Rita, portrait rebelle

Au Théâtre national de Strasbourg (67), Laurène Marx met en scène Portrait de Rita. Un texte brûlant issu d’entretiens, où la comédienne Bwanga Pilipili donne vie et passion à ces fragments d’inhumanité.

Plateau vide, nu, avec au centre un micro sur pied. Pas d’artifice, rien pour se réconforter. On s’en doutait, le moment sera rude. Émouvant et envoûtant. De lui pourra naître la peur, mais aussi la colère. Derrière le micro, une comédienne dans une robe de couleur vive, seule concession à l’espoir. Bwanga Pilipili est par ailleurs auteure et metteuse en scène. On a pu l’apprécier dans des séries télévisées comme Engrenages. Sur scène, on a pu la voir dans le Roi Christophe d’Aimé Césaire, dans les Monologues du vagin – son premier rôle –, ou encore à Avignon dans la pièce documentaire de Milo Rau Hate radio.

Ici, Bwanga Pilipili est Rita. Une jeune femme, modeste, qui est sortie « pour s’acheter de la viande hachée ». Sur la messagerie de son téléphone elle découvre ce message : « Bonjour, c’est l’école, il faut venir chercher Mathis tout de suite il a fait des bêtises ». Début de l’aventure. L’écriture de Laurène Marx, à qui l’on doit aussi la mise en scène, est dépouillée. En prise sur le réel, le quotidien, attentive à une foultitude de petites choses qui font la vie. Ou qui la défont. Forcément.

Violence du mari, violence policière…

Ce Portrait de Rita s’est créé à Théâtre Ouvert, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Il résulte d’entretiens réalisés par la comédienne et la metteure en scène. La trame est donc celle du vrai, du vécu. Le dossier de présentation parle de « stand-up triste ». Ce n’est pas en tout cas du théâtre documentaire. C’est au-delà. C’est un récit drôle, parfois, tellement l’absurde crachote. Un récit au premier degré. Qui dénonce la violence de l’homme dans le couple, la violence de l’équipe enseignante, la violence de la police à l’école…

Rita est de Yaoundé, capitale du Cameroun. Elle est arrivée volontairement en Belgique avec son mari blanc. Forcément, elle a la peau sombre. Sa belle-mère, un peu impotente et sénile, lui crache au visage des sentences comme « Après les Allemands… ce que je hais le plus c’est les Nègres… » Le mari ne bronche pas. Le racisme est devenu une banalité, comme de parler du mauvais temps. « J’ai connu la misère et j’en parle », explique l’auteure Laurène Marx, « je n’écris pas à la place des gens, je ne crée pas de personnages ». C’est à travers sa sensibilité, son écriture qu’ils prennent chair devant le public invité à la découverte d’un monde souvent côtoyé, ignoré. Quelques virgules musicales créent des espaces de respiration dans ce récit haletant et pourtant formidablement modulé par Bwanga Pilipili.

Les lumières de Kelig Le Bars ont une grande importance sur le plateau, marquant des étapes, des fragments de temps. La création musicale de Maïa Blondeau complète le dispositif. De temps en temps, une rumeur sourde se fait entendre dans le lointain jusqu’à assaillir, dans une vibration formidable, les fauteuils des spectateurs. Submergeant tout sur son passage. Comme une vague immense, hissant Rita au-dessus de la mêlée gluante des insultes du quotidien. Gérald Rossi, photos Pauline Le Goff

Portrait de Rita, Laurène Marx : jusqu’au 30/01, 20h. Théâtre National de Strasbourg, 1 avenue de la Marseillaise, 67000 Strasbourg (Tél. : 03.88.24.88.00). Université de Lille, le 18/02. Théâtre National Wallonie-Bruxelles, du 03 au 21/03.

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