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Entre « Hérétiques », une joute salvatrice

Du foulard au saucisson-pinard, les joutes se succèdent dans « Les hérétiques », la pièce de Mariette Navarro mise en scène par François Rancillac. Un questionnement tous azimuts des tensions autour de la laïcité qui touchent en premier chef les femmes. Un spectacle lumineux qui convoque sorcières et madones pour mieux éclairer l’obscurantisme qui se niche en chacun de nous.

 

« La lumière baisse (…). Pourtant je déambule dans une époque pleine de néons», déclare une femme dans les gradins éclairés, semblant ne plus supporter l’obscurité qui règne sur le plateau embrumé. « Quelqu’un a parlé de lumière ? », questionnera une madone s’élevant en fond de scène sous les projecteurs. « On ne va pas laisser le pays glisser comme ça vers on ne sait où ! », affirme encore une punkette en corset aux seins saillants au-dessus d’un brasero. « Il faut trancher dans le vif ! », martèle une autre au look similaire. Dans « Les hérétiques », dernière pièce de Mariette Navarro, mise en scène par François Rancillac, les joutes se succèdent à propos de la laïcité,

DR, Christophe Raynaud de Lage

convoquée à tous bouts de champs et de tous côtés, du foulard au saucisson-pinard.

Riche sabbat

« On manque de m’éborgner avec un crucifix. On me parle d’Allah. On me parle de Jéhovah. On me parle de blasphème. On voudrait me remettre sur le chemin de Dieu en m’attrapant par les cheveux parce que je veux voir quand même ». Perdue dans un monde qui s’obscurcit chaque jour davantage, une femme ne veut plus choisir entre le noir et le blanc, elle en appelle au gris qui semble irrémédiablement banni des débats.

Cette citoyenne lambda est venue le soir à la rencontre des hérétiques, sortes de Pussy Riots/Femen qui bataillent et morflent pour la liberté. Elle tombera sur des sorcières, brûlées hier, lapidées aujourd’hui, des martyrs en voile blanc qui prêchent la pureté que des encagoulées obligent à se déshabiller. Le sabbat est dense au milieu d’une classe d’école abandonnée, les invectives fusent dans les variations des codes vestimentaires et des lumières. Si les salves sont tranchantes, l’humour se pointe régulièrement pour calmer quelque peu l’atmosphère d’un interrogatoire. « Crois-tu que la Terre tourne autour du Soleil ? Est-ce que tu crois aux sorcières ? Est-ce que tu

DR, Christophe Raynaud de Lage

penses qu’en avril, il ne faut pas se découvrir d’un fil ? »…

Malaise démocratique

Quand « dans la rue, chacun brandit sa foi et son appartenance »  et que « c’est à qui priera le plus fort », la femme paraît inlassablement suspecte. Trop ou pas assez dénudée, trop ou pas assez voilée, trop ou pas assez échevelée, la voilà sans cesse soumise au procès de nos « inquisiteurs intérieurs ». Pointant le malaise démocratique, François Rancillac constate que « le drapeau de la laïcité est brandi à tout bout de champ d’un côté à l’autre de l’échiquier politique pour justifier tout et son contraire ». À la tête du théâtre de l’Aquarium, il a passé commande à Mariette Navarro pour prendre la tangente théâtrale et éclairer au mieux l’obscurité. Pari réussi, la pièce pousse tous les personnages dans leurs retranchements. Même les sorcières punk peuvent se métamorphoser en revanchardes impitoyables. Le public, si tant est qu’il en ait sa claque de devoir trancher dans le vif d’un sujet éternel et toujours brûlant, savoure un spectacle interprété par des comédiennes hors pairs, bichonnées par une équipe au top, de la costumière à l’éclairagiste, et portées par une mise en scène flamboyante.

Cette dernière création maison nous rend d’autant plus enthousiaste que François Rancillac, qui quitte l’Aquarium en décembre, nous tire une bien belle révérence. Loin du bocal, on lui souhaite de trouver une riche rivière, lui, qui prouve une fois encore que le théâtre est le lieu de l’agora par excellence. Amélie Meffre

« Les hérétiques » de Mariette Navarro, mise en scène de François Rancillac. Jusqu’au 9 décembre au Théâtre de l’Aquarium, du 5 au 8 février 2019 au Théâtre Dijon Bourgogne, du 26 au 28 février à la Comédie de Béthune, le 26 mars au Théâtre Jean Lurçat d’Aubusson et le 16 avril à la Ferme de Bel Ébat à Guyancourt.

À propos des sorcières, on ne manquera pas de lire « Sorcières. La puissance invaincue des femmes » de Mona Chollet (Éd. La Découverte) et d’écouter La Série Documentaire de France Culture consacrée aux Sorcières, comme la chanson des Rita Mitsouko, « La sorcière et l’inquisiteur ».

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Marivaux, quand la classe parle…

Jusqu’au 21 octobre, le Théâtre de l’Aquarium présente à la Cartoucherie Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux. Dans une mise en scène de Benoît Lambert, le directeur du CDN Dijon-Bourgogne. Giraudoux notait, des personnages, que « leur fantaisie ne doit pas nous tromper ». Sans oublier Eh bien, dansez maintenant au Mouffetard, Laïka au Rond-Point et L’occupation à L’oeuvre.

 

Benoît Lambert dirige, depuis janvier 2013, le Théâtre Dijon Bourgogne – Centre dramatique national. Il présente en ce moment sa mise en scène de la comédie en trois actes de Marivaux le Jeu de l’amour et du hasard (1730) à l’Aquarium (1). Fondée sur un double subterfuge, la pièce, modèle canonique d’un époustouflant jeu de rôle, jette ses personnages dans un imbroglio amoureux, résolu in fine par deux unions socialement logiques, suivant les ressorts de ce que le poète Michel Deguy qualifie, chez notre auteur, de « machine matrimoniale ». Silvia, fille de M. Orgon, ignorant que Dorante a agi de même en prenant l’état de Bourguignon-Arlequin, son valet, fait mine d’être sa femme de chambre Lisette, celle-ci endossant le costume de sa maîtresse… Silvia et Dorante, travestis en domestiques, se reconnaîtront donc dans l’amour vrai,

Co Vincent Arbelet

tout comme leurs subalternes, car on ne peut manquer à sa classe, qui parle non sans lutte…

De la plus parfaite escrime dans la langue du XVIIIe, si claire et vive – le désir n’existe que par elle – quatre jeunes comédiens (Rosalie Comby, Edith Mailaender, Malo Martin et Antoine Vincenot) donnent une version allègre et souple, non sans ce soupçon d’humeur sombre propre aux personnages de Marivaux, dont Giraudoux notait justement que « leur fantaisie ne doit pas nous tromper ». Cela se joue dans une scénographie qui envisage les Lumières, celles-ci également dues, en jouant sur les mots, à Antoine Franchet, qui a planté des arbres côté jardin, c’est la nature, et installé, côté cour, un petit cabinet de curiosités cher à M. Orgon, père noble un tant soit peu farceur (Robert Angebaud), et à son fils aîné Mario (Etienne Grebot), sacrément taquin, qui ne ménage pas sa sœur Silvia. C’est que nous

Co Vincent Arbelet

sommes dans le registre de l’expérimentation humaine. Marivaux y excella.

Dans cette réalisation, qui s’appuie sur une réflexion dramaturgique manifestement poussée, la visée intellectuelle ne mutile en rien les figures imaginées par Marivaux, ici habitant des corps jeunes fièrement présents, sans perruques ni poussières académiques. Patrice Chéreau, jadis, avait ouvert la voie avec La Dispute et La fausse suivante. Ainsi interprété, le théâtre de Marivaux retrouve sa fraîcheur initiale sans afféterie. La preuve en est à la fin l’enthousiasme de lycéens, l’autre soir, au spectacle d’une œuvre qui ne connut que quatorze représentations du vivant de son auteur. Jean-Pierre Léonardini

(1) À la Cartoucherie, route du Champ- de-Manœuvre, Paris 12ème (tél. : 01.43.74.72.74). Jusqu’au 21 octobre, avant une longue tournée en France jusqu’au 4 avril 2019.

 

À voir aussi :

– Eh bien, dansez maintenant : jusqu’au 17/10 au Mouffetard, avant une longue tournée en France jusqu’à fin mai 19. Ilka Schönbein, l’incroyable artiste qui fait de son corps une marionnette vivante, s’empare des contes traditionnels pour narrer à sa façon l’histoire de la cigale, de l’araignée, du petit chat ou de la petite vieille… Autant de personnages emblématiques surgis d’entre ses jambes ou derrière son dos, sous ses jupes ou entre ses doigts ! Un spectacle qui donne à voir avec talent et poésie, humour et gravité, la beauté ou la cruauté de la vie. Sublimé par les performances de Suska Kanzler et Alexandra Lupidi, ses deux complices chanteuses et musiciennes. Derrière ces figurines à la représentation troublante et une femme d’une imagination débordante qui excelle dans cet art d’avancer masquée, une ode à la vie qui n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Yonnel Liégeois

– Laïka : jusqu’au 10/11, au Théâtre du Rond-Point. Pauvre mec, pauvre diable, il l’affirme, il n’est ni Marx ni Zola, juste un pauvre type qui rêve d’accrocher les étoiles comme Laïka, la chienne que les Russes projetèrent dans l’espace en 1957 ! Alors, il raconte le monde des gens de peu, mal aimés et tous déclassés, la putain ou le SDF, les grévistes ou les vieux, les exclus et paumés de la planète, qui méritent plus et mieux que le mépris ou le rejet : un regard, un sourire, un mot, un bonjour, un bon jour… Sans misérabilisme ou charité nauséabonde, mais avec beaucoup d’humour et de tendresse, David Murgia s’empare avec conviction des mots d’Ascanio Celestini. Contre vents et marées, le Belge et l’Italien font corps pour chanter l’humanité qui habite chacun, que tu sois pas grand chose ou moins que rien sous le regard des voisins. Qu’il parle ou chante, accompagné des interludes musicaux de l’accordéoniste Maurice Blanchy, qu’il rappe ou slame, Murgia est des nôtres ! Fort, puissant, convaincant ! Yonnel Liégeois

L’occupation : jusqu’au 02/12, au Théâtre de L’Oeuvre. Romane

Co Marion Stalens

Bohringer s’empare des mots d’Annie Ernaux, la grande romancière aux textes finement ciselés. Adaptée et mise en scène par Pierre Pradinas, l’histoire vraie de la passion jalouse d’une femme à l’égard de l’homme qu’elle a pourtant décidé de quitter. La comédienne avoue avoir été impressionnée par cette « écriture flamboyante qui dit « je » mais parle de nous tous. Une langue magnifique qui m’accompagne, me grandit et m’a rendue à moi-même ». Seule en scène, la parole d’Ernaux juste entrecoupée par les séquences musicales de Christophe « Disco » Minck, Romane Bohringer joue de toutes les émotions, du visage-de la voix-du corps, pour exprimer la palette de sentiments et de réactions que lui inspire cette rupture prétendument assumée. Plus son ancien amant fait secret de sa nouvelle vie, plus elle devient irascible et violente à l’évocation de cette supposée rivale. Une étrange plongée, au mitan de l’humour et de l’effroi, entre ce que chacun croit être et ce qu’il peut devenir au gré des événements. Yonnel Liégeois

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Giulia Mensitieri, un loup dans les froufrous

Dans Le plus beau métier du monde, l’anthropologue Giulia Mensitieri lève le voile sur les coulisses de la mode. À l’heure des grands défilés, derrière la façade glamour, prospère une industrie qui se repaît de l’exploitation de travailleurs créatifs.

 

Eva Emeyriat – Pourquoi cet intérêt pour le secteur de la mode et du luxe en tant qu’anthropologue ?

Giulia Mensitieri – Lorsque j’étais doctorante à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), j’ai été saisie par le décalage produit entre le regard admiratif porté sur mon statut et la réalité de mon quotidien, plutôt galère, parce que plus personne ne finance de bourse. J’ai eu envie d’enquêter sur ces nouvelles formes de précarité « prestigieuses ». J’ai alors rencontré une styliste photo. Cette femme, qui travaillait pour de grandes marques et portait des habits de luxe, n’avait en même temps pas de quoi payer son loyer ou simplement se soigner. Sa situation est la norme dans la mode ! Un secteur dont on ne connaît rien du travail qui y est produit, alors qu’il nous bombarde constamment de ses images. La mode est intéressante, car elle agit comme une loupe sur le monde du travail. C’est le lieu de l’individualité par excellence. Tout ceci est éminemment néolibéral.

E.E. – Dans Le plus beau métier du monde, vous décrivez la mode comme un écran du capitalisme moderne. Qu’entendez-vous par là ?

G.M. – La mode est une industrie qui vend du désir. Elle montre à quel point le capitalisme a besoin de l’imaginaire pour vivre. Elle est aussi l’une des industries les plus puissantes au monde, la seconde en France, la plus polluante sur la planète avant le pétrole, en raison de la production textile. Sa puissance symbolique, économique et environnementale, est hallucinante mais, en dépit de son excellente santé financière, elle a réussi à rendre le travail gratuit ! Cette dynamique du travail gratuit est un élément central de la production capitalistique. On la retrouve dans d’autres univers : la photo, l’édition, l’architecture ou bien la musique…

E.E. – Des stagiaires paient les repas des équipes lors de shooting photos, des mannequins sont rémunérés un bâton de rouge à lèvres pour un défilé… Pourquoi acceptent-ils cela ?

G.M. – Plus on travaille pour une marque prestigieuse, moins il y a d’argent… L’aspect créatif, l’adrénaline, la lumière font tenir les gens. La reconnaissance sociale est aussi fondamentale. Pouvoir dire « je bosse dans la mode », c’est valorisant. Il y a aussi des cas de domination de travail plus classiques, que l’on peut avoir partout. Les gens sont tellement sous pression qu’ils n’ont plus la force de chercher ailleurs.

E.E. – Que nous dit la mode du monde du travail d’aujourd’hui ?

G.M. – Pour la génération de ma mère, le travail payait l’emprunt de la maison, les vacances… Le compromis fordiste classique. À partir des années 1980, le capitalisme s’est approprié des modèles d’existence « bohémiens » issus des mouvements contestataires des années 1960. On refuse la monétarisation de l’existence, l’aliénation du travail salarié, pour se tourner vers la réalisation de soi… Ces notions ont été injectées dans le modèle néolibéral qui valorise la responsabilité de l’individu, dans sa réussite ou son échec. C’est un changement majeur : le travail est un lieu où l’on se construit d’abord comme individu, l’argent vient après. L’auto-entreprenariat n’est pas qu’un statut, c’est aussi l’idée qu’on doit vendre son image… Les gens sont prêts à s’auto-exploiter, la précarité est intériorisée.

E.E. – Des personnes s’en sortent-elles ?

G.M. – Hormis les célébrités, il y a celles qui renoncent au glamour. Elles travaillent pour des marques plus commerciales et deviennent salariées, avec des horaires. D’autres ouvrent leur boutique de créateur, il n’y a plus l’hystérie des défilés, le luxe. Propos recueillis par Eva Emeyriat

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Simon Abkarian, hommage à la mère Méditerranée

Le Théâtre du Soleil accueille Simon Abkarian jusqu’au 14 octobre. Il y présente son diptyque « Au-delà des ténèbres », composé du Dernier jour du jeûne et de L’envol des cigognes. Avec Ariane Ascaride, nouvelle et mirifique mère Courage, un bel hommage à la mère Méditerranée. En pied d’article, une sélection de pièces où la « femme » s’affiche aussi comme figure emblématique, dont Suis-je encore vivante ? au Théâtre de La Girandole à Montreuil (93).

 

Simon Abkarian est accueilli au Théâtre du Soleil, où il a laissé de si beaux souvenirs. Il y monte un diptyque de sa main, mis en scène par ses soins avec une troupe nombreuse, soit Le dernier jour du jeûne et L’envol des cigognes, deux « tragi-comédies » que nous avions déjà eu la chance de découvrir ailleurs. À cette seconde vision, le bonheur est non seulement intact mais approfondi.

L’œuvre, en son entier, constitue une sorte d’ode lyrique au pourtour méditerranéen, qui mêle avec force et tendresse la matière mythique à l’expérience vécue (Abkarian a passé son adolescence à Beyrouth, alors en guerre) avec toutes les ressources d’une langue violemment charnelle, sertie de métaphores hardies et de saillies expressives, dans un incessant mouvement scénique au cours duquel les acteurs poussent à bras les décors de maisons blanches (Noëlle Ginefri Corbel) qu’on pourrait dire à la grecque dehors et dedans. L’histoire d’une famille dans quatre coins de rue, d’abord en paix, avec des êtres vivants et chaleureux, puis en armes dans le fracas des mitrailleuses. L’ensemble dessine une fresque haute en couleur, où le politique sinue en tous sens dans les affects autour d’Ariane Ascaride, mirifique mère courage, mère Méditerranée au don de double vue.

Plaisir violent d’une histoire à rebondissements incarnée sans ambages, racontée par des corps parlant d’une vérité criante en hommage fervent à l’être des femmes dans leurs aspirations multiples, du rêve d’amour au désir de réalisation de soi, de l’intellectualité livresque au dol du viol qui conduit à la soif de vengeance. À ces jeux-là font merveille Chloé Réjon, Océane Mosas, Maral Abkarian, Pauline Caupenne, Délia Espinat-Dief, Marie Fabre, Catherine Schaub. La phalange masculine n’est pas en reste : Abkarian en père sévère, juste, bon, Serge Avédikian en formidable fou shakespearien, Davis Ayala en boucher mordu par le péché d’inceste, Igor Skreblin en guerrier raisonnable, Assaâd Bouab en jeune type à la tête près du bonnet, Victor Fradet, Laurent Clauwaert, Eric Leconte, Eliot Maurel, infiniment crédibles, changeant de peau en un clin d’œil.

Le désir, l’amour, le deuil, la culpabilité tirent le fil rouge de cette humanité. Comme chez Sophocle. Du théâtre populaire dans sa noble acception retrouvée, avec le goût bénéfique du partage chéri au plus haut prix, jusqu’à la mort consentie dans le tenace métier de vivre dressé contre le fanatisme. Je n’en dis pas plus, lecteur, vas y voir toi-même. À toi de jouer. Jean-Pierre Léonardini

 

Une sélection de pièces où la « femme » s’affiche aussi comme figure emblématique :

Suis-je encore vivante ? : jusqu’au 12/10, au Théâtre de La Girandole. Adaptés à  la scène par Jean-Claude Fall, les écrits et dits de la suissesse Grisélidis Réal, l’histoire lumineuse et tragique de cette femme écrivain, artiste et prostituée. Dans un dispositif scénique original qui intensifie l’intimité de la représentation, la beauté nue des corps fait écho à la beauté crue des mots. Comme si Apollinaire, Bataille ou Desnos étaient convoqués sur le plateau… Tantôt lyriques et poétiques pour chanter l’amour vrai de la femme envers « ces pauvres mecs qui tournent des nuits entières avec une pauvre queue qu’est tellement timide tellement triste », tantôt colériques et sarcastiques pour dénoncer cette société hypocrite et cette humanité malade des tabous hérités de l’histoire et de la religion ! Un spectacle brûlant, incandescent, un hymne à l’amour et à la liberté sublimé par le jeu hypnotique des deux comédiennes, Anna Andréotti et Roxane Borgna. Un embrasement visuel et verbal. Yonnel Liégeois

De si tendres liens : jusqu’au 20/10, au Théâtre du Lucernaire. Deux magnifiques et grandes comédiennes, Christiane Cohendy et Clotilde Mollet, entre jeunesse et vieillesse, dialoguent à tour de rôle sur la présence-absence de l’une dans la vie de l’autre. Des mots simples, ceux de Loleh Bellon dans une mise en scène de Laurence Renn Penel, la vie au quotidien qui s’égrène de la naissance à la mort pour évoquer la dualité complexe de la relation mère-enfant. De l’émotion à fleur de peau, une interprétation de haut-vol. Y.L.

L’occupation : jusqu’au 02/12, au Théâtre de L’Oeuvre. Romane Bohringer s’empare des mots d’Annie Ernaux, la grande romancière aux textes finement ciselés. Adaptée et mise en scène par Pierre Pradinas, l’histoire vraie de la passion jalouse d’une femme à l’égard de l’homme qu’elle a pourtant décidé de quitter. En avant-première le 28/09 au Théâtre Berthelot de Montreuil, tandis que la veille au cinéma Le Méliés de la ville sera projeté en avant-première L’amour flou, prix du public du festival du film francophone d’Angoulême 2018, un film des montreuillois Romane Bohringer et Philippe Rebbot, avec eux-mêmes dans les rôles principaux. Y.L.

Les mots pour le dire : jusqu’au 19//01/19 les jeudi-vendredi et samedi, au Théâtre de L’archipel. Par Frédéric Souterelle, l’adaptation du célèbre roman de Marie Cardinal au titre éponyme. Aux bienfaits de la chirurgie, Marie la trentenaire décide de faire plutôt confiance à la psychanalyse. Des flots mortifères du sang de la jeune femme au rouge vif de la litanie des mots échangés avec sa mère. Entre amour et haine, la prise de conscience libératrice d’une femme enchaînée à ses secrets d’enfance. Une parole percutante, puissante, émouvante que portent avec talent Françoise Armelle et Jade Lanza. Y.L.

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Samuel Gallet et l’état du monde, Avignon 2018

Avec La Bataille d’Eskandar, le collectif Eskandar se saisit à bras le corps du texte de l’un de ses membres, Samuel Gallet. Sous couvert d’humour noir, une vision implacable du chaos de notre monde. Sans oublier Criminel, Lettre à un soldat d’Allah et Stand up, rester debout et parler.

 

Samuel Gallet, d’ailleurs, n’hésite pas à payer de sa personne sur le plateau, et cela avec un plaisir évident, comme s’il savourait ses propres mots. Pour l’accompagner dans cette entreprise – une véritable bataille comme le stipule le titre, La Bataille d’Eskandar – on retrouve Pauline Sales pour le jeu, Aëla Gourvennec et Grégoire Ternois pour la composition et l’interprétation musicale. Il n’en fallait pas moins pour parvenir à mener à bien la difficile mission de rendre justice à un texte qui oscille entre différents registres d’écriture. Qui passe de la narration dramatique aux envolées poétiques sans crier gare, se développe dans un imaginaire parfois débridé, voire extravagant, pour répondre avec une ardeur de tous les instants à une volonté de vie inexpugnable. Que l’on veuille ou non, et le personnage principal à qui Pauline Sales prête corps et âme avec une belle autorité l’avoue clairement, « La

©Tristan Jeanne-Valès

vie me prend à la gorge chaque matin. Me plaque contre les murs. M’agresse soixante fois par minute… ».

Tout est dit, le ton est ainsi donné dans sa rythmique et sa tension implacables. Une envolée dans un imaginaire débridé, seul refuge sans doute pour cette femme harcelée par les huissiers et qui s’en va donc explorer d’autres univers dans lequel, parmi les animaux d’un zoo laissé à l’abandon, on trouve un certain Thomas Kantor dont le nom évoque bien évidemment le grand metteur en scène polonais (Tadeusz Kantor) et sa Classe morte. Le quatuor d’Eskandar nous renvoie ainsi avec autorité, et subtilité, au chaos de notre monde. Une vision implacable qui sait faire la place à une sorte d’humour noir, le masque d’une douleur profonde. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 21h15, Théâtre des Halles.

 

À voir aussi :

– Criminel : Jusqu’au 27/07 à 12h05, Théâtre Artéphile. Libéré après quinze ans de prison, Boris sort sans illusion, ni colère et rancoeur. D’un regard l’autre, les plus perturbés sont les amis, les proches, condamnés à le revoir, lui parler, se confronter… Un texte percutant, écrit et mis en scène par Yann Reuzeau, brûlant d’humanité et transcendant le fait divers. Yonnel Liégeois.

– Lettre à un soldat d’Allah : Jusqu’au 29/07 à 14h, Théâtre des Halles. Mis en scène par Alain Timar, le réputé patron des lieux, le texte de l’auteur algérien Karim Alouche est sous-titré « chroniques d’un monde désorienté ». Un jeune homme (convaincant Raouf Raïs) s’adresse à un ami d’enfance devenu djihadiste. Plus qu’un plaidoyer en faveur de la laïcité, le refus de l’intolérance, de l’obscurantisme et du fanatisme, la foi en des valeurs et des idéaux qui ont pour nom justice, raison, liberté, art et poésie. Yonnel Liégeois

– Stand up, rester debout et parler : Jusqu’au 27/07 à 20h20, Théâtre 11-Gilgamesh Belleville. Qu’elle parle ou chante, Alvie Bitemo n’est point femme à se taire face à l’injustice ou au racisme. Qui, entre trois notes de musique et la prise à partie du public, déclame haut et fort ses convictions : qu’est-ce qu’être une femme noire en France aujourd’hui, en outre actrice ? Avec humour et talent, l’artiste d’origine congolaise distille et suggère quelques gouleyantes réponses. Yonnel Liégeois

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Viviane Théophilidès et Rosa, Avignon 2018

Avec Rosa Luxemburg Kabarett (J’étais, je suis, je serai), Viviane Théophilidès nous donne un formidable et très nécessaire coup de fouet pour faire face à notre aujourd’hui. Placé sous le signe du cabaret berlinois, un bel hommage à cette haute figure de la révolution. Sans oublier De Pékin à Lampedusa.

 

Il ne fait guère de doute que Viviane Theophilidès et ses camarades de plateau (l’expression prend ici tout son sens) n’a pas dû réfléchir longtemps avant de placer son portrait de Rosa Luxemburg sous le signe du cabaret berlinois, en opérant une petite contraction de temps. Lequel prenait son essor au moment où la militante socialiste était assassinée en 1919 lors de la répression de la révolte spartakiste, juste après la fondation du parti communiste allemand à laquelle elle participa activement. Belle idée en effet, allant presque de soi, en tout cas d’une réelle justesse, qui permet à la metteure en scène d’évoquer notamment la figure de Brecht (on songe aussi à Karl Valentin). Belle idée, lui permettant aussi de revendiquer l’esthétique qu’elle a mise en place dans la salle du Théâtre des Carmes où le spectacle se donne : on songe à André Benedetto, le créateur de ce lieu qui en son temps (en 1970) écrivit une Rosa Lux et qui aurait certainement aimé ce nouvel hommage à cette haute figure de la révolution, ce qui n’est pas le moindre des compliments que l’on peut faire à Viviane Théophilidès.

Un spectacle de cabaret, donc, ou de tréteaux, réalisé avec trois francs six sous, qui s’avère d’une grande justesse dans sa réalisation pour non seulement évoquer la figure de Rosa Luxemburg, mais aussi pour parvenir à mettre au jour ce que notre sinistre aujourd’hui pourrait tirer comme profit de la pensée (et de l’action ?) de la révolutionnaire. C’est très franchement dit dans le montage opéré où passé et présent se mêlent dans un subtil travail d’allers et retours entre les deux époques : le montage réalisé par Viviane Théophilidès mêlant textes, dialogues, chansons, sketchs s’avère d’une réelle efficacité, passant d’un registre d’écriture à un autre sans transition. Le tout étant placé sous le signe de la conjugaison « J’étais, je suis, je serai » (« Ich war, ich bin, ich werde sein »), mot d’ordre souvent repris notamment par Armand Gatti dont Viviane Théophilidès monta jadis La Journée d’une infirmière. Ils sont donc quatre sur le plateau à nous proposer le jeu de la fausse reconstitution mais véridique réflexion sur le personnage. Avec Sophie de La Rochefoucauld qui revêt avec une belle autorité non dénuée de grâce les habits de Rosa Luxemburg et assume ses pensées, Anna Kupfer qui la chante sur les notes exécutées par Géraldine Agostini, alors que Bernard Vergne qui a tenu le rôle du monsieur Loyal du début du spectacle assiste Viviane Théophilidès présente en personne sur le plateau en maîtresse de cérémonie discrète. À eux quatre, malgré l’évocation des sombres heures d’une révolution avortée, ils nous donnent un formidable et très nécessaire coup de fouet pour notre aujourd’hui, avant qu’il ne soit trop tard. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 25/07 à 16 h 25, Théâtre des Carmes.

 

À voir aussi :

De Pékin à Lampedusa

Elle court, elle court, la gamine de Somalie ! Insensible à la souffrance, indifférente aux quolibets des djihadistes mais terrorisée à la croisée de ces milices qui sèment la mort dans les rues de Mogadiscio… L’objectif de Samia Yusuf Omar ? Participer aux Jeux Olympiques de Pékin. En 2008, elle gagne son pari et court les éliminatoires du 200 mètres au côté des plus grandes athlètes de la planète. Avec une paire de chaussures prêtée par l’équipe soudanaise, d’une pointure trop grande… Elle vise une nouvelle sélection aux J.O. de Londres en 2012. Dans l’espoir de meilleures conditions d’entraînement, elle tente « le grand voyage » pour l’Europe. Un rêve brisé net à l’aube de ses 21 ans, les gardes-côtes italiens repêchent son corps au large de l’île de Lampedusa. Une athlète et femme méprisée dans son pays, une victime de la guerre et

Co La Birba compagnie

de la misère, enterrée avec quatre autres jeunes migrants dans l’indifférence et l’anonymat.

Écrite et mise en scène par Gilbert Ponté à l’Espace Saint-Martial, la pièce « De Pékin à Lampedusa » raconte le parcours tragique de Samia. Sans didactisme ni pathos superflu, dans la tension extrême d’un corps projeté vers la ligne d’arrivée, Malyka R.Johany incarne avec la fougue et la beauté de sa jeunesse le destin de ces milliers de migrants aux rêves échoués en pleine mer : de la poussière des ruelles de Mogadiscio à la cendrée du stade de Pékin, du sable des déserts soudanais et libyen aux rives de la Méditerranée… Face à l’incurie presque généralisée des États européens et contre une mort annoncée, entre émotion et raison, un poignant appel à la lucidité et à l’hospitalité. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 29/07 à 12h50, Espace Saint-Martial.

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Gilles Defacque entre en piste, Avignon 2018

Directeur du Prato, cet étonnant Théâtre International de Quartier sis à Lille, Gilles Defacque entre en piste à La Manufacture d’Avignon. Le clown, poète et comédien s’excusant au préalable, puisque On aura pas le temps de tout dire ! Le récit d’une vie consacrée aux arts de la scène, contée avec humour et sensibilité, entre confidences retenues et passions partagées. Sans oublier Hedda, On n’est pas que des valises et Chili 1973, rock around the stadium.

 

Une chaise, un bandonéon, une partition, sans les moustaches une tête à la Keaton… Il s’avance dans la pénombre, hésitant et comme s’excusant déjà d’être là, lui l’ancien prof de lettres devenu bateleur professionnel, surtout passeur de mots et de convictions pour toute une génération de comédiens ! Rêve ou réalité ? Il faut bien y croire et se rendre à l’évidence, pour une fois le passionné de Beckett n’a pas rendez-vous avec l’absurde, c’est bien lui tout seul qui squatte la piste et déroule quelques instantanés de vie sous les projecteurs… Comme un gamin, Eva Vallejo, la metteure en scène et complice de longue date, l’a pris par la main et Bruno Soulier, aux manettes de l’acoustique, l’accompagne en musique.

Pas de leçon de choses ou de morale avec Defacque, il fait spectacle du spectacle de sa vie. Comme entre amis, sans jamais se prendre au sérieux mais toujours avec panache et sens du goût. Goût du verbe poétique, de la gestuelle sans esbroufe, du mot placé juste, de l’humour en sus, le sens profond du spectacle sans chercher le spectaculaire : simple ne veut pas dire simpliste, poétique soporifique, autobiographique nombrilistique. Un garçon bien que ce Gilles des temps modernes, plutôt Pierrot lunaire qui nous fait du bien, de sa vie à la nôtre, jouant du particulier pour nous faire naviguer jusqu’aux berges de l’universel : comme lui, croire en ses rêves, vivre de ses passions, sur scène pour quelques-uns et d’autres rives pour beaucoup…

Mes amours, mes succès, le désespoir et les heures de gloire…Éphémères peut-être mais des temps si précieux quand le plaisir de la représentation allume ou embrume l’œil du spectateur, d’aucuns l’ont chanté bien avant lui, il le déclame en un talentueux pot-pourri : les débuts de galère en Avignon, « M’man, peux-tu m’envoyer un petit bifton ? », la salle presque vide mais la tête pleine d’espoir puisque le copain a dit qu’il connaît une personne qui lui a dit « qu’elle allait parler du spectacle à une autre qu’elle connait et qui m’a dit que cette personne pouvait connaître quelqu’un que ça pourrait intéresser ». Il est ainsi Defacque, une bête de cirque qui se la joue beau jeu, habitué depuis des décennies à braver tempêtes et galères, ours mal léché mais jamais rassasié de grands textes ou autres loufoqueries qui font sens, pour que rayonne sa belle antre internationale de quartier ! Le Prato ? Une ancienne manufacture de textile, majestueuse, où l’on sait ce que veut dire remettre l’ouvrage sur le métier. Le poète a dit la vérité, le clown aussi, allez-y donc voir, il n’est pas encore mort ce soir ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 26/07 à 13h55, La Manufacture.

 

À voir aussi :

– Hedda : Jusqu’au 26/07 à 14h45, La Manufacture. Sur un texte de Sigrid Carré-Lecoindre, la violence conjugale se donne à voir et entendre sous les traits de Lena Paugam. De la presse presque unanime, « un spectacle sidérant dont le public sort en état de choc »… On y raconte l’histoire d’un couple qui observe, au fil des jours, la violence prendre place sur le canapé du salon, s’installer et tout dévorer. Y.L.

– On n’est pas que des valises : Jusqu’au 28/07 à 21h50, Présence Pasteur. Mise en scène par Marie Liagre, l’épopée extraordinaire des ouvrières de l’usine Samsonite d’Hénin-Beaumont. Sept anciennes salariées racontent leur lutte exemplaire contre la finance mondialisée. Un spectacle salué par la presse, du Monde à Télérama, sans oublier L’Humanité. Y.L.

– Chili 1973, rock around the stadium : Jusqu’au 23/07 à 19h15, Caserne des Pompiers. À l’heure des festivités de la Coupe du monde 2018, un spectacle pour se souvenir du 11 septembre 1973, quand Pinochet commet son coup d’état et que tombe le président Alliende. Le lendemain, le stade de football de Santiago, l’Estadio Nacional, devient camp de concentration : 12 000 personnes y seront internées et torturées, sur les airs des Rolling Stones et des Beatles diffusés par la dictature. Mis en scène par Hugues Reinert, un spectacle fort quand musique et football deviennent instruments de pouvoir. Y.L.

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