Archives mensuelles : mars 2015

Claude Halmos, la crise de tête

Dans son dernier ouvrage, « Est ce ainsi que les hommes vivent ? Faire face à la crise et résister », la psychanalyste Claude Halmos dénonce les ravages psychologiques provoqués par la crise. Une analyse rare et salutaire.

 

 

Eva Emeyriat – Pourquoi un tel livre sur l’impact psychologique de la crise ?
Claude Halmos – Aujourd’hui, des millions de gens souffrent pour des raisons qui tiennent non pas à leur vie privée mais à leur vie sociale. Ils subissent le chômage, l’appauvrissement ou vivent dans la peur d’avoir à les subir. Or, on ignore aujourd’hui que la vie sociale peut être à l’origine de souffrances psychologiques aussi complexes, aussi graves et aussi invalidantes que la vie privée. Cette réalité est méconnue. Dans les années 90, j’ai fait partie des psys qui ont parlé publiquement des souffrances intimes, autrefois considérées comme tabou, et cela a fait évoluer les choses. Aujourd’hui, il y a le même travail à faire pour le social. Une rupture amoureuse peut entraîner une dépression, des problèmes sociaux aussi.

E.E. – Quelle est l’importance de l’emploi ?
C.H. – Un être humain a une double colonne vertébrale psychique. Une partie est liée à sa vie privée et l’autre (qui se construit dès l’école) à sa vie sociale. halmosEt le pilier de la vie sociale adulte, c’est l’emploi (« vous faites quoi dans la vie ? »). Quand on prive quelqu’un de son emploi, on le rend donc, d’une certaine façon, hémiplégique. Et ce d’autant plus que, devenu chômeur, on perd son identité sociale puisqu’on n’est plus un boulanger ou un commercial au chômage, on est « un chômeur ». Cette amputation d’une partie de soi explique que l’on puisse en arriver, désespéré, à ne plus vouloir vivre. Ce que, là aussi, on ignore puisque chaque fois que quelqu’un se suicide au travail, on recherche ce qui pouvait aller mal dans sa vie privée, comme si sa vie sociale ne pouvait à elle seule expliquer sa mort.

E.E. – Vous évoquez aussi le sort des enfants. Quelles sont les conséquences de la crise sur eux ?
C.H. – Elles sont énormes. Il y a ce chiffre hallucinant : un enfant français sur cinq vit sous le seuil de pauvreté ! Une donnée, publiée une fois par an, puis enterrée le reste du temps. Or, un enfant ne peut pas se construire de la même façon dans une famille où tout va à peu près bien, et dans une vie dominée par l’angoisse permanente de ses parents. Que l’on ne puisse pas tout avoir est quelque chose qu’il faut enseigner aux enfants, car c’est structurant. Cela lui apprend, comme le disait Françoise Dolto, que si tous les désirs sont légitimes, ils ne sont pas tous réalisables (parce qu’il faut tenir compte des lois et de la réalité). Cela lui permet de comprendre le sens et la nécessité des limites. Mais quand on ne peut rien avoir et que le « rien » porte sur l’essentiel, comme la nourriture, comment se construit-on ? Il ne s’agit pas alors d’accepter la réalité mais de se soumettre à une loi injuste. De plus, les rapports « parents – enfants » sont faussés. Car les parents ne peuvent pas se sentir légitimes en imposant à l’enfant de telles privations. Ils se sentent malheureux, souvent coupables, et l’enfant peut en jouer. Il faut ajouter que l’image de ses parents est très importante pour l’enfant. Elle participe de l’image qu’il construit de lui même : s’il est fier de ses parents, il peut être fier de lui. Mais cela suppose que ses parents puissent avoir une bonne image d’eux – mêmes, ce qui ne leur est pas possible quand ils se sentent dévalorisés et rejetés par la société… Des milliers d’enfants se construisent aujourd’hui dans de telles situations. Que vont- ils devenir ? Quels adultes vont- ils devenir ? Ne pas s’occuper d’eux relève de l’inconscience.

E.E. – Que leur dire, alors ?
C.H. – Il faut aider les parents à comprendre que cette situation n’est pas de leur faute et les aider à parler à leurs enfants. L’enfant sait que, s’il est renvoyé de l’école, c’est qu’il a fait des bêtises. Il peut imaginer que c’est aussi le cas de ses parents s’ils n’ont plus de travail. Il faudrait aussi expliquer à l’école, y compris dans les petites classes, ce qu’est l’économie, qu’il n’y a pas de travail pour tout le monde.

E.E. – Vous insistez sur les ravages de la stigmatisation des pauvres …
C.H. – Il y a eu longtemps, à l’égard de pauvres et des chômeurs, de la compassion mais aujourd’hui, nous sommes passés du statut de victime à celui de coupable. Il y a l’idée distillée partout que si l’on est pauvre ou chômeur, c’est parce que l’on n’a pas fait ce qu’il fallait, parce qu’on est fainéant ou tricheur. Cela renforce la culpabilité individuelle de chacun, y compris chez ceux qui ont assez de culture politique pour ne pas être totalement dupe de ce discours manipulatoire.

E.E. – Vous n’êtes pas tendre avec certains de vos collègues qui ne parlent que d’estime de soi et de bonheur !
C.H. – Il faut aider les gens qui souffrent à retrouver des forces de vie mais on ne peut pas le faire en niant le négatif, et notamment la réalité sociale ! halmos2Aujourd’hui, tout le monde a peur de la crise, y compris les milieux bourgeois. Il faut commencer par parler de ce qui ne va pas et le reconnaître. Comment un homme ou une femme pourraient-ils garder une conscience de leur valeur quand personne ne veut plus payer leurs compétences par le truchement d’un salaire ?

E.E. – Pourquoi un tel silence autour de ces enjeux, quelles solutions apporter ?
C.H. – Ce silence a des causes. Pour une économie libérale, un salarié est un instrument au service de la production et un instrument n’a pas d’états d’âme : personne n’aurait l’idée de demander à un tracteur comment il va… De plus, les médias ont peur de désespérer les lecteurs ou les téléspectateurs. . Et, comme les psys ne parlent pas des souffrances nées du social, ils ne vont pas être plus « royalistes que le roi » ! Il faut donc d’abord parler, faire connaître ces souffrances pour que ceux qui les vivent se rendent compte qu’elles ne sont pas dues à ce qu’ils sont mais au poids trop lourd de ce qu’ils subissent. Ensuite, il faut les appeler à renouer avec le collectif. Face à une situation extérieure anxiogène, comme une guerre ou une crise, on ne peut pas résister seul. Il faut s’allier aux autres. Cela permet de recevoir mais aussi de donner et, ce faisant, de comprendre que, puisque l’on peut donner, on n’est pas le « rien » que l’on croyait : c’est le premier pas pour se reconstruire. On ne change pas la réalité en méditant tout seul dans son coin ou en allant à deux, à trois ou à trente brûler des voitures. On la change en s’unissant aux autres pour la comprendre et la combattre. C’est de cette façon que l’on peut retrouver une conscience de sa valeur, de sa force et de sa dignité. Propos recueillis par Eva Emeyriat

Claude Halmos collabore au magazine « Psychologies » et, depuis 2002, elle participe à l’émission « Savoir être » sur France Info. Elle a déjà publié « Pourquoi l’amour ne suffit pas. Aider l’enfant à se construire », « L’autorité expliquée aux enfants. Entretiens avec Hélène Mathieu », « Dis-moi pourquoi. Parler à hauteur d’enfant ».

 

En savoir plus

« Le traumatisme du chômage, alerte sur la santé de cinq millions de personnes », par le médecin et psychiatre Michel Debout. Il décrit avec précision les effets psychiques et physiques du licenciement et du chômage : une souffrance incommunicable qui engendre de multiples dégâts. Michel Debout met le doigt sur le gâchis humain provoqué par la mise à l’écart de près d’un actif sur dix et milite pour que le traumatisme du chômage soit enfin pris en compte dans les politiques de santé. Il a précédemment publié, en collaboration avec Christian Larose, « Violences au travail. Agressions, harcèlements, plans sociaux ».

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Jeanson et l’Algérie, le procès d’une guerre

Le 19 mars 1962, les Accords d’Evian signent la fin de la guerre d’Algérie. Deux ans plus tôt, en 1960, s’ouvrait à Paris le procès Jeanson. Du nom de ce philosophe et écrivain qui créa en 1957 le réseau des « porteurs de valises », en soutien aux combattants du FLN… Comparaissant devant un tribunal militaire, les « activistes anticolonialistes » sont condamnés à de lourdes peines.

 

 

 

En ces jours de septembre 1960, à l’heure de l’ouverture du « Procès Jeanson », la France se réveille sonnée et s’interroge: alors que de jeunes soldats du contingent meurent sur le sol algérien, d’autres Français armaient donc clandestinement le bras des rebelles ? La nouvelle, colportée par la presse dès le démantèlement du réseau, fait choc. En cette année là, les soubresauts franco-algériens, que l’on nomme encore actes de rébellion et de pacification, s’invitent donc de manière inattendue et brutale sur le sol métropolitain.
« A cette époque, le sentiment national est unanimement partagé, par le peuple comme par l’ensemble des groupes politiques : « l’Algérie, c’est la France », souligne l’historienne Raphaëlle Branche, auteure chez Armand Colin de « L’embuscade de Palestro, Algérie 1956 ». D’où l’émotion suscitée par l’affaire… Le 5 septembre, comparaissent donc vingt-trois accusés pour « atteinte à la sécurité extérieure de l’État », six Algériens et dix-huit métropolitains. alger1Ayant échappé au coup de filet de la DST (la Direction de la surveillance du territoire) et passant la main à l’emblématique Henri Curiel, Francis Jeanson est absent du banc des prévenus. Une tête de réseau, un chef de file qui est loin d’avoir le profil du banal terroriste ! Jeune philosophe et collaborateur de la revue des Temps Modernes au côté de Sartre, ancien des Forces françaises libres durant la Seconde guerre, il a déjà écrit articles et livres pour dénoncer ce qui se passe de l’autre côté de la Méditerranée : l’iniquité du statut de 1947, le racisme, le colonialisme…

En 1955, il publie « L’Algérie hors la loi », un livre-choc qui devient rapidement « le bréviaire des anticolonialistes » selon la formule de l’historienne Marie-Pierre Ulloa. L’année qui suit sera celle de la rupture et du non-retour : en 1956, l’Assemblée Nationale vote à une large majorité les « pouvoirs spéciaux » au gouvernement socialiste de Guy Mollet, sont décidés le rappel sous les drapeaux des réservistes et le recours massif aux troupes du contingent. Paradoxalement, « paix en Algérie » demeure pourtant le seul mot d’ordre en bouche des autorités politique et militaire. Ultime contradiction aux yeux de Jeanson, la France s’obstine dans le fourvoiement historique, accordant au Maroc et à la Tunisie ce qu’elle refuse viscéralement à l’Algérie : l’indépendance. « En ces temps de la reconstruction, la France a conscience qu’elle ne peut conserver son Empire », explique Raphaëlle Branche. « Sans avoir véritablement de vision maghrébine de la question, le pays estime cependant qu’il lui faut garder un territoire : ce sera l’Algérie ». En raison de la différence de statut entre les trois entités (Protectorat pour le Maroc, autonomie interne pour la Tunisie, départements français pour l’Algérie), du niveau d’implication de la présence française faisant de l’Algérie une terre de colonisation et de peuplement…
« L’Algérie est donc terre de France pour tout le monde, y compris pour les communistes », poursuit l’historienne, « c’est en outre un territoire de gauche, à fort enracinement populaire ». Quoiqu’il en soit des motivations idéologiques du gouvernement d’alors, Francis Jeanson récuse cette analyse, au nom même des valeurs qui ont animé les combats de la Résistance et qui sont celles du pays des Droits de l’homme. Décision est prise de soutenir ALN et FLN (Armée et Front de Libération nationale) dans son combat de libération, de constituer ce fameux réseau des « porteurs de valises ».

Enseignants, techniciens de la radio-télé, artistes, journalistes, prêtres-ouvriers, essentiellement des intellectuels et des « gens de la bonne société », selon l’expression consacrée… Le réseau s’étoffe, il recrute progressivement autant à Paris qu’en province (à Lyon et Marseille, par exemple), il établit des ramifications avec l’étranger. Sa mission ? Recueillir chaque mois l’argent des Algériens de France, « l’impôt révolutionnaire », et le faire passer en Suisse. Une organisation calquée sur celle des réseaux de la Résistance que Jeanson a expérimentée en son temps, un cloisonnement entre les différents « porteurs de valises », l’anonymat entre chaque groupe responsable de son « magot » jusqu’à sa remise à l’équipe centralisatrice : à chaque fois, une opération clandestine à hauts risques au regard des sommes collectées d’un montant conséquent, environ 400 millions de francs par mois, soit plus de six millions d’euros selon les chiffres avancés par Gilbert Meynier dans son « Histoire intérieure du FLN » !
Une entreprise de plus en plus délicate au moment où le FLN décide en 1958 de déplacer le conflit sur le sol métropolitain, où les actions de police sont de plus en plus fréquentes et sanglantes, où l’opposition entre FLN et MNA, le Mouvement national algérien de Messali Hadj, devient de plus en plus meurtrière… Autre question, éthique et morale, que ne peuvent esquiver les membres du réseau : comment justifier le soutien à l’ALN, alors que là-bas de jeunes appelés du contingent tombent sous les assauts des « terroristes » ? alger3La réponse de Jeanson : l’indépendance de l’Algérie est inéluctable, ce n’est qu’une affaire de temps, il s’agit donc de porter témoignage. « Quoiqu’ils ne représentent qu’un courant ultra-minoritaire dans la société civile d’alors, ils ont surtout conscience d’incarner une autre idée de la France », souligne Raphaëlle Branche. « En choisissant le camp du FLN, Jeanson et les siens font le choix d’un avenir possible entre les deux nations, ils ne font pas le choix de la guerre. Ce sont des intellectuels lucides, face à une classe politique aveuglée par ses objectifs : intensifier la pacification et, après des décennies de colonisation, faire enfin l’Algérie dont on rêve ! Le procès Jeanson révèle aux yeux du grand public une autre lecture possible du conflit algérien », conclue l’universitaire et enseignante à la Sorbonne.

Malgré une défense assurée par de grands noms du barreau, malgré le soutien de personnalités de renom, tombe le verdict. Lourd : dix ans de prison pour quatorze membres du réseau, dont Francis Jeanson condamné par contumace. Deux ans plus tard, l’Histoire lui donne raison : l’Algérie proclame son indépendance le 5 juillet 1962 ! Yonnel Liégeois

En savoir plus
« Francis Jeanson. Un intellectuel en dissidence. De la résistance à la guerre d’Algérie », de Marie-Pierre Ulloa.
« Les porteurs de valise. La résistance française à la guerre d’Algérie », d’Hervé Hamon et Patrick Rotman.
« Les porteurs d’espoir », de Jacques Charby.

 

Document
L’emblématique embuscade
Palestro ? En ce 18 mai 1956, dans les montagnes à l’est d’Alger, une colonne de militaires français tombe dans une embuscade. Sur les 21 soldats engagés, un seul survit, d’aucuns sont atrocement mutilés selon la presse de l’époque . Un fait tragique qui bouleverse la métropole au lendemain de l’envoi du contingent sur le terrain des opérations, une « embuscade » conduite par des « terroristes » puisque la France se refuse encore à parler d’actions militaires sur le territoire algérien… alger2Un événement dont s’empare l’historienne Raphaëlle Branche pour instruire et analyser avec brio, par delà l’immédiateté de l’emblématique « Embuscade de Palestro », les fondements mêmes de l’insurrection algérienne et de la guerre qui s’en suivra.
Une enquête éclairante où l’historienne remonte le fil de la colonisation entre déplacement des populations indigènes et installation des fermes de colons, pacification et répression, jusqu’à cette année 1956 où le statut du conflit semble basculer de guerre civile en affrontement militaire… « Pourquoi le nom de Palestro, parmi d’autres embuscades, demeure-t-il à ce point gravé dans les mémoires ? », s’interroge Raphaëlle Branche. « D’abord, parce qu’il ravive le souvenir d’un premier massacre, celui de colons en 1871 et de la répression qui suivit, ensuite parce que la montagne est le lieu emblématique de la résistance. Celle des villageois et de jeunes Algériens qui, dans cette région, refusent la conscription et rejoignent tous le maquis ». Un document fort, une lecture passionnante.

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L’une chante, l’autre aussi…

L’une et l’autre chantent ! Depuis une dizaine d’années, Véronique Besançon et Dominique Gueury, amoureuses de la chanson à texte, se produisent dans les cafés parisiens. Avec enthousiasme et talent… Un parcours original dans l’univers du spectacle vivant, un engagement social aussi mené parfois en commun.

 

 

 

Paris, novembre 2014, le concert s’achève, Dominique Gueury et Véronique Besançon saluent le public. À leurs côtés, bras dessus – bras dessous, les chanteuses et chanteurs au récital organisé par leurs amis du GIPAA et de la CNL064Depuis quatre ans, Dom et Véro participent à ce rendez-vous annuel. La raison ? Offrir des tours de chants aux locataires d’une cité HLM du 18ème arrondissement de Paris et aux adhérents d’une association dont le but est de fournir une information progressiste aux aveugles et malvoyants. À chaque année, un thème différent : hommage à Brassens ou à Ferrat, chanson contestataire ou humoristique ! Pour l’une comme pour l’autre, c’est un moment privilégié de leur vie d’artistes et citoyennes, de leur engagement humaniste. Une nécessité absolue de partager des valeurs de progrès, des moments de fraternité incontournables. Histoire de conjuguer esprit rebelle, amitié et amour de la chanson.

Le goût pour le chant, Véronique en est imprégnée depuis sa tendre enfance. « Dès l’âge de quatre ans, je voulais devenir chanteuse », confie-t-elle. « J’aimais la variété. Plus tard, à l’adolescence, j’ai découvert ce qu’on appelle la chanson à texte : Anne Sylvestre, Maxime Le Forestier, Georges Moustaki … ». Ranelagh 17Le désir d’en faire son métier est bien là, mais inavouable. « Pour mes parents, ce n’était pas un projet concevable. Je n’ai pas osé les affronter ! » Véronique suivra des études de médecine. Pour Dominique, ce sera le secrétariat. Mais elle abandonne cette branche. « Je me suis rendue compte que je n’étais pas faite pour ça ». Dès lors, elle multiplie les petits boulots. À 30 ans, elle s’inscrit à l’université pour étudier les langues, le Norvégien et le Finnois plus précisément. Pour le plaisir de connaître plus que par objectif économique… C’est au début des années 2000 que musique et chanson s’imposent dans son existence. Il suffira d’un repas d’anniversaire. Avec quelques amis, elle entonne plusieurs chansons. La prestation est suffisamment réussie pour lui donner l’idée de recommencer lors de la Fête de la musique. Une chorale, huit chanteuses et chanteurs – trois musiciens, est ainsi constituée !

Nous sommes en 2005, cela fait déjà deux ans que Véronique est allé à la rencontre du public. En juillet 2003, fortement encouragée par son professeur de chant, elle se jette dans le grand bain. « Jusque-là, j’interprétais des chansons dans le cadre des spectacles de l’école. Je suis inscrite à l’École du Spectacle Musical, l’ESM, depuis 2000 ». Elle se produit dans plusieurs cafés parisiens (La Passerelle, le Soleil de la Butte à Montmartre…), elle chante aussi à La Vieille Grille. Son répertoire se compose de reprises, d’Anne Sylvestre à Brassens en passant par Jeanne Moreau. Elle multiplie les contacts : rencontres de musiciens, stages, écoles de musique, notamment au centre Roy Hart qui enseigne aux stagiaires l’exploration de leur propre voix. Un apprentissage déterminant pour Véronique : elle y puise confiance en elle-même et découverte d’un potentiel vocal insoupçonné. Au fil de ses pérégrinations, elle fait la connaissance de Louis-Marie, comédien, musicien et chanteur. Qui la convainc de présenter ses propres chansons ! Une écriture vive et énergique où humour et gravité se marient pour parler d’amour, des petits plaisirs de la vie mais aussi de la bêtise des idées réactionnaires, des inégalités sociales. Des textes, une interprétation souvent truculente qui ne sont pas sans rappeler le style d’Agnès Bihl.
DSCF0603Comme Véronique, Dominique est auteure. Des textes qui relèvent plus de la chanson réaliste, plus ancrés dans la misère sociale, le chômage. Dès la création de la chorale, l’une de ses compositions est intégrée au tour de chant. Des chansons « engagées », présentées notamment à la Maison des Métallos de Paris ou à la CNT, le syndicat anarchiste… Au programme, la Carmagnole côtoie des chants de la Commune et des titres comme « Lili » de Pierre Perret. Le groupe se produit pendant trois ans, ensuite Dominique fonde la compagnie Dariachante. Contrairement à ses complices, elle aspire à se professionnaliser. Son souhait ? Se recentrer sur un duo… « J’étais à la recherche d’un travail véritablement interactif, j’aspirai à un dialogue avec un accordéoniste. Mais pas n’importe lequel : je ne voulais faire ni du bal musette ni de la chanson vieille France réactionnaire ! »

Au cours de cette première décennie des années 2000, Dominique et Véronique accumulent de l’expérience. Elles cherchent à se faire connaître. Chacune suit sa route. Dominique décide de se consacrer entièrement à la chanson, Véronique mène de front activité artistique et vie professionnelle. Des situations différentes mais des difficultés communes : décrocher un contrat, rencontrer des gens qui comptent, passer dans un festival, obtenir une audition… 15798006102_8776dce9d3_bÀ défaut, elles se produisent dans les bars avec le chapeau pour seule rémunération. Pratique peu efficace pour l’obtention du statut d’intermittente du spectacle après lequel court Dominique. Elle s’interroge sur les moyens à mettre en œuvre. « Je n’ai pas de démo. C’est pénalisant, car c’est devenu indispensable. Las, pour une maquette de qualité, il faut y mettre les moyens ». La concurrence est rude, les professionnels sans pitié. Véronique le confirme. « Vous n’avez pas de CD ? » lui répond un jour une animatrice de France Culture. « Si vous n’êtes pas en mesure d’en réaliser un, c’est que vous manquez de détermination ». Lorsque l’on se fait recevoir de cette façon, il y a de quoi désespérer… Alors, la chanson et son univers impitoyable ? En tout les cas, poursuivant cependant son chemin sans espoir de vivre un jour de son art, Véronique a renoncé à s’y frotter.

En 2010, elle croise Dominique au Centre de la Chanson. Les deux femmes sympathisent, assistent mutuellement à leurs concerts. Avec Michel, son désormais fidèle accordéoniste, Dominique présente « La vie des moches », un spectacle dans la pure tradition de la chanson réaliste. S’y côtoient compositions personnelles et reprises : Fréhel, Ferrat, Gaston Couté, etc… Couté qui est aussi au répertoire de Véronique, consacrant d’ailleurs un tour de chant à ce poète libertaire de la fin du 19ème siècle.
15796418935_559de5f594_bChacune à leur façon, Dominique Gueury et Véronique Besançon poursuivent leur chemin qui les mènera de nouveau en novembre 2015 à l’Auberge de Jeunesse de la rue Pajol, à Paris. Pour participer au concert du GIPAA, organisé cette année sur le thème du travail. De quoi leur permettre de porter sur scène, une fois encore, sensibilité sociale et divertissement. Philippe Gitton

– Véronique Besançon en concert le 14/03 à 21h30, au Connétable (55 Rue des Archives, 75003 Paris. Entrée libre, réservation recommandée : 06.85.42.45.62/06.76.71.59.24 – verobesancon@gmail.com
– Dominique Gueury en concert le 28/03 à 20h, au bar « Le Vin et un » (21 Rue du Transvaal, Paris XXème, M° Pyrénées et Jourdain).

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Godot et les autres…

Nous attendions impatiemment l’ami Godot, au pied de notre arbre, lorsque sont apparus sur scène des personnages aussi disparates qu’Andromaque et Zazie, les amoureux de Marivaux, les morts-vivants d’Hanokh Levin et les vacanciers de Gorki. Non point une nouvelle querelle entre anciens et modernes, juste quelques belles propositions théâtrales qui interrogent notre temps.

 

 

 

Grecs contre Troyens ? Si le thème de la guerre, toile de fond de la tragédie racinienne, nous renvoie à des conflits contemporains de longue durée (Palestiniens et Israéliens, Kurdes et Turcs, Sahraouis et Marocains…), le metteur en scène Frédéric Constant a fait le choix de situer la temporalité d’Andromaque entre deux conflits, dans les années 20. L’amour peut-il être plus fort que la mort, la paix des cœurs peut-elle subvertir une illusoire « paix des braves » ? D’hier à aujourd’hui, l’histoire se répète, amère, lorsque le chantage d’une hypothétique alliance l’emporte sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, lorsque le discours des puissants à régenter et découper la carte du monde nie ou étouffe la parole des manants. Terrible constat, prélude à de nouvelles hostilités ou à une sempiternelle errance, magistralement orchestré sur les planches de la Maison de la culture de Bourges, un spectacle désormais en tournée…
Et quand il s’agit d’errance, Estragon et Vladimir en connaissent un rayon ! Au pied de leur arbre, chaque soir à la tombée de la nuit, les héros de Beckett attendent l’arrivée de l’autre, un certain Godot qui leur tendra EN ATTENDANT GODOTsûrement la main, qui leur offrira probablement un avenir meilleur, qui mettra certainement fin à leur histoire qui n’a pas de sens… Pourquoi revenir sans cesse au même endroit, sans jamais pouvoir l’identifier ou le reconnaître, sinon d’être mû par cet incroyable espoir d’un ailleurs autrement plus désirable ? « En attendant Godot résonne aujourd’hui avec une forme d’évidence », soulignent les trois metteurs en scène (Marcel Bozonnet, Jean Lambert-Wild, Lorenzo Malaguerra), « en ces temps de flux migratoires où des populations entières cherchent à échapper aux guerres fratricides, aux famines, à la pauvreté, à l’absence concrète d’une possibilité d’avenir, ancrer la pièce dans la tragédie d’aventures humaines qui se déroulent à nos portes, et parfois sous nos yeux, nous permet de la faire entendre sous un jour nouveau à nos contemporains ». Une gageure parfaitement réussie entre humour et désespoir, avec une brochette de comédiens et comédienne absolument prodigieux, vraiment un Godot à ne pas manquer au Théâtre de l’Aquarium !

De l’errance territoriale à l’errance sentimentale, il n’y a qu’un pas que franchit allègrement Marivaux ! L’amour est encore aveugle en ce début du Siècle des Lumières qui, plus tard, écarquillera les yeux à plus d’un. Sous couvert d’une charmante badinerie entre Arlequin, Silvia et son Prince, l’auteur de « La double inconstance » met pourtant le doigt là où ça fait mal : le pouvoir absolu des puissants, l’inégalité manifeste entre hommes et femmes, la rouerie instituée comme art majeur de la séduction… De la comédie certes fine et légère pour mieux énoncer en fait, « soixante ans avant la période révolutionnaire et avec cet air de ne pas y toucher qui le caractérise », précise le metteur en scène René Loyon, « les signes avant-coureurs des idées nouvelles qui prendront corps dans les luttes contre l’arbitraire monarchique, les privilèges exorbitants des classes PhotoLot LaDouble29supérieures et les injustices en tout genre »… Des couleurs chatoyantes, des répliques cinglantes, un décor minimaliste, une interprétation fraîche et enlevée où la beauté de la langue le dispute à la cocasserie des ébats amoureux.
Une révolution des mœurs et des consciences qui a sonné, deux siècles plus tard, lorsque Zazie tente désespérément de prendre le métro ! Las, c’est jour de grève et toute tentative sera vaine… La preuve déjà que le peuple ne s’en laisse plus compter : l’imagination a pris le pouvoir, la révolte gronde, la liberté est en marche, la femme est devenue rebelle, mieux encore la folie s’est emparée du langage ! A l’image de Zazie, la gamine au parler vert et dru, l’enfance du monde se pare de nouvelles couleurs, l’échelle des valeurs est renversée : à l’absurdité de l’univers des adultes engoncé dans le monde des apparences et des faux-semblants, avec « Zazie dans le métro » paru en 1959, Raymond Queneau invite chacun, entre humour et cruauté, à bousculer les codes, tant de classe que de sexe, à réinventer son rapport à l’autre et au monde. Pour qu’émergent une parole nouvelle, un « être-au-monde » poétique et subversif qui n’aurait point déplu au regretté Édouard Glissant !

De l’humour, encore et paradoxalement, avec le « Requiem » d’Hanokh Levin, l’ultime pièce du grand dramaturge israélien disparu en 1999. Et pourtant, qu’y a-t-il de drôle dans le périple d’un pitoyable fabricant de cercueils à l’heure de la mort de sa femme et de la sienne proche ? Sa mesquinerie, son égoïsme, son machisme, son avarice justement qui ont balisé le cours de sa piètre existence et dont il prend conscience à l’heure où sonne le gong… A la recherche d’un médecin, d’un sauveur pour sa femme et inconsciemment pour lui-même, sa quête se transforme en un authentique parcours initiatique, révélateur de la double face du monde : des putains qui puent le hareng, des aristos qui rotent le poivrot, des apothicaires qui suintent le barjot mais aussi un cocher qui parle à son cheval, des fleurs qui sentent bon, un tapis de plumes aussi doux que la neige, des anges qui descendent du ciel… Le double visage de notre humanité en fait, entre vie et mort, tendresse et cruauté, poésie et crudité, rire et tragédie ! « Avec cette pièce, nous sommes à la croisée des chemins », commente la metteur en scène Cécile Backès, « où le poète mêle les genres entre IMG_9591-Rfiction et propos philosophique ». Un théâtre de tréteaux où l’image donne à penser quand tombent les masques à l’heure de vérité, quand la féérie scénique transcende les plus sordides réalités, quand les senteurs de la vie repoussent les odeurs de la mort. A la rigidité cadavérique et à l’immobilité d’un cercueil, peut-être vaut-il mieux encore s’accrocher à la plus faible lueur d’espoir et caracoler derrière la carriole de « Mère Courage » ? De Brecht à Levin, la filiation semble évidente entre mystique et épopée existentielle.
Et c’est la vision d’un même monde qui s’effiloche sous le regard des « Estivants » de Gorki. Ces nantis, fonctionnaire – médecin – écrivain – rentier, ont l’habitude de se retrouver entre eux chaque été. Cette année-là, avant la révolution d’Octobre, un peu plus moite et poisseux qu’à l’ordinaire… Les amours se font et se défont à l’ombre des parasols, amitiés et inimitiés aussi, jalousies et rancœurs explosent, d’aucuns dénoncent cette vie insipide et oiseuse tandis que les autres se complaisent en bourgeois parvenus et véreux. Gorki a choisi son camp, sa démonstration est impitoyable, sans indulgence : sous les beaux habits et les bonnes manières, hommes et femmes ont sacrifié leurs idéaux de jeunesse sur l’autel de la suffisance, ils sont déjà vieux avant même d’avoir vécu… Dans cette micro-société que nous dépeint le dramaturge russe, là encore seules les femmes semble porter un regard d’espoir face à l’à- venir : Que faire ? Les mots ne suffisent plus, affirment à leur façon Maria et Warwara, les « Mère Courage » de Gorki, il est l’heure que le monde tremble et bouge ! « Les estivants » ? Superbement imagée par Gérard Desarthe sur les planches de la Comédie Française, la mise en scène d’une catastrophe annoncée ! Yonnel Liégeois

A noter aussi :
– Du 07 au 22/03, le 17ème Printemps des Poètes orchestré par l’infatigable Jean-Pierre Siméon, avec moult initiatives en France et dans le monde pour attiser l’insurrection poétique. Avec une mention particulière pour l’original « Ciné Poème » à Bezons, présidé par la comédienne Brigitte Fossey.
– Du 11 au 28/03, le Tarmac fête de « [D]rôles de Printemps » ! Performances, danse et théâtre en compagnie de six créateurs du monde arabe, trois hommes et trois femmes qui vivent et travaillent en Égypte, en Tunisie et au Liban.

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