Au théâtre national de La Criée, à Marseille (13), Mathilde Aurier présente 65 rue d’Aubagne. Suite à la tragédie, huit morts dans l’effondrement de deux immeubles insalubres en 2018, l’auteure et metteure en scène donne la parole aux témoins et survivants. Un récit puissant et émouvant, fort de dignité et de solidarité.

Allongée sur son lit d’infortune, Nina semble reposée, tranquille. Une chambrée calme, colorée… Jusqu’à ce que les images, les cris et bruits resurgissent en mémoire. « Le jour où c’est arrivé, j’ai vu la poussière et j’ai pensé : il neige. Regarde, Chiara, il neige… Les flocons recouvrent les toits ». Qui parle ainsi : Zania, Fatih, le fantôme de Chiara victime de l’effondrement, la jeune Nina, par miracle absente de chez elle ce 5 novembre-là ? Peu importe, 65 rue d’Aubagne, les voix se font chorale sur la scène de la Criée pour pleurer, dénoncer, crier. Mais aussi s’entraider, protester, accuser…

Trois semaines avant la tragédie, sous couvert d’un rapport d’expertise pour le moins douteux, le maire a autorisé la réintégration des habitants du 63 et 65 rue d’Aubagne. Circulez, il n’y a rien à voir… Contrairement aux autres grandes métropoles de France, le centre-ville de Marseille est encore occupé par une majorité de citoyens de milieu populaire. Des logements et bâtiments vétustes et insalubres, dont la municipalité fait peu de cas, autorisant cinquante ans durant location et occupation par des familles sans grandes ressources, immigrées ou non, personnes âgées ou jeunes étudiants. Un cancer dans la pierre, au point que la mairie de Marseille, au lendemain de la catastrophe, se voit contrainte d’évacuer plus de 4000 personnes habitant des immeubles en péril. Inertie, incompétence, complicité frauduleuse ?

La douleur est vive, qui s’empare du plateau. L’émotion aussi, quand témoins et survivants crient leur colère au goût de poussière, quand les bouches s’ouvrent au bord de l’asphyxie, quand la solidarité l’emporte sur la mort et le déni des responsabilités. Un théâtre documenté qui dénonce l’incurie des pouvoirs publics et la mauvaise foi carnassière des propriétaires, un théâtre coup de poing porté par une jeune troupe aux talents certains, un théâtre citoyen qui ne copie pas mais sublime la réalité, aussi sordide soit-elle, par l’acte créateur. Du pathos au poétique, du rire aux larmes, le spectacle dit « vivant » honore magnifiquement son appellation : réveiller ou éveiller les consciences, sous le laid offrir le beau de la solidarité humaine, donner à voir, partager et entendre le quotidien d’hommes et femmes qui osent dignement relever la tête et se tenir debout au cœur de l’irréparable. Yonnel Liégeois, photos Clément Vial
65 rue d’Aubagne, Mathilde Aurier : jusqu’au 18/01, le mercredi à 19h, les jeudi et samedi à 20h, le vendredi à 09h30 (séance scolaire) et 19h, le dimanche à 16h. La Criée, Théâtre national de Marseille, 30 Quai de Rive Neuve, 13007 Marseille (Tél. : 04.91.54.70.54). Du 03 au 05/02, tournée en partenariat avec l’université Aix-Marseille.





