Maksym Teteruk, une voix ukrainienne

À l’affiche du TNP (Théâtre National Populaire de Villeurbanne), Maksym Teteruk assiste la metteure en scène Aurélia Guillet dans l’adaptation des Irresponsables. Un roman de l’écrivain autrichien Hermann Broch, emprisonné par les nazis puis exilé aux États-Unis. L’artiste et dramaturge ukrainien livre ses réflexions et partage son regard sur le conflit qui ravage son pays.

Chantiers de culture se réjouit de publier de larges extraits de cet entretien réalisé par notre confrère Olivier Frégaville-Gratian d’Amore. À retrouver en intégralité sur son site, L’œil d’Olivier.

© Natalia Kabanow – Répétitions de “Capri, île des fugitifs” – Maksym Teteruk assiste Krystian Lupa , Teatr Powszechny de Varsovie.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : Qu’est-ce que pour vous signifie subir une guerre en 2022, alors que cela semble toujours lointain ? 

Maksym Teteruk : Cette question de la distance, de ce qu’on considère comme loin est effectivement très pertinente. Je n’ai jamais pensé que cela allait nous arriver. Je n’ai jamais pensé que mes proches seraient des réfugiés. Je pensais que la guerre c’est quelque chose qui arrive aux autres, qui se passe ailleurs, qui arrive aux pays sous une dictature militaire ou aux pays qui se trouvent dans des régions dangereuses, aux pays qui sont dans des conflits permanents depuis des siècles. Mais pas au mien. C’était stupide de ma part. J’étais ignorant par rapport aux souffrances des autres. C’était d’autant plus stupide que la Russie a commencé la guerre contre l’Ukraine en 2014, en occupant la Crimée et en mettant en cachette ses troupes dans le Donbass (…) Malgré la destruction de la ville de Donetsk, personne ne croyait que la guerre pourrait venir à Kyiv, dans la capitale d’un pays européen, la ville qui ne dort pas, avec tous ses restaurants, boîtes de nuit, galeries, théâtres et centres commerciaux. On avait tort, nous n’étions pas suffisamment reconnaissants envers nos soldats et nos bénévoles, suffisamment solidaires, suffisamment responsables. On prenait notre sécurité et notre liberté pour des acquis. Mais la guerre n’est jamais loin. La guerre en 2022 signifie pour moi, de nouveau, tout simplement, que l’inimaginable est possible.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : Comment vivez-vous cela loin de votre pays ? 

Maksym Teteruk : La guerre, ce n’est pas quelque chose qu’on peut vivre comme un événement continu, quand on est loin. C’est quelque chose qui fonctionne plutôt comme des flashs, des coups de foudre, des moments singuliers de prise de conscience sur ce qui est en train de se passer. Je le vis comme une mosaïque de sentiments contradictoires qui s’alternent, de la désespérance, de la peur, de la colère, de la haine, de l’espoir ou de la fierté (…) Je n’arrive pas à comprendre que désormais je suis quelqu’un dont le pays est en guerre, quelqu’un dont les concitoyens sont des réfugiés, que les autres vont nous appeler ainsi. Des réfugiés ukrainiens. Impensable. Je n’arrive pas à assimiler cette image de moi, de nous (…) J’ai peur de m’y habituer. J’ai peur que le monde s’y habitue. Que la solidarité actuelle avec l’Ukraine ne soit qu’une mode qui va passer, que le monde en soit fatigué et qu’une fois que le monde sera habitué, s’ennuiera et aura perdu sa sensibilité face à ce qui se passe, on restera tout seul devant le monstre (…).

« Blanche-Neige et les sept nains », par le grand ballet de Kiev

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : De quelle manière êtes-vous en contact avec vos proches ? 

Maksym Teteruk : Heureusement, malgré des destructions majeures dans la région où mes proches se trouvaient pendant la première semaine de la guerre, il n’y a pas eu de problèmes avec le réseau, nous avons donc gardé le contact permanent. Aujourd’hui, ils se sont déplacés dans la partie ouest du pays, en laissant tous leurs biens derrière eux, sans savoir s’ils pourront les retrouver. Peut-être qu’ils devront recommencer leur vie de nouveau ailleurs, mais tout le monde rêve de rentrer chez soi et reprendre sa vie normale.

Le théâtre national d’opérette de Kiev

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : Quels sont les armes qu’ont les artistes ukrainiens pour défendre leur culture et leur pays ?

Maksym Teteruk : Beaucoup d’artistes ukrainiens prennent les armes dans un sens littéral et défendent leur culture et leur pays sur les champs de bataille. Mais la plupart le font en essayant de transmettre au monde des messages importants, de faire découvrir la culture ukrainienne, d’expliquer la nature de ce qui se passe. On parle, on communique, on publie, on exige, on pose des questions, on met en doute le fonctionnement du système des relations internationales, des règles du jeu, l’efficacité des institutions internationales, qui n’arrivent pas à faire plus que de déclarer leur préoccupation profonde, le système de défense collective, tout ce qu’on croyait être si solide, si efficace et si fort et qui reste impuissant face à la nouvelle offensive militaire en Europe, face à cette nouvelle tentative d’un ancien empire agonisant de se réanimer.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : De quelle manière peut-on les aider ?

Maksym Teteruk : Tout d’abord je voudrais dire que l’Ukraine et les Ukrainiens sont infiniment reconnaissants pour toute l’aide et tout le soutien, qui nous ont été accordés ici, en France (…) Aujourd’hui, alors que l’Ukraine se bat aussi sur le front de l’information contre la propagande et la manipulation russes, les artistes ukrainiens ont besoin de plateformes pour parler, pour pouvoir, à travers l’art, exposer nos propos, représenter tout ce qui se passe dans notre pays, dans notre région (…) Le meilleur moyen pour y parvenir c’est d’inviter nos artistes, produire leurs œuvres, donner la possibilité de créer (…) Pas par pitié, mais parce que ce sont des professionnels, des artistes et des intellectuels intéressants et singuliers, qui peuvent apporter beaucoup, qui peuvent partager une expérience unique, qui peuvent poser des questions importantes pour nous tous, qui peuvent trouver leur place dans l’industrie culturelle française comme le font les Polonais, les Russes, les Bulgares, les Hongrois (…). Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

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