Claire Nouvian, la honte et le dégoût

Dans les colonnes du Monde en date du 26/11, la militante écologiste Claire Nouvian livre ses réactions au propos de Nicolas Hulot. à la veille de la diffusion d’Envoyé spécial sur des violences sexuelles, l’ancien ministre a nié les faits, dénoncé le procès médiatique et la parole désormais « sacrée » des femmes.

Je me suis endormie avec un sentiment de honte. Honte de la réaction de Nicolas Hulot face aux accusations d’agressions sexuelles contenues dans le reportage d’Envoyé spécial diffusé le 25/11 sur France 2J’ai honte pour lui et je me dis que c’est un comble. Que nous, les femmes, les jeunes filles, les petites filles, soyons sommées, par la loi du silence qui a régné dans la société jusqu’à #metoo, et qui sévit encore, de laisser se refermer sur nous le poison de la honte qui nous colonise lorsque nous sommes victimes de prédateurs sexuels, et que ce soit de nouveau nous qui portions pour eux la honte à laquelle ils n’ont pas accès.

J’ai honte que Nicolas Hulot ait préempté l’espace médiatique pour renverser les perspectives et prendre le rôle de victime. Son indignité, sa lâcheté, sa posture, voilà les réelles « salissures ». Pas seulement envers les femmes qui dénoncent des actes brutaux, mais envers toutes les femmes, notamment celles qui prennent leur courage, leurs blessures et leurs appréhensions à deux mains pour exposer l’intime meurtri dans l’espace public. Pas parce qu’elles souffrent de l’excès de narcissisme qui s’abat sur notre contemporanéité, mais par cohérence et intégrité morales, dans le seul but de faire progresser la société et de réviser jusqu’à la tolérance zéro les seuils d’acceptabilité des dominations sexistes et des violences sexuelles. Je me suis endormie avec un sentiment de honte et me suis réveillée avec un sentiment de dégoût.

La parole des femmes n’est pas « sacrée »

C’est moche, un humain qui ne prend pas ses responsabilités. C’est odieux quelqu’un qui non seulement n’a pas le courage de se rencontrer soi-même, d’affronter le face-à-face avec sa conscience et de demander pardon, mais qui s’enferre dans la violence. Nicolas Hulot a montré qu’il n’avait pas la plus infime disposition à l’empathie pour accueillir le ressenti des femmes qui expriment leur traumatisme et leur navigation solitaire dans la société, chargées de cette « connaissance » indicible d’un oppresseur à qui la vie offrait tous les projecteurs, les sourires et les soutiens, laissant s’enfoncer dans une ombre toujours plus épaisse celles qui daigneraient défier le mythe…

Et ce qui me taraude depuis hier, c’est l’estocade de Nicolas Hulot contre la libération de la parole sur les violences de genre. En répétant à Elise Lucet que la parole des femmes serait devenue « sacrée », il a insinué qu’elle était désormais intouchable et qu’elle pouvait porter en elle l’injure, l’accusation aveugle, le procès d’intention, en un mot toute l’injustice qui est précisément ce que cette parole libérée cherche à combattre. Cette inversion rhétorique est d’une grande perversité.

Non. La parole des femmes est loin d’être sacrée. Non, on ne vit pas un moment d’inversion des privilèges qui donnerait désormais aux femmes la même impunité que celle dont ont joui les hommes jusqu’à présent et qu’elles utiliseraient désormais pour se venger et les accuser à tort et à travers.

Elisende Coladan, la clarification

Si Nicolas Hulot pensait s’en tirer avec le moins de casse possible en tirant en premier dans les médias, il risque surtout de déclencher une tempête et de convaincre toutes celles qui n’ont pas osé témoigner jusqu’ici de le faire. Précisément par souci de justice. Précisément parce que leur parole n’est pas sacrée, mais qu’elle est encore dénigrée par de telles réactions. Voilà ce que génère une société qui donne un blanc-seing de domination aux hommes : des monstres d’égocentrisme à qui tout est dû, qui évoluent pour certains d’entre eux vers un comportement toxique sans aucune aptitude à la remise en cause, sans aucune tendresse envers l’humanité tout entière portée dans chaque individu.

Il est temps de rappeler, pour toutes les femmes et les jeunes filles, pour tous les hommes merveilleux qui nous entourent, nous soutiennent et embellissent nos vies, la clarification que nous a proposée la thérapeute féministe Elisende Coladan. Non, les hommes se comportant en prédateurs ne sont pas pris d’un excès de folie ou de violence inexpliquée. Non, ils ne cherchent pas à séduire. Non, nous n’avons pas affaire à des cas isolés de pervers déviants dans une société saine, mais bien à des « enfants sains du patriarcat » à qui licence a été donnée de posséder, dominer, humilier et violenter.

Le mal est systémique, et le nommer, c’est commencer à changer. Merci à Sylvia, Cécile, Maureen, ainsi qu’aux autres femmes d’avoir eu le courage de témoigner. Claire Nouvian

Claire Nouvian est la fondatrice de l’association Bloom pour la protection des océans. Elle est lauréate 2018 du prix Goldman pour l’environnement.

Poster un commentaire

Classé dans Documents

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s