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Mai 68 : nos rêves, Césaire et Glissant…

La nouvelle est tombée. Sèche, brutale, sans appel : la Méditerranée a encore avalé, englouti plus d’une cinquantaine de migrants… Leur destination ? L’île de Lampedusa, en Italie. Au même moment, le nouveau ministre de l’Intérieur de la péninsule parade en Sicile, scandant ses discours d’extrême-droite à la face d’une Europe silencieuse et complice. D’où cette réflexion-méditation, envoyée telle une bouteille à la mer, à l’intelligence des lecteurs de Chantiers de culture. En hommage, en mémoire de ces hommes-femmes et enfants qui ont cru, au péril de leur vie, en nos idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité.

 De Césaire à Glissant, de la négritude à la mondialité

 

Montreuil en cœur de ville, un territoire de Seine-Saint Denis brocardé sous le label 9-3, une tour en cours de rénovation, tout autour pour protéger le chantier une palissade de panneaux… Qui parlent, chacun portant un message, et pas n’importe lequel : un hymne à la culture, métissée et plurielle ! Et le choc, entre pressing et pharmacie, deux panneaux où s’étalent en gros caractères des mots incroyables, insensés :

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche

   Ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir »

 

Je prends une photo avant que la fin des travaux ou des tags n’en effacent les traces, le cœur chaviré, l’esprit tourneboulé. Mais alors, c’est sûr, c’est bien vrai, comme du temps de ma jeunesse et de mes cheveux longs (non, ne riez pas, j’ai des photos pour le prouver, la maréchaussée aussi !), comme en Mai 68 la poésie peut squatter les murs, la poésie a encore droit de cité ? Entendez-vous la révolte qui monte et gronde d’un morne à l’autre, celle des nègres marrons, les pieds dans la mangrove, désertant le champ de cannes, fuyant Molosse le chien, la machette et le fouet du maître…

Ma baguette sous le bras, je rentre chez moi et pendant que chauffe l’eau des pâtes, je pars en quête d’un petit opuscule noyé dans la masse de livres. « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir » : et pas n’importe quelle bouche, pas n’importe quelle voix ! C’est fait, je l’ai retrouvé, le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, page 22 dans l’édition Présence Africaine. Un chef d’œuvre certes, un brûlot signé d’un « nègre fondamental » ou d’un « nègre inconsolé » comme il se définit lui-même.

Dans la foulée, un ami qui me veut du bien, m’interpelle un soir. Je résume et schématise : « Édouard Glissant, ethnologue-romancier-philosophe-poète antillais et citoyen français, serait-il vraiment un fils de gaulois, selon le propos de Nicolas Sarkozy ? ». Je le rassure et lui suggère la lecture de Philosophie de la relation, le dernier ouvrage de Glissant publié de son vivant. Que je m’empresse d’aller feuilleter de retour chez moi, et de redécouvrir, oubliée depuis, une dédicace de l’auteur en page de garde lors de notre rencontre pour un long entretien : outre sa sympathie pour le grand journaliste que je suis – si, si, croyez-moi, il y a prescription -, le dessin naïf d’un navire en mer !

La boucle est bouclée, de mots affichés sur une palissade à l’image d’un bateau négrier, l’illustration parfaite d’un voyage en terre inconnue de Césaire à Glissant, de la négritude à la mondialité !

 

Césaire le poète a 26 ans, lorsqu’il publie son recueil. Le gamin de Basse-Pointe a brillamment réussi son bac, ce succès l’autorise à fréquenter les plus prestigieuses institutions de la République : le lycée Louis le Grand, l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Ironie de l’histoire, lorsqu’il débarque à Paris en septembre 1931, « l’Empire français célèbre sa grandeur dans le monde en organisant à la Porte Dorée, à la lisière du bois de Vincennes, l’Exposition coloniale internationale », rappelle Romuald Fonkoua, le biographe de Césaire… Où l’on exhibe encore, parqués dans des enclos, des familles de nègres aux regards des parisiens, des élus et des notables en visite dominicale ! N’oublions jamais le contexte : le Congo est toujours propriété personnelle du roi des Belges (pour mesurer l’horreur de la colonisation sous le règne de Léopold II, rien de tel que la lecture édifiante de Congo d’Eric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour), l’Algérie est toujours française, les Antilles et Madagascar colonies, l’Afrique (Cameroun, Côte d’Ivoire, Dahomey, Haute-Volta et Sénégal) n’a toujours pas conquis son indépendance. L’empire prospère tandis que les populations locales végètent entre pauvreté et misère. Soucieux cependant de consolider sa légitimité en associant au pouvoir quelques élites locales, en accordant emplois administratifs et bourses d’étude aux plus méritants. La mère d’Aimé Césaire avait le certificat d’études, son père le brevet, il finira sa carrière comme inspecteur des impôts : deux diplômes d’importance en ce temps-là et en terres lointaines. Comme l’écrit encore Fonkoua, « le modèle-même de cette petite bourgeoisie antillaise schoelcheriste de la fin du XIXème siècle et du début du siècle dernier qui s’est élevée dans l’échelle sociale grâce aux études et aux concours administratifs ».

À Paris, le jeune Césaire fait la connaissance d’un autre étudiant, de sept ans son aîné. Léopold Sédar Senghor, le premier Président du Sénégal au lendemain de l’indépendance proclamée en 1960, qui le prend sous sa coupe et l’initie à la vie parisienne… « On se voit tous les jours. Nous parlons de la Martinique, du Sénégal, de l’Afrique », raconte Césaire, « et dans cet échange de propos, dans tout ce qu’il me dit de l’Afrique, je découvre beaucoup d’explications des choses martiniquaises qui m’intriguaient ». Sous leur impulsion conjointe, en 1935 la revue « L’étudiant martiniquais » change de titre pour s’appeler désormais « L’étudiant noir ». Plus qu’un glissement sémantique, une nouvelle orientation idéologique et politique… Pour Senghor, c’est affirmer et revendiquer « le refus obstiné de nous aliéner, de perdre nos attaches avec nos pays, nos peuples, nos langues ». Et Césaire d’ajouter : « la négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de noirs, de notre histoire et de notre culture ». Le grand mot est lâché : négritude ! Sartre ne s’y trompe pas, en 1948 il sera l’un des premiers à saluer l’enjeu du mouvement de la négritude. « Insulté, asservi, il (le Noir) se redresse, il ramasse le mot de nègre qu’on lui a jeté comme une pierre », écrit-il dans la préface qu’il accorde à la publication de l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache que signe Senghor.

 

Césaire, quant à lui, se plonge à corps perdu dans l’écriture du Cahier. Au point d’en rater l’agrégation ! Peu importe, l’essentiel est ailleurs, selon sa propre expression, la rédaction du Cahier fut vécue comme « l’odyssée d’une prise de conscience ». Prise de conscience d’une couleur, d’une histoire, d’une culture qui unifie dans un même souffle racines africaines et déportation négrière. Il me faudrait là citer des passages entiers de Césaire pour vraiment faire entendre, plus que la luxuriance de la langue, la force du retournement intérieur dont est agité le poète à l’évocation de la cellule de Toussaint Louverture et de « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ». Pourquoi ce cri d’un Nègre eut alors tant d’échos ? Parce que « j’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… » Parce que, proclame-t-il alors en 1939 à la veille d’un autre génocide aussi mortifère, « ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes, que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie, que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes ».

La négritude, Césaire la revendique, il en est fier ! Elle permet de relier son confetti des Antilles à terre plus vaste, à tout un continent dont il est fils, l’Afrique ! « Ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour, ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre, ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale, elle plonge dans la chair rouge du sol, elle plonge dans la chair ardente du ciel ». Senghor explicite bien la réalité de l’époque : « Nous étions alors plongés avec quelques autres étudiants noirs dans une sorte de désespoir panique. L’horizon était bouché. Nulle réforme en perspective, et les colonisateurs légitimaient notre dépendance politique et économique par la théorie de la table rase. Nous n’avions, estimaient-ils, rien inventé, rien créé, ni sculpté, ni peint, ni chanté. Des danseurs ! Et encore… Pour asseoir une révolution efficace, il nous fallait d’abord nous débarrasser de nos vêtements d’emprunt, ceux de l’assimilation, et affirmer notre être, c’est-à-dire notre Négritude ». Un mouvement littéraire et politique dont on ne mesure plus l’ampleur aujourd’hui, il réveillera les relents nationalistes des colons français, il éveillera les consciences africaines à l’indépendance, il irriguera le mouvement noir américain, il consolera Mandela dans sa prison d’éternité… Césaire invite tout simplement ses frères noirs à se mettre debout, à ne plus se taire, à proclamer leur droit à la dignité et à la liberté ! En 1941, fuyant la France occupée et débarquant en Martinique sous le joug de l’amiral Robert, sinistre serviteur du gouvernement de Vichy, André Breton n’en croit pas ses yeux. À la recherche d’un ruban pour sa fille, il découvre chez une mercière de Fort-de-France un exemplaire de la revue Tropiques, fondée par Césaire de retour au pays. Qui lui offre le Cahier, et voici ce qu’en écrit Breton dans sa préface en l’édition de 1947 :

« Défiant à lui seul une époque où l’on croit assister à l’abdication générale de l’esprit (…), le premier souffle nouveau, revivifiant, apte à redonner toute confiance est l’apport d’un Noir (…) Et c’est un Noir qui est non seulement un Noir mais TOUT l’homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité ». Et de conclure : « Cahier d’un retour au pays natal est à cet égard un document unique, irremplaçable ».

 

Un Cahier dont un autre gamin de Martinique s’est abreuvé, nourri ! Quinze ans plus jeune que son aîné, Édouard Glissant est natif du morne Bezaudin, le quartier pauvre de Sainte-Marie sur la côte Est de la Martinique. Mais qui n’est pas pauvre ici, en cette année 1928, hormis fonctionnaires blancs, planteurs et békés ? Comme pour Césaire, l’école et les études seront chemins d’émancipation, Glissant est un élève brillant et studieux, chaque soir dans la case à la terre ocre et ouverte aux courants d’air, sa mère pourtant analphabète lui fait réciter ses leçons : en français, s’il vous plaît, créole interdit, cette langue des négros ! Curieux tableau, qui se répète d’une case à l’autre quand le « ti rhum » n’a pas trop brouillé les esprits des parents, mère souvent seule, père volage et absent… Joseph Zobel le premier, dans son emblématique roman Rue Case Nègres, Chamoiseau ensuite dans son Antan d’enfance et Chemin d’école en tireront des pages savoureuses et colorées.

Glissant est un enfant précoce ! À peine âgé de 12 ans, il suit à la trace les pas de Césaire et Breton, s’enflamme pour la poésie, s’épanouit aux mots négritude et Afrique ! Imaginer ce freluquet en train de palabrer avec Breton en toute insouciance, c’est proprement surréaliste… C’est vrai qu’il ne fait pas son âge, ses copains l’ont surnommé « Baguette-La vérité » : baguette parce qu’il est grand et longiligne, la vérité parce qu’il a régulièrement en bouche nombre d’affirmations péremptoires. Comme Césaire, il fonde une revue avec ses camarades du lycée Schoelcher, dont Franz Fanon de trois ans son aîné, il tient salon ou meeting place de la mairie du Lamentin. En 1943, Guadeloupe et Martinique se révoltent et se libèrent seules du joug de Vichy ! Deux ans plus tard, il a 17 ans, il mène campagne pour Césaire et tient un bureau de vote à Fort-de-France lorsque son mentor est triomphalement élu maire. Qui devient ensuite député et arrache le statut de la départementalisation en 1946.

Très tôt cependant, Glissant conteste le concept de négritude qui, selon lui, enferme l’Antillais dans des racines, africaines, qui ne sont plus les siennes. Certes, comme le rappelle François Noudelmann dans la biographie qu’il consacre à Édouard Glissant, l’identité généreuse, Césaire a toujours été pour lui un modèle comme pour toute la Martinique mais il n’empêche, dès son assignation à résidence en métropole dans les années 60 au lendemain de la création du FAGA, le Front antillais et guyanais pour l’autonomie, il conteste cette notion de négritude : Glissant ne croit pas à une identité noire, ontologique, il n’acquiesce pas à la généralisation d’une identité commune à tous les Noirs de la terre. « Aucun lien fondamental ne lie un Noir brésilien à un Noir africain ou à un Noir étasunien selon Glissant », commente Noudelmann.

Pour lui, l’expérience de la cale négrière est fondamentale. Comme le rappelle le rituel de la Route aux esclaves, à Ouidah au Bénin que j’ai parcourue, longue de quatre kilomètres jusqu’à la mer… Elle nous raconte, sans chaînes aux pieds, le tragique destin de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à leurs terres au temps de la traite négrière. Deux millions d’humains, selon les estimations les plus sérieuses… Avec une cérémonie obligée pour tous, enchaînés les uns aux autres, fers aux mains et aux pieds : avant d’être enfermés dans des cases pendant de longues semaines dans l’obscurité la plus totale, un test de résistance à ce qu’ils allaient subir ensuite dans les cales de bateaux, faire neuf fois le tour de l’Arbre de l’oubli pour les hommes, sept fois pour les femmes, afin de gommer tout souvenir de leur vie d’Africain… Pour Glissant, une étape fondamentale, déterminante pour ces milliers d’humains dans leur manière de faire humanité lorsqu’ils échouèrent ensuite sur les côtes des Amériques ou des Antilles ! Eux à qui on voulait même effacer toute mémoire individuelle, eux qui furent contraints d’abandonner de force terre-culture-croyance-origine, ceux-là même furent conduits par la force des choses à se reconstruire, à réinventer leur identité par la seule force de leur imaginaire. De la noirceur la plus totale, naquit la lumière, oserai-je dire.

« La même douleur de l’arrachement, et la même totale spoliation », écrit Édouard Glissant dans Mémoires des esclavages. Qui poursuit : « L’Africain déporté est dépouillé de ses langues, de ses dieux, de ses outils, de ses instruments quotidiens, de son savoir, de sa mesure du temps, de son imaginaire des paysages, tout cela s’est englouti et a été digéré dans le ventre du bateau négrier ». Des paroles fortes, puissantes, émouvantes. Qui pourraient déboucher sur la plainte, le ressentiment, l’exigence de réparation. Certes, mais pas seulement, explique le philosophe, la figure de l’Africain comme Migrant absolument et totalement nu « va permettre à l’Africain déporté, quel que soit l’endroit du continent où il aura été débarqué puis trafiqué, de recomposer, avec la toute-puissance de la mémoire désolée, les traces de ses cultures d’origine, et de les mettre en connivence avec les outils et les instruments nouveaux dont on lui aura imposé l’usage, et ainsi de créer, de faire surgir… des cultures de créolisation parmi les plus considérables qui soient, à la fois fécondes d’une richesse de vérité toute particulière et riches d’être valables pour tous dans l’actuel panorama du monde ».

Créolisation, le grand mot est lâché, être tout à la fois l’ombre et la lumière, rester soi-même tout en devenant autre… L’expérience de la cale, si elle impose une rupture majeure, incite aussi le survivant qui débarque dans l’inconnu à se repenser, à s’improviser lui-même en tant qu’autre. À se mettre en relation, « à penser qu’un autre niveau d’existence est possible qui ouvre, avec l’Afrique, à la diversité agissante des cultures, des civilisations, aux aventures de leurs contacts, aux richesses de leurs interactions. C’est ce que Glissant appellera le Tout-Monde », commente un autre auteur antillais, Patrick Chamoiseau, dans son dernier roman La matière de l’absence. D’où cette invitation à abandonner nos systèmes de pensée ou pensées en système qui ont fait faillite, à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le Tout-Monde…

« La Caraïbe, francophone – anglophone – hispanophone, n’est pas une sphère monolithique, elle est un lieu de créolisation intense qui invite l’écrivain et le poète, le citoyen par voie de conséquence, à changer sa vision du monde », affirme Édouard Glissant à la sortie de son ouvrage Philosophie de la relation. Et d’ajouter : « Parce qu’en ce lieu, les cultures venues de l’extérieur se sont mélangées d’une manière fondamentale, au point de provoquer un changement de regard sur le monde où les principes de relation et de relativisation ont supplanté ceux de l’absolu et de l’universel… Un changement qui, selon moi, est devenu le changement même de notre monde actuel. Je suggère donc à quiconque de changer sa vision du monde, qui n’est pas idéologie mais imaginaire, poétique, pour l’harmoniser avec le mouvement actuel de notre planète Une vision qui n’enferme pas dans l’identitaire mais ouvre à d’autres cultures et à d’autres communautés. De l’identité- territoire, création des cultures occidentales, il nous faut passer à l’identité-relation qui n’est pas pour autant renoncement à nos racines, il suffit simplement d’affirmer qu’elle ne doit pas conduire à l’enfermement mais à l’ouverture. Quand les pays se créolisent, ils ne deviennent pas créoles à la manière des habitants des Antilles, ils entrent, ainsi que j’ai tenté de le formuler, « dans l’imprévu consenti de leurs diversités ». Ce que Glissant nomme « mondialité », qui n’a rien à voir avec cette mondialisation mortifère qui renforce les frontières et érige des murs entre les peuples et les hommes.

Patrick Chamoiseau, dont j’ai déjà fait mention, reprend le flambeau des mains de Glissant. Pas une machette qui coupe la canne, à défaut parfois des têtes, des bras ou des jambes… Qui, dans l’un de ses derniers ouvrages, Frères migrants, se fait l’héritier de sa pensée. « La mondialisation n’a pas prévu le surgissement de l’humain, elle n’a prévu que des consommateurs », écrit-il. La mondialisation se veut marché, la mondialité se vit partage ! En particulier le partage du monde et de ses richesses… Des cales négrières, nous sommes passés aux errances transfrontalières, aux naufrages en mer par notre refus de partager le monde et ses richesses. Par notre refus de nous ouvrir à l’autre, à son humanité alors que le migrant nous invite à migrer de notre confort, de nos certitudes, de notre tranquillité, de nos marchés en tout genre qui ne sont qu’accumulation de profits et non prolifération de désirs ! « Les États-nations d’Europe qui ont tant migré, tant brisé de frontières, tant conquis, dominé, et qui dominent encore », écrit Chamoiseau, « ceux-là mêmes veulent enchouker à résidence misères, terreurs et pauvretés humaines. Ils prétendent que le monde d’au-delà de leurs seules frontières n’a rien à voir avec leur monde ». L’image du migrant nous est insupportable parce qu’elle alimente l’intranquillité de nos consciences au regard de ce que nous avons fait de ce monde. Pour avoir oublié, avant tout, comme nous le rappelle avec humour le célèbre paléontologue Yves Coppens, qu’Homo sapiens, Lucy-une femme en plus, est aussi et surtout un Homo migrator !

Il y a cinquante ans, en mai 68, d’aucuns entonnaient le refrain « nous sommes tous des juifs-allemands ! ». Hier, Chattot et Hourdin les saltimbanques clamaient « Veillons et armons-nous en pensée ». Aujourd’hui, qu’avons-nous fait de nos rêves de liberté, d’égalité et de fraternité : oserons-nous encore affirmer haut et fort que « nous sommes tous des nègres-marrons ! » ? Yonnel Liégeois

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Léonardini, un feu d’artifice critique

Pressés par le temps,  peu de critiques dramatiques se penchent sur leur pratique et tentent de la penser. Jean-Pierre Léonardini comble de superbe matière cette lacune avec Qu’ils crèvent les critiques !. Un libelle qui reprend et parodie avec ironie le fameux titre du spectacle de Kantor, Qu’ils crèvent les artistes !

 

Sa pratique, Jean-Pierre Léonardini la pense, mais saisie au cœur du monde, en plein cœur de l’Histoire : comment pourrait-il en être autrement ? Ce qui nous est proposé ici, ce qu’il nous offre avec générosité, c’est la description savoureuse et d’une terrible lucidité d’un chemin de vie tout entier consacré au théâtre. « Pourrait-on, s’il vous plaît, s’épargner la nostalgie ? Ce n’est pas facile, savez-vous, il n’y a pas que la jeunesse envolée. Il y a aussi le monde où nous sommes ». Tout est dit et de belle manière, un ton, sourire aux lèvres si j’ose dire, dont il ne se départira pas durant tout le livre, tout un style aussi. Parce qu’il faut le clamer d’emblée, Qu’ils crèvent les critiques ! est aussi un feu d’artifice de grand style. Rien d’étonnant de la part de quelqu’un qui a toujours martelé que la besogne critique, comme il la nomme avec justesse, « procède avant tout d’un genre littéraire » et que le point de vue qu’elle développe est « soupesé sur une délicate balance dont le curseur est le style ».

Voilà qui le distingue de la majorité de ses confrères actuels. Car, il faut bien le dire, Jean-Pierre Léonardini est sans doute le dernier d’une grande lignée de critiques que notre pays a connu. Finie la critique, finis les critiques, si j’ai bien compris le titre de l’ouvrage… En vertu de quoi, il se permet avec impertinence de nous offrir cet « adieu aux armes de la critique tout personnel » dans un bouquet final où il a l’élégance de citer auteurs, acteurs, metteurs en scène, critiques, ces derniers presque tous disparus, et aussi camarades de travail qui l’ont côtoyé au journal L’Humanité où il a toujours voulu œuvrer par conviction et malgré des offres de supports plus argentés. En un peu moins d’une dizaine de chapitres (neuf exactement, avec un avant-propos), Jean-Pierre Léonardini retrace l’histoire du théâtre, exemples précis (de spectacles) à l’appui, sur plus d’un demi-siècle. À ce jeu large, place est faite aux événements de mai 68, notamment au Festival d’Avignon et aussi avec la déclaration de Villeurbanne, le Festival qui est la pierre angulaire de toute notre activité théâtrale, laquelle, Jean Jourdheuil nous l’a bien dit, fonctionne désormais sous le signe de la « festivalisation ».

Longues descriptions et réflexions des nombreux Festivals d’Avignon auquel l’auteur a participé très activement, notamment lors de l’édition 2003, année où Bernard Faivre d’Arcier, alors directeur, fut contraint d’annuler la manifestation à cause du mouvement des intermittents. Léonardini était bien là, l’« arme critique au pied » pour accompagner le mouvement et en rendre compte dans les colonnes de l’Huma. Il était encore là, et bien là, lors de l’année 2005, qui vit naître la querelle des « anciens » et des « modernes » (c’est du moins ainsi que les thuriféraires du festival et de sa direction, avec des critiques appointés par eux, tentèrent de résumer les choses), alors qu’il n’y avait qu’un rejet – celui notamment des spectacles de Jan Fabre et de Pascal Rambert – de très mauvaises et indignes productions… Je le sais pour avoir bataillé à l’époque aux côtés de Léonardini, lequel ici, à nouveau, s’en donne à cœur-joie, mais avec la sagesse de celui qui voit désormais les choses avec recul, mais passion toujours chevillée au corps…

Ce livre, en effet, est un livre de passion, celle de la vie tout simplement. Il faut lire la description de certains spectacles qui hantent encore sa mémoire (et la nôtre), ceux du Chéreau des mises en scène de la Dispute ou de Dom Juan, par exemple. L’énumération des différentes versions de la pièce de Molière, de Vilar à Bourseiller en passant par Maréchal ou Sobel, est un modèle du genre. Léonardini est un peintre et un portraitiste, entre autres qualités, de première grandeur. Les étudiants en études théâtrales feraient bien d’aller y jeter un œil, histoire de revivifier une mémoire défaillante ou jamais activée. En son temps, Antoine Vitez avait énoncé en ouverture de sa revue, L’Art du théâtre : « Nous parlerons de la critique de théâtre. Si souvent faible soit-elle en France, si borné soit son horizon, si pauvres ses mobiles et si petite son instruction, elle nous intéresse toujours, l’examen des tendances dont elle donne en creux témoignage nous éclaire à tout moment sur la situation politique où nous nous trouvons ». Pas de témoignage en creux chez Jean-Pierre Léonardini, qui pose la question haut et fort : « Face au désordre du monde, le théâtre peut-il faire chambre à part ? » Inutile d’ajouter que la question induit d’elle-même la réponse. Cela nous vaut un beau chapitre intitulé « le rêve tamisé par la force des choses », cela nous vaut un constant balancement entre ce qui est de l’ordre de l’intime (ah, le temps qui est passé et la mémoire désormais surchargée de si grands souvenirs) et ce qui concerne les affaires du monde (et du Parti).

Au vrai d’ailleurs, aucun des qualificatifs de Vitez concernant la critique ne lui convient. Léonardini est homme de (grande) culture, il a le bon goût de l’exprimer de la manière la plus simple afin qu’elle soit accessible à tous. Tout son programme. Jean-Pierre Han

Le 18 juin, au Théâtre Paris-Villette, l’Association professionnelle de la critique (APC-TMD) a décerné à Qu’ils crèvent les critiques ! son Prix du meilleur livre de l’année sur le théâtre.

 

 Le théâtre fait salon

Sous l’égide de la revue Frictions, théâtres-écritures, fondée et dirigée par notre confrère et contributeur Jean-Pierre Han, se déroule les 02 et 03/06 à La Générale de Paris, le premier Salon de la revue de théâtre. Un événement, original et inédit, qui devrait combler de plaisir et de curiosité tous les amoureux des planches ! Une occasion exceptionnelle pour découvrir nombre de revues, souvent au tirage limité et à diffusion confidentielle, où pourtant s’affichent moult signatures de qualité ou de renom : Ent’revues, Théâtre/Public, Ubu, Parage, Incise, et bien d’autres… Bonheur suprême pour tous les accros du genre ? La librairie théâtrale Le Coupe-Papier proposera un large échantillon de revues aujourd’hui disparues, qui ont marqué pourtant l’histoire de la scène, hexagonale et internationale.

Avec, durant deux jours, un impressionnant éventail de rencontres, lectures et débats animés par une belle brochette de dramaturges, metteurs en scène, historiens et critiques toujours prompts à échanger avec fièvre et passion devant le rideau rouge : Lucien Attoun, David Ferré, Gilles Aufray, Chantal Boiron, Robert Cantarella, Caroline Châtelet, Johnny Lebigot, Léonor Delaunay, Karim Haouadeg, Diane Scott, Eugène Durif, Magali Montoya, Philippe Malone, Nikolaus… Un rendez-vous à ne pas manquer ! Yonnel Liégeois

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Laïcité, j’écris ton nom !

Le 3 juillet 1905, la Chambre des députés adopte la « Loi concernant la séparation des Églises et de l’État ». Ratifié le 9 décembre de la même année, un texte qui assure « la liberté de conscience » à tout citoyen et fonde le principe de laïcité. Au lendemain des propos polémiques du président de la République devant les évêques de France, retour sur l’histoire.

 

La loi de 1905 ? Plus de cent après son adoption, elle prête toujours à polémiques entre ses partisans et adversaires. 1795 et 1871 : déjà les révolutionnaires du 1er Vendémiaire an IV, puis les membres du Conseil de la Commune avaient tenté d’imposer « la séparation de l’Église et de l’État ». En vain. Aussi Victor Hugo pouvait-il s’enflammer en 1850 à la tribune de l’Assemblée Nationale, réclamant de sa voix de tribun « cette antique et salutaire séparation de l’Église et de l’État qui était l’utopie de nos pères, l’État chez lui et l’Église chez elle »…

Il faudra attendre 1905, au terme d’une autre bataille d’Hernani, en fait une véritable guerre de tranchées entre la République et le Vatican, pour que les vœux du poète soient exaucés. Ainsi fut long le chemin, et rudes les combats pour que, voté par les communistes, les socialistes et les démocrates-chrétiens du MRP, l’article premier de la Constitution française de 1946 proclame enfin que « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Une conquête capitale dans l’égalité et la liberté des consciences qui conduit Henri Pena-Ruiz, philosophe et maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, à écrire en ouverture de son Histoire de la laïcité, genèse d’un idéal que vivre aujourd’hui dans un état laïc comme la France, « c’est un peu comme respirer l’air sans entrave. À la longue on n’y prend plus garde, on oublie même ce à quoi la laïcité, idéal de liberté et d’égalité, permet d’échapper » !

Voltaire, Montesquieu, Condorcet : croyants ou non, spiritualistes ou pas, au lendemain de la chute de la royauté fondée sur les trois principes intangibles « Un roi, une loi, une foi », les philosophes ne cesseront de faire entendre leur voix au bénéfice de la laïcisation de l’État. Philosophie des Lumières et Révolution française font cause commune pour « rendre la raison populaire », selon la célèbre formule de Condorcet qui, dans son fameux « Rapport sur l’instruction publique » plaide pour une école étrangère à tout principe confessionnel, un enseignement faisant le pari de l’intelligence et participant à la formation d’un citoyen libre et éclairé. Face au catholicisme dominant et au pape Pie VI qui condamne « les droits de l’homme, la liberté de conscience et l’égalité », les révolutionnaires de 1795 formulent la première loi de séparation entre l’État et les Églises. Une décision de courte durée puisque, dès 1801, Napoléon rétablit la règle du Concordat de l’Ancien Régime : le catholicisme est qualifié de « religion de la majorité des Français », de nouveau le trésor public finance les cultes et rétribue prêtres, pasteurs et rabbins.

1801-1905, cent ans après l’intermède napoléonien, la rupture finale est enfin consommée. Le peuple de France y est majoritairement favorable, y compris les protestants et la frange des catholiques libéraux. Entre temps, la IIIème République s’est installée aux commandes de l’État depuis 1870. Malgré l’écrasement de la Commune et le rejet de ses « lois laïques », la déconfessionnalisation de la vie publique est en marche : suppression de l’obligation du repos dominical en 1880, instauration de l’école primaire gratuite et laïque par Jules Ferry en 1882, rétablissement du droit du divorce en 1889, loi de 1901 sur la liberté des associations. Deux faits majeurs viendront en outre attiser les polémiques et exacerber les passions : l’affaire Dreyfus en 1894 et l’attitude intransigeante et rétrograde du pape Pie X qui conduit à la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Vatican en 1904. Aristide Briand, Ferdinand Buisson, Émile Combes et Jean Jaurès, les quatre figures de proue en faveur de la séparation, en sont intimement convaincus : en cette année 1905 s’ouvre « la lutte décisive entre la France moderne et les prétentions les plus exorbitantes de la théocratie la plus audacieuse et la plus aveugle », écrit Jaurès. Le 3 juillet, par 341 voix contre 233, la Chambre des députés vote en faveur de la loi de séparation des Églises et de l’État. Ratifiée par le président Loubet le 9 et publiée au Journal Officiel le 11 décembre 1905.

Plus de cent dix ans après son adoption, à droite comme à gauche, des voix s’élèvent encore et toujours pour réclamer une réinterprétation de la loi, voire sa révision. Leur argument de fond ? Le nouveau paysage religieux de France qui incite à prendre des mesures autres pour intégrer l’islam dans le jeu démocratique et républicain, telles que le financement de la construction de mosquées et la formation d’imams issus du territoire national… Au nom d’un principe de tolérance qui conduirait la société civile à s’adapter aux circonstances, d’aucuns en viennent donc à user d’un langage nouveau, à parler de « laïcité ouverte ». Selon le philosophe Henri Pena-Ruiz, à juste titre « la laïcité n’a pas besoin d’adjectif, au risque de faire des concessions au communautarisme et de briser l’unité de la loi qui, en république, délivre des groupes de pression ». Le principe de laïcité, en son fond, dépasse en effet la question simpliste de l’adaptation d’une loi au regard d’une quelconque pratique religieuse ou de port de signes distinctifs à l’école. La remise en cause du principe républicain de laïcité s’appuie en fait sur la faillite sociale dont souffre le pays. Si la laïcité ne peut pas tout, elle appelle toutefois à des droits et des devoirs. Il serait donc temps, au nom même de la laïcité et non d’une fausse modernité, de réactiver, selon Pena-Ruiz, « les authentiques leviers de l’émancipation humaine : la lutte sociale et politique contre toutes les dérégulations capitalistes et pour la promotion des services publics, la lutte pour une émancipation intellectuelle et morale de tous afin qu’une conscience éclairée des vraies causes permette de résister aux fatalités idéologiques, la lutte pour l’émancipation laïque du droit afin que tous les êtres humains soient promus à une véritable autonomie éthique ».

Parce qu’elle n’est pas un particularisme accidentel de l’histoire de France, la laïcité constitue donc une conquête de portée universelle. À préserver, à promouvoir. À l’unisson de la conviction quasi prophétique de Jaurès, « La République française doit être laïque et sociale, elle restera laïque parce qu’elle aura su rester sociale ». Yonnel Liégeois

 

À lire : « Dictionnaire amoureux de la laïcité » (Éditions Plon), « Qu’est-ce que la laïcité ? » (Folio Gallimard) et « Histoire de la laïcité, genèse d’un idéal » (Découvertes Gallimard) par Henri Pena-Ruiz. « Faut-il réviser la loi de 1905 ? » (PUF), par un collectif sous la direction de Yves Charles Zarka. « La séparation des Églises et de l’État » (Les Éditions de l’Atelier), par Jean-Marie Mayeur. « Les catholiques dans la république » (Éditions de l’Atelier), sous la direction de Bruno Duriez, Etienne Fouilloux, Denis Pelletier et Nathalie Viet-Depaule.

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Indridason, du froid à l’effroi

Le romancier islandais Arnaldur Indridason s’affiche parmi les plus grands écrivains d’Europe du Nord. Lauréat de nombreux prix littéraires, cet historien de formation et scénariste de cinéma nous propose, au travers de ses héros, une vision quelque peu désenchantée du monde. Rencontre

 

 

Yonnel Liégeois : Comment l’historien de formation que vous êtes est-il devenu auteur de polars ?

Arnaldur Indridason : Les études d’histoire sont une très bonne base pour devenir écrivain ! L’Histoire raconte des histoires et certaines d’entre elles sont bien évidemment matière à des romans en devenir. Si l’historien est en quête de vérité, l’auteur de romans l’est aussi d’une certaine manière. Quoique les deux procèdent d’une démarche différente : le premier s’appuie sur la recherche des sources, le second sur son imagination et sa liberté de création. C’est pourquoi d’ailleurs je trouve plus sympathique d’être auteur de romans qu’historien, il y a moins de contraintes, même si mes romans sont très liés à la grande Histoire ! Quand j’ai commencé à écrire cependant, je n’avais pas conscience de faire du polar ou du roman noir. On m’a classé dans un genre, ce sont des catégories littéraires dans lesquelles je ne me reconnais pas, j’écris simplement des romans. Certes, la forme du roman policier s’adapte à mon style. J’aime bien construire une histoire avec une certaine tension, une histoire qui va impressionner le lecteur dans tous les sens du terme, je m’attache aussi beaucoup à travailler la psychologie de mes personnages. Autant de règles qui sont valides pour tout roman.

 

Y.L. : Le tempérament de vos personnages, l’inspecteur Erlendur en particulier, est-il induit de l’insularité et de la climatologie spécifiques à l’Islande ?

A.I. : Diverses caractéristiques, intérieures et extérieures, composent le personnage d’Erlendur. Il est fabriqué à partir de la brume islandaise, de la pluie et de la neige, des longs hivers et des lourds étés. Voir ou ne pas voir le soleil pendant trois mois influence certes sur le tempérament, mais il est façonné aussi par des données historiques spécifiques à l’Islande : Erlendur appartient à cette génération qui a connu l’exode rural, cette mutation d’une société paysanne pauvre en une société citadine riche. Dans cette évolution, beaucoup d’Islandais se sont retrouvés comme des « laissés en arrière », au pire des laissés pour compte qui n’ont jamais réussi à s’adapter aux changements ni à s’enraciner dans le présent… L’image que se font les étrangers de l’Islande relève parfois d’une grande naïveté : la nature, l’air pur et la vie « comme une danse sur un lit de roses », une partie de plaisir selon une expression populaire ! La réalité ? Reykjavík (120.000 habitants sur les 338.000 que compte l’Islande, ndlr) est une ville confrontée aux bons et mauvais côtés de toute grande métropole. D’où l’accueil chaleureux que les Islandais font à mes romans, qu’ils considèrent d’abord comme des romans « réalistes » et non policiers.

 

Y.L. : Dans votre roman L’homme du lac, on découvre une Islande dont l’histoire est très liée à celle du socialisme. Qu’en est-il exactement ?

A.I. : Avant et pendant « la guerre froide », le parti socialiste islandais était très influent et il entretenait des rapports étroits avec l’Union Soviétique, il s’opposait très violemment aux forces conservatrices du pays. Les événements de Budapest puis de Prague ont profondément bouleversé la donne. À cette époque, l’Islande est devenue une position stratégique très importante, la base arrière des États-Unis. Qui a eu une influence très importante dans la vie culturelle locale… Dans le concert européen, l’Islande peut s’enorgueillir de son système éducatif et de ses structures de santé, l’un et l’autre presque gratuits. Que la nation continue d’investir dans ces deux richesses, éducation et santé, est une donnée essentielle. Le pays a connu un grand boum économique, grâce à la pêche qui reste le premier secteur industriel, et au tourisme. L’adhésion à l’Europe fait grand débat (lors de la crise financière de 2008, il fut le seul pays européen à condamner et emprisonner banquiers et affairistes véreux, ndlr), mais l’Islande reste très attachée à son indépendance obtenue en 1944 face au Danemark et à sa richesse nationale, le poisson. Comme à sa production culturelle, l’État pouvant accorder pendant trois ans un « salaire d’artiste » à tout créateur, qu’il soit musicien, écrivain ou plasticien. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

En savoir plus

Né à Reykjavík en 1961, Arnaldur Indridason fait partie de cette nouvelle génération marquante d’écrivains venus du Nord. Tous ses romans, superbement traduits en français par Éric Boury et couronnés de nombreux prix littéraires, sont disponibles aux éditions Métailié. À lire en priorité, bien sûr, les diverses aventures de l’inspecteur Erlendur qui nous dépeignent en profondeur une Islande riche de ses atouts et contradictions. Nouvellement publiés, les deux premiers tomes de la trilogie des ombres, Dans l’ombre et La femme de l’ombre : l’Islande dans les années 40, à l’heure où les bases militaires américaines prennent pied sur le territoire, en compagnie de deux jeunes et nouveaux inspecteurs. Indridason au mieux de sa forme, percutant et haletant, une grande plume !

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La Huchette, le palais de Ionesco

Au cœur du Quartier latin de Paris, le théâtre de La Huchette voue un culte au maître de l’absurde : à l’affiche depuis 60 ans, La cantatrice chauve et La leçon d’Eugène Ionesco ! Pleins feux sur une œuvre et un lieu hors du temps.

 

 

Tapis rouge déroulé le 16 février 2017 à l’entrée du théâtre de La Huchette, tenue absurde exigée pour tous les spectateurs !

Comme à l’accoutumée ce soir-là, s’affichera au-dessus de la porte de la petite salle du Quartier latin, un chiffre énigmatique. Emblématique, surtout : le nombre de représentations de La cantatrice chauve et de La leçon, la 18 491ème et plus de 2 millions de spectateurs, soixante ans à l’affiche sans discontinuer ! Une exclusivité mondiale, dans les mises en scène originales des regrettés Nicolas Bataille et Marcel Cuvelier à la création des deux pièces d’Eugène Ionesco… L’absurde aventure commence, en fait, en mai 1950 sur la scène du théâtre des Noctambules.

La première représentation de la Cantatrice s’achève. Le public reste coi, les critiques éberlués. Tous s’interrogent, comme à la recherche de la fameuse dame annoncée à l’affiche : chauve de surcroît, il était donc impossible de la manquer, de ne pas la remarquer… Scandale, quolibets et sarcasmes : hormis  le chroniqueur du journal Combat, la presse unanime renvoie le fieffé roumain à ses élucubrations. Ionesco ? « Un plaisantin, un mystificateur, un fumiste ». Insulte suprême sous la plume du critique dramatique du Figaro, « en attendant qu’ils

Marcel Cuvelier, Eugène Ionesco, Nicolas Bataille. Photo Huchette

Marcel Cuvelier, Eugène Ionesco, Nicolas Bataille. Photo Huchette

découvrent Molière ou Vitrac,  ils (les comédiens, ndlr) font perdre des spectateurs au théâtre », tempête Jean-Baptiste Jenner.

Organisés désormais en sociétaires et pensionnaires comme à la Comédie Française (!), les quelques 70 comédiens et comédiennes qui assurent les représentations chaque soir, et à tour de rôle, préfèrent aujourd’hui en sourire. Japonais et américains, anglais ou italiens, touristes et provinciaux de passage à la capitale font vite salle comble, comme au Stade de France La Huchette joue souvent à guichets fermés : au fil des décennies, succès oblige, les 87 fauteuils rouges de l’unique théâtre rescapé de l’emblématique Quartier latin sont devenus l’affiche vivante du tout Paris, une institution labellisée dans les circuits culturels !

 

L’auteur, pourtant, avait pris soin d’alerter le public en sous-titrant son œuvre La cantatrice chauve, anti-pièce. Force est de le constater, le propos a de quoi dérouter le spectateur. Pour la première fois sur une scène de théâtre, dès le lever de rideau, un couple se raconte par le menu les détails de son repas du soir : soupe, poisson, pommes de terre au lard et salade anglaise… En outre, Monsieur et Madame Smith n’en finissent pas de louer la qualité de l’huile de l’épicier du coin plutôt que celle de l’épicier d’en face, de se lécher les babines à l’évocation du poisson bien frais et des pommes de terre bien cuites. Sans parler de la soupe un peu trop salée, du yaourt « excellent pour l’estomac, les reins, l’appendicite et l’apothéose »… Drôle de théâtre, en effet, que celui de Ionesco qui bouscule toutes les conventions, jongle avec les mots et les situations, se moque du théâtre dans le théâtre :

Eugène Ionesco (Slatina, Roumanie 1909 - Paris 1994)

Eugène Ionesco (Slatina, Roumanie 1909 – Paris 1994)

avec ses amis surréalistes, Breton et Queneau, c’est vrai qu’il fut à bonne école !

« Dans cette pièce, il ne se passe rien, cette soirée entre deux couples de petits bourgeois n’est que prétexte à faire débiter aux personnages quantité de clichés et de truismes », note Michel Corvin dans son incontournable Dictionnaire encyclopédique du théâtre. Même processus de déconstruction du langage avec La leçon : des dialogues sans queue ni tête, la banalité du propos face au réalisme macabre du dénouement, le viol et le meurtre de l’élève par le vieux professeur… Coup de génie, dans un même mouvement Ionesco allie sur les planches l’incroyable vacuité des mots et l’insoutenable tragique de l’existence…

« Le langage piège à cons et l’homme sujet aux pires contradictions », semble nous susurrer à l’envie le maître de l’absurde dans un gros éclat de rire surgi justement de cette distorsion entre le creux des mots et le plein des situations. Une philosophie de l’existence, une réflexion sur la fragilité de notre humaine condition que Ionesco explicite au fil du temps et des pièces à venir comme autant de chefs d’œuvre, dont Les chaises, Rhinocéros, Le roi se meurt. La force de l’insolite huchette5pour masquer la banalité du quotidien, la puissance du rire pour masquer l’angoisse de la vie : tels sont en vérité les principes fondateurs de l’écriture du « prince de l’absurde » !

 

« L’absurde » ? Quoiqu’il semble historiquement abusif de parler d’école, Ionesco ne fut pas le seul porte-voix de ce courant littéraire. En prélude, les romans et pièces de Sartre et de Camus, cet existentialisme exacerbé qui fait de l’homme un individu rivé au néant de sa solitude face au monde… « Sous l’appellation « théâtre de l’absurde », on désigne la plus importante génération d’auteurs dramatiques de la seconde moitié du XXe siècle, au premier rang desquels Beckett, Ionesco, Adamov, Genet et Pinter », note Jean-Pierre Sarrazac  toujours dans le fameux dictionnaire dirigé par Corvin. Et l’universitaire de poursuivre, « parcelles de vie prises dans les tourbillons du néant, êtres repliés sur eux-mêmes, enkystés dans leur « vieux coin » et/ou perdus dans le no man’s land, créatures d’un langage qui prolifère de façon cancéreuse et se perd dans le « nonsense », les personnages du « théâtre de l’absurde » sont des anti-héros par excellence ». Le grand mérite de tous ces auteurs, selon Sarrazac ? « Transformer en splendeur théâtrale toute cette misère métaphysique, sublimer ce malheur invisible en lui donnant, paradoxalement, une littéralité et une sorte d’hypervisibilité sur la scène » !

Natif de Roumanie en 1909, un temps prof de français à Bucarest, abreuvé aux mamelles du futurisme et du surréalisme, Ionesco émigre définitivement à Paris dans les années 40. C’est plus par jeu que par désir de notoriété dramatique qu’il se lance dans l’écriture théâtrale. Sa référence, son inspiration ? Les cours d’anglais dispensés par la fameuse méthode Assimil… En ces temps d’après-guerre, le théâtre de boulevard triomphe, l’apparition de La cantatrice chauve en 1950 va en décoiffer plus d’un ! Élu à l’Académie française en 1970, Ionesco s’éteint le 28 mars 1994, ne cessant depuis lors d’enthousiasmer les jeunes générations par sa mise en pièces de tous les systématismes, la mise à mal de tous les clichés et poncifs. Et, de décennie en décennie, son

La cantatrice chauve. Photo Huchette

La cantatrice chauve. Photo Huchette

fantôme ne cesse de hanter les murs du théâtre de La Huchette.

 

À l’époque jeune comédien, Nicolas Bataille découvre la pièce presque par hasard. « Une actrice roumaine de la troupe m’a proposé de lire le texte d’un compatriote inconnu. Ce fut le coup de foudre pour la cantatrice… Le lendemain, je rencontrai Ionesco au bistrot : génial ! », nous racontait le metteur en scène lors d’un entretien en 1997. « J’ai tout de suite pensé que ce texte était pour nous, « la bande d’anars du théâtre », comme on nous surnommait, Cuvelier et moi ». Les deux hommes par qui le scandale arrive : Bataille crée La cantatrice chauve aux Noctambules en 1950, Cuvelier La leçon en 1951 au Théâtre de Poche… « Pour 25 représentations », se souvient le facétieux et regretté Nicolas Bataille, « la critique nous a éreintés. Pour nous, c’était un échec mais pas une défaite. Nous étions jeunes, à 22 ans nous avions envie de découvrir autre chose sur une scène de théâtre ».

En 1957, les deux pièces sont reprises sur la scène de La Huchette. Qui, désormais, ne quitteront plus jamais l’affiche ! « Dans les décors d’origine de Jacques Noël. Pour un mois, au départ… », raconte Marcel Cuvelier, lui-aussi disparu depuis. « Grâce à un prêt de 1000 francs de Louis Malle, enthousiasmé par le spectacle vu en 1953. Jusqu’à sa mort, Ionesco a fréquenté assidûment La Huchette. Normal, pour le chantre du non-sens et de la dérision ! ».

 

Deux autres grands noms de la scène sont attachés durablement au succès mondial du roumain : Jacques Mauclair et Michel Bouquet ! Avec Tsilla Chelton sa partenaire et inoubliable Tatie Danielle dans le film d’Etienne Chatiliez, dès 1961 Mauclair met en scène et joue avec succès Les chaises sur toutes les scènes du huchette7monde. « La pièce n’a pas vieilli, il n’y a que Tsilla et moi pour nous rapprocher désormais de l’âge véritable des personnages », nous confessait-il en 1997.

« Je suis sans cesse étonné de l’accueil enthousiaste que les jeunes réservent au théâtre de Ionesco », poursuivait Jacques Mauclair, « il fut le premier à déclarer la guerre au théâtre traditionnel, à tenter de bousculer l’écriture et la dramaturgie scéniques. Sans prétendre à un théâtre de l’absurde, mais en donnant à voir surtout l’absurdité de la vie… Depuis l’origine, la littérature a tout dit sur la vie, l’amour et la mort et pourtant Ionesco est parvenu à renouveler les thèmes sans vouloir faire œuvre philosophique. C’est pourquoi son théâtre trouve une telle résonance chez nos contemporains ». Quant à Bouquet le monstre sacré, il l’affirme, persiste et signe : s’il est une pièce qu’il continuera d’interpréter en dépit d’un âge avancé, c’est sans conteste Le roi se meurt. Avec Juliette Carré, sa compagne et partenaire, mis en scène par Georges Werler, un morceau d’anthologie à ne rater sous aucun prétexte dès l’annonce d’une reprise !

Oyez, citoyens et amoureux de l’insolite : il est temps pour vous de franchir enfin la porte du temple de l’absurde. L’heure a sonné, le 16 février la salle risque bien vite d’afficher complet… Qu’importe, du mardi au samedi, la cantatrice s’engage à vous faire la leçon durant encore soixante ans ! Yonnel Liégeois

 

Les festivités du 60ème anniversaire

  • Le 16/02/17, à 19h : Tapis rouge devant le théâtre, tenue absurde exigée pour les spectateurs. huchette6Présentation de l’affiche du 60ème avec tous les noms des comédiens qui sont passés par le théâtre de La Huchette ainsi que ceux qui ont souscrit pour y figurer. Des comédiens en costume de scène accueilleront les spectateurs devant le théâtre et des « pompiers » les placeront ensuite dans la salle. Lecture des mauvaises critiques sur les deux spectacles avant la pièce (chaque soir, une critique sera lue).
  • Du 4 au 5/03/17 : La nuit absurde ou les 24h non stop Ionesco. Représentations de 19h à 3h du matin avec un programme varié, plein de surprises et… un buffet pour les spectateurs à partir de minuit ! De 3h à 9h, « Insomnie à La Huchette » avec diffusion de l’enregistrement sonore de La Cantatrice Chauve et de La Leçon (1965). De 9h à 19h, reprise des spectacles avec petit-déjeuner puis apéritif pour les spectateurs.
  • Le 3/04/17, à 17h : Présentation des travaux du Collège de Pataphysique sous la direction de Thieri Foulc, avec Marie-France Ionesco et Nicole Bertolt comme invitées. « La pataphysique, c’est quoi ? » et le compte-rendu des derniers travaux : l’Objet pataphysique (imaginaire, virtuel, potentiel) avec la conférence de Boris Vian « Pour une approche discrète de l’objet » en fil conducteur.
  • Les cinq lundis du mois de mai 2017 : La Huchette, histoire et coulisse. Le théâtre ouvre ses portes, ses malles, ses coulisses, expose ses costumes, ses accessoires, son Molière (« Touchez le boss monseigneur »)… Les kakemonos, qui retracent son histoire, seront exposés dans le théâtre de 14h à 18h. Les comédiens, dans les costumes de La Cantatrice et de La Leçon, animeront les visites.
  • Le 21/06/17 : Fête de la musique. Le cabaret Ionesco : les chansons d’après Ionesco (chansons de Tardieu, Jean-Claude Darnal…) et du répertoire des années 50.
  • Juin 2017 : Représentations en Roumanie. Sibiu, l’ancienne capitale de la Culture, reçoit La
    Les "comédiens associés", sociétaires et pensionnaires de la Huchette.

    Les « comédiens associés », sociétaires et pensionnaires de la Huchette.

    Cantatrice chauve à l’occasion du 60ème anniversaire.

  • L’été du 60ème : Regard d’un «célèbre» créateur de mode sur les deux spectacles. La surprise du chef : projection du film de Karmitz à la Filmothèque. La seconde surprise du chef : le documentaire du régisseur de La Huchette, Ider Amekhchoun, « D’une génération à l’autre ».

 

La vache et le veau

« Un jeune veau avait mangé trop de verre pilé. En conséquence, il fut obligé d’accoucher. Il mit au monde une vache. Cependant, comme le veau était un garçon, la vache ne pouvait pas l’appeler « maman ». Elle ne pouvait pas lui dire « papa » non plus, parce que le veau était trop petit. Le veau fut alors obligé de se marier avec une personne et la mairie prit alors toutes les mesures édictées par les circonstances à la mode » ( La cantatrice chauve, scène 8 ).

 

En savoir plus

Toutes les pièces de Ionesco sont disponibles en collection de poche. À signaler l’édition en un seul huchette9volume, dans la collection La Pléiade, du théâtre complet savamment commenté par Emmanuel Jacquart : un ouvrage indispensable pour les amoureux du maître de l’absurde !

Pour découvrir l’homme et son œuvre : Ionesco, de Simone Benmussa (Seghers). Eugène Ionesco, de Marie-Claude Hubert (Seuil). Ionesco, d’André Le Gall (Flammarion).

Du 22/02 au 19/03, au Ciné13 Théâtre : « Le roi se meurt » d’Eugène Ionesco, adapté et mis en scène par Julie Duchaussoy. Un homme meurt et un royaume s’effondre… « Nous sommes la Compagnie Jean Balcon. Nous avons trente ans, notre royaume s’effondre, et nous avons bien l’intention de nous battre ».

Du 07/03 au 18/03, au Théâtre de Belleville : « En miettes », une libre adaptation de deux œuvres d’Eugène Ionesco ( la pièce « Jacques ou la soumission » et son journal intime « Journal en miettes » ), dans une mise en scène de Laura Mariani. En filigrane, « le rapport de l’auteur à son enfance et la difficulté de quitter l’insouciance qui y est attachée ».

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Céline, un génie ou un salaud ?

La sortie sur les écrans en mars 2016 de « Céline, deux clowns pour une catastrophe », le film d’Emmanuel Bourdieu à la critique partagée, a ravivé les affirmations contradictoires autour de la personnalité de l’écrivain controversé. Céline, un génie ou un salaud ? A personnalité complexe, une réponse de même nature.

Que l’on aime ou pas le film d’Emmanuel Bourdieu avec l’incroyable Denis Lavant dans le rôle-titre, l’adaptation du récit de Milton Hindus, ce jeune intellectuel américain et juif parti à la rencontre de Céline durant son exil au Danemark, éclaire en tout cas les multiples facettes du personnage. Il a fourni surtout un prétexte supplémentaire aux « pro » et « anti » céliniens de s’écharper sur la nature profonde de l’homme et de l’écrivain. Les uns glorifiant celine1l’incomparable génie du romancier, les autres vociférant sur les immondes saloperies de l’individu… Peut-être faut-il considérer sous un même regard, et le romancier et l’individu !

« Ça a débuté comme çà », ainsi commence le premier roman de Louis-Ferdinand Destouches, « Voyage au bout de la nuit » publié en 1932 chez Denoël. Ainsi débute la carrière littéraire de Céline : par un scandale. Alors que l’ouvrage est promis au Prix Goncourt, le jury se rétracte et lui préfère « Les loups » de Guy Mazeline. Il obtient le prix Renaudot en lot de consolation. L’affaire fait grand bruit dans le microcosme de la critique parisienne. Pas seulement d’ailleurs pour les magouilles orchestrées entre éditeurs, surtout pour le contenu et le style du livre de ce nouveau venu en littérature âgé de 38 ans, que l’on dit médecin et donc forcément éduqué. Pourquoi use-t-il alors d’un langage « populacier », voire ordurier ?

Exceptionnel par la qualité des analyses rassemblées, « Voyage au bout de la nuit, critiques 1932-1935 » pose d’emblée les termes du débat qui rebondira lors de chaque nouvelle publication de Céline : géniale ou abjecte ? Alors que Paul Nizan affirme dans « L’humanité » en date du 9 décembre 1932 que « cet énorme roman est une œuvre considérable », Henry de Régnier dans Le Figaro prévient ses lecteurs : pour accompagner Céline en son voyage, « mettons des bottes d’égoutier et bouchons-nous le nez ». De Mauriac à Gorki, de Bernanos à Trotski, critiques et écrivains ne cesseront dès lors de s’affronter. Pour admettre aujourd’hui, pas encore à l’unanimité, que malgré tout « Voyage au bout de la nuit » est un grand roman, sinon « le » plus grand roman du XXème siècle. Pour la hardiesse du style qui rompt avec toute forme d’écriture jusqu’alors usitée, pour la chronique désenchantée d’un monde bercé par la désillusion, la misère et la bassesse, chronique également de la guerre, celle de 14-18, au ras de la boue. Et Mauriac d’affirmer que ce livre « possède le pouvoir de nous faire vivre au plus épais de cette humanité désespérée qui campe aux portes de toutes celine2les grandes villes du monde moderne ». Un point de vue qui n’a rien perdu de son acuité, surtout de son actualité !

Par la vertu de son écriture, Céline nous projette d’un roman l’autre dans les bas-fonds du vice. Il en connaît tous les contours, ce médecin des pauvres et des chômeurs, cet écrivain sulfureux et solitaire, cet inquisiteur des maux et des mots… Pour bien comprendre l’esprit et la démarche de l’auteur de ces diverses « bagatelles » littéraires, la violence de son verbe comme les soubassements de son antisémitisme proclamé, il faut alors plonger dans la magistrale biographie que lui consacre Frédéric Vitoux. « La vie de Céline » décline au fil des pages les contradictions qui ont en permanence hanté l’existence du reclus de Meudon. Du vaincu de la guerre 14-18 au médecin missionné en Allemagne par la Société des Nations, de la misère des banlieues à la montée du nazisme, du Céline flamboyant au Céline répugnant, Vitoux dresse le portrait hallucinant d’un homme « à la fois révolutionnaire et passéiste, raciste et compassionnel, vociférant et taciturne, populaire et précieux, délirant et lucide ».

Un personnage haut en couleurs, donc, que ce Destouches devenu Céline en hommage à sa grand-mère… A l’époque de la publication du « Voyage au bout de la nuit », il est médecin au dispensaire de Clichy (92). La publication de ses premiers pamphlets, dont « Bagatelles pour un massacre », le conduira à une démission forcée. Ces deux titres accolés suffisent à asseoir la réputation de l’auteur, sulfureuse et scandaleuse. Pourtant, il nous faut l’affirmer : l’écrivain n’est pas seulement cet individu à juste titre condamnable au bûcher de l’antisémitisme, il demeure aussi cet incomparable ciseleur de mots. Qu’ils soient français ou étrangers, nombreux sont les écrivains à reconnaître la dette contractée envers l’auteur de « Mort à crédit ». Dans l’ouvrage qu’il lui consacre, Yves Buin le confesse dès la préface, il nous faut accueillir Céline en une « insoluble contradiction existentielle » : un homme qui se débat avec ses démons et a la témérité de les rendre public, un homme perdu dans une déréliction totale qui invente une celine3langue inimitable. « Telle est l’équation célinienne : l’accepter sans prétendre la résoudre permet de sortir de l’impasse d’un vieux débat moralisant ».

Si l’incursion dans la vie de Céline est éclairante à plus d’un titre, la plongée dans ses « 353 lettres à Albert Paraz » écrites et postées entre 1947 et 1957, lors de son exil au Danemark et après son retour en France en 1951, l’est plus encore. Une correspondance fascinante qui révèle au grand jour, à travers outrances verbales et superbes envolées épistolaires, le caractère entier d’un personnage hors du commun. Céline ne peut concevoir ou admettre l’amitié ou le désintéressement, se fâchant avec quiconque et allant parfois jusqu’à mépriser ceux-là mêmes qui tentent de lui porter secours et assistance, se plaignant d’avoir « tout perdu à vouloir sauver la peau des Français », éructant contre les accusations d’antisémitisme à son encontre et se gaussant des prétendues mesures d’épuration à l’égard de « collabos » faisant bombance sur les Champs-Élysées… Personnage atypique, l’écrivain Albert Paraz n’aura de cesse de réhabiliter l’œuvre de Céline, n’hésitant pas à glisser dans ses propres ouvrages des extraits de sa correspondance avec l’auteur de « Casse-pipe ».

« Qu’on le veuille ou non, Céline est un des auteurs majeurs du XXème siècle », conclut enfin Henri Godard dans la monumentale biographie qu’il lui consacre, « un des plus lus, des celine4plus commentés et assurément des plus disputés ». Le grand spécialiste du « reclus de Meudon », éditeur de ses œuvres complètes dans La Pléiade, l’affirme lui-aussi haut et fort : il ne faut jamais séparer l’homme de l’écrivain, le grand romancier qui révolutionne la langue française de l’immonde polémiste qui crache son antisémitisme. Et le biographe d’avouer que perdure en partie l’énigme devant cet homme pourtant de nature sensible et sujet à la compassion : « comment atteint-il le dernier degré de cette virulence en s’abandonnant à cette part en lui du Mal qui consiste à ne plus reconnaître en l’autre son semblable ? » En nous révélant d’abord comment Céline, dès l’enfance, fut nourri à la mamelle d’un antisémitisme nauséabond largement partagé par la population française de l’époque (ces pamphlets connurent un immense succès de librairie !) et abreuvé ensuite par des Gobineau, Rabatet et consorts, combien l’expérience de la Première Guerre ensuite fut marquante et déterminante dans la conscience du jeune homme blessé et décoré qui ne savait encore ce qui adviendrait de sa vie… Au final, sans rien cacher du fourvoiement de Céline, Henri Godard invite le lecteur à se plonger aussi dans les romans d’après 1945, la fameuse trilogie « D’un château l’autre », « Nord » et « Rigodon ».

Céline ? Génial et salop tout à la fois, dans la démesure tant verbale que littéraire ! Tel est peut-être le double qualificatif adéquat pour nommer un homme et une œuvre aussi controversés qu’adulés en égale proportion. Yonnel Liégeois

En savoir plus :

– Toute l’œuvre de Céline est disponible chez Gallimard, dans la collection La Pléiade ou en Folio poche. À lire aussi : « Poétique de Céline » et « À travers Céline, la littérature » de Henri Godard, « Céline » et « Céline, Lettres à la N.R.F., choix 1931-1961 » de Pascal Fouché, « Céline, Lettres à Henri Mondor » de Cécile Leblanc, « Misère de la littérature, terreur de l’histoire. Céline et la littérature contemporaine » de Philippe Roussin. Dans la collection L’imaginaire : la thèse de doctorat en médecine de Céline « Semmelweis », « Ballets sans musique, sans personne sans rien précédé de Secrets dans l’île et suivi de Progrès ». Dans la collection Les Cahiers de la nrf : « Céline, Lettres à Milton Hindus (1947-1949) » et « Céline, Lettres à Pierre Monnier (1948-1952) » de Jean-Paul Louis.

– Contrairement à une affirmation largement répandue, les pamphlets (« Mea culpa », « Bagatelles pour un massacre », « L’école des cadavres », « Les beaux draps ») ne sont pas interdits en France. Par respect de la volonté de Céline qui refusa dès 1945 leur réédition, Lucette Destouches, la veuve de l’écrivain âgée de 104 ans et détentrice des droits d’auteur, s’oppose à toute nouvelle publication.

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Adieu Pierre Étaix, salut Yoyo !

Pierre Étaix, le père de Yoyo, nous a quittés. En hommage à ce génie du burlesque, cette grande figure du cinéma français, Chantiers de culture vous propose un entretien exclusif qu’il nous accordait à la veille d’une audience cruciale devant la 3ème Chambre correctionnelle du Palais de justice de Paris. Une situation ubuesque, pour un enjeu de taille : reconquérir ses droits d’auteur sur ses propres œuvres ! Rencontre avec un mythe du rire à la française.

 

 

« Le soupirant », « Yoyo », « Tant qu’on a la santé », « Le grand amour » et « Pays de cocagne »… Cinq films réalisés entre 1963 et 1969, cinq petits bijoux d’humour et de poésie que les cinéphiles d’un autre temps connaissent bien et qui furent tournés par un génie du burlesque ! Pierre Étaix ? Plus qu’un auteur et comédien, un pic, un roc, un monument du cinéma, une péninsule d’intelligence et d’humour… Paradoxe, parler ainsi de ce petit bonhomme à la morphologie d’un gamin des rues relève du gag : à la Keaton, pour mieux en rire, le comique qu’il vénère par excellence ! L’œil pétillant et toujours aux aguets, l’esprit inventif et en ébullition permanente, le créateur de Yoyo se révèle tel son personnage de fiction : pétri d’humanisme et de générosité, un « tendre » comme il se disait des gens de bien au XVIIème et XVIIIème siècles. Le rencontrer est plus qu’un privilège, un bonheur inégalé. De sa petite voix, avec sagesse, pour une prétendue cause de vieillesse ou de paresse (!), l’octogénaire vous suggère un rendez-vous à pas comptés, il vous etaix2garde en son salon-musée bien après que la cloche eut sonné l’heure de la récré ! Mémoire vivante du music-hall, du cirque et du cinéma, l’ancien compère du grand clown Nino, de Tati et de Fellini, pose un regard tout à la fois lucide et attendri entre l’hier et l’aujourd’hui.

 

 

Yonnel Liégeois – Coupable, levez-vous ! Pardon, monsieur Étaix, restez assis, vous êtes tout de même chez vous… Mais enfin, qu’est-ce que cette histoire « abracadabraburlesque » : devoir plaider, en compagnie de votre scénariste Jean-Claude Carrière, pour recouvrer vos droits sur vos propres œuvres ?

Pierre Étaix – Las, mon ami, comme vous le suggérez, un drôle de gag… Sauf que là, nous ne sommes plus au cinéma, mais au tribunal !  Depuis plus de dix ans déjà, mes films réalisés avec Jean-Claude Carrière sont invisibles du grand public et interdits de diffusion. En salle comme à la télé… La cause ? En 2004, nous avons signé un contrat avec Gavroche Productions, une société qui se disait productrice de courts-métrages et devint ainsi cessionnaire à titre exclusif et pour le monde entier des droits sur nos cinq films. Qui, depuis lors, n’a rien fait pour rénover les pellicules ou tenter de distribuer les films. Pire encore, j’ai découvert ensuite que la dite société n’a jamais produit ni distribué de films, une « société fantôme » en quelque sorte ! Je ne suis pas juriste, je suis un clown, je faisais entière confiance à ma précédente avocate, la sœur du patron de la société ! Tous ces problèmes juridiques me dépassent, un véritable imbroglio qui me peine beaucoup. En fait, cette société se présente telle une coquille vide, avec cependant un joli contrat à l’intérieur qui peut rapporter gros à ma mort : d’où ce sentiment désagréable qui m’habite, vous en conviendrez !

 

Y.L. – Et jusqu’à maintenant, vous n’êtes donc pas parvenu à récupérer vos droits ?

P.E. – Non, en dépit de nombreux courriers adressés à cette société. Trois ans après la fameuse signature du contrat, rien n’avait toujours été entrepris pour restaurer « Yoyo », par exemple. En quelques mois pourtant, Jean-Claude Carrière et moi-même avons obtenu ce qui s’avérait impossible pour Gavroche Productions : la rénovation du film par la fondation Groupama Gan ! Ce qui n’eut pas l’heur de plaire en d’autres lieux… Lors d’un procès en référé en juillet 2007, nous avons même été déboutés de nos demandes et condamnés aux dépens… D’où l’assignation de ce jour, sur le fond, pour recouvrer nos droits sur les cinq longs métrages. Mon seul grand bonheur, pour l’instant ? Avoir assisté la même etaix3année à la projection de « Yoyo », restauré, au Festival de Cannes et à la Cinémathèque de Paris.

 

Y.L. – Ce qui surprend et étonne, à vous fréquenter, c’est ce sens inné de la dérision, voire de l’auto – dérision, que vous avez su préserver en votre for intérieur en dépit de ces soucis majeurs… Seriez-vous donc « génétiquement » formaté pour le rire ?

P.E. – Non, pas du tout, mais le rire fut toujours pour moi cœur de vie. Même quand je rêvai de faire de la musique, ou que je me suis pris de passion pour le dessin. Le choc ? À l’âge de cinq ans, quand je suis allé au cirque pour la première fois, je fus fasciné par les clowns. Je me souviens encore de l’émotion qui m’a envahi devant cet homme tout blanc en habit de paillettes ! Alors, j’ai dit à mon grand-père en sortant : c’est ça que je veux faire ! Or, j’habitais en province, à Roanne, je n’étais pas un enfant de la balle : presque mission impossible, donc ! Pourtant, de ce jour, je n’ai jamais changé d’avis, je n’ai jamais cessé de répéter que c’est le métier que je voulais faire ! Même si je me suis dispersé en plein d’activités… En 1953, j’arrive à Paris suite à un courrier envoyé à Jacques Tati. Je l’avais entendu à la radio, disant qu’il regrettait ne pas savoir dessiner et affirmant qu’il était prêt à aider des jeunes. J’ai sauté sur l’occasion ! À l’époque je faisais des décors à Roanne, je travaillai avec un maître verrier et je pratiquai le théâtre amateur. Sur ma lettre, je racontai tout ça à Tati, lui disant surtout que le « comique » était primordial pour moi et combien j’avais d’admiration pour « Les vacances de monsieur Hulot ».

 

Y.L. – Et Tati vous a cru et embauché ?

P.E. – Mais je ne le sollicitai pas pour ça, je venais juste lui demander conseil sur le numéro de clown que je désirai monter avec un ami, comédien amateur ! Son travail de comique me fascinait. Je n’avais pas du tout, mais vraiment pas du tout, l’idée de faire du cinéma. Lors de l’entretien, il m’a demandé de lui montrer mes dessins. Les ayant regardés, il m’a assuré que je ne pourrai jamais faire de cirque. « C’est fermé, c’est rond et vous ne pourrez jamais rentrer dedans, il faut être du métier. Par contre, je prépare un film et je trouve que dans votre coup de crayon, vous avez le sens du rythme et du gag. Si vous en êtes d’accord, je vous engage dans l’équipe pour chercher des gags ». C’est ainsi que j’ai fait durant quelques mois les aller-retour Paris-Roanne, jusqu’à mon installation définitive à la capitale en 1954. Comme il me fallait subvenir aux besoins de ma famille, j’ai eu la chance d’être embauché par Hachette : illustrer, sous forme de BD, quelques manuels d’apprentissage de la langue française ! Le gag ?  Il y a quelque temps, je rencontrai la grande comédienne japonaise Michiko Nishiwaki qui m’affirme, avec un grand sourire et son accent « tipic », que etaix4c’est avec moi qu’elle eut le grand bonheur d’apprendre le français ! Je ne connaissais rien au cinéma, Tati s’en moquait, mon boulot consistait à coucher sur le papier l’équivalent visuel d’une idée. Pour en susciter d’autres…

 

Y.L. – D’où votre désir, après la sortie de « Mon oncle », de passer vous-même à la réalisation ?

P.E. – Pas du tout, après quatre ans de collaboration avec Tati, j’ai repris le chemin du music-hall et du cirque… En compagnie de Nino, un grand clown avec lequel j’ai beaucoup appris sur le travail de scène ! Ce qui me passionnait, c’était le contact quotidien avec le public, entendre son rire monter de la salle… Le sens du comique se cultive, grâce à l’observation, mais il ne s’enseigne pas, il s’apprend sur le tas. Sur scène, il faut oser, ne pas craindre le ridicule, seule la vulgarité me fait peur. Quand le public réagit, c’est merveilleux : Coluche et Desproges, hier, maniaient à la perfection ce sens du rire qui est l’art populaire par excellence, Patrick Robine aujourd’hui… C’est un métier exigeant, qui s’appuie sur la tradition et implique la transmission. D’où ma volonté de créer, avec Annie Fratellini, l’école nationale de cirque. C’est en 1961, un jour où je ne parvenais pas à poser une idée sur scène, que je décidai de la fixer sur pellicule.

 

Y.L. – Et de réaliser alors pas moins de sept films, en une décennie ?

P.E. – D’abord deux courts-métrages dont « Heureux anniversaire », Oscar à Hollywood en 1963, puis cinq longs métrages, dont « Yoyo » en 1965… Dès que j’ai mis le doigt dans l’engrenage du cinéma, j’ai vraiment pris un plaisir fou. Jusqu’à ma découverte tardive etaix1de l’univers de Buster Keaton… Un maître qui m’émeut profondément, venu lui – aussi du music-hall et du cirque, comme Chaplin : deux univers différents mais tout aussi formidables !

 

Y.L. – Comment expliquez-vous que « Yoyo » demeure ainsi indémodable et inimitable ?

P.E. – Je n’ai pas de réponse, ce n’est vraiment pas par fausse modestie que je suis incapable de porter un jugement sur mon propre travail ! Ce dont je suis sûr, par contre, c’est que nous ne pourrons jamais regretter Keaton et Chaplin, Langdon, Lloyd, Laurel et Hardy : ils sont aussi présents qu’au premier jour et ils ne demandent qu’à revenir sur les écrans. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

Étaix en quelques dates

1928 : Naissance à Roanne

1954 : Assistant de Jacques Tati

1963 : Prix Louis Delluc pour « Le soupirant » et Oscar à Hollywood pour « Heureux anniversaire »

1965 : Grand prix au Festival de Venise pour « Yoyo »

1969 : Grand prix du cinéma français pour « Le grand amour »

1970 : Comédien dans « Les clowns » de Federico Fellini

2011 : Oscar d’honneur pour l’ensemble de son œuvre

2013 : Grand Prix de la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques)

2015 : Trophée d’honneur Henri-Langlois « pour l’ensemble de sa carrière »

 

Écran noir

Woddy Allen, David Lynch, Matthieu Kassovitch… Les plus grands noms du cinéma, jusqu’aux plus discrets, se comptaient parmi les quelques vingt mille signataires de la pétition « Pour la ressortie des films de Pierre Etaix »… Tous l’exigeaient : il faut sortir de l’imbroglio juridique qui prive les auteurs de leurs etaix5droits et interdit la diffusion de leur œuvre. CNC (Centre national de la cinématographie) et SACD (Société des auteurs compositeurs dramatiques) soutenaient Pierre Étaix et Jean-Claude Carrière : leurs films appartiennent au patrimoine culturel français, il fallait qu’ils retrouvent au plus vite leur public. Procès gagné en 2009 !

 

Ils ont dit :

« Étaix ? Ce petit bonhomme est un génie » (Jerry Lewis)

« Clown timide, trop timide pour se mettre en colère » (Serge Toubiana)

« Étaix ? Quand il ne pleure pas, il lui arrive d’être très gai. Il attend la fin du monde comme nous tous, il ne voudrait pas rater ça. C’est un terrestre extra. S’il n’existait pas, il s’inventerait » (Jean-Claude Carrière)

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