Rosa, le Bonheur de peindre !

Jusqu’au 15/01/23, Rosa Bonheur s’expose au Musée d’Orsay (75). Cette peintre animalière d’exception fut aussi une féministe avant l’heure. Pour le bicentenaire de sa naissance, hommage lui est enfin rendu et son autobiographie rééditée.

Née en 1822, la petite Rosalie vit une enfance difficile. Son père, le peintre Raymond Bonheur aux nobles idées humanistes et féministes, n’en abandonnera pas moins son foyer pour se réfugier dans une communauté saint-simonienne. Sa mère s’épuisera à travailler pour subvenir aux besoins de ses quatre enfants et meurt peu de temps après : Rosa est l’aînée, elle n’a que 11 ans. Le placement en internat est un échec, elle entre finalement comme apprentie dans l’atelier de son père. Il avait donné des cours de dessin à ses quatre enfants, tous ont fait des carrières artistiques. La plus douée ? Rosa, qui découvre le Louvre, exécute des copies et les vend pour faire vivre la famille. Elle a trouvé sa voie : elle sera peintre animalière.

Une rencontre bouleverse sa vie : la famille Micas lui demande de réaliser le portrait de leur fille Nathalie. Une complicité immédiate lie les deux fillettes qui deviennent inséparables. Elles se promettent de ne jamais se marier. « Depuis longtemps j’ai compris qu’en mettant sur sa tête la couronne de fleurs d’oranger, la jeune fille se subalternise : elle devient pour toujours la compagne du chef de la communauté, non pas pour l’égaler, mais pour l’assister dans ses travaux ; quelque grande que puisse être sa valeur, elle restera dans l’ombre », confie Rosa dans sa biographie écrite à deux mains avec Anna Klumpke. Elles vivent ensemble une relation intense : amour homosexuel ou platonique, simple sentiment de forte sororité ? Nul ne sait. Rosa Bonheur évitait toute provocation, ne souhaitant que vivre en accord avec elle-même.

Elle se consacre à la peinture avec fougue. Déchargée de toutes les contingences matérielles, ménagères et administratives par Nathalie, qui se révèle une gestionnaire très efficace et une aide précieuse à sa carrière. Pour mieux appréhender la morphologie et les mœurs animales, Rosa n’hésite pas à battre la campagne et à visiter les abattoirs. Pour ne point s’encombrer des longues jupes et épais jupons assignés à son sexe, elle demande à la Préfecture de police une autorisation à porter le pantalon comme sa contemporaine Georges Sand. Elle sera également l’une des premières femmes à ne pas monter en amazone. Très vite, elle est sélectionnée pour exposer au Louvre, régulièrement primée et récompensée. En 1848, elle reçoit une commande d’État, elle n’a que 26 ans, ce sera le fameux Labourage nivernais dans lequel elle restitue aux bovins des regards exceptionnels ! Animaliste avant l’heure, elle pensait que les animaux avaient une âme et ne les considérait pas comme une simple marchandise.

En 1859, elle achète le château de By, à Thomery en Seine-et-Marne, où elle s’installe avec Nathalie et vivra jusqu’à sa mort. Dans ses mémoires, elle le surnomme « le domaine de la parfaite amitié »… Un autre de ses tableaux, Le marché  aux chevaux actuellement au Metropolitan Museum, la propulse au faîte de la gloire. Le marchand d’art Ernest Gambart le remarque dans un musée à Gand et l’achète. Il organise une exposition itinérante en Europe et en Amérique : c’est un triomphe, la presse l’adore, à 35 ans elle est une icône aux États-Unis à tel point qu’une poupée est fabriquée à son effigie !

Elle rencontre Buffalo Bill, fait son portrait et noue une forte amitié avec lui. 80 % de sa production se trouve Outre-Atlantique, et en Angleterre où elle fut également très appréciée des collectionneurs. À son retour en France, c’est la peintre la plus connue et la plus chère. Elle est invitée par Napoléon III au château de Fontainebleau où elle est assise à table à la droite de l’empereur… Elle fréquente les musiciens, connait Flaubert. Edouard VII lui rend visite à By. Mais après quarante ans de vie commune, Nathalie Micas meurt en 1889. Rosa s’effondre,  inconsolable jusqu’à ce qu’une jeune admiratrice américaine désirant faire son portrait, la peintre Anna Klumpke, entre dans sa vie. Revigorée par cet hommage, Rosa fait traîner les séances de pose pour savourer cette amitié naissante, dans le secret espoir qu’Anna ne reparte pas …. Elles vivront ensembles à By, jusqu’à sa mort en 1899.

Un an auparavant, elle avait confié à Anna le projet d’écriture de sa biographie  qui paraît en 1908 sous le titre Rosa Bonheur, sa vie son œuvre. C’est une édition entièrement remaniée et annotée par l’historienne Natacha Henry qui nous est proposée aujourd’hui, intitulée Souvenirs de ma vie avec la double signature de Rosa Bonheur et Anna Klumpke. En dépit d’une immense célébrité de son vivant, Rosa Bonheur tombe dans l’oubli comme sa compatriote Alice Guy, première femme cinéaste et productrice. Il était grand temps de lui restituer la place qu’elle mérite dans l’histoire de la peinture. « Le génie n’a pas de sexe », c’est par ces mots que l’impératrice Eugénie décore Rosa Bonheur de la Légion d’honneur en 1865. Elle fut la première femme artiste à recevoir cette décoration. Chantal Langeard

Exposition Rosa Bonheur au Musée d’Orsay de Paris, jusqu’au 15 janvier 2023. Souvenirs de ma vie, de Rosa Bonheur et Anna Klumpke (éd. Phébus, 496 p., 24€50)

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