Les héros de la petite reine

Au théâtre de la Concorde, à Paris, Jacques Vincey présente Forcenés. Seul en selle et à coups de pédale, Léo Gardy raconte l’épopée du cyclisme. L’adaptation à la scène des chroniques sportives de Philippe Bordas, une prose héroïque à la Céline, aux accents de tragédie classique.

« Le cyclisme prend la mesure du monde dans ses excès. Il exige démesure de l’homme, une tension complète qui touche aux organes et au cerveau. C’est le lieu infernal du maximalisme », avertit Philippe Bordas, dans Forcenés. D’Anquetil à Hinault, c’est la geste du cyclisme que relate l’auteur, qui fut le chroniqueur sportif à L’Équipe (1984-1989) avant de devenir photographe en Afrique, d’où son sens de l’image et de la formule. Jacques Vincey, adepte lui aussi de la petite reine, découvre, grâce à une émission de radio, ce texte dont la qualité littéraire le frappe. Il l’adapte pour l’un des jeunes comédiens avec lequel il travaille. Léo Gardy, passionné de vélo, relève le défi et enfourche sa bécane pour un solo d’une heure quinze. Le metteur en scène a puisé à sa guise dans les chroniques fragmentaires qui composent l’opus de Philippe Bordas, portraits enflammés, dans une prose héroïque à la Céline, à la lisière de la poésie. Il y a des accents de tragédie classique dans son vocabulaire, et de l’alexandrin dans ses phrases.

Un comédien en mouvement

À cheval sur son destrier mécanique (un home trainer), il pédale sans relâche tandis que sur l’écran, derrière lui, défilent les paysages et des films d’actualité. Un dialogue constant s’établit entre le comédien en action, son texte et ces archives en noir et blanc puis, au fil du temps, en couleurs. Il n’est pas seul dans sa course : gros plans de cyclistes, maelstrom des pelotons, supporteurs en délire l’accompagnent, ainsi qu’une bande son qui fait entendre son souffle et les cliquetis du pédalier, comme s’il roulait lui-même sur la route dans des courses mémorables, en particulier le Tour de France, ou le Paris-Roubaix dit l’Enfer du Nord. Pour commencer, on voit Anquetil, « sang de reptile » et légèreté d’oiseau, « un blondin sans passé (… ) qui enroule un braquet sans exemple ». Et son exploit inouï, enchainer sans dormir le Critérium du Dauphiné Libéré avec un Paris-Bordeaux : « une Iliade suivie d’une Odyssée » dont on suit les étapes, sa lutte contre la douleur, ses moments de découragement, jusqu’à la victoire au Parc-des -Princes, avec 2 600 kilomètres dans les jambes, sous les vivats de la foule.

Raymond Poulidor le chouchou des Français, qui le talonne en éternel second, est, lui, à peine cité. Il y a aussi les grimpeurs célèbres, du temps où les dérailleurs étaient interdits. On reconnait « le roi de la montagne », René Pottier, à son calot blanc de pâtissier, Gino Bartali. Il y a son challenger acharné, le campionissimo Fausto Coppi « géant maigre ayant fui le salariat du lumpen milanais », vainqueur du Tour d’Italie en 1936, puis entré dans la Résistance contre Mussolini. « Son style tient du récitatif et illustre le théorème sur l’énergie mécanique de Rerverdy : “La vie est grave, il faut gravir“ »… D’autres suivront le chemin de la gloire : Robic «  un Iago nabot (…) pantin hydrocéphale (…) vilain », de 1947 jusqu’à la fin des années 1950. Et l’incandescent Charly Gaul qui bat le record du Ventoux. Il faudra attendre 40 ans et les progrès mécaniques pour qu’il soit égalé. De destinée en destinée plus ou moins rocambolesque, immergé dans la course des autres, dirigé au cordeau par Jacques Vincey, Léo Gardy fait entendre avec aisance l’ode de l’auteur à ces forcenés du bitume.

Grandeur et décadence

Cet exercice d’admiration pour ces hommes qui ont sculpté notre imaginaire collectif ne va pas sans questions. « Le cyclisme, à l’instar de la tragédie antique et de l’épopée, est un genre aujourd’hui disparu ». La légende dorée du cyclisme n’aura duré qu’un siècle. Pour sombrer dans le spectaculaire, être pervertie par le dopage, l’appât du gain et le mercantilisme dans un monde faussé par la pollution, la génétique et la pharmacopée bio-énergique. Le sport a ses martyrs, ceux qui ont visé trop haut, trop grand comme le « pirate » Marco Pantani, victime d’une overdose de cocaïne : « Combien d’hommes sombrent dans une tristesse torride en cherchant à rattraper leur rêve », écrivait avant sa mort cet enfant pauvre, vainqueur des Tours de France et d’Italie entre 1994 et 2003. Il faut dire que la plupart de ces champions ne sont pas nés avec une cuillère d’argent dans la bouche. « Ces aristos du populo », selon Philippe Audiard, sont arrivés à la force du mollet.

Le spectacle convoque un monde perdu, un monde artisanal d’avant les diffusions télévisées mondiales. Il interroge l’ivresse de l’extrême qui pousse les corps à des exploits surhumains. Car le cyclisme est fait de démesure. On voit sur l’écran un vélo défier un cheval au galop. À l’instar des pratiques extrêmes d’aujourd’hui, aux consonances anglo-saxonnes (ultra trail, ultra cycling, iron man…), les champions de la petite reine cherchent l’extase kinesthésique, « l’émotion esthétique de la vitesse dans le soleil et la lumière » d’un Alfred Jarry, les « illuminations profanes » d’un Walter Benjamin. Sur scène, Léo Gardy réalise le rêve auquel il renonça pour des raisons de santé : devenir un professionnel du cyclisme. Il allie ici ses deux passions en faisant vibrer la prose de Philippe Bordas tout en alignant 24 kilomètres chrono dans la soirée. Au sortir du spectacle, il nous reste à enfourcher une bicyclette ou à nous plonger, par défaut, dans les romans de Philippe Bordas. Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage

Forcenés, Jacques Vincey : jusqu’au 28/02, à 20h.Théâtre de la Concorde, 1-3 avenue Gabriel, 75008 Paris (Tél. : 01.71.27.97.17). En juillet 2026, au festival d’Avignon. Le recueil de Philippe Bordas est disponible aux éditions Gallimard (Folio, 352 p., 9€20).

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