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Vitez, un Soulier à son pied !

Antoine Vitez s’est éteint le 30 avril 1990 à l’âge de 59 ans. Cela fait trente ans et trois mois. En ce mois de juillet, l’Ina lance la réédition du DVD qui restitue sa mise en scène du Soulier de satin de Paul Claudel. Un spectacle-monde éblouissant.

 

Ce que nous vivons ces jours-ci ne nous fait pas oublier que le temps n’est pas un, mais plusieurs. Nous le vivons contradictoire et éclaté. Pour ceux qui ont connu Antoine Vitez, il est donc loisible de revoir l’artiste, l’homme et le citoyen tel qu’il fut, de le remémorer dans la levée d’images du souvenir : son théâtre, sa pensée née d’une intelligence si vive, ses sentences devenues proverbiales (« Un théâtre élitaire pour tous », « On peut faire théâtre de tout… ») . Entre le 12 et le 16 juillet, devaient avoir lieu, à la Maison Jean-Vilar d’Avignon, deux journées à lui consacrées, tandis que le 7 aurait déjà vu là-bas, sous l’égide de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), le lancement du DVD tant attendu qui restitue sa mise en scène du Soulier de satin, de Paul Claudel, sans conteste un spectacle-monde éblouissant, à l’échelle du génie pléthorique du poète. L’INA a maintenu néanmoins la sortie du DVD, sans toutefois l’inauguration officielle.

Il est prévu que plus tard, au gré d’un mieux envisageable des circonstances sanitaires, une plus grande visibilité médiatique soit rendue possible pour la promotion de ce film, qui permettra à d’autres générations d’en être émues à leur tour. Ces informations émanent de la Société des amis d’Antoine Vitez, qu’animent avec ferveur ses filles, Jeanne et Marie. Elles font également savoir que la traduction en langue russe de textes d’Antoine, regroupés sous le titre l’École, vient d’être achevée par Elena Naoumova. Elle doit être envoyée pour relecture au Gitis (Institut national des arts du théâtre), la grande école moscovite. L’Institut français de Russie soutient cette traduction et son édition. En France, nous disposons chez Gallimard d’un fort ouvrage (612 pages), Le théâtre des idées, constituant une anthologie d’écrits d’Antoine Vitez proposée par Danièle Sallenave et Georges Banu.

À l’heure où le théâtre dans son ensemble, qu’il soit public ou privé, du haut en bas de l’échelle, se trouve frustré du droit de cité, n’est-il pas juste de ranimer la flamme des maîtres ? Vitez en fut un, comme Jouvet et Vilar, à ce titre digne d’être lu, médité, dorloté dans la mémoire nationale de l’art dramatique, qu’il a dûment enrichi et rénové, au fil d’expériences joueuses et graves qui ont engendré une dynastie d’acteurs souplement aguerris, infiniment libres qui, à leur tour, essaiment. Jean-Pierre Léonardini

Un coffret d’anthologie

Le chef d’œuvre incontournable, les douze heures de la mise en scène historique du Soulier de satin de Paul Claudel. Pour la première fois, audacieux Vitez, la pièce était montée en intégrale : une nuit magique, Cour d’honneur du Palais des papes, en juillet 1987 ! Signée Yves-André Hubert, la captation fut réalisée au Théâtre national de Belgique en 1988. Une mise en scène lumineuse, une magistrale interprétation, des comédiens inoubliables : Ludmila Mikaël, Didier Sandre, Robin Renucci, Jean-Marie Winlig, Anne Benoît, Valérie Dréville… (Un coffret de quatre DVD, avec un livret de 36 pages. 39,95 €).

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Provost et sa Bonne épouse

Après plusieurs films consacrés à l’émancipation féminine, le cinéaste Martin Provost persiste et signe avec La Bonne Épouse. Une comédie corrosive, portée par un trio d’actrices époustouflant : Juliette Binoche, Noémie Lvovsky, et Yolande Moreau.

 

C’est avec joie que l’on s’engouffre à nouveau dans les salles de cinéma après les films ou séries, parfois de très bonne qualité, vus sur un poste de télévision ou un écran d’ordinateur durant les trois mois de confinement. Cet enthousiasme est renforcé par la découverte du dernier film de Martin Provost, La Bonne Épouse, une comédie rythmée et acide sur les écoles ménagères d’avant 1968.

L’enseignement dans ces établissements où l’on apprenait aux jeunes filles à tenir leur foyer et servir leur mari sans moufter est le prétexte à tout dynamiter. Paulette Van Der Beck, la patronne des lieux (campée par Juliette Binoche), y enseigne avec élégance et ardeur comment tenir son foyer et satisfaire son mari (François Berléand). Mais la mort de celui-ci, la rencontre avec un amour de jeunesse et la ferveur de Mai 68 qui gronde à bas bruit vont faire vaciller ses principes.

Une époque pas si lointaine

Bien sûr, le scénario s’amuse de scénettes aujourd’hui totalement obsolètes, comme les cours de couture en vue de la constitution d’un trousseau, ou bien de certaines valeurs morales inculquées telles que celle la disponibilité totale et discrète de la femme au foyer à son mari et à ses enfants. Pourtant, l’époque n’est pas si lointaine où les femmes eurent enfin accès à un chéquier et à leur autonomie financière (1975).

À sa façon, légère, le film renvoie à l’urgence d’une prise de conscience sociale de la violence dont sont victimes les femmes. Pour preuve, l’analyse terrifiante du documentaire Féminicides de Lorraine de Foucher réalisé à partir d’une longue enquête du journal Le Monde. La domination masculine est donc loin d’être terminée…

La comédie, le rythme

Bien sûr, il y eut précédemment Le Ventre de Juliette (2003), Séraphine (2008), Où va la nuit (2011), Violette (2013) et Sage Femme (2017), des films aux tons différents qui ont constitué une œuvre déjà tournée vers l’émancipation féminine. Mais Martin Provost s’offre ici la légèreté de la comédie. Sans évacuer les zones d’ombres de la période, le récit fait le pari d’un rythme endiablé avec des scènes hilarantes, des répliques qui fusent… et le plaisir des actrices et des acteurs.

Ce plaisir, Juliette Binoche, Noémie Lvovsky et Yolande Moreau ne le cachent pas. Toutes trois incarnent avec tendresse des personnages féminins stéréotypés, tels que la bourgeoise un peu « prout-prout », la religieuse rigide, la sœur frustrée. En face, François Berléand et Édouard Baer relèvent vaillamment le défi en gent masculine dépassée. À la fois comédie musicale et plaidoyer émancipateur, la dernière scène du film insuffle une énergie qui force à bouger. Dominique Martinez

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Culture, le flou d’un plan de relance

Vague et sans ambition pour l’avenir, le « plan culture » d’Emmanuel Macron inquiète autant les intermittents du spectacle que le silence qui l’a précédé. Comme d’autres salariés et privés d’emploi, ils refusent d’être précarisés. État des lieux

 

Qu’auraient été nos jours confinés en l’absence des artistes ? Sans l’Orchestre de Radio France « à la maison », le ballet des danseurs de l’Opéra de Paris en visioconférence ou bien encore les très virales Goguettes… Et sans France.tv qui a renoué pour l’occasion avec la culture : documentaires, théâtre, cinéma… Las ! Pendant tout ce temps, les tournages étaient à l’arrêt, les salles de répétition et de spectacle fermées, les festivals annulés, des projets abandonnés… En raison du risque sanitaire, le spectacle fut l’un des premiers secteurs mis à l’arrêt, il comptera parmi les derniers à retrouver des conditions d’activité normales. D’où l’inquiétude à propos de la reprise puisque – et c’est une lapalissade –, afin de créer, tout artiste doit pouvoir vivre.

Depuis que les salles furent contraintes de fermer leurs portes début mars, les syndicats, en particulier la CGT spectacle, n’ont cessé d’alerter sur la situation précaire des auteurs et des intermittents, des techniciens et des artistes. Outre la tenue régulière de manifestations, ils ont contribué à la signature d’une pétition par plus de 200 000 personnes, ils ont participé à l’écriture de « propositions pour la continuité des droits à l’assurance-chômage des artistes et techniciens intermittents du spectacle ». Celles-ci ont été transmises à l’Élysée, faute de réponse du ministère de la Culture. Ajoutant leurs voix à celle de la CGT, des collectifs ont été créés, des tribunes publiées, la colère du comédien Samuel Churin – une figure historique de la lutte des intermittents – diffusée sur YouTube… Mais, tel qu’en lui-même, Emmanuel Macron, président de la République, ne sortira du bois que lorsque les stars s’en mêleront.

Droits sociaux incertains pour la reprise

« Aux artistes qui se sont exprimés, je veux dire que je les entends. L’État continuera de les accompagner, protégera les plus fragiles, soutiendra la création», twitte le chef de l’État le 2 mai suite à la tribune publiée dans Le Monde signée par près de trois cents personnalités : Jeanne Balibar et Catherine Deneuve, Jean Dujardin et Omar Sy… : « Comment feront les intermittents pour pouvoir continuer à acheter à manger après la prolongation [de la durée des droits à l’allocation chômage jusqu’au 30 juin 2020, ndlr] qui a été décidée ? Comment feront les auteurs qui ne bénéficient même pas de ce système ? » Dédaignant une fois de plus la place des syndicats, Emmanuel Macron s’entretient le 6 mai avec douze artistes avant de dévoiler son « plan pour la culture ». Il annonce que les droits des intermittents du spectacle seront « prolongés d’une année » au-delà des six mois où leur activité aura été « impossible ou très dégradée », soit jusqu’à fin août 2021.

Ce qui introduit incertitudes et oublis : vu le contexte, peu d’intermittents parviendront à travailler les 507 heures requises sur douze mois pour obtenir l’assurance-chômage (ARE). D’où la revendication CGT d’un report d’un an de toutes les dates anniversaires qui interviendraient avant la date butoir du 31 août 2021. Par exemple, quelqu’un qui a ses droits à l’assurance-chômage ouverts jusqu’en janvier 2021 pourrait les voir prolonger jusqu’en janvier 2022. Si le projet de texte élaboré début juin par le gouvernement semble répondre à cette demande, il oublie encore du monde : les femmes de retour de congé maternité, les nouveaux entrants dans le régime de l’intermittence, ceux qui sont en rupture de droits… « Je redoute qu’il ne leur soit proposé qu’une indemnité forfaitaire de 1000 euros », s’inquiète Denis Gravouil, le secrétaire général de la CGT Spectacle, « c’est le cas pour les auteurs, une aumône ! ».

Du chômage et des luttes

Dès le mois de mars, le syndicat a bataillé pour que les intermittents bénéficient de l’activité partielle comme leurs collègues permanents. De grandes entreprises privées, tel Disney, ont ainsi fini par s’y résoudre quand, en dépit de la demande du gouvernement, des institutions subventionnées comme l’Opéra de Bordeaux ont refusé. « De toute façon, même si on obtient des avancées sur l’assurance-chômage pour les intermittents », précise le syndicaliste, « dans les métiers de la culture, des tas de gens ne sont pas à ce régime ». Ce sont les CDD et ils n’ont pas eu droit à l’activité partielle. « Nous mènerons des luttes pour que tous ceux qui devaient bosser sur les festivals en bénéficient », prévient-il.

La mise à l’arrêt du spectacle impacte aussi les activités connexes. « Comment feront tous ceux dont l’emploi est, comme le nôtre, discontinu : travailleurs engagés en extra (restauration, hôtellerie, nettoyage, commerce), tous les secteurs d’activité qui se déploient autour des événements culturels ? », interrogeait aussi la tribune des personnalités. En cas de maintien de la « réforme » de l’assurance-chômage, le durcissement des règles d’indemnisation les mènera au RSA. Alors, en amont des discussions avec le ministère du Travail, la CGT « fait monter la pression ». Fédérations du commerce et du spectacle, union des syndicats de l’intérim, comité des privés d’emploi et précaires, à l’instar de divers collectifs, dont celui des saisonniers CGT, ont multiplié les initiatives, telle la pétition pour l’abandon de la réforme ou l’organisation de manifestations inopinées…

Relance… Quelle relance ?

Les intermittents du spectacle sont au croisement de deux sujets, l’assurance-chômage avec leur régime spécifique et la culture puisqu’ils la font vivre au quotidien. Selon le site du ministère, le secteur contribue pour 2,2% au PIB du pays. Pourtant, bien que celui-ci soit probablement sinistré pour longtemps, les annonces présidentielles concernant sa relance se révèlent pingres, vagues et sans ambitions. Les intermittents sont ainsi incités à mener des actions dans les écoles. « Une tartufferie ! », s’agace Denis Gravouil. « Les artistes et techniciens le font déjà, une augmentation de leurs interventions ne fera pas la maille en volume d’emplois ». Autre chose serait une politique sur le long terme visant à développer l’éducation artistique et culturelle avec des enseignants spécialisés.

Le cinéma va bénéficier d’un fonds d’indemnisation temporaire pour les séries et tournages annulés, le nouveau Centre national de la musique d’une dotation de 50 millions d’euros. Un grand programme de commandes publiques est aussi prévu pour les plasticiens, le spectacle vivant, les métiers d’art… sans précision quant à l’enveloppe allouée. « Du saupoudrage quand il faudrait des milliards, un budget triennal et une loi de programmation pour relancer le secteur », juge le syndicaliste. La crise sanitaire pourrait accentuer en effet le phénomène de concentration qui, depuis une dizaine d’années, mine la diversité du tissu culturel et l’emploi (Fimalac pour les Zénith, Live Nation pour la production de festivals, de concerts ou d’artistes…) en raison de l’amoindrissement des politiques publiques.

Autre point important : la mise à contribution des Google, Amazon et autres Netflix. « La transposition de la directive européenne sur les droits d’auteur s’impose comme une priorité », souligne Denis Gravouil. Ce serait une première avancée concrète : de la valeur créée par la diffusion des œuvres sur Internet, la directive en prévoit le partage avec les auteurs et les artistes. Christine Morel

Roselyne Bachelot, rue de Valois

La main sur le cœur, Roselyne Bachelot l’avait promis et juré sur toutes les ondes et les écrans : la politique, plus jamais ! La native de Nevers, ancienne ministre de la santé de Nicolas Sarkosy et fringante égérie des Grosses têtes, prend donc la direction de la « maudite » rue de Valois, comme la qualifie le quotidien Le Monde : depuis 1995, la douzième locataire du ministère de la Culture !

À l’annonce de sa nomination, la férue d’opéra et coqueluche des média confie qu’elle sera « la ministre des artistes et des territoires ». Une déclaration qui réjouira le chef du gouvernement, ajoutant vouloir « approfondir les liens avec les élus locaux, les acteurs économiques » et « décloisonner le public et le privé ». Des propos qui ont plu à Jean-Marc Dumontet, l’influent producteur et ami des époux Macron, propriétaire de six théâtres à Paris et en province ! « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que le pain et le vin… », déclarait Jean Vilar quelques décennies plus tôt, « le théâtre est donc, au premier chef, un service public, tout comme le gaz, l’eau, l’électricité ». Yonnel Liégeois

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Jaugette, la Brenne en musique !

Du 17 au 19 juillet, le Manoir des arts de Jaugette (36) organise son traditionnel festival de musique. Sous la baguette, et au clavier de la pianiste d’origine russe Irina Kataeva-Aimard, présidente de l’association organisatrice ! Relevé avec bonheur depuis 2012, un défi permanent que ces rencontres musicales dans le parc naturel régional de la Brenne aux confins du Berry et de la Touraine.

 

À l’heure où les contraintes sanitaires dues à la pandémie ont eu raison de nombreuses manifestations culturelles et festives, Irina Kataeva-Aimard et ses amis maintiennent leur rendez-vous estival organisé cette année sur le thème Esprit et Musique. L’association « Le manoir des arts de Jaugette » avait à cœur de présenter des œuvres illustrant cette belle citation de Sophia Shérine Hutt affichée en tête de programme, « la musique est à l’âme ce que l’été est à la fleur ». Pour servir ce projet poétique, de grands compositeurs !

Impossible cette année, de ne pas consacrer une soirée à Ludwig van Beethoven dont on célèbre le 250ème anniversaire de sa naissance. Et pour succéder à l’auteur de la symphonie pastorale, un autre compositeur allemand, Bach, que l’on découvrira par le son et par le geste… « Bach, ça s’écoute et ça se voit », souligne Irina : des danseurs russes accompagneront donc la musique interprétée par une formation clavecin et violon. Hommage également à Olivier Messiaen avec son Quatuor pour la fin du temps composé dans les camps de travail en 1940. « C’est une œuvre qui n’a rien de pessimiste, au contraire elle donne à ressentir la beauté éternelle », explique Irina. Grands classiques et œuvres contemporaines céderont ensuite la place au cinéma et au jazz. Un film de Mélies sera projeté sur une création du compositeur argentin Graetz. Enfin, un trio de jazz clôturera cette neuvième édition des rencontres musicales. Comme toujours, l’éclectisme est bien le maître mot d’une programmation qui sera en grande partie présentée en extérieur, dans le verger de Jaugette spécialement aménagé pour cette édition 2020 : construction d’une scène, installation de panneaux acoustiques en pleine nature.

Rien ne prédestinait Irina Kataeva-Aimard à diriger de telles rencontres musicales ! La pianiste a grandi loin de la Brenne, à Moscou, au sein d’une famille d’artistes. « J’ai eu la chance de baigner dans un environnement fabuleux », reconnaît-elle bien volontiers, « parmi les invités de mes parents, il y avait des gens comme Samson François ». Son père, Vitali Kataev, était chef d’orchestre et sa mère, Liouba Berger, musicologue. Un univers pour le moins favorable au développement de l’expression artistique, tel fut le chemin emprunté par Irina qui s’initia très jeune à la musique et notamment aux créations contemporaines. Fervente admiratrice de la musique de Messiaen, dès les années 1980, elle interprète ses œuvres dans de nombreux lieux de culture de l’ex Union Soviétique. En France, où elle s’installe en 1985, et un peu partout dans le monde, elle multiplie sa participation dans de très nombreux festivals. Elle joue Prokofiev, Scriabine, Chostakovitch.

Elle devient une sorte de pianiste attitrée des compositeurs contemporains russes, tels Alexandre Rastakov ou Edison Denisov. Elle rencontre et travaille avec Pierre Boulez et Olivier Messiaen. Au début des années 2000, elle enregistre les œuvres de plusieurs compositeurs contemporains européens. Son talent et son expérience l’autorisent naturellement à transmettre son savoir : elle enseigne au Bolchoï le répertoire des mélodies françaises aux jeunes chanteurs russes, elle est par ailleurs professeur titulaire de piano au Conservatoire à rayonnement départemental Xenakis d’Évry Grand Paris Sud.

Et puis… Les hasards de l’existence la conduisent dans le parc naturel régional de la Brenne. Coup de cœur pour un manoir datant des XVème /XVIIème siècles : Irina trouve à Obterre un lieu de villégiature certes, surtout une formidable opportunité pour façonner un cadre propice à la présentation d’œuvres musicales diverses. D’une grange, elle fait une salle de concert. À partir de 2011, l’artiste investit dans les bâtiments puis elle crée une association. Au final, trois festivals de musique classique par an mariant des concerts d’instruments anciens, la création d’œuvres contemporaines, les prestations de groupes folkloriques, les conférences et les master class permettant la rencontre de jeunes musiciens. À chaque rencontre son thème : du Romantisme en Europe au XIX ème siècle à la Splendeur russe, en passant par Tradition et modernité ou encore La nature les animaux et la musique… La palette est large, le pari osé. « Aux habitants d’une région éloignée des grandes salles de concert, je veux offrir l’ouverture aux musiques du monde. Passées et actuelles. L’art ne doit pas être réservé à une élite, habituée aux lieux de cultures des métropoles ».

L’idée n’est pas non plus de plaquer artificiellement un lieu de spectacle. Son désir le plus cher ? Faciliter l’échange culturel, agir concrètement pour la découverte d’une région et de son patrimoine. Les rencontres musicales de Jaugette sont ainsi l’occasion pour les visiteurs de se familiariser avec des paysages, une gastronomie locale. L’hébergement sur place des artistes est aussi un vecteur de rapprochement. Et des artistes de renommée internationale, il en est passé durant cette décennie ! Irina garde de ces prestations des souvenirs impérissables. De sa mémoire jaillissent quelques moments phares, comme la présence en 2015 d’Andreï Viéru, l’un des plus talentueux interprètes de Bach sur la scène internationale. L’hôte du Manoir des Arts se dit aussi honorée de la participation de Simha Arom, l’un des plus grands ethnomusicologues de notre temps : il présenta un atelier consacré à Gamako, un groupe africain.

« La venue de dix-huit chanteurs de l’opéra du Bolchoï fut pour moi un moment magique », s’enthousiasme-t-elle. Dans le même registre, elle apprécia tout particulièrement la visite d’un groupe d’une quinzaine d’artistes de Mestia en Georgie : le plus jeune avait 17 ans, le plus ancien 85… Les virtuoses qui ont répondu à l’invitation d’Irina ont souvent servi avec brio des projets innovants. Tels ces Miroirs d’Espaces de François Bousch où, au cours de l’écoute de cette création pour électronique et diaporamas, le public intervient sur le déroulé musical par l’intermédiaire de leur smartphone : le compositeur a créé une sorte d’alphabet sonore qui permet de transcrire en notes les textes envoyés par les téléphones. En 2019, Pierre Strauch dirigea à six heures du matin un quatuor à cordes sur la terrasse du château du Bouchet : Haydn, Webern et Schumann à un jet de pierre de l’étang de la mer rouge, l’un des plus beaux plans d’eau de la Brenne, au cœur du parc naturel régional ! Plus d’une centaine de personnes ont eu le privilège de vivre cette communion entre la musique et le réveil de la nature.

Une symbiose qui touche même la sensibilité du monde animal, si l’on en croit la réaction de pensionnaires du parc animalier de la Haute-Touche. Des événements musicaux et chorégraphiques ont été présentés au public dans les allées de la réserve. « Nous avons vécu des moments magiques », confie Irina. « Captivée par le spectacle, une meute de loups s’est rassemblée au bord de leur enclos, plus tard ce sont deux lamas qui sont restés figés, visiblement fascinés par le jeu des artistes ».

Une expérience qui montre à quel point les idées bouillonnent dans l’esprit des organisateurs ! D’ores et déjà, des réflexions sont engagées pour ouvrir les visiteurs à d’autres réalisations : un projet d’espace réservé aux sculptures contemporaines est en gestation. D’une année l’autre, Irina et son association innovent et surprennent. L’objectif ? Faire du Manoir des arts, et des Rencontres musicales de Jaugette, un rendez-vous exceptionnel de la création artistique. Philippe Gitton

 

Un festival éclectique

Entre musique de la Renaissance, musique contemporaine et grands classiques de jazz, les rencontres musicales de Jaugette offrent à vivre des moments exceptionnels dans une région qui l’est tout autant, la Brenne ! Trois jours magiques :

Le vendredi 17 juillet, à 20h : récital de piano Beethoven par Pierre-Laurent Aimard.

Le samedi 18 juillet, à 17h : Reflets, un hommage de Jean- Luc Darbellay à Olivier Messiaen. Quatuor pour la fin du Temps par Sona Khochafian (violon), Alain Billard (clarinette), Irina Kataeva (piano) et Pierre Strauch (violoncelle). À 20h30 : « Je regarde Bach » par Olga Pashchenko au clavecin, François Benois-Pinot au violon et les danseurs Konstantin Mishin et Ira Gonto.

Le dimanche 19 juillet, à 10h30 et 11h30 : « Madrigaux de Renaissance » par l’Ensemble Perspectives, concert hors les murs à la Chapelle de Plaincourault à Mérigny. À 14h30 et 16h : Ciné-concert Georges Méliès, « Le magicien du cinéma », sur une musique originale de Carlos Grätzer par l’Ensemble Sillages dirigé par Gonzalo Bustos. À 18h : « Hommage à Gershwin », avec le Trio de jazz de Thierry De Michaux (Jean Pierre Rebillard, Jean-Yves Roucan et Thierry De Michaux).

Rens. : www.jaugette.com , www.destination-brenne.fr (Tél. : 02 54 28 20 28 ou 06 75 70 65 79)

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Mona Ozouf, ode à la mémoire !

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Mona Ozouf. Philosophe et historienne, la spécialiste de la Révolution française explique comment l’évocation du passé parvient à éclairer le présent. Beauté et joie de la mémoire.

à lire, acheter ou télécharger : Mona Ozouf a publié une trentaine de livres. Son Dictionnaire critique de la Révolution française, avec Francois Furet, Les mots des femmes et Composition française ont atteint un très vaste public. Son dernier ouvrage : L’autre George, à la rencontre de George Eliot (parution en poche Folio, fin septembre 2020).

 

Chers tous,

Ma boîte mail déborde. Pour aujourd’hui, ce sera donc, pardonnez -moi, une réponse collective : chacun reconnaîtra son bien.

En temps ordinaire, vous et moi tissons la toile de nos jours avec trois fils : présent, passé, futur. Mais celui-ci brusquement nous manque. L’an dernier, à pareille époque, par ce beau temps miraculeux, vous m’auriez demandé : quels projets pour juillet, pour août ? Où çà, et avec qui ? Questions devenues oiseuses : y aura-t-il seulement un été ?

Puisque nul ne sait ce que demain nous réserve, vous vous ingéniez à meubler l’aujourd’hui avec les images des jardins où vous avez trouvé refuge. De jour en jour ma collection s’enrichit, le muguet de Catherine, la glycine d’Anne-Marie, les pensées de Sylvie, le lilas blanc de Natacha. Toutes des femmes, lectrices de Colette, filles de Sido : pas un homme ne songe à donner des nouvelles de son cactus rose. Une exception, mon fils, avec son bouquet champêtre échevelé.

Mais soyons équitables, car vous, mes vieux copains, n’êtes pas en reste de cadeaux : la visite quotidienne de Dominique, qui lit et dit si bien la prose comme la poésie, et me promène de Hugo à Perec, de Stéphane Zweig à Jean-Claude Grunberg ; les vidéos pour réfléchir, pour rire, pour s’attendrir. Comme cet irrésistible envoi d’Olivier : un Abel bouclé de deux ans et demi feuillette Pour rendre la vie plus légère, pointe un doigt impérieux sur la page, et conte à sa manière l’histoire qu’elle recèle : à l’en croire, celle d’un dragon qui l’aurait avalé tout cru.

Vos courriers font sourire le présent. Mais c’est pourtant le passé qui vous submerge. Du temps vous est rendu, avec la tentation de lire à rebours la phrase de la vie. Toi, ma fille, qui as rouvert les vieux albums de photos de la famille. Vous, mes amis, qui me dites, contre vos attentes, préférer à la découverte de nouveaux livres les retrouvailles avec ceux que vous avez longuement fréquentés. Et vous, silhouettes qui resurgissez d’autrefois. Parfois de la haute enfance, sur fond d’une plage bretonne d’avant-guerre ; parfois des lointaines hypokhâgnes où j’ai enseigné : Françoise, qui aujourd’hui me confectionnez des masques ; Sylvie, qui m’avez raconté comment voyageait dans les familles la parole philosophique : vous pensiez avec Platon que nul n’est méchant volontairement. Votre père vous affirmait que les hommes à l’évidence veulent le mal, crois-en ma vieille expérience. Vous lui rétorquiez que Platon était aussi vieux que lui, et s’ensuivait une violente mais noble dispute.

Merci à tous pour cette brassée de souvenirs. Souvent déchirants quand ils parlent des jours heureux. Mais précieux pour vérifier ce que Rousseau disait de Saint-Preux : « Si vous lui ôtez la mémoire, il n’aura plus d’amour ».

Gardez bien la mémoire et l’amour, et faites attention à vous,

Mona Ozouf

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Que le théâtre recommence !

Depuis 1963, les Prix du Syndicat de la Critique saluent chaque année les spectacles et les personnalités artistiques, que ce soit en théâtre, en musique ou en danse. Malgré une saison brutalement interrompue en mars, pour l’année 2020 le Grand prix Théâtre a été attribué à Une des dernières soirées de carnaval, de Carlo Goldoni dans une mise en scène de Clément Hervieu-Léger… Celui de la meilleure comédienne à Ludmilla Dabo dans Une femme se déplace (de et mis en scène par David Lescot), du meilleur comédien à André Marcon dans Anne-Marie la Beauté (de et mis en scène par Yasmina Reza).

 

Après une saison brutalement mise à l’arrêt, la tristesse de voir tous les lieux de culture à peine veillés par une servante, les théâtres rouvrent progressivement. Rêver à demain sans nier hier, célébrer la vie tout en rendant hommage à ceux qui nous ont quittés, Jean-Laurent Cochet, Michel Piccoli, Guy Bedos, Marcel Maréchal, goûter à une humanité presque oubliée, laisser derrière soi le monde virtuel qui, le temps du confinement, nous a rappelé que les artistes savaient être inventifs, un peu partout, donc et ce malgré la crise à venir, le craquement des planches, le grincement des sièges redonnent vie à ces espaces laissés à l’abandon.

N’ayant pu imposer ses vues sur un renouveau de la comédie italienne, Carlo Goldoni quitte en 1762 sa belle Venise pour Paris, laissant derrière lui un hommage vibrant et drôle à sa patrie, Une des dernières soirées de Carnaval. Quelque 250 ans plus tard, Clément Hervieu-Léger monte avec une modernité classique autant qu’épurée, rappelant le travail ciselé de Patrice Chéreau, cette mise en abîme du théâtre, qui célèbre la fin d’une époque, le début d’une nouvelle ère incertaine mais riche de promesses. Il n’en fallait pas plus pour que cette comédie humaine prenne en cette période bien étrange une saveur particulière.

Avec la même volonté de donner aux mots toute leur force, Julie Duclos s’empare de Pelléas et Mélisande et imagine une mise en scène très cinématographique qui invite à découvrir ce texte poétique et sombre d’une manière plus intimiste. Texte chuchoté, jeu minimaliste, elle plonge dans les eaux troubles des passions contraires. Avec élégance, elle fait entendre autrement Maeterlinck.

Nos sociétés contemporaines changent. Notre regard sur le monde, sur le genre, sur l’égalité des sexes évolue. En s’emparant de ces sujets longtemps tabous, auteur.e.s et metteur.euse.s en scène interrogent nos consciences, nos certitudes. Ainsi, en retraçant l’histoire extraordinaire de la première équipe française de football féminin, Pauline Bureau touche juste et repousse dans leurs derniers retranchements les préjugés sexistes. Sa plume acérée, mordante, sa mise en scène précise, joyeuse, font mouche. Il en est de même avec l’étonnante marionnette transgenre de Johanny Bert. HEN n’a pas la langue dans sa poche. Elle a de la gouaille. Extravagante, cette poupée de bois et de chiffon transgresse les codes. Une bouffée d’oxygène bienvenue à l’heure de la morosité et du repli sur soi.

Toujours en démêlés avec la justice russe, l’artiste dissident Kirill Serebrennikov signe avec Outside, un troublant portrait en miroir du photographe chinois Ren Hang, qui s’est suicidé à l’aube de ses trente ans. S’appropriant son esthétisme qui sublime le nu tout en dénonçant le puritanisme et la pornographie politique de nos dirigeants, l’artiste s’identifie à ce plasticien et offre un spectacle total qui a coupé le souffle de nombreux festivaliers avignonnais.

Le théâtre ne serait rien sans les interprètes. Dans Une femme se déplace, la comédie musicale de David Lescot, la détonante Ludmilla Dabo brûle les planches et réinvente la figure féminine d’aujourd’hui. Elle joue, chante, danse avec une générosité sans faille. Une comédienne solaire, dont le talent est ici salué.

Se glissant avec naturel dans la peau d’une actrice jouant les faire-valoir, croquée par Yasmina Reza, André Marcon met en lumière les habitués du second plan et rappelle que chaque vie, même banale, est importante. En revisitant avec malice le Phèdre de Racine, François Gremaud transforme la tragédie classique en stand-up savoureux et offre au jeune Romain Daroles un rôle à sa démesure. Renouvelant la figure mythologique d’Électre dans le très féministe spectacle de Simon Abkarian, Aurore Frémont fait de la vierge bafouée, une amazone furieuse. S’appuyant sur les musiques rock balkaniques du trio Howlin’Jaws, elle joint sa voix à celles des femmes oppressées par nos sociétés patriarcales.

Naviguant dans les eaux noires d’une crise sanitaire sans précédent, qui rappellent la très belle scénographie de Stéphane Braunschweig dans son adaptation de Nous pour un moment d’Arn Lygre, les artisans du spectacle vivant font feu de tout bois pour reprendre le chemin des théâtres. À leurs côtés, en observateurs privilégiés, tout comme Jean-Pierre Han et sa revue Frictions, consacrée à la création théâtrale, nous nous tenons solidaires et leur offrons notre soutien indéfectible. Olivier Frégaville-Gratian d’Amore (L’œil d’Olivier), vice-président Théâtre du Syndicat professionnel de la critique.

Meilleur livre sur le théâtre

Le Prix 2020 du meilleur livre sur le théâtre a récompensé Jean-Pierre Han, fondateur et directeur de la revue Frictions, Théâtre-Écritures. Pour le numéro hors-série, 30 éditos+1, célébrant les vingt ans de la publication. Devant les difficultés cumulées pour que perdure et rayonne telle initiative culturelle, un soutien amplement mérité et une invitation à découvrir une revue aussi riche dans sa forme que sur le fond (50€ pour 4 nos/an, 8 nos pour 80€)… Félicitations à notre confrère et ami, contributeur régulier à Chantiers de culture ! Yonnel Liégeois 

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Alice Guy, pionnière du cinéma

Le documentaire long-métrage de Pamela B.Green, Be natural, rend hommage à Alice Guy-Blaché. L’histoire cachée de la première femme cinéaste. Un nom gommé des mémoires du cinéma, enfin sorti de l’oubli.

 

Au début, sa vie est « un beau roman, une belle histoire… », comme le dit la chanson. Alice Guy naît à Saint-Mandé en 1873 et commence sa carrière comme sténo-dactylo chez Léon Gaumont en 1894. C’est avec lui qu’elle découvre, l’année suivante, la première projection organisée par les Frères Lumière. Gaumont, très intéressé, souhaite développer le procédé. Le cinématographe n’étant alors qu’un divertissement pour amateurs, il accepte  la proposition d’Alice de créer des petits films. « C’est un métier pour jeunes filles », affirme-t-il. Elle y excelle très rapidement, trouvant là une vraie vocation. Sa Fée aux choux, en 1896, est de fait le premier film de fiction au monde. Elle ne s’arrête pas en si bon chemin, des centaines d’autres suivent, près de mille  selon Martin Scorsese ! Elle sait tout faire (scénariste, réalisatrice, décoratrice, costumière), elle gère toute la production. Elle aborde tous les styles, comique ou sentimental, elle tourne des westerns et invente le « clip musical » avec les chansonniers de l’époque, Mayol ou Dranem. Point d’orgue en 1906, elle tourne La vie du Christ. Un film de 35 mn, une durée exceptionnelle à l’époque, en 25 tableaux, sans doute son chef d’œuvre !

À l’origine de nombreuses innovations technologiques, comme la colorisation et le chronophone (ancêtre du parlant), elle les introduit aux États-Unis où elle suit son mari Herbert Blaché en 1907. Léon Gaumont l’encourage à partir, craignant peut-être que son talent protéiforme ne lui fasse ombrage… Elle crée sa propre société de production à Fort Lee dans le New Jersey, la Solax, qui restera le studio de cinéma le plus important de toute la période pré-hollywoodienne et fera d’elle la première femme directrice de studio. Elle travaille d’arrache-pied, la maternité ne freine pas sa passion. Elle tourne avec les stars de l’époque, mais aussi avec des acteurs noirs, elle révolutionne sur bien des aspects ce que l’on appelle alors la « photoscène ». À savoir la mise en scène : apparition des gros plans, sonorisation et direction d’acteurs résolument moderne avec pour seule consigne « Be natural »… À l’avant-garde quant aux thèmes de ses films souvent teintés d’humour, elle aborde le féminisme et parfois des sujets aussi graves que la maltraitance des enfants ! Plus étonnant pour l’époque, elle tourne en 1916 un film sur le planning familial, Shall the parents decide.

Après des années d’intense activité et d’un large succès, les  choses se gâtent : une partie de ses studios est la proie d’un incendie, elle est en instance de divorce. Alice Guy-Blaché décide de regagner l’hexagone avec ses deux enfants mais la France l’a oubliée et elle ne trouve pas de travail. Dans les premiers ouvrages relatant l’histoire du cinéma, elle constate que son nom n’apparaît pas. Pire, certaines de ses œuvres sont attribuées à d’autres qu’elle a fait travailler, comme Louis Feuillade ! Elle tombe dans les oubliettes, même dans l’histoire de la maison Gaumont : Léon Gaumont promet une correction pour la seconde édition de l’ouvrage, mais il meurt en 1946, ce n’est qu’en 1954  que son fils Louis rétablit l’« oubli ». Alice Guy décide alors de s’attaquer à sa propre réhabilitation. Elle cherche à retrouver ses films, non sans mal. Sans copyright ni générique, ils sont déjà égarés ou disséminés chez les premiers collectionneurs…. Découragée, elle entreprend alors d’écrire ses mémoires, Autobiographie d’une pionnière du cinéma qui, refusée par les éditeurs, ne sort qu’en 1976 chez Denoël : à titre posthume, elle meurt en 1968. À noter que Daniel Toscan du Plantier lui-même, directeur de la Gaumont de 1975 à 1985, ignorait son existence !

Comme l’explique l’historienne Laure Murat, « encouragée par Léon Gaumont qui sut lui confier d’importantes responsabilités, objet d’hommages appuyés signés Eisenstein ou Hitchcock, Alice Guy n’a pas tant été victime « des hommes » que des historiens du cinéma. Son effacement est l’exemple même d’un déni d’histoire ». En 1916, l’un de ses derniers films a pour titre Que diront les gens ? Ceux qui verront le documentaire de Pamela B.Green applaudiront à la découverte de ce personnage méconnu. Selon l’aveu de la réalisatrice, reconstituer la vie et l’œuvre d’Alice Guy nécessita un véritable travail d’enquête qu’elle mena en France et aux USA pendant près de dix ans pour dénicher des bobines, des documents, des correspondances, des photos d’époque et glaner des témoignages de son épopée américaine. On y découvre notamment celui de sa fille Simone et, plaisir suprême, deux interviews d’Alice Guy (1957 et 1964) où la vieille dame toujours élégante évoque ses souvenirs. La masse d’informations recueillies est telle que le format du film (103mn) n’y suffit pas. Parfois, on s’y perd un peu sans que l’intérêt ne faiblisse pour ce documentaire exceptionnel.

Sorti en 2019 aux États-Unis et depuis dans plusieurs pays, non sans peine le film trouva enfin un distributeur en France. Sa sortie nationale était programmée le mercredi 18 mars, la Covid 19 lui a coupé le souffle… Sans tarder, courez voir Be natural, Alice ne peut sombrer à nouveau dans le jardin de ses merveilles ! Chantal Langeard

À noter :

– Sur Youtube, quelques films d’Alice Guy. Notamment Les résultats du féminisme de 1906, une audacieuse inversion des rôles de genre.

– Le Prix Alice Guy 2020 a été attribué à Papicha de Mounia Meddour. Il avait récompensé en 2019 Un amour impossible de Catherine Corsini.

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Fleury et Stengers, demain ?

Qu’est-ce que cette crise sanitaire nous dit du monde dans lequel nous vivons, quel sera son impact sur nos modes de vie ? Au micro de la RTBF (Radio Télévision Belge Francophone), les philosophes Isabelle Stengers et Cynthia Fleury dialoguent avec le journaliste Guillaume Keppenne : demain sera-t-il propice à une réinvention de nos sociétés ?

Cynthia Fleury est une philosophe et psychanalyste française. Professeure titulaire de la chaire « Humanités et santé » au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) à Paris et titulaire de la chaire « Philosophie à l’hôpital » au Groupe hospitalier universitaire Paris Psychiatrie et neurosciences. Le titre de son dernier essai : Le soin est un humanisme (Gallimard).

Isabelle Stengers est une philosophe belge, auteure de plusieurs livres dont Au temps des catastrophes, résister à la barbarie qui vient (La Découverte). Et plus récemment Réactiver le sens commun, lecture de Whitehead en temps de débâcle (La Découverte).

 

La grande crainte d’aujourd’hui, c’est l’enseignement que l’on va tirer de cette crise, le retour d’expérience, selon Cynthia Fleury. Comment va-t-on utiliser les leviers nationaux et internationaux pour gérer les prochaines crises ? « Le seul pari viable pour réinventer le monde de demain », nous dit-elle, « c’est de créer du nouveau plus juste pour que demain soit simplement plus vivable ». Cela implique de mettre en place de nouvelles manières de travailler, d’enseigner, de protéger la santé et la recherche. « En ce moment, il y a un levier pour enfin créer et aimer cette identité européenne forte, un levier pour aimer à nouveau la démocratie. On est en train de redécouvrir que les comportements collectifs nous protègent des vulnérabilités individuelles ». Nous sommes donc à un moment philosophique charnière pour l’avenir du monde tel qu’on le connait. « Il s’agit véritablement de redéfinir le sens que l’on veut donner à notre manière de vivre ensemble sur cette terre. Il va falloir faire monter au pouvoir une force d’action citoyenne et durable. Mais nos dirigeants ont une matrice intellectuelle qui n’est pas celle-ci. Et on va aussi devoir combattre ceux qui vont nous raconter demain qu’il va falloir continuer à faire comme avant ».

Cynthia Fleury déplore le manque de prise de responsabilités à la suite de la crise de 2008. Selon elle, nous avons refusé consciemment ou inconsciemment de penser un autre ordre de régulation de la mondialisation. Nous avons simplement validé la toute-puissance techniciste et économique en continuant le « business as usual ». « On fait tout à coup face à une faille dans le système qui peut provoquer une récession bien plus forte que celle de 2008 et encore plus importante que celle du crack de 1929 ».

Pour Isabelle Stengers, nous sommes tous vulnérables, nous le savions. Mais on comptait sur toute une infrastructure pour nous protéger. Or, on se rend compte que tout ce sur quoi nous avions compté est également fort vulnérable, comme c’était déjà le cas en 2008. « Il va falloir prendre des responsabilités et se réapproprier le pouvoir de penser l’avenir. Mais on a souvent dit après la crise de 2008 que les choses ne seraient plus jamais comme avant et on a aussi vu que tout est redevenu la même chose ». Isabelle Stengers nous situe dans un moment où on se sent à la fois formidablement connecté aux autres (car les virus profitent de toutes les connexions) et un moment où on se sent terriblement isolé. Isolé au sens où nous ne savons pas si nous pouvons nous fier aux autorités et à ce qu’elles disent. Pour elle, « quand on a dit confinement on parlait d’une quinzaine de jours, mais on ne savait pas combien de temps ça allait durer. On nous traite comme des gens qu’il faut doucement habituer à la dureté de la situation ». En cela, la philosophe belge craint de revoir surgir les vieux démons qui ont suivi la crise de 2008.

Si elle reconnait l’apparition d’un sens en commun en restant chez nous et en applaudissant tous les soirs à 20h, ce sens en commun reste partiel et insuffisant pour générer de nouvelles dynamiques. Gare aussi à la déception si l’on ruine nos espoirs de faire sens en commun à travers cette nouvelle crise. « Après 2008, ce fut l’austérité pour tout le monde. Toutes les vieilles logiques, les gens qui ont raisonné et donné le marché des masques de protection à la Chine, car c’était bien moins cher, tous ces gens sont restés et resteront probablement au pouvoir. Tout a été fait pour que nous soyons dans une liberté qui s’appelle en fin de compte dépendance. Seuls les activistes se sont donné les moyens collectifs de ne pas oublier ce qu’il s’était passé ». Pour la philosophe belge, c’est une question de lutte, il s’agit de refuser de trouver normal ce qu’on nous présente comme normal. « Je suis devenue politique car je ne peux pas accepter que ceux qui nous gouvernent mentent aussi effrontément et impunément. Il faut faire cesser cette situation d’impunité. Il faut que cela devienne une culture : « pas d’impunité pour ceux qui font passer des situations cruelles et anormales pour ce qu’il faut bien accepter ! Plus de la formule « il faut bien ». Selon la philosophe, c’est quelque chose qui ne peut se faire que collectivement. Propos recueillis par Guillaume Keppenne

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Christiane Taubira, femme de Guyane

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Christiane Taubira. L’ancienne Garde des sceaux, native de Cayenne en Guyane, s’adresse à une jeune femme sans abri. Inquiète de la vulnérabilité des personnes sans domicile.

à lire, commander ou télécharger : Nuit d’épine, Baroque sarabande, L’esclavage racontée à ma fille.

 

Cayenne, hello Julie

Avant tes mots, c’est ta moue puis ton sourire puis une légère raideur vertébrale qui me répondent… m’auraient répondu. Car je ne peux plus passer te voir. C’est ainsi depuis plus de quatre mois maintenant. Je vis à des milliers de kilomètres. Ici, nous n’avons pas besoin de guetter un printemps capricieux. Il fait beau toute l’année. Et ce n’est pas un cliché. Même les deux saisons pluvieuses sont traversées, tous les trois ou quatre jours, d’après-midis ardemment ensoleillées. D’ailleurs depuis quelques temps, ici comme partout, le temps fait comme il veut.

Les météorologistes eux-mêmes semblent désorientés. Et je peux te dire que le Covid n’a rien à y voir. C’était déjà comme ça des mois avant ce fléau. C’est étonnant la vie des mots ! Il n’y a pas si longtemps, disons quoi, vingt, trente ans – pour toi qui n’étais pas née, évidemment, ça fait un siècle – donc il n’y a pas si longtemps, calamité était un mot plus fort que fléau. Calamité suggérait une plus grande diversité de dégâts. Je ne crois pas que ça ait à voir avec son genre… féminin. Je pense plutôt que ses sonorités courtisaient l’imagination bien davantage que ne sait le faire le fléau. Assurément, ce n’est pas tout à fait ainsi que le dit le Dictionnaire historique des mots, d’Alain Rey. Mais les savants proposent, les langages populaires disposent. 

Je te disais donc, chère Julie, que les météorologistes perdent le nord. Ou plutôt le sens des marées. Il faut dire que c’est à vue d’œil que la mer se livre à des foucades. Elle se retire loin, très loin, laisse remonter puis durcir pendant des heures, d’immenses étendues de vase parcourues ça et là d’entailles plus tendres, presque liquides, où les aigrettes, ces oiseaux au plumage immaculé qui volent en escadrilles, se régalent de larves jusqu’au retour de l’eau. Chez nous, l’eau de la mer est marron car elle reçoit les alluvions de l’Amazone. Cela fait près d’un an déjà que la mer joue à ça. Il n’y aucune raison pour que les choses aient changé ces deux dernières semaines. Je crois plutôt que cela va durer encore une bonne année et que nous verrons revenir plus tôt que d’habitude la mangrove de palétuviers.

Mais je suis incorrigible avec mes digressions ! Ce n’est pas de la mer que j’avais prévu de te parler. Je voulais juste te dire que je pense très fort à toi. Et à quelques autres, ici et chez toi. Je me demande ce que tu deviens. J’avais renoncé à te convaincre. Par respect pour ton choix de liberté. Mais je n’ai jamais cessé d’en être inquiète. J’ai admis ce choix dès la nuit de notre première rencontre. J’accompagnais une maraude du SAMU. Tu ne voulais pas être hébergée. Admettre ne signifie ni comprendre ni accepter.

Julie ? Julie ???? Tu réponds ?! 

Je repasserai. Je reviendrai dans cet angle de rues. Et ta moue et ton sourire et ta raideur m’accueilleront. Dis-moi oui. Christiane Taubira

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Nancy Huston, une terre d’écriture

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Nancy Huston. Née à Calgary au Canada, vivant à Paris, elle est l’auteure de nombreux romans et essais. Une oeuvre couronnée par divers prix littéraires.

à lire, commander ou télécharger : Instruments des ténèbres (prix Goncourt des lycéens et prix du livre Inter), L’empreinte de l’ange (grand prix des lectrices de Elle), Lignes de faille (prix Femina).

 

« La tentation est grande de mettre sa propre pensée en berne en se disant qu’elle ne vaut plus rien par rapport à ce qui se passe dans le monde. Et une telle attitude est plus que dangereuse ». C’est Jean Morisset qui m’a écrit cela hier, mon vieil ami québécois poète géographe octogénaire, et ça m’a un peu sauvée, car ça décrit exactement ce que je fais en ce moment: je mets ma pensée en berne. Berne, c’est la capitale du pays où je me trouve. Comme beaucoup de grands-parents d’abord enchantés à l’idée de se rendre utiles lors de la fermeture des écoles et haltes-garderies, j’ai été interdite de présence auprès de ma petite-fille en tant que vieille personne fragile. Premier choc. Du coup, le dimanche 15 mars, suivant les conseils pour ne pas dire les ordres de mon Président, je suis allée voter et puis, suivant les conseils pour ne pas dire les ordres de ma fille, attrapant ordi et valise, je me suis réfugiée chez le Peintre, mon compagnon suisse. Et en arrivant dans sa maison (mon deuxième chez-moi depuis sept ans déjà), deuxième choc : brutalement, en moi, l’écriture s’est tue.

Que terminer mon roman en cours puisse ne plus me sembler une tâche urgente dans le contexte de la pandémie et du confinement – rien de plus normal. Mais… les voix ! ces voix qui s’égosillent dans ma tête en permanence, échafaudant discussions, sketchs, opéras, engueulades, délires et thèses d’État… où étaient-elles passées ? Silence radio. Quinze jours durant, je n’ai fait qu’écrire des courriels, dévorer des informations au sujet du virus et de sa gestion dans le monde, parler au téléphone ou par Skype avec mes proches.

Absence de vie sociale à part, notre quotidien, au Peintre et à moi-même, ressemblait de façon presque pénible à ce qu’il est en temps normal. Que l’écart violent entre l’état du monde et ce quotidien agréable crée en moi un malaise, une gêne, voire un vertige, passe encore… mais pourquoi cette paralysie scripturale ? Et soudain, grâce à la lettre de Jean, je l’ai compris : c’est que, sans le vouloir, sans le prévoir, en mettant ma pensée « en Berne », c’est-à-dire en changeant de pays, en me mettant hors-sol, je m’étais éjectée de l’écriture. Car si l’écriture se fait dans la solitude, elle ne se fait pas dans le vide. Comme toute forme de création, elle est enracinée. Elle ne jaillit pas d’un esprit nomade, hors famille, hors ethnie, libre de toute attache, dégagé de la gangue de l’Histoire. Les jours ont passé, le confinement s’est précisé, renforcé, prolongé, les frontières se sont fermées, les TGV ont été supprimés. Désormais je ne peux plus rejoindre ma « vraie vie » qu’en voiture, or je n’ai pas de voiture. Et, stupéfaite, je découvre que, même quand je suis en déplacement – que ce soit au bout du monde ou dans mon pays natal –, c’est en France que j’écris. Les pays existent. Et si la frontière entre deux pays mitoyens et francophones comme la France et la Suisse romande peut sembler « symbolique » et poreuse quand tout va bien, ce n’est pas anodin de quitter l’un pour l’autre en temps de crise.

Paris est ma ville depuis près d’un demi-siècle, or cette ville vit un drame et je ne suis pas là à son chevet, je l’ai abandonnée. J’ai beau suivre de près ce qui se passe en France, je ne partage pas dans mon corps le calvaire des Français, ne respire pas le même air qu’eux. Soudain je vois que mon sol à moi, ce qui me permet d’exister, d’écrire et de respirer, ce n’est ni « la Langue française » ni « la Littérature » ni même « l’Écriture » (ainsi que le prétendent souvent des romantiques post-chrétiens en mal d’absolu), non, mon sol, à moi, Canadienne dont la jeunesse s’éparpilla entre trois pays et une dizaine de villes différentes, c’est la France. Mon sol c’est l’histoire de ma vie telle qu’elle s’est tissée jour après jour à même l’Histoire française, avec ses gouvernements successifs, son mouvement des femmes, ses grèves et manifs, ses émeutes et attentats, son monde de l’édition, ses écoles, hôpitaux, librairies, théâtres, radios et télévisions, forêts et festivals… Tout cela, qui est infini et qui est français, m’a faite ce que je suis comme adulte et, l’ayant quitté, m’étant mise en quelque sorte hors-sol, je n’ai plus rien à dire.

Le Peintre a grandi dans cette campagne fribourgeoise et la connaît par cœur. Signe de la fin de l’hiver : en passant devant une ferme hier matin, nous avons assisté à l’ouverture des étables. Une dizaine de veaux âgés de deux à trois mois ont été lâchés à l’air libre pour la première fois et se sont mis à courir, à folâtrer, à faire des cabrioles dans le champ. On aurait pu croire que chacun se livrait à cette manifestation de joie physique de façon spontanée. Mais non : il y avait clairement un chef que les autres suivaient et imitaient ; ils cabriolaient à sa suite et dans la même direction que lui. Tous sont revenus au même moment boire à l’auge devant l’étable, et puis se sont mis à cabrioler, comme un seul veau, dans une autre direction. Et je me suis dit que, bien plus qu’on ne voulait l’admettre, nous autres humains fonctionnions nous aussi par tropisme collectif. Il suffit de voir comment s’habillent les députés de l’Assemblée nationale, comment applaudissent les spectateurs au festival des Vieilles Charrues, comment s’égaille un groupe de gamins poursuivis par la police.

Espoir pour ces Chroniques anachroniques qui, le temps de cette quarantaine, tiendront lieu de sol sous les pieds d’une Hors-Sol. En explorant quelques implications et réverbérations de ce fragment de sagesse traditionnelle bantu : je suis parce que nous sommes. Nancy Huston

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