Archives mensuelles : janvier 2016

Laurence Equilbey, à la baguette !

À la tête de son propre ensemble depuis 2012, Insula Orchestra, la chef d’orchestre Laurence Equilbey explore le répertoire préromantique. Et tente de battre en mesure les préjugés du milieu !
« Directement à la dernière mesure. Chut !, on écoute le basson et les violoncelles. Attention aux bois quand vous entrez ! Piano, piano… Il y a un passage que je voudrais un peu plus cantabile. Attendez, j’ai un doute sur une croche : les flûtes, qu’est-ce que vous avez à la mesure 32 ? ». Depuis une heure, la chapelle de l’école Agnes-Mellon-Grand-Theatre-de-Provence-300x200Massillon résonne des notes des « Sept dernières paroles du Christ sur la croix », de Joseph Haydn (1732-1809). Au pupitre, Laurence Equilbey.

Un mot, un geste de la main, un regard, un mouvement d’épaule, la sonorité de l’orchestre se fait plus ample, change de couleur, joue de contrastes multiples. « J’associe le plaisir de la direction à celui du danseur, au sens d’être traversé par la musique. Beaucoup de gestes de la battue sont inspirés par les sons qu’on reçoit ». Fondatrice du chœur de chambre « Accentus », il y a vingt ans, Laurence Équilbey a commencé la direction d’orchestre à l’âge de 18 ans. « J’aime étudier une œuvre dans son ensemble, m’informer du contexte historique, politique, voir la manière dont les phrases s’articulent, comment les chapitres s’organisent, ce qui gouverne la forme. C’est important, car la projection de la forme est une des premières choses que doit ressentir le public ». Et d’ajouter, « j’ai assuré la création d’une centaine d’œuvres contemporaines, peut-être plus. C’est important que de nouveaux répertoires se créent. J’aime les langages qui innovent, les auteurs qui cherchent d’autres voies expressives ».

Formée à Vienne auprès de Nikolaus Harnoncourt, dont elle admire l’inventivité et l’imaginaire gestuel, Laurence Equilbey pense que le mythe du chef souverain, autoritaire et incontesté, appartient au passé. Les chefs actuels se montreraient plus humbles devant la partition, et la relation à l’orchestre serait « plus démocratique ». « On arrive avec une vision de l’œuvre. Mais les musiciens ont aussi de la musique en eux. Il faut savoir le recevoir, le rassembler pour les amener où tu as envie qu’ils aillent. Selon la manière dont ils jouent, je peux changer d’avis ». Le regard du milieu sur les femmes chefs d’orchestre évolue, lui, plus lentement. Un jeune chef russe en 2013 : « Une jolie fille sur le podium, ça distrait les musiciens ». « Ce milieu reste très conservateur, très fermé, il porte en lui sa propre dégénérescence », juge Laurence Equilbey.

Mairie-de-Puteaux-sacre-printemps-300x199Le lendemain, dernière répétition avant le concert. Cherchant du regard son assistante dans les travées de l’église. « Ça tourne ? », demande la chef, s’inquiétant de la qualité de l’acoustique. Revenant à la partition, « c’est bon pour Les Sept paroles, tout est calé ? ». 20 heures. Tout de noir vêtue, un large sourire aux lèvres, elle serre la main du premier violon, salue le public qui l’applaudit, s’empare d’un micro pour présenter le programme. « Dis, elle n’aurait pas changé de couleur de cheveux ?», demande une femme à son voisin. « Peut-être », répond l’autre, « chut !, ça commence… ». Jean-Philippe Joseph
Régulièrement invitée à l’étranger, Laurence Equilbey est une des rares femmes en France, avec Zahia Ziouani ou Claire Gibault, à être à la tête d’un orchestre. Selon la Société des auteurs et des compositeurs, seules 17 femmes ont dirigé un orchestre sur les 574 concerts programmés sur la saison 2013-2014. Pour sortir de l’invisibilité, la SACD propose un indice de progression de 15 % à l’horizon 2018-2019.

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ATD, de l’exclusion à la réciprocité

Bruno Tardieu, délégué national d’ATD Quart Monde de 2006 à 2014, retrace dans « Quand un peuple parle » l’histoire et la singularité des actions menées par ce mouvement, initié en 1957 par le père Joseph Wresinski et les familles du camp de Noisy-le-Grand (93). Avec une idée centrale : si l’on veut lutter pour une société plus juste, il faut partir de l’expérience des plus pauvres.

 

 

 

Amélie Meffre – Vous écrivez qu’ATD Quart Monde est un mouvement de libération des sentiments d’infériorité comme de supériorité, déplorant le gâchis de l’intelligence des pauvres comme des non-pauvres. Qu’entendez-vous par là ?
Bruno Tardieu – Les gens très pauvres sont persuadés qu’ils ne savent rien, que la connaissance est ailleurs. Or, c’est contre ce sentiment d’infériorité qu’il faut lutter. Comme le proclamait le militant anti-apartheid Steve Biko, les Noirs ne peuvent se libérer politiquement que s’ils cessent de se sentir inférieurs aux Blancs. Dans le même temps, il faut aussi batailler contre le sentiment de supériorité. En 1977, alors que je débutais une thèse de mathématiques appliquées, j’ai rencontré Eric Viney, un enfant orienté dans une classe pour déficients mentaux, qui me battait régulièrement aux échecs. J’en étais très étonné : pourquoi ? Penser que les pauvres échouent à l’école, parce qu’ils sont moins doués, est une idée ancestrale. Comme si c’était une tare génétique ! Et c’est de pire en pire, quand certains pensent qu’on peut détecter dès la petite enfance une future délinquance… Cela permet de justifier la grande violence sociale et politique à l’œuvre. Comme l’écrivait le père Joseph Wresinski, « les instruits se laissent emporter par leurs propres idées, ils finissent toujours par penser à la place des autres ».

A.M. – Le père Joseph Wresinski, qui avait lui-même connu la misère, a fini par être écouté. Notamment quand il livre en 1987 un rapport au Conseil économique et social (CES), « Grande pauvreté et précarité économique et sociale » ?
ATD1B.T. – Certes, mais il a d’abord été pris de haut avec son seul certificat d’études en poche, la finesse de sa réflexion fut peu reconnue. Partir de l’expérience des plus pauvres, c’est créer les conditions pour qu’ils osent parler sans être interrompus, sans s’autocensurer. Leur silence est une forme de résistance aux préjugés. Ce silence leur fait un tort immense mais aussi aux autres, à la société en général. Rompre ce silence exige une démarche politique. On ne peut pas cantonner la misère aux seuls besoins de nourriture ou de logement, ni déléguer les problèmes loin de nos regards à l’humanitaire ou aux ONG. Il en va de la responsabilité citoyenne de chacun de lutter autour de soi contre les caricatures.
Quand nous habitions dans un immeuble dans le 19e arrondissement, une famille au 2e étage faisait beaucoup de bruit la nuit. Une pétition a circulé pour l’expulser, que nous avons refusé de signer. Nous savions que cette famille sortait d’un taudis, que si elle était expulsée, les enfants iraient à la DDASS. Finalement, nous nous sommes tous réunis chez eux pour en parler. La rencontre a donné lieu à une séance de confrontation assez musclée mais finalement, la pétition a été retirée. On s’est confronté les uns aux autres plutôt que d’exclure. On devrait faire la même chose en politique. La dégringolade vient d’une succession de ruptures évitables. Quand quelqu’un perd son boulot, il perd aussi tout lien avec son syndicat par exemple. Seule la CGT a créé des comités de privés d’emploi. Or, c’est à l’intérieur de ces espaces collectifs qu’il faut faire émerger la parole des plus exclus.

A.M. – Justement, c’est l’originalité des universités populaires d’ATD Quart Monde, de partir de la réflexion des plus pauvres. Le chercheur invité n’est pas là pour livrer une conférence mais pour écouter les idées qui circulent. Comment réagissent ces invités ?
couv-idees_fausses2015.inddB.T. – Ils sont souvent étonnés de la qualité de la réflexion. Là encore, on renverse les questionnements habituels. Plutôt que de demander aux plus pauvres en quoi ils ont échoué, on leur demande en quoi c’est injuste et qu’est-ce qu’ils ont fait contre cette situation. C’est important de maîtriser le raisonnement. Or, il existe très peu de lieux où les pauvres peuvent poser des questions. Nous avions invité le professeur de médecine Didier Sicard à l’une de nos universités consacrées à la bioéthique. A propos des mères porteuses par exemple, il fut sidéré par la profondeur des réflexions : les militants posaient une question éthique essentielle quand ils mettaient en avant que ça allait être les pauvres qui porteraient pour les riches et que ça les empêcherait de faire leurs propres enfants…

A.M. – Force est de constater pourtant que la logique d’exclusion se durcit. Votre combat est j’imagine de plus en plus âpre ?
B.T. – C’est clair que le mépris social augmente, que les regards sont de plus en plus négatifs sur les plus pauvres. Ségolène Royal, comme Nicolas Sarkozy, étaient d’accord pour évoquer en pleine campagne électorale le problème des assistés. En huit ans comme délégué national d’ATD Quart Monde, j’ai constaté un durcissement considérable des discours. Plus que l’augmentation de la grande pauvreté, c’est l’isolement et le sentiment de honte qui se généralisent. Une étude sur un quartier d’Elbeuf (Seine Maritime) a montré qu’en vingt ans le sentiment d’appartenance a explosé. Cela veut dire que les habitants se voient principalement comme des perdants, différents des autres. On n’imagine pas la violence de certains discours politiques, tel Sarkozy annonçant un programme pour réduire 30% de la pauvreté : à quoi ça sert de dire ça ? Il faut que tout le monde progresse, il ne s’agit pas de faire un tri et d’établir une compétition. De toute façon, ce genre de discours ne s’adresse pas aux principaux intéressés. Comme si ce n’étaient pas des êtres politiques, des citoyens à part entière… Ces propos sont là pour rassurer les autres. En même temps, nous sommes de plus en plus écoutés par nombre d’associations du fait du durcissement des discriminations. Quelques 60 000 exemplaires de notre ouvrage, « En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté » ont été vendus, ce n’est pas rien.

A.M. – La force d’ATD Quart Monde, c’est aussi de faire passer des lois, grâce à nombre d’études menées qui mettent à mal les préjugés. Ce fût le cas avec le rapport du père Joseph Wresinski qui conduira à la mise en place du RMI ou de la Couverture maladie universelle. C’est important de faire avancer les choses par le biais législatif ?
ATD3B.T. – Nous menons nombre d’études parce qu’on ne nous croit pas, sinon ! Le marbre de la loi, cela permet de dépasser la force de l’émotion pour s’inscrire dans le long terme, avec des droits solides pour tous. Après des années de bataille pour qu’une loi sanctionne la discrimination pour cause de pauvreté, une proposition de loi de Yannick Vaugrenard (PS) a été adoptée en juin au Sénat, elle doit maintenant passer à l’Assemblée. Après avoir effectué des testing, on s’est aperçu que cette discrimination était bien réelle. On ignore les CV des gens qui vivent en centre d’hébergement, par exemple. Ce mépris des pauvres n’est pas nommé, il est sous-estimé et toléré.
Une autre proposition de loi d’expérimentation de « Territoires Zéro chômeur de longue durée » doit être présentée par le député PS Laurent Grandguillaume, fin novembre à l’Assemblée. Elle part de projets mis en place sur certains territoires où une multitude de besoins pourrait donner lieu à des contrats de travail, financés en partie par les allocations chômage ou les minima sociaux. Il ne s’agit pas d’une entreprise de réinsertion classique qui, bien souvent, ne prend pas en compte les plus éloignés de l’emploi pour garder ses subventions. Une fois encore, la loi doit servir à tous. Propos recueillis par Amélie Meffre
Pour recevoir gratuitement, pendant un an, le mensuel « Feuille de route », édité par ATD Quart Monde : http://www.atd-quartmonde.fr/fdr/

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Sansal et l’Algérie, croisée de destins

Grand prix du roman de l’Académie Française en 2015 pour « 2084, la fin du monde », auteur de l’essai « Gouverner au nom d’Allah, islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe », l’écrivain algérien Boualem Sansal s’impose comme l’une des plumes marquantes de la littérature contemporaine. « Rue Darwin », son précédent roman, est désormais disponible en poche.

 

 

Dans un hôpital parisien, une femme se meurt. Auprès d’elle, son fils Yasid surnommé Yaz, et le reste de la tribu exceptionnellement réunie, frères et sœurs émigrés mais rassemblés pour l’occasion, hormis Hedi engagé dans le Jihad…
Brèves retrouvailles, un temps du deuil vite écourté pour Yaz, de retour en terre d’Algérie pour répondre au vœu A45050_Rue_Darwin.inddsecret de sa mère, formulé comme dans un mirage sur son lit de mort : « Va, mon fils, va, retourne à la rue Darwin ! ». Et le jeune homme de partir à la conquête de ses origines, de sa filiation, convaincu qu’il lui faut résoudre l’énigme de sa naissance pour espérer enfin pleinement vivre…

Qui replonge alors dans ce quartier populaire de Belcourt, repère des miséreux d’Alger, un dédale de ruelles et de bâtisses surpeuplées où grouille la vie, le quartier d’enfance aussi d’Albert Camus. Lorsque Yaz naît, la guerre ne fait pas encore rage, c’est l’heure des premières rebellions, et des premiers massacres à Sétif en 1945… Ses années de jeunesse, il les passe loin de la capitale chez sa grand-mère, la sulfureuse Djeda, riche propriétaire qui règne sur son petit monde. Elle a assis sa prospérité sur le commerce et la prostitution, sur ses relations bien placées avec le pouvoir colonial en place, comme avec les chefs locaux. Dans ce monde clos régi par la mégère, Yaz est l’élu. Un enfant choyé, protégé par le harem, un enfant pourtant qui ignore tout de ses origines : qui est sa mère, qu’est-elle devenue ?

Avec « Rue Darwin », l’écrivain algérien Boualem Sansal plonge le lecteur au cœur même de l’histoire de son pays. Yaz, l’enfant devenu grand, n’est pas seulement cet homme errant en quête de ses origines, à la croisée des destins entre son propre devenir et celui de sa terre, il est ce fils qui dévide surtout l’histoire de l’Algérie. « L’enfant du néant et de la tromperie » revisite alors tous les faits et méfaits de son existence qui le conduisent à retrouver celle qui est supposée être sa mère. Dérive personnelle, impasse collective ? En tentant de percer le mystère de sa naissance, d’élucider les zones d’ombres de sa propre histoire, le romancier tente surtout de percer les raisons qui ont conduit l’Algérie au bord de la faillite : l’histoire d’une filiation sous le sceau de « la grande histoire tourmentée de l’Algérie, des années cinquante à aujourd’hui ».

Un roman de rage et de sang, d’amour et de haine mêlés pour une terre et un pays en proie au chaos identitaire, politique et social. Yonnel Liégeois

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Norah Krief, rouge chanteuse

Sous la houlette d’Eric Lacascade et de David Lescot, Norah Krief reprend des hymnes ouvriers et révolutionnaires, des chansons de combat qui résonnent comme autant d’appels à la révolte. « Revue rouge », au théâtre Monfort à Paris ? Du 7 au 13 janvier, un spectacle rock et ardent.

 

 

La voix chaude monte du fond de la scène, elle grandit et s’étire, gagnant peu à peu le public qui fait silence. « El pueblo, unido, jamas sera vencido ! », « le peuple uni, jamais, ne sera vaincu », reprennent en chœur les musiciens. Soudain vivante et disponible, la salle se met à vibrer sous les assauts poignants de cette chanson chilienne, devenue, de par le monde, un symbole des citoyens opprimés.

norah2La chanteuse Norah Krief, corset rouge sur pantalon de cuir noir, tenue de scène brandie comme un étendard, s’avance au-devant du public. Le micro haut, elle reprend de sa voix âpre ces chants prolétariens de lutte et de résistance écrits en d’autres temps, d’autres lieux soumis à l’oppression. Une heure de concert électrique, guitares vrombissantes, la scène parcourue le poing levé comme on marche vers la victoire. Au répertoire, des chansons d’union contre la misère signées Bertolt Brecht (« Le front des travailleurs »), des textes du chansonnier Monthéus (« La grève des mères ») ou de Léo Ferré (« Les anarchistes »). Mais aussi d’autres chants moins connus, des hymnes populaires tombés dans l’oubli, tel ce « Chant de bataille » joué sur un air martial. Autant d’appels à la résistance et à la fraternité ouvrière ressurgis du passé, mis en scène par Eric Lacascade et sous la direction musicale de David Lescot.

C’est enfant, lors d’une colonie de vacances, que la chanteuse découvre certains de ces airs. « Un souvenir fort et doux, solidaire, que j’ai toujours porté en moi », se remémore-t-elle. « Tous ces textes ont en commun d’être révolutionnaires. Les gens qui ont écrit, chanté et mis en musique ces chants étaient porteurs d’utopies ». L’envie de partager avec le public ces textes de combat et de les faire entendre au présent fait naître le spectacle « Revue rouge », conçu au Théâtre National de Bretagne à Rennes. Le public applaudit, debout. Cyrielle Blaire

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Classé dans Musique/chanson, Rideau rouge