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Jean Douchet, un amour de cinéma

Pilier de la Cinémathèque de Paris où il animait régulièrement « son » ciné-club, tout comme dix-huit ans celui du Panthéon (Pais 4°), le critique et historien Jean Douchet est décédé le 22 novembre. Plus qu’un amoureux du cinéma, un passionné qui distillait son « Art d’aimer » avec intelligence critique, d’une vigilante lucidité.

 

Très mauvaise, très triste nouvelle. Beaucoup de peine et énormément de reconnaissance pour Jean Douchet, disparu le 22 novembre ! Encore à peine étudiant, Jean aura réussi à me faire aimer le cinéma et dès lors à accompagner, toute ma vie durant, la construction d’une cinéphilie exigeante, solide. Oui, un art d’aimer (*), d’affronter le tragique, le mystère de l’existence pour recevoir son don généreux. Nous sommes nombreux ainsi à lui être reconnaissants de nous avoir aidés à entretenir par la fréquentation des salles obscures notre hygiène mentale ! Sans le cinéma, je serai comme mort à moi-même. Un

baptême. Passage au noir pour la lumière. Il a beaucoup compté pour cela. Bien sûr, il ne fut pas le seul.

Il y en a d’autres comme Serge Daney, Amédée Ayffre (abbé), Jean Bazin, Jean-Louis Bory… Ceux-là sont déjà partis. On les relit, mais pas assez. Restent avec nous Jean-Louis Comolli, l’ami Jean Collet et ceux de la revue Études, les papiers d’Emile Breton dans le quotidien L’humanité. Il y a aussi les réalisateurs-critiques : Truffaut, Chabrol, Rohmer (dont il était l’ami !), Bresson et ses notes sur le cinématographe, Bergman, Tarkovski, Godard, Duras, Ackermann. À part Godard, ceux-là ont disparu aussi. C’est du temps où les réalisateurs, comme souvent leurs personnages, se promenaient un livre à la main et en tête, où la littérature les nourrissait dans le même temps qu’ils cherchaient à s’affranchir de sa théâtralisation. Souvent la littérature, dont ils avaient la saveur en bouche, ils en trouvaient les dialogues dans la rue, comme Truffaut. J’en oublie probablement beaucoup au générique, je pense à ceux avec

qui, d’une manière ou d’une autre, j’ai entretenu quelques complicités d’esprits.

Jean Douchet était certainement celui qui avait une démarche pédagogique s’apparentant le plus à celle de l’éducation populaire. Il aimait le cinéma ET le public ! Il cherchait avidement à transmettre, c’est pourquoi je me suis attaché à lui. J’avais le même désir de partager mes enthousiasmes. Hélas, de mon côté c’est parti en quenouilles même si ces rencontres m’ont ouvert, par le cinéma, un espace pour habiter le monde, m’ouvrir l’horizon ! Que de rencontres, de stages, de débats, de décorticages de films, d’analyses d’images.

Au tournant des années 1980/1990, que de weekends à « La lanterne », le cinéma associatif de Courbevoie où il animait trois jours durant des projections de films d’un auteur ! Jean ouvrait la discussion par des retours sur image, séquence par séquence. Le public était composé des classes cinéma des lycées Albert Camus ou Paul Lapie et de celui nombreux, très large, très divers, intergénérationnel, des habitués de la Lanterne. C’était fantastique de voir combien les jeunes étaient vieux, vieux de toute la vieillerie du monde, de notre monde qu’il leur faut porter ! Et comment le cinéma peut les en affranchir. Ce n’est pas une idée sur les films que transmettait Jean mais la recherche d’une démarche, une proposition de regards croisés. Il ouvrait chaque discussion : « alors qu’est-ce que vous en dites, vous ? » Critiques, auteurs, films, publics. Découverte ainsi d’Ozu, Mizoguchi, Naruze, Cassavetes, Ophuls, redécouverte de Kubrick, Bergman, Jacques Tati. Et dans la salle où nous déjeunions frugalement ensemble, qui donnait sur le parc de Bécon, en terrasse sur la Seine, je crois bien que la lumière était toujours claire. J’ai aimé ces moments, ils ouvraient sur une connaissance partagée, sur l’horizon, c’était gourmand et drôle. Et qui n’a pas vu Jean manger ne connait rien de lui ! Célèbre son mot : « Quiconque n’a jamais vu un film de Mizoguchi, que l’on ne va passer qu’une seule fois et ne sacrifie pas cette projection à un

bon repas, n’aura rien compris, ni à la vie, ni à Mizoguchi. »

Ces deux dernières années, j’ai suivi les rencontres mensuelles du « ciné-club Jean Douchet » au cinéma Le Panthéon. En participant d’abord à un cycle Godard, puis au cycle Hou Hsiao Hsien l’année suivante. La même impression. Et l’on voyait encore combien il était jeune. La même élégance naturelle. Jean n’aura pas achevé le cycle Milos Forman qu’il ouvrit en septembre dernier. Il en était à la dix-huitième édition de son ciné-club. La dernière fois où j’ai croisé Jean ? À la Cinémathèque de Paris où il présentait Dies Irae de Dreyer, un autre qui avait lu les grands récits un crayon en main… Jean Douchet le tenait pour un très grand cinéaste, peut-être le plus grand expliquait-il. Il le tenait pour un réalisateur puissamment féministe. Ajoutant que tous les grands cinéastes le sont… Cela mérite d’être écouté en ces temps de houle, avec toutes les contradictions tragiques que l’on connaît. Figurez-vous que je pense comme lui.

On pourra lui reprocher des emportements d’idées, des fulgurances hasardeuses, des expressions approximatives. Il privilégiait le dialogue, l’échange direct, l’oralité. On l’a souvent surnommé le Socrate du cinéma. C’était une pensée qui cherchait sa bonne expression, son élocution hachée le montrait bien. J’ai sa voix grave en tête. Quelle pertinence, quel sens de l’observation, de l’analyse, quelle vivacité d’esprit, quelle liberté surtout ! Jean était un homme curieux, bon, il ne jugeait pas les personnes mais il disséquait les situations, il parlait juste et vrai. Ce passeur parti, beaucoup resteront au bord du quai… Devant eux, l’océan engloutit l’île, elle fond comme le sucre dans le café du matin. Dommage, fatalement dommage pour les voyants d’aujourd’hui. Il y a sans doute encore des films, et des bons, mais plus vraiment de cinématographie. Celle de Jean s’efface, disparaît. Elle était savante, cordiale et unique. Elle manquera, forcément. Elle couvrait toutes nos années depuis

l’émergence de la nouvelle vague et des Cahiers. Nous en avions besoin pour sortir de notre cécité.

Il y a trop peu de critiques dignes de ce nom, qui ne s’expriment pas que par des superlatifs mais reviennent au film, se font « contre » dans une lutte avec lui. La critique est en crise. Du coup, que reste-t-il du cinéma ? Je suis bien en peine de vous donner seulement trois ou quatre films de la période récente dont j’éprouve la nécessité de les revoir deux ou trois fois, avec la curiosité d’y découvrir des choses nouvelles ! Pour moi aussi alors, cette beauté exigeante, qui est celle de la vie même et que porte, portait ou devrait porter le cinéma, selon Jean Douchet, s’ensable. Comme Venise. Le cinéma ? « Son nom de Venise dans Calcutta désert »… Jean-Pierre Burdin

(*) L’Art d’aimer. Petite bibliothèque du cinéma, Éditions des cahiers du cinéma, 2003

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Classé dans Cinéma, Les feuilles volantes de JPB

Kilt et kebab mettent les voiles !

Tout ça, c’est à cause du Brexit !
Des Écossais, qui refusaient de quitter l’Europe, immigrèrent en masse vers la France. Faute d’argent, de travail, ne parlant pas la langue, ils s’entassèrent bientôt dans les cités insalubres de nos banlieues. Des quartiers entiers, où hier encore il faisait bon vivre, furent désertés par les Français et l’on n’y trouva bientôt plus que des échoppes de panse de brebis farcie. On n’était plus chez nous !
C’est ainsi qu’un matin, mais comment s’en étonner, un enfant se présenta à l’école en kilt ! On avertit le ministre, qui exigeât que l’enfant retire son accoutrement : il s’y refusa. On convoqua les parents : le père vint, il était en kilt. L’enfant fut chassé de l’école mais d’autres élèves suivirent son exemple. Bientôt, le nombre d’Écossais en kilt ne fit qu’amplifier, on en voyait partout !

Sociologues, philosophes et journalistes autoproclamés experts en moeurs et coutumes républicaines, dirent qu’ils y étaient forcés par leurs femmes, à cause de l’aération nécessaire des parties intimes. Les Écossais, fiers de leur tablier ancien et accepté, répondirent que non, qu’ils se kiltaient de leur proche chef en respect de leurs croyances et de leurs traditions. Un petit rappel historique : la première fois que le monstre du Loch Ness apparut, il était vêtu d’un kilt ! On se pencha sur la loi de 1905. Si le texte évoque bien quelques monstres, il ne disait rien de celui-ci.
On aurait pu en rester là, mais les évènements se précipitèrent. On parla de jeunes gens qui avaient été insultés par des Écossaises parce qu’ils avaient voulu garder leur pantalon, on disserta sur cet hôpital où l’on exigeait que les infirmières soient en jupe à carreaux. Jusqu’à ce coup de vent violent qui traversa la France et fit se soulever tout ce qui pouvait l’être…

Alors, de guerre lasse et soucieux avant tout de sa réélection, le président de la République se résigna à interdire le kilt dans l’espace public. Aussitôt, les flics lâchèrent les derniers Gilets jaunes qu’ils tabassaient encore pour se ruer sur les Écossais. Dans les rues, les bureaux, les usines, dans les cafés, ce fut un carnage. Les pandores tombèrent sur ces malheureux et, sans ménagement, leurs arrachèrent leur kilt.
Horreur ! Car si on s’en doutait, on en n’était pas sûr, les Écossais ne portaient rien en dessous ! Le scandale fut pire encore. Les Écossais, vexés qu’on exhibe leurs cornemuses, se mirent à pleurer. Leurs sanglots émurent jusqu’à la reine d’Angleterre qui, après avoir vu les photos et consciente que le Royaume-Uni ne pouvait se passer de tels gaillards, les rapatria tous.

Dans un premier temps, il fut quelques Français pour s’en féliciter mais l’on ne tarda pas à s’apercevoir que le whisky aussi avait disparu de nos boutiques. Déjà, quelques années auparavant, pour une affaire presque similaire, on avait perdu nos couscous et nos kebabs. Aussi, chacun l’aura compris : quand les Mexicains sont arrivés avec la Paloma, la téquila et les tacos, on a tous fait mine de ne pas remarquer les sombreros ! Jacques Aubert

PS : À celles et ceux qui douteraient de la véracité de mon propos, je ne résiste pas au plaisir de l’illustrer par quelques photos que m’a transmises mon vieux frère et ami Patrice Antona.

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Classé dans Des mots et des maux, La minute de Jacquot, Sur le pavé

Avignon 2019, 73ème du nom !

Le 4 juillet, Avignon frappe les trois coups de la 73ème édition de son festival. Durant près d’un mois, sous toutes ses formes et dans tous les genres, le théâtre va squatter la Cité des Papes. Et déborder, hors les remparts, pour le meilleur et le pire… Un feu de planches hors norme, parmi d’autres festivals d’été : Brioux, Bussang, Grignan, Pont-à-Mousson, Vitry.

 

« Le danger partout s’est accru de vivre dans un monde désenchanté, un monde où nous serions seuls face à la culpabilité et à l’impuissance », confesse Olivier Py, l’ordonnateur du Festival d’Avignon . « Pour nous aider à traverser la sévérité du temps, le théâtre propose tout simplement de nous réunir (…) pour désarmer nos solitudes et en faire un art de l’avenir », poursuit le directeur et metteur en scène dans son éditorial à l’ouverture de cette 73ème édition. Une déclaration d’intention que nous faisons nôtre, pour la proclamer d’emblée hors les remparts et affirmer sa pérennité toute l’année !

C’est la raison-même de ce site, formulée autrement par Antonin Artaud, « extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim ». Avec le théâtre, parmi tous les arts comme expérience privilégiée, rencontre inattendue et parfois improvisée du vivant avec des vivants, qui a le don de transformer une foule en peuple, des consciences isolées en communautés d’esprit, des interrogations individuelles en émotions partagées. Quand la force d’une réplique passe la rampe, ce n’est plus une troupe de saltimbanques qui fait face à une masse de spectateurs, c’est l’humanité qui fait spectacle ensemble : qu’il soit dégénéré ou avant-gardiste, l’art est fondamentalement expression de l’humain en construction ou en interrogation de son devenir, au même titre que l’homme ne construit et n’interroge foncièrement son devenir qu’au prisme de l’art. Que cet art se nomme littérature, peinture, théâtre ou autre, peu importe, il importe juste que la rencontre de l’un se fasse avec l’autre, que l’un et l’autre prennent conscience de leur irréductible nécessité pour exister en humanité. D’où l’enjeu de se remémorer les propos de Jean Zay et d’affirmer haut et fort que demeure d’une urgente actualité le renouveau de la réflexion autour de ce que l’on nommait éducation populaire en des temps pas si reculés ! Sans céder aux sirènes de l’opposition factice entre populaire et élitaire : le populaire recèle les ressources de l’élitaire, l’élitaire s’offre sans retenue au populaire !

 

Avignon, in et off

Ainsi en va-t-il d’Avignon où le beau côtoie le laid, l’exigence esthétique le banal divertissement, l’engagement citoyen la platitude consumériste… Des noms de metteurs en scène, des titres d’œuvres peuvent guider le festivalier en perdition sur le pont du In : Pascal Rambert avec son « Architecture » à la Cour d’honneur, Clément Bondu et les élèves de l’École supérieure d’art dramatique de Paris en « Dévotion » au Gymanase du Lycée St-Joseph, Olivier Py et son « Amour vainqueur » au Gymnase du Lycée Mistral, Maëlle Poésy « Sous d’autres cieux » au Cloître des Carmes et Roland Nauzet avec « Nous, l’Europe, Banquet des peuples » en la Cour du Lycée St-Joseph… Un choix forcément partiel, qui n’oblige en rien, sinon de ne point chuter aveuglément dans la fosse aux artistes !

Et le risque est multiplié par cent et mille face au catalogue pléthorique du Off. Aussi, vaut-il mieux d’abord s’attarder sur la programmation, toujours de qualité, de quelques lieux emblématiques où prime le choix de l’art avant celui de la recette : Avignon-Reine Blanche, le Théâtre des Halles, la Caserne des Pompiers,  La Manufacture, La Chapelle du verbe incarné, le Théâtre des Doms, Présence Pasteur, Le chêne noir, Le Collège de La Salle, Le Théâtre des Carmes, Le chien qui fumeEspace Alya, 11*Gilgamesh Belleville, Espace Roseau, Le petit Louvre, l’Artéphile, sans oublier Le Théâtre de la Bourse et celui de La Rotonde animés par les responsables locaux de la CGT… Dans ce capharnaüm des planches, tout à la fois charme et déplaisir de l’événement, il est jouissif d’oser aussi le saut dans l’inconnu : en se laissant porter par le bouche à oreille, en se laissant convaincre par le prospectus offert en pleine rue !

 

D’un festival à l’autre…

Ils l’affirment, persistent et signent, une nouvelle fois « Nous n’irons pas à Avignon » ! Non et non,  ce n’est pas encore cette année que Mustapha Aouar, le trublion artistique de « Gare au théâtre » à Vitry, se rendra dans le Vaucluse… En cette gare désaffectée, sa « fabrique d’objets artistiques en tous genres », l’original chef de train convoie les passagers du jour hors des sentiers battus, pour un dépaysement garanti, à la rencontre de moult compagnies et artistes. À l’image de Bussang, au cœur de la forêt vosgienne où, cathédrale laïque en bois, le Théâtre du Peuple arbore fièrement sur son fronton depuis plus d’un siècle sa devise légendaire « Par l’art, pour l’humanité » ! Un lieu mythique, célébré par Romain Rolland, où chaque année le peuple est au rendez-vous, coussin sous le bras, celui des Vosges et de Navarre, celui de la France profonde. Pour s’enthousiasmer de la prestation des comédiens amateurs entourant les professionnels, marque de fabrique du festival de Bussang, pour s’émerveiller à la traditionnelle ouverture des lourdes portes du fond de scène à chaque représentation. Simon Delétang, le directeur et metteur en scène, inaugure la saison avec trois belles affiches, ambitionnant de rompre avec le concept de « festival » pour concocter une programmation à l’année : « La vie est un rêve » de Pedro Calderon de la Barca, « Moi, Bernard » de Bernard-Marie Koltès et « Suzy Storck » de Magali Mougel. Sans omettre quelques autres succulentes friandises artistiques, littéraires et musicales, concoctées par les hommes et femmes des bois !

D’une autre nature, certes, le lieu est tout aussi grandiose et symbolique. C’est dans la cour du château que se déroulent les « Fêtes nocturnes » de Grignan ! Un superbe décor naturel, en plein air, qui accueille cette année le célèbre « Ruy Blas » de Victor Hugo. L’histoire tragique de ce héros, « humble ver de terre amoureux d’une étoile », que met en scène Yves Beaunesne. « Il y a avec ce Hugo qui se montre si proche de nous dans sa sensibilité aux désordres du monde », souligne le metteur en scène, autant « un conte de fée (un valet aime la reine et devient son premier ministre), qu’un mélodrame (deux cœurs purs saisis d’amour fou succombent à un serpent machiavélique) ou une tragédie sociale (malgré sa valeur, un prolétaire meurt victime de la tyrannie des grands) »… Pas de château ni de demeure seigneuriale à Brioux-sur-Boutonne (79), la cité du Poitou où le facétieux Jean-Pierre Bodin, avec sa compagnie La Mouline,  assure la direction artistique du festival mais une belle place, celle du Champ de foire où le public est invité à y faire halte pour apprécier une programmation éclectique. Avec, entre autres, l’ami Hourdin Jean-Louis et son énigmatique « Y a pas de titre, mais venez quand même ! », Jean-Pierre Bodin et son inénarrable « Banquet de la Sainte Cécile », Robin Renucci et les Tréteaux de France pour la création nationale de la « Bérénice » racinienne. Un « festival au village », de nos jours une rareté appréciable, qui mêle théâtre et chanson, arts du cirque et art de la rue pour fêter l’humain au plus près du citoyen, un festival plus que trentenaire mais toujours quelque peu insoumis !

À l’image de Michel Didym, l’infatigable découvreur des écritures contemporaines lors de la fameuse « Mousson d’été » ! Au cœur de la Lorraine, le superbe et prestigieux site de l’Abbaye des Prémontrés ouvre ses portes aux auteurs dramatiques, aux metteurs en scène, aux universitaires, aux comédiens et au public pour venir écouter le théâtre d’aujourd’hui. Un authentique terrain de rencontres nationales et internationales (Argentine, Australie, Espagne, Islande, Italie, Norvège, Serbie, Turquie, USA…) autour de lectures, de mises en espace, de conversations et de spectacles, un temps comme suspendu en bord de Moselle où s’écoulent et s’écoutent joyaux et pépites qui irrigueront les scènes du futur.

Quelles que soient vos destinations vacancières, à chacune et chacun, lecteur ou abonné des Chantiers de culture, bel été, belles découvertes et rencontres culturelles. Yonnel Liégeois

 

Une sélection de RDV en Avignon :

Le 10/07, de 14h à 18h  à la Maison des professionnels du spectacle vivant, Cloître Saint-Louis : « Quand le travail entre en scène ». Co-organisée par Travail&Culture et Théâtre&Monde du Travail, cette deuxième rencontre de la plateforme Culture-Arts/Travail regroupe experts du monde du travail (chercheurs et professeurs du CNAM et du CNRS) et gens de théâtre (metteurs en scène et auteurs) pour débattre autour de deux questions centrales : comment le théâtre participe-t-il à réinterroger nos rapports au travail dans toutes leurs complexités ? Comment peut s’esquisser sur la scène du théâtre de nouveaux visages du travail ? Conférences et tables rondes avec la participation, entre autres, de Rémi De Vos (auteur), Dominique Lhuilier (professeure en psychologie du travail au CNAM), Christophe Rauck (metteur en scène et directeur du Théâtre du Nord), Danièle Linhart (sociologue du travail au CNRS), Vincent Dussart (metteur en scène, compagnie de l’Arcade).

Les 13 et 14/07, Site Louis Pasteur Supramuros : « Week-end pour une République de l’hospitalité ». Co-animés par Amnesty International, SOS Méditerranée et la Licra, expo-échanges et débats autour de la question de l’accueil des migrants et des personnes exilées. Parce que la fratenité n’est pas qu’un mot écrit au fronton des mairies… Avec la participation de réfugiés et de responsables d’associations, de journalistes et de photographes de l’Aquarius, de philosophes et de juristes, de Laurent Gaudé et Roland Auzet (auteur et metteur en scène de « Nous, l’Europe, banquet des peuples », du 06 au 14/07 à 22h00 dans la Cour du Lycée St-Joseph) .

Les 16 et 17/07, de 11h30 à 18h00, à la Maison Jean Vilar : « Le temps des revues ». Trop confidentielles, peu médiatisées et souvent connues d’un seul public averti, les revues théâtrales jouent pourtant un rôle essentiel. Par leur regard décalé sur l’actualité scénique, leur capacité d’analyse et de réflexion pour dépasser l’événementiel et l’éphémère du spectacle vivant… Pendant deux jours, carte blanche est offerte ainsi à sept revues pour un temps de rencontres et d’échanges, permettre aux festivaliers de découvrir la richesse incroyable de leur contenu éditorial. Parmi elles, la Revue d’histoire du théâtre, Théâtre/Public, Alternatives Théâtrales et Frictions Théâtres-Écritures de notre ami et confrère Jean-Pierre Han, le fondateur et rédacteur en chef, qui ouvrira le bal des débats le 16/07 à 11h30 en compagnie de Robert Cantarella et d’Eugène Durif. Avec un numéro Spécial anniversaire (Hors-série n°8, « 30 éditos+1 », 192 p., 15€), pour fêter les vingt ans d’existence de la revue !

Le 16/07, de 14h30 à 16h00, Site Louis Pasteur Supramuros : « Les ateliers de la critique ». Sous l’égide de l’A.P.C., l’Association Professionnelle de la Critique, un moment privilégié où critiques et spectateurs débattent ensemble des spectacles du Festival, de l’avenir du IN et du OFF. Un temps fort aussi pour s’interroger sur l’art et le contenu de la critique, son rôle et sa place dans le paysage médiatique (à lire : Qu’ils crèvent les critiques !, de Jean-Pierre Léonardini, paru aux Solitaires intempestifs).

Jusqu’en février 2020, de 9h00 à 20h00, Grande Chapelle du Palais des Papes : « Ecce Homo, Interventions 1966-2019 ». Pionnier du « street art », le grand plasticien Ernest Pignon-Ernest donne à voir plus de cinquante ans de son travail aux quatre coins du monde. Près de 400 œuvres (photographies, collages, dessins au fusain pierre et encre noire, documents) sont ainsi exposées, de 1966 à nos jours. Ses images grand formats, les collages qu’il réalise dans les rues des villes du monde entier et sur les murs des cités sont caractéristiques de son travail. Un artiste prolifique, maître en l’art éphémère, qui inscrit toujours ses « Interventions » dans un esprit d’engagement politique et social, de défenseur de grandes causes, de gardien de la mémoire et de l’histoire collective.

Dans une déclaration commune, Olivier Py et Philippe Martinez annoncent que le Festival d’Avignon et la CGT ont décidé, en plus d’une école des spectateurs avec les comités d’entreprise, d’accueillir 200 spectateurs, salariés-ouvriers-précaires-sans papiers. Qui seront invités à l’ouverture de la 73ème édition dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, assisteront à des spectacles, rencontreront des artistes, partageront leurs expériences.

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Classé dans Festivals, Rideau rouge

Les lanceurs d’alerte sur la sellette

Alors que la Commission européenne annonce un projet de directive sur la protection des lanceurs d’alerte, le 30 juillet en plein scandale Benalla, le Parlement français adoptait une proposition de loi sur « le secret des affaires » qui risque de les fragiliser et de mettre en péril la liberté d’informer. Paradoxe : leur salut passera-t-il par l’Europe ?

 

Transposition dans le droit national de la très décriée directive européenne sur le secret des affaires de juin 2016, le texte porté par LREM a été adopté par l’Assemblée nationale le 30 juillet en procédure accélérée malgré une levée de boucliers. Il était dénoncé par les collectifs « Informer n’est pas un délit » et « Stop secrets d’affaires » – coalition de journalistes, de lanceurs d’alerte, de syndicats, d’ONG et de représentants de citoyens – ainsi que par une pétition qui a rassemblé près de 600 000 signatures en moins d’un mois. Ils estimaient qu’avec cette loi, « le secret devient la règle, et les libertés [deviennent] des exceptions ».

Les parlementaires LREM qui ont poussé à l’adoption de la proposition de loi sur le secret des affaires prétendaient, quant  eux, vouloir lutter contre « l’espionnage économique, le pillage industriel et la concurrence déloyale ». Quitte à mettre en cause le droit des citoyens à l’information… Car si une directive est un texte minimum commun à tous les États membres, lesquels ne peuvent que l’améliorer, le député LREM Raphaël Gauvin, rapporteur de la proposition de loi, aggrave la situation du lanceur d’alerte.

Alors que la directive de 2016 met celui-ci à l’abri de toute poursuite pour violation du secret des affaires si, en révélant une « faute, une malversation ou une activité illégale », il a « agi pour protéger l’intérêt général », la transposition française bouleverse la donne. En ajoutant que le lanceur d’alerte devra prouver sa « bonne foi », la proposition de loi inverse la charge de la preuve. Christophe-André Frassa, rapporteur au Sénat, s’est quant à lui évertué à élargir le champ des informations concernées par le secret des affaires. À la notion de « valeur commerciale », il préfère celle, plus floue, de « valeur économique ». Autre flou : le périmètre des individus exonérés du secret des affaires. Si c’est le cas des journalistes et les syndicalistes, rien n’empêchera par exemple les multinationales de porter plainte contre eux. Le juge pourra se prononcer pour la relaxe au nom de la liberté d’expression tout comme il pourra retenir le « dénigrement commercial ».
De quoi produire une abondante jurisprudence sur laquelle le député Gauvin semble compter pour fixer le droit. Le texte ne dit rien sur les militants associatifs. Quant aux actes qui, sans être illégaux sont immoraux, ils ne sont pas concernés (comme les LuxLeaks). Autant de zones d’ombre qui laissent entrevoir le poids des lobbies économiques et financiers dans la transposition LREM de la directive secret des affaires. C’est pourquoi la coalition d’opposants au texte lançait une pétition (près de 600 000 signatures recueillies) pour lui demander « de défendre le droit à l’information et l’intérêt général en restreignant le champ d’application du secret des affaires aux seuls acteurs économiques concurrentiels ». En vain, la loi est adoptée en l’état le 30 juillet. Finalement, curieux paradoxe, le premier signe d’ouverture viendra peut-être de la Commission européenne elle-même qui planche sur une très attendue directive organisant la protection du lanceur d’alerte ! Encore faut-il qu’elle passe la barre du Parlement européen, surtout celle du Conseil qui réunit les États membres…

La mobilisation de la société civile européenne finira-t-elle par payer ? Christine Morel

 

Rappel : Pétition aux parlementaires

Mesdames, Messieurs,

Vous serez prochainement amenés à vous prononcer sur la proposition de loi portant « sur la protection des savoir-faire et des informations commerciales non divulgués (secrets d’affaires) contre l’obtention, l’utilisation et la divulgation illicites ». Ce texte est la transposition d’une directive européenne adoptée en 2016 malgré les mises en garde des ONG, des syndicats, des journalistes et l’opposition massive des citoyens. Élaborée par les représentants des lobbies des multinationales et des banques d’affaires, elle constitue une offensive sans précédent contre l’intérêt général et le droit des citoyens à l’information.

La « loi secret des affaires » a des implications juridiques, sociales, sanitaires et environnementales graves. Sous couvert de protéger les entreprises, elle verrouille l’information sur les pratiques des firmes et les produits commercialisés par les entreprises. Des scandales comme celui du Mediator ou du bisphénol A, ou des affaires comme les Panama Papers ou LuxLeaks, pourraient ne plus être portés à la connaissance des citoyens. En gravant dans le marbre la menace systématique de longs et couteux procès, cette loi est une arme de dissuasion massive tournée vers les journalistes, les syndicats, les scientifiques, les ONGs et les lanceurs d’alertes.

Nous, signataires de cette pétition, lanceurs d’alertes, syndicats, ONGs, journalistes, chercheurs, et simples citoyens, nous opposons à l’application en l’état de cette loi en France, et vous demandons de défendre le droit à l’information et l’intérêt des citoyens que vous représentez, en adoptant les amendements qui vous sont présentés pour restreindre son champ d’application aux seuls acteurs économiques concurrentiels.

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Mai 68 : Raoul Sangla, au temps de l’ORTF

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

 

Lauréat en 2007 du Grand prix de l’audiovisuel de la Sacem, Raoul Sangla est un nom qui ne s’oublie pas au temps des Averty, Barma, Bluwal, Lorenzi et Santelli, du temps de la télé en noir et blanc… Il s’affiche comme un grand réalisateur, un défenseur assidu du service public. « Sertisseur de la réalité », comme la bague au diamant, ainsi parle-t-il de son métier ! En exclusivité pour Chantiers de culture, il livre quelques images de son joli mois de Mai 1968.

 

« En cette année-là, j’étais réalisateur à l’ORTF, l’Office de Radio-Télévision Française, depuis quatre ans. Je militais au Syndicat français des réalisateurs affilié à la CGT. La première décade de ce mois-là fut, on le sait, fertile en hoquets de l’histoire : la révolte étudiante, sa répression secouèrent l’opinion publique et aboutirent aux manifestations de masse du 13 mai. Les personnels de l’ORTF expriment, à cette occasion, leur solidarité aux étudiants. Ils ajoutent à ce motif de grève leur indignation devant la carence de l’information dans le service public, notamment du journal télévisé ((le journal parlé avait plus de tenue, concernant les événements du Quartier Latin). Michel Honorin et Jean-Pierre Chapel avait néanmoins réalisé pour « Panorama », le magazine de la rédaction de Cognac-Jay, un reportage sur les lieux aux alentours de la Sorbonne : censuré quelques heures avant sa diffusion, le 10 mai, jour du grand soir de la rue de Gay-Lussac ! La direction du journal fait cadenasser les armoires où sont les caméras portables, assurant ainsi le mutisme aveugle du journal…

Cette situation échauffe l’humeur des professionnels, statutaires et intermittents, et aboutit à la création d’une intersyndicale. Elle décide, le 18 mai, de l’occupation des locaux, et prend la responsabilité de diriger la grève des 1200 salariés. L’intersyndicale siégeait à la Maison de la radio, j’en étais le secrétaire administratif et présidais, à sa demande, son bureau de vingt membres. Comme dans maintes entreprises privées ou publiques, des groupes de travail s’organisent aussitôt en vue d’élaborer un nouveau statut pour l’Office. Dans la foulée, femmes de ménage et laveurs de carreaux revendiquent un bleu supplémentaire, mais aussi l’objectivité de l’information à l’ORTF ! L’ensemble des réflexions finit par constituer un protocole que le juriste Georges Vedel met en forme, à la demande de l’intersyndicale. Une épreuve de force intervient alors avec Yves Guéna, le nouveau ministre de l’Information, le 31 mai. Le jour-même, il fait évacuer le Centre d’Issy-les-Moulineaux. Le 4 juin, un studio de radio est investi par des militaires et des techniciens du privé. Les ingénieurs, qui ne sont pas en grève mais qui assurent le service minimum pour garantir la maîtrise de l’outil de travail, court-circuitent le signal des intrus, le dérivent sur un autre studio qu’ils dirigeront jusqu’à la fin du mouvement.

L’opération « Jéricho » assure la ronde de nos soutiens autour de la Maison de la Radio (les murs résistent, de multiples meetings sont animés par des grévistes qui sillonnent nos provinces. Le 25 juin, les statutaires reprennent le travail, le 1er juillet ce sera le tour des réalisateurs et producteurs. Augmentation des salaires, création d’un Comité d’entreprise furent parmi les revendications catégorielles obtenues. Le projet d’un ORTF démocratique, lui, se réfugia dans nos mémoires, où il veille encore ! L’épuration – comme l’écrit Jean-Pierre Filice (1) – qui frappa nos camarades journalistes, nous ne l’avons pas oubliée non plus : 36 licenciements, 10 mutations et à l’actualité parlée, 22 licenciements et 20 mutations. Le tout ordonné en personne par le général De Gaulle, dont la vindicte fut tenace… L’ultime pied de nez du pouvoir ? L’entrée, le 1er octobre, de la publicité de marque sur les téléviseurs !

Un mot d’ordre pour clore cette éphéméride de souvenirs ? « Ce n’est qu’un combat, continuons le début ! », il est de Bernard Lubat ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

(1) Auteur de Mai 1968 à l’ORTF, une radio-télévision en résistance (Nouveau Monde éditions/INA).

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Guillaume Meurice, comique d’investigation

Sur France Inter, Guillaume Meurice est l’un des boute-en-train de l’émission Par Jupiter !. L’humoriste épingle chaque jour politiques et grands patrons en les poussant sans coup férir dans leurs contradictions.

 

Cyrielle Blaire – Dans l’émission « Par Jupiter ! », au côté d’Alex Vizorek et de Charline Vanhhoenacker, vous pratiquez le « comique d’investigation ». Pouvez-vous nous expliquer ce concept ?

Guillaume Meurice – C’est une invention de Charline (il rit, ndlr) ! J’assume complètement le terme de « comique », je ne suis pas journaliste, juste un guignol qui donne son avis. Une sorte de Christophe Barbier avec des blagues ! J’aime bien démonter les idées préconçues, les failles de raisonnement et les contradictions. En tant que mammifère, on apprend par imitation, on a tendance à répéter ce qu’on a entendu. On nous apprend très peu à travailler notre esprit critique, à questionner les « vérités ». C’est intéressant d’ailleurs de décrypter le phrasé des « macronistes ». Ils disent, « on est des pragmatiques ». Comme si eux-seuls s’intéressaient à la réalité. D’un revers de la main, cela balaie tous les autres, comme si ceux-là relevaient de l’utopie, de l’irréalisme. Quand tu manges tes coquillettes devant la télé, ça te paraît anodin, mais c’est puissant comme élément de langage.

 

C.B. – Lors de vos chroniques, vous maniez l’humour face à vos interlocuteurs, en particulier les politiques. Cela vous permet-il de révéler leurs contradictions ?

G.M. – En fait, c’est même l’inverse. C’est quand on pointe les contradictions que ça rend le truc drôle parce que ça devient absurde. Face à mes interlocuteurs, j’essaie toujours de voir où est le cynisme et où est la bêtise. Par exemple, chez les nouveaux députés de La République en marche !, il y a énormément d’ignorance. Ils ne connaissent pas la réalité de la France. Ça me rassure un peu, parce qu’avant ils avaient conscience des choses mais ils s’en foutaient. Là, j’ai l’impression que ce sont des gens qui pioncent vraiment. Bon, il y a un peu d’espoir !

 

C..B. – Pour vous, l’ère Macron est une source intarissable d’inspiration ?

G.M. – On avait l’habitude des Sarkosy, des Fillon… On a découvert un nouveau monde avec sa « novlangue », les anglicismes et les trucs qui ne veulent rien dire. Toutes les phrases de Macron ont l’air d’être sorties d’un cabinet de communication. « Quand vous avez des drames et des blessures, pensez à la nation française ». C’est vertigineux de vide !

 

C.B. – Macron vous a-t-il un peu ému, lorsqu’il a promis qu’à la fin de l’année 2017 plus personne ne dormirait dans la rue, dans les bois ?

G.M. – J’y ai cru à fond (il rigole, ndlr) ! C’est fou. Le mec défend l’économie de marché, il sait très bien que sa promesse est intenable avec la politique qu’il mène. Il dit des choses et fait l’inverse, c’est la technique « good cop, bad cop »*. Le bad cop, c’est Gérard Collomb qui fait savater les migrants à coups de CRS. C’est dégueulasse.

C.B. – Vous vous félicitez du mouvement qui s’est créé avec le hashtag « Metoo » ?

G.M. – Ça va dans le bon sens. Moi, ça fait longtemps que je dis que je suis féministe.C’est comme être antiraciste. Le pire, c’est de dire « je suis féministe, mais… ». La tribune qui réclame le droit d’être importunée, vu les signataires, ça ne m’a pas étonné. Catherine Deneuve n’a jamais pris le métro de sa vie. On attend avec impatience qu’elle se prenne de grosses mains au cul dans le RER. Ce sont des gens qui ont peur que le monde change en « mieux ». Mais on ne les entend pas trop gueuler quand le monde est bien dégueulasse. Là, ils s’en accommodent. Comme La Manif pour tous qui a eu peur que des pluies de grenouilles s’abattent sur la France. Mais les gouvernants n’ont aucun intérêt à rassurer la population. C’est plus facile de diriger les gens quand ils ont peur. En les montant les uns contre les autres, de préférence contre les plus démunis. Propos recueillis Par Cyrielle Blaire

*Bon flic, mauvais flic

 

Repères

« Le moment Meurice » est à écouter du lundi au vendredi, à partir de 17h30 dans l’émission « Par Jupiter ! ». Le trio de « Si tu écoutes, j’annule tout » (Charline Vanhoenacker, Alex Vizorek et Guillaume Meurice) a repris du service pour proposer un traitement de l’actualité toujours aussi décapant. Avec son spectacle « Que demande le peuple ? », Guillaume Meurice poursuit une longue tournée jusqu’en novembre 2018, les 7-8-9/06 au Trianon à Paris. En compagnie de « Xavier, cadre dynamique, décomplexé et ambitieux, conseiller spécial d’Emmanuel Macron… ».

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De Barbot à Truong, une quête d’identité

Trois créations et autant d’approches différentes sur notre quête d’identité, le sens de l’existence et le parler-vrai de chacun : « On a fort mal dormi » de Guillaume Barbot, « Je crois en un seul dieu » d’Arnaud Meunier et « Interview » de Nicolas Truong. Du récit humaniste au théâtre documentaire, quatre spectacles d’une rare intensité.

 

De la solitude du trottoir…

Il est seul en scène, Jean-Christophe Quenon, et pourtant défile sous nos yeux l’existence de milliers de vies brisées ! Sales, puantes, alcoolisées, malades ou blessées… Ces hommes et femmes délabrés, nous les avons tous croisés un jour ou l’autre : dans le bus ou le métro, au pied de notre immeuble ou dans le hall d’une gare, sur une bouche d’aération ou un bout de trottoir. Durant quinze ans, Patrick Declerck (ethnologue, philosophe, psychanalyste) fut consultant auprès des clodos du Centre d’accueil et d’hébergement de Nanterre. De cette expérience, forte et parfois traumatisante, il a tiré deux livres, Les naufragés, avec les clochards de Paris et Le sang nouveau est arrivé. Deux documents, récit-témoignage pour le premier et pamphlet pour le second, sur ces « fous d’exclusion, fous de pauvreté, fous d’alcool mais victimes surtout de la société et de ses lois, du marché du travail et de ses contraintes »… Patrick Declerck sait de quoi il parle. Outre sa pratique médicale, en 1986 il ouvre au sein de Médecins du Monde la première consultation d’écoute auprès des SDF, il se déguise

Co Giovanni Cittadini Cesi

une nuit en clochard pour se faire embarquer à Nanterre par les « bleus », la brigade de police spécialisée !

Et d’asséner des vérités dérangeantes, inconfortables mais incontournables : « la rue est un crime ignoble commis à chaque heure du jour et de la nuit contre des faibles et des innocents », « le clochard joue sur la scène du théâtre social un double rôle essentiel, celui de la victime sacrificielle et celui du contre-exemple », « le clochard s’abandonne à exister aux portes de la mort ». Ces mots, durs et tendres selon les circonstances envers ce monde de l’exclusion, Guillaume Barbot les a triés et agencés pour la scène afin de rappeler à chacun que peut-être, parfois, « On a fort mal dormi ».. Non pour faire spectacle de la misère de l’autre, mais pour initier une rencontre entre les mots du médecin et ceux du comédien. Des mots qui font rire parfois, émeuvent souvent, toujours touchent. Sans complaisance ni misérabilisme mais avec tendresse et compassion. Des mots aujourd’hui en tournée, après une escale au théâtre du Rond-Point, qui auront d’ailleurs l’honneur d’être à l’affiche de la prochaine édition du Festival de La Charité-sur-Loire fin mai… Des mots scandés, gueulés, chuchotés, chantés, pleurés et incarnés par un Quenon époustouflant de sincérité et de proximité.

 

Quand « L’une » est trois…

Trois voix pour un même dieu ! Shirin Akhras est une jeune étudiante palestinienne, Eden Golan une prof d’histoire juive et Mina Wilkinson une soldate américaine : chacune de confession religieuse différente… Trois voix aussi pour un même crime, un attentat à Tel Aviv, narré du point de vue de chacune des protagonistes… Trois destins incarnés, toutefois, par une seule femme en scène, Rachida Brakni, César du meilleur espoir féminin en 2002 avec le film Chaos de Coline Serreau et Molière de la révélation féminine la même année pour son interprétation dans Ruy Blas joué à la Comédie Française ! Déjà le dramaturge italien Stefano Massini nous avait séduit et subjugué avec ses « Chapitres de la chute, la saga des Lehman Brothers », il récidive dans cette nouvelle narration au contenu bien particulier. « Je crois en un seul dieu » ne nous assène aucune vérité, le spectateur connaît d’ailleurs l’épilogue du récit dès le lever de rideau, il nous invite juste à comprendre les convictions et contradictions qui balisent le destin des trois personnages. À partir d’un fait divers tragique, hélas coutumier en cette terre d’Orient, Massini croise les trajectoires pour nous

Co Sonia Barcet

ramener à l’essentiel, dans le sens premier du terme : la quête d’absolu en chacun, le refus d’un regard manichéen sur l’histoire, la fragilité de toute existence au regard de la complexité du monde.

De sa seule présence, Rachida Brakni embrase la solitude du plateau. Dans une économie de gestes et de déplacements, elle offre corps et voix à ces trois femmes avec une incroyable intensité. Douleur, foi, violence, doute et conviction n’ont besoin d’aucun artifice scénique pour interpeller l’auditoire, la force des mots à elle-seule fait sens, chair, histoire… Performance de l’interprète, un pas-un regard-une respiration suffisent, la comédienne subvertit les codes et implose l’uniformité de tout discours. À l’explosion mortifère recensée sous trois angles différents, répond une inattendue et  puissante explosion poétique qui balaie l’anecdotique et sublime le pathétique. « Je crois en la force des poètes, en leurs récits, en leur capacité à déplacer notre regard », souligne le metteur en scène et directeur de la Comédie de Saint-Étienne, Arnaud Meunier, « ces déplacements et ces écarts sont un oxygène essentiel pour la pensée et l’esprit critique ».

… Et que deux font cinq !

Florence Aubenas, Raymond Depardon, Jean Hatzfeld, Edgard Morin, Claudine Nougaret : cinq  « grands témoins », tant par l’écriture-l’image-la réflexion, qui savent faire parler les autres avec talent… Sous la houlette du metteur en scène-philosophe Nicolas Truong, Nicolas Bouchaud et Judith Henry sont partis à leur rencontre. Croisant sur leur chemin Socrate, Michel Foucault, Max Frisch, Jean Rouch pour composer et interpréter cette « Interview » de haute volée, tour à tour profonde ou comique, légère ou caustique, grave ou ludique ! Deux intervieweurs pour cinq interviewés de marque et « spécialistes de l’interview » en vue de nous révéler combien « l’entretien » ne relève en rien du bavardage lorsque deux individualités, deux subjectivités, deux intelligences dialoguent, se rencontrent et se confrontent. Plus qu’une recette à audimat, dont chacune et chacun nous livrent les secrets (la détermination des enfants selon Aubenas, le retrait du cadre selon Depardon, l’enjeu de la bonne question selon Hatzfeld…), le genre journalistique par excellence se révèle tel qu’en lui-même : une mise en scène bâclée ou travaillée (Poivre d’Arvor et son vrai-faux Fidel Castro, Michel Polac et ses désopilants « Droit de réponse », Bernard Pivot et ses

Co Giovanni Cittadini Cesi

emblématiques « Apostrophes »…), un véritable théâtre où se produit l’accouchement, la mise au jour d’une pensée ou d’une personnalité.

Bouchaud et Henry, forts de leur intelligence et de leur haute sensibilité, surtout maîtres incontestés de leur art, régalent leur auditoire de ce chassé-croisé entre intervieweurs et interviewés. Risquant l’improvisation et l’interpellation du public comme ils en sont coutumiers, d’une audace et d’un naturel désarmants, les deux comédiens déclinent entre sérieux et facétie toutes les subtilités de langage, dénoncent le verbiage généralisé, les mensonges et contre-vérités de ces prétendus entretiens-choc, les subterfuges de ces spécialistes ou témoins exclusifs que l’on retrouve à l’identique d’un micro l’autre… Presque un spectacle de salubrité publique, un salutaire nettoyage de cerveau à proposer à tous les accros de la télé en continu, mais bien plus encore : sans prise de tête, avec une belle dose d’humour et de légèreté, un salvateur exercice de « philosophie pour les nuls » qui réveille en chacun de nous le Socrate endormi devant tant d’intelligences convoquées sur un plateau de théâtre ! Yonnel Liégeois

À voir et applaudir aussi :

  • Trois œuvres de Bertolt Brecht, à l’affiche simultanément. « L’exception et la règle », au théâtre de La belle étoile à La Plaine Saint-Denis (93), jusqu’au 29/04 : une mise en scène burlesque par la compagnie Jolie Môme. « Baal » au théâtre de la Colline à Paris jusqu’au 20/05 : avec Stanislas Nordey dans le rôle-titre, une mise en scène d’une froideur esthétisante de Christine Letailleur. « La résistible ascension d’Arturo Ui », à la salle Richelieu de la

    « Votre maman », de Jean-Claude Grumberg.

    Comédie Française, jusqu’au 30/06 : avec Laurent Stocker dans le rôle-titre, une mise en scène ébouriffante de Katharina Thalbach.

  • « Votre maman », de Jean-Claude Grumberg : depuis le 19/04 au Théâtre de l’Atelier à Paris, dans une mise en scène de Charles Tordjman. En sa maison de retraite, face à son fils qu’elle ne reconnaît plus, une mère retombe au temps des camps de la mort. Sublime, entre humour et tragédie, avec la grande Catherine Hiegel.
  • « La chose commune », par la compagnie du Kaïros : jusqu’au 29/04 au Théâtre de la Ville-Espace Cardin, dans une mise en scène de David Lescot. Le jazz, musique et voix, pour raconter le temps de la Commune : ça sent la révolte, la poudre, l’inattendu et l’exceptionnel.
  • « L’événement », d’Annie Ernaux : jusqu’au 30/04 au Studio-Théâtre de la Comédie Française. Avec la collaboration artistique de Denis Podalydès, Françoise Gillard donne corps et voix au bouleversant récit de l’avortement commis par la romancière à l’aube de ses 23 ans. Émouvant, une interprétation d’une grande puissance.
  • « L’abattage rituel de Gorge Mastromas »*, de Dennis Kelly : du 24/04 jusqu’au 05/05 à la Manufacture des œillets d’Ivry (94), dans une mise en scène de Maïa Sandoz. Entre humour et cruauté, la dénonciation en règle de la corruption et de l’ultra-libéralisme.
  • « L’âge libre », d’après les « Fragments d’un discours amoureux » de Roland Barthes : du 26/04 au 10/06 au théâtre de La reine blanche à Paris, dans une mise en scène de Maya Ernest. Sur un ring de boxe, entre rires et pleurs, quatre femmes réinventent les feux de l’amour !
  • La 12ème édition du Festival de caves : du 28/04 au 24/06, en province comme en région parisienne. Du théâtre partout où on ne l’attend pas ! De la cave au sous-sol, de l’imprévu et de l’inattendu jusqu’à l’heure de la représentation.
  • La 9ème édition de la Biennale internationale des Arts de la marionnette : du 9/05 au 02/06, sur onze villes et quinze lieux de la région francilienne. Pour découvrir la richesse et la créativité de la marionnette sous toutes ses formes, se débarrasser de tous les clichés qui l’emprisonnent.
  • « Le songe d’une nuit d’été », de William Shakespeare : du 15/05 au 23/05 à la Manufacture des œillets d’Ivry (94), dans une mise en scène de Guy-Pierre Couleau. Un spectacle enchanteur, qui ravit le public et laisse plus que songeur (!), créé à l’été 2016 au Théâtre du Peuple de Bussang.

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Paul Moreira, « Cache investigation »

Dans un livre choral écrit avec plusieurs confrères, « Informer n’est pas un délit », le journaliste Paul Moreira lève le voile sur les nouvelles censures qui frappent la profession. Une dérive qui interpelle tous les citoyens.

 

 

Eva Emeyriat – Comment est né  ce livre ?

Paul Moreira – Tout part de l’amendement relatif au secret des affaires de la loi Macron. Un texte donnant une arme de plus à ceux qui veulent nous  empêcher d’enquêter. Plusieurs  journalistes se sont réunis début 2015 pour dénoncer ce texte. C’était incroyable à voir car, dans notre milieu, certains ont des égos énormes ou se détestent ! L’enjeu était de taille. Avec cet amendement, certaines affaires n’auraient jamais existé :  Karachi, Elf, le Médiator, HSBC…  Le texte a été retiré, mais une directive européenne sur le secret des affaires a pris le relais (adoptée par le parlement européen le 14 avril par 503 voix pour et 131 moreira1contre, NDLR). Fabrice Arfi, de Mediapart, a proposé d’écrire un livre à plusieurs voix, « Informer n’est pas un délit », pour relater les nouvelles censures dont nous sommes l’objet.

E.E. – Quelles sont-elles ?

P.M. – Certains journalistes font face à un véritable harcèlement judiciaire. C’est le cas, notamment, de ceux qui ont enquêté sur Bettencourt ou Clearstream. Nous ne sommes pas au-dessus des lois, mais si des journalistes sont aujourd’hui poursuivis, ce n’est pas pour diffamation ou de fausses informations : c’est parce qu’ils font leur métier ! On  criminalise le journalisme en lui livrant une guerre asymétrique. Gérard Davet et Fabrice Lhomme, du quotidien Le Monde, font un récit digne d’un polar en relatant les pressions lors de leurs enquêtes sur Sarkozy. Investiguer veut de plus en plus dire être suivi, menacé…Il est aussi très difficile, en France, d’accéder aux documents administratifs. Comment consulter les notes de frais d’un politique, comme en Suède ou en Grande Bretagne ? Il  y a urgence démocratique à instaurer une vraie loi en la matière !

E.E. – Parmi les nouvelles censures, vous évoquez aussi l’action des communicants, directeurs de com , attachés de presse…

P.M. – C’est une donnée nouvelle.  L’un des effets formidables de l’émission « Cash Investigation » est d’être le révélateur chimique de l’existence de ces gens qui agissent dans un jeu subtil d’intimidation et d’intoxication.

E.E. – Après l’attentat à Charlie Hebdo, journal qui était d’ailleurs votre voisin de palier, est-il plus difficile aujourd’hui d’enquêter sur le fait religieux ?

P.M. –  Pas pour nous, mais il est clair que si l’on doit s’infiltrer dans une cellule de Daech, on se pose forcément la question de l’après… Le problème est vaste. Pour avoir dit qu’il moreira2existait des appels au meurtre dans la Bible, je suis voué au bûcher par les intégristes catholiques !

E.E. – La mise en place de l’état d’urgence change-t-elle la donne pour vous ?

P.M. – Pour l’heure, pas trop mais quand on voit que des écolos sont assignés à résidence comme  des djihadistes, il y a de quoi être inquiet. On l’est d’ailleurs depuis  la loi sur le renseignement …

E.E. – La directive « Secret des affaires » mobilise des journalistes, des ONG, des  syndicats comme la CGT…Quel rôle peut jouer le citoyen ?

P.M. – La pétition lancée par Élise Lucet pour son retrait a recueilli près de 500 000 signatures, le citoyen  est donc bien au centre de cela ! Ce n’est pas un combat corporatiste : nos problèmes n’ont d’intérêt que parce que nous sommes un contrepouvoir dans la société !  Il en va du renforcement de la démocratie. Il faut  protéger les lanceurs d’alerte qui foutent leur vie en l’air :  Antoine Deltour est condamné au Luxembourg pour avoir dénoncé un scandale fiscal, le journaliste qui a révélé cette affaire « Luxleaks » a lui-aussi été inquiété…  Les citoyens doivent  continuer de se mobiliser. On pense parfois que c’est dérisoire, c’est faux. Ce qui est dérisoire,  c’est de baisser les bras ! Propos recueillis par Eva Emeyriat

Parcours

Né en 1961, journaliste d’investigation, écrivain et documentariste, Paul Moreira a travaillé, entre autres,  pour RFI, Capa et Canal Plus. Il est l’auteur de  nombreux documentaires maintes fois primés. Cofondateur de l’agence  Premières Lignes, qui produit notamment l’émission Cash Investigation (France 2) ou Spécial Investigation (Canal +), il a réalisé cette année le documentaire  « Danse avec le FN », consacré à la classe ouvrière et au parti frontiste.

 

 

L’affaire « Luxleaks »

Le mercredi 29 juin, le président du tribunal d’arrondissement du Luxembourg déclare Antoine Deltour et Raphaël Halet « coupables de vol, violation du secret professionnel et du secret des affaires », mais aussi « de fraude informatique, de blanchiment et divulgation du secret des affaires ». Ces deux anciens collaborateurs du cabinet PricewaterhouseCoopers (PwC) sont condamnés moreira3respectivement à douze mois de prison avec sursis et 1 500 euros d’amende, neuf mois de prison avec sursis et 1 000 euros d’amende.

Dans ses attendus, le tribunal reconnaît pourtant que les révélations de ces deux anciens collaborateurs de PwC « ont contribué à une plus grande transparence et équité fiscale », que les deux prévenus « ont agi dans l’intérêt général et contre des pratiques d’optimisation fiscale moralement douteuses », et sont donc « aujourd’hui à considérer comme des lanceurs d’alerte ». Édouard Perrin, le journaliste de l’émission « Cash Investigation », est acquitté. « Il n’a fait que son travail de journaliste », note le tribunal. Contrairement au parquet du Luxembourg estimant que «  la liberté d’expression journalistique » ne doit pas primer sur le respect « du secret professionnel », quand bien même il serait le témoin de « pratiques douteuses ».

 Antoine Deltour et Raphaël Halet étaient poursuivis dans l’affaire dite « Luxleaks » : ils avaient révélé des centaines d’accords fiscaux confidentiels passés entre des multinationales et le fisc luxembourgeois. D’où un vaste scandale qui avait touché jusqu’à Jean-Claude Juncker, l’ancien premier ministre luxembourgeois et actuel président de la Commission européenne. Les deux hommes ont décidé de faire appel de la décision. Leur avocat, Me William Bourdon, a dénoncé un jugement « contraire à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme ». Un jugement « qui exprime la face la plus conservatrice de l’Europe, celle qui n’a qu’une obsession : entendre les intérêts privés plutôt que les citoyens ». Y.L.

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L’hebdo « Le un » prend langue !

Original magazine dans le paysage éditorial français, « Le un » est le seul journal qui ne se feuillette pas mais se déplie ! Une nouvelle expérience de presse, radicalement différente, qui fait mouche chaque semaine. Le dossier du jour : le Français a-t-il avalé sa langue ?

 

 

Pour sa dernière livraison, l’hebdomadaire « Le un » a tourné trois fois sa langue en son palais avant de coucher son propos sur le papier. Trois temps, et trois mouvements : le temps de l’émotion, le temps de la réflexion, le temps de l’évasion… UNLa romancière canadienne Nancy Huston, anglophone de naissance et francophile pour études universitaires, ouvre le bal. « Les Français « parlent comme un livre » et, des années durant, j’ai été portée, transportée par leur passion du verbe », confesse-t-elle, « aujourd’hui leur prolixité m’épuise » ! Le ton est donné, le dossier de la semaine « Le Français a-t-il avalé sa langue ? » ne laissera personne indifférent. A découvrir très vite, avant qu’il ne soit trop tard, mercredi prochain ce sera déjà un nouveau numéro qui sera en vente dans tous les kiosques…
Ce curieux journal, qui n’a rien d’un magazine et vit sans publicité, lancé il y a à peine une année, s’est constitué un public fidèle. Grâce à une communication promotionnelle sans faille et efficace. Une belle leçon d’inventivité qui devrait donner des idées à tous ceux qui se prétendent patrons de presse ou qui ambitionnent de le rester, même porteurs de ligne éditoriale plus affirmée, fusse-t-elle même à prétention radicale comme on dit.

A d’aucuns, ce numéro agréablement érudit paraitra peut-être parfois irritant mais, professeurau final, il est tonique, revivifiant et bien stimulant. Il rebat les cartes et nous éloigne des idées reçues comme évidentes : en matière de langue, de la place du français, de la correspondance qu’il entretient avec les autres langues, y comprise l’anglaise ! Une approche chorale avec moult signatures, dont un très instructif et malicieux article de Bernard Cerquiglini, l’actuel recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie.
« Le Un » ? Un bel objet, de compréhension et de réflexion, au service de la défense de toutes les langues. Osons parodier le sanguinaire Mao : Que mille langues s’épanouissent ! Jean-Pierre Burdin

A signaler, sur la toile, la création conjointe par les syndicats québécois et français, FTQ et CGT, du site « Langue du travail, au service de la francophonie syndicale internationale ».

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Avec le GIPAA, aveugles mais partageux

Au début des années 1970, est créé le « Groupement pour une Information Progressiste des Aveugles et Amblyopes », le GIPAA. Son objectif premier ? Fissurer la chape de plomb qui pèse encore sur l’information. Rapidement, d’autres activités se développent : voyants et non-voyants s’investissent ensemble pour un accès original à la vie politique, sociale et culturelle.

 

En 1971, trois militants communistes s’attellent à un sacré chantier. Aveugles tous les trois, ils décident de créer une revue sonore, « L’oreille gauche », pour populariser des idées progressistes. Des textes, principalement des articles de journaux, sont enregistrés sur bandes magnétiques puis sur des cassettes. Ce qui constitue pour un temps la seule revue de presse pour aveugles ! Par la suite, progrès des techniques oblige, le support devient le compact disc : les moyens changent, la finalité demeure. Chaque mois, plusieurs personnes se consultent pour retenir un certain nombre de « papiers ». La base de recherche est large mais bien orientée. Elle s’étend de l’Humanité à Libération en passant par le Canard Enchainé, Le Monde Diplomatique, la Nouvelle Vie Ouvrière et bien d’autres encore… La revue sonore des adhérents du GIPAA fut ainsi préservée au fil du temps.

GIPA2Une telle longévité pose toutefois question. Grâce à Internet et à l’essor de l’informatique, l’ouverture sur le monde est sans limite. Des sources d’informations, autrefois inatteignables, sont devenues accessibles. « L’oreille gauche » correspond-elle encore aux modes de vie d’aujourd’hui ? Les animateurs de l’association n’en doutent pas. D’abord parce que tout le monde ne possède pas un ordinateur et nombreux sont ceux qui ne maîtrisent pas Internet, ensuite l’exercice est bien plus compliqué pour les non-voyants et la consultation de documents est parfois payante. Enfin, et surtout, les responsables du GIPAA sont convaincus que la bataille des idées est plus que jamais d’actualité, aussi il ne peut être question de laisser les aveugles et amblyopes seuls dans leur coin.
Casser l’isolement, voilà la grande ambition ! Certes le GIPAA n’est pas seul branché sur ce créneau, par nature le monde associatif propose des activités pour inciter les gens à sortir de chez eux. Le GIPAA se distingue néanmoins par un souci permanent de rapprochement avec la vie sociale, le monde du travail. Ainsi des conférences sont organisées avec des syndicalistes, des personnalités au parcours marqués par l’humanisme telles qu’Henri Alleg, Albert Jacquard, Haroun Tazieff ou Henri Krasucki. Une conviction, cependant : pour s’ouvrir au monde, autant aller à sa rencontre !

GIPA1Accompagnés de guides bénévoles ou de conférenciers professionnels, les non -voyants entreprennent des visites d’usines comme celle de Renault Cléon. Certaines initiatives peuvent même paraître improbables. La descente de nuit dans le métro parisien en a constitué le plus bel exemple, les organisateurs ont été stupéfaits par le succès rencontré ! Plus récemment, les Halles de Rungis ont accueilli des groupes de visiteurs du GIPAA. En juin prochain, le centre de tri postal de Wissous, le plus grand d’Europe, est au programme. Preuve qu’une organisation en adéquation avec le handicap permet l’accès à la plupart des loisirs : visites de musée, projections de film, représentations théâtrales… Pas d’exclusive non plus, en ce qui concerne les voyages : des adhérents se sont rendus à Cuba, au Vietnam. Ils ont rencontré des associations de non-voyants mais ils ont également visité des écoles, des crèches, des usines. Des contacts placés résolument sous le signe de l’échange, puisque stylos, papier, blouses d’infirmière mais aussi matériel informatique étaient dans les bagages des touristes. Histoire de se sentir utile, en d’autres termes : être actif ! Une posture défendue par le GIPAA, y compris en ce qui concerne la culture. Le défi n’est pas simple à relever à une époque où le citoyen est avant tout considéré comme un consommateur.

Aussi, depuis quelques années, l’association organise des spectacles. Artistes amateurs voyants et non-voyants, membres du GIPAA, interprètent des chansons, jouent de la musique. Les concerts furent successivement consacrés à la chanson contestataire, à des hommages à Brassens ou à Ferrat, l’an dernier à la chanson humoristique. A chaque fois l’entreprise est couronnée de succès, pour une raison bien simple : le bonheur de partager un loisir, le plaisir de prolonger ces festivités autour d’un repas. En novembre 2014, la « ville en chanson » sera le leitmotiv du prochain concert…. Comme pour toute entreprise bénévole, la réussite d’une activité repose sur une bonne dose d’énergie, d’enthousiasme et de bonne humeur. Mais sans moyen financier, le cœur ne suffit pas. Il faut bien se débrouiller pour récolter de l’argent, faire preuve d’imagination. Le résultat des cogitations ? Éditer une carte postale en couleur et en relief ! Le bénéfice des ventes aidera à payer la réservation des cars pour les sorties ou la location de salles pour les concerts.
Pour le GIPAA cependant, il ne s’agit pas de produire un banal support publicitaire, ses concepteurs veulent en faire un authentique objet d’art. Autant pour les voyants que les non-voyants, le symbole d’une action concertée pour le bien-être commun.
Philippe Gitton

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