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Monsieur Jouvet, bonjour

Le 16 août 1951, il y a 71 ans, Louis Jouvet meurt dans son bureau du Théâtre de l’Athénée. En hommage à l’immense comédien, Chantiers de culture vous propose un entretien imaginaire avec le « patron » de l’Athénée. Un maître dans tous les arts du théâtre.

Yonnel Liégeois – Bonjour, monsieur Jouvet. Quelle étrange destinée, vous avez failli être pharmacien plutôt que comédien !

Louis Jouvet – Comédien, ce n’est pas un métier… Toute ma famille en chœur me l’a chanté et répété avec toutes les variations que comporte l’art de la fugue. J’ai découvert le théâtre au collège, mais à 17 ans j’ai dû m’inscrire à l’école de pharmacie de Paris. Je l’avais juré aux miens et c’est grâce à cette promesse qu’ils m’ont lâché… Pour interpréter des petits rôles tout en passant brillamment mes examens. C’est en 1909, chez Léon Noël au théâtre Montparnasse, que j’ai fait mes véritables débuts de professionnel.

« On fait du théâtre parce qu’on a l’impression de n’avoir jamais été soi-même et qu’enfin on va pouvoir l’être »

Y.L. – En 1911, c’est la rencontre déterminante avec Jacques Copeau. Qui vous demande de devenir son régisseur au futur théâtre du Vieux Colombier…

L.J. – Alors que j’obtiens mon diplôme de pharmacien de première classe en 1913, je rassure Copeau en lui affirmant que « je serai des vôtres ». En octobre, une affiche orange au nom du Vieux Colombier couvre les murs de la rive gauche. C’est un appel « à la jeunesse pour réagir contre toutes les lâchetés du théâtre mercantile et défendre les plus sincères manifestations d’un art dramatique nouveau ». À la première, je joue Macroton dans L’amour médecin. Les critiques remarquent d’emblée mon phrasé particulier et me surnomment « le grand cadavre bègue ». Si j’ai cette diction, c’est évidemment le trac qui me la donne !

Y.L. – Mobilisé comme infirmier en 1914, c’est la guerre et l’horreur des tranchées…

L.J. – Dans le boyau à côté de moi, il y a des Arabes, des Malgaches, des Sénégalais. Que je soigne, réconforte, aide à mourir… Le soir venu, j’allume ma bougie et me plonge dans la lecture de Molière. Autour de moi, des milliers d’yeux m’observent et me regardent : des rats, des centaines de rats ! C’était horrible, insupportable, c’est vraiment des instants où l’on touche le fond.

« Rien de plus futile, de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre »

.Y.L. – Nouveau directeur de la Comédie des Champs-Elysées, vous créez Knock de Jules Romains en 1923. Un triomphe ?

L.J. – Certes, mais inattendu… André Gide se précipite sur scène pour me féliciter. Pour le public et la critique, désormais, je suis Knock ! Même si le succès de la pièce ne se démentira jamais, je l’ai jouée quelque 2000 fois en 17 reprises, c’est une façon simpliste et commode de voir les choses. L’autre grande rencontre de ma vie ? Jean Giraudoux. Je créerai à la scène la majorité de ses œuvres. Un véritable ami, une vraie complicité littéraire et artistique.

Y.L. – Vous lancez le Cartel en 1927 : un accord inédit entre « théâtreux » ?

L.J. – Notre ambition avec Baty, Dullin et Pitoëff ? Défendre l’esprit du théâtre face à la comédie de boulevard, coordonner nos répertoires, pratiquer une politique commune d’abonnements et de publicité… Chaque associé conserve sa pleine liberté artistique, mais les quatre s’engagent à se solidariser dans toutes les affaires où les intérêts professionnels ou moraux de l’un sont en jeu. Notre communion de vues vivra jusqu’en 1939, date de la déclaration de guerre et de la mort de Pitoëff.

« Le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible »

Y.L. – Pourquoi avoir quitté la Comédie en 1934 pour l’Athénée ?

L.J. – Les cinq cents places de l’Avenue Montaigne ne suffisaient plus à équilibrer le budget et il faut de l’argent pour que l’œuvre d’art soit une chose parfaite. S’installer sur les boulevards, et alors ? Je n’ai jamais cessé d’être Jouvet, je ne me suis pas déshonoré en changeant de lieu, en prenant la direction du théâtre de l’Athénée. La classe de Giraudoux, c’est cela qui donne la ligne de conduite à mon théâtre : un beau langage, un décor et une mise en scène au service d’un texte.

Y.L. – La Marseillaise, Drôle de drame, Entrée des artistes, Quai des orfèvres, La kermesse héroïque, Hôtel du Nord… 32 films au total, dont plusieurs chefs-d’œuvre : il se dit pourtant que vous haïssez le cinéma ?

L.J. – Foutaises… Demander à un acteur s’il préfère le cinéma au théâtre revient à penser au choix que ferait un poisson entre un vivier champêtre et un aquarium climatisé ! Certes, j’ai toujours considéré le cinéma comme mon « gagne-théâtre ». Il n’empêche, qu’on me donne encore 25 ans à vivre et je montrerai à tous de quoi je suis capable !

« Le cinéma, c’est du théâtre en conserve »

Y.L. – Professeur au Conservatoire, comment définissez-vous votre métier ?

L.J. – D’abord une incompréhensible possession et dépossession de soi. Un art exigeant qui ne relève ni du pur artifice ni de la pure spontanéité. Un exercice qui demande à l’interprète un travail acharné pour s’ouvrir peu à peu au personnage et lui offrir une technique, une voix, un visage. Le « connais-toi toi-même » de la philosophie antique, c’est tout le métier du comédien, tout son art. Se connaître soi-même par rapport à Alceste ou à Marguerite Gauthier, ce n’est pas donné à tous les gens qui font de la philosophie.

Propos authentiques de Louis Jouvet, recueillis par Yonnel Liégeois

Jouvet, à l’avant-garde

Né à Crozon en Bretagne, le 24 décembre 1887, celui qui faillit être prénommé Jésus par sa mère s’éteindra en son bureau du théâtre de l’Athénée le 16 août 1951. Exceptionnel interprète, génialement doué en décors et éclairages, metteur en scène d’une intransigeance absolue, Louis Jouvet maîtrise à la perfection tous les arts du théâtre. Hanté par les œuvres majeures de Molière (L’école des femmes, Dom Juan et Tartuffe), il sera aussi à l’avant-garde du théâtre contemporain : Giraudoux, Genêt, Sartre…

À lire : Le comédien désincarné, de Louis Jouvet (Flammarion, 400 p., 10€). Les Cours de Louis Jouvet au Conservatoire, analysés par ève Mascarau (Deuxième époque, 536 p., 29€). Elvire Jouvet 40, préface de Brigitte Jaques-Wajeman (Actes Sud, 56 p., 12€50). Louis Jouvet, d’Olivier Rony (Folio Gallimard, 416 p., 9€70).

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À lire ou relire, chapitre 8

En ces jours d’été, entre canicule et farniente, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection de livres. Entre inédits et éditions de poche : de Jon Kalman Stefansson à David Diop, de Jean-Pierre Siméon à Jean-Bernard Pouy. Pour, au final, remonter le temps en compagnie d’Éric Vuillard et de Céline… Bonne lecture !

Osons l’écrire, les ténèbres s’estompent et les yeux s’éclairent d’une intense aurore boréale lorsqu’ils plongent dans le dernier pavé, et foisonnant ouvrage, de Jon Kalman Stefansson ! Un pays, l’Islande, un paysage de fjords enneigés et soufflés par le vent, de volcans tumultueux et de champs de lave désertiques, de mer déchaînée et de hautes vagues déferlantes à masquer l’horizon… Une terre fière, austère et rebelle dont il faut dompter l’hostilité dès l’enfance pour s’en amouracher à jamais, la tromper pour un ailleurs éphémère et sans cesse revenir fouler l’herbe boueuse des ancêtres !

L’Islande ? Plus qu’un décor dans Ton absence n’est que ténèbres, le creuset essentiel en ce qu’il façonne le caractère de ses habitants : la beauté d’une nature qu’il faut apprendre à courtiser telle une maîtresse exigeante, la lenteur du jour aussi longue que la nuit peut être profonde, les fulgurances de rapports humains tout à la fois âpres et tendres entre congénères… Au cœur de cet univers fantasque et fantastique, un homme dont nous doutons s’il est vivant ou mort, qui semble avoir perdu la mémoire ou en tout cas vouloir raviver ses souvenirs. Alors, entre saga dont est riche et coutumière la littérature nordique, roman historique à remonter le temps des années 1900 à aujourd’hui, conte philosophique où se posent les questions existentielles fondamentales en des dialogues truculents voire anodins, hymne poétique en hommage à une terre peuplée de trolls et de fées, le dernier roman de l’auteur islandais est d’une lecture proprement jubilatoire, superbement traduit par le talentueux Éric Boury, lauréat du Grand prix de la traduction pour D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds de… Jon Kalman Stefansson !

Et c’est à un autre fulgurant voyage, en terre inconnue, que nous convie David Diop. Après Frère d’âme, Prix Ahmadou Kourouma et Goncourt des lycéens en 2018, l’auteur aux racines sénégalaises signe, avec La porte du voyage sans retour, une extraordinaire épopée enracinée dans une histoire d’amour au long cours ! Gorée, île emblématique et mortifère, ultime escale pour des millions de Nègres entassés sur la mer rougie sang des traites négrières… Puissamment porteur de fortes émotions encore aujourd’hui pour le visiteur qui en foule le sol cimenté, entre les cachots comme entrepôt de chair humaine et l’étroite ouverture marine pour l’embarquement fer aux pieds, un lieu que le romancier élit comme figure nodale de son récit. Botaniste de renom au temps des Lumières, éminent savant, Michel Anderson est conquis par l’histoire de Maram, une jeune esclave rescapée de Gorée ! Un étonnant voyage dans l’imaginaire d’un personnage hors du commun, en partance sur les traces de l’inconnue et apprenant le wolof pour être plus proche des autochtones ! Surtout, de retour en France et avant sa mort, l’homme de haute stature s’est ouvert à des valeurs universalistes qu’il désire transmettre en héritage à sa fille Aglaé.

Sans quitter le continent afro-américain, il nous faut alors plonger dans le salut qu’adresse le poète Jean-Pierre Siméon à l’auteur du Cahier d’un retour au pays natal en épilogue de son dernier recueil, Levez-vous du tombeau ! « Nous avons besoin de toi Aimé Césaire, nous avons besoin de toi plus que jamais… Les peuples naissent avec la poésie, disais-tu, eh bien ils meurent cela crève les yeux d’avoir perdu la poésie« , clame Siméon. Lui qui, dans un précédent essai, osait affirmer que La poésie sauvera le monde, une parole d’urgente nécessité qui, de l’antiquité à nos jours, s’est élevée de tout temps contre préjugés et billevesées. Un hymne à l’insurrection des mots, à la rébellion de l’alphabet , un appel à l’insoumission verbale face aux conformismes putrides. Une invitation à déserter nos habitudes pour réconcilier en nous le verbe et l’agir, relier notre état de vivant à univers plus grand que nous qui se nomme nature, une invitation à ce qu’enfin « la poésie gouverne elle qui n’a ni pouvoir ni assurance elle dont la pensée est tantôt cheval de steppes tantôt poignée de mésanges jetée au vent ».

Jean-Bernard Pouy, par Daniel Maunoury. Co

Si le verbe poétique est envol libertaire, Jean-Bernard Pouy, écrivain patenté et reconnu de romans noirs, en est un intrépide messager en sa prose totalement iconoclaste à la cour des doctes exégètes ! Avec cette fameuse Trilogie spinoziste, l’éditeur a eu la bonne idée de rassembler trois courts romans au titre éminemment évocateur : Spinoza encule Hegel, À sec ! et Avec une poignée de sableTrois épisodes pour narrer l’épopée urbaine dévastatrice de Julius Puech, chef de la Fraction Armée Spinoziste, ennemi juré de la bande des hégéliens. Poussé par l’amour de l’éthique (!) contre l’esthétique des renégats, chaussé de ses fameuses bottes en lézard mauve et à cheval sur sa Guzzi 850 California, avec son affectueuse bande d’allumés il mène croisades sanguinolentes, tueries et affrontements meurtriers sans jamais débander. Amis poètes, bienvenue ! Un ouvrage explosif, outrancier dans ses délires mais d’un humour exalté, un style déstructuré dont seul Pouy a le secret d’un roman l’autre, lui le membre éminent de l’Oulipo, l’empêcheur de penser en rond et le génial créateur du personnage littéraire du Poulpe. À lire de toute urgence, mais à ne pas mettre entre toutes les mains au risque d’une hécatombe entre Marseille et Miramas ! Et si au final vous n’avez toujours rien compris à l’univers de Jean-Bernard Pouy, plongez dans son dernier opus, En attendant Dogo, jeu de mots aussi débile que désopilant, vous en sortirez vivant mais deviendrez un irréductible intoxiqué.

Alors que Pouy n’en finit pas de décortiquer au noir les rouages de nos sociétés, Eric Vuillard poursuit son décryptage de la grande Histoire, en s’installant à la table ou dans les salons feutrés de ceux qui en tirent les ficelles. Avec érudition et brio, fouillant les archives, mettant en scène les événements dont ils nous rapportent les dessous au plus près des documents et des personnages… Qu’il s’empare d’un objet historique unanimement reconnu et connu, il en fait énigme et mystère pour son lecteur, le surprenant de page en page pour lui dévoiler la complexité, familiale-clanique-affairiste-sociale, banale ou scandaleuse du sujet qu’il traite. Hier le sulfureux Congo du roi des Belges ou l’emblématique 14 juillet au temps de la Bastille, le prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour sur l’agenda du régime nazi ou l’émouvante Guerre des pauvres conduite au XVIème siècle en Allemagne, aujourd’hui l’ahurissante Sortie honorable à propos de l’Indochine française et de la débâcle de Diên Biên Phu au printemps 1954. Au-delà du récit documentaire, Vuillard nous plonge dans les états d’âme des militaires et leurs errances sur le terrain, les trahisons des politiciens et les gains juteux engrangés par les industriels à l’affût du caoutchouc au mépris des recrues envoyées à la mort de manière délibérée. Tout à la fois passionnant et douloureux, de nouveau un petit format pour un grand livre !

D’aucuns ont suivi la saga des manuscrits de Céline retrouvés en 2021, une rocambolesque histoire de feuillets et documents prétendument perdus ou volés depuis sa fuite à Sigmaringen en 1944, en fait juste mis à l’abri durant de longues décennies. Sur son blog, le journaliste Jean-Pierre Thibaudat révèle avec force détails les dessous de l’affaire… Aujourd’hui, détentrice du sulfureux écrivain à son catalogue, les éditions Gallimard publient donc un premier inédit, Guerre. Un récit de quelques 150 pages, agrémenté de plusieurs fac-similés, où se déploie dans sa toute puissance la verve de l’auteur du Voyage au bout de la nuit. Avec cet aveu, incontournable, aux premières pages du livre, « J’ai attrapé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête ». Les chapitres d’une œuvre en fait éclatée, supposé essai ou brouillon aux feuillets disparates parfois ardument déchiffrables où Céline conte, dans ce style romanesque qui n’appartient qu’à lui, son expérience traumatisante de la guerre, blessé sur le champ de bataille avec des séquelles dont il ne guérira jamais. D’une liasse de papiers à l’autre, chacune retenue par une épingle à linge, le brigadier de cavalerie Ferdinand narre ainsi par le menu avec humour et complaisance, non sans concupiscence et mauvaise foi, le quotidien de son séjour et de sa convalescence à l’hôpital de Peurdu-sur-la-Lys. Aux pires heures de la grande boucherie, ses rencontres, ses amours, ses souffrances de guerre, ses outrances verbales sur la décrépitude de la nature humaine, ses magouilles avec Bébert, copain de chambrée et proxénète patenté… Un style tout à la fois populaire et flamboyant, à l’identique de toute la littérature célinienne. Yonnel Liégeois

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Chutes, envols et… galets !

Jusqu’au 26/07 pour l’un, au 29/07 pour l’autre, le théâtre de la Manufacture et le 11*Avignon présentent respectivement Soudain, chutes et envols et Les galets au Tilleul sont plus petits qu’au Havre. Deux spectacles à l’humour parfois déjanté, où la légèreté de l’un frise avec l’absurdité de l’autre. Servis par de jeunes interprètes au tonus survitaminé.

Elles sont trois à se retrouver et s’aimer, se quereller et se séparer… Trois filles qui pourraient aussi bien être des garçons en proie au vertige du sentiment amoureux, à la sensuelle découverte de l’autre. On se touche, on se frôle, Soudain chutes et envols, on se quitte et on revient, perdu ou reconnu, en tout cas l’un l’une semblent ne pouvoir se passer de l’une l’autre.

Un chassé-croisé plaisant et ludique en ce jardin public où les trois jeunes interprètes sautillent d’une réplique l’autre extraite des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes revisités par Marie Dilasser. Il n’est pas sûr qu’au terme du spectacle le public obtienne la réponse claire et incontournable, il n’empêche, la question a le mérite d’être exposée. Qu’est-ce, en vérité, que ce mystérieux sentiment amoureux : un désir, un penchant, une inclination, un plaisir, une attirance ? En tout cas, le metteur en scène Laurent Vacher orchestre un truculent délire verbal, un subtil marivaudage des temps modernes qui prétend « dégommer les conventions et jouer avec insolence des clichés ». Pour le bonheur de la Compagnie du Bredin, trois drôlesses et charmants gredins qu’Ambre Dubrulle, Constance Guiouillier et Inès Do Nascimento : allez, les filles, on ne lâche rien !

Un délire verbal qui n’en finit pas non plus avec les quatre incongrus qui l’affirment sans ambages, ni discussion possible, Les galets au Tilleul sont plus petits qu’au Havre ! Et d’ajouter d’ailleurs, pour ceux qui en douteraient, que c’est justement ce qui rend la baignage bien plus agréable… Une discussion sans intérêt, diriez-vous ? Affirmatif, ce qui en fait donc charme et nécessité, ce qui confirme son degré de pertinence : parler pour ne rien dire est une affaire trop sérieuse et de trop grande importance pour être confiée à la bouche de n’importe qui.

Jeux de mots et jeux de chaises, une dizaine sur le plateau, s’enchaînent ainsi à grande vitesse ! Une overdose de mots scandés ou chantés qui s’étirent en folles envolées à ne jamais tarir, un charivari de propos sur tout et rien échangés entre les quatre jeunes interprètes où le non-sens prend au final sens pour le public estomaqué et éberlué par tant de virtuosité à enfiler et déclamer les futilités. Et de s’interroger en retour sur la banalité et l’incohérence pour nombre de nos dialogues et débats quotidiens… Assis, debout, couchés ou enlacés, en solo ou duo, garçons et filles nous entraînent dans une danse des mots, une ronde ubuesque où le vertige du verbe nous projette dans un absurde langagier des plus jouissifs ! Un rythme endiablé, un humour corrosif qui électrise les corps pour nous projeter dans un autre monde, le mystère de la parole et le secret de l’alphabet. Yonnel Liégeois

La Factory, fabrique d’art vivant

C’est en 2015 que Laurent Rochut assume la direction du Théâtre de l’Oulle et crée la Factory ! L’ancien spécialiste en finance internationale s’est épris de théâtre et de littérature. Son projet, lorsqu’il dépose les valises en Avignon ? Créer une fabrique d’art vivant dédiée à toutes les disciplines de la scène : théâtre, danse, musique… Devenue lieu pérenne en la cité des Papes, la Factory s’enrichit au fil des ans de deux autres sites de création : la salle Tomasi, puis la Chapelle des Antonins. L’ambition de la Factory, à plus ou moins longue échéance ? Hors le temps du festival d’été, fédérer d’autres salles pour faire d’Avignon un lieu permanent de recherche et de création. Y.L.

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Solange, fille de George Sand

Spécialiste de la romancière George Sand, Christophe Grandemange publie Une vie inachevée. La biographie consacrée à Solange, la fille de l’auteure de La mare au diable. Une femme à forte personnalité, qui signera elle-même divers ouvrages, dont trois romans.

Solange Sand ne bénéficie pas de la renommée de sa mère, George Sand. Un personnage devenu emblématique du Berry, connu pour ses engagements et sa personnalité, autant que pour son œuvre littéraire. Les ouvrages ne manquent pas pour relater l’existence de l’écrivaine.

Passionné par l’auteure de « La mare au diable », Christophe Grandemange a fondé Corambé, une association qui lui est dédiée. Il consacre alors une grande partie de son travail à George Sand et aux membres de sa famille. C’est donc tout naturellement qu’il s’intéresse à Solange. En 2017, il publie une première biographie la concernant. En 2021, il écrit Une vie inachevée, un ouvrage nourri d’extraits de l’abondante correspondance qu’elle rédige à destination de sa mère. Ces lettres permettent de mieux connaître la vie de cette femme à très forte personnalité, marquée par une relation conflictuelle avec sa génitrice affirmant que sa fille « est gaie, folle, fantasque, aimable et détestable au suprême degré ».

Le parcours chaotique de Solange l’a conduit dès l’âge de 19 ans à un mariage contesté par son entourage. Elle épouse le sculpteur Jean-Baptiste Clésinger, un homme qui se montre violent et alcoolique. Le couple sera expulsé de Nohant, la célèbre résidence de la famille Sand. Solange se séparera de son époux quelques années plus tard. Sa vie tourmentée sera marquée très tôt par la disparition de ses deux enfants et par la souffrance psychologique née des rapports avec sa mère. Elle réalisera de nombreux voyages et l’écriture de plusieurs ouvrages, dont trois romans. Philippe Gitton

Jusqu’au 1er juillet, la médiathèque d’Azay-le-Ferron (36) présente une exposition de photographies consacrée à la famille Sand.

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Un nouveau défi en V.O. !

Comptant parmi les plus anciennes publications de France, créée en 1909, la Vie Ouvrière s’offre un coup de renouveau ! Hebdomadaire durant plus d’un siècle, ensuite mensuel, le magazine de la CGT devient une revue trimestrielle. Un ultime défi à relever !

Crise du syndicalisme conjuguée à celle de la presse, le magazine de la CGT La Vie Ouvrière (la V.O.) se devait de réagir à défaut d’une mort annoncée. Un paradoxe pour le plus fort tirage de la presse française dans les années 60 (plus de 600 000 exemplaires, mieux que Paris Match…), le journal des plus grands photographes en ses heures de gloire (Bloncourt, Doisneau, Ronis), le titre qui célébra le Front Populaire avec liesse et fut le seul à paraître durant les événements de mai 68, l’unique publication syndicale qui ouvrit durablement ses pages à la culture et afficha en Une des figures marquantes de la scène et du grand écran, de Jean Vilar à Michel Piccoli. Sans oublier Gérard Philipe et Jean-Paul Belmondo, deux emblématiques responsables du syndicat CGT des acteurs… Ah, nostalgie, quand tu nous tiens !

Organisée autour d’un dossier d’une cinquantaine de pages au titre sans surprise décliné sous diverses entrées, Les riches profitent, on trinque, la revue est d’un abord attirant : colorée, aérée, rythmée, un graphisme soigné, une iconographie alléchante. Une idée plaisante ensuite, la signalisation des sujets sous un label générique qui s’affichera d’un numéro l’autre : Le lieu, L’objet, Vu de ma fenêtre, Le jour où… Des articles qui ouvrent à des regards pluriels sur une histoire du syndicalisme local, sur la vie d’artistes aux propos décalés, sur les choix de salariés engagés dans la transformation du monde : la visite édifiante à la Maison du Peuple de Limoges classée aux Monuments historiques en 2014, la rencontre émoustillante avec le graphiste Gérard Paris-Clavel instigateur de la « Rêve Générale », un dialogue éclairant avec les bénévoles de la cantine solidaire du quartier de l’Épeule à Roubaix.

Hors ses qualités formelles, le trimestriel livre une timide révolution éditoriale ! La matière à réflexion abonde pourtant : les nouvelles formes du militantisme, la déshérence des campagnes, les carences des élites syndicales, le travail éclaté, le dépérissement culturel des consciences… Pour toucher un lectorat autre que son public captif et assurer sa pérennité, un seul impératif : s’affranchir des sujets convenus, s’ouvrir à l’inattendu et risquer l’aventure en terre inconnue. Un défi à relever pour la Vie Ouvrière, nouvelle formule. Yonnel Liégeois

La Vie Ouvrière, 100 pages, 9€50. Case 600, 263 rue de Paris, 93516 Montreuil Cedex (Tél. : 01.49.88.68.50). Abonnement version papier et numérique (4 numéros par an, 60€) avec accès au site nvo.fr : abonnement@nvo.fr .

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Tignous, le crayon pour salut

Jusqu’au 21/05, au Centre d’art contemporain de Montreuil (93), s’expose Tignous Forever. Un hommage à Bernard Verlhac, dessinateur de Charlie Hebdo assassiné en 2015, à travers 400 dessins dont 60 inédits. Une œuvre joyeuse et vivante.

On rit, on pense, on réfléchit ! Se rendre au 116 rue de Paris à Montreuil (93), étonnant Centre d’art contemporain au cœur de la banlieue ouvrière, n’est point pèlerinage mortifère… D’une salle d’expo à l’autre, d’un dessin l’autre, la bonne humeur, les légendes policées et l’éclat des couleurs nous accueillent à bras ouverts. Les impressions se confirment, la rumeur s’affirme : Bernard Verlhac, alias Tignous ? Un sacré bonhomme, « un mec bien », un grand dessinateur ! « Un grand artiste qui était à n’en point douter un humaniste, ce qui émane de chacun de ses dessins », commentent Nicolas Jacquette et Jérôme Liniger, les deux scénographes de l’exposition.

Nombreux sont-ils à se remémorer les tragiques événements de janvier 2015, l’assassinat de douze personnes dans les locaux de Charlie Hebdo dont Cabu-Charb-Honoré-Tignous-Wolinski au nombre des dessinateurs, les images fortes de l’après-attentat : la « marche républicaine » qui rassemble plus d’un million et demi de personnes sur les boulevards parisiens le 11 janvier, les mots forts du maire et de la garde des sceaux, Patrice Bessac et Christiane Taubira au cours de l’hommage rendu en l’Hôtel de ville de Montreuil le 15 janvier (depuis trente ans Tignous en était citoyen, fortement engagé dans les collèges et lycées), le cercueil bariolé de moult dessins des copains et voisins à la sortie de la mairie sous les applaudissements de la foule rassemblée !

« Tignous dessinait partout, tout le temps, même pendant les vacances », témoigne Cloé Verlhac, son épouse et commissaire de l’exposition. « Sur les galets qu’il ramassait à la plage, sur les bras des enfants et même sur mes jambes, créant des meubles avec des caisses à pommes, des sculptures avec des canettes et des bouchons » ! Au fil des œuvres exposées, s’affiche un artiste à la fine pointe du crayon, sachant d’un trait baliser une intuition, d’un coup de plume colorier ses impressions, d’une incise percutante formuler ses intentions. Un regard acéré, engagé sur notre société, ses dérives et contradictions, Tignous ne faisait pas semblant, enfant de la banlieue il l’était demeuré, jamais il n’oublia que le dessin le sauva des « conneries » qui furent fatales à ses copains d’enfance et de quartier.

Ici, un ours blanc tend un pinceau noir, proposant à son copain de se peinturlurer en panda : « C’est notre seule chance si tu veux que le WWF nous vienne en aide ». Un peu plus loin, un homme au sourire vorace en tient un autre à bout de bras : « Il y a 8,5 millions de pauvres en France, offrez en un à Noël » ! « Tout est drôle », glisse une jeune femme, face aux dessins de Tignous. « Plus c’est noir, plus ça me fait rire », rapporte la journaliste Elsa Marnette dans les colonnes du Parisien. Effectivement, ce n’est pas triste de flâner d’un dessin l’autre, d’un panda hilare becquotté par deux charmantes damoiselles à « Un nichon guidant le peuple », selon un tableau célèbre ! Outre des dessins originaux, des photographies, des vidéos, les écrits et témoignages des amis et complices de plume !

Une œuvre joyeuse et vivante, une exposition festive et « bordélique » à l’image de ce croqueur d’images jamais rassasié qui avait ses thèmes de prédilection : le travail, l’écologie, le social, l’amour et le sexe… Une geste artistique qui en appellera certainement d’autres à la découverte de plus de 20 000 dessins enfouis dans les chemises, dossiers et cartons de ce grand plasticien et coloriste que fut Tignous. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 21 mai, Tignous Forever. Centre d’art contemporain, 116 rue de Paris, 93100 Montreuil (Tél. : 01.71.89.28.00). Du mercredi au vendredi de 14h à 18h, le samedi de 14h à 19h. Nocturne le jeudi, jusqu’à 21h.

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Gabriel Garran, commun Commune !

Grand homme de culture, fondateur du Théâtre de La Commune à Aubervilliers (93), Gabriel Garran est décédé le 6 mai à Paris. D’une incroyable puissance de vie, ce petit d’homme a inspiré moult créateurs, auteurs et artistes. Un héraut de la francophonie, du Maghreb au Québec, de l’Asie à l’Océanie.

Metteur en scène, écrivain et poète, Gabriel Garran était un homme d’une courtoisie exemplaire. C’est toujours avec le sourire qu’il accueillait d’une poignée de main chaleureuse en son TILF, le Théâtre international de langue française qu’il fonda en 1985 au Parc de la Villette, critiques, amis et public grand ou petit. Vingt ans plus tôt, éminent défricheur et baroudeur, avec la complicité du maire communiste Jack Ralite, il créait à Aubervilliers le premier théâtre populaire permanent en banlieue, le Théâtre de la Commune depuis lors devenu Centre dramatique national.

De son vrai nom Gabriel Gersztenkorn, l’œuvrier des planches est né en 1927 à Paris d’un couple de juifs polonais. Lorsque la guerre éclate, son père est déporté à Auschwitz, où il meurt. « Après ces années noires, le théâtre sera sa planche de salut », écrit notre consœur Armelle Héliot. Rappelant aussi que, du TILF au Parloir contemporain sa dernière compagnie, il n’aura de cesse d’arpenter les territoires de la francophonie. Prenant fait et cause pour les auteurs d’Afrique, du Québec, d’Haïti, du Maghreb… « De Sony Labou Tansi à Nancy Huston, en passant par Normand Chaurette, Marie Laberge, Koffi Kwahulé, tous ceux que l’on connaît aujourd’hui, que l’on retrouve à Limoges et partout ailleurs, sont là », constate l’ancienne critique dramatique du Figaro. « La disparition de Gabriel Garran laisse orphelins tous ceux qui se sont autoproclamés les « enfants d’Aubervilliers » ainsi que plusieurs générations d’artistes qui ont pu trouver auprès de lui une filiation artistique et populaire profonde », notent avec une infinie tristesse ses proches et complices de longue date. En 2015, il était récompensé de la grande médaille de la francophonie par l’Académie française. Sa devise ? « L’avenir du théâtre appartient à ceux qui n’y vont pas » !

Auteur de deux pièces de théâtre et de centaines de poèmes édités à tirage restreint, Gabriel Garran signait en 2014 une poignante biographie. Géographie française nous révélait le périple d’un enfant, fils d’immigrés polonais, au cœur de la tourmente et de la débâcle des années 40, au cœur surtout de la déportation ou de la clandestinité pour les juifs de France. Avec force émotion et une mémoire à fleur de peau, il nous livrait ses fragments de jeunesse qui le marqueront à tout jamais. En errance sur les routes de l’hexagone, un bel hymne à la révolte et à la liberté de tout temps menacée et, à la vie à la mort, sans cesse à reconquérir. Yonnel Liégeois

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Une BD coup de poing !

Aux éditions Marabulles, signé Chloé Célérien et Karim Nedjari, est paru l’album Générations poing levé. Une BD qui raconte le parcours de sportifs qui ont tout risqué pour défendre leurs convictions et combattre les conservatismes. Jusqu’à leur carrière !

Jeux de Mexico, été 1968, retentit l’hymne des États-Unis. Sur le podium, l’Américain Tommie Smith, qui vient de remporter le 200 mètres, brandit en silence son poing ganté. Imité par son compatriote John Carlos, médaillé de bronze… Ce geste de protestation contre la ségrégation raciale aux États-Unis a marqué le monde. Qui sait le prix payé par ces athlètes noirs pour avoir osé braver les forces réactionnaires de leur pays, alors qu’ils dominaient leur discipline ?

Rayé de l’équipe nationale, menacé de mort et considéré comme un danger pour l’État, Tommie Smith entamera une longue traversée du désert avant d’être réhabilité en 2016 par le président Obama. Portrait de dix légendes qui ont marqué leur discipline et risqué leur carrière sportive pour leurs idéaux, l’album Générations poing levé, signé par Chloé Célérien et Karim Nedjari, est bien plus qu’un livre de récits sportifs. La BD s’ouvre sur le plus contemporain d’entre eux. À l’ère des réseaux sociaux, le footballeur anglais de Manchester United, Marcus Rashford, a compris que son statut de superstar pouvait servir une juste cause. En quelques tweets, il réussit à faire plier durant la pandémie le gouvernement conservateur du pays en exigeant le retour des repas gratuits pour les enfants pauvres. Avant lui, d’autres « grands » ont osé mettre en jeu leur carrière. Le plus fameux ? Mohamed Ali, bien sûr. Au firmament, le boxeur préfère risquer la prison plutôt que de servir dans l’armée lors de la guerre au Vietnam. « Aucun Vietcong ne m’a jamais traité de nègre », clame-t-il. Une prise de position qui lui coûte son titre de champion du monde mais le fait entrer dans l’histoire.

Ce récit de « poings » ne s’arrête pas aux figures masculines. Qu’elles s’appellent Nadia Comaneci, Megan Rapinoe ou Caster Semenya, des sportives ont aussi marqué leur temps en affrontant les conservatismes et en refusant l’assignation faîte à leur corps : jugé trop masculin, hors norme, pas de la bonne couleur… Souvenons-nous de la jeune prodige française du patinage, Surya Bonaly, capable d’enchaîner des sauts d’une incroyable difficulté. Cette surdouée a toujours échoué au pied des podiums. Les juges lui reprochant d’être trop musclée, pas assez artistique… En réalité, dans le contexte des années 80, la présence d’une patineuse noire sur la glace ne passe pas. « Le problème ? Surya peut faire tous les efforts du monde, elle ne peut pas changer sa couleur de peau », écrivent les auteurs. Sans jamais se renier, à sa manière, elle a malgré tout ouvert une autre voie. Cyrielle Blaire

Générations poing levé, par Chloé Célérien et Karim Nedjari (éd. Marabulles, 160 p., 17€95).

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La petite musique du cerveau

Membre de la Société française de neurologie et de l’Académie des sciences de New York, Pierre Lemarquis a publié Les Pouvoirs de la musique sur le cerveau des enfants et des adultes. Depuis trente ans, le neurologue travaille sur les relations entre cerveau et musique.

Régis Frutier – Vous êtes connu pour votre livre Sérénade pour un cerveau musicien. Pouvez-vous nous décrire votre parcours et vos travaux ?

Pierre Lemarquis – Au départ, j’étais organiste, pianiste et je m’amusais à collectionner, en tant que médecin puis neurologue, des articles qui traitaient du cerveau et de la musique. Il y a trente ans de cela, ce champ de recherche était embryonnaire. J’ai eu la chance de rencontrer Boris Cyrulnik qui m’a cédé ses activités en clinique à l’hôpital de Toulon. Lorsqu’il a monté son diplôme d’éthologie, il m’a recruté pour faire musique, résilience et vieillissement : à cette époque, on ne savait pas que la musique faisait du bien aux gens qui vieillissent et à ceux qui souffrent d’Alzheimer.

R.F. – Et c’est donc allé au-delà de la musique…

P.L. – Si ça marchait bien avec la musique, alors pourquoi pas avec les peintures ? C’est comme cela que j’ai écrit mon premier livre Sérénade pour un cerveau musicienAprès, il y a eu le Portrait du cerveau en artiste qui concerne les arts visuels. J’y développe la notion d’empathie esthétique : comment on peut entrer dans une œuvre d’art et comment elle entre en nous. C’est l’idée que notre cerveau, lorsqu’il est face à une œuvre d’art, se comporte comme s’il était face à quelqu’un de vivant. Devant la Joconde, notre cerveau fonctionne comme si nous étions devant Mona Lisa. Lorsque vous écoutez une musique, vous activez les neurones qui cherchent le sens de ce qu’elle veut vous dire. Ce sont des artéfacts, mais vécus comme du biologique par notre cerveau. C’est une merveille pour notre vie. Une musique peut nous faire autant de bien qu’une rencontre.

R.F. – Médecin, vous vous êtes intéressé à la musique dans les soins…

P.L. – Au début du confinement, les éditions Hazan m’ont demandé d’écrire un livre sur les œuvres d’art ayant un lien avec le soin. Ce fut L’Art qui guérit, de l’homme préhistorique à nos jours ! Dans le même temps, l’O.M.S. a sorti une énorme étude qui regroupe 900 articles médicaux démontrant que l’art fait du bien à la santé : la santé au sens de l’OMS, être bien et heureux et pas seulement exempt de maladie. En même temps, j’ai eu la chance d’être contacté par une psychologue sur Lyon, Laure Mayoud, qui a réussi à faire mettre des tableaux et des photographies dans des services de médecine interne. Il y a là des personnes très malades pour des temps longs. Si elles le souhaitaient, on accrochait l’œuvre d’art qui leur plaisait dans leur chambre. Le changement fut évident : au lieu de parler de leurs perfusions ou de leurs douleurs, elles parlaient de l’œuvre d’art et ce fut bien aussi pour le personnel qui pouvait parler d’autre chose que strictement du soin ! Ces patients, qui ne seraient jamais allés au musée autrement, pensaient que l’art était réservé à une élite et qu’ils en étaient exclus.

R.F. – Dans vos écrits, vous analysez particulièrement sur les effets de la musique sur le cerveau des enfants…

P.L. – Lors des assises de la maternelle, il y a quelques années, Boris Cyrulnik m’avait demandé de m’intéresser à comment les enfants apprennent à parler grâce à la musique. Si vous allez dans un pays dont vous ne connaissez pas la langue, vous allez repérer qu’il y a un rythme, une mélodie. Et petit à petit, vous arrivez au sens. Vous partez du son au sens. Comme nous l’avions fait chez les personnes âgées, ça pouvait être intéressant de voir ce que ça pouvait donner chez les enfants. Cela montre les effets sur la mémoire et la prise de décision, sur les émotions et sur le côté social. De telles expériences peuvent s’extrapoler à plein d’autres choses, telle l’expérience de Gustavo Dudamel, au Venezuela. Ce sont des enfants qui auraient pu sombrer dans la drogue, la violence et qui, grâce au Sistema*, s’en sont sortis. Nous avons eu la même chose en France avec la Philharmonie de Paris : on a donné des instruments à des enfants afin qu’ils puissent jouer et constater leurs progrès sur le plan social et personnel.

R.F. – Dans votre dernier ouvrage, qu’avez-vous voulu démontrer ?

P.L. – Les 200 articles que j’ai lus m’ont servi à constituer le fond scientifique, mais à chaque fois j’essaie de mettre des vignettes, des histoires. C’est comme cela que Claude Thomann** a inséré son beau texte, Louis XV, où il raconte ses débuts avec l’harmonica. Mon idée fondatrice, pour l’écriture des Pouvoirs de la musique sur le cerveau des enfants et des adultes ? On dit toujours que la musique est en amont du langage. On chante, on danse avant de parler. Lorsque la pensée ruisselle dans notre esprit, c’est quelque chose qui a à voir avec le musical. Il n’y a pas un peuple au monde qui ne fasse pas de musique, ce qui faisait dire à Schopenhauer que nous sommes de la musique incarnée ! On emploie souvent des termes musicaux dans les relations ; on s’accorde, on est sur la même longueur d’onde… Je donne un autre exemple dans le livre, c’est celui des enfants de la DDASS accueillis dans des fermes de la Côte d’Opale, à Boulogne-sur-Mer. Partout il a été mis en place une activité artistique, notamment la musique. En fin d’année scolaire, ils organisent un spectacle musical. Un grand moment : ces enfants perdus, on leur ouvre l’esprit et c’est extraordinaire ! Propos recueillis par Régis Frutier

Les Pouvoirs de la musique sur le cerveau des enfants et des adultes, de Pierre Lemarquis (éd. Odile Jacob, 250 p., 22,90 €).

 * El Sistema est une politique du ministère de la Culture du Venezuela qui permet à chaque enfant désireux de jouer de recevoir un instrument et de se voir affecter un tuteur. Pays de 22 millions d’habitants, le Venezuela compte ainsi 500 000 jeunes pratiquant la musique classique au sein de 126 orchestres, ainsi que 36 orchestres symphoniques professionnels, 15 000 professeurs de musique et 136 centres de formation et conservatoires.

** Il s’agit de Claude Thomann, ancien secrétaire de l’union locale CGT de Saint-Ouen (93), bien connu des militants de la Seine-Saint-Denis pour jouer de son harmonica sur les piquets de grève.

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Ouvrier, écrivain à l’œuvre

Aux éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Éliane Le Port publie Écrire sa vie, devenir auteur. Docteure en histoire contemporaine, elle analyse les trajectoires et le travail de création d’écrivains-ouvriers. Ses travaux articulent l’histoire culturelle, sociale et politique de l’écriture à celle des représentations des mondes ouvriers.

Jean-Philippe Joseph – Comment est né ce projet d’étudier les écritures ouvrières ?

Éliane Le Port -Le point de départ était un projet de recherche sur la souffrance ouvrière dans l’espace de travail. En me documentant, j’ai découvert une somme de récits importante, des écrits très riches. Le sujet s’est alors déplacé vers les écrits de témoignage. D’autant que les rares études qui existaient sur l’histoire des récits ouvriers mettaient en avant l’écriture au nom d’un groupe, une écriture de militants… Or, dans ce que je lisais, je voyais aussi des gens qui écrivaient pour se raconter. En outre, personne ne s’était vraiment intéressé au phénomène d’écriture lui-même : la trajectoire des auteurs, le moment choisi pour écrire, les pratiques d’écriture, la posture de témoin, le processus de publication… La plupart des auteurs ont installé la lecture très tôt dans leur vie, l’écriture est venue ensuite « naturellement », comme certains le disent. La culture livresque a été fondamentale dans leur formation, les ouvrages politiques – Marx et d’autres -, mais pas seulement, la littérature, aussi.

J-P.J. – À quelles catégories appartiennent les textes réunis pour votre étude ?

É. L-P. -Il y a une grande diversité, à la fois dans les genres et dans les manières d’écrire. Cela va du roman au journal, de l’autobiographie à la poésie, du tract au récit collectif. Les auteur.e.s pouvant maîtriser plusieurs genres. Ils témoignent des conditions de vie à l’usine, à la mine, sur les chantiers. En parallèle, j’ai mené une quinzaine d’entretiens pour comprendre les processus d’écriture et de publication des ouvrages.

J-P.J. – Pourquoi avoir choisi des écrits datant d’après 1945 ?

É. L-P. -La période qui va de l’après-guerre à la fin des années 1970 est marquée par la centralité ouvrière. Les ouvriers comptent politiquement à cette époque, et les éditeurs ont des attentes fortes par rapport à un supposé potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière. La deuxième sequence, qui commence au début des années 1980, est celle d’une disqualification des mondes ouvriers. Au point que certains théorisent leur disparition. S’opère à ce moment-là un tournant mémoriel. Les récits de mineurs, qui jusque-là, n’intéressaient plus le monde de l’édition, sont recherchés. Chaque époque porte en quelque sorte des attentes : la souffrance au travail dans les années 1990, les témoignages d’enfants d’ouvriers au début des années 2000 (ceux de Martine Sonnet et Franck Magloire, par exemple), le tertiaire ouvrier aujourd’hui…

J-P.J. – Malgré les discours tendant à effacer le groupe des ouvriers, vous montrez que ces derniers n’ont jamais cessé de publier…

É. L-P. – Oui. Il y a autant de récits, depuis les années 1980, qu’entre 1945 et 1970. À la différence près que le roman, qui était une façon pudique de dire des choses relevant de l’intime, disparaît à mesure que l’autobiographie s’impose dans l’espace littéraire.

J-P.J. – Vous évoquez dans votre livre le fossé qui peut exister entre le « je » intime et le « nous » privé…

É. L-P. – L’écriture ouvrière se fait souvent au nom d’un groupe. Mais il existe une perméabilité permanente entre le « je » et le « nous » au moment de l’écriture. Le « nous » privé fait que des choses sont partagées sur la vie des uns et des autres au sein de l’atelier, mais elles ne sont pas censées en sortir. En parler dans un récit est un arbitrage qui est du ressort de l’auteur. Putain d’usine, de Jean-Pierre Levaray, ou Ouvrière d’usine, de Sylviane Rosière, ont ainsi été très mal reçus par leurs pairs. Comme Enfin, c’est la vie ! de Colette Basile, qui a parlé de la violence des réactions dans un second témoignage. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

Écrire sa vie, devenir auteur, par Éliane Le Port (Éd. EHESS. 400p., 23€)

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Gabriel Monnet, pour mémoire

Sise à Bourges et présidée par François Carré, l’association Double Cœur publie un ouvrage capital sur Gabriel Monnet (1921-2010). Sous le titre La belle saison 1960-1969, Gabriel Monnet à Bourges, un imposant travail d’archives digne d’éloges, le portrait d’un artiste fraternellement lumineux.

D’une page l’autre, la figure rayonnante de l’acteur, du metteur en scène, du directeur de troupe, de l’inlassable « objecteur de conscience » (selon ses propres mots), du fervent républicain et démocrate, est ainsi magnifiée, preuves à l’appui, à sa juste hauteur. La belle saison s’ouvre sur une préface de Robin Renucci, suivie par deux études magistrales de Pascal Ory (académicien français depuis mars 2021), spécialiste de l’histoire culturelle. Dans La rencontre de Bourges (1983) et Une maison pour mémoire, textes et documents extraits du catalogue de l’exposition d’octobre de cette année-là, tout est dit de l’aventure artistique et civique de « Gaby », comme disaient les siens. Auteur d’un chant des maquisards du Vercors, fort des idéaux du Conseil national de la Résistance, le jeune homme, entré en théâtre avec Peuple et Culture, formera des amateurs, s’aguerrira au jeu jusqu’à assumer les plus grands rôles, rencontrera toutes les figures du théâtre public en gestation et se retrouvera, en 1960, à la tête de la Maison de la culture de Bourges, visitée par Malraux et le général de Gaulle.

Il sera remercié par un maire de droite en 1969, dans l’après-Mai 68 aux circonstances dûment analysées… On lira, avec passion, les textes de Monnet à l’adresse du public, d’une rare exigence de pensée critique, écrits dans une prose poétique résolue. Secret perdu d’un langage ad hominem au plus haut prix. Une kyrielle de témoignages capitaux (Pierre Potier, conseiller municipal ami, Catherine Tasca, Robert Abirached, Henri Massadau, Marcel Guignard, Igor Hilbert, Bernard Richard, José-Manuel Cano-Lopez) complètent, de cet artiste fraternellement lumineux, le portrait, auquel son fils et le poète Jean-Christophe Bailly apportent d’ultimes touches affectives.

Le travail d’archives est digne d’éloges. Après Bourges, Monnet fut à Nice, puis à Grenoble, en duumvirat exemplaire avec le jeune Georges Lavaudant. Autres temps, autres mœurs. Comme le temps passe ! Jean-Pierre Léonardini

Un livre DVD, avec de très nombreuses photographies et illustrations (296 p., 38€). À commander à Double Cœur, Maison des associations Marguerite-Renaudat, 28 rue Gambon, 18000 Bourges (tél. : 06.83.87.27.64). À Paris, l’ouvrage est en vente au Coupe-Papier, 19, rue de l’Odéon, 6ème (tél. : 01.43.54.65.95).

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Myriam Boyer, une riche nature

Aux éditions du Seuil, Myriam Boyer publie Théâtre de ma vie. Rien de plus passionnant que les mémoires d’acteurs : savoir d’où ils viennent, pour mieux éprouver de quoi ils se sont nourris. Afin qu’ils puissent, tels qu’en eux-mêmes, se révéler sur scène ou à l’écran.

Sur la couverture du livre Théâtre de ma vie, on la voit toute jeunette, avec un rond visage souriant aux yeux de marrons chauds sous une frange bien peignée, une fleur à la main au bord des lèvres. Belle et fraîche image de santé. Il lui en a fallu, depuis sa naissance en 1948 à La Mulatière, banlieue proche de Lyon, fille d’un père maquereau qui battait la mère, la Berthe, à qui Myriam Boyer rend un hommage fervent. Elle eut le courage de divorcer et plaça l’enfant chez les sœurs, dans l’orphelinat où manger à sa faim. La scène familiale revient souvent dans le récit. Puis c’est Paris, les « couloirs de la honte » aux studios des Buttes-Chaumont, dans l’attente de petits rôles qui grandiront peu à peu, tandis que les patronnes des bistrots du coin veillent sur son rejeton, Clovis Cornillac, enfant de la balle s’il en est.

Elle tourne dans Il pleut toujours où c’est mouillé, de notre regretté camarade Jean-Daniel Simon. Elle sera successivement choisie par Agnès Varda, Bertrand Blier, Claude Sautet, François Ozon, entre autres, dans des rôles propres à sa riche nature de femme de cœur et de caractère. Au théâtre, souvenir personnel, elle fut à Nanterre sous l’œil implacable de Chéreau, dans Combat de nègre et de chiens de Koltès, la bouleversante petite Parigote perdue en Afrique entre Michel Piccoli et Philippe Léotard. De ce dernier et de Patrick Dewaere, grands brûlés devant l’Éternel, Myriam Boyer brosse d’émouvants portraits. Avec le grand cinéaste communiste américain John Berry (1917-1999), ce fut en 1975 le coup de foudre. La gamine de La Mulatière, à l’anglais hésitant, put à son bras croiser à loisir le gratin d’Hollywood (Orson Welles, Kirk Douglas, Burt Lancaster…) et d’abord Jules Dassin, Joseph Losey et Martin Ritt, qui avaient eux aussi subi le maccarthysme.

Myriam Boyer, qui ne cède rien, revient sur le conflit – soldé à son profit – avec Niels Arestrup et la Gaîté-Montparnasse, lors de Qui a peur de Virginia Woolf ? Juste compensation symbolique, elle obtint un Molière pour son interprétation dans la pièce d’Edward Albee. Ce sont là quelques pistes glanées dans un livre attachant, franc du collier, dans lequel la femme et l’actrice se livrent sans fard. Jean-Pierre Léonardini

Théâtre de ma vie, de Myriam Boyer, écrit avec Hélène Rochette. Le Seuil, 187 p., 18€.

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Cadeaux pour jours de fête !

Tradition oblige, en ces jours de fête revient le temps des cadeaux. Chantiers de culture vous propose sa sélection. Entre plaisir et désir, quelques gourmandises pour ré-enchanter les papilles !

Chanson : Joli duo pour célébrer Brassens

Dans le concert des célébrations du centenaire du génial Sétois, l’album de François Morel et Yolande Moreau, Brassens dans le texte, est un petit bijou. Les deux comparses s’emparent de 14 titres qu’ils déclament, chantent et jouent non sans humour. Dans leur reprise succulente de Fernande, Yolande commente les humeurs changeantes et bruyantes du mâle en rut quand, dans Hécatombe, elle se délecte à répéter à l’envi au brigadier : « Dès qu’il s’agit de rosser les cognes, tout le monde se réconcilie. » Sa voix se fait plus tonitruante pour nous livrer toute la force de La Complainte des filles de joie. Le duo sait aussi se faire plus tendre pour nous conter La Visite ou, pour rendre hommage à La Chanson pour l’Auvergnat. Grâce à leurs variations bien avisées, les paroles de Brassens se détachent, magistrales, on se régale ! Amélie Meffre

Brassens dans le texte, par François Morel et Yolande Moreau. Fontana, 14 titres, 15,99€.

Essai : Edouard Glissant, le Tout-Monde

Dix ans après sa disparition, Edouard Glissant n’en finit pas d’imposer sa haute stature, littéraire et philosophique, dans le paysage politico-culturel à l’échelle de la planète, pas seulement dans la sphère franco-antillaise… Une pensée à cent lieues des thématiques mortifères et ségrégationnistes qui agitent les média hexagonaux ! Contre les replis nationalistes, l’écrivain-philosophe et poète impose sa vision du Tout-Monde, seule en capacité de faire humanité à l’heure où s’exacerbent les discours sectaires. Avec Déchiffrer le monde, Aliocha Wald Lasowski nous offre une plongée foisonnante dans les idées et concepts de l’auteur d’une Philosophie de la relation. Qui invitait chacun à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le « Tout-Monde ». Une pensée qui élève le particulier à l’universel, l’archipel en continent pour s’ouvrir au grand large de « l’emmêlement des cultures et des humanités ». Un vibrant plaidoyer en faveur de la créolité, une pensée de la politique qui devient poétique de la pensée quand l’altérité se révèle richesse en pluralité, quand la mondialisation s’efface devant la mondialité. Yonnel Liégeois

Edouard Glissant, déchiffrer le monde, d’Aliocha Wald Lasowski. Bayard éditions, 465 p., 21€90.

Roman : Les folies du père

Sorj Chalandon nous avait déjà cloués avec Profession du père où il racontait son enfance aux côtés d’un père mythomane et fort violent. Le film au titre éponyme de Jean-Pierre Améris, avec un Benoît Poelvoorde époustouflant, est une réussite. Le romancier nous happe cette fois en nous contant les dérives du paternel, résistant, collabo – voire SS –, dont il découvre l’incroyable cheminement alors que s’ouvre le procès de Klaus Barbie. « Mon père avait été SS. J’ai compris ce qu’était un enfant de salaud. Fils d’assassin. Et pourtant, face à lui, je suis resté silencieux. » En même temps qu’il nous relate les rebondissements du procès qu’il couvre comme journaliste, avec Enfant de salaud il nous livre le dossier, dégoté aux archives de Lille, du papa arrêté. Les deux événements ne furent pas concomitants dans la réalité et c’est la force du roman de nous plonger dans la noirceur de ces deux personnages comme dans la souffrance des témoins. Amélie Meffre

Enfant de salaud, de Sorj Chalandon. Editions Grasset, 332 p., 20,90€.

Chanson : Romain Didier, on s’en souviendra !

Seul au piano, la guitare de Thierry Garcia en bandoulière, d’autres copains et coquins convoqués en studio, Romain Didier se souvient et nous revient ! Dix ans de silence sur microsillon, un 11ème album pour revisiter ses paysages intérieurs, 12 chansons à la frontière de l’intime et de l’universel… « Dix ans à nourrir mon besoin de création avec des spectacles, des gammes et de belles rencontres ». Celui qui hait les prédateurs, les assemblées viriles et la loi du plus fort nous conte et chante Le prince sans royaume, ce naufragé aperçu au journal du 13h alors qu’on regarde ailleurs ! Souviens-moi, telle est l’invite du fidèle compagnon de route du regretté Allain Leprest : une voix embuée de nostalgie, sans amertume cependant, juste le temps d’évoquer une chanson de Sylvie Vartan ! Yonnel Liégeois

Souviens-moi, de Romain Didier. EPM musique, 12 titres, 17€.

Essai : Ralite, ils l’ont tant aimé

«Je n’ai pu me résoudre à rayer son numéro de téléphone de mon répertoire. Je sais bien que Jack Ralite est mort le 12 novembre 2017 à Aubervilliers, mais j’entends toujours sa voix, ses appels du matin (couché tard, il se lève tôt) ». Les premières lignes de la préface à Jack Ralite, nous l’avons tant aimé, signée Jean-Pierre Léonardini, donnent le ton de cet hommage collectif et chaleureux. Journalistes, femmes et hommes de théâtre, élus, chercheurs, ils sont seize à tirer son portrait, pétri de souvenirs et de reconnaissance. Il faut dire que le grand Jack possédait bien des facettes et puis, une intelligence comme la sienne, c’est rare. L’ancien directeur du Festival d’Avignon, Bernard Faivre d’Arcier, le confirme : « […] passez une heure avec lui et vous aviez l’impression d’avoir conversé avec Victor Hugo, Jean Jaurès, Aragon ou René Char… » À propos du travail, alors qu’il fut ministre en charge de l’emploi, le psychologue Yves Clot rend à Ralite ce qui appartenait à Jack : « […] il pensait qu’il ne fallait pas hésiter à se “salir les mains” dans le monde actuel avec tous – syndicats et dirigeants – pour chercher les meilleurs arbitrages […] ». Au final, une bien belle révérence. Amélie Meffre

Jack Ralite, nous l’avons tant aimé, collectif. Editions Le Clos Jouve, 140 p., 24€.

Roman : Marina la belle

Chez Marina, qui se rêve à la une des shows télévisés, il n’y a pas que la voix qui est belle et envoûtante : un corps à damner les saints du Vatican, une poitrine et des jambes à provoquer des accidents en chaîne dans les rues de Milan, une gouaille aussi à désarçonner les pires gigolos transalpins… Native de cette région montagneuse ravagée par la crise économique et la mort de l’industrie textile, la province alpine de Biella au nord de Turin, Marina ne rêve que d’une chose : fuir cette terre sinistrée, s’enivrer de paillettes à défaut du mauvais vin qui a ruiné sa famille. Une enfant de pauvres qui rêve de cette prospérité qu’elle n’a jamais connue, amoureuse pourtant d’un copain d’enfance qu’elle n’a jamais oublié et qui, fils de bourgeois révolté et en rupture de ban, ne songe qu’à élever des vaches de race dans un alpage déserté ! Un sulfureux récit que ce Marina Bellezza, hoquetant entre soubresauts des corps et colères de la nature, amours égarés et retrouvailles éperdues. Une langue puissante et colorée, ferme et rugueuse, le portrait d’une jeunesse en quête de rédemption face aux promesses d’une génération engluée dans la course à l’audimat et au profit. Signé de la jeune romancière italienne Silvia Avallone, déjà primée pour son premier ouvrage D’acier, un grand roman enragé et engagé, qui vous cogne à la tête et vous colle à la ceinture jusqu’à la dernière ligne. Yonnel Liégeois

Marina Bellezza, de Silvia Avallone, traduit de l’italien par Françoise Brun. Liana Levi, 542 p., 13€.

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La Commune de Paris, du Berry en Calédonie

Dans le cadre de la commémoration du 150ème anniversaire de la Commune de Paris, la médiathèque de Mézières-en-Brenne (36) a récemment consacré une soirée à Alfred Huet. L’enfant du village de l’Indre, que rien ne prédestinait à un tel engagement politique, est loin d’être un cas isolé dans la province berrichonne.

Né le 21 juin 1834, d’un père tisserand et d’une mère couturière, Alfred Huet grandit au sein d’une fratrie de cinq enfants. Une famille berrichonne, depuis plusieurs générations. De sa jeunesse, il ne reste aucune trace. Impossible donc de savoir comment s’est forgée sa personnalité. Un caractère difficile cependant, une forte tête, semble-t-il : insoumis, il est condamné à la prison par un conseil de guerre en juillet 1856. à Mézières, il exerce le métier de cordonnier. En 1871, direction Paris pour trouver du travail… Il se retrouve rapidement au cœur de l’insurrection parisienne et ne tarde pas à rejoindre le combat des insurgés. Il prend le commandement de l’artillerie de Neuilly le 14 avril, le 29 il est rattaché à l’état-major du Général Dombrowski. Sur la suite de sa participation aux combats, aucune information. Tout comme sur les circonstances de son départ de la capitale, la veille de la semaine sanglante.

Arrêté à Mézières le 18 août 1871 et conduit à la prison du Blanc pour attentat à la sûreté de l’État. Il est jugé le 31 janvier 1872 et condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Une traversée de 142 jours puis une installation rudimentaire, sans contact avec la métropole. L’État français veut plonger les communards dans l’oubli. À Paris, néanmoins des pressions s’exercent, d’une part pour obtenir leur amnistie, d’autre part pour l’amélioration des conditions d’existence. Une loi est votée le 28 mars 1873, autorisant la venue des familles. Le 25 octobre 1873, l’épouse d’Alfred et ses deux enfants débarquent au port de Nouméa. Sa peine est commuée en déportation simple. Il reprend son activité de cordonnier avec les outils apportés par sa femme. Une stabilité affective, sans doute salutaire, pour échapper aux ravages de la détention. Sans espoir de retour en France, l’oisiveté et l’alcool poussent de nombreux détenus dans la dépression, les bagarres, voire le suicide. D’autres dans la résistance et la lutte, comme Louise Michel…

Les Huet se reconstruisent une vie comme ils peuvent. Elle durera sept ans. Les insurgés ne seront amnistiés qu’en 1880. Alfred et sa famille posent le pied sur le sol français le 1er août 1880. Quelques communards restent en Nouvelle-Calédonie, c’est le cas de leur fils Andronie. Les autres membres de la famille reprennent leur vie sous le climat de la Brenne. Alfred se convertit à une autre activité professionnelle. Il achète l’emblématique restaurant du village « Le Boeuf Couronné », sa fille Mathilde prend place derrière les fourneaux. Alfred décède le 24 mai 1913. « Ainsi s’achève la vie d’un homme ordinaire au destin extraordinaire », déclare Chantal Kroliczak, la présidente de l’Association Culture Macérienne et coorganisatrice de la soirée, en conclusion de son évocation de la vie d’Alfred Huet.

Le cordonnier de Mézières n’est cependant  pas le seul à connaître un destin chamboulé, suite à sa participation à l’un des plus grands mouvements populaires de l’histoire de France. Tout comme lui, la vie de Marie Mercier sera bouleversée après avoir quitté sa terre natale pour la capitale. Née à Issoudun le 8 janvier 1850, elle est contrainte dès l’âge de 16 ans de partir à Paris, où elle retrouve des gens du pays et du travail. En 1870, elle rencontre Maurice Garreau, avec qui elle partage la vie et le combat révolutionnaire. Les deux amants sont côte à côte jusqu’à la semaine sanglante où Maurice meurt fusillé le 26 mai. Marie fuit Paris, c’est le début d’une longue errance.

« Comme beaucoup de fuyards, elle se dirige vers l’est de Paris occupé par les Prussiens et la place forte de Metz. Ceux-ci sont plus enclins à laisser passer des personnes isolées, encore plus aisément des jeunes femmes assez bien mises », raconte Jean Annequin, le président du comité du Berry des Amies et amis de la Commune. En grande détresse et sans moyens, Marie se souvient que le grand poète et romancier Victor Hugo, chassé de Belgique, est au Luxembourg où il fait bon accueil aux exilés. Elle ose aller le voir. Victor Hugo note à la date du 15 juin 1871: « On me remet une lettre. Une femme m’écrit. Elle était la femme d’un nommé Garreau. (…) Ce pauvre Garreau a été fusillé. Sa veuve qui est ici m’a raconté le fait. Alice (sa belle-fille) lui donne de l’ouvrage et je la secours de mon mieux ». Une relation va s’établir entre la jeune femme et l’homme de lettres. Elle lui apprend la réalité de la semaine sanglante.

Elle ne reste cependant pas au Luxembourg. Elle poursuit sa fuite en Belgique tout en maintenant des contacts avec Victor Hugo. Il l’invite même à assister à une représentation de Ruy Blas au théâtre de l’Odéon en 1872. Une lettre de remerciement en apporte la preuve, dans laquelle elle exprime l’immense regret de ne pas avoir suivi d’études et d’en accuser « la vile société qui me l’a refusé ». Elle s’exile ensuite en Angleterre, avec des déplacements à Guernesey pour rejoindre Victor Hugo. Un journaliste témoigne ensuite de son installation à Paris en 1893 et de son existence extrêmement précaire. Coupée de sa famille, elle décède le 29 août 1921, entourée seulement de deux habitants de son immeuble.

Les parcours de Marie Mercier et Alfred Huet illustrent le chaos dans lequel de nombreuses vies d’insurgés ont été plongées. Ainsi le Castelroussin Pierre-Philippe Lebeau, arrêté le 21 juin 1871 sur dénonciation, sera le seul déporté à réussir son évasion du bateau le conduisant en Nouvelle-Calédonie. Il profite d’une escale au Brésil pour descendre le long de la chaîne d’ancre. Déclaré « présumé noyé », il trouve refuge dans une tribu indienne, en apprend la langue, les coutumes. Marie, Alfred et Pierre-Philippe ont survécu tant bien que mal à la répression et à la soif de vengeance du gouvernement versaillais de Thiers. Trois anonymes qui ont fait vivre la Commune et qui composent, avec des milliers d’autres, l’imposant bataillon des communards originaires de la province. « Les trois quarts n’étaient pas parisiens », rappelle Jean Annequin. En ce qui concerne l’Indre, le Comité du Berry comptabilise 440 natives et natifs du département parmi les insurgés* : maçons, menuisiers, charretiers, terrassiers, entre autres…

Toutes et tous venus à la capitale d’abord pour des raisons économiques, forts aussi d’une volonté de résistance à l’envahisseur prussien, porteurs enfin d’aspirations à une République sociale. Philippe Gitton

* Ce nombre correspond seulement aux gens fichés et connus, arrêtés à la fin de la Commune. Ne sont pas inclus les morts aux combats et fusillés, jetés dans des fosses communes. Selon de premiers travaux de recherche qui s’appuient sur  les listes de chaque bataillon de la garde nationale, on estime le nombre de morts pour l’Indre entre 700 et 1400.

Le Berry et la Commune de Paris

Par leur travail de recherche, les ami-e-s de l’Indre du Comité du Berry œuvrent à la popularisation du combat des Communards. Ils reconstituent, notamment, des biographies. Tout au long de cette année 2021, les célébrations du 150ème anniversaire de la Commune de Paris ont permis d’accroître leur audience. L’association en dégage un bilan très positif.

« En Indre, malgré le contexte sanitaire, la programmation des initiatives toutes en partenariats dont celui du conseil départemental, a pu être quasi maintenue. Le choix d’une diversité de lieux, de formes, de thématiques a été la priorité dans un département sensibilisé depuis cinq ans à l’histoire de la Commune par l’histoire locale. 11 lieux, urbains et ruraux, ont accueilli des événements et ouvert leurs portes. 5 communes ont été directement partenaires ainsi que 12 structures municipales, une structure départementale, un organisme intercommunal, un Centre national de même que 16 associations. 8 Offices de tourisme ont relayé les informations. La couverture médiatique a été assurée par les deux principaux journaux et la TV départementale. Un comité ami a été associé par deux fois. Quatre établissements scolaires (1 école, 2 collèges, 1 lycée) ont participé. Une soirée a été organisée au Centre d’Etudes Supérieures. Une dizaine d’articles ont été réalisés dans des parutions départementales et régionales. Un public très diversifié, estimé à plus de 1200 personnes a été touché à travers l’ensemble des initiatives ».

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Mouawad, de mère en fils

Jusqu’au 30/12, au Théâtre de la Colline (75), le metteur en scène Wajdi Mouawad propose Mère. De Beyrouth à Paris, le récit de l’exil de sa famille en France. Une œuvre poignante, avec des comédiennes d’exception, où comique et tragique se disputent le devant de la scène. Sans oublier au Rond-Point (75), Tout va bien Mademoiselle !

Fantasme ou réalité ? Les senteurs épicées de moult mets orientaux envahissent progressivement l’espace de la grande salle de la Colline. Il est vrai que la Mère s’obstine à cuisiner comme si tous les locataires de l’immeuble étaient invités à sa table… Un besoin compulsif de combler les manques, physiques et affectifs, liés à l’abandon d’une terre et d’un pays ! En ce logement parisien où elle survit avec ses enfants, en une langue savoureuse et métissée qui ne manque pas de piquant, elle tempête, jure et vocifère : contre sa progéniture, son mari et le reste de la tribu demeurés à Beyrouth, les politiciens libanais tous véreux, le jour du grand retour tant espéré et qui n’en finit pas de s’éloigner !

Après l’écriture et la création de Seuls et Sœurs, Wajdi Mouawad poursuit sa quête autobiographique, mêlant l’histoire singulière d’une famille, la sienne, à la grande Histoire d’un Liban déchiré par le conflit palestinien, les querelles intestines entre clans et potentats locaux. Le regard d’un enfant devenu grand confronté à la dérive d’une femme, mère et épouse meurtrie, saccagée, dévastée par cinq ans d’exil. Qui ne reverra jamais sa terre natale, la France ayant refusé la prolongation de son titre de séjour, terrassée par la mort au Québec. En cette fin des années 70, la guerre civile fait rage à Beyrouth, chaque soir au journal télévisé Christine Ockrent en commente les images dramatiques. Un rendez-vous que la mère ne manquerait sous aucun prétexte, aujourd’hui sur la scène de la Colline avec la journaliste dans son propre rôle… Des images de bombardements au petit écran où elle reconnaît les immeubles détruits de son ancien quartier, l’énoncé de la liste des nouveaux tués et blessés, l’attente des dernières nouvelles de l’époux lors d’éphémères conversations téléphoniques au cœur de la nuit.

Sur le plateau, Mouawad en personne, manipulateur des objets du décor et fabuleux conteur d’histoires, surtout deux comédiennes libanaises au talent immensément grand, fulgurantes de présence et de naturel : Aïda Sabra dans le rôle de la mère et Odette Makhlouf qui joue sa fille, la sœur aînée de Wajdi… Des relations parent-enfants qui relèvent du tragi-comique, où la tendresse se glisse avec peine entre invectives et injures, colères irraisonnées et impératifs familiaux… Des scènes à l’humour féroce et communicatif, comme un « laisser respirer » pour le spectateur face au « laisser mourir » dont semble atteinte inexorablement la mère : frappée d’une blessure trop vive, d’un sentiment d’abandon trop fort, d’un poids de solitude trop lourd. Le drame de l’exil porté à l’incandescence, une réflexion intemporelle sur la douleur du partir, une pièce bouleversante de beauté et de vérité. Yonnel Liégeois

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Assise à sa petite table devant une tasse de café et un journaliste, interlocuteur imaginaire, la belle Hélène se raconte… Une enfance insouciante, le sentiment diffus pourtant de se sentir différente, des parents tout à la fois aimants et déroutants : à part ça, Tout va bien Mademoiselle ! Jusqu’au jour où l’on lui détecte un staphylocoque, hospitalisée dans l’urgence, diagnostiquée en insuffisance rénale. De sa jeunesse jusqu’à aujourd’hui, le quotidien d’Hélène est alors rythmé au gré des dialyses et greffes de rein successives, accidents cardiaques et complications intestinales… Autant d’épisodes existentiels traversés avec gravité mais non sans humour, ponctués de révélations familiales inattendues dont nous tairons les soubresauts !

Avec gourmandise, sous la houlette du metteur en scène Christophe Garcia, Marie Rémond mord à pleines dents dans la biographie d’Hélène Ducharne. S’identifiant avec naturel à l’héroïne du podcast Superhéros conçu par Julien Cernobori, avant tout attachée de presse dans la vraie vie. Une professionnelle à l’oreille bienveillante chez qui bonne humeur, courtoisie et intelligence de cœur ne laissent rien paraître de son tumultueux parcours. Un spectacle d’une infinie tendresse, émouvant et drôle tout à la fois. Y.L.

Jusqu’au 19/12, au Théâtre du Rond-Point. Du 18 au 21/01/2022, à la Comédie de Reims (51). Du 22 au 26/02, aux Bernardines de Marseille (13).

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