Dans les blés et sous les ponts

Au Théâtre du Soleil pour l’un, au Théâtre de Nesle pour l’autre, deux spectacles qui titillent l’oreille et réjouissent les esprits : À tous ceux qui de Noëlle Renaude, Nuit, un mur, deux hommes et Deux tibias de Daniel Keene. Deux exquises petites formes.

Dans le mirobolant massif des textes de Noëlle Renaude, Timothée de Fombelle a choisi À tous ceux qui, une pièce qui bouscule fièrement les règles de la représentation. Une petite foule de personnages prend la parole à tour de rôle, sans autres situations que celles qu’ils désignent, en de brèves séquences monologuées. Elles constituent autant d’autoportraits incisifs à l’encontre des autres. Un village français se raconte ainsi à la fin des années 1940, par les voix successives de plusieurs générations (de 4 à 100 ans). Sur la petite scène du Théâtre du Soleil, Laetitia de Fombelle les incarne successivement, avec une exquise espièglerie qui rend tout le sel de l’écriture de Noëlle Renaude : familière et pittoresque, populairement vacharde et sophistiquée, comique et tragique en sourdine, concrète, semée de franche poésie. Bref, un précis de langue française à un moment donné.

Ce sont d’ailleurs des petites histoires de France, où passent les ombres de Pétain et de de Gaulle, au milieu des confidences d’une femme mal mariée, des plaintes d’une gamine de 11 ans mordue par un chien ou des doléances d’un homme qui a perdu un bras… La liste n’est pas limitative, s’agissant d’une communauté contradictoire remuant ses hontes, ses griefs et ses désirs secrets un jour de libations commémoratives. Une très belle idée est d’avoir implanté en scène des blés hauts, dans lesquels peut se réfugier l’actrice. En off, une voix d’homme annonce l’identité et l’âge du personnage à venir. Cette mise en scène de À tous ceux qui…, un oratorio sans merci sur la France d’après la guerre, contribue haut la main à la reconnaissance élargie de la dramaturgie si heureusement singulière et inventive de Noëlle Renaude.

Sur la scène du Théâtre de Nesle, Mouss Zouheyri met en scène et joue, avec Nicolas Roussillon Tronc, deux pièces de Daniel Keene, Nuit, un mur, deux hommes et Deux tibias. Dans un même souffle, deux pièces courtes où l’auteur australien met en jeu une paire de vagabonds en dialogues trébuchants, dans la forte traduction de Séverine Magois, avec sautes d’humeur, querelles bourrues et réconciliation au bout des malheurs partagés. C’est constamment juste dans le ton, vraiment hors de toute facilité dans l’ordre du pathos, au cœur de la rude lignée d’une commisération humaniste de bon aloi. Voilà donc du bon théâtre réaliste, serti dans une petite forme irréprochable. Jean-Pierre Léonardini

À tous ceux qui, Timothée de Fombelle : jusqu’au 22/03, du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre du Soleil, 2 route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.40.13.84.65). Le texte est disponible aux éditions Théâtrales.

Nuit, un mur, deux hommes et Deux tibias, Mouss Zouheyri : jusqu’au 29/03, les vendredi et samedi à 21h, le dimanche à 17h. Théâtre de Nesle, 8 rue de Nesle, 75006 Paris (Tél. : 01.46.34.61.04).

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