Darío et Rulfo, deux plumes hispaniques

Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe consacre son numéro d’été à Rubén Darío et Juan Rulfo. Sous la direction d’Alberto Paredes et Melina Balcazar, en compagnie des plus grands spécialistes, un numéro qui invite à découvrir deux écrivains majeurs, respectivement encensés par Jorge Luis Borges et Gabriel García Márquez.

Le Nicaraguayen Rubén Darío (1867-1916) est considéré comme le père du « Modernisme », premier mouvement de la littérature hispanique à trouver son origine hors des frontières de l’Espagne. Jorge Luis Borges, parmi tant d’autres, a souligné son importance majeure : « Lorsqu’un poète comme Darío a traversé une littérature, celle-ci en ressort complètement changée. Darío a tout renouvelé : la matière, le vocabulaire, la magie particulière de certains mots, la sensibilité du poète et de ses lecteurs. Son travail n’a pas cessé et ne cessera pas ; ceux qui parmi nous l’ont jadis combattu comprennent aujourd’hui qu’ils le continuent. On peut l’appeler le libérateur ». Rubén Darío fut le premier à sortir du cercle étroit des littératures nationales.

Il fut le premier à vivre partout, à abandonner son Nicaragua natal pour s’installer au Chili, en Argentine, puis en Espagne, en France et aux États-Unis. Le premier à impulser un mouvement littéraire international, à s’ouvrir avec une réceptivité maximale à toutes les stimulations, à absorber et diffuser un large éventail d’influences étrangères — de Baudelaire et Verlaine à Walt Whitman —, le premier à se sentir mondial, actuel et à pratiquer un véritable cosmopolitisme. Le premier également à abolir les censures morales, à assumer les crises, les ruptures et le déchirement qui caractérisent la conscience de notre temps. Ce dossier d’Europe nous offre de captivants éclairages sur son œuvre et sur sa vie.

On doit à Juan Rulfo (1917-1986) une œuvre intense et brève qui se compose essentiellement d’un recueil de nouvelles, Le Llano en flammes (1953) et d’un roman, Pedro Páramo (1955). Comme l’a observé Gabriel García Márquez : « Ce ne sont pas plus de trois cents pages, mais elles sont immenses et, à mes yeux, aussi durables que celles que nous connaissons de Sophocle ». J.M.G. Le Clézio a pour sa part évoqué en ces termes les nouvelles de l’écrivain mexicain : « Un monde réduit à l’essentiel, laconique, dénudé jusqu’à l’os, raconté à la première personne, d’une voix monotone, et pourtant chargée d’émotions comme un ciel d’orage, imprégnée de désespoir ironique et d’une rage vibrante de vie ».

Le substrat historique et la dimension mythique interfèrent inextricablement dans Pedro Páramo, roman inépuisable où les temps et les voix s’entrecroisent et où s’estompe vertigineusement la ligne de démarcation entre les vivants et les morts, comme si les spectres des damnés de la terre s’enracinaient dans « ce temps unique qu’est l’éternité ». Juan Rulfo fut aussi un remarquable photographe. Cet aspect de son œuvre, révélé tardivement, est aujourd’hui considéré comme une activité parallèle à sa pratique d’écrivain, mais en aucun cas subsidiaire ou subordonnée. Jean-Baptiste Para, directeur éditorial

Darío et Rulfo : Europe, revue littéraire mensuelle (101e année – n° 1130 – juin/juillet/août 2023 – 22€)

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