Sur la scène de la Comédie de Reims (51),Maurin Ollès présente Hautes perchées. Une pièce sur les femmes addictes à la drogue, la place des institutions de santé et de justice. Entre musique et humour, un spectacle divertissant et instructif.
Le nom de sa compagnie théâtrale, déjà, en dit long sur le personnage ! À la tête de La crapule, Maurin Lollès s’impose de longue date comme un homme qui sait où poser la sienne, dans les marges diverses et variées de la société : hier jeunes délinquants ou personnes autistes, aujourd’hui femmes addictes à la drogue. Une population marginalisée, invisibilisée… Normal, comme pour l’alcoolique, l’image du toxicomane reste figée dans l’imaginaire commun, celle d’un homme !
Aussi, pour écrire et construire le spectacle, le metteur en scène est parti à la rencontre des publics concernés, des multiples intervenants et spécialistes. Dont les propos se retrouvent sur le plateau autour de quatre figures féminines premières : Marie-Fleur, consommatrice de drogue (incarnée par Mélissa Zehner), Zouzou, directrice d’une structure de soins (Émilie Incerti-Formentini), Mona, juge de l’application des peines (Clara Bonnet) et Astrid, chercheuse sur les questions de drogues (Mathilde Edith Mennetrier). Et pour les accompagner, entre musiques et chansons, un trio de musiciens qui déborde d’énergie et de sonorités.
Loin du banal théâtre documentaire, Hautes perchées nous offre d’authentiques séquences de vie. Qui mêlent joies et douleurs, espoirs et rechutes pour poser au final les questions qui fâchent : quelle mise en place d’une politique de prévention, quels moyens humains et financiers accordés aux structures sanitaires et sociales ? « La pièce se termine en musique, en fanfare ! Elle nous aura fort surpris, bien divertis et sacrément instruits », écrivait notre consœur Amélie Meffre en ces colonnes. Avec l’humour au rendez-vous, une manière originale d’inviter chacune et chacun à se sentir concerné. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Hautes perchées, Maurin Ollès : Du 02 au 05/06, 20h. La Comédie, 3 Chaussée Bocquaine, 51100 Reims (Tél. : 03.26.48.49.10). L’Atelier, 5mn à pied de la Comédie, 13 rue du Moulin brûlé.
Il y a 90 ans naissait le Front populaire. Derrière les congés payés, la semaine de quarante heures et l’élan démocratique de 1936, se dessine aussi l’empreinte de nombreux francs-maçons engagés dans la République sociale. À l’occasion de cet anniversaire 1936-2026, retour sur ces Frères qui voulurent faire entrer davantage de lumière dans la cité. Paru sur le site 450.fm, un article d’Alexandre Jones.
Le Front populaire appartient à ces rares moments où l’Histoire semble soudain accélérer le pas L’Europe bruisse alors des bottes du fascisme. Hitler est au pouvoir depuis 1933. Mussolini règne en Italie. L’Espagne vacille bientôt vers la guerre civile. En France, les ligues d’extrême droite ont tenté la démonstration de force du 6 février 1934. Face à cette montée des périls, socialistes, communistes et radicaux décident l’union. Le scrutin de mai 1936 leur donne raison. Dans cette coalition victorieuse, les francs-maçons sont nombreux.
Non parce que la franc-maçonnerie aurait dirigé le Front populaire dans l’ombre – fantasme classique des imaginaires complotistes, nourri jadis par Vichy et la presse antisémite, et qui ne résiste à aucune analyse historique sérieuse –, mais parce que les loges constituent alors un immense laboratoire républicain, laïque, social et humaniste. Le Grand Orient de France (GODF) demeure profondément lié à la culture radicale et républicaine de la IIIe République.
La Grande Loge de France (GLDF) nourrit également une réflexion spirituelle et sociale attentive à la dignité humaine. L’Ordre mixte international Le Droit Humain, quant à lui, accueille des femmes et des hommes engagés dans les luttes d’émancipation. Il convient d’abord de lever une ambiguïté persistante : Léon Blum, chef du gouvernement, n’est pas franc-maçon – ce point est historiquement établi. Son attachement aux valeurs républicaines, sa culture dreyfusarde et son engagement socialiste le rendent évidemment proche des sensibilités qui traversent les loges, mais il n’appartient à aucune obédience.Le tableau maçonnique du Front populaire est donc celui de ses ministres et de ses grandes figures de second rang, non de son Premier ministre.
Les personnalités confirmées
Jean Zay s’impose comme la figure la plus lumineuse. Initié en 1926 à la loge Étienne Dolet du Grand Orient de France, à l’Orient d’Orléans, mais aussi affilié à une loge de la Grande Loge de France L‘éducation civique, à l’Orient de Paris, il entre au gouvernement Blum comme ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts à trente et un ans à peine. Sa vision est profondément émancipatrice : il porte la conviction que la culture et le savoir constituent des droits, non des privilèges. Nous lui devons notamment le projet du futur Festival de Cannes, conçu comme une réponse démocratique aux instrumentalisations fascistes de la Mostra de Venise. Son destin tragique – assassiné par la Milice en juin 1944 – fait de lui, bien au-delà de la seule histoire maçonnique, un martyr de la République.
Roger Salengro, ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Blum, appartient à la Grande Loge de France, à la loge La Fidélité n° 256, à Lille. Homme de la classe ouvrière du Nord, syndicaliste, ancien combattant de la Grande Guerre, il incarne une certaine façon d’habiter la République – par le bas, par le travail, par la fidélité à sa parole. Sa mort, en novembre 1936, conséquence directe d’une campagne de calomnies orchestrée par l’extrême droite, frappe le gouvernement en plein cœur et révèle jusqu’à quel degré de violence les adversaires du Front populaire sont prêts à s’abaisser.
Marc Rucart, ministre de la Justice, présente la singularité d’une double appartenance : le Grand Orient de France d’une part, via la loge La Fraternité vosgienne à Épinal, et l’Ordre mixte international Le Droit Humain de l’autre. Cette double affiliation illustre la fluidité des engagements maçonniques dans certains milieux radicaux, où l’appartenance à l’Ordre se conjugue volontiers avec un féminisme et un universalisme affirmés.
Camille Chautemps, radical, président du Conseil en 1937 et 1938, figure parmi les hauts dignitaires maçonniques les mieux attestés de cette génération au sein du Grand Orient de France. Maurice Viollette, ministre d’État, y est également généralement admis, même si la documentation précise de sa loge reste fragmentaire dans les sources ouvertes. Georges Monnet, ministre de l’Agriculture, est quant à lui rattaché au Grand Orient de France, à la loge Le Phare Soissonnais.
Pierre Mendès France occupe une place à part, qui mérite d’être restituée avec exactitude. Initié le 19 mai 1928 à la loge à l’Orient de Paris, puis affilié à la loge Honneur et Probité à l’orient de Pacy-sur-Eure, dans l’Eure dont il est le député depuis 1932, il est alors le plus jeune avocat de France – vingt et un ans. Son appartenance maçonnique est réelle, mais brève et peu active. Il ne se réinscrit pas après la guerre, et renonce à toute activité dans les loges dès 1945. Secrétaire d’État au Trésor en 1938 dans le gouvernement Daladier, il appartient bien à la génération forgée par le Front populaire, à ces hommes pour qui l’engagement républicain, la rigueur intellectuelle et le sens de l’État constituent une même exigence morale. Sa trajectoire ultérieure – gouvernement de 1954, négociations de Genève mettant fin à la guerre d’Indochine, modernisation de la gauche non communiste – dépasse largement le seul cadre maçonnique, mais on ne comprend pas pleinement le républicanisme mendésiste sans mesurer le terreau où il a pris racine
Dans les temples maçonniques des années 1930, les débats sont intenses et souvent douloureux. Il y est question de paix, d’école publique, de justice sociale, de condition ouvrière, de montée des totalitarismes. Les loges ne sont pas des havres préservés du monde : elles en reflètent les fractures. Beaucoup de frères voient dans le Front populaire non une révolution, mais une tentative d’équilibre entre liberté politique et progrès social. D’autres s’en méfient, redoutant les grèves, les occupations d’usines, l’influence communiste. Car la franc-maçonnerie n’est pas un parti : elle rassemble des hommes – et des femmes, dans certaines obédiences – aux convictions diverses, que traverse en commun une exigence de méthode, de fraternité et de perfectionnement intérieur. Les acquis de 1936 portent une marque symbolique que les francs-maçons de l’époque n’ont pas manqué de percevoir.
Les congés payés ne sont pas seulement une réforme économique. Ils constituent une reconnaissance de la dignité du travailleur, du droit au repos, du droit à la culture, du droit à exister hors de l’usine. Derrière les photographies des premiers départs vers la mer, derrière les vélos et les tentes et les visages heureux, il y a une vision presque initiatique de l’émancipation humaine. L’homme ne doit pas être réduit à sa seule force de production. Cette conviction, qui circule dans les loges depuis des décennies, trouve là l’une de ses traductions les plus concrètes. Lorsque le régime de Vichy interdira la franc-maçonnerie en 1940, il ne se trompera pas sur ce qu’il abat. Dans l’imaginaire des ennemis de la République, les francs-maçons du Front populaire incarnent précisément les valeurs à détruire : la laïcité, la démocratie parlementaire, l’universalisme, l’idéal d’émancipation. Les fichiers des obédiences seront livrés à l’occupant. Des frères seront déportés. D’autres, comme Jean Zay, mourront de la main française. Il y a, dans cette persécution, une forme de reconnaissance sinistre : on ne s’acharne pas sur ce qui est sans importance.
Quatre-vingt-dix ans plus tard, l’anniversaire 1936-2026 résonne avec une acuité particulière. À l’heure des crispations identitaires, des fractures sociales et des défiances démocratiques, revisiter les francs-maçons du Front populaire revient à interroger une vieille question, la même au fond depuis que les hommes construisent des temples et des républiques : comment bâtir une société plus juste sans renoncer à la liberté ? Comment transformer le monde sans y perdre son âme ? Le Front populaire ne fut ni un âge d’or ni une légende parfaite. Ses limites étaient réelles, ses tensions profondes, son épilogue douloureux. Mais il porta une espérance. Cette espérance, dans les loges comme dans la cité, repose sur une conviction simple mais exigeante. L’Homme peut encore se perfectionner lui-même et améliorer le monde qu’il habite. Alexandre Jones
Le 21 mai 2001, il y a 25 ans, la loi Taubira reconnaît la traite négrière et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. Le 25 mars 2026, l’ONU adopte une résolution les reconnaissant comme « le plus grave crime commis contre l’humanité ». Par 123 voix et 52 abstentions, dont la France. Paru dans le magazine Sciences Humaines (N°388, 05/26), un article de Nicolas Journet.
Le 25 mars dernier, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution qui a fait quelque bruit, même si celui-ci, il faut bien l’avouer, est resté couvert par le fracas des explosions qui frappent le Moyen-Orient. Par 123 voix contre 3, et 52 abstentions, une majorité de pays ont voté pour que la traite et la mise en esclavage des Africains soient reconnues comme constituant « le plus grave crime commis contre l’humanité ». Ce texte, porté par la délégation du Ghana au nom du groupe des États d’Afrique, évoquait ensuite la nécessité « de remédier aux torts historiques subis par les Africains et personnes d’ascendance africaine », et se félicitait de faire « un pas concret vers la réparation de ces torts ».
Vue depuis la France, cette reconnaissance internationale ne résonne pas comme un éclair dans le ciel bleu : il y a vingt-cinq ans que la loi dite Taubira votée sans opposition a reconnu le caractère hautement criminel de la traite atlantique. Plus que le résultat du vote, c’est donc le manque d’unanimité du scrutin onusien qui fait question, étant entendu que d’un point de vue éthique, la condamnation de l’esclavage est partagée. Mais l’éthique n’est pas la politique, et vice versa, et, comme on le verra, les responsabilités historiques, mais aussi la couleur politique et l’alignement international des gouvernements actuels éclairent bien souvent leur vote.
Commençons par les partisans. Ce sont bien sûr tous les pays d’Afrique, du nord comme du sud, les pays du Moyen-Orient, presque tous en Asie sauf le Japon, dont trois grandes puissances, l’Inde, la Chine et la Russie. Ce sont donc des pays aussi bien victimes que non concernés par l’esclavage atlantique qui ont approuvé le texte, sur la base pour ces derniers de leurs affinités géopolitiques. On a remarqué que l’Amérique latine avait le plus souvent approuvé, et des pays comme la Colombie et le Brésil, ayant des populations d’origine africaine plus ou moins importantes, ont pris le parti de leurs minorités, tandis que l’Argentine, cavalier solitaire, est allée jusqu’à voter contre. Il n’y a quasiment pas d’Afrodescendants en Argentine, et cette tocade reflète la posture de son gouvernement férocement antionusien et proaméricain.
Car les deux autres bulletins négatifs sont les États-Unis et Israël. Deux alliés stratégiques, mais qui avancent des motifs différents. Pour Israël, qui n’a rien à se reprocher en matière de traite, c’est la relégation de la Shoah en deuxième ligne qui ne passe pas : n’oublions pas que le texte qualifie l’esclavage des Africains de crime « le plus grave ». Quant aux États-Uniens, leurs sénateurs se sont bien excusés pour l’esclavage et la ségrégation en 2009, mais aujourd’hui, ils ne veulent plus entendre parler de crime ni de réparations d’aucune sorte.
Reste les 52 abstentionnistes, qui tous abondent à condamner l’esclavage et la traite, mais refusent le superlatif criminel. Qui sont-ils : essentiellement les membres de l’Union européenne (dont la France), le Royaume-Uni et certaines de ses colonies de peuplement, Nouvelle-Zélande, Australie, qui tous ont refusé de hiérarchiser les crimes. On reconnaît quand même parmi eux les principaux acteurs de la traite atlantique, leurs alliés européens, plus certains pays qui se verraient bien les rejoindre (Ukraine, Macédoine du Nord). Pour les Européens au passé colonial, la perspective désagréable d’avoir à « réparer des torts », à restituer des biens est toujours envisagée avec la plus grande méfiance. L’esclavage fut un grand crime moral, mais ce qu’en font les pays aujourd’hui ressemble plus à une session du « Dessous des cartes ». Nicolas Journet
« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 388, un imposant dossier sur Nos démons intérieurs (les combattre ou les apprivoiser ?) ainsi qu’un long entretien avec le psychologue américain Jonanthan Haidt alertant du fait que l’IA contrôle bientôt la plupart de nos relations humaines. Ce qui invite à revenir au numéro précédent du magazine consacrant justement son dossier, riche et instructif, à l’intelligence artificielle. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel en ouverture de ses pages au titre des Sites amis. Un brillant magazine dont nous conseillons la lecture. Yonnel Liégeois
Aux éditions Arcane 17, est paru Mon alphabet d’existence, l’autobiographie posthume de Jack Ralite. L’ancien ministre communiste et homme de lettres se raconte entre son amour pour les arts et les artistes, ses combats pour la culture.
Mon Alphabet d’existence… Quel beau titre pour un ouvrage qui se lit sans modération, en toute liberté, puisant au fil des pages qui alternent savamment souvenirs intimes, publics et portraits savoureux d’artistes qui furent ses amis – Marcello Mastroianni, Ettore Scola, Jean Prat –, une grande et belle leçon de vie entièrement dévouée à la politique, à l’art et aux artistes. Tout commence dès la couverture du livre, des notes manuscrites jetées en vrac, comme celles que prenait Ralite sur des bouts de papier qu’il conservait précieusement dans ses poches. « Sans être poète, Jack Ralite pensait poétiquement », écrit dans sa préface Laurent Fleury. Toute sa vie, Ralite a puisé chez les poètes des citations, non pour fleurir artificiellement ses discours, mais pour repousser plus loin les chants/champs du possible, donner du souffle à cet idéal communiste qu’il avait chevillé au cœur, les partager avec tous, qu’ils soient prolos ou professeurs au Collège de France.
Un communiste atypique
On se promène ainsi dans les souvenirs d’un homme qui dès l’enfance, marquée par l’Occupation et son arrestation par les nazis à 14 ans, ne cessera de lutter contre les injustices et pour l’émancipation humaine. Maire d’Aubervilliers, député, ministre de la Santé en 1981 puis sénateur, Ralite consigne ses souvenirs sans hiérarchie, mais avec la même passion qui ne l’a jamais lâchée depuis l’enfance. Dirigeant communiste, il ne cache rien de ses désaccords avec le parti, « son » parti, qu’il ne quittera pourtant jamais. Vivant toute sa vie, malgré les nombreuses fonctions qu’il a occupées, dans son petit HLM d’Aubervilliers, pour sentir le pouls de ses habitants, il confie : « C’est vrai que j’ai toujours une main chez les artistes et une autre chez les ouvriers. Si j’en lâche une, je boite et je n’aime pas boiter. »
Fondateur des états généraux de la culture, il rencontre poètes, artistes et intellectuels du monde entier. Il fut l’un des principaux artisans de cette idée, fondamentale, de l’exception culturelle. Il nous a laissé des outils pour repenser au présent une autre politique culturelle publique. Laissons le mot de la fin à sa grande amie, Leïla Shahid : « Je dois beaucoup à Jack. La Palestine aussi. Et il restera dans nos cœurs une lueur au bout du tunnel, un guide ». Marie-José Sirach
Châtelain de Saint-Fargeau en Puisaye, initiateur du site médiéval de Guédelon, Michel Guyot n’est point duc de Bourgogne. Juste un homme passionné de vieilles pierres, surtout un étonnant bâtisseur de rêves qui construit des châteaux pour de vrai.
En cet après-midi ensoleillé, les portes du château s’ouvrent aux visiteurs. Quittant le banc installé en la somptueuse cour de Saint-Fargeau, l’homme se lève subitement pour sonner la cloche. Une vraie, une authentique pour rassembler la foule sous l’aimable autorité de la guide du moment… Le groupe de touristes s’en va remonter le temps, plus de 1000 ans d’histoire, dans des salles magnifiquement rénovées sous les vigilants auspices des Monuments Historiques. Le « patron » des lieux les suit d’un regard attendri. Michel Guyot est ainsi, seigneur en sa demeure : sonneur de cloches, collectionneur de vieilles locomotives à vapeur, metteur en scène de spectacles son et lumière, « murmureur » à l’oreille de ses chevaux, veilleur éclairé devant un tas de vielles pierres… À plus de soixante-dix piges, il garde ce visage de gamin toujours émerveillé d’avoir osé donner corps à ses rêves. Les pieds bien en terre, les yeux toujours fixés sur la ligne d’horizon. Du haut de son donjon, bien réel ou imaginaire…
Né à Bourges en 1947, Michel Guyot n’est pas peu fier de sa famille. Une lignée implantée dans le Berry depuis sept générations, un papa formé à la prestigieuse École Boulle, spécialisé dans la vente de meubles et la décoration. Un père et une mère bien accrochés à leur terre natale, qui transmettent aux six enfants le goût et l’amour du terroir, le goût et l’amour des chevaux à Michel et son frère Jacques. Dès cette date, l’achat d’une jument de concours aux seize ans du Michel, ces deux-là ne se quittent plus et batifolent de concert dans tous leurs projets et aventures, aboutis ou inachevés… Après cinq ans d’études aux Beaux-Arts de Bourges, le « Don Quichotte » du Berry organise d’abord des stages d’équitation dans les prestigieuses écuries du château de Valençay, encore plus obnubilé par sa passion : celle des châteaux, pas des moulins à vent !
En 1979, c’est le coup de foudre : Jacques et lui découvrent celui de Saint-Fargeau, décor d’une série télévisée. À la recherche déjà d’une « ruine » depuis de longs mois, ils n’hésitent pas : ce sera celle-là, pas une autre ! « On n’avait pas un sou, on était jeunes, ce ne fut pas facile de convaincre les banquiers à nous consentir les prêts indispensables. Notre seule ligne de crédit ? Nos convictions, notre passion communicative, nos projets fous mais pas éthérés ». Et les deux frangins réussissent l’impossible : pour un million de francs, les voilà propriétaires d’un château vide et délabré avec deux hectares de toitures à restaurer, pas vraiment une sinécure ni une vie de prince héritier ! Quatre décennies plus tard, le visiteur succombe d’émerveillement devant la splendeur de ce bijou architectural, ce mastodonte aussi finement ciselé et rénové : le château et son parc, la ferme et ses dépendances. Chez les Guyot, outre poursuivre leur quête de châteaux à sauver et rénover, n’allez pas croire qu’un rêve chasse l’autre ! Freud ne les démentira pas, on nourrit surtout le suivant. Encore plus fou, plus démesuré, plus insensé : en construire un vrai de vrai, quelque chose de beau et de fort, un château fort donc, pour l’amoureux de l’histoire médiévale.
C’est ainsi que Guédelon voit le jour ! Un chantier ouvert en 1997, où se construit un authentique château fort comme au temps du roi Philippe Auguste, dans le respect des techniques du XIIIème siècle. Un chantier du bâtiment au silence impressionnant : seuls se font entendre le chant des oiseaux, le hennissement des chevaux, sur la pierre les coups de ciseau… Une leçon d’histoire à ciel ouvert pour écoliers et collégiens durant toute l’année, pour petits et grands durant l’été ! La spécificité de l’entreprise médiévale ? Ce sont les parchemins d’antan qui livrent les procédés de fabrication, rien n’est entrepris qui ne soit certifié par les archéologues, chercheurs et universitaires composant le comité scientifique… Fort du travail de la cinquantaine d’hommes et de femmes à l’œuvre au quotidien, le château de Guédelon impose enfin sa puissance et sa majesté en Puisaye. Le vœu de Michel Guyot, pour chacun ? « Aller jusqu’au bout de ses rêves, petits ou grands », vivre ses passions et surmonter les échecs, tenter toujours pour ne point nourrir de regrets. Yonnel Liégeois
Une idée, un projet, un rêve : la réalité
L’idée de construire de toute pièce un château fort a vu le jour en 1995 au château de Saint-Fargeau. Nicolas Faucherre, spécialiste des fortifications, et Christian Corvisier, castellologue, rendent à Michel Guyot, le propriétaire du château, une étude intitulée « Révélations d’un château englouti ». Aux conclusions surprenantes : enfoui sous le château de briques rouges, existe un château médiéval ! Le dernier paragraphe se termine par « Il serait passionnant de reconstruire Saint-Fargeau ». Cette phrase ne laisse pas Michel Guyot indifférent. Fort d’une expérience de plus de vingt années passée à sauver des châteaux en péril, il réunit autour de lui une petite équipe de passionnés pour se lancer dans cette folle aventure.
Très vite, la reconstruction du château de Saint-Fargeau est oubliée, « cela n’aurait été qu’un projet de reconstruction servile d’un édifice existant ». L’équipe préfère construire un château « neuf » inspiré des châteaux voisins, gardant comme période de référence le premier tiers du 13e siècle et l’architecture philippienne. Leur détermination indéfectible permet d’obtenir les aides à l’achat des terrains, la rémunération des premiers salariés, la construction de la grange d’accueil des visiteurs… Guédelon n’étant pas une restauration mais une construction à part à entière, il faut adopter une méthodologie pour les choix architecturaux. D’où des déplacements et relevés sur d’autres châteaux de référence de la même période, forts des mêmes caractéristiques : Druyes-les-Belles-Fontaines (89), Ratilly (89), Yèvre-le-Châtel (45), Dourdan (91).
En 2025, les œuvriers ont poursuivi les maçonneries de l’imposante porte entre deux tours. Attaquant aussi la maçonnerie de la courtine Est avec la construction d’une nouvelle porte vers le village. Les charpentiers ont taillé et assemblé une passerelle piétonne reliant le château et l’escarpe Est . En forêt, les talmeliers, appellation médiévale du boulanger, réalisent des cuissons de pain dans le « four banal » nouvellement construit.
Une page d’histoire à ciel ouvert
Plus grand site d’archéologie expérimentale au monde, la construction du château de Guédelon associe depuis 1997 le savoir-faire des artisans à l’expertise des historiens et archéologues, notamment ceux de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives). Tailleur de pierre, forgeron, bûcheron, tisserand, potier, charpentier, cordelier, berger, boulanger et cuisinier : plus qu’un château fort en construction, c’est tout un village du Moyen Âge qui revit sur le site de Guédelon ! Où les maîtres oeuvriers du jour sont régulièrement conviés, par les visiteurs qui déambulent sur le chantier, à expliquer leurs gestes, commenter le pourquoi et comment de leurs tâches : une authentique leçon d’histoire à ciel ouvert ! En ces lieux, le geste artisanal se conjugue avec connaissance et rigueur scientifiques, lecture des textes anciens et respect des techniques ancestrales.
Nul besoin d’éteindre son smartphone, les liaisons ne passent point en ce lopin de terre de Puisaye ! Logique en ce XIIIème siècle florissant où l’histoire revisitée donne vie, pour celles et ceux qui veulent bien y croire, à un seigneur de Guédelon imaginaire : vassal de Philippe Auguste, fidèle ensuite à Blanche de Castille qui assure la régence de son jeune fils Louis IX (le futur Saint Louis), il a décidé d’ériger sa demeure. Pour asseoir son autorité sur cette parcelle de Bourgogne, se protéger de rivaux souvent belliqueux et conquérants. Un château sans grand faste, plutôt austère, avec ses tours de guet, sa chapelle et les dépendances… Un site historique à la mode des années 1200, surgi de terre en fin du second millénaire un lieu magique !
À visiter : le site de Guédelon est ouvert jusqu’au 01/11 (10h à 18h jusqu’au 05/07, fermé le mercredi. Du 06/07 au 31/08, ouvert tous les jours de 09h30 à 18h30).Guédelon, Route départementale 955, 89520 Treigny (Tél. : 03.86.45.66.66). Le château de Saint-Fargeau (ouvert tous les jours, jusqu’au 11/11) et son spectacle Son et Lumière « 1000 ans d’histoire »(du 10/07 au 22/08, les vendredi et samedi).Château de Saint-Fargeau, Place du château, 89170 Saint-Fargeau (Tél. : 03.86.74.05.67).
À lire :J’ai rêvé d’un château, par Michel Guyot (Éd. JC Lattès). La construction d’un château fort, par Maryline Martin et Florian Renucci (Éd. Ouest-France). Guédelon – Des hommes fous, un château fort, par Philippe Minard et François Folcher (Éd. Aubanel). L’authentique cuisine du Moyen Âge, par Françoise de Montmollin (Éd. Ouest-France).
Le 3 mai 1936, le Front populaire remporte les législatives. Au lendemain de cette victoire électorale, le mouvement contestataire débouche sur une grève générale d’une ampleur inédite. Avec, au final, des conquêtes sociales historiques.
« Tous les militants des organisations syndicales se réjouissent pleinement du triomphe électoral du Front populaire », écrit l’ex-boulanger et dirigeant syndical Julien Racamond dans La vie ouvrière, au lendemain des législatives des 26 avril et 03 mai 1936. L’alliance de gauche a remporté 386 sièges sur 608 au palais Bourbon, le Parti communiste français a doublé le nombre de ses députés. Lors des meetings des semaines précédentes, le changement était déjà palpable. Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, mais aussi Léon Blum, pour le Parti socialiste-Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), ont lancé le mot d’ordre « Pain, paix, liberté ». Un slogan repris entre les deux tours lors des manifestations du 1er mai.
Nombre de travailleurs estiment que la victoire électorale doit être un point d’appui pour de véritables conquêtes sociales dans le monde du travail. Aussi, le scrutin du 03 mai ne clôt pas une séquence qui s’inscrit dans un temps plus long et un espace politique plus large. Les émeutes et la tentative de putsch des ligues d’extrême droite, fomentées le 06 février 1934, ont éveillé les consciences quant aux menaces pesant sur la démocratie. Les syndicats et organisations ouvrières ont, dans la foulée, multiplié les manifestations pour défendre les libertés publiques et l’unité du monde du travail. La dynamique du « Rassemblement populaire » antifasciste a nourri la réunification de la CGT et de la CGTU (pour « unitaire ») en mars 1936, puis la coalition entre PCF-PS et parti radical aux législatives.
Le mouvement social ne va donc pas se contenter d’un résultat électoral. Du 11 au 13 mai, les premières grèves éclatent. Les usines aéronautiques du Havre et de Toulouse inaugurent un mode d’action inédit : la grève « sur place » qui bientôt fait tache d’huile avec des centaines d’usines occupées. Fin mai, le ministère du Travail recense jusqu’à 2,4 millions de grévistes. Vingt ans plus tard, La vie ouvrière revient sur ces événements historiques en donnant la parole aux acteurs de juin 36. Lucien Jayat, l’un des responsables de la Fédération CGT des services publics au moment des événements, raconte les occupations. « Les grèves se déroulaient dans une atmosphère chargée d’enthousiasme […] On était accueillis au milieu des rires, des chants, des flonflons d’accordéon et des danses« . D’autres témoins se souviennent de l’extension fulgurante d’un mouvement qui « gagnait tous les magasins et les entreprises comme une traînée de poudre ».
Ces journées marquent une transformation profonde de la place des ouvriers dans la société. La philosophe Simone Weil, qui a vécu le travail en usine, en parle comme d’une expérience exceptionnelle : « cette grève est en elle-même une joie« . La pression populaire conduit rapidement le patronat à demander des négociations. Dans la nuit du 07 au 08 juin 1936, les accords de Matignon sont signés entre l’Etat, la CGT et la Confédération générale de la production française pour la partie patronale. Ils entérinent des avancées sociales majeures, telles une hausse des salaires de 7 à 15% et la reconnaissance des délégués du personnel. S’y ajoutera, les semaines suivantes, la conquête des plus emblématiques dispositions de ce magnifique printemps : la semaine de quarante heures et les quinze premiers jours des congés payés ! Régis Frutier
Le Front populaire, la vie est à nous, Danielle Tartakowsky (éd. Découvertes Gallimard, 144 p., 16€20). La bourse ou la vie – Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui, Ludivine Bantigny (éd. La découverte, 368 p., 23€). La belle illusion – Culture et politique sous le signe du Front populaire, Pascal Ory (CNRS éditions, 1038 p., 17€00). Que reste-t-il du Front populaire ? Histoire d’un mythe politique, Aude Chamouard (éd. JC Lattès, 112 p., 9€90).
Au théâtre de l’Essaïon (75), Céline Caussimon présente Je n’ai pas lu Foucault. L’auteure et comédienne restitue les ateliers d’écriture sur la peinture qu’elle a menés en prison. Vus par les yeux des détenus, les tableaux des grands maîtres apparaissent sous un jour nouveau.
Céline Caussimon a joué au théâtre et au cinéma. Chanteuse, elle a enregistré plusieurs albums chez Harmonia Mundi, dont un Coup de Cœur de l’Académie Charles Cros. Autrice, elle anime aussi des ateliers d’écriture. Pour ce faire, l’idée lui est venue d’utiliser, comme support, des œuvres picturales quand, un jour, au Louvre, elle est tombée en arrêt devant Le Tricheur à l’as de carreau de Georges de La Tour (1635). Pour elle, cette scène, digne d’un film policier, a servi de déclic à son projet : « Pas besoin d’avoir appris la peinture pour regarder », a-t-elle pensé.
Journal de bord d’une comédienne
Sans autre notion d’histoire de l’art que sa propre culture générale, elle a réussi, à partir d’images célèbres, à faire s’évader quelques heures hommes et femmes enfermés derrière les barreaux à Meaux, Fresnes, Fleury-Mérogis, Bois-d’Arcy ou Melun… Seule en scène avec un vidéo projecteur, la comédienne affiche les œuvres de Van Gogh, Basquiat, de La Tour, Picasso, Rembrandt… et incarne tous les rôles : détenus, surveillants et coordinatrices culturelles. « J’ai voulu témoigner de ces personnes en marge. Pour ne pas oublier qu’elles sont là, invisibles et juste à côté de nous. »
« Amin, Thierry, Brice, Kevin, Yunes, Mathis, c’est pas des noms, c’est du chagrin », dit le texte de Céline Caussimon. Elle ne sait pas pourquoi ils ou elles sont là, ni comment ils ou elles vont réagir. Mais bientôt, derrière ces listes de noms, des personnes prennent vie, avec leurs mots à eux, qu’elle rapporte sans retouche. Le temps du spectacle, le public va confronter son regard, sur des œuvres que souvent il croyait connaître, à l’œil neuf des détenus. Ces « taulards », une fois leur réticence à rédiger dépassée, ont su voir une foule solidaire dans la Ronde de nuit, la solitude d’une poule noire perdue dans une cour de ferme de Gauguin, la barrière qui protège l’enceinte d’une maison paradisiaque dans Étendre le linge de Berthe Morisot. « Ça ressemble à notre cellule », écrit l’un d’eux à propos de la Chambre de Van Gogh à Arles, à cause de la fenêtre à croisillons au fond de la pièce.
Un espace de liberté
Avions-nous vu le couple dans l’ombre, en arrière-plan, dans Chop Suey d’Edward Hopper, qui représente en pleine lumière deux femmes dînant au restaurant? « Une scène de rupture, selon Nadia. Ça va exploser, c’est dans le fond que ça se passe ! » Leurs textes sont le reflet de leur vécu. Quand la comédienne propose qu’on se promène dans un tableau, l’un d’eux proteste : « Se promener ici c’est sortir voir des murs ; il faut dire “on va partir dans un tableau ». Certains n’ont pas perdu leur humour, comme cet homme, devant Le Voyageur contemplant une mer de nuages, de Caspar David Friedrich : « Maintenant que t’es là, comment tu vas redescendre ? »
Tracasseries administratives, fouilles au corps, mitard… La violence de la prison s’insinue en filigrane dans la pièce et les échos du monde carcéral nous parviennent par bribes. « Si le jaune était une couleur de la journée », écrit Christelle, « ce serait 18 heures 40, quand les portes de chaque chambre se ferment dans un grand fracas de clefs tournées dans les serrures ». L’autrice s’interroge : qui a inventé la prison, ça sert à quoi ? Elle avoue ne pas avoir lu Surveiller et punir, naissance de la prison, mais tel n’est pas le propos du spectacle. Il s’agit pour elle de partager avec le public une expérience qui l’a marquée et dont elle nous expose tenants et aboutissants.
Malgré une mise en scène sans grand relief et une narration un peu décousue, la sincérité de l’interprétation et les personnages qui émergent de ce récit ont de quoi toucher. Et pourquoi pas (re)lire Foucault dans la foulée ? Mireille Davidovici
Je n’ai pas lu Foucault, de et avec Céline Caussimon : jusqu’au 02/06, le mardi à 19h. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).
Au Théâtre Jacques Brel de Talange (57), la compagnie MégaloCheap présente Faire commune ?. De Malakoff en région parisienne au festival Hommes et Usines en Moselle, un voyage original et musical dans l’histoire du mouvement ouvrier.
Tout commence comme une répétition. Un groupe de comédiens souhaite raconter l’histoire sociale d’une ville, en l’occurrence Malakoff, dans le département des Hauts-de-Seine, c’est-à-dire tout près de Paris. Très vite, ils constatent que ce récit, pour être le plus juste possible, doit être mis en résonance avec la grande histoire, nationale, voire au-delà. Un récit très réel, mais qui n’est pas beaucoup présent dans les livres historiques et scolaires. Tel est le défi que s’est lancé la compagnie MégaloCheap. Avec Faire commune ?, « la musique tient une place prépondérante dans le spectacle, avec là aussi un véritable travail de documentation historique, pour une immersion plus grande dans l’ambiance sonore des époques traversées », explique Garance Guierre, à qui l’on doit aussi la mise en scène.
Coproduction avec la Bourse
Comment résumer environ cent cinquante ans d’histoire sociale en moins d’une heure et demie ? À partir de l’histoire locale d’une petite ville – Malakoff, donc –, qui fut une des premières à se doter d’un conseil municipal à dominante communiste et qui, depuis, entretient cette dynamique. Avec en fond sonore toute une palette de solidarités. Jacqueline Belhomme en est aujourd’hui la première magistrate, et un homme, Léo Figuères, qui occupa cette fonction pendant plus de trente et un ans, a durablement marqué l’histoire de sa ville. Il apparaît d’ailleurs dans le spectacle, comme un clin d’œil, applaudi par l’assistance. Alors que les femmes n’avaient pas le droit de vote (accordé en 1944 seulement), on notera aussi qu’en 1925 une ouvrière a été élue au conseil municipal. D’où la date du 10/05 pour la représentation au Théâtre 71, hautement symbolique : 100 ans jour pour jour, après l’élection d’Augustine Variot ! Ce n’est pas la seule originalité mise en lumière. Le spectacle, et ce n’est pas commun, sans jeu de mots, est coproduit par la Bourse du travail CGT de la localité francilienne. Sa présidente, Nawel Benchlikha, se réjouit « qu’un spectacle construit à partir des petites gens qui ont fait l’histoire, avec leurs combats sociaux menés de façon collective, parle à tant de monde ».
Des collégiens de troisième du collège Paul-Bert, proche de la maison de quartier où Faire commune ? a été joué plusieurs fois en avril, ont, avec leur professeur, découvert des moments jusque-là inconnus de leur histoire proche, parfois familiale, le théâtre jouant alors un effet de miroir. Le Front populaire (1936), les grandes grèves des mineurs (1963), la Résistance (etc…) ponctuent la pièce basée sur un imposant travail d’écriture à partir des archives. Ce qui permet d’exprimer, souvent au mot près, la pensée de tous ces hommes et femmes d’alors. MégaloCheap ne se prive pas non plus de convoquer l’humour avec une parodie saignante d’un plateau de télévision justement censé parler d’histoire.
L’assemblage fait mouche, à chaque fois l’équipe fait salle comble. Assurée de participer, comme dit Nawel Benchlikha, « à des actions d’éducation populaire qui, on le constate, parlent vraiment à tout le monde ». La pièce s’interroge, au final, sur les luttes à venir. Forcément, le public se sent bigrement concerné. Gérald Rossi
Faire commune ?, compagnie MégaloCheap : le 07/05, 20h. Théâtre Jacques Brel, Rue Joliot Curie, 57525 Talange (Tél. : 03.87.70.87.83).
À l’initiative des organisations professionnelles et syndicales, comédiens – techniciens et personnalités du monde de la culture dénoncent les coupes budgétaires. Pour la survie du spectacle vivant, contre la politique d’austérité du gouvernement, ils adressent une lettre ouverte à la ministre de la Culture
Madame la Ministre,
Nous sommes des professionnels du théâtre et du spectacle vivant. Chaque jour, nous faisons vivre la culture sur l’ensemble des territoires, dans de grandes comme de petites salles, partout avec la même exigence artistique. Chaque jour, nous sommes au contact de toutes les populations, sans distinction d’âge ni de milieu social. À la campagne comme en ville, dans les festivals comme sur l’ensemble des territoires, nous avons la chance d’offrir à nos publics une diversité de création unique.
Mais à quelques semaines du début du festival d’Avignon, nous sommes contraint·es de sonner l’alerte quant aux baisses drastiques qu’a subi le fonds d’aide à l’emploi pérenne, le FONPEPS, si indispensable pour nos secteurs.
Une fois de plus, ce sont les artistes qui vont particulièrement pâtir de la situation. Nous nous alarmons particulièrement, Madame la Ministre, de la fragilisation du dispositif de soutien à l’emploi du plateau artistique pour les salles de petite jauge (APAJ) qui a été réduit de moitié par un décret pris le 30 décembre dernier en catimini, sans aucune concertation.
Depuis 2016, l’APAJ a permis à des milliers de spectacles – théâtre, cirque, musique, danse, etc.- de se créer, en assurant aux artistes et aux technicien·nes des rémunérations conformes à nos conventions collectives, et engendrant ainsi une amélioration majeure des conditions sociales dans notre secteur.
Aujourd’hui, il y a urgence car la remise en cause de ces dispositifs emporte des réalités concrètes et fait peser un risque immédiat, une menace directe pour l’emploi au Festival Off d’Avignon et au-delà. En effet, rien que pour le festival Off d’Avignon, c’est plusieurs centaines de compagnies qui bénéficient de l’APAJ.
La réduction de cette aide de moitié, représente une économie équivalente à moins 0,2 % du budget du Ministère, mais constitue une véritable catastrophe pour nos professions à quelques semaines du festival. Cette décision brutale, prise sans concertation, risque de réduire fortement le nombre de représentations et d’artistes présents sur scène… ce sont des milliers d’emplois qui sont en jeu ! Il y a donc urgence à agir et à nous entendre.
Aujourd’hui, il est plus que jamais essentiel d’affirmer que la culture est une source d’inspiration, d’espoir et parfois de réconfort. Elle crée du lien, elle nous rassemble, et elle permet de faire société. Jour après jour, nos conditions de travail se dégradent, et il devient de plus en plus difficile de proposer la diversité culturelle qui fait pourtant la richesse de notre pays. Il est temps d’écouter la profession dans l’ensemble de ces difficultés.
Ici, nos demandes sont simples, madame la Ministre : l’ouverture rapide d’une concertation sur les critères du FONPEPS et plus largement la modification de ce décret avant le 1er juillet et avant le début du Festival d’Avignon ; ainsi que l’engagement qu’au moins 15 millions d’euros soient consacrés à l’APAJ comme les années précédentes.
Madame la Ministre, vous qui débutez votre mandat, allez-vous permettre à des milliers de spectacles de se produire décemment et à des milliers d’artistes de vivre dignement ?
Ancien animateur culturel, Jacques Aubert a publié, en 2017, son premier recueil de chroniques. Au gré du temps et des vents, il offre aux Chantiers de culture ses billets d’humeur à l’humour acidulé.
Pourquoi défile-t-on le 1er mai ? Je m’en souviens comme si j’y étais.
En fait, en 1789, comme je crevais la dalle, j’ai quitté ma campagne pour venir à Paris. Dans un estaminet, un type s’est levé, a grimpé sur une table, il a dit : « et si on prenait la Bastille ? », pourquoi pas, qu’on a répondu… « Et si on renversait la royauté ? », d’accord qu’on a dit… On est sorti et on l’a fait.
Mais la République, ça nourrit pas toujours son homme ! Alors, je me suis fait embaucher dans un atelier du faubourg. Là, c’était pire que les galères : on bossait 16 heures par jour, les femmes et les gosses aussi. C’était sale, bruyant, on se blessait, on tombait malade et on était payé des clopinettes. De plus, si tu gueulais t’étais viré, les syndicats, personne savait ce que c’était. Des années plus tard, un copain nous a dit qu’en Angleterre, un certain Karl Marx prétendait que les travailleurs ne devraient trimer que huit heures par jour et que les patrons on pouvait s’en passer. On n’y croyait pas.
En 1864, à Londres il y eut une réunion, rien que des militants. Nous, on y a envoyé le petit Eugène Varlin, un gars qui causait bien. Quand il est revenu il était tout chamboulé. Il voulait qu’on fasse la révolution. « Encore, qu’on a dit ! Bon, on va essayer ». Et comme en plus les prussiens sont arrivés pour nous chercher des noises, là, on s’est fâché. On a fait des barricades, on a décrété « La Commune de Paris ». On a écrit nos propres lois pour dire que c’était plus les patrons et les curés qui décidaient, que les garçons et les filles devaient aller à l’école et être payés pareil. C’est là que j’ai rencontré Marianne, elle soignait les blessés. Mais ça n’a pas duré… ils sont arrivés avec les fusils et ce fut un massacre.
En 1880, le fameux Karl Marx, qui décidément avait la tête dure, il a appelé son copain Friedrich Engels, qui a prévenu Jules Guesde, lequel en a causé à Paul Lafargue qui lui-même nous a avertis. Et on a relancé l’idée des 8 heures de travail, 8 heures de sommeil, 8 heures de loisirs. Dans tous les pays, les travailleurs ont dit qu’on avait raison, ça gueulait si fort qu’il a bien fallu nous entendre. Du coup, les syndicats ont été autorisés. Alors en 1889, à Paris avec des camarades d’un peu partout, on a eu l’idée de faire une journée de lutte, tous ensemble, à la même date, pour qu’on reconnaisse les droits des travailleurs à vivre mieux.
Comme le 1er mai 1886 à Chicago, lors d’une manif, ils y avaient tué des potes et que des syndicalistes avaient été condamnés à mort, on a dit que ce jour de lutte ce serait le 1er mai. La première manifestation du 1er mai, qu’on avait baptisée « Journée internationale des Travailleurs », elle a eu lieu le 1er mai 1890. Dans plusieurs pays, on a défilé et en France on était quasiment 100.000, plus deux : Marianne et moi !
L’année suivante, à Fourmies, chez nos copains mineurs, l’armée, pour faire plaisir aux patrons, elle a tiré sur la foule. Il y a eu dix morts, dont deux petits gosses. C’était à vomir, ça ne nous a pas arrêtés et les années suivantes, on était de plus en plus nombreux. Je me souviens qu’en 1906 on était sacrément remonté parce qu’on a défilé en criant « grève générale révolutionnaire ». En 1936, vu que les fachos montraient le bout de leur nez, on s’est rabiboché avec des potes avec qui on avait eu des mots et on a de nouveau défilé tous ensemble. Mais voilà que le lendemain, un gars du Havre a été viré parce qu’il s’était mis en grève le 1er mai.
Ça nous a pas plu ! De suite ses collègues ont cessé le travail, d’autres usines ont suivi, puis d’autres encore et à la mi-mai il y avait un sacré paquet d’usines qui étaient occupées. Comme le « Front Populaire », la gauche unie quoi, venait de gagner les élections, on a obligé les patrons à négocier. On a eu les 8 heures, des augmentations de salaires et des conventions collectives, on a même eu des congés payés. Marianne m’a dit « Fais les valises, on va à La Baule ». Mais la guerre est venue et ce cochon de Pétain, en 41, il a voulu que le 1er mai devienne la fête du travail mais sans qu’on parle des revendications.
On a repris les défilés à la Libération avec encore plus d’ardeur, même qu’en 1947 le 1er mai est devenu un jour férié, chômé et payé. Pendant les guerres d’Indochine et d’Algérie, comme pendant toutes les guerres, les manifestations ont été interdites. Ça ne nous empêchait pas de nous réunir mais impossible de battre le pavé. Il faudra attendre 1968 pour que le grand Charles, qui sentait la température monter, autorise la manifestation du 1er mai à Paris. 100.000 personnes défilent, plus Marianne et moi bien sûr… à ce moment-là, on ne se doutait pas qu’on allait être plus d’un million, trois semaines plus tard ! En 2002, hasard du calendrier, le 1er mai tombe entre les deux tours de l’élection présidentielle. Et comme un facho était qualifié pour le 2ème tour, c’est un million cinq cent mille (+2) qu’on était, pour dire qu’on ne voulait pas de ça.
Aujourd’hui, je me fais vieux mais Marianne, elle lâche rien. « Allez mon gars, faut y aller au 1er mai, la lutte elle est loin d’être finie ». « T’inquiètes pas, je me rappelle encore où j’ai rangé le drapeau rouge », que je lui réponds ! Jacques Aubert
Le 1er mai 2026, Paris et ailleurs :
Dans un communiqué commun, l’intersyndicale CFDT Île-de-France, CGT, FSU, Solidaires, Unef, Unsa et divers mouvements de jeunesse incite les Français à manifester le 1er mai 2026 pour la paix, le progrès social et la défense de la démocratie.. À Paris, le cortège partira place de la République à 14h, dans le 13e arrondissement, pour rejoindre celle de la Nation dans le 20ème. Comme chaque année, des milliers de personnes défileront dans les rues, ce sont ainsi pas moins de deux cent cinquante rassemblements et manifestations qui sont prévus dans toute la France, petites ou grandes villes de l’Hexagone : Auxerre, Bordeaux, Dijon, Lille, Limoges, Lyon, Marseille, Nantes, Nevers, Rennes, Rouen, Strasbourg, Toulouse… Au regard des conflits au Moyen Orient et en Ukraine, pour le respect du droit des peuples et du droit international, là-bas comme ici pour une société démocratique et de justice sociale libérée de tout racisme et discriminations. Seront aussi présents des syndicalistes, hommes et femmes venus d’ailleurs, pour dénoncer avec force le « nouvel ordre mondial que veulent imposer Trump, Poutine et Nétanyahou ». Yonnel Liégeois
En avril 1988, disparait Pierre Desproges. Humoriste, pamphlétaire de grand talent, il sévissait tant à la radio qu’à la télé ou sur scène. En ce millénaire fort agité, s’impose une rafraîchissante plongée dans l’univers de la dérision que le chroniqueur de la « haine ordinaire » distillait en irrévérencieux libelles.
– Plus cancéreux que moi, tumeur !
– S’il n’y avait pas la science, malheureux cloportes suintants d’ingratitude aveugle et d’ignorance crasse, combien d’entre nous pourraient profiter de leur cancer pendant plus de cinq ans ?
– L’amour… Il y a ceux qui en parlent et il y a ceux qui le font. À partir de quoi il m’apparaît urgent de me taire.
– Veni, vidi, vici : je suis venu nettoyer les cabinets ! C’est le titre de l’hymne des travailleurs immigrés arrivant en France.
– L’ennemi se déguise parfois en géranium, mais on ne peut s’y tromper, car tandis que le géranium est à nos fenêtres, l’ennemi est à nos portes.
– On reconnaît le rouquin aux cheveux du père et le requin aux dents de la mère.
– Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien. Plus je connais les femmes, moins j’aime ma chienne.
– Les femmes n’ont jamais eu envie de porter un fusil, pour moi c’est quand même un signe d’élégance morale.
– Si c’est les meilleurs qui partent les premiers, que penser des éjaculateurs précoces ?
– Je suis un gaucher contrariant. C’est plus fort que moi, il faut que j’emmerde les droitiers.
– Je ne bois jamais à outrance, je ne sais même pas où c’est.
– Je n’ai jamais abusé de l’alcool, il a toujours été consentant.
– Dieu est peut-être éternel, mais pas autant que la connerie humaine.
– Les hémorragies cérébrales sont moins fréquentes chez les joueurs de football. Les cerveaux aussi !
– Il ne faut pas désespérer des imbéciles. Avec un peu d’entraînement, on peut arriver à en faire des militaires.
– Les deux tiers des enfants du monde meurent de faim, alors même que le troisième tiers crève de son excès de cholestérol.
– On ne m’ôtera pas de l’idée que, pendant la dernière guerre mondiale, de nombreux juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi.
– Il y a autant de savants innocents dans le monde qu’il y avait de paysans persuadés d’habiter près de l’usine Olida dans les faubourgs de Buchenwald.
– Il faut toujours faire un choix, comme disait Himmler en quittant Auschwitz pour aller visiter la Hollande, on ne peut pas être à la fois au four et au moulin.
– Il vaut mieux rire d’Auschwitz avec un Juif que de jouer au scrabble avec Klaus Barbie.
– L’homme est le seul mammifère suffisamment évolué pour penser enfoncer des tisonniers dans l’œil d’un lieutenant de vaisseau dans le seul but de lui faire avouer l’âge du capitaine.
– L’homme est unique : les animaux font des crottes, alors que l’homme sème la merde.
– Si on ne parlait que de ce qu’on a vu, est-ce que les curés parleraient de Dieu ? Est-ce que le pape parlerait du stérilet de ma belle-sœur ? Est-ce que Giscard parlerait des pauvres ? Est-ce que les communistes parleraient de liberté ? Est-ce que je parlerai des communistes ?
– Les étrangers basanés font rien qu’à nous empêcher de dormir en vidant bruyamment nos poubelles dès l’aube alors que, tous les médecins vous le diront, le Blanc a besoin de sommeil.
– Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman.
– Attention, un suspect pour un flic ce n’est pas forcément un arabe ou un jeune. Là, par exemple, c’était un nègre.
– L’intelligence, c’est comme les parachutes, quand on n’en a pas, on s’écrase.
– Grâce à son intelligence, l’homme peut visser des boulons chez Renault jusqu’à soixante ans sans tirer sur sa laisse.
– L’élite de ce pays permet de faire et défaire les modes, selon la maxime : Je pense, donc tu suis.
– Vous lisez Minute ? Non ? vous avez tort ! Au lieu de vous emmerder à lire tout Sartre, vous achetez un exemplaire de Minute et, pour moins de dix balles, vous avez à la fois La Nausée et Les Mains sales.
– L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne.
– Le lundi, je suis comme Robinson Crusoé, j’attends Vendredi.
– Et puis quoi, qu’importe la culture ? Quand il a écrit Hamlet, Molière avait-il lu Rostand ? Non …
– La culture, c’est comme l’amour. Il faut y aller par petits coups au début pour bien en jouir plus tard.
PIERRE DESPROGES, 1KG900 D’HUMOUR
Rire et se moquer de tout, mais pas avec n’importe qui… Telle était la devise de Pierre Desproges décédé le 18 avril 1988, à (re)découvrir dans le ToutDesproges enrichi d’un DVD de ses « interviews bidon » et de textes lus par quelques grands comédiens. Profondément antimilitariste depuis son service militaire au temps de la guerre d’Algérie, l’humoriste irrévérencieux fit ses classes dans les colonnes de L’Aurore, un journal réactionnaire où il tenait une rubrique abracadabrante. Son esprit de dérision décomplexée explosa dans les années 80 au micro de France Inter, à l’heure de l’inénarrable et indémodable Tribunal des flagrants déliresen compagnie de deux autres trublions de service, Claude Villers et Luis Régo.
Pour les accros de Monsieur Cyclopède, vous saurez tout grâce aux éditions du Courroux. Desproges par Desproges révèle l’homme sous toutes ses facettes, de « l’écriveur » amoureux de la langue à « l’intranquille » hanté par la mort.La somme : 1kg900 d’humour et d’intimité, 340 pages grand format, 80% d’inédits, 600 documents (photos, manuscrits, dessins et… lettres d’amour à Hélène, son épouse !) rassemblés par Perrine, la fille cadette de Pierre Desproges.
« À ma sœur et moi, Desproges nous a transmis le pas de côté pour regarder l’existence », confesse Perrine. « Mon père admirait Brassens. L’un des points communs qu’il a avec lui, c’est vraiment la liberté de dire ce qu’il pensait ». Teinté d’inquiétude rentrée et d’une profonde humanité pour les gens de peu, Pierre Desproges maniait l’humour avec intelligence et érudition. De mots en maux, un prince de la plume qui se risqua même sur scène avec un égal succès. Yonnel Liégeois
Emmenés par Virginie Despentes, Leïla Slimani et Emmanuel Carrère, 308 auteurs plaident pour la création d’une clause de conscience dans l’édition. Après le limogeage d’Olivier Nora de la tête de Grasset, une déclaration publiée le 18/04 dans les colonnes de La Tribune Dimanche.
Le licenciement par Vincent Bolloré du PDG des éditions Grasset, Olivier Nora, est le révélateur d’une évolution à laquelle notre droit ne sait pas faire face : certaines entreprises ont désormais l’ambition, revendiquée, de devenir des acteurs idéologiques à part entière, en structurant des récits, orientant les imaginaires et soutenant des lignes politiques explicites. On peine à trouver des précédents comparables dans l’histoire du capitalisme français, sinon peut-être celui de François Coty dans les années 1920, qui avait mis son groupe de presse au service d’un combat politique. Mais il s’agissait d’un empire personnel, non d’un groupe coté, structuré et inséré dans l’économie contemporaine comme l’est Vivendi.
Longtemps organisé autour d’activités industrielles et culturelles, le groupe dont relèvent Hachette et Grasset forme désormais un ensemble cohérent de médias, d’éditeurs et de plateformes dont l’orientation idéologique est identifiée dans le débat public. Cette évolution assumée ne trouve aucune traduction dans le droit du travail ni dans celui des auteurs. Conséquence : des auteurs voient leurs droits d’édition et leur travail placés sous le contrôle d’un actionnaire dont ils contestent la politique éditoriale. Des salariés participent à la diffusion de discours politiques qu’ils désapprouvent. Des éditeurs publient des ouvrages dont ils ne partagent pas la portée. Des collaborateurs évoluent dans des environnements profondément transformés, où la pluralité s’efface au profit d’une ligne. Des libraires, des communicants, des équipes entières se trouvent intégrés, qu’ils le veuillent ou non, à un dispositif d’influence.
Le droit français n’a rien prévu pour eux. Il leur dit d’accepter ou de partir. Partir, c’est renoncer à des années d’ancienneté, à des droits, à une stabilité parfois construite sur des décennies. Rester, c’est consentir à une forme de dissonance morale, parfois à une souffrance réelle, déjà perceptible dans les arrêts de travail, les épuisements, les retraits silencieux.
La situation appelle une qualification juridique claire. Ce à quoi nous assistons peut être décrit comme un détournement de finalité. L’entreprise, conçue comme un instrument de production et de création de valeur, devient un levier d’influence politique. Or les personnes qui y travaillent ou y créent n’ont jamais consenti à cette transformation. Il est temps de poser une limite. Cette limite a un nom : la clause de conscience. Elle existe pour les journalistes. Elle doit être étendue, non pour fragiliser les entreprises, mais pour rétablir un équilibre élémentaire entre la liberté d’entreprendre et la liberté de ne pas servir ce que l’on réprouve.
Dans des situations strictement encadrées, une telle clause devrait permettre de reconnaître qu’une entreprise a changé de nature au point de rompre le pacte qui la liait à ceux qui y travaillent ou y créent, et d’ouvrir un droit à départ indemnisé ainsi qu’à la récupération de leurs droits. Une démocratie ne peut accepter que des individus soient contraints de servir, malgré eux, des causes qu’ils n’ont pas choisies.
Parmi les signataires, figurent de grosses plumes de plusieurs maisons d’édition : Hervé Le Tellier (Gallimard), Maylis de Kerangal (Verticales), mais aussi des piliers de Grasset comme Gaël Faye, Bernard Henri-Lévy et le récent Prix Goncourt, Jean-Baptiste Andréa. Interrogé sur cette proposition de clause de conscience, Emmanuel Macron appelle à y « réfléchir ». C’est « une question qui va se poser », ajoute le président de la République.
Grasset, notre maison
230 auteurs ont claqué la porte de la maison d’édition. Émus et indignés du limogeage d’Olivier Nora, le très respecté PDG des éditions Grasset depuis vingt-six ans. D’où leur proclamation finale, dépassant les oppositions et faisant front commun :
« Les éditions Grasset étaient notre maison, particulière, car s’y côtoyaient pacifiquement des autrices et des auteurs qui n’étaient pas d’accord sur grand-chose. […] Aujourd’hui, nous avons un point commun: nous refusons d’être les otages d’une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias. […] Nous sommes des auteurs Grasset, nous avons publié chez Grasset, ou nous avons un livre qui va sortir chez Grasset, mais nous ne signerons pas notre prochain livre chez Grasset ».
Aux éditions Deuxième époque, Béatrice Picon-Vallin publie Vsevolod Meyerhold, Écrits sur le théâtre. Un passionnant ouvrage sur un homme de théâtre révolutionnaire, accusé de trotskysme et assassiné en prison sur ordre de Staline. Un monument d’érudition, étoffé de multiples photographies.
Béatrice Picon-Vallin, chercheuse émérite en théâtrologie au CNRS, publie le premier tome des Écrits sur le théâtre (années 1891-1917) de Vsevolod Meyerhold (1874-1940). C’est l’apogée d’un travail éminent, entamé dès les années 1990, qui a révélé en France, aussi bien qu’en Italie et au Brésil – où les ouvrages de Béatrice Picon-Vallin ont été traduits –, la vie, l’œuvre et la pensée d’un homme qui fut grand acteur, metteur en scène révolutionnaire et théoricien visionnaire. Il connaîtra un sort tragique. Accusé de trotskysme et d’espionnage, assassiné en prison, le 2 février 1940 sur ordre de Staline, ses derniers mots seront « Je meurs en communiste ». N’anticipons pas. Après une éloquente introduction, qui synthétise l’esprit des textes de Meyerhold dans la période envisagée, on les découvre avec passion. Il y a notamment de ses lettres à Stanislavski, d’admiration puis de distance prise, et d’autres, d’affection émue, à Tchekhov.
Au crible de la critique...
Signe prémonitoire, c’est Meyerhold qui tient le rôle de Treplev, le jeune metteur en scène épris de nouveauté, lors de la création de la Mouette au Théâtre d’art de Moscou. Plus tard, au plus fort de sa quête de formes inédites, en s’éloignant du naturalisme et du « théâtre d’âmes » de Tchekhov, il prône abondamment, dans son journal et maints textes à valeur de manifestes, une scène symboliste épurée, puis s’inspire du théâtre de foire, de la commedia dell’arte, des jongleurs, de la mimique, du nô japonais, des atellanes romaines aux bouffonneries oubliées… Il passe au crible de la critique ses nombreuses mises en scène, en faisant preuve de connaissances et d’aptitudes intellectuelles inouïes.
C’est avec « fanatisme », de son propre aveu, que Meyerhold organise ses thèses successives. Sur la scène, « rien ne doit être fortuit » et priorité doit être donnée à « l’acteur qui possède l’art du geste et du mouvement ». Il recommande l’improvisation, privilégie le rythme au détriment de la psychologie et glorifie les aptitudes organiques du corps en jeu. Le 17 avril 1917, il écrit que « les paysans, les soldats, les ouvriers et l’intelligentsia » vont pouvoir enfin goûter les auteurs nés de la situation historique, tel Maïakovski. L’ouvrage de Béatrice Picon-Vallin, vrai monument d’érudition, s’étoffe de multiples photographies, entre autres sur le cinéma, là où ce diable d’homme s’est également illustré. Jean-Pierre Léonardini
Vsevolod Meyerhold, Écrits sur le théâtre (tome I : 1891-1917), traduction, introduction et notes de Béatrice Picon-Vallin (éditions Deuxième Époque, 591 p., 30€).
Au château des ducs de Bretagne, le musée d’histoire de Nantes présente Sorcières. Persécutée hier, revendiquée aujourd’hui, la sorcière n’a cessé de changer de visage. Une exposition qui interroge ce qu’elle dit de nos peurs. Paru dans le mensuel Sciences Humaines, un article de Catherine Halpern
Qu’elles soient juchées sur des balais ou réunies dans d’inquiétants sabbats, les sorcières hantent depuis des siècles les imaginaires, à la fois fascinantes et redoutées. Dans une riche exposition, le musée d’histoire de Nantes revient sur cette figure ambivalente, véritable miroir tendu à nos sociétés et à leurs peurs, à travers près de 180 œuvres et objets – peintures, manuscrits, gravures, objets de sorcellerie ou films. Le parcours s’ouvre sur l’Antiquité, avec la figure de la magicienne. Médée, représentée sur une amphore, ou Circé chez Homère qui transforme les compagnons d’Ulysse en porcs, incarnent des femmes détentrices de savoirs obscurs et de pouvoirs redoutables. Des traits qu’on retrouvera dans les représentations médiévales de la sorcière qui vont en faire progressivement l’ennemie de l’ordre chrétien. En 1326, le pape Jean XXII associe officiellement hérésie et sorcellerie. Puis, en 1486, le Malleus Maleficarum, célèbre traité de démonologie, fait de la sorcellerie une spécificité féminine.
Aux 16e et 17e siècles, les procès pour sorcellerie et les bûchers se multiplient en Europe, en particulier en Suisse, dans les Flandres, en Allemagne et en France, le plus souvent en milieu rural. Les accusées sont rarement des figures marginales extraordinaires : il s’agit le plus souvent de femmes ordinaires, pauvres, isolées, parfois simplement différentes. Brûler leur corps, c’est tenter d’anéantir un danger imaginaire, nourri par la rumeur, la peur et une misogynie profondément enracinée. Les artistes de l’époque participent à la construction de cet imaginaire en représentant sabbats et figures diaboliques, comme chez David Teniers le Jeune. Peu à peu pourtant, la sorcellerie est reléguée par les élites au rang de superstition. « Les sorcières ont cessé d’exister quand nous avons cessé de les brûler », écrit Voltaire dans ses Lettres philosophiques . La dernière condamnation à mort d’une femme pour sorcellerie a lieu le 13 juin 1782, en Suisse. L’image de la sorcière maléfique perdure néanmoins dans les cultures populaires, notamment à travers les contes, comme Hansel et Gretel des frères Grimm.
Un renversement s’opère au 19e siècle. Publiée en 1862, La Sorcière de Jules Michelet propose une vision romantique de la sorcière, figure féminine proche de la nature et dépositaire de savoirs anciens. Cette réinterprétation inspire de nombreux artistes, parfois dans une veine érotique assumée, comme en témoigne La Leçon avant le sabbat (1880) de Louis-Maurice Boutet de Monvel. Les préraphaélites et les symbolistes dépeignent à leur tour la magicienne ou la sorcière comme une femme mystérieuse, liée aux forces naturelles et à l’invisible. Dans le monde rural, guérisseuses, voyantes ou « sorcières » continuent d’être sollicitées pour soigner les maux du quotidien.
Au 20e siècle, la réhabilitation de la sorcière culmine avec sa réappropriation féministe. Aux États-Unis, l’écoféministe Starhawk se revendique sorcière ; en France, la revue Sorcières. Les femmes vivent, dirigée par Xavière Gauthier entre 1975 et 1982, fait de cette figure un symbole de puissance et d’émancipation. Tour à tour persécutée, fantasmée puis revendiquée, la sorcière révèle moins ce qu’étaient réellement ces femmes que les mécanismes sociaux qui les ont désignées. Derrière son balai et ses sortilèges se dessine une mécanique toujours à l’œuvre : celle qui, face à l’incertitude, transforme la rumeur en vérité et la différence en menace. Catherine Halpern
Sorcières : jusqu’au 28/06, 10h à 18h, fermé le lundi. Château des ducs de Bretagne, Muséed’histoire de Nantes, 4 place Marc Elder, 44 000 Nantes. À lire : Sorcières, la puissance invaincue des femmes, par Mona Chollet (La Découverte, 240 p., 19€).
Au théâtre de la Colline (75), Pauline Bureau présente Entre parenthèses. D’une enquête policière poursuivant un pédocriminel en série à la mémoire traumatique d’une jeune femme violée dans son enfance… Dans une mise en scène et en image minutieuse, alternent retour du refoulé pour la victime et condamnation des violences par la justice.
Des cas de viol d’enfants, enterrés pendant trente ans, refont surface grâce à deux policières acharnées. Entre parenthèses, c’est l’histoire d’Alma, une enfant qui n’a pas les mots et d’une femme qui va les trouver, comme Adélaïde Bon l’a fait dans son récit, La Petite Fille sur la banquise : « J’ai écrit pour toucher du doigt ma vérité, pour ne pas laisser mon histoire à l’auteur du viol. L’autrice c’est moi ». Parallèlement, deux policières de la brigade des mineurs remontent le temps, sur les traces du violeur qui aurait sévi sur 72 fillettes. Tandis que les commissaires font des recherches, Alma, de son côté tente de surmonter l’amnésie traumatique qui l’empêche de se souvenir du viol et de comprendre les séquelles psychiques qu’il lui a laissées. Pauline Bureau est elle-même allée sur le terrain. Elle a consulté les archives de l’affaire jugée en avril 2016, a rencontré avocats et psychologues, assisté à des procès d’assises. Elle tisse ce double matériau pour construire une pièce documentaire pour huit interprètes, certains endossant plusieurs rôles.
Un espace unique pour récits pluriels
La scénographe d’Emmanuelle Roy a conçu un espace modulable. Côté jardin, le domicile d’Alma ; côté cour, le bureau de la brigade des mineurs. Entre les deux, au centre, un écran où seront projetés les réminiscences traumatiques d’Alma, inspirées par le texte d’Adelaïde Bon. Il s’ouvre sur une sorte de boite noire où l’héroïne se retire pour y rejouer des scènes muettes du passé. Les vidéos de Clément Debailleul rendent de manière sensorielle le ressenti de l’héroïne. Les images accompagnent ses crises d’angoisse et les moments de dissociation où elle se revoit enfant, dans l’escalier de l’agression. Scènes que Kim Héloïse Janjaud interprète avec délicatesse et sans pathos. Sur les murs s’inscrivent dates et lieux, permettant aux spectateurs de se repérer dans cette double intrigue, qui se termine en procès, après des allers et retours dans le temps, entre l’enfance et âge adulte d’Alma
Pauline Bureau reconstitue étape par étape ces démarches parallèles. On suit par le menu le travail des policières sans qu’aucune étape ne nous soit épargnée : portrait robot du prédateur, recherches d’ADN, ouverture des scellés et autres procédures pour identifier le criminel,Giovanni Costa. Au bout de cette longue traque, il fut condamné, à l’âge de 77 ans, à 18 ans de prison pour des crimes commis depuis les années 1990. Coraly Zahonero joue une Vanessa Wagner offensive, en duo avec Rebecca Finet tout aussi pugnace dans le rôle de Johanne Lacaille, une enquêtrice expérimentée à la retraite, appelée en renfort. Pauline Bureau leur invente des motivations personnelles de se battre au nom de toutes les enfants abusées. En écho se déroule le long calvaire d’Alma avec de nombreux interrogatoires, entretien avec l’avocate, confrontation caricaturale avec l’experte judiciaire… Tout cela pour montrer que rien n’est épargné aux victimes, mais qui nuit à l’économie globale du spectacle. Fallait-il s’appesantir si longuement et à répétition sur ses crises de boulimie, ses pertes de contrôle ? Et pourquoi avoir convoqué sur scène le personnage du violeur, d’autant qu’il a tout d’une grossière caricature de méchant ? On ne peut que le regretter car ce spectacle répond à une nécessité : en finir avec le silence viral qui recouvre les faits de viols sur mineurs.
Le viol sur mineur de moins de 15 ans
Il dénonce l’inertie de la police et la justice sur ces questions. Au moment des faits, trente ans auparavant, les deux policières furent empêchées d’approfondir leur enquête sur ce criminel qui avait déjà sévi par trois fois, dans les cours et escaliers d’immeuble du 17e arrondissement de Paris. Pour la loi, les attouchements ou agressions sexuelles n’étaient pas encore systématiquement qualifiés de viol. Sous la pression des mouvements féministes, ce n’est que depuis 2021 que le législateur considère que « tout acte sexuel entre un majeur et un mineur de moins de 15 ans est considéré comme un viol ». Du côté des petites victimes, c’est aussi le règne du silence. À leur âge, elles ne sont pas armées mentalement pour mettre des mots sur ce qui leur est arrivé et le traumatisme déclenche chez elles une amnésie. Quant aux parents, ils occultent souvent les faits, ravalés au rang de secret de famille.
Après Neige, Pour autrui et Dormir cent ans, la metteuse en scène poursuit, avec Entre parenthèses, son exploration des liens entre intime et politique. Sa pièce apporte de l’eau au moulin des revendications actuelles, formulées notamment par la Fondation des femmes : « Nous demandons une loi intégrale contre les violences sexuelles, qui se pencherait sur les dysfonctionnements de nos institutions qui donnerait un cadre et les moyens d’agir et de protéger, afficherait une réelle volonté de lutter contre la culture du viol dont nous sommes abreuvés (via le porno), dès le plus jeune âge. (…) Une loi intégrale pour prendre enfin au sérieux toutes les victimes ». Malgré le talent des comédiens, le spectacle peut paraître laborieux par son abondance de détails. Pour autant, il faut vraiment le prendre comme un plaidoyer. Mireille Davidovici
Entre parenthèses, Pauline Bureau : jusqu’au 19/04, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52). La Petite Fille sur la banquise, Adelaïde Bon (Le Livre de poche, 256 p., 8€40).
Tournée : le 28/04 à la Scène nationale 61, Alençon-Flers-Mortagne. Les 06 et 07/05 à la Maison des Arts, Scène nationale de Créteil. Du 17 au 22/11 au Centquatre, Paris. Les 13 et 14/01/27 à La Passerelle, Scène nationale St Brieuc. Les 21 et 22/01 au Théâtre de Sartrouville, Centre dramatique national de Sartrouville. Le 29/01 au Théâtre Roger Barat, Herblay-sur-Seine. Les 11 et 12/03 au Théâtre du Beauvaisis, Scène nationale de Beauvais. Les 18 et 19/03 au Bateau feu, Scène nationale de Dunkerque.