vraie somme. Sous la direction de Véronique Fau-Vincenti, Frédérick Genevée et Éric Lafon, une trentaine d’historiens (dont Gilles Candar, Michel Dreyfus, Claude Pennetier, Stéphane Sirot…) retracent très précisément les antécédents du Congrès de Tours, les enjeux de sa réunion et les retournements dans les années qui l’ont suivi. En autant de brefs chapitres, dénués de tout esprit partisan, documents connus et méconnus – voire inédits – donnent toute sa force au récit, facilitent la compréhension et rendent vivants femmes et hommes aux prises avec l’Histoire et sa mémoire (184 p., 19€ (+frais de port 8,50€).

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Avec Bouchaud, un superbe moment !

S’il ne cesse de nous surprendre sur les plateaux de théâtre, Nicolas Bouchaud nous étonne cette fois-ci du côté de l’écriture avec Sauver le moment. Un livre au titre parfaitement explicite, saisir par les mots ce qui est de l’ordre de l’insaisissable… Superbe.

Si sur les plateaux de théâtre Nicolas Bouchaud ne cesse de nous surprendre, même si l’on connaît bien son style jeu, ou plutôt sa manière d’être sur scène – reconnaissable entre toutes, mais néanmoins à chaque fois renouvelée –, voilà, pour notre plus grand bonheur, qu’il nous étonne cette fois-ci du côté de l’écriture avec son livre au titre parfaitement explicite, Sauver le moment« Sauver le moment », il s’agit bien de cela dans sa démarche d’écriture ayant abouti à ce beau livre de la collection « Le Temps du théâtre » que dirigent conjointement Georges Banu et Claire David. Tenter de sauver le moment si particulier du jeu de l’acteur qu’il est par le biais de l’écriture : voilà qui ressemble fort à une tentative de réaliser la quadrature du cercle.

Nicolas Bouchaud a décidé de se lancer dans cette entreprise vitale pour lui, et peut-être désespérée, si on veut bien se souvenir du mot de Bernard Dort affirmant qu’ « écrire sur le théâtre est une entreprise peut-être désespérée » (c’est vrai qu’il parlait de l’écriture critique…). Saisir par les mots ce qui est de l’ordre de l’insaisissable : Bouchaud y parvient parce que, précisément, il ne prétend pas faire œuvre littéraire, et évolue dans un autre registre, à la fois plus modeste, et paradoxalement plus ambitieux. C’est dit d’emblée : « Je me suis demandé si on pouvait écrire de façon satisfaisante sur sa propre pratique. J’ai essayé […] J’ai essayé de ne pas les ériger en règles ou en dogme mais simplement de les laisser nous faire signe »…

Ce sont là des petits essais qui sont de véritables réussites. Chaque expérience théâtrale et même cinématographique (avec Jacques Rivette) nourrit une pensée sur l’art du jeu, « sauve un moment » qui pourrait, à son tour, saisir « le » moment de l’acte de jeu. Pas question pour Nicolas Bouchaud de se lancer dans le récit de ses expériences théâtrales, pas plus qu’il ne tente de théoriser ou de donner des conseils sur sa pratique, il évolue ailleurs, en artiste qui se cherche, qui ne cesse de chercher. D’une certaine manière, écrire sur sa pratique relève de cette recherche. L’écriture est simple, les phrases courtes, Nicolas Bouchaud va souvent à la ligne, procède, lorsqu’il est un peu plus long, par séquences jamais trop longues non plus. Une façon de faire pour aller au cœur de son sujet opère très vite, le tout en quinze chapitres précédés d’une adresse au lecteur qui donne les clés de la règle du jeu de son écriture (et non pas du jeu de l’acteur !).

Reste que c’est tout de même une biographie théâtrale en quinze stations qui nous est proposée, et il est possible de repérer le déploiement tous azimuts d’une pensée toujours en éveil. C’est d’autant plus passionnant que Nicolas Bouchaud s’avère être un grand lecteur, à la curiosité toujours en éveil, et pas seulement – on s’en réjouit – dans le domaine théâtral. Ce n’est pas un hasard si le dernier chapitre s’intitule « L’adresse du poème » et navigue autour de la parole de Paul Celan dont le Méridien, le discours prononcé à l’occasion de la remise du prix Georg Büchner qui lui avait été décerné en 1960, est devenu par la grâce de Nicolas Bouchaud et d’Éric Didry un spectacle créé en 2015. S’ensuit sous la plume de l’acteur, sous une forme quasiment poétique, une belle réflexion sur la matérialité de la parole, la poursuite des réflexions de Paul Celan sur le souffle notamment. Nicolas Bouchaud enchaîne : « Le poème tout entier est contenu dans le souffle de celui qui l’écrit, de celui qui le dit et de celui qui l’écoute »…, en un mot « l’adresse du poème passe tout entière par le souffle ». Nicolas Bouchaud n’oublie jamais ce qui concerne la corporalité. Alors il observe, s’observe.

Ce qu’il décrit, presque toujours au présent de l’indicatif, est proche de l’ordre de la dissection… toujours passionnant et juste par rapport à son métier. Ainsi, alors qu’il vient de voir Pont du Nord de Jacques Rivette, voilà ce qu’il note concernant le jeu de Pascale Ogier, l’une des actrices du film : « Pascale Ogier n’incarne pas un personnage, elle invente une figure libre. Elle ne joue pas « juste », elle joue autrement. » Et d’ajouter : « ”jouer juste” ou ”jouer naturel”, comme on dit, sont de vieilles antiennes qui, à force d’être rabâchées, ne servent à représenter qu’un simulacre de réalité. Pourquoi vouloir reproduire un simulacre ? ». Parlant de Pascale Ogier, Nicolas Bouchaud parle de lui : lui aussi ne joue pas juste, il joue autrement, effectivement. En ce sens il aura parfaitement retenu les « leçons » de Didier-Georges Gabily, l’un des tout premiers metteurs en scène (auteur et responsable du groupe T’chang’G au sein duquel il rencontrera Jean-François Sivadier avec lequel il fait équipe depuis 22 ans maintenant).

Les pages consacrées à son expérience, à sa formation peut-on dire, auprès de Gabily, avec clin s’œil à la Fonderie du Mans de François Tanguy et de Laurence Chable qui les avait accueilli en répétition, sont émouvantes, instructives… simplement belles. Bien d’autres moments sont proposés, notamment avec Jean-François Sivadier bien sûr, mais aussi avec Rodrigo Garcia ou chez les Fédérés à Montluçon (soit chez Jean-Paul Wenzel, Olivier Perrier et Jean-Louis Hourdin), alors que le chapitre qui donne son titre à l’ouvrage revient sur une scène du Roi Lear, lors de la première dans la cour d’honneur du palais des Papes, où l’auteur se retrouve avec Norah Krief , « face au public, comme si nous étions au bord d’un précipice ». Les deux comédiens avancent sur le plateau nu et légèrement incliné : « C’est un soir d’été, à Avignon, Norah et moi, nous nous avançons, muets, bras ballants, épaule contre épaule ». Et Nicolas Bouchaud de poursuivre sa description d’un moment unique, un moment qui, constate-t-il, « nous assure que rien ne se répétera jamais sans un infime déplacement du temps, un léger glissement. Chaque fois il s’agira de la sauver, de sauver ce moment… ». C’est superbe, le livre en son entier est de cette eau-là. Jean-Pierre Han

Sauver le moment, par Nicolas Bouchaud (Actes Sud, collection Le Temps du théâtre, 190 p., 20€).

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Campañà, la guerre civile espagnole

Retour sur la guerre civile espagnole : publié au Seuil et titré La Boîte rouge, l’ouvrage présente une sélection de 400 photos d’Antoni Campañà. Enfouies pendant près de 80 ans chez ce grand photographe catalan, décédé il y a 30 ans. Plongée passionnante, découverte d’un regard.

C’est un beau livre, La Boîte rouge, et une captivante chronique par temps de guerre civile espagnole. Découvertes dans deux boîtes rouges enfouies au fond de sa maison pendant près de 80 ans, les 5000 photos prises — puis volontairement mises de côté — par Antoni Campañà plongent le lecteur dans la Catalogne de 1936 à 1939. Décédé en 1989, Campañà était un photographe pictorialiste et photoreporter espagnol connu. Ses photos illustraient journaux, magazines sportifs, certaines étaient devenues des cartes postales. Mais pas celles de la guerre civile, qui l’avait traumatisé.

Photographier pour filtrer la réalité

Lui n’est pas allé au-devant du conflit comme d’autres photojournalistes, dont Robert Capa, en vue de le médiatiser. Il en fut le témoin malgré lui. Ses photos déroulent une fresque du quotidien et montrent aussi bien des scènes de la vie courante, comme celles de barcelonaises récupérant leur pain avec la nouvelle carte de rationnement ou d’un enfant suspendu à une balançoire, que celle de moments historiques comme ce meeting qui réunit communistes, socialistes et anarchistes. Plaça Monumental de Barcelone, le 25 octobre 1936, sous la bannière « Le front ouvrier est le front de la victoire ». On passe de la joie et de l’espoir de la mobilisation à l’épouvante de milliers de réfugiés de Màlaga qui échouent à Barcelone après avoir fui les troupes rebelles en février 1937. Ces regards désemparés et meurtris auraient-ils poussé le photographe et le citoyen Campañà à reléguer ces clichés hors de sa vue sans jamais les détruire ?

Un regard complet

La synthèse de ces 400 photos, orchestrée par le journaliste Plàcid Garcia-Planes, l’historien Arnau Gonzàlez i Vilalta et le photographe David Ramos, offre avant tout la vision d’un témoin catalan, républicain et catholique pratiquant. Campañà ne s’interdit rien : il photographie aussi bien deux femmes au milieu des décombres de leur maison après les bombardements franquistes de mars 1937 à Poble-sec, que les momies exposées des moines de l’église de Saint-François de Sales, brûlés par les républicains. Ses photos pausées des miliciens antifranquistes devinrent en outre des cartes postales que les anarchistes firent circuler dans toute l’Europe. Le récit qui remet ces clichés dans leur contexte constitue autant un regard nuancé sur cette guerre historique qu’une plongée dans la culture catalane. Valeur de mémoire documentaire, beauté esthétique, redécouverte d’un grand photographe… La Boîte rouge est tout ça à la fois. Dominique Martinez

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Jean Ferrat, un salut fraternel

Après Brassens, Brel et Ferré, disparaissait en mars 2010 Jean Ferrat, le quatrième mousquetaire de la chanson française. Deux artistes associent leurs talents pour conjurer l’absence de celui « qui aurai[t] pu vivre encore un peu ». Lyonel Trouillot et Ernest Pignon-Ernest livrent un bel hommage enchanté.

 

Ils sont là, son ombre, son visage, sa voix, son souvenir, qui, au fil des pages de Tu aurais pu vivre encore un peu…, nous replongent avec délectation dans les chansons-poèmes, chansons phares de Jean Ferrat. Ils sont deux, Lyonel Trouillot, poète haïtien, et Ernest Pignon-Ernest, peintre, né du côté de Nice cher à Jean Vigo. De leur rencontre, un jour, une fois multipliée par les hasards de la vie, est né le désir de ce livre, Tu aurais pu vivre encore un peu…

Un livre où, à armes égales, poète et peintre se livrent à une joute poétique de haute voltige pour évoquer à fleurets mouchetés l’œuvre en-chantée de Ferrat. Mots croisés, figures tutélaires issues du panthéon poétique et populaire du chanteur, on y croise Apollinaire et Verlaine, Lorca et Neruda, Hugo et Hölderlin, Triolet et Maïakovski, mais aussi Van Gogh, et l’on songe à Picasso qui tenait « le monde au bout de sa palette » et c’est cette France, ce peuple de France qui n’a jamais renoncé, qui apparaît ainsi au fil des pages.

« Nous sommes nombreux, écrit Lyonel Trouillot, dans les pays de langue française, à te devoir la lucidité de dénoncer ce qui n’était que crime au nom de l’avenir, sans trahir l’idée d’un monde avec moins de souffrances et d’injustices. Trahir ceux qui nous ont trahis. Sans trahir le rêve d’avenir ». En vis-à-vis des mots de Trouillot comme autant d’impromptus qui rompent la monotonie des récits hagiographiques, un portrait de Pignon-Ernest, dont les traits charbonneux creusent les sillons d’un visage d’où s’échappent des regards qui ne cillent pas, voguant du noir absolu au blanc en passant par des nuances de gris qui redonnent vie à chacun d’eux.

Bruno Doucey, l’éditeur qui a porté ce remarquable projet, parle de cet ouvrage « comme autant d’étoiles d’une constellation fraternelle ». Et l’on songe alors à ces mots de Van Gogh : « Encore une fois, je me suis laissé aller à faire des étoiles trop grandes… ». Celles-ci touchent au firmament. Marie-José Sirach

Tu aurais pu vivre encore un peu…, par Ernest Pignon-Ernest et Lyonel Trouillot (Éditions Bruno Doucey, 96 p., 25€)

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Manifester, l’ordre et le désordre

En ce jour où le ministère de l’Intérieur inaugure son « Beauvau de la sécurité », Olivier Fillieule et Fabien Jobard publient Politiques du désordre, la police des manifestations en France. Une analyse particulièrement documentée, le constat des régressions successives dans la gestion du maintien de l’ordre en France.

 

« La manifestation dans l’espace public est réputée relever d’une liberté fondamentale, que celle-ci prenne la forme de la simple expression d’une opinion ou qu’elle se traduise par l’appropriation de la voie publique par défilés, cortèges, sit-in, ou tout autre modalité », rappellent dans Politiques du désordre Olivier Fillieule et Fabien Jobard. Le premier nommé est professeur de sociologie politique à l’Institut d’études politiques de l’université de Lausanne, le second directeur de recherches au CNRS et directeur du Groupement européen de recherches sur les normativités.

« Ce n’est que très récemment, et très timidement, que les textes, tant nationaux qu’internationaux, ont fait de la manifestation une liberté publique reconnue comme telle ». Les deux auteurs et chercheurs étudient comment manifester relève pourtant d’une « liberté sous surveillance ». Dans leur ouvrage, ils décryptent en effet l’évolution historique des politiques de maintien de l’ordre en France et leur brutalisation. Une régression qui rompt avec la doctrine censée prévaloir après 1968 et qui, si elle est revendiquée par des syndicats de policiers, relève d’orientations décidées en haut lieu dans une logique dissuasive face aux tensions sociales.

Le choix de la répression

Dans ce contexte, rappellent-ils, les affrontements entre la police et les manifestants se multiplient ces dernières années et le bilan de la répression est très lourd. Voici plusieurs années déjà que les auteurs constatent cette évolution particulière à la France quand d’autres pays européens ont fait le choix de la « désescalade ». S’appuyant sur un long travail d’enquête, Olivier Fillieule et Fabien Jobard analysent les évolutions de ce maintien de l’ordre, les rapports entre police et pouvoir, le regard posé sur les médias. Ainsi que les discours qui accompagnent le choix répressif, les conséquences des doctrines qui prévalent et, au final, le défi dès lors posé à la démocratie.

Un ouvrage bienvenu à l’heure où le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, promeut un nouveau schéma de maintien de l’ordre, que la majorité présidentielle entend faire adopter une loi dite de « sécurité globale ». Dénoncée, depuis lors, par les organisations de journalistes ou de défense du droit comme autant de menaces liberticides. Isabelle Avran

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Ariane n’a pas perdu le fil

La comédienne fait œuvre pie, à l’écrit comme à l’écran et à la scène ! Ariane Ascaride publie Bonjour Pa’, une suite de lettres adressées à son père disparu. Une façon de revivre son enfance à Marseille dans un quartier populaire.

 

Il faut s’y faire, il y aura bien une littérature du confinement. Ariane Ascaride, par exemple, publie Bonjour Pa’(1), une suite de lettres adressées à son père – depuis longtemps disparu – écrites dans la première période de ce retrait forcé de toute vie sociale. Tout se passe comme si la comédienne fêtée grâce, entre autres, aux films de son mari Robert Guédiguian, soudain privée d’entrer en scène dans le Dernier Jour du jeûne (2) de Simon Abkarian, mettait à profit ce temps suspendu pour revivre son enfance à Marseille dans un quartier populaire, auprès de ce père, immigré italien, aimant et taiseux. Le flux des souvenirs se mêle au jour le jour à des réflexions sur l’état débilitant du monde, tel que recraché en continu par la télévision, ainsi qu’à des réflexions, tantôt amusées, tantôt mélancoliques, sur la vie de famille touchée par la contrainte par corps, imposée par la maladie qui rôde, invisible et omniprésente.

Le premier mérite de ces Lettres au fantôme de mon père, tel est le sous-titre, est dans le caractère généreux d’un exercice épistolaire extrêmement intime, qui renvoie sans cesse à l’expérience commune. Ariane Ascaride n’oublie jamais, dans ses évocations, la présence latente des autres, ceux d’abord dont la précarité sociale accroît le mal-être. L’isolement à domicile induit une attention neuve aux détails ; un rayon de soleil fortuit, une fleur scrutée de près, une photo surgie d’un tiroir, une musique de Debussy autrement écoutée… Il y a aussi la rue déserte, parcourue en allongeant son pas de femme masquée, avec soudain des bouffées de colère devant l’injustice criante qui gère une société en souffrance. L’ère de l’enfance vécue sous l’étendard des Trente Glorieuses n’en est que plus chérie, quand bien même il fallut se résoudre, un matin de grand vent, à libérer, avec les frères, les cendres du père à la Sainte-Baume.

On découvre, dans ces pages frémissantes de tendresse, la mémoration émue de Didier Bezace parti en mars, avec qui Ariane avait joué Il y aura la jeunesse d’aimer, florilège de textes d’Aragon et Elsa Triolet, à laquelle est rendu un bel hommage en passant. Avec Bonjour Pa’, Ariane Ascaride fait œuvre pie, de tout son tempérament chaleureux de femme ô combien vivante, profondément nature, à l’écrit, comme à l’écran et à la scène, où l’on brûle de la revoir au plus vite, quand enfin sera conjuré le sinistre. Jean-Pierre Léonardini

(1) Au Seuil, 125 p., 15€, en librairie depuis le 21/01/21. (2) Le Dernier Jour du jeûne devrait être repris, à l’automne, au Théâtre de Paris.

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