Archives mensuelles : février 2023

Samuel Beckett, un double plaisir

Jusqu’au 8/04 pour l’une à La Scala, au Théâtre de l’Atelier pour l’autre jusqu’au 16/04, se jouent à Paris En attendant Godot et Fin de partie. Deux classiques du répertoire contemporain, deux chefs d’oeuvre de Samuel Beckett… Avec de prodigieux interprètes magistralement mis en scène par Alain Françon et Jacques Osinski.

Un événement, le plus français des auteurs irlandais, prix Nobel de littérature en 1969, à l’affiche de deux grandes salles parisiennes : Samuel Beckett, le maître de l’insolite, subtil défaiseur de langage et tricoteur de mots ! Qui fit scandale en 1953, lors de la création d’En attendant Godot par Roger Blin, les spectateurs n’y comprenant rien, excédés qu’il ne se passe rien, au point d’en venir aux mains : Godot, qu’on attend toujours 70 ans plus tard, n’en demandait pas tant, le succès était assuré !

« Je ne sais pas qui est Godot. je ne sais même pas, surtout pas, s’il existe. Et je ne sais pas s’ils y croient ou non, les deux qui l’attendent. Les deux autres qui passent vers la fin de chacun des deux actes, ça doit être pour rompre la monotonie. Tout ce que j’ai pu savoir, je l’ai montré. Ce n’est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. Je dirai même que je me serai contenté de moins ».

Samuel Beckett. Lettre à Michel Polac, 1952

Sur les planches de la Scala, un duo époustouflant de naturel et de naïveté ! Laurel et Hardy des temps modernes, le petit rondouillard et le grand escogriffe à la Tati attendent Godot sans désespérer. La lune se levant au jour couchant, les godillots blessant les pieds, la faim tenaillant le ventre, le froid s’immisçant au pied de l’arbre décharné… En fond de scène un paysage vaporeux et gris noir, un gros caillou au devant sur lequel Estragon (André Marcon) soulage son fessier tandis que Vladimir (Gilles Privat) le rejoint braguette ouverte. Le dialogue s’engage. Répétitif, désopilant : sur la mémoire qui flanche au souvenir d’être déjà passé par là, sur l’état miséreux des deux paumés que lie une tumultueuse mais solide amitié, sur le rendez-vous sans cesse décalé avec l’énigmatique Godot. Comme chaque soir, ils croisent le chemin du fantasque Pozzo (Guillaume Lévêque) tenant en laisse Lucky (Eric Berger), son porteur de valise. Chacun y va de sa tirade, pleureuse ou rieuse, doucereuse ou coléreuse. Rien n’avance ni ne bouge, l’action au point mort alors que s’agitent les protagonistes, en perpétuel mouvement ! Estragon et Vladimir repartent comme ils sont venus, même pas déçus lorsqu’un jeune messager (Antoine Heuillet) leur annonce un nouveau report. Demain, les deux compères en sont convaincus, ils rencontreront l’étrange inconnu.

Alain Françon, qui fit hier les beaux jours (oh, Beckett…) du Théâtre national de la Colline, a fouillé le texte du bel et grand irlandais pour en extraire la substantifique moelle. Posant chaque tirade et dialogue dans le bon geste et la bonne intonation de ses interprètes, rendant tout à la fois limpide et sulfureuse l’écriture du dramaturge, faisant advenir complicité et compassion envers cette galerie d’êtres égarés et détonants, déconcertés et déconcertants. Une tranche d’humanité partagée entre rire et détresse, cruauté et tendresse dans l’aridité d’un monde où la rencontre avec l’autre désormais ne va plus de soi. Et pourtant… Quand l’arbre dégarni, d’une unique feuille au final luit, l’espoir reverdit !

Un plaisir des planches renouvelé au Théâtre de l’Atelier, toujours en compagnie de Samuel Beckett ! Jacques Osinski met en scène Fin de partie, là encore avec une sacrée bande de comédiens, Denis Lavant et Frédéric Leidgens dans les rôles-titre…

« Ma bataille sans espoir contre mes fous continue (avec l’écriture de Fin de partie, ndlr), en ce moment j’ai fait sortir A de son fauteuil et je l’ai allongé sur la scène à plat ventre et B essaie en vain de le faire revenir sur son fauteuil. Je sais au moins que j’irai jusqu’à la fin avant d’avoir recours à la corbeille à papier. Je suis mal fichu et démoralisé et si anxieux que mes hurlements jaillissent, résonnant dans la maison et dans la rue, avant que je puisse les arrêter ».

Samuel Beckett. Lettre à Pamela Mitchell, 1955

Comme l’affirme le génial irlandais à propos de sa pièce préférée, un vieil homme condamné en son fauteuil, aveugle et paralytique… Près de lui, un type plus jeune, boiteux et agité. Hamm (Frédéric Leidgens) et Clov (Denis Lavant), le père et le fils peut-être, le maître et le serviteur plus vraisemblablement : l’un parle l’autre agit, l’un ordonne l’autre obéit. Qui s’interpellent et se répondent du tac au tac, des dialogues de basse ou haute intensité, comme Clov qui n’en finit pas de monter et descendre de son échelle, d’une aigreur vacharde ou d’une mielleuse condescendance. Le vieux, acariâtre, vit la peur au ventre, redoutant que son garçon de compagnie le quitte. L’autre, fielleux, ne cesse de répéter qu’il va fuir, s’en aller bientôt, et si ce n’est aujourd’hui ce sera demain assurément. La vie, les jours s’écoulent ainsi en ce salon sans chaleur ni luminosité, d’un rituel l’autre à servir le repas, surveiller le bon ou mauvais temps du haut de la fenêtre, cajoler le petit chien en peluche qui a perdu une patte : comme le précise Beckett dans la missive à son amoureuse, un monde de fous qui, paradoxe, semblent pourtant toujours maîtres de leur raison, les parents de Hamm (Claudine Delvaux et Peter Bonke) sortant la tête des deux grands tonneaux où ils sont cloîtrés, à priori à leur insu mais de leur plein gré au vu de leur visage rayonnant ! Là encore, peu d’action mais forte agitation, Lavant et Leidgens au sommet de leur art, entre tragédie et comédie, dans leurs rôles de composition et leurs tirades à la pointe acérée.

Jacques Osinski maîtrise l’univers beckettien. Du maître irlandais exilé à Paris depuis 1937 et reposant désormais au cimetière Montparnasse, l’ancien directeur du Centre dramatique national des Alpes de Grenoble a déjà mis en scène nombre de ses textes, du Cap au pire à La dernière bande au milieu de quelques Foirades… Avant que ne se lève le rideau, un interminable noir silence invite le spectateur à se défaire des affaires du temps présent pour entrer dans un univers hors d’atteinte de toute normalité : l’ancien monde qui se meurt au fond d’un tonneau, le nouveau où les vivants se répartissent la tête et les jambes, l’un râlant et l’autre claudiquant. Une alliance forcée, une solidarité fondée dans la contrainte, un piteux jet de lumière laissant entrevoir un semblant de bonté et d’espoir. Avec Beckett, c’est peu dire, entre humour et férocité, les rapports entre humains sont d’une étrange complexité.

D’une pièce l’autre, de Godot à Fin de partie, chacun est convié, selon son humeur du jour, à rire ou pleurer au banquet de la comédie humaine. Deux spectacles accessibles à quiconque, avec les mots du quotidien – décalés, disjonctés, déphasés -, pour donner à voir les maux d’un monde où la graine ne germe plus, l’éclaircie se fait rare, l’autre se terre dans l’absence et le silence. « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir », nous alerte Beckett avec une hauteur et une intelligence d’esprit prophétiques. Yonnel Liégeois

En attendant Godot : jusqu’au 08/04 à la Scala, à Paris. Du 12 au 14/04 au Domaine d’O, à Montpellier. Du 03 au 05/05 au Théâtre national de Nice. Du 07 au 29/07 à la Scala Provence, à Avignon.

Fin de partie : jusqu’au 16/04 au Théâtre de l’Atelier, à Paris. Les 12 et 13/04 à Châteauvallon-Liberté, scène nationale.

Les écrits de Samuel Beckett (théâtre, nouvelles et récits, essais et poèmes) sont disponibles aux éditions de Minuit.

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La naissance du « nouveau roman »

Rassemblés autour de Jérôme Lindon, aux éditions de Minuit, ils sont presque tous sur la photo, les auteurs du « nouveau roman » ! Une expression née sous la plume d’un journaliste du Monde, en mai 1957… Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°356, mars 2023), un article de François Dosse, historien des idées et épistémologue.

L’instantané est connu ; il réunit les écrivains du « nouveau roman » dans un portrait de groupe où l’on reconnaît autour de l’éditeur Jérôme Lindon, Alain Robbe-Grillet, Claude Simon, Nathalie Sarraute, Samuel Beckett, Claude Mauriac, Robert Pinget et Claude Ollier. Il manque néanmoins un appelé de marque dans ce groupe, qui vient d’assurer le succès de cette révolution littéraire en remportant en 1957 le prix Renaudot avec La Modification : Michel Butor, dont Jérôme Lindon guette en vain l’arrivée. Publiée en 1960, cette photo va cristalliser pour longtemps un phénomène qui, par-delà la diversité de ses représentants, sera connu sous l’appellation « nouveau roman ». Très divers par leur style et leurs sources d’inspiration, ces auteurs ont un point commun, celui d’être publiés aux éditions de Minuit par un grand accoucheur de talents littéraires.

Les écrivains du «nouveau roman» devant les locaux des éditions de Minuit à Paris, en 1959. De gauche à droite: Claude Simon, Alain Robbe-Grillet, Robert Pinget, Jérôme Lindon, Samuel Beckett, Nathalie Sarraute.

L’expression « nouveau roman » naît sous la plume d’un journaliste du Monde, Émile Henriot, qui recense en mai 1957 deux ouvrages parus chez Minuit : La Jalousie de Robbe-Grillet et Tropismes de Nathalie Sarraute. Ce qualificatif, péjoratif pour le critique, va pourtant très vite devenir un étendard revendiqué, un label, objet de toutes les convoitises. Tout le monde veut en être et la dénomination s’impose dans la durée : le slogan est lancé et l’étoile de Minuit devient sa marque de fabrique.

La presse joue un grand rôle dans la cristallisation du phénomène « nouveau roman ». Madeleine Chapsal, qui réalise de grands entretiens dans L’Express, amplifie le succès auprès du large public de l’hebdomadaire. Elle crée même le prix de L’Express, décerné en décembre 1960 à La Route des Flandres de Claude Simon, et qui n’aura qu’une année d’existence. À partir de 1955, c’est Alain Robbe-Grillet qui devient le « conseiller littéraire » de Jérôme Lindon. Leur amitié constitue désormais le creuset de la production littéraire de la maison. En 1953, il publie Les Gommes, lancé par Jérôme Lindon comme un événement : « Attention citoyens ! Les Gommes, ce n’est pas un roman ordinaire, ni aussi simple qu’il le paraît d’abord ».

L’éditeur et l’auteur trouvent le critique idéal en la personne de Roland Barthes, à la recherche d’une nouvelle expression littéraire depuis la publication en 1953 du Degré zéro de l’écritureIl apprécie beaucoup Les Gommes où il décèle une sensibilité et une écriture répondant à ses vœux. Apprenant cette adhésion enthousiaste, Jérôme Lindon conseille à Jean Piel de demander un article sur le livre pour la revue Critique à Roland Barthes, qui exprime son engouement pour ce qu’il qualifie de « littérature objective ». Il voit en Alain Robbe-Grillet la réalisation de cette écriture blanche, autour d’un silence qui rompt radicalement avec la continuité du récit narratif classique, incarnant la modernité. Consacré comme auteur, Alain Robbe-Grillet devient le chef de file de cette école littéraire, érigeant sa stylistique personnelle comme l’expression d’une nouvelle écriture qui s’oppose aux anciens et à toute la tradition littéraire.

La partie est cette fois gagnée pour Jérôme Lindon, reconnu comme un grand éditeur. C’est dans ce contexte de réussite qu’Alain Robbe-Grillet persuade Marguerite Duras, alors autrice chez Gallimard, de publier chez Minuit, puis l’enrôle derrière l’étendard du nouveau roman, qu’elle récusera. Si le parfum d’unité stylistique émanant de la collection blanche étoilée exprime surtout les goûts de Jérôme Lindon, dont le principe est de n’éditer que ce à quoi il adhère, le « nouveau roman » traduit au plan littéraire une thématique qui va fleurir dans les sciences humaines à l’époque du structuralisme : l’effacement de la figure du sujet. François Dosse

Dès sa création, Chantiers de culture inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis » : une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.

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Faith Ringgold, l’art comme étendard

Jusqu’en juillet 2023, le musée national Picasso-Paris accueille Faith Ringgold. Black is beautiful, la première exposition en France de ses œuvres majeures. L’occasion de découvrir le talent de l’artiste américaine, son combat contre le racisme et le sexisme.

« La question était simplement de savoir comment être noir en Amérique. Il n’y avait aucun moyen d’échapper à ce qui se passait à l’époque (les années 1960) ; il fallait prendre position d’une manière ou d’une autre, car il n’était pas possible d’ignorer la situation : tout était soit noir, soit blanc, et de manière tranchée ». Faith Ringgold ne va cesser de revendiquer une culture propre aux afro-américains comme les artistes du mouvement Harlem Renaissance de l’entre-deux-guerres. Née en 1930 dans ce quartier bouillonnant de New-York, elle porte dès ses premières œuvres le Black Power en réalisant des affiches militantes à partir de compositions typographiques pour la libération notamment d’Angela Davis.

Elle dénonce encore le racisme ordinaire dans les années 1960 à travers le portrait de « Mr. Charlie » (« Blanc » en argot) avec, comme elle le décrit, « une grande tête souriante d’un Blanc condescendant » ou celui de Charlayne Hunter-Gault, première étudiante noire à entrer à l’université de Georgie. Dans « Die » (« Meurt ! »), elle peint une grande scène de tuerie entre Blancs et Noirs alors que le mouvement pour les droits civiques est fortement réprimé. Son « Guernica », comme elle le déclarera. Après avoir découvert en 1971 au Rijksmuseum à Amsterdam des peintures sur tissu, dites Tankas, Faith Ringgold multiplie des séries picturales textiles où elle aborde la question de l’esclavage. Elle se met en scène avec ses deux filles nues dans la forêt ou rend hommage à Harriet Tubman qui milita au 19e siècle pour l’abolition de l’esclavage, en dressant son portrait, entouré d’un texte qui rappelle son combat au milieu d’une tenture bariolée. Magnifique !

Dans les années 1990, elle propose des scènes imaginaires qui mêle les générations et les origines. Ainsi, elle pose pour Picasso devant « Les demoiselles d’Avignon » ou s’entoure dans un « Café des artistes » parisien de peintres afro-américains majeurs tels Aaron Douglas ou Jacob Lawrence qui côtoient Toulouse-Lautrec ou Van Gogh. « Avec “The French Collection”, je voulais montrer qu’il y avait des Noirs à l’époque de Picasso, de Monet et de Matisse, montrer que l’art africain et les Noirs avaient leur place dans cette histoire ». On ressort de l’exposition tout chamboulé par tant de créativité au service d’une cause, hélas, toujours d’actualité. Amélie Meffre

Jusqu’au 02/07/2023 au Musée national Picasso, 5 rue de Thorigny, 75003 Paris.

Faith Ringgold, Black is beautiful :

« Figure majeure d’un art engagé et féministe américain, depuis les luttes pour les droits civiques jusqu’à celles des Black Lives Matter, auteur de très célèbres ouvrages de littérature enfantine, Faith Ringgold a développé une œuvre qui relie le riche héritage de la Harlem Renaissance à l’art actuel des jeunes artistes noirs américains. Elle mène, à travers ses relectures de l’histoire de l’art moderne, un véritable dialogue plastique et critique avec la scène artistique parisienne du début du XXe siècle, notamment avec Picasso et ses « Demoiselles d’Avignon ». Cette exposition est la première à réunir, en France, un ensemble d’œuvres majeures de Faith Ringgold. Elle prolonge la rétrospective que lui a consacré le New Museum au début de l’année 2022 et est organisée en collaboration avec cette institution new-yorkaise ».

Cécile Debray, commissaire de l’exposition. Conservatrice générale du patrimoine, Présidente du Musée national Picasso.

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Ranger ou perdre son sac ?

Au théâtre des Bouffes du Nord (75), et désormais en tournée, Pascal Rambert propose Perdre son sac et Ranger. Deux de ses textes qu’il met en scène, chacun parlant d’amour et de désespoir. Avec Lyna Khoudry et Jacques Weber, deux comédiens au bon tempo.

Face public, au centre d’une immense bâche de plastique bleu, elle parle, se raconte, dit ses espoirs et ses colères. Surtout ses colères. Elle ne quitte guère un espace limité, une planche carrée, d’un mètre de coté seulement, ou d’à peine un peu plus, qui résonne, claque sous les talons de ses bottines. Avec son « bac plus cinq » comme elle le répète, elle lave des vitrines, enfin celles des commerces qui veulent bien payer quelques euros en échange. Jeune fille, sans doute venue de loin, elle survit. Voyage aussi avec son père. Avec qui elle partage plus de rancœur, de haine même que d’amour, puis elle tombe amoureuse folle de Sandrine, une des vendeuses d’un magasin de cosmétiques.

Dans Perdre son sac tout cela défile dans le désordre, dans un tourbillon, une débauche de passions. Seule sur cette scène, entourée d’une poussette à provisions et de tout un attirail de ménage (raclettes, sceau, chiffons…), Lyna Khoudri interprète avec fougue et passion, désespoir et sensibilité, l’étrange texte de Pascal Rambert, à qui l’on doit aussi la mise en scène. C’est lui aussi qui a écrit pour Jacques Weber Ranger. La mise en scène est plus complexe, avec une chambre d’hôtel grandeur nature, qui occupe tout le plateau parisien des Bouffes du nord. Un univers très futuriste, tout de meubles et de murs blancs et d’acier brillant, dans lequel il soliloque autour de l’amour mort, de l’Asie et de la Chine. Des thèmes éloignés et proches à la fois dans ce théâtre parisien des Bouffes du Nord créé en 1876, fermé en 1952 et quasi oublié, puis rouvert en 1974 par Peter Brook et Micheline Rozan, conservé dans son jus et finalement classé monument historique en 1993.

Ranger est l’histoire d’un homme qui classerait sa vie, son histoire propre avant d’en finir avec l’existence. Il est presque vieux maintenant, passé les 70 ans, mais surtout il est seul. Auteur  à succès reconnu dans le petit monde des stratégies internationales, il évoque son passé, et surtout son amour, la femme avec qui il a partagé un demi siècle. Ce n’est pas  vraiment au public qu’il parle, mais à elle ou plus précisément à sa photo. Cette femme dont on ne saura pas le nom est morte depuis un an. Avec des traces d’humour, sous une lumière crue, blanche, blafarde, agressive, qui pique méchamment les yeux, Jacques Weber est cet homme. Entre le lit, la table, le bar réfrigéré, la vue imprenable dont il n’a que faire, avec quelques accessoires comme une gerbe de roses ou un petit ours en peluche, il fait partager son intimité, la vie de celui qui n’a jamais imaginé vivre seul.

Il le joue avec tendresse, angoisse, et assez de retenue aussi pour que l’on soit pris dans les mailles de la toile qu’il tisse. Sobre (façon de dire) ou égaré. Pas de pleurnicherie au coin du lavabo pourtant. Juste le souvenir, aussi des regrets, forcément éternels. Et l’on sort de cet étrange moment assez remué, avec encore au creux de l’oreille ou de l’estomac la toute dernière réplique : « et puis je t’ai aimée, ce n’est déjà pas si mal ». Gérald Rossi

Ranger, en tournée : le 24/02 à L’Octogone, théâtre de Pully en Suisse. Le 18/03 à L’Astrada, Marciac (32). Les 21 et 22/03 au Théâtre Saint-Louis, Pau (64). Le 24/03 au Théâtre Ducourneau, Agen (47). Du 28 au 31/03 à la Comédie, Béthune (62). Les 5 et 6/04, au Théâtre de Villefranche (69). Le 13/04  au Canal, Redon (35).

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70 ans, et toujours à la page !

Le 6 février 1953, « le Livre de Poche » fait une entrée fracassante dans les librairies françaises. Fraîchement accueilli dans certains milieux, il devient vite un outil au service de la démocratisation de la littérature. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Jean-Yves Mollier, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris Saclay/Versailles Saint-Quentin

On pourrait faire remonter son origine aux premières satires du poète Martial vendues sous le manteau au Ier siècle de notre ère, ou aux petits livrets bleus des imprimeurs troyens du XVIe siècle. Pourtant, cette chronologie est trompeuse. Elle occulte la caractéristique majeure de ce type de livre, son surgissement au XXe siècle, à l’heure de la culture et de la consommation de masse. Si l’on admet que le « Poche » suppose des tirages initiaux à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires, il est l’enfant des industries culturelles qui dominent l’espace éditorial après 1930. Sa préhistoire inclut les dime novels (romans à 2 sous)  américains (des fictions imprimées en petit format à 5 ou 10 centimes) comme la « Collection Michel Lévy » à 1 franc mise en vente à Paris en 1855. Les 20 000 exemplaires de « Madame Bovary » commercialisés en 1857-1858 sous ce format portatif anticipent les grands tirages de la « Collection des auteurs célèbres », de Flammarion, des années 1880, et ceux du « Livre populaire », de Fayard, apparu en 1905 (des livres à 65 centimes, à la couverture criarde). La collection du livre de poche, conçue par Jules Tallandier avant le début de la Grande Guerre et lancée en 1915, aurait dû être le point culminant de ce mouvement, mais, limité à 128 pages afin de réduire le prix de vente à 30 ou 40 centimes, ce « Poche » avant la lettre s’interdisait la publication de romans plus épais.

Faute de prendre racine dans le pays qui en avait approché le modèle au plus près avec la « Bibliothèque Charpentier » de 1838 (des romans ou des essais au format compact et vendus 3,50 francs) et la « Collection Michel Lévy » à 1 franc de 1855, c’est en Angleterre, en 1935, que naît la collection « Penguin », destinée à populariser les grands classiques de la littérature. Sa couverture ornée d’un manchot va inspirer la plupart des concepteurs du livre de poche. Pierre Trémois choisira pour son livre de poche de 1945 un kangourou femelle avec un livre dépassant de sa poche ventrale, ce que l’Italien Giangiacomo Feltrinelli imitera en 1949, année où le célèbre « Marabout » belge pointera son bec, sans oublier l’albatros allemand des éditions du même nom (1932) qui a inspiré le petit manchot britannique. De ce bestiaire international, on retiendra ce fait majeur : entre 1930 et 1955, la plupart des pays développés ont mis au point des formules proches, associant petit format, grand tirage, prix d’appel attractif et volonté d’atteindre tous les publics. En ce sens, le livre de poche est bien l’enfant de la culture de masse, ce qui explique qu’il ait fait couler beaucoup d’encre, séparant en deux camps irréconciliables ses partisans et ses détracteurs.

Pour comprendre l’étonnante « querelle du livre de poche », qui éclata au milieu des années 1960, il faut lire la diatribe du philosophe Hubert Damisch dénonçant « la manipulation qui du livre fait un produit et du lecteur un consommateur » (« Mercure de France », novembre 1964). De même faut-il garder à l’esprit la dénonciation, aux États-Unis, de la « culture à deux balles » (« culture at two bits »). Manifestement, une partie des intellectuels refusent alors la mise à la portée du grand public des œuvres qui n’ont pas été conçues pour lui. À la différence d’Hubert Damisch, Louis Aragon et « les Lettres françaises » avaient mené une vaste enquête auprès de leurs lecteurs avant de donner leur avis. Le résultat du sondage d’opinion s’étale à la une du numéro du 29/10/1964 et sonne comme la reconnaissance d’un phénomène qui bouleverse le rapport à la culture. « Révolution en librairie » titrent « les Lettres françaises », accordant ainsi toute son importance à un séisme qui heurtait les uns et enthousiasmait les autres. Quelques mois plus tard, Jean-Paul Sartre et « les Temps modernes » consacreront deux numéros de la revue à la révolution du « Poche » et donneront, eux aussi, la parole aux deux camps.

Que s’était-il donc passé pendant ces dix premières années pour que les esprits s’échauffent à ce point ? Si la collection « Penguin » s’était contentée, au départ, de donner à lire, à un prix abordable (6 pence, soit 5 à 6 euros actuels), des classiques de la littérature, le « Livre de Poche » français avait entamé sa conquête du public en proposant, le 6 février 1953, des romans modernes et non plus des « classiques ». « Kœnigsmark », de Pierre Benoit, « les Clés du royaume » de A. J. Cronin et « Vol de nuit », de Saint-Exupéry, avaient inauguré la série, bientôt suivis par d’autres auteurs contemporains parmi lesquels Albert Camus (« l’Étranger »), Jean-Paul Sartre (« les Mains sales »), André Gide (« la Symphonie pastorale ») et Roger Vercel (« Capitaine Conan »). Les deux premiers volumes avaient été tirés à 55 000 exemplaires, le troisième à 70 000, et les rééditions suivirent à un rythme rapproché. On retient généralement l’indication des tirages comme la preuve qu’il s’agissait bien d’une révolution et on y ajoute le prix bas de ces volumes, 150 francs, l’équivalent de 3 à 4 euros d’aujourd’hui.

Pourtant, une nouvelle fois, la réalité est trompeuse. En effet, Henri Filipacchi, le père du « Livre de Poche » de 1953, conçu par la LGF (la Librairie générale française), une filiale du groupe Hachette, avait repris à son compte un projet né en 1939, lorsque la maison d’édition Calmann-Lévy, associée aux Messageries Hachette et, déjà, à la LGF, avait mis sur le marché la « Collection Pourpre ». Avec 3 millions de volumes vendus entre 1939 et 1942, le résultat était à la hauteur des espérances, même si la guerre et la pénurie de papier freinèrent sa percée auprès des lecteurs.

« Aziyadé » de Pierre Loti, « la Bataille » de Claude Farrère, « la Dame aux camélias » de Dumas fils, « la Rôtisserie de la reine Pédauque » d’Anatole France, « Chéri » de Colette, « les Oberlé » de René Bazin, les premiers titres de la « Collection Pourpre » avaient été tirés en moyenne à 66 000 exemplaires. Ces volumes étaient dotés d’une reliure souple, un cartonnage agréable au toucher et à l’œil, et même ornés d’une jaquette en couleurs et de deux dessins. Une clause du contrat liant les éditions Calmann-Lévy à la LGF prévoyait, parallèlement à cette version cartonnée vendue 10 francs (2,5 euros), la mise en vente d’une série de volumes brochés proposés à 5 francs, mais le succès foudroyant de la série la plus chère (un million de volumes vendus en un an) conduisit ses concepteurs à suspendre la fabrication de l’autre version. Or, en 1952, l’ancien secrétaire général des Messageries Hachette, muté à la LGF pour faire oublier ses relations ambiguës avec les allemands pendant la guerre, décide de maintenir la « Collection Pourpre » en partenariat avec les éditions Calmann-Lévy mais de lui opposer une série de petits livres brochés, vendus deux fois moins cher.

Finalement mis en vente au début du mois de février 1953, le « Livre de Poche » allait sonner le glas de la « Collection Pourpre », disparue cinq ans plus tard. Le bonheur des uns faisant le malheur des autres, Henri Filipacchi passera, aux yeux de la postérité, pour l’inventeur d’une formule qu’il avait trouvée toute prête dans les cartons de la LGF. Mais il est vrai qu’en associant la totalité des éditeurs français, et non un partenaire unique, au destin du « Livre de Poche », il allait mettre les catalogues des éditions Gallimard, Grasset, Stock, Albin Michel et consorts au service de ce formidable instrument de démocratisation de la lecture. Les débuts ne furent pas aussi rapides qu’on aurait tendance à le penser (2 millions de volumes vendus en 1953), mais, avec 55 millions de volumes sortis des presses entre 1953 et 1961, puis 18 millions en 1962 et 23 millions en 1963, soit près de 100 millions de « Livres de Poche » commercialisés à cette date, le succès était au rendez-vous. Dès 1958, la collection « J’ai lu » (Flammarion) tentait de ravir au « Poche » des parts de ce marché juteux (déjà 7 % des ventes de livres), bientôt suivie en 1962 par « Presses Pocket » (Presses de la Cité) et « 10/18 » (Julliard).

C’est l’apparition de la collection « Folio », lancée en 1972 par Gallimard, qui a enlevé sa distribution aux Messageries Hachette, l’année précédente, qui marque une rupture. La richesse du catalogue des éditions Gallimard est telle qu’elle permet aux poulains de la rue Sébastien-Bottin (Gaston-Gallimard aujourd’hui) d’occuper une place à part dans ce marché à la croissance exponentielle. Avec 25 % du nombre d’exemplaires produits en 2022, soit plus de 118 millions de volumes, et près de 15 % du chiffre d’affaires de l’édition, le « Poche » a démontré son caractère irremplaçable et sa capacité à attirer à la lecture des millions de Français séduits par son faible coût et le caractère populaire de sa présentation.

Les détracteurs du livre de poche ont dû rendre les armes et admettre que le lecteur n’est pas un enfant qu’il faudrait prendre par la main pour lui apprendre à goûter, ensuite, le plaisir des livres les plus difficiles. L’école joue ce rôle depuis Jules Ferry et le succès des médiathèques modernes construites dans les années 1970-2000 un peu partout en France a contribué à diffuser en profondeur le plaisir de lire. En 1964, au moment précis où André Malraux défendait l’installation de ses maisons de la culture dans les villes moyennes (Bourges, Le Havre) et prônait le contact direct du public avec les œuvres d’art, une partie des intellectuels s’effrayaient de cette descente de la culture dans les masses.

En 2023, plus personne ne dénie au livre de poche son pouvoir d’attraction, et les jeunes, les étudiants, n’achètent pas d’autres livres, si ce n’est des BD et des mangas, deux autres enfants de la culture de masse. Les albums, tels ceux du Père Castor, et une partie de la bande dessinée se sont adaptés au format du « Poche » et celui-ci est souvent présent dans les films et les séries télévisées, ultime preuve de son adéquation avec les attentes du public à l’échelle de la planète. Jean-Yves Mollier

En savoir plus :

– « Du “poche” aux collections de poche. Histoire et mutations d’un genre », sous la direction de Jean-Yves Mollier et Lucile Trunel, Céfal, 2010.

– « Les Éditions Calmann-Lévy de la Belle Époque à la Seconde Guerre mondiale. Un demi-siècle au service de la littérature », de Jean-Yves Mollier, Calmann-Lévy, 2023.

– « Les Trois Révolutions du livre de poche. Une aventure européenne », d’Isabelle Olivero, Sorbonne Université Presses, 2022.

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Une question de nature…

Dominique ne supporte plus sa vie, confinée entre quatre murs. Une fois de plus, il décide de fuguer… Une nouvelle de Philippe Gitton, contributeur aux Chantiers de culture. Il est l’auteur d’un recueil de nouvelles et animateur d’un site internet consacré à la Brenne, sa région d’adoption.

Dominique en a soupé de toute cette histoire, il n’a qu’une hâte : partir au plus vite ! C’est devenu une obsession, le genre de souci qui perturbe le sommeil. Cette nuit encore, pas moyen de fermer l’œil. Il a tourné, viré dans toutes les pièces de l’appartement. Fatalement, un vieux coup de fatigue lui est tombé dessus en milieu d’après-midi. Affalé sur le canapé du salon, il dort profondément. Un claquement de porte le fait sursauter. Il ouvre les yeux et demeure là. Immobile, le regard dans le vague… Puis lascivement, il s’étire de tout son long. Très vite, une pensée lui vient à l’esprit. Toujours la même, « combien de temps encore vais-je rester ici ? »

Câliné par le soleil de printemps, il ne bouge pas d’un poil. Pour la énième fois, il se remémore sa vie. « Je viens d’avoir quinze ans, déjà ! Qu’il me paraît loin le temps de ma tendre jeunesse passée au cœur des Pyrénées, dans la ferme de Fernand et Marie. Ils étaient rudes parfois, mais généreux. Ils m’ont offert leur vie simple de paysans pour me faire oublier les drames de ma naissance. Des parents trop tôt disparus, la séparation de mes frères et sœurs. Alors, j’ai grandi parmi les animaux. Un chien un peu bourru mais pas méchant, des cochons et des chèvres pour compagnons. Et pour terrain de jeux, les prés, les bois et la montagne où je gambadais à ma guise : la liberté totale quoi ! Sans ce stupide accident de voiture qui me priva pour toujours de Fernand et Marie, je serais sans doute encore là-bas. Mais je ne pouvais pas rester. La ferme fut vendue, un jeune couple s’est occupé de moi. Ils m’ont emmené en ville, loin de mes chères montagnes. Impossible de m’y faire !

À la première occasion, je me suis enfui. J’avais 7 ans. Première fugue, premières courses effrénées et la griserie de la liberté retrouvée. Dès lors, je n’ai eu de cesse de m’échapper dès que je le pouvais. Le couple n’a pas supporté. J’étais intenable, ingérable comme il disait. Ils ne comprenaient rien. Je voulais simplement vivre ma vie. Aussi, les familles d’accueil se sont succédées. Jusqu’à la rencontre de Raymonde et Dédé, voilà un an : ils sont gentils ces deux-là, ils me rappellent Fernand et Marie ! Ils essaient de me construire une nouvelle vie, de respecter ma vrai nature. Ils me laissent tranquille. Pas du style à être constamment sur mon dos. Mais depuis quelques temps, je me sens de nouveau oppressé. Ici comme partout, j’ai l’impression de vivre dans une prison dorée. J’ai besoin d’air, d’espace, j’étouffe.

Soudain, Dominique se redresse et fixe la fenêtre grande ouverte. D’un bond, il se propulse sur le balcon, puis sur la terrasse de l’étage inférieur. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il se retrouve dans la cour de l’immeuble. Il tourne la tête une dernière fois vers l’appartement. « Si les gens croient que je vais accepter une existence pareille. Je ne suis pas comme eux, il faudra bien qu’ils le comprennent un jour. Et puis, enfin, quelle idée de m’appeler Dominique : drôle de nom pour un chat ! » Philippe Gitton

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De la bonté à la fureur

Jusqu’au 05/03 pour l’une au Lucernaire à Paris et le 17/02 au Garage Théâtre à Cosne-sur-Loire (58) pour l’autre, Ariane Ascaride présente Du bonheur de donner et Adrien Michaux Brûle, Narcisse. De Brecht à aujourd’hui, de la bonté à la fureur, deux spectacles au fougueux tempérament.

Ariane Ascaride présente Du bonheur de donner, un bel ensemble de textes de Bertolt Brecht, des poèmes pour la plupart (1). On pense toujours à l’auteur dramatique. On oublie l’homme au lyrisme froid, qui savait dissimuler sa bonté foncière sous l’affirmation paradoxale, le propre de la contradiction. Dans le florilège d’Ariane, on trouve d’ailleurs certain éloge de la dialectique comme facteur de plaisir, ainsi que bon nombre d’exemples de l’étonnante diversité d’inspiration de Brecht, qui a pu dire « Terrible est la tentation de la bonté » pour mieux se prémunir contre l’attendrissement, qui néglige les causes premières de l’injustice.

Ariane est assise devant un micro. Elle sourit et les mots du poète se mettent à couler de source, avec un soupçon de malice et d’autres fois une sainte colère, comme dans De l’infanticide Marie Farrar, la Médée de Lodz ou la Légende de la putain Evelyn Roe. Par endroits, elle chante. À son côté, David Venitucci dicte d’insolites respirations à son accordéon. La parole multiple du poète s’inscrit dans l’air avec un charme fort. Successivement apparaissent le philosophe épicurien, l’exilé nomade par force, le moraliste à rebours, l’infaillible dénonciateur de l’état du monde, le témoin fraternel, l’humoriste impavide, pour qui « l’homme est bon mais le veau est meilleur ». Walter Benjamin dit un jour à Brecht que « Kafka était le premier écrivain bolchevik ». À quoi l’autre répondit : « Dans ce cas, je suis le dernier écrivain catholique. »

C’est en toute véhémence qu’Adrien Michaux joue la pièce qu’il a écrite, Brûle, Narcisse, sous-titrée Mon destin sans nuage (2). Ce monologue consiste en la confession d’un chanteur qui fut une rock star, depuis le sommet de la gloire tonitruante jusqu’à la déchéance, l’âge venu, la voix perdue sans remède. Du Théâtre-Studio d’Alfortville au Garage Théâtre de Cosne-sur-Loire, le spectacle est mis en scène par Lou Wenzel, la directrice artistique de ce lieu si atypique et innovant. Ce texte a de la consistance, de la force, du nerf. Il insuffle, à l’auteur-acteur, un jeu spasmodique contrôlé. Du dynamisme déchaîné à l’abattement, l’éventail des affects est large, qu’Adrien Michaux parcourt, au fil d’une dépense d’énergie considérable, semblable, en somme, à celle de son héros entrant en majesté sur la scène, dans la clameur de foules survoltées. François Caffenne signe une création sonore à l’exacte hauteur qu’exige le sujet. Jean-Pierre Léonardini

(1) Jusqu’au 5/03 au Lucernaire, 53, rue Notre-Dame- des-Champs, 75006 Paris (tél. : 01 42 22 66 87).

(2) Le 17/02 au Garage Théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (tél. : 03.86.28.21.93). Le texte de la pièce est publié aux éditions Koïnè. Tournée en préparation.

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Basler, Ernaux et l’autre fille

Pour qui souhaite découvrir l’univers de la lauréate du prix Nobel de littérature 2022, Annie Ernaux s’affiche au Théâtre des Mathurins jusqu’au 26/03/2023. Dans un monologue particulièrement émouvant, Marianne Basler devient L’autre fille. Une grande interprète au service d’une grande plume.

Un court texte, à peine 78 pages, paru aux éditions du NilAnnie Ernaux adresse une lettre à sa sœur morte de la diphtérie, deux ans avant sa naissance. Une sœur dont elle découvre l’existence, presque par hasard, au détour d’une conversation de sa mère. Tout juste âgée de dix ans, elle s’entend dire que l’autre « était plus gentille que celle-là » ! Des paroles qui se gravent dans sa mémoire. Elle, l’enfant vivant, se construira contre l’autre, malgré l’autre, entre réel et imaginaire, au gré des objets et photos retrouvés, des paroles échappées. Annie Ernaux interroge le pourquoi du silence et son désir d’adresser cette lettre. L’aveu de la mère ? un acte insupportable, un propos inqualifiable, un uppercut en pleine face ! Des paroles fortes et lourdes de conséquences, une confession intime bouleversante… Sur les planches du théâtre des Mathurins, Marianne Basler devient alors viscéralement L’autre fille.

La scène est troublante, presque intimidante : derrière sa petite table de travail, lumière vacillante, main tremblante, voix chuchotante, il nous semble qu’Annie Ernaux en personne est en train d’écrire à la sœur qu’elle n’a pas connue ! Co-mis en scène avec Jean-Philippe Puymartin, un spectacle lourd de non-dits et d’émotions partagées, Marianne Basler comme percutée et habitée de l’intérieur par ce texte d’une intensité insoupçonnée. « Évidemment, cette lettre ne t’est pas destinée et tu ne la liras pas (…) Pourtant, je voudrais que, de façon inconcevable, analogique, elle te parvienne comme m’est parvenue jadis, un dimanche d’été, la nouvelle de ton existence par un récit dont je n’étais pas non plus la destinataire », ponctue au final la comédienne.

« Rien d’autre que la subtilité de l’interprétation. C’est comme si le texte s’écrivait devant nous. Splendide incarnation », soulignait Armelle Héliot, notre consœur du Figaro. « Marianne Basler est magistrale : elle est, elle vit le personnage, son intensité, sa densité », écrit Gérald Rossi dans les colonnes de L’Humanité. « Marianne Basler sublime », confesse Jacques Nerson pour L’Obs tandis que Jean-Pierre Thibaudat à Mediapart salue « un moment de théâtre intense qui porte haut la voix d’Annie Ernaux ». « On est saisi par l’intensité dramatique. (…) Un talent d’une rare délicatesse », reconnaît Myriem Hajoui pour À nous Paris : une interprétation unanimement saluée par la critique ! Rendez-vous au théâtre sans hésiter ni tarder, le temps est compté… Un grand merci, convaincante Marianne, la missive nous est bien parvenue. Yonnel Liégeois

L’autre fille, au Théâtre des Mathurins : jusqu’au 26/03, les vendredi et samedi à 19h00, le dimanche à 15h00 (Tél. : 01.42.65.90.00).

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Frida Kahlo, peintre et icône

Jusqu’au 05/03, à Paris, le palais Galliera consacre une exposition à Frida Kahlo. Peintre de la couleur et de la douleur, belle et rebelle, l’immense artiste  était sa propre muse. Ses tenues exaltaient sa mexicanité. Plus tendance que jamais, son style a posé les bases d’une mode non binaire. Plongée dans l’intimité d’une icône.

Petite, on l’appelait Frida la Boiteuse, à cause d’une poliomyélite qu’elle avait contractée enfant. À 18 ans, elle survit à un accident, mais devra porter un corset toute sa vie. Allongée sur son lit de la Casa Azul, la maison bleue familiale qu’elle ne quittera finalement jamais, Frida peint. À travers ses autoportraits – « je me peins moi-même parce que je suis si souvent seule », écrit-elle –, elle met en scène sa propre vie, ses souffrances, ses errances, ses joies comme ses colères. Sa palette était un festival de couleurs pour dire sa douleur, du bleu azur au vert tropical, de l’orange velouté au rouge carmin. Elle convoquait une nature parfois hostile, souvent foisonnante, exubérante. Le plus frappant reste ce regard. Droit, noir incendiaire. Ce n’est pas nous qui la regardons, c’est elle qui nous regarde.

Sa vie est intimement liée à celle de Diego Rivera qu’elle épouse une première fois en 1929. Lui a déjà une solide réputation, ses murales, ses immenses fresques, colorent de multiples bâtiments officiels de Mexico. Leurs destins croisés semblent indissociables. Leur maison bleue, ouverte aux quatre vents, accueille tous les artistes et intellectuels européens et américains : Tina Modotti, André Breton, Léon Trotsky, Robert Capa, D. H. Lawrence… Frida et Diego partagent le même engagement politique communiste, mais chacun revendique sa propre sensibilité. Frida va très vite s’émanciper de la tutelle artistique de Rivera et s’affirmer, dans sa peinture comme dans sa vie.

Plusieurs espaces thématiques de l’exposition permettent de découvrir des facettes inattendues de l’artiste. Plus de 200 objets provenant de la Casa Azul sont ainsi exposés : photos, films, dessins, correspondance, tableaux, bijoux, robes, mais aussi ses prothèses médicales (corsets, chaussures orthopédiques), ses flacons de médicaments et de parfum, son maquillage, beaucoup d’objets personnels restés sous scellés depuis sa mort, en 1954. Il faut lire le catalogue, richement illustré et édité. Les collaborations d’Adrian Locke, de Circe Henestrosa, Miren Arzalluz ou Gannit Ankori dressent un portrait protéiforme de Frida Kahlo, évoquant avec pertinence son parcours à la fois artistique, intellectuel et politique. L’on comprend que sa garde-robe n’a rien d’anecdotique ou d’exotique. En revêtant des robes tehuana brodées, des rebozos (châles) aux couleurs chatoyantes qu’elle porte sur ses épaules, des corsages fleuris aux motifs géométriques, des colliers, des boucles d’oreilles, des bagues à chaque doigt, des fleurs dans ses cheveux tressés, elle porte haut et beau l’identité de la femme mexicaine, la Mexicana.

Lors de son séjour avec Diego à San Francisco, en 1930, elle est l’objet de toutes les attentions. Elle écrit à sa mère, un brin amusée, un brin ironique : « Les gringas m’adorent et sont fascinées par toutes les robes et les rebozos que j’ai apportés ; elles restent bouche bée à la vue de mes colliers de jade ». Mais ces tenues lui permettent aussi de cacher ses handicaps, ses corsets que parfois elle peint, ses bottines aux talons compensés. Derrière son port de tête altier, ses sourcils noirs qu’elle charbonne et épaissit rageusement, sa moustache qu’elle revendique (« De mon visage, j’aime les sourcils et les yeux. Pour le reste, rien d’autre. J’ai la moustache et, globalement, le visage du sexe opposé », écrit-elle), il lui arrive de se vêtir en homme, brouillant les repères, mêlant les genres, ne cachant jamais sa bisexualité.

En mettant en scène son corps, déstructuré, fragmenté, Frida Kahlo a influencé des grands noms de la haute couture : Karl Lagerfeld, Jean-Paul Gaultier, Alexander McQueen, Maria Grazia Chiuri, Yohji Yamamoto ou Riccardo Tisci. Ceux-là rendent hommage à cette immense artiste. Loin, bien loin des produits dérivés à son effigie, cette exposition remet à sa juste place cette icône féministe et avant-gardiste. Marie-José Sirach

Frida Kahlo, au-delà des apparences : jusqu’au 05/03, au palais Galliera , musée de la Mode de la Ville de Paris, 10 Avenue Pierre Ier de Serbie, Paris 16ème (Tél. : 01.56.52.86.00).

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Femmes, foot et but !

Du 8 au 18/02, au Théâtre des quartiers d’Ivry (94), Pauline Bureau propose Féminines. Au lendemain d’une Coupe du monde au Qatar qui fit polémique, la metteure en scène revisite l’ascension de l’équipe féminine de Reims dans les années 1970. Un spectacle qui a tout pour faire l’unanimité.

Des femmes sur un terrain de foot ? Imaginée en 1968 par un journaliste pour la kermesse du quotidien « L’Union » de Reims, l’attraction va faire événement. S’inspirant de l’histoire de cette équipe devenue championne du monde, dont elle a rencontré plusieurs protagonistes, Pauline Bureau en tire un spectacle haut en couleurs. Elle y questionne l’esprit d’équipe, la soif d’émancipation comme les préjugés. Sur le plateau central transformé en vestiaires, on observe la formation de l’équipe entre Joana, jeune sportive aguerrie, Jacqueline, femme au foyer qui débarque en espadrilles et le coach bienveillant. Sur l’écran vidéo qui surplombe la scène, on suit la progression des joueuses sur le terrain.

Ça court, ça tombe, ça se plante, ça encaisse et ça marque avec les héroïnes de Féminines ! Le décor se transforme, on pénètre dans les foyers : la salle à manger où  la gamine Marinette cache sa passion du ballon à un paternel ras du front, la chambre où Rose se fait cogner par un mari qui refuse qu’elle continue à travailler. En hauteur, l’écran fait place à un plateau où trois ouvrières s’échinent sur les chaînes de l’entreprise Gravix. Elles se mettront en grève en ce printemps 1968. Pas simple de s’affranchir… Les personnages joués avec brio par les acteurs de la compagnie éclairent tous les terrains : sportif, intime, politique. Les scènes sont souvent cocasses telles celle où Marinette se plante copieusement dans ses entrechats, plus sombres quand les ouvrières enchaînées à leur machine répètent les mêmes gestes, voire graves quand la violence se pointe.

Féminines est une pièce enthousiasmante d’autant qu’elle décrit une ascension fulgurante : l’équipe de foot va enchaîner les tournées y compris aux États-Unis avant de gagner la Coupe du monde à Taipei (Taïwan) en 1978. Un exploit à plus d’un titre quand on sait que la passion footballistique fut interdite aux femmes par le régime de Vichy, via une liste des sports qui leur sont prohibés. Grâce à un florilège de figures comme de situations, la pièce souligne aussi les points de tension qui surgissent quand les femmes sortent du cadre. « Si la définition du féminin change, celle du masculin aussi et tout le monde y gagne, dans une identité plus complète », résume la metteure en scène. Après ses pièces tirées d’entretiens avec des habitantes de Sevran, Mon cœur sur le scandale du Médiator et la figure d’Irène Frachon ou Hors la loi autour du procès de Bobigny de 1972, Pauline Bureau et sa troupe signent une fois encore un spectacle salutaire. La bonne nouvelle ? Il repart en tournée nationale un peu partout en France dès février, courez-y ! Amélie Meffre

Féminines : du 08 au 18/02, au TQI. En tournée jusqu’au 09/05, de Bron (le 24/02) à Caluire et Cuire (les 8 et 9/05).

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Emmanuelle Laborit, l’élégance des signes

Du 07 au 18/02, à l’IVT (75), Emmanuelle Laborit reprend Dévaste-moi, un spectacle musical en chansigne. La comédienne, sourde de naissance, refuse le concept de handicap. Elle défend le droit à une culture et à une langue spécifiques.

La veille, elle était à Stockholm. Pour débattre avec les animateurs du Riksteatern, le Théâtre national de Suède, de projets de coopération. Ce matin, elle est de retour, tout sourire, dans sa « maison », l’International Visual Theatre (IVT), qu’elle codirige avec Jennifer Lesage-David. Ce lieu, blotti au bout de l’impasse Chaptal, dans le 9e arrondissement de Paris, est unique en son genre dans tout le pays. Avec sa salle de spectacle, jadis Théâtre 347 de l’école professionnelle de la rue Blanche et plus anciennement encore salle historique du Grand Guignol, IVT est désormais « centre ressource sur la langue des signes et la culture sourde ».

Seul un autre site de formation professionnelle aux métiers du spectacle pour les sourds existe depuis 2018 à Toulouse, grâce aux actions croisées du Théâtre du Grand-Rond, de l’École de théâtre universelle et de l’université Jean-Jaurès. Avec une constante, celle d’un projet « immédiatement artistique, prenant en compte de grandes questions comme la place de l’artiste sourd sur le plateau ». Depuis l’âge de 9 ans, quand elle a débuté sur les planches, dans des mises en scène de Ralph Robbins ou de Thierry Roisin, Emmanuelle Laborit est une militante.

Elle n’a jamais admis, et l’on ne peut que la rejoindre, que le fait d’être sourd ou malentendant soit considéré d’abord comme un handicap. Pour elle, en revanche, la langue des signes (LSF), qui en France a été interdite pendant plus d’un siècle, est un moyen d’accès à la culture, à l’éducation et à la formation. Le théâtre en faisant partie. Et c’est ce qu’elle s’attache à démontrer dans ses créations. Le lien est direct avec la fondation d’IVT, il y a quarante-cinq ans, par l’artiste sourd américain Alfredo Corrado et le metteur en scène français Jean Grémion, militants de la première heure. Plus que jamais, IVT est aujourd’hui à la pointe de la transmission, « et de la défense d’une langue ».

« Leur volonté de départ était de créer une structure européenne, mais on parvient seulement à s’en approcher, d’où notre voyage en Suède », expliquent les deux codirectrices. « Il faut sortir de sa culture pour comprendre celle des autres, et faire société tous ensemble », souligne Emmanuelle Laborit, pour qui la LSF est un incontournable moyen de communication. Ce qui ne l’empêche pas d’explorer d’autres chemins, comme elle vient de le faire avec la Performance, créée à IVT en novembre dernier, après une présentation un mois plus tôt au Tron Theatre de Glasgow, en Écosse. « C’était vraiment une première pour moi, je suis sortie de ma zone de confort, pour dire les choses simplement », explique-t-elle. Mise en scène par Andy Arnold, cette Performance est jouée avec Ramesh Meyyappan, comédien d’origine singapourienne, mondialement reconnu, et lui aussi sourd de naissance. Le langage des signes n’est ici d’aucune utilité, car il s’agit davantage de mime. Cette histoire d’un amour impossible vécu sur scène et dans les coulisses du spectacle, avec un gros clin d’œil au cinéma des années 1930-1945, notamment aux Enfants du paradis, est de fait accessible à tous les publics. Entendants ou non.

C’est le cas aussi de Dévaste-moi, créé avant le Covid puis victime collatérale de l’épidémie. « Spectacle musical interprété en chansigne », il est à l’affiche d’IVT en ce mois de février pour lui faire « un bel au revoir ». Accompagnée sur scène par les musiciens du groupe The Delano Orchestra, Emmanuelle Laborit est mise en scène par Johanny Bert, avec le chorégraphe Yan Raballand. Plusieurs formes d’art s’y rejoignent : chanson en langue des signes, musique, marionnettes. « Le chansigne, c’est l’art de chanter en LFS, en respectant la rythmique. Les chansons sont empruntées à Nina Simone, Ferré, Beyoncé, Yvette Guilbert, Brigitte Fontaine, pour n’en citer que quelques-unes », poursuit Emmanuelle Laborit. Le spectacle parle du corps de la femme, de féminisme, d’avortement, de liberté, de sensualité, d’amour… Là encore, pointe Jennifer Lesage-David, « démonstration est faite que l’on est accessible à tous les publics, on n’ajoute pas la langue des signes a posteriori de la création, elle en fait partie intégrante ».

« Emmanuelle est fan de Mickaël Jackson, de Nina Hagen, d’Alain Bashung comme de la Callas », raconte Johanny Bert. Il se souvient d’un incident survenu pendant « la fabrication » de Dévaste-moi« On travaillait sur une chanson de Bashung, quand, comme cela arrive, un musicien démarre mal, mais tout s’arrange vite, personne ne montre rien mais moins de 30 secondes après Emmanuelle s’arrête, me regarde et dit : « C’est bizarre, j’ai le sentiment qu’on n’est pas ensemble ». Pourtant, elle n’entend rien, elle vit la musique seulement d’une façon intérieure. Alors là, je me suis dit : quelle élégance, il faut que l’on porte notre propre niveau le plus haut possible ». Propos recueillis par Gérald Rossi

Dévaste-moi : Du 7 au 18 février à IVT, 7 cité Chaptal, 75009 Paris (Tél. : 01 53 16 18 18).

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