Antisémitisme, l’éternel retour ?

Aux éditions La Découverte, Mark Mazower publie Antisémitisme, métamorphoses et controverses. Un terme apparu en 1879, dont le chercheur retrace l’histoire. Il rappelle que le concept n’est pas insensible au contexte et au travail du temps. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°386, 03/26), un article de Nicolas Journet.

Professeur à l’université de Columbia, Mark Mazower est historien, pour lui les mots ne tombent pas du ciel des idées. S’il y a métamorphose de l’antisémitisme, c’est que le concept n’est pas insensible au travail du temps, et s’il y a controverses, c’est que tous ses emplois ne sont pas acceptés. Il rappelle bien sûr que la discrimination et la persécution des Juifs sont des pratiques anciennes en Europe, mais aussi que l’antisémitisme est un concept politique moderne. Le mot est forgé par le journaliste Wilhelm Marr, créateur en 1879 de la première Ligue antisémite en Allemagne. Il appelle alors au rejet des Juifs hors de la communauté nationale allemande et raciale aryenne.

Émancipation des Juifs d’Europe

C’est à l’époque, explique Mark Mazower, une réaction à l’émancipation des minorités, dont celle des Juifs, qui s’accomplit en Europe occidentale au long du 19e siècle, et en Russie un peu plus tard. Il constate que c’est aussi en cette fin de siècle que se cristallise le mouvement sioniste, qui en quelque sorte entérine l’étrangèreté des Juifs. L’antisémitisme ne connaîtra de véritable succès politique qu’après la Première Guerre mondiale, avec la montée des fascismes et du nazisme. Il s’internationalise, et son argumentaire, débordant l’antijudaïsme religieux, est complotiste : conspiration judéo-capitaliste pour certains partis populistes, complot judéo-bolchevique selon les nazis, ou les deux en même temps…

Après 1933, il fait tache d’huile en Europe centrale, où l’on n’hésite pas à remettre en question la citoyenneté des Juifs. Les victoires militaires allemandes mèneront, dans les territoires exposés au joug nazi, à la mise en œuvre de l’holocauste, sur lequel l’historien n’a pas à s’étendre, si ce n’est qu’en incarnant le premier génocide ainsi nommé de l’histoire, il fait de l’antisémitisme un fléau contre lequel les démocraties renaissantes s’engageront à lutter, en même temps qu’il légitimera le projet sioniste en Palestine. De fait, au lendemain des crimes nazis, la haine antijuive deviendra à peu près inaudible, réduite à des marges qui par ailleurs, remarque Mark Mazower, s’accommodent d’un soutien à Israël.

Un « nouvel antisémitisme », vraiment ?

Qu’en est-il aujourd’hui ? La réponse à cette question occupe la seconde moitié du livre. Elle prend en considération l’histoire conflictuelle de l’État juif et ses conséquences pour s’interroger sur l’existence d’un « nouvel antisémitisme » attribué à certains pays musulmans et à des personnes qui partagent leur point de vue. Pour Mark Mazower, si antisémitisme il y a, ce n’est plus le même. Au départ, il y a le fait que la présence juive dans le monde a profondément changé : réduite en Europe, en Russie et dans les pays arabes, elle est aujourd’hui concentrée en Israël et aux États-Unis, son soutien indéfectible. Selon Mazower, cette géographie ouvre la porte à une assimilation du pays à la communauté juive, et en retour, permet de dénoncer toute hostilité à la politique israélienne comme antisémite. Il souligne que cette confusion est assumée par des décideurs politiques israéliens : la loi fondamentale votée sous leur impulsion en 2018 par la Knesset est venue préciser qu’Israël est l’État-nation des seuls Juifs, et non de tous ses citoyens.

Quittant un peu la réserve de l’historien, Mark Mazower s’insurge contre cette dérive, dont la conséquence est d’isoler le combat contre l’antisémitisme d’autres causes antiracistes, dont le partage fut longtemps la force. Une critique qui n’occulte pas le fait que des agressions bel et bien antisémites ont eu lieu en France et dans le monde, tout en se réclamant d’une vengeance contre Israël. Nicolas Journet

Antisémitisme – métamorphoses et controverses, Mark Mazower (éd. La Découverte, 365 p., 23€50).

« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 386, un imposant dossier sur L’école au bord du burn out (de la sélection érigée en norme aux cibles que sont devenus les professeurs…) ainsi qu’un sujet sur Mohammed Iqbal (1877-1938), de la philosophie des Lumières à l’Islam spirituel et moderne. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel en ouverture de ses pages au titre des Sites amis. Un brillant magazine dont nous conseillons la lecture. Yonnel Liégeois

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