Bernard Noël, une affaire de langue

Le 13 avril 2021, disparaît Bernard Noël, tout à la fois poète, écrivain, essayiste et critique d’art. Au cœur d’une œuvre riche et diversifiée, un grand auteur qui signa deux petits bijoux littéraires : Le syndrome de Gramsci et La langue d’Anna. Adaptés de son vivant à la scène par Charles Tordjman avec Agnès Sourdillon et Serge Maggiani, deux interprètes d’exception.

L’une libère les mots en un flot torride, l’autre se heurte à un trou de mémoire. L’un redoute un possible cancer de la langue, l’autre évoque des symptômes au ventre. Les deux personnages en quête du mot vrai, du mot juste, butent sur une même évidence : dans l’entrelacs des mots, se joue plus qu’une question de langage. D’un monologue à l’autre, c’est en fait la vie et la mort qui dialoguent, la vie et la mort qui ponctuent la phrase. N’est-on pas déjà mort quand les mots désertent notre mémoire, est-on encore en vie quand la profusion des mots ne permet plus de donner sens à la réalité ?

Le syndrome de Gramsci : Serge Maggiani doute de sa santé mentale

En d’infimes gestes calculés, d’une lenteur presque maladive, au retour de cette belle région de Toscane où se produisit l’irréparable, un homme (Serge Maggiani) s’en vient à nous, nous prend à témoin et s’interroge. Il nous questionne sur sa santé mentale : comment a-t-il pu oublier le nom de Gramsci en pleine  discussion ? Un fait anodin, une fatigue passagère, un oubli momentané : l’explication est trop simple, l’affaire trop grave ! Dans cette perte du mot, nous laisse-t-il entendre, n’y aurait-il pas plutôt une perte de sens, le sens même de l’histoire ? « Ainsi s’est imposée l’écriture  du Syndrome de Gramsci », confiait alors Bernard Noël, « l’oubli du nom de ce grand personnage révélant l’oubli actuel du politique et cette maladie de la mémoire que provoque la société médiatique pour vider l’espace mental et le soumettre au flux de ses images ».

La langue d’Anna : Agnès Sourdillon dans un flot de paroles

Un silence verbal qu’Anna (Agnès Sourdillon) rompt dans une jubilation angoissante. Chez elle, « les mots se bousculent au portillon » selon l’expression populaire. Vraiment un revers de langage, à comparer avec son compère dont le silence s’imposait en bouche. Anna est comédienne, une  habituée du texte, une pratiquante forcenée de la mémoire qui en joue à s’en rendre malade, d’affreuses douleurs au ventre, en un état de surexcitation  totale… Elle nous conte ses rapports à la scène, à la vie  et aux hommes, à travers des rencontres peu banales : Fellini, Pasolini, Visconti. Est-ce vraiment l’inoubliable, la « grande » Anna Magnani qui nous parle ? Bernard Noël s’en défend. « Tout, dans La langue d’Anna, est imaginaire, j’ignorais que l’Anna de la réalité était morte d’un cancer comme la mienne ». Il suffirait donc que le faux emprunte quelques repères à la réalité pour faire vrai ? « L’écriture ne produit l’effet du vrai que si elle construit du vrai-faux tandis que, si elle essaie de copier le vrai, elle ne fabrique que du faux-vrai ».

Le syndrome de Gramsci et La langue d’Anna ? Deux pépites littéraires qui nous plongent avec beaucoup d’humour, entre émotion et dérision, au cœur du paradoxe : si la parole est source de vie et de vérité, elle n’est jamais innocente, le mot peut aussi mentir et tuer. Par silence ou overdose, une affaire de langue. Yonnel Liégeois

Le syndrome de Gramsci (P.O.L., 112 p., 12€), La langue d’Anna (P.O.L., 112 p., 12€)

1 commentaire

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Une réponse à “Bernard Noël, une affaire de langue

  1. Reçu par courriel, le 08/05 à 13h33 :

    Pour poursuivre la réflexion sur cette belle contribution, on pourra voir, mis en ligne par le Printemps des Poètes et les Editions P.O.L ( Fréderic Boyer), l’hommage rendu à Bernard Noël au Palais des Papes d’Avignon et entendre la lecture de « La langue d’Anna » par Marina Hands de la Comédie Française
    ( https://www.printempsdespoetes.com/Je-ne-me-suis-jamais-trompee-de-desir ).
    Enfin, rappelons aux lecteurs et lectrices de Chantiers de culture, titre qui affiche semble-t-il une certaine ambition concernant le travail, que Bernard Noël a conduit une résidence d’auteur au quotidien Le Monde en 1988, à la demande du comité d’entreprise et de son secrétaire Gilles Bôite.
    Réalisé à un moment où Le Monde traversait une importante réorganisation technique et structurelle, impactant profondément les métiers, ce travail d’écriture faits d’observations, de reprises d’entretiens et de rencontres avec les salariés, constitue un apport précieux pour penser l’apport de l’écriture, de la littérature pour appréhender le travail corps -cœur et âme.
    Cette résidence n’était pas pour Bernard Noël un accident de parcours, une parenthèse dans sa démarche d’écrivain. Elle fut un temps de pleine cohérence avec sa recherche. En a suivi un livre, « Portrait du monde », aux éditions P.O.L en 1988. J’en donne la quatre de couverture :
    « Au commencement est le temps. Vous prenez le Temps, vous le pliez en deux et vous avez le Monde… Sur mille personnes, combien ont encore droit à l’amour de leur métier quand il ne s’agit plus que de produire, d’être efficace et compétitif ? Les mutations technologiques sont un drame parce qu’elles font douter de la qualité de l’avenir. Est-ce toute la vie qui change ou seulement notre rapport à la vie ?… Ce livre rencontre cette actualité-là en tentant de faire le portrait d’un grand journal : pas une histoire, mais une série d’instantanés… Pas un récit clos, mais une mise en forme, car elle seule peut métamorphoser le vif en lisible, espace noir et blanc où pousse le sens ». Jean-Pierre Burdin

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