Les caissières donnent de la voix

Dans la cadre du Festival d’Automne 2024 et de la saison de la Lituanie en France, au théâtre du Rond-Point (75) s’est donné Have a Good Day ! Un opéra pour vocalises de caissières, bip de scanners, lumières de supermarché et agent de sécurité… Un original chant choral face à nos sociétés de consommation !

Les cliquetis des caisses enregistreuses font entendre leur petite musique. Si les divers produits défilent à grande vitesse sur le tapis, aucune étiquette ne résiste à la décodeuse électronique ! Lumières blafardes de grande surface, crépitations incessantes des scanners : bien alignées derrière leurs machines en parfait état de marche, tenue de circonstance en chemisier blanc et tablier bleu, les dix salariées ne chôment point. Quand le capitalisme affiche la note finale, ça déménage dans les rayons et les caissières donnent de la voix ! Sous l’œil vigilant de l’agent de sécurité qui accueille le public, se révélant plus tard pianiste émérite à l’ouverture de cet original opéra en provenance de Lituanie.

Petits pois, salade et fromage blanc, haricots verts et tomates, concombres et ravioli… Il est rare, voire exceptionnel, de note en note – deci delà – de la en si, qu’un livret d’opéra livre une longue liste de courses pour alimenter ou abreuver les cordes vocales des récitants. Des récitantes en l’occurrence, délivrant de magnifiques vocalises à la gloire du filet de merlan ou du rôti de veau ! Certes, mais loin d’être un hymne à la consommation, Have a Good Day ! met avant tout en partition les dures conditions de travail des caissières : des horaires décalés et hachés, des journées harassantes dans le bruit incessant, des embauches aux heures sombres du petit matin pour des fins de service parfois au noir de la nuit tombée, des « bonjour, merci, bonsoir, bon après-midi » en code de civilité inlassablement répétés, la fatigue des transports qui alourdit les yeux à l’aller comme au retour du bus.

D’article en article, de lignes mélodiques chantées en chœur ou entrecoupées de solos, le trio créateur (Vaiva Grainytė au livret, Lina Lapelytė à la direction musicale et Rugilė Barzdžiukaitė à la mise en scène) nous offre, sous couvert de grands airs et d’une belle partition, une image fort désabusée et déconcertante de nos sociétés de consommation et de l’exploitation éhontée qui en découle. Entre humour et réalisme, musique et poésie, guettons le retour prochain en terre hexagonale de nos héroïques, et lyriques, caissières ! Yonnel Liégeois

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Classé dans Musique/chanson, Rideau rouge

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