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La Mousson, une pluie de pépites !

« Écrire le théâtre d’aujourd’hui », telle est la devise de la Mousson d’été qui, jusqu’au 27/08, se déroule en l’abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson (54). Sous la direction artistique de Véronique Bellegarde, un festival original avec moult pépites à l’affiche.

En août 2025, la Mousson d’été, l’instigatrice de ces fameuses « rencontres théâtrales internationales », célébrait son 30ème anniversaire ! Au fil du temps, la manifestation s’est imposée comme le rendez-vous incontournable des nouvelles écritures du théâtre. Dans un contexte encore bien particulier pour cette nouvelle édition qui, jusqu’au 27 août, se déroule au cœur d’une crise climatique, sociale et internationale, durable… Avec moult incertitudes au tournant mais aussi, toujours, la rage de vivre et de changer ce monde qui a fait son temps.

« C’est en 1995 que germa dans l’esprit de Michel Didym l’idée de créer en Lorraine une manifestation dont l’objet serait moins le spectacle à proprement parler, à l’instar d’autres festivals d’été, que l’exploration, passionnée mais sérieuse, de la production des auteurs du théâtre contemporain », rappelle l’historique de l’événement. « Pendant une semaine, à la fin du mois d’août, des textes inédits y seraient présentés sous des formes souples et légères : lectures, mises en espace, cabaret… ».

Pari osé, pari gagné ! Cette année encore, entre université d’été et mises en espace-lectures programmées, la Mousson propose une suite de temps forts exceptionnels où le public, en toute convivialité, dialogue avec auteurs et metteurs en scène. Avec à la clef moult textes à découvrir, français et étrangers, à l’affiche demain sur les scènes européennes, servis par des interprètes de qualité et en présence d’auteurs aux diverses nationalités :

■ Et le monde resplendit d’Angus Cerini (Australie), dir. Véronique Bellegarde. Texte traduit par Dominique Hollier avec le soutien de la Maison Antoine Vitez.
■ Une fin de Sébastien David (Québec), dir. Lélio Plotton, dramaturgie Lola Molina (Théâtre de poche européen), avec les amateurs du bassin mussipontain.
■ Madame Yamamoto est encore là de Dea Loher (Allemagne), dir. Aurélie Van Den Daele (Théâtre de l’Union, CDN). Texte traduit par Laurent Muhleisen avec le soutien de la Maison Antoine Vitez.
■ L’homme en son jardin de Ludovic Longelin (France), dir. Lélio Plotton. Texte lauréat de l’Aide Nationale à la Création.
■ Nous avons peur Nous apprenons à compter de Jana Milivojević (Serbie), dir. Cédric Gourmelon (Comédie de Béthune, CDN). Texte traduit par Karine Samardzija avec le soutien de la Mousson d’été.
■ Insectes d’Oriol Morales i Pujolar (Catalogne), dir. Véronique Bellegarde. Texte traduit par Laurent Gallardo avec le soutien de la Maison Antoine Vitez.
■ Golgotha de Jorge Palinhos (Portugal), dir. Clémence Coullon. Texte traduit par Marie-Amélie Robilliard avec le soutien de la Maison Antoine Vitez.
■ Où va-t-on quand on part de Nikolina Rafaj (Croatie), dir. Camille Dagen (Cie Animal Architecte). Texte traduit par Nicolas Raljevic.
■ L’Apparition de Sandrine Roche (France), dir. Stanislas Nordey. Texte lauréat de l’Aide Nationale à la Création.
■ Les multiples voix de mon frère de Magdalena Schrefel (Autriche), mise en ondes par Laurence Courtois pour France Culture

Spectateur néophyte ou averti, chacun est le bienvenu : de l’art à portée de tous dans une authentique ambiance de partage et de dialogue. Venez, venez donc à la Mousson d’été, dans le fabuleux décor de l’abbaye des Prémontrés ! Une semaine durant, elle vous donnera des nouvelles du théâtre du monde. Yonnel Liégeois, photos Boris Didym

DU GRAND ART AU CŒUR DE L’ÉTÉ

« L’année 2026 est marquée par un contexte politique et social difficile. Le domaine de la culture est fortement touché.Cette édition de la Mousson met en lumière une nouvelle génération de jeunes dramaturges européen·ne·s : serbe, croate, belge, catalan… Leurs œuvres singulières et percutantes portent des forces de résistance sensibles et ancrées. Ces auteur·rice·s appréhendent le monde sans naïveté, avec ironie et subtilité. Des sujets graves sont traités avec une douceur apparente et de la drôlerie ».

« Les inquiétudes et défis qui traversent le monde d’aujourd’hui transparaissent dans les textes : l’artificialisation de la société, l’hyperconnectivité, la destruction de la planète, l’avenir des agriculteur·rice·s, les conflits armés et la recherche sous-jacente
d’alternatives. Les auteur·rice·s y font écho à travers des fictions qui laissent apparaître notre vulnérabilité et nous invitent à résister, en redonnant sa place à la nature, en faisant entendre des voix dissidentes face à la violence d’état ».

« L’écoute acérée de l’autre apparaît comme une urgence, une valeur essentielle. Une synergie, emmenée par la troupe artistique éphémère, se scelle autour de ces nouvelles écritures. Un esprit passionné, joyeux et convivial, souffle sur la magnifique Abbaye ». Véronique Bellegarde, directrice artistique

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Dérézo, de bouche en bouche…

Place de Beauce à Orgères (28), la compagnie Dérézo présente Par les bouches. Un spectacle atypique, où se mêlent senteurs des mets et parfums des mots. Entre saveurs gastronomiques et plaisirs littéraires, un buffet pour gourmets et gourmands.

Une quarantaine de convives, ni plus ni moins… Deux longues tablées face à face, une serveuse Madame M (comme j’m la bonne chère, pas la publicité décadente de la télévision…) et un serveur Monsieur R (comme je Respire huiles et épices…), Mathilde Velsch et Robin Le Moigne en tabliers bigarrés et bizarrement toqués à la manière de tout maître aux fourneaux ! Face à chaque invité, veillent au grain verre à pied et gobelet, une belle assiette et de mystérieuses fioles en surplomb. Jouez hautbois, résonnez musettes, s’ouvre le bal imaginaire des couteaux et fourchettes. Pour et Par les bouches, la première dégustation est avancée : jeux de langues et jeux de mots vont alors s’enchaîner, près d’une heure durant. Une manière originale de se mettre en bouche les ultimes plaisirs de sa cuvée estivalière !

Follement alléché, succombant à la tentation, Chantiers de culture l’a testé mais aucune lubrique potion ni dessous de table ne l’obligeront à dévoiler le menu. Il restera bouche cousue, c’est la surprise de la cheffe ! Miske Alhaouthou, d’origine comorienne, mêle avec délice sucré et salé, doux ou épicé, petites gâteries et grosses bouchées. Le bonheur n’est plus dans le pré, c’est celui du palais où nez et bouche sont élus prince et princesse d’honneur, seigneurs des senteurs ! Au royaume des gourmets et gourmands, chauds ou froids défilent mets et boissons aux multiples arômes, à chacune et chacun de découvrir et savourer leur texture, leur origine, leur goût : de la betterave au chocolat, de la cardamone au piment, de la châtaigne à la noisette, des huiles diverses aux sauces colorées… Un vertige culinaire, dans la bonne humeur et la convivialité où chaque convive a droit à la parole en aparté, est incité à partager découvertes et affinités avec voisine ou voisin de tablée !

La bouche, reine invitante pour ce spectacle atypique aux étranges couleurs, exhale aussi des parfums singuliers. Fille et garçon, serveurs attentionnés, les deux pétillants comédiens ne se contentent point de passer les plats. Tour à tour, pendant ou entre les services, ils déclament des propos d’hier ou d’aujourd’hui, mi-figue mi-raisin, entre humour et sérieux. De la Psychanalyse de la gourmandise de Gisèle Harrus-Reverdi aux Propos du cannibalisme Tupinamba d’Hélène Clastres, de Claude Olievenstein avec son Écrit sur la bouche au Pourquoi Sorcières ? de Xavière Gauthier, de Vous faîtes voir des os du ténébreux poète d’antan Scarron à L’os dans la gueule du crocodile ou Le phallus du psychiatre Nicolas Dissez… Et d’autres encore, écrits divers et variés qui titillent les papilles sur les multiples interprétations (culturelles, géographiques, politiques, linguistiques, éthiques…) de ce que l’on appelle communément goût, qui pimentent la sauce de ce récital gastro-littéraire qu’il fallait penser et imaginer !

Metteur en scène  de la compagnie Dérézo sise à Brest, fervent attablé comme ses acolytes, Charlie Windelschmidt a déjà goulûment mitonné quelques savoureux plats artistiques : Le petit déjeuner, Apérotomanie… À chaque fois, un hymne à la dive bouche, solide-liquide-volatile-expressive, qui tente ainsi de mettre l’eau à la bouche d’un public peu habitué à franchir la porte des théâtres, de le convaincre à ne point faire la fine bouche mais à mettre les bouchées doubles pour oser le premier pas. Du théâtre de rue d’un nouveau genre assurément, à table bien évidemment ! Une totale et vraie réussite, quand la culture se partage et se déguste aussi plaisamment. Yonnel Liégeois, photos Dérézo

Par les bouches, Charlie Windelschmidt : le 23/08, 18h30 et 20h30. Place de Beauce, 28140 Orgères-en-Beauce (Réservation obligatoire : 07.56.06.06.56). Le 09/10, en la commune de Bannalec (29).

Le 06/09 à la Moulinette de Logonna-Daoulas (29) et le 11/10 à Beaupréau-en-Mauges (49), la compagnie Dérézo vous invite à son Petit déjeuner. Le 10/10, même lieu, à son Apérotomanie.

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Monsieur Jouvet, bonjour

Le 16 août 1951, à 63 ans, Louis Jouvet meurt dans son bureau de l’Athénée. En hommage à l’inoubliable comédien et metteur en scène, Chantiers de culture imagine un entretien exclusif avec le docteur Knock et l’évêque de Bedford dans Drôle de drame, le film de Marcel Carné avec Michel Simon. Tirés de ses ouvrages et répliques, Vous avez dit bizarre, moi j’ai dit bizarre ? Comme c’est bizarre…, les propos authentiques d’un maître dans tous les arts.

Yonnel Liégeois – Bonjour, monsieur Jouvet. Quelle étrange destinée, vous avez failli être pharmacien plutôt que comédien !

Louis Jouvet – Comédien, ce n’est pas un métier… Toute ma famille en chœur me l’a chanté et répété avec toutes les variations que comporte l’art de la fugue. J’ai découvert le théâtre au collège, mais à 17 ans j’ai dû m’inscrire à l’école de pharmacie de Paris. Je l’avais juré aux miens et c’est grâce à cette promesse qu’ils m’ont lâché… Pour interpréter des petits rôles tout en passant brillamment mes examens. C’est en 1909, chez Léon Noël au théâtre Montparnasse, que j’ai fait mes véritables débuts de professionnel.

« On fait du théâtre parce qu’on a l’impression de n’avoir jamais été soi-même et qu’enfin on va pouvoir l’être »

Y.L. – En 1911, c’est la rencontre déterminante avec Jacques Copeau. Qui vous demande de devenir son régisseur au futur théâtre du Vieux Colombier…

L.J. – Alors que j’obtiens mon diplôme de pharmacien de première classe en 1913, je rassure Copeau en lui affirmant que « je serai des vôtres ». En octobre, une affiche orange au nom du Vieux Colombier couvre les murs de la rive gauche. C’est un appel « à la jeunesse pour réagir contre toutes les lâchetés du théâtre mercantile et défendre les plus sincères manifestations d’un art dramatique nouveau ». À la première, je joue Macroton dans L’amour médecin. Les critiques remarquent d’emblée mon phrasé particulier et me surnomment « le grand cadavre bègue ». Si j’ai cette diction, c’est évidemment le trac qui me la donne !

Y.L. – Mobilisé comme infirmier en 1914, c’est la guerre et l’horreur des tranchées…

L.J. – Dans le boyau à côté de moi, il y a des Arabes, des Malgaches, des Sénégalais. Que je soigne, réconforte, aide à mourir… Le soir venu, j’allume ma bougie et me plonge dans la lecture de Molière. Autour de moi, des milliers d’yeux m’observent et me regardent : des rats, des centaines de rats ! C’était horrible, insupportable, c’est vraiment des instants où l’on touche le fond.

« Rien de plus futile, de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre »

.Y.L. – Nouveau directeur de la Comédie des Champs-Elysées, vous créez Knock de Jules Romains en 1923. Un triomphe ?

L.J. – Certes, mais inattendu… André Gide se précipite sur scène pour me féliciter. Pour le public et la critique, désormais, je suis Knock ! Même si le succès de la pièce ne se démentira jamais, je l’ai jouée quelque 2000 fois en 17 reprises, c’est une façon simpliste et commode de voir les choses. L’autre grande rencontre de ma vie ? Jean Giraudoux. Je créerai à la scène la majorité de ses œuvres. Un véritable ami, une vraie complicité littéraire et artistique.

Y.L. – Vous lancez le Cartel en 1927 : un accord inédit entre « théâtreux » ?

L.J. – Notre ambition avec Baty, Dullin et Pitoëff ? Défendre l’esprit du théâtre face à la comédie de boulevard, coordonner nos répertoires, pratiquer une politique commune d’abonnements et de publicité… Chaque associé conserve sa pleine liberté artistique, mais les quatre s’engagent à se solidariser dans toutes les affaires où les intérêts professionnels ou moraux de l’un sont en jeu. Notre communion de vues vivra jusqu’en 1939, date de la déclaration de guerre et de la mort de Pitoëff.

« Le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible »

Y.L. – Pourquoi avoir quitté la Comédie en 1934 pour l’Athénée ?

L.J. – Les cinq cents places de l’Avenue Montaigne ne suffisaient plus à équilibrer le budget et il faut de l’argent pour que l’œuvre d’art soit une chose parfaite. S’installer sur les boulevards, et alors ? Je n’ai jamais cessé d’être Jouvet, je ne me suis pas déshonoré en changeant de lieu, en prenant la direction du théâtre de l’Athénée. La classe de Giraudoux, c’est cela qui donne la ligne de conduite à mon théâtre : un beau langage, un décor et une mise en scène au service d’un texte.

Y.L. – La Marseillaise, Drôle de drame, Entrée des artistes, Quai des orfèvres, La kermesse héroïque, Hôtel du Nord… 32 films au total, dont plusieurs chefs-d’œuvre : il se dit pourtant que vous haïssez le cinéma ?

L.J. – Foutaises… Demander à un acteur s’il préfère le cinéma au théâtre revient à penser au choix que ferait un poisson entre un vivier champêtre et un aquarium climatisé ! Certes, j’ai toujours considéré le cinéma comme mon « gagne-théâtre ». Il n’empêche, qu’on me donne encore 25 ans à vivre et je montrerai à tous de quoi je suis capable !

« Le cinéma, c’est du théâtre en conserve »

Y.L. – Professeur au Conservatoire, comment définissez-vous votre métier ?

L.J. – D’abord une incompréhensible possession et dépossession de soi. Un art exigeant, un exercice qui demande à l’interprète un travail acharné pour s’ouvrir peu à peu au personnage et lui offrir une technique, une voix, un visage. Disons tout de suite que la pensée n’est pas nécessaire au théâtre et qu’elle lui est contraire. J’appelle pensée ces raisonnements qui recouvrent la sensibilité des faits ou des choses au profit de théories ou d’idées, qui éteignent ce dont les comédiens ont besoin : la spontanéité, la vivacité. Le connais-toi toi-même de la philosophie antique, c’est tout le métier du comédien, tout son art. Se connaître soi-même par rapport à Alceste, Marguerite Gauthier ou bien Elvire, ce n’est pas donné à tous les gens qui font de la philosophie ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

À lire : Le comédien désincarné, de Louis Jouvet (Flammarion, 400 p., 10€). Les Cours de Louis Jouvet au Conservatoire, analysés par Ève Mascarau (Deuxième époque, 536 p., 29€). Elvire Jouvet 40, préface de Brigitte Jaques-Wajeman (Actes Sud, 56 p., 12€50). Louis Jouvet, d’Olivier Rony (Folio Gallimard, 416 p., 9€70).

Louis Jouvet, à l’avant-garde

Né à Crozon en Bretagne, le 24 décembre 1887, celui qui faillit être prénommé Jésus par sa mère s’éteindra en son bureau du théâtre de l’Athénée le 16 août 1951. Exceptionnel interprète, génialement doué en décors et éclairages, metteur en scène d’une intransigeance absolue, Louis Jouvet maîtrise à la perfection tous les arts du théâtre. « De l’architecture à l’éclairage en passant par le décor et la machinerie. Jouvet fut un personnage combattant du théâtre », dit de lui le grand critique Jean-Pierre Léonardini. Hanté par les œuvres majeures de Molière (L’école des femmes, Dom Juan et Tartuffe), Louis Jouvet sera aussi à l’avant-garde du théâtre contemporain : Giraudoux, Genet, Sartre…

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Simonin, une escapade au Mali

Au théâtre de La Huchette (75), Xavier Simonin présente Oreille Rouge. L’adaptation à la scène du livre d’Éric Chevillard, au titre éponyme : le séjour, vrai ou rêvé, d’un écrivain invité en résidence en terre d’Afrique. Entre humour et sérieux, un récit follement déjanté.

Non, Xavier Simonin n’est pas vraiment seul sur l’étroite scène de la Huchette. Dans les cintres, miniatures, pendent les animaux emblématiques de la savane africaine : la girafe, le lion, et surtout l’hippopotame ! C’est important l’hippopotame, comme le point.fr de la publicité débile à la télévision… Écrivain casanier, plutôt allergique aux voyages selon l’auteur Éric Chevillard, il accepte pourtant la proposition d’une résidence d’écriture au Mali. En fait, il n’a pas besoin de partir au loin pour écrire, il sait que le « Peul est Peul à cent pour cent, Peul des pieds à la tête, et Massaï jusqu’au bout des ongles ». Il s’appelle Jules ou Alphonse, peu importe, le susnommé Oreille rouge a glissé dans son bagage un petit carnet de moleskine noire, avec un élastique s’il vous plaît… Pour recueillir son grand poème sur l’Afrique !

Tantôt le narrateur, tantôt l’écrivain voyageur, Xavier Simonin est avant tout cet occidental convaincu de la haute estime envers lui-même, de son savoir, de ses compétences. Trépignant et sautant sur scène, sa longue écharpe de baroudeur autour du cou, il chemine de baobab en baobab, d’une rive à l’autre du fleuve Niger. En quête de l’hippopotame, son guide Toka l’a alerté sur la majesté et la puissance de l’animal, les spectateurs étaient prévenus, c’est important l’hippopotame ! D’un humour ravageur, le récit d’Éric Chevillard révèle toute sa verve et son impertinence sous les traits du grand escogriffe de Simonin : le portrait d’un Européen imbu de sa personne, nourri de phantasmes et de clichés sur l’ailleurs, Fier de coucher sur le papier des proverbes africains de son cru, d’une portée hautement prophétique et poétique, tel « le sol d’Afrique est ocre et paille, il est aussi jonché d’ordures ». Osez le suivre sur les pistes de brousse, une escapade au Mali peu banale à savourer ! Yonnel Liégeois, photos Maryannik Delhiou

Oreille rouge, Xavier Simonin : jusqu’au 29/08, du jeudi au samedi à 21h. Le Théâtre de la Huchette, 23 rue de la Huchette, 75005 Paris (Tél. : 01.43.26.38.99). Le récit d’Éric Chevillard est disponible aux éditions de Minuit (121 p., 8€50).

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Catherine Dasté, la jeunesse du théâtre

Le 7 août à Ivry-sur-Seine (94), disparaît Catherine Dasté à l’âge de 96 ans. Comédienne, metteure en scène, directrice de lieux culturels, elle fut une pionnière du théâtre pour le jeune public.

Interrogée sur sa passion pour le spectacle vivant, elle répondait simplement : « Je suis née dans une famille de théâtre ». Une phrase qui résumait toute sa vie professionnelle et des racines profondes dans le métier. Catherine Dasté, née en octobre 1929 à Beaune (Côte d’Or) s’est éteinte samedi 7 août à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). Elle avait 96 ans. Elle était la petite fille de Jacques Copeau (1879-1949), metteur en scène, défenseur acharné d’un théâtre éloigné des pratiques empesées d’alors, fondateur du Théâtre du Vieux Colombier à Paris, administrateur général de la Comédie Française… et la fille du metteur en scène Jean Dasté, fondateur de la Comédie de Saint-Étienne. Sa mère étant la comédienne Marie-Hélène Dasté.

Entre création, transmission et pédagogie

Catherine Dasté, mère de trois garçons et grand-mère de la comédienne Alice Allwright, fut l’épouse du chanteur Graeme Allwright, décédé en 2020. Elle fit la connaissance de son époux à Londres, élève comme lui de la célèbre « Old Vic School ». En 1959, le couple rejoint l’équipe de la Comédie de Saint-Étienne, et commence alors tout un travail mené en direction des enfants. Le jeune public sera à partir de ce moment un des axes de la recherche menée par Catherine Dasté. Avec le soutien de la pédiatre et psychanalyste Françoise Dolto, elle œuvra à la création du premier centre dramatique pour l’enfance qui ouvrit ses portes au théâtre de Sartrouville (Yvelines).

En 1969, Catherine Dasté fonde sa compagnie La Pomme verte. Deux ans plus tôt, Ariane Mnouchkine, du Théâtre du soleil, lui avait « prêté » des comédiens afin de participer à l’élaboration de pièces pour les jeunes. Refusant d’être cataloguée comme seulement spécialiste du théâtre jeune public, Catherine Dasté prend en 1985, et jusqu’en 1992, la direction du Théâtre des Quartiers d’Ivry, succédant à Philippe Adrien. Celui-ci avait lui-même pris la suite d’Antoine Vitez en 1981. Adel Hakim et Élisabeth Chailloux ont aussi été les directeurs de ce pôle de création désormais installé sur le site de la Manufacture des Œillets et Nasser Djemaï en est l’actuel directeur.

Catherine Dasté dirigea aussi la Maison Copeau, à Pernand-Vergelesses en Côte-d’Or, un lieu de mémoire et d’accueil d’artistes en résidence. En 2025, l’université Sorbonne-Nouvelle lui consacra un colloque pour « mettre en lumière son rôle majeur dans l’institution théâtrale ». Pour souligner le parcours méconnu de cette grande dame du spectacle vivant. Gérald Rossi

L’inhumation se déroulera le 25/08 à 11h00, 17 Rue du Paulant – 21420 Pernand-Vergelesses.

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Les raisons de la colère

Le 11/08 à 21h30, au théâtre de verdure, dans le cadre du festival de Ramatuelle (83), Charles Tordjman présente Douze hommes en colère. Une adaptation de la pièce du dramaturge américain Reginald Rose, signée Francis Lombrail. Captivante, poignante.

Les débats sont houleux, serrés, la sentence pourtant ne souffre aucun doute dans l’esprit de la majorité des jurés : la chaise électrique ! Des images sont gravées dans notre mémoire, celles du célèbre film de Sidney Lumet réalisé en 1957 avec Henry Fonda dans le rôle-titre. Sur la scène du théâtre de verdure, point de salle des délibérations, juste une longue et large banquette… Au banc des accusés, un jeune noir, 16 ans, soupçonné du meurtre de son père. Les douze jurés se sont retirés pour statuer. Un jugement qui doit être rendu à l’unanimité : acquittement ou condamnation à mort.

Francis Lombrail et Charles Tordjman, l’adaptateur et le metteur en scène, en conviennent, il faut de l’audace pour s’intéresser à une œuvre dont tout le monde, aujourd’hui, connaît la fin ! Comment étonner, surprendre encore dans cette affaire de meurtre, si typique de la société américaine des années 50 : un jeune noir des ghettos déjà bien connu des services de police selon l’expression consacrée, un père truand patenté, un avocat commis d’office de piètre stature… « D’abord, je fus intrigué à l’idée que l’on adapte Douze hommes en colère de nos jours », reconnaît Charles Tordjman, « comme les trois quarts de l’humanité, je connaissais le film mais je ne pensais pas au théâtre ». Ce qui emporte l’adhésion des deux hommes ? En ce huis-clos serré dans une chaleur étouffante, plus que le débat juridique sur la place du « doute raisonnable » entre présomption d’innocence et preuves de culpabilité, la mise à nu des choix et convictions intimes de chacun des douze jurés ! En fait, d’hier à aujourd’hui, d’un film devenu un classique à la représentation théâtrale, l’illustration de toutes les composantes de nos sociétés décortiquées à vif.

Une société encore traumatisée par le soupçon mortifère du maccarthisme à l’heure où Réginald Rose écrit sa pièce et change de patronyme quand le couple Rosenberg est condamné puis exécuté, un peuple toujours fracturé par la ségrégation raciale, un pays où les préjugés de classe et de race ont force de loi… « Ce gamin a le crime dans les veines, ceux de sa race tous les mêmes », avance l’un des jurés. Inutile de perdre son temps en de longues conjectures et tous, petits Blancs de bonne fréquentation dans leur costume-cravate, d’acquiescer. Sauf l’un d’eux, ni meilleur ni plus juste que les autres, qui invite seulement ses partenaires à examiner plus en détail le dossier, les affirmations des deux témoins-clefs : l’arme du crime, la reconnaissance des voix, la claire vision du présumé coupable sur la scène de crime.

Les dialogues fusent, vifs et virulents. Les insultes et agressions verbales aussi, au point d’en arriver parfois presque aux mains… Chacun se confond en propos et arguments hérités de l’enfance, de l’éducation ou des convenances sociales, douze hommes affichent diversité et complexité avec leurs failles et blessures intimes. Une mise en scène sobre et toute en nuances, captivante et poignante quand s’immisce progressivement le doute dans les consciences. Qui ouvre petit à petit au dialogue, à l’écoute de l’autre quand tombent masques et préjugés. Au final, d’une main unanime, douze hommes paraphent leur colère contre la faillite d’un système judiciaire : non coupable ! Yonnel Liégeois

Douze hommes en colère, Charles Tordjman : le 1108, 21h30. Théâtre de verdure, 83350 Ramatuelle (Tél. : 04.94.79.20.50).

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Chauffe, chauffe la Brenne…

En ce joli mois d’août, ça chauffe, ça chauffe dans la Brenne (36) ! De la collégiale de Mézières-en-Brenne au château d’Azay-le-Ferron, en passant par Néons-sur-Creuse, il y en a pour tous les âges et tous les goûts : de la harpe à l’art équestre, du dressage de faucons au plaisir des planches. Bel été ! Philippe Gitton

Harpe vagabonde

Le 11/08 à 20h30, Catherine Baudichet sera en concert à Mézières-en-Brenne, en la Collégiale Sainte-Marie-Madeleine (le 14/08, en l’église de Roussines) : la harpe comme vous ne l’avez jamais entendue ! Ne manquez pas cette soirée avec la surprenante harpiste, réputée pour son jeu dynamique et pour la variété de son répertoire. Elle propose un voyage musical composé de musiques celtique, classique, de jazz, de musiques de film etc… Dans les dernières années, elle a eu l’occasion de jouer dans l’abbaye du Mont St Michel, dans les châteaux d’Angers, de Meauce, d’Azay le Ferron ou nombre d’autres lieux culturels de Bretagne, de Gironde, d’ Indre, des Alpes, de l’Orne ou de La Charente…

Renseignements / Réservation : catherine.baudichet@gmail.com ( Tél. : 06.87.19.05.08).

À l’époque des Romains

Le 12/08, à 16h30 et 20h00, la compagnie Hippogriffe présente À l’époque des Romains au parc du château d’Azay-le-Ferron. Un grand spectacle ludique et pédagogique de fauconnerie équestre : plongez au cœur de l’Empire romain, vivez un moment grandiose où la puissance du cheval rencontre la majesté des rapaces ! Dans une ambiance inspirée de l’Antiquité, cavaliers et fauconniers entraînent le public dans un voyage hors du temps. Aigles, faucons et buses le survolent, tandis que les chevaux, guidés avec précision et élégance, évoquent la discipline et la bravoure des légions romaines. Un moment unique à partager en famille, où la nature et l’histoire s’unissent dans un tableau spectaculaire digne des grands arènes romaines.

Renseignements / Réservation : Château d’Azay-le-Ferron (Tél. : 02.54.39.20.06).

Néons sur scène

Les 14 et 15/08, l’association ACEL Théâtre investit le village de Néons-sur-Creuse (salle des fêtes, espaces extérieurs, lieu deurésidence…) pour offrir sur ces deux jours les joies du spectacle vivant: théâtre, cirque, lecture, musique … Un programme chargé, pour tous les âges et tous les goûts! La cinquantaine de bénévoles de l’ACEL va se donner à fond pour créer des lieux attractifs et des moments conviviaux. Le programme : le 14/08 à 19h00 : Mort ou vif, cirque au Jardin public, à 21h30 : Le dieu du carnage, théâtre à la Salle des fêtes. Le samedi 15 août à 11h30 : En accords, concert à 3 violes à l’église, à 14h00 : 34 min sous néons, poésie à L’école, à 15h00 : Le pélican, concert aux granges du château, à 16h30 : Fais GAF’A moi, théâtre au Jardin public, à 18h00 : Ballade des perdus, lecture et projection à L’école, à 19h00 : Une grosse envie d’un monde en blanc, théâtre au Jardin public, à 21h30 : Une laborieuse entreprise, théâtre à la Salle des fêtes.

Renseignements / Réservation : L’Acel Théâtre (Tél. : 07.81.03.12.51).

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Robin Renucci, la Corse en scène

Homme du terroir, Robin Renucci crée en 1997 les « Rencontres internationales artistiques » en Corse. Jusqu’au 09 août, un temps de formation clôturé par une semaine de représentations. Nommé en 2022 à la direction du Théâtre National de La Criée, à Marseille, un comédien et metteur en scène pétri de convictions sur sa conception du développement culturel et de l’éducation populaire.

Il était une fois un petit village du nom d’Olmi-Cappella, au cœur du parc naturel régional de Corse. Un petit village vivant au rythme des saisons, progressivement déserté par sa population comme tant d’autres, à l’écart des grandes routes touristiques et des grands schémas de développement proposés sur l’île de beauté…

Au cœur de la vallée du Giussani, région natale de la famille de Robin Renucci, il se passe de drôles de choses dans le maquis et sur la place publique depuis près de trente ans. Depuis que les mamies du cru citent les vers d’Antigone avec un naturel confondant, depuis que l’ARIA (Association des rencontres internationales artistiques) organise ses stages de théâtre et que les autochtones se sont appropriés une culture qu’ils font leur. En accueillant les stagiaires venus du monde entier, en participant activement à l’organisation des rencontres, ils sont devenus à leur tour acteurs de la manifestation. Le pari était osé : au cœur d’une région enclavée dépourvue d’infrastructures, bâtir un projet culturel et artistique fondé sur le respect des populations et des cultures locales pour mieux s’ouvrir aux cultures venues d’ailleurs ! « Renucci, c’est du Vilar pur jus », affirme sans fard Jean-Bernard Pouy, l’auteur de romans noirs à succès et co-scénariste de Sempre vivu ! , le film qui rend compte à sa façon de l’expérience. « Il a réveillé une région qui se mourait, surtout il a redonné du plaisir aux gens. C’est un vrai miracle qui se produit ici chaque été, c’est magique : des villages qui revivent, des hommes et femmes qui se parlent dans toutes les langues, le bonheur de vivre et de jouer ensemble, vraiment on en retire la conviction que la Corse mérite mieux que les clichés éculés qui l’habillent ordinairement ».

« Je suis très attaché à ce que l’on nomme éducation populaire », reconnaît pour sa part le comédien, « faut-il encore s’entendre sur les mots et ne pas dénaturer le propos. Pour moi, c’est un certain attachement aux singularités en opposition à la pensée unique, c’est reconnaître à chacun sa capacité de création. Quel qu’il soit, où qu’il soit… ». Désormais, le petit village corse s’est enrichi et doté d’une vraie salle, d’un bel équipement au service des projets que porte chaque année Robin Renucci dans la vallée : un théâtre réel, un théâtre libre pour des hommes libres, qui rassemble des milliers de personnes chaque été de France et du Japon, d’Australie et de Roumanie. Et, au fil du temps, l’expérience théâtrale au cœur du Giussani a fait ses preuves : des centaines de stagiaires chaque été, une revitalisation économique de la région, le maintien de l’école qui avait pourtant failli disparaître, la réhabilitation d’un imposant bâtiment qui sert de structure d’accueil, l’ouverture d’une route pour faciliter les échanges… Économiquement, culturellement, c’est tout un territoire qui revit grâce à l’implantation de l’ARIA en 1998, la création d’un syndicat mixte de communes en 2001, la pérennité du projet en 2026 ! Yonnel Liégeois

L’ARIA : Association des rencontres internationales artistiques en Corse, A Stazzona, 20259 Pioggiola (Tél. : 04.95.61.93.18).

Comédien et citoyen

Passionné de théâtre dès l’enfance, natif de Bourgogne mais petit-fils d’un forgeron corse de la vallée du Giussani, Robin Renucci s’impose très vite tant sur le grand écran que sur les plateaux de théâtre. En 1998, il crée en Corse l’ARIA, un pôle d’éducation et de formation par la création théâtrale dans la tradition de l’éducation populaire. Les rencontres internationales d’été en assurent rayonnement et réputation mais l’association organise des stages tout au long de l’année en partenariat avec divers ministères, tant de l’Éducation Nationale que de la Culture.

Les maîtres de Renucci ? Dullin et Copeau pour qui éducation artistique se décline sur le même mode qu’esprit critique… L’ambition du comédien et meneur de troupe ? Rendre à chacun sa culture et sa dignité. Longtemps directeur du Centre dramatique national des Tréteaux de France, en juillet 2022 il est nommé directeur de La Criée de Marseille. Durant cet été, il met en scène L’école des femmes de Molière en la Cour d’honneur du château de Grignan, avec François Morel dans le rôle-titre, dans le cadre des Fêtes nocturnes. Y.L.

L’école des femmes, mise en scène de Robin Renucci :  Jusqu’au 22/08, du lundi au samedi à 21h. Château de Grignan, 23 rue Montant au Château, 26230 Grignan (Tél. : 04.75.91.83.65). L’école des femmes, Molière (Folio Gaimard, 176 p., 3€20).

La Criée, direction Robin Renucci : Théâtre national de Marseille, 30 Quai de Rive Neuve, 13007 Marseille (Tél. : 04.91.54.70.54).

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Duras, Bonnaire et Osinski

Dans le cadre du festival Beckett, le 29/07 à Saint-Saturnin-lès-Apt (84), Jacques Osinski présente L’amante anglaise. Dans une mise en scène dépouillée, le texte de Marguerite Duras sublimé par un trio d’acteurs talentueux : Sandrine Bonnaire, Frédéric Leidgens et Grégoire Oestermann.

Claire Lannes a vraiment perdu la tête ! En assassinant sa cousine sans raison, en découpant le corps, en dispersant les divers morceaux dans les trains de passage à proximité de sa maison. Tous, sauf la tête de la malheureuse victime dont elle refuse encore de révéler la destination… D’abord une pièce de théâtre, Les viaducs de la Seine-et-Oise, ensuite un roman L’amante anglaise qu’elle transforme enfin en une nouvelle pièce de théâtre au tire éponyme, Marguerite Duras par trois fois a mis l’ouvrage sur l’établi. Pour une œuvre finale d’une concision extrême, à la langue policée, d’une incroyable puissance narrative, d’une interrogation explosive inégalée à la conscience de chacune et chacun. Une fois encore, elle qui récidivera en 1985 avec peu de discernement dans l’affaire Grégory, la romancière s’est inspirée d’un fait divers réel et sanglant : Amélie Rabilloud tuant son mari en 1949, dépeçant le corps et d’un pont jetant les morceaux dans les trains en partance.

En scène à tour de rôle, trois personnages en quête d’identification ou d’explication : Pierre le mari, Claire l’épouse meurtrière et l’interrogateur surgi de nulle part, venu d’ailleurs… Qui cherche à savoir le pourquoi plus que le comment, à comprendre ce geste capital dont personne ne soupçonnait l’issue fatale. Un couple banal, sans histoires comme l’atteste la rumeur coutumière, la cousine Marie-Thérèse hébergée pour vaquer aux affaires familiales. C’est Pierre qui a sollicité les services de cette dernière, son épouse préférant rêvasser au jardin et lire des illustrés bas de gamme après avoir fait son lit, la seule tâche ménagère dont elle s’acquitte. L’amour a-t-il existé un jour entre ces deux-là, pourquoi l’a-t-il épousée ? Certes, belle elle était, certes il l’a désirée, fort et souvent, mais encore ? Rien de plus, cohabitant alors par contrainte et habitude, lui s’épanchant de maîtresse en maîtresse, elle s’émerveillant toujours de son premier amour, « l’agent de Cahors » son amour de jeunesse. Et Marie-Thérèse dans l’histoire, la victime expiatoire ? « Une grosse vache, sourde et muette » amoureuse de la cuisine en sauce et des ouvriers portugais logeant dans les environs !

Installé dans les premiers rangs du public, se levant subitement, sans papier mais petit stylo en main, l’interrogateur (Frédéric Leidgens) questionne d’abord le mari. Doucement, calmement, puis de plus en plus intensément jusqu’à le rejoindre sur scène, lui debout à son côté droit l’autre assis sur une banale chaise devant le rideau du théâtre toujours baissé. La scène se répétera à l’identique, sa haute stature cette fois flanquée sur la gauche de la protagoniste. Pourtant, s’imposera une différence spatiale, capitale…

L’époux n’a rien vu venir, il dormait lorsqu’eurent lieu l’agression, puis le dépeçage dans la cave, à 4h du matin. Sa femme ? Une folle, une éthérée avec qui il fait chambre à part depuis longtemps, qui parle peu ou pas, égarée parmi les fleurs du jardin dont « la menthe anglaise » qu’elle apprécie beaucoup, bercée par la lecture de vulgaires illustrés qu’il prend malin plaisir à confisquer et déchirer. Pierre  (Grégoire Oestermann) ? « Un petit bourgeois méprisable », comme le confessera Duras à propos de la figure de son personnage, petit fonctionnaire au ministère des finances. Méprisant à l’égard de Claire son épouse, avouant des envies de meurtre dont une éducation moralisante retient le geste, un être mesquin et falot, se vantant de ses tromperies régulières, se plaignant surtout des tics et tocs de sa femme qui ternissent son existence. Jamais compatissant, encore moins avec feu la cousine presque devenue une esclave domestique au fil du temps.

Durant près d’une heure, Pierre ne bougera pas de sa chaise. Comme à l’accoutumée, Jacques Osinski se joue d’une mise en scène aux frontières de l’austérité : face à une réalité pour le moins ensanglantée, une gestuelle presque désincarnée ! Seuls les mots et maux dits prennent chair devant nos yeux effarés. Puissance subversive du langage, « ce n’est pas un hasard, je crois, si j’arrive à Duras après avoir beaucoup arpenté l’œuvre de Beckett », reconnaît Osinski, « ils ont en commun le questionnement sur la langue, un certain rapport de leurs personnages à l’attente et à l’enfermement ». Une claire évidence, lorsqu’apparaît Claire Lannes, l’épouse et meurtrière, alias Sandrine Bonnaire… Une apparition, oui, lorsqu’elle surgit du fond de scène d’un pas contenu et s’avance dans un silence de mort, hormis les grincements du rideau de fer qui s’élève ! Un air froid, venu de la beauté nue des profondeurs du théâtre, envahit la salle, fige corps et cœurs. Le temps suspendu, l’émotion retenue, le temps qu’elle se pose à son tour sur cette banale chaise, le regard droit et les deux mains plaquées sur les cuisses. Le temps d’un vertige, sublime apparition, la grande comédienne de retour au théâtre.

Face aux questions de l’interrogateur, durant une heure aussi, elle n’expliquera rien de son geste. Heureuse pourtant de s’exprimer, de rompre enfin le silence, surtout et avant tout d’être écoutée… Du fond au devant de la scène, le chemin est court certes mais il semble aussi interminable, illustration d’une vie qui s’est étirée dans la grisaille et la froideur. Alors, il est temps de se poser, de parler.

Au tribunal on juge, au théâtre on écoute, on l’écoute. Et de parler de ce mari qu’elle n’accable même pas, de cette Marie-Thérèse qu’elle n’appréciait guère, de cet amour premier qu’elle n’a jamais oublié, cet amour ancien qu’on oublie jamais, d’Antonio le portugais qui venait de temps en temps couper du bois et qui, s’il l’avait bien voulu… Rien de tout cela pour justifier l’acte injustifiable, la banalité du quotidien, le terne d’une vie qui s’enferre dans la noirceur de l’existence. Et pourtant, seule à l’évocation de ces riens, certes des trois fois rien mais deux-trois éclairs fugitifs sur les amours perdues et le parfum des fleurs, s’éclaire le visage d’un sourire rédempteur, se détachent-s’élèvent et s’ouvrent deux mains en quête d’un impossible ailleurs. Pathétique et sublime Sandrine Bonnaire, d’un regard et de quelques futiles gestes évocateurs, capable d’incarner pareil talent ! C’est beau, c’est fort, c’est puissant. Fascinant et envoûtant.

Au côté de Claire, la Sandrine déjà meurtrière dans La cérémonie, le film de Claude Chabrol, deux comédiens qui n’ont rien à lui envier en présence et puissance : Frédéric Leidgens et Grégoire Oestermann. Le premier en interrogateur scrupuleux mais respectueux, démarche et geste lents, la voix toute à la fois ferme mais engageante, silhouette imposante mais nullement envahissante. Il est l’accoucheur des consciences, compatissant mais sans faux semblant, ni juge ni complice. Le second, qui ouvre la séance des questions, doit s’acquitter d’une lourde tâche : apprivoiser et happer l’attention d’un public qui attend « la Bonnaire » d’un œil averti ! Sans décor ni costume mirobolant pour éventuelle diversion… Piteux pantin, regard et profil bas, le propos embrouillé et coupable face à son évidente duplicité, il y parvient avec succès. À leur façon et sur divers tons, trois marquantes solitudes qui alertent chacun sur une possible descente aux enfers, un possible passage à l’acte meurtrier. Yonnel Liégeois, photos Pierre Grosbois

L’amante anglaise, Jacques Osinski : le 29/07, 21h. Esplanade Marianne Field, Cours de la liberté, 84490 Saint-Saturnin-lès-Apt (Tél. : 04.90.05.67.69).

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La culture en danger

Au final du festival d’Avignon (84), la mobilisation s’organise face aux énièmes coupes budgétaires décidées début juillet par le gouvernement. Entretien croisé avec Ghislain Gauthier et Maxime Séchaud, du syndicat CGT-Spectacle. Paru dans le quotidien L’humanité, un article de Marie-José Sirach

Au Festival d’Avignon, le soir du jeudi 16 juillet, une agora s’est déroulée sur le parvis du Palais des Papes pour débattre des modalités d’action face aux coupes budgétaires orchestrées par le gouvernement. Silence radio du côté du ministère de la Culture. L’intersyndicale avait posé un ultimatum au gouvernement, ministre et gouvernement ont fait la sourde oreille. Au pied du Palais des Papes, Maxime Séchaud, numéro 2 de la CGT-Spectacle, a tenté de joindre en direct la ministre, en vain. Sous un concert de sifflets, il a laissé sur le répondeur ministériel le message suivant : « Nous mettrons en œuvre tous les moyens nécessaires, possibles et inimaginables, parce que nous avons de l’imagination ». Pour Stéphane Frimat, directeur du Vivat à Armentières (scène conventionnée) pour le SYNDEAC : « Le moment n’est pas aux divisions. Nous réclamons un moratoire sur l’ensemble des coupes budgétaires, une commission interministérielle et le 1 % culturel. C’est le minimum que l’on puisse demander à ce gouvernement ».

Des représentants du Comité national des travailleurs privé.e.s d’emploi et précaires CGT, et des salariés CGT du service public, ont profité de l’occasion pour dénoncer la politique désastreuse et inhumaine de gestion du RSA dans le Vaucluse dont le seul objectif est de radier à tout va le nombre de bénéficiaires : multiplication des contrôles, convocations systématiques, logique de suspicion permanente… Ils ont été longuement applaudis par l’assemblée. Un appel à abonder la caisse de grève pour soutenir les grévistes de l’hôtel du Cloître Saint-Louis a été lancé. En grève depuis début juillet, ils dénoncent des conditions de travail épouvantables pendant la canicule et la menace qui pèse sur leurs emplois en raison des travaux envisagés par les propriétaires de l’hôtel.

Il a également été décidé de continuer à aller à la rencontre des compagnies qui jouent dans le Off pour les informer, leur proposer de prendre la parole dans une adresse aux spectateurs, de jouer dans la rue, voire, plus tard, d’occuper des lieux. L’idée de la grève n’a pour l’heure pas été retenue. « Pour l’instant, on est quand même sur un bilan positif », estiment Ghislain Gauthier et Maxime Séchaud. « Le secteur se mobilise malgré les disparités. On a réussi un premier rassemblement avec plus de 900 personnes sur les coupes budgétaires en début de festival, puis une manifestation avec 1800 personnes sur le parvis du Palais des Papes ». Beaucoup s’emparent du sujet, en parlent dans les spectacles, prennent la parole sur cette question-là, tout en sachant que sur un festival comme celui-là, surtout quand on est dans le Off, ce n’est jamais facile de se mobiliser. Des équipes se sont réparties le temps pour pouvoir être présentes sur les différentes actions. Ainsi cette équipe qui a organisé un turn-over et se relaye afin de permettre qu’une partie assiste au premier rassemblement, l’autre au deuxième afin de pouvoir continuer à tracter pour leur spectacle dans les rues d’Avignon.

« Sur le plan de la mobilisation, c’est une réussite. Maintenant, on se mobilise pour avoir des résultats, pour obtenir des victoires pour la profession ». Pour l’heure, c’est silence radio en face. D’où l’enjeu, pour professionnels et comédiens, à réfléchir à d’autres modalités d’action pour enfin être entendus. Propos recueillis par Marie-José Sirach

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Jaurès, le double assassinat

Au théâtre La Luna, en Avignon (84), Pierrette Dupoyet présente Jaurès, assassiné 2 fois !. Pour sa 43ème participation au festival, la comédienne émérite prend visage de Louise, l’épouse de l’ardent défenseur de la paix. Une page d’histoire émouvante.

Député socialiste du Tarn, fondateur du journal l’Humanité, Jean-Jaurès, ardent militant de la paix, est assassiné le 31 juillet 1914 à 21h40 alors qu’il dînait au Café du Croissant en compagnie de plusieurs amis et journalistes. Le meurtrier, Raoul Villain, n’a été jugé qu’après la fin de la première guerre mondiale. Le procès se déroule du 24 au 29 mars 1919 devant les Assises de la Seine, et le verdict déboussole une partie de la France : Villain est acquitté par le jury.

S’emparant de ces faits d’histoire nationale, Pierrette Dupoyet, dont c’est la 43e participation au Off d’Avignon, a repris son spectacle Jaurès assassiné deux fois !. Sur la scène, devant la reproduction de la Une du journal annonçant le crime, elle est Louise, l’épouse de la victime, de celui qui jusqu’à sa dernière seconde a tenté de faire en sorte que la guerre ne soit pas déclarée. Louise, qui n’a jamais assisté à un seul des meetings de son époux, n’en a pas moins suivi les grandes étapes politiques de cette période. Elle en évoque quelques moments, comme la rencontre avec les lycéens d’Albi, le 30 juillet 1903. Dans cet établissement, Jaurès fut élève boursier, car issu d’une famille modeste, puis professeur.

Dans son adresse aux jeunes, il appelait à « ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ». Pierrette Dupoyet rappelle les grands combats humanistes de ce défenseur de la justice, de la laïcité, des droits sociaux. Chaque 31 juillet, une cérémonie est organisée au Café du Croissant, en hommage au fondateur du quotidien L’humanité dont les idéaux sont particulièrement malmenés aujourd’hui. Le théâtre prend ici une belle part de mémoire active. Gérald Rossi

Jaurès assassiné deux fois !, Pierrette Dupoyet : jusqu’au 25/07, 17h30. Théâtre La Luna, 11 rue Séverine, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.96.28).

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Ulysse, la tragédie de Gaza

Au théâtre de la Bourse du travail, Michel Couartou présente Ulysse à Gaza. Un texte de Gilad Evron, l’auteur israélien disparu en 2016, bouleversé devant le siège que son pays infligeait en 2010 à la bande de Gaza. Un spectacle poignant sur la dignité et la liberté.

Adapté pour la première fois en France en 2015 par La Compagnie « Le Bar de la Poste », le texte de Gilad Evron résonne cruellement à nos oreilles. La même troupe, sous la conduite de Michel Couartou, reprend la pièce au théâtre de la Bourse du Travail. Ulysse est le surnom donné par les militaires israéliens à un prisonnier, capturé en pleine mer sur un radeau fait de bouteilles en plastique. Il avait la volonté de forcer le blocus. Professeur défendant l’idée que la culture, l’éducation et la lecture sont nécessaires à tous les peuples pour se libérer, Ulysse est dans ce récit vaincu par les autorités d’Israël.

 « Il tentait de forcer le blocus infligé à la bande de Gaza. Professeur, il partait, dit-il, pour enseigner la littérature russe aux Gazouis »

Dans un décor minimaliste, une table/deux chaises et cinq comédiens au plateau, le jeu des acteurs est traité sobrement, dans une forme presque cinématographique. Un réalisme qui éveille les consciences autant qu’il bouleverse les cœurs. Gilad Evron dénonçait déjà à l’époque une situation cauchemardesque dans la bande de Gaza, las un état des lieux qui a empiré avec l’empilement de drames que l’on sait. Surnagent cependant dans cette tragédie des notes d’humour et des situations tout à la fois plausibles et absurdes. Gérald Rossi

Ulysse à Gaza, Michel Couartou : jusqu’au 25/07, 15h. Théâtre de la Bourse du travail, 8 rue de la Campane, 84000 Avignon (Tél. : 06.08.88.56.00).

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Entre humeur et humour

Au théâtre de La Scala d’Avignon (84), Robin Ormond présente Peu importe. Les prises de tête et sautes d’humeur d’un couple partagé entre vie professionnelle et obligations familiales. Avec deux comédiens, au mieux de leur forme dans ce délire conjugal !

Le calme règne, les enfants sont couchés. De retour d’un déplacement professionnel, comme d’habitude elle rapporte un cadeau à son mari. Simone et Erik semblent s’aimer d’un amour tendre, mais… Peu importe ! Curieux, tout de même : le salon est envahi de paquets plus ou moins volumineux, aux couleurs diverses et chatoyantes, toujours pas déballés. Les retrouvailles, chaleureuses d’un prime abord, ne tardent guère à dégénérer en un pugilat verbal fort insolite. De mauvaise humeur, Erik refuse d’ouvrir le présent : avec un enfant malade, c’est vrai qu’il a passé une mauvaise semaine, son épouse trop fréquemment absente à cause de son travail. Traducteur littéraire, au boulot à la maison, il s’estime ni considéré ni respecté. D’autant que son épouse ne manque pas de lui rappeler que c’est son salaire, plus élevé, qui fait vivre la famille… Les critiques fusent !

Les reproches aussi, de bouche en bouche, en accéléré. La phrase à peine finie de l’un, l’autre embraye à grande vitesse, normal pour celle qui opère dans l’industrie automobile ! La conversation s’envenime, les propos échangés ne sont plus très aimables, de vrais uppercuts distribués et encaissés en pleine face. « Peu importe », telle est la formule qui clôt au final chaque point de désaccord… Jusqu’au basculement, vicieusement imaginé par l’auteur allemand de ce brûlot, Marius von Mayenburg : c’est Erik qui rentre de déplacement cadeau en main, c’est Simone qui veille à la bonne tenue du foyer. Et les projecteurs à nouveau braquer sur le champ de bataille, les mêmes invectives inversées, les mêmes querelles ! Une lutte acharnée des deux protagonistes pour gagner raison, un affrontement cœur à corps au risque de débordements irréparables. De coups de pied en coups de colère, la montagne de cadeaux qui submerge l’espace s’effondre, les paquets voltigent comme les paroles échangées. Tout est dit sans reprendre souffle, la respiration suspendue, le couple suffoque sous les injonctions professionnelles et sociétales qui étouffent leur univers.

Il semble loin le temps où les deux amoureux s’imaginaient construire un autre monde, bâtir un autre avenir pour eux, se poser comme figures inspirantes pour les autres. Le modèle se fissure, les contraintes imposées par leurs supérieurs respectifs ont fait exploser rêves et désirs partagés. D’un futur imaginaire, le présent est champ de ruines. Devant nous, se déploie la critique acerbe d’une société où la seule image de la réussite impose de fouler aux pieds les valeurs qui ont guidé l’humanité de chacun. Derrière un humour omniprésent qui permet au public de garder quelque distance, la charge est féroce. Portée par un duo de comédiens, Marilyne Fontaine et Assane Timbo, excellents dans leur prestation à couteaux acérés. Capitalisme ou matérialisme triomphants ? Un infime signe d’espoir : quand sonne le téléphone, à l’ultime seconde de la pièce, ni l’une ni l’autre ne répondent ! Yonnel Liégeois, photos Vahid Amanpour

Peu importe, Robin Ormond : jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h50 sauf le lundi. La Scala Provence, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90).

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Falguières, Molière et ses masques

Aux Jardins du Carmel, sous l’égide du Théâtre du Train Bleu d’Avignon (84), Simon Falguières présente Molière et ses masques. Avec humour et pertinence, l’occasion de (re)découvrir comment l’auteur, qui reste le plus célèbre en France, a traversé son époque.

Une fois encore, Jean-Baptiste Poquelin, autrement dit Molière, né en 1622 à Paris, monte sur les planches. Enfin presque, parce qu’il s’agit de raconter son parcours quand celui-ci s’est définitivement achevé. Voilà « une farce rêvée sur la vie et la mort » du plus célèbre des dramaturges et comédiens français, explique Simon Falguières, auteur et metteur en scène de ce Molière et ses masques. Créé en septembre 2024 au festival du Moulin de l’Hydre, à Saint-Pierre-d’Entremont, en Normandie, ce spectacle a d’abord été pensé comme un théâtre de tréteaux, pouvant se déplacer aisément de ville en village.

Voilà désormais sa version « jardinière » comme l’explique la compagnie le K, « vouloir jouer dans des abris et non pas des édifices, comme disait Antoine Vitez »… Molière et ses masques est donc joué sans décor, si ce n’est deux rideaux blancs et mobiles fixés sur une estrade, laquelle occupe largement la scène. Derrière, on distingue des coulisses avec tables de maquillage, portants pour les costumes… Le but affiché ? Proposer « un grand spectacle populaire de qualité », affirme la troupe. Le texte, publié chez Actes Sud-Papiers, est une incontestable belle surprise. Loin d’un montage hagiographique, mettant à vif les petits à-côtés de la création et de ses censeurs.

La distribution est à l’image de l’ambition. Avec, première surprise, une comédienne, Anne Duverneuil, dans le rôle de l’auteur de l’Avare, des Femmes savantes, du Misanthrope… soit une trentaine de comédies. Seconde surprise, elle est « en civil », c’est-à-dire en jean, escarpins et chemisier blanc. Il est vrai que le personnage n’est plus que le témoin de sa propre existence. Les cinq autres acteurs sont « en costumes », conçus par Lucile Charvet. Des tenues d’apparence simple mais qui campent chaque personnage avec précision. Antonin Chalon, Louis de Villers, Charly Fournier, Victoire Goupil et Manon Rey sont en effet tour à tour aussi bien Louis XIV, Anselme, Richelieu, Madeleine Béjart… Chacun des rôles est « dégenré » passant sans transition d’une actrice à un comédien, et le contraire.

Dans le prologue qui entame Molière et ses masques, face au public, Simon Falguières souligne que quatre siècles plus tard « le monde oppose encore le puissant au faible. Et les dogmes demeurent encore et toujours le nid sombre des terreurs ». Si l’on rit vraiment beaucoup, redécouvrant au passage quelques-unes des répliques les plus célèbres de ses pièces, ce Molière est à entendre au temps présent. Servi avec la bonne humeur d’une passion à partager. Gérald Rossi, photos Alban Van Wassenhove

Molière et ses masques, Simon Falguières : jusqu’au 23/07 aux Jardins du Carmel, 3 rue de l’Observance, 19h40. Théâtre du Train Bleu, 40 rue Paul Saïn, 84000 Avignon (billetterie ouverte de 9h00 à 22h30, pas de réservation par téléphone).

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Sefsaf, les joies de l’alphabet

Au théâtre Le 11 d’Avignon (84), Abdelwahed Sefsaf présente Alif. Sous couvert de la première lettre de l’alphabet en langue arabe, le metteur en scène et directeur du CDN de Sartrouville clôt en musique et en beauté sa trilogie « Hexagone, une petite histoire de France ». Une ode à l’accueil de l’autre et au respect de la différence.

Sur la scène, l’on chante, danse et rit à la déclinaison de l’alphabet. Du A en français, Alif en langue arabe, jusqu’aux plus beaux souvenirs de l’apprentissage de l’une et l’autre langue… Pour s’en convaincre, quelques spectateurs sont invités à rejoindre la troupe sur le plateau, leur partition en main, actifs et partie prenante du déroulé du spectacle.

Après Si loin si proche et Ulysse de Taourirt, ses deux précédentes créations, Abdelwahed Sefsaf signe là l’ultime épisode de sa « petite histoire de France », le parcours édifiant d’un fils d’immigrés algériens, dont le cœur balance à jamais entre deux rives de la Méditerranée et deux langues. Enfant, le jeune Abdel a la chance d’intégrer à Saint-Etienne un lycée expérimental où est enseigné l’arabe. Un émerveillement pour le gamin d’origine kabyle, encore plus lorsqu’il découvre sa professeure, chrétienne et libanaise, qui leur décline le programme. « À vous qui avez perdu votre langue première, ou à qui on l’a arrachée sans bruit, je veux enseigner l’arabe des poètes. Pas celui qu’on brandit comme une arme, mais celui qui éclaire, celui qui chante, celui qui élève la pensée et apaise la douleur », déclame Adila Bendimerad, sublime comédienne !

S’élèvent alors, entre musique et dialogues, les mots et vers d’Imrou’l Qays (poète préislamique) et Mahmoud Darwich, les chansons d’Oum Kalsum et de Fairouz. Le théâtre devient salle de classe, et vice versa, où chacun se sent reconnu, respecté au cœur de sa différence. L’altérité n’est plus obstacle, elle se fait richesse lorsque chacune et chacun ont trouvé les mots pour la nommer et la célébrer. « Alif n’est pas seulement un spectacle, c’est une expérience », confesse Abdelwaheb Sefsaf, « où la langue devient scène, le public peuple, la poésie politique ».

Du plateau tournant aux gradins du public, de l’école républicaine aux plus belles pages littéraires, entre vièle et violon, se joue avec flamboyance et grand talent la rencontre de deux mondes, de deux cultures. Une mémoire et une histoire partagées, un avenir à bâtir et partager, commun commune ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Alif, Abdelwaheb Sefsaf : jusqu’au 23/07, 14h. Théâtre Le 11, 11 boulevard Raspail, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).

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