Ionesco, la mortelle leçon

Au théâtre de la Criée, à Marseille (13), Robin Renucci présente La leçon. La célèbre pièce de Ionesco, sous couvert d’humour, se révèle une démoniaque et macabre entreprise. De l’usage du savoir comme outil de domination aux violences faites aux femmes, une magistrale et convaincante adaptation.

Sur l’immense scène du théâtre national de Marseille, dont les projecteurs réduisent à bon escient la focale, le sol tapissé d’un antique tableau d’école noirci à la craie blanche, trônent moult mobiles colorés : trapèze, rectangle, cube, carré… Normal, nous sommes dans le salon du professeur, qui a élevé les mathématiques au rang de science parfaite et absolue ! Celle qui permet de tout mesurer, contrôler et calculer, de la multiplication la plus complexe jusqu’à l’acte le plus abject.

Quelques coups de sonnette insistants, enfin la porte s’ouvre, la demoiselle se présente pour sa Leçon. Sportive et guillerette la jeune fille, ravie de rencontrer pour quelques cours particuliers ce nouveau professeur, d’un âge avancé certes mais dont la notoriété est bien établie. La bonne ayant débarrassé le plancher (au propre, comme au figuré…), l’éminente tête chercheuse s’avance. Fière, altière, raide comme une barre d’équation, sûre de son algorithme… Aux propos mielleux aussi, convaincants et rassurants. Jusqu’à ce que le dialogue déraille, l’élève s’essouffle et s’épuise, son corps devenu souffre-douleur à la parole autoritaire et dominatrice du maître, jusqu’au geste fatal, le quarantième de la journée qui n’étonne plus la bonne de retour pour faire bon ménage. L’ambiance, glaciale et terrifiante, s’est propagée insidieuse, masquée par l’humour de la pièce quasi omniprésent et l’absurdité de réparties fourbies de non-sens.

Avant les bonimenteurs contemporains, avant MeToo, dès les années 50 Ionesco, le fieffé roumain, joue cartes sur table : libérateur, le langage peut aussi devenir outil d’asservissement, conciliante, la figure masculine peut aussi devenir instrument de prédation. Sous des apparences trompeuses, violence des mots et violence des actes dont la femme, le faible, l’esprit confiant ou innocent deviennent goûteuses victimes… Sobre, efficace, une mise en scène calculée au cordeau, où la noirceur de l’intrigue fait obstacle aux couleurs du plateau, un trio d’acteurs à la belle prestance : Inès Valarcher en joyeuse élève qui se livre au pas de gymnastique, Christine Pignet en bonne affairée et regard complice, Robin Renucci en maître despote et redoutable assassin. Une leçon d’une riche modernité, à ne jamais oublier. Yonnel Liégeois, photos Vincent Beaume

La leçon, Robin Renucci : le 10/02 à 14h15, le 11/02 à 19h, les 12 et 13/02 à 20h. La criée, théâtre national de Marseille, 30 Quai de Rive Neuve, 13007 Marseille (Tél. : 04.96.17.80.00). Les 03 et 04/03  au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence. Le 05/03 au Théâtre d’Arles. Le 08/03 au Scène et Ciné, Istres. Le 10/03 au  Théâtre du Chêne Noir, Avignon. les 12 et 13/03 au  Théâtre des Trois Ponts, Castelnaudary. Le 17/03 au Théâtre Olympe de Gouges, Montauban. Le 19/03 au Théâtre Ducourneau, Agen. Le 24/03 à La Halle aux Grains, Bayeux. Le 31/03 au Préau, CDN de Vire. Le 02/04 au Théâtre municipal de Domfront. Les 07 et 08/04 à Châteauvallon- Liberté. Du 09 au 11/04 au Théâtre national de Nice.

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